La Revue Littéraire n° 14

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Publié le : mercredi 8 juillet 2015
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EAN13 : 9782756108384
Nombre de pages : 212
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Collectif Revue littéraire N° 14 Retrouvez tous les sommaires deLa Revue littéraire surwww.leoscheer.com/catalogue, et en format numérique. © Éditions Léo Scheer, 2005 EAN numérique : 978-2-7561-0838-4 EAN livre papier : 9782915280876 ISSN 1766-9693 www.leoscheer.com
Sacha Ramos
LE DERNIER HOMME
(œuvrescomplètes)
« Nous avons inventé le bonheur », disent les derniers hommes en clignant les yeux. Nietzsche,Ainsi parlait Zarathoustra C’est le docteur Lamy qui m’a donné ce cahier orange. C’est le docteur Lamy qui m’a demandé d’y écrire tout ce qui me passait par la tête. Le docteur Lamy a dit que cela pourrait peut-être débloquer quelque chose. Ce n’est pas à moi que le docteur Lamy a dit que cela pourrait peut-être débloquer quelque chose, c’est à ma mère qu’il l’a dit. Puisqu’il refuse de me parler, a dit le docteur Lamy à ma mère, essayons de le faire écrire. Cela pourrait peut-être débloquer quelque chose. Ma mère a répondu que c’était une idée formidable formidable. Le docteur Lamy a fait oui oui, et a expliqué à ma mère que l’écriture pouvait être un moyen pour m’extirper un tant soit peu de l’état d’isolement végétatif dans lequel je me trouve. Ma mère a répondu que c’était une idée formidable formidable. Le docteur Lamy a fait oui oui, et a ajouté que l’on ne devait pas se revoir avant un mois, temps nécessaire à cette expérience pour porter quelques fruits. Là, ma mère a fait sortir de nombreuses larmes de ses yeux rouges, et le docteur Lamy l’a prise dans ses bras en murmurant courage courage. Ensuite ma mère a fait oui quatre fois en murmurant elle aussi, et nous sommes sortis du cabinet. Moi, avec ce cahier orange sous le bras, et ma mère, avec ses yeux rouges, et l’air qu’elle ne survivrait pas un mois sans voir le docteur Lamy, mon psychiatre. * Dans la voiture ma mère n’a rien dit. Et ses yeux rouges non plus n’ont rien dit. Ils étaient juste rouges. Par la vitre j’ai vu deux longues grues jaunes qui montaient vers le ciel en tournant sur elles-mêmes. De retour à la maison, je me suis assis dans la cuisine, et j’ai attendu l’heure du dîner. Pendant que j’attendais l’heure du dîner, ma mère pleurait au téléphone avec Martine, sa meilleure amie. Tout en pleurant, elle expliquait à sa meilleure amie, Martine, que si Jean continuait à faire comme si de rien n’était, il aurait son suicide sur la conscience. Puis, tout en continuant de pleurer sur le téléphone, m’a demandé de jeter des spaghettis dans la casserole qui bouillait sur le feu. Je me suis donc levé de ma chaise, j’ai pris une boîte de spaghettis dans le placard, je l’ai ouverte, et en versant les spaghettis dans la casserole, en regardant tomber les longues tiges jaunes dans l’eau bouillante, j’ai immédiatement pensé aux deux longues grues jaunes qui montaient vers le ciel en tournant sur elles-mêmes. Ensuite, nous avons mangé les spaghettis. Autour de la table, il y avait ma mère avec ses yeux rouges, il y avait aussi ma sœur Béatrice, qui s’est fait elle-même un trou dans la bouche pour y mettre une boucle d’oreille, et il y avait mon père. Durant le repas, ni ma mère, ni ma sœur Béatrice, ni mon père n’ont rien dit. Durant le repas, de longues grues jaunes tournaient sur elles-mêmes dans ma bouche, en attendant que je les avale. * Il fait nuit. Je suis dans mon lit en attendant de m’endormir. Ma sœur Béatrice est dans sa chambre qui se trouve juste à côté de la mienne. Je ne sais pas précisément ce qu’elle y fait, parce
que je ne la vois pas. Mais j’entends des cris. Tous les soirs, dans sa chambre, ma sœur Béatrice met un disque. Tous les soirs le même disque. Et c’est le disque d’un chanteur qui crie. En ce moment, ma sœur Béatrice crie en même temps que son chanteur favori. Je ne comprends pas ce qu’ensemble ils crient, car ils le crient en langue étrangère, et que je ne comprends aucune langue étrangère en dehors de la mienne. Maintenant, ma sœur Béatrice parvient à crier aussi fort que son chanteur favori, ce qui fait dire à mon père, qui le dit en criant pour se faire entendre de ma sœur Béatrice : tu vas finir aussi taré que ton frère, la surdité en plus. Ce qui, à son tour, fait crier à ma mère : ton fils n’est pas un taré, il est particulier, si tu ne veux pas assumer un fils particulier, tu n’as qu’à foutre le camp. Si elle le voulait, ma sœur Béatrice pourrait très bien faire des disques de cris comme son chanteur favori. Et mon père et ma mère aussi. Et maintenant, je dors. * Il fait jour. Je suis dans mon lit en attendant que ma mère m’appelle pour le petit déjeuner. * J’ai pris mon petit déjeuner. Un grand bol de pétales de maïs dans du lait, un jus d’orange, orange comme le cahier que m’a donné le docteur Lamy, et une pilule moitié rouge, moitié blanche. La pilule n’a aucun goût. Je ne sais pas ce qu’il y a dedans. Rien, peut-être. C’est ce que le docteur Lamy donne à ma mère pour qu’elle me les donne, et que je les avale. Tout ce que je sais de cette pilule que j’avale chaque matin, c’est ce que le docteur Lamy, un jour, en a dit lui-même à ma mère : c’est nouveau, ça vient des États-Unis, ça fait des miracles. Et ma mère a répondu formidable formidable. Et le docteur Lamy a fait oui oui. * Après le petit déjeuner, ma mère est entrée dans ma chambre pendant que je lisais, et m’a demandé si je n’aimerais pas pratiquer un sport. Elle a expliqué que cela me ferait beaucoup de bien, et me permettrait de rencontrer d’autres garçons de mon âge. Depuis que je ne vais plus à l’école, ma mère me pose cette question tous les matins. J’ai répondu que non, et j’ai ajouté que la maison me suffisait bien. Alors ma mère m’a dit qu’elle était très contente que je me sente bien à la maison, mais qu’un grand gaillard comme moi, et beau garçon avec ça, avait certainement mieux à faire que de rester toute la journée entre les jupes de sa maman. J’ai répondu que la maison, et les picsous qu’elle m’achète chaque semaine, me suffisaient bien. Ma mère a continué en disant que je pourrais au moins essayer de lire autre chose que des picsous, des Jules Verne par exemple. J’ai répondu que je ne connaissais pas les Jules Verne, mais que les picsous me suffisaient bien. À ce moment de la conversation, ma mère s’est allumée une cigarette, et après avoir aspiré rapidement trois bouffées, elle m’a demandé si je ne voulais pas apprendre à me servir de l’ordinateur de ma sœur Béatrice. Elle a expliqué que les jeunes garçons introvertis dans mon genre faisaient des merveilles avec les ordinateurs, et aussi qu’il y avait peut-être là un avenir pour moi, et que, tôt ou tard, il me faudrait sérieusement penser à mon avenir, parce que, a-t-elle conclu, elle ne serait pas toujours là pour me préparer mes repas. J’ai répondu que lorsqu’elle ne serait plus là, il y aurait toujours ma sœur Béatrice, ou mon père peut-être, pour me préparer mes repas. Là, ma mère a fait sortir de nombreuses larmes de ses yeux rouges, et n’a plus rien dit de toute la journée. En regardant les yeux rouges de ma mère et, juste sous ses yeux rouges, sa peau blanche, j’ai immédiatement pensé à la pilule moitié rouge, moitié blanche, que j’avale chaque matin. * C’est l’après-midi. Il n’y a personne à la maison, sauf moi. Je suis allongé sur mon lit, en attendant que ma mère rentre du kiosque à journaux, où elle est allée m’acheter le dernier numéro de picsou. J’espère que le dernier sera aussi bien que l’avant-dernier, tout en étant quasiment certain qu’il le sera. *
Ma sœur crie, ma mère crie, mon père crie. Ils crient tous les trois presque en même temps. Ma sœur crie : je le flingue s’il abandonne encore une fois son slip plein de merde sur mon lit. Ma mère crie : tu es une idiote ma pauvre, tu ne comprends rien, c’est sa manière à lui de t’appeler au secours. Mon père crie : je t’en foutrai des appels au secours, c’est d’un grand coup de pied au cul qu’il a besoin ton petit chéri. Ma sœur crie : c’est toi qui ne comprends rien, ma pauvre maman, il se fout de notre gueule. Mon père crie : ça pue, c’est une infection, c’est pas tenable, je vais bouffer ailleurs. Ma mère crie : c’est ça, déserte, déserte, déserteur, et tant que tu y es, emmène ton égoïste de fille avec toi. Ensuite, mon père et ma sœur Béatrice sortent de la maison, sans rien dire.
* Maintenant, ma mère parle doucement à travers la porte de ma chambre qui est fermée. Je suis allongé tout nu sur mon lit, je ne me suis pas encore lavé. Je me laverai demain. C’est l’intérieur des cuisses surtout qui est un peu sale, pas le reste. D’après moi, l’odeur n’est pas aussi forte que mon père le dit. Ma mère parle doucement. Elle dit qu’il ne faut plus que je fasse ça. Elle dit que mon père et ma sœur Béatrice ne sont pas aussi sensibles que moi, et qu’il leur est impossible de comprendre ce genre de gestes que je fais parfois. Elle dit qu’elle, elle peut comprendre parce qu’elle est ma mère, et qu’une mère est faite pour comprendre son enfant. Elle ajoute que je ne dois pas m’inquiéter pour le dernier picsou, que c’est la faute du marchand de journaux qui n’en avait plus, et que, demain, c’est promis, elle me le trouvera. Je réponds que je ne suis pas inquiet. Non, je ne suis pas inquiet.
* C’est dimanche. Ma mère et mon père reçoivent Martine, la meilleure amie de ma mère, son mari Paul, et leur fille Julie, la meilleure amie de ma sœur Béatrice, pour le déjeuner. Je ne sais pas ce qu’ils disent, ou font, parce que je suis dans ma chambre, où je relis le dernier numéro de picsou que ma mère m’a, comme promis, rapporté hier soir. Le dernier picsou est pareil aux autres picsous que j’ai déjà. J’en étais quasiment certain. Avant de repartir chez elle, avec son mari et sa fille, Martine, la meilleure amie de ma mère, est venue dans ma chambre pour me dire au revoir. Elle s’est penchée sur mon lit pour m’embrasser les joues, et, par l’ouverture de son chemisier, j’ai regardé ses deux gros seins qui tombaient de tout leur poids dans un soutien-gorge vert. En regardant ces deux gros seins verts, j’ai immédiatement pensé à un cageot de melons renversé.
* Pour mes quinze ans, ma mère m’a emmené une semaine à New York. Ma mère a une sœur qui habite New York. C’est la tante Louise. Tante Louise a un fils de mon âge qui s’appelle Tommy. Tommy est assez gros, et ne parle pas ma langue. Nous sommes rentrés de New York hier soir, un peu fatigués par le voyage qui dure huit heures. Ce n’est pas la première fois que je vais à New York, mais chaque fois que j’y vais, le cousin Tommy est plus gros que la fois précédente. À New York, les taxis sont jaunes, alors qu’ici, ils sont blancs.
* Ce soir, à table, ma mère a dit à ma sœur Béatrice qu’elle était une petite salope. Ma mère a dit à ma sœur Béatrice qu’elle était une petite salope, parce que ma sœur Béatrice a quatorze ans, et qu’elle est enceinte. Sur ce, ma sœur Béatrice a quitté la table en pleurant, et a couru s’enfermer dans sa chambre avec son chanteur favori. Sur ce, mon père a quitté la table en criant que cette famille était une famille de dégénérés, puis il est sorti de la maison. Sur ce, ma mère, avec ses yeux rouges, s’est mise à fumer de nombreuses cigarettes, sans rien dire, ni pleurer. Je suis resté dans la cuisine avec ma mère, à regarder la fumée de ses cigarettes monter doucement vers le plafond. Je suis resté assez longtemps, mais sans réussir à savoir à quoi la fumée montant vers le plafond me faisait penser. Et lorsque j’ai compris que je ne réussirais pas, je suis allé dans ma chambre, et je me suis couché.
* Ma sœur Béatrice n’est plus enceinte, mais elle a une autre boucle d’oreille dans la bouche. Ça lui en fait deux. Ce matin, ma mère a expliqué à mon père que, pour changer les idées à Béatrice après son opération, elle l’emmenait une petite semaine à New York, chez tante Louise. Mon père a aussitôt demandé à ma mère si elle avait un amant à New York. Et ma mère a aussitôt répondu qu’elle n’avait d’amant nulle part, mais deux enfants qui traversaient des âges difficiles sans le soutien de leur père. À cela, mon père a demandé à ma mère si, à tout hasard, elle avait la moindre idée sur la provenance de l’argent qui lui permettait de balader ses gosses névrosés au bout du monde. Ma mère n’a pas bien pris que je rie à cette dernière question de mon père, et a fait mine de me gifler. Mon père, lui, n’a pas bien pris que je rie plus encore en voyant ma mère faire mine de me gifler, et m’a un peu poussé contre le réfrigérateur en me demandant de disparaître. Ensuite, je suis allé dans ma chambre, où, à l’instant même, je termine l’inventaire de mes picsous magazines : 387 à ce jour. * Dans deux semaines, je dois rapporter au docteur Lamy ce cahier orange qu’il m’a donné, avec tout ce que j’y aurai écrit. J’espère que cela lui plaira. * Ma mère et ma sœur Béatrice sont à New York. Depuis que ma mère et ma sœur Béatrice sont à New York, mon père appelle chaque soir Martine, la meilleure amie de ma mère. Depuis que ma mère et ma sœur Béatrice sont à New York, mon père sourit tout le temps. * Ma mère et ma sœur Béatrice rentrent demain de New York. Tant mieux, parce que je n’ai plus de picsou à lire, et que mon père dit qu’il refuse de m’acheter ces conneries. Ce matin, je me suis mis torse nu, et me suis enfoncé un couteau de cuisine dans le ventre, juste quelques centimètres, deux ou trois, pour voir si cela faisait mal. Cela ne fait pas très mal, mais fait perdre beaucoup de sang. En regardant le sang couler lentement sur le ventre, j’ai immédiatement pensé aux pétroliers qui provoquent des marées noires. Ensuite, j’ai sonné chez la voisine, madame Picard. Madame Picard a ouvert sa porte, m’a regardé de haut en bas, puis s’est mise à crier aussi fort que ma sœur Béatrice, son chanteur favori, mon père et ma mère réunis, et m’a emmené aux urgences dans sa voiture extrêmement rapide. Aux urgences, la lumière est blanche et m’a immédiatement fait penser aux parkings souterrains, aux supermarchés, aux boucheries, et aux poissonneries. Un infirmier m’a fait des points de suture. Neuf points. Cela non plus ne fait pas très mal, et m’a immédiatement fait penser à l’époque où ma mère faisait des sacs en cuir pour tout le quartier. Après, madame Picard m’a raccompagné à la maison. Sur le chemin, j’ai demandé à madame Picard si elle voulait bien m’acheter le dernier picsou, en ajoutant que je m’arrangerais avec ma mère pour qu’elle soit remboursée au plus vite. Elle a dit oui. * À la maison, mon père m’a posé mille questions. Il m’a aussi caressé les cheveux, et serré trop fort dans ses bras. Maintenant, je suis dans mon lit, et je vais lire attentivement mon dernier numéro de picsou. Je crois que cela me prendra une bonne partie de la nuit, car, cette semaine, c’est un numéro double. * La première chose que ma mère a fait en rentrant de New York a été de me demander, en pleurant, pourquoi j’avais fait ça. J’ai répondu que je l’avais fait pour voir si cela faisait mal, et aussi, peut-être, parce que je n’avais plus de picsou à lire. La seconde chose que ma mère a fait en rentrant de New York a été de dire à mon père, en criant, qu’elle demandait le divorce. Ce à quoi mon père a répondu, en criant, qu’il ne serait pas nécessaire de lui demander deux fois. La troisième et
dernière chose que ma mère a fait en rentrant de New York a été de s’enfermer dans sa chambre deux jours de suite, sans jamais sortir, et sans jamais s’arrêter de pleurer. À New York, ma sœur Béatrice s’est teint les cheveux en rose, et s’est fait faire un trou dans le sourcil pour y mettre une boucle d’oreille. Ça lui en fait trois. * Mon père ne vit plus à la maison. Ma mère a les yeux rouges du matin au soir, et du soir au matin. Ma sœur Béatrice change de couleur de cheveux toutes les six heures, en ce moment c’est bleu, et dort souvent chez son ami Éric. Ce matin, elle m’a demandé ce que cela me faisait que nos parents divorcent. Comme je ne trouvais rien à répondre, je n’ai rien répondu. De son côté, elle a expliqué que cela la rendait très triste, et la conduirait inévitablement à la dépression nerveuse. Je lui ai demandé pourquoi, et elle a expliqué que tous les enfants dont les parents divorcent deviennent très tristes, et très dépressifs, sauf, a-t-elle ajouté, les enfants qui, comme moi, ne sont pas des enfants mais des monstres. Alors, je lui ai demandé pourquoi j’étais un monstre. Et là, elle a expliqué qu’un type de quinze ans qui ne fait rien d’autre de sa vie que de lire cette connerie de picsou, et de chier dans son froc, est forcément un monstre. J’ai ri, parce que en la regardant, j’ai immédiatement pensé à une barbe à papa bleue à laquelle on aurait ajouté des boucles d’oreilles, et des dents. Pour finir, ma sœur Béatrice est sortie de la cuisine en criant des choses en langue étrangère, incompréhensibles pour moi. * Cet après-midi, Martine, la meilleure amie de ma mère, et ma mère se sont installées dans le salon, et ont beaucoup parlé en buvant beaucoup de thé. Elles ont commencé par beaucoup parler de leurs maris respectifs, dont elles n’ont cessé de répéter qu’ils ne valaient absolument pas grand-chose. Puis, ma mère a continué en parlant beaucoup de son divorce, et en parlant beaucoup aussi de ce qu’elle était convaincue que Jean, son mari, avait une maîtresse. De son côté, Martine, la meilleure amie de ma mère, a beaucoup insisté sur le fait que, selon elle, Jean, le mari de ma mère, ne s’intéressait pas suffisamment aux femmes pour avoir une maîtresse en plus d’une épouse. Martine a dit ça cinq ou six fois de suite, en changeant seulement l’ordre des mots dans lequel elle l’avait dit la première fois. Ce à quoi ma mère a fait sortir de nombreuses larmes de ses yeux, et a répondu que, non seulement elle était sûre que Jean, son mari, avait une maîtresse, mais qu’en plus, elle savait que cette maîtresse, c’était elle, Martine, sa meilleure amie. Sur ce, Martine a fait tomber sa tasse de thé sur le tapis, puis est devenue très pâle, et a fini par balbutier quelques mots que je n’ai pas saisis, mais qui m’ont immédiatement fait penser qu’elle avait un bébé mort sous le nez à la place de la bouche. Ensuite, ma mère a demandé à Martine, sa meilleure amie, de disparaître, et de ne jamais plus réapparaître devant elle tant qu’elle serait vivante. Là, Martine, la meilleure amie de ma mère, n’a rien répondu, et a disparu. * Ma mère est restée toute la soirée à pleurer sur le canapé en disant qu’elle était trop malheureuse, et qu’elle voulait mourir. J’ai regardé une partie de la soirée ma mère pleurer en disant qu’elle était trop malheureuse, et qu’elle voulait mourir, puis j’ai eu faim, et suis allé dans la cuisine où j’ai préparé des pétales de maïs dans du lait. En regardant l’intérieur du bol où flottaient les pétales de maïs dorés, j’ai immédiatement pensé au bébé mort que Martine, la meilleure amie de ma mère, avait à la place de la bouche, et qu’en disparaissant, elle avait oublié sur le canapé, à la place de ma mère. De nombreux bébés morts flottaient à la surface du lait, et, en buvant du thé, disaient qu’ils étaient trop malheureux et qu’ils voulaient mourir. Après, je suis allé au lit, j’ai écrit ça dans le cahier orange que m’a donné le docteur Lamy, et maintenant, je vais dormir. J’ai rallumé parce que je n’arrive pas à dormir. L’obscurité me fait immédiatement penser à la marée noire, la marée noire me fait immédiatement penser au couteau qui rentre dans le ventre, le couteau qui rentre dans le ventre me fait immédiatement penser à la lumière blanche des supermarchés, la lumière blanche des supermarchés me fait immédiatement penser aux bébés morts dans les cageots à melon, les cageots à melon me font immédiatement penser au bol de lait bleu avec des boucles d’oreilles. Tout d’un coup, j’ai envie de vomir.
* J’ai vomi tout ce qu’il y avait dans le ventre. Cela fait un petit tas beige aux pieds de mon lit, qui m’a immédiatement fait penser à une rue en travaux. Maintenant, je crois que je vais pouvoir dormir. * En me levant ce matin, j’ai trouvé ma mère allongée sur le canapé inondé de sang, la gorge tranchée. Comme il n’y avait personne à la maison, je suis allé prévenir la voisine, madame Picard. Madame Picard a dit à son mari, monsieur Picard, de me tenir à l’œil, et a couru chez nous en robe de chambre. Monsieur Picard, lui, s’est fait du café, et m’en a proposé une tasse que j’ai refusée. En buvant son café, monsieur Picard me regardait sans rien dire, avec l’air un peu de se demander ce que je faisais là. Peu après, la police est arrivée chez nous, trois voitures en tout, et peu après encore, deux policiers sont venus me chercher chez monsieur et madame Picard. Les deux policiers m’ont fait monter dans une voiture extrêmement rapide, et m’ont conduit chez le docteur Lamy qui nous a reçus en chemise de nuit. Dans son salon, le docteur Lamy se penchait sur moi et me posait mille questions. Il voulait savoir pourquoi j’avais les yeux blancs comme du lait, et les mains recouvertes de sang frais. Par l’ouverture de sa chemise de nuit transparente, me tombaient sur les joues en me giflant ses gros seins gorgés de pétrole doré. Ensuite, je me suis réveillé, et j’ai écrit ça dans le cahier orange que m’a donné le docteur Lamy. C’est la première fois que je fais un rêve. * En vérité, je me suis levé tard. Et en me levant tard, j’ai trouvé mon père et ma sœur Béatrice dans la cuisine qui pleuraient dans les bras l’un de l’autre. En me voyant arriver, mon père s’est détaché de ma sœur Béatrice, et a expliqué, avec ses yeux rouges, que ma mère avait avalé de nombreux cachets durant la nuit, et que ma sœur Béatrice l’avait retrouvée totalement inanimée sur le canapé en rentrant de chez son ami Éric. Mon père a ajouté que ma mère avait fait une sorte de tentative de suicide, et que ma sœur Béatrice l’avait sauvée de justesse en rentrant assez tôt de chez son ami Éric, et en appelant les pompiers qui l’avaient aussitôt emmenée. J’ai eu un peu de mal à ne pas rire, car j’ai immédiatement pensé au rêve que j’avais fait pendant la nuit, et qui est, à ce jour, mon premier rêve. Ensuite, mon père m’a demandé de retourner dans ma chambre, en expliquant que si le téléphone sonnait, je devais absolument répondre, car ce serait probablement lui, mon père, ou ma sœur Béatrice, qui m’appellerait pour me tenir au courant de l’état de ma mère qui luttait courageusement sur un lit d’hôpital. Avant que je sorte de la cuisine, ma sœur Béatrice m’a demandé, en criant, si, vraiment, je n’avais rien entendu de tout ce bordel qui s’était passé. J’ai répondu non, et suis allé dans ma chambre où je finis d’écrire ce qui vient d’arriver. Je crois que ma sœur Béatrice n’est pas rentrée aussi tôt que mon père le dit de chez son ami Éric, car, il y a cinq minutes de cela, mon père a téléphoné pour expliquer, en pleurant, que ma mère était morte sur le lit d’hôpital où elle avait courageusement lutté. L’enterrement aura lieu demain, à seize heures.
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