La Revue Littéraire n° 21

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Publié le : mercredi 8 juillet 2015
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EAN13 : 9782756108506
Nombre de pages : 236
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Collectif

Revue littéraire N° 21

 

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© Éditions Léo Scheer, 2005

 

EAN numérique : 978-2-7561-0850-6

 

EAN livre papier : 9782756100135

 

ISSN 1766-9693

 

www.leoscheer.com

Vincent Eggericx

 

LE RESSUSCITÉ

Michel s’est fait renverser par une Ferrari alors que, perché sur son vélo, il patientait à un feu rouge, avenue de Friedland. La voiture l’a percuté par derrière, à pleine vitesse. Avant de s’écraser sur le bitume il a fait un vol plané de trente mètres, qu’il évoque avec une nostalgie émouvante : il a eu alors l’impression grisante, dit-il souvent, d’être un oiseau.

Toute sa personne est teintée d’une douceur crépusculaire. Son aspect extérieur, au premier abord, est déconcertant. En fait, il ressemble à un junkie : cheveux longs, un peu gras, le nappant des yeux jusqu’aux épaules ; dos voûté, membres longs et maigres ; genoux rentrés en dedans ; regard oblique.

Lorsqu’il parle, on entend dans sa voix une sensibilité qui semble appartenir à un temps différent, qu’on pourrait situer, si on considérait exclusivement la façon dont il est vêtu – culottes courtes effilochées, dock marteens montantes, tee-shirt kaki ou noir arborant invariablement un motif de tête de mort –, dans les années 80, au crépuscule du mouvement punk, mais qui surgit, à bien considérer l’aspect diaphane de sa personne, d’un autre endroit. Il s’agit, selon toute probabilité, de l’au-delà : à la suite de son accident, il a passé deux semaines dans le coma. Il a visité le pays des morts et, pour une raison mystérieuse, en est revenu.

Depuis sa résurrection, il a organisé son existence d’une manière particulière. Avec l’argent versé par la compagnie d’assurance, il s’est acheté deux chambres de bonne contiguës, du côté de la rue Montmartre, qu’il a aménagées comme un caveau douillet. Au lieu de mettre des rideaux aux fenêtres, il les a dissimulées sous un voile de journaux collés sur les montants, qui plongent les lieux dans un clair-obscur reposant. Son lit ressemble au divan d’un psychanalyste, ou à ces reposoirs sur lesquels les Romains se livraient à des orgies. Une vieille cheminée trône contre le mur perpendiculaire, à côté de laquelle repose une grosse scie sauteuse. De sa voix de basse inimitable, lente et profonde, Michel explique qu’il s’en sert pour débiter les palettes de bois qui abondent dans les rues alentour, abandonnées par les grossistes. C’est son unique moyen de chauffage.

Michel refuse le progrès, d’un refus franc et définitif. Il abhorre l’électricité, et il se refuse même à installer une douche. Il va de soi qu’il n’a ni télévision, ni radio, ni ordinateur. Il s’est engagé dans une entreprise qui consiste à neutraliser le présent.

Les murs de son antre sont entièrement tapissés d’affiches et de cartes postales datant du siècle dernier, figurant des cafetiers moustachus, des lavandières en chignon, des Uhlans disparaissant sous des casques en pointe et des généraux français figés dans des poses qui, conservées dans la photographie comme dans du formol, auréolent les lieux d’un halo magique. Il a réussi à créer en plein Paris une poche de temps dans laquelle le monde contemporain ne peut pas pénétrer.

Quand il s’extirpe hors de ce qu’il faut bien appeler son tombeau, il s’approprie de petits bouts de la ville en découpant des affiches sélectionnées avec soin, et suivant des lois connues de lui seul. De retour chez lui, il les incorpore à la couche déjà volumineuse tapissant les murs, formant une croûte baroque qui fait office à la fois de talisman, et d’œuvre d’art. Il procède ainsi chaque fois qu’il part à l’étranger, rapportant de ses périples parfois de simples lambeaux tordus sur lesquels il aura repéré un dessin, une image, parfois juste un mot, qui auront éveillé dans son esprit quelque association empreinte de sorcellerie.

Ses moyens d’existence sont frugaux. La sécurité sociale lui verse une petite pension, et il touche le RMI. Il se nourrit exclusivement de saucisson et de bière – du saucisson industriel, de celui qui permet aux inutiles et aux inadaptés de ne pas mourir de faim. Il ne conçoit aucune amertume de ce régime : il sait que, dans la configuration qu’il a choisie, c’est le prix à payer pour la liberté.

Dans sa vie précédente, il supervisait le travail des détenus dans une Maison d’arrêt, pour le compte d’une petite entreprise familiale montée par sa grand-mère. Ayant entrepris de sympathiser avec les prisonniers, il s’était fait licencier la semaine précédant son accident. C’est l’unique fois où il a intégré une entreprise. Revenu du pays de Charron, il s’est résolu à ne plus jamais travailler.

Il a gardé de son séjour à l’hôpital un goût prononcé pour la morphine et, d’une manière plus générale, un excellent souvenir : la drogue le tenait dans un état de rêve éveillé qui constitue, en fait, son idéal – un idéal de poète, au vrai sens du terme. Le sevrage a été délicat, et Michel a eu une période assez agitée, au sortir de sa convalescence, durant laquelle il s’est adonné sans vergogne aux drogues dures. Faisant montre de cette force de volonté presque inhumaine, qui contraste tant avec son apparence rachitique – de mauvaises langues diraient : dégénérée –, il est sorti de la dépendance, et consomme de la cocaïne à intervalles lointains, choisis, avec un art de gourmet.

On ne rencontre jamais Michel par hasard. Si cela devait vous advenir, il faudra vous dire que vous avez rendez-vous avec la Mort ou que, de quelque autre manière, vous êtes appelé à une résurrection, un bouleversement de votre existence. De façon certaine, vous aurez des problèmes avec le monde.

Le risque existe, à son contact arachnéen, de disparaître dans le gouffre temporel qu’il s’emploie à tisser : il possède une force d’attraction indéfinissable, comparable peut-être à celle qu’exerce le sommeil dans les altitudes extrêmes. Une voix intérieure vous murmure, alors : « Pourquoi continuer à marcher ? J’embrasse tout le paysage. La neige ferait un parfait oreiller. »

Si vous arrivez à survivre à cette rencontre, cependant, vous aurez eu le privilège d’entrer en contact avec des forces obscures, puissantes, dont vous saurez tirer profit dans le combat que vous vous apprêtez à livrer avec le globe.

Ce combat est périlleux. À l’heure du désespoir, dans votre plus grande solitude, lorsque la Mort, drapée dans un cortège d’idées noires, s’approchera de vous pour vous inviter à la suivre, vous pourrez redresser la tête et lui dire : « Inutile. Je vous connais. Je suis un ami de Michel. »

Alors la Mort, après vous avoir donné une claque sur l’épaule, vous abandonnera.

Vous serez prêt au grand combat pour la vie.

Sacha Ramos

 

LES LETTRES D’HORACE BLUE

 

Extrait I

Lundi

 

Cher ami,

Encore un petit effort, et le soleil occupera tout l’espace disponible dans le ciel. Encore un petit effort et il nous écrasera. Au mois d’août, dans mon quartier, les vieux tombent comme des mouches. Les enfants en bas âge aussi. Quant à ceux qui passent allègrement l’été, faites-vous crever les yeux s’ils ne sont pas pures crapules jusqu’au dernier de leurs globules. Rouges comme blancs.

Cessez donc de vous demander qui je suis. Vous ne me connaissez pas. D’ailleurs, je suis n’importe qui. Madame pipi, Monsieur Tout-le-Monde, les autres en somme, un autre, vous pourquoi pas, et aussi un peu le roi d’Espagne, je le crains.

En ce qui vous concerne, sachez que je vous ai rencontré, ce matin, au hasard d’une foule de noms anonymes répertoriés dans l’annuaire téléphonique. Oui, ce matin même, je vous ai élu, vous. Vous, dont je me fous scrupuleusement que vous ayez du goût pour l’art, le bricolage, le crime ou autres choses encore. Vous qui demain peut-être allez vous marier, ou crever, sans un cri, dans la solitude aseptisée d’une très moderne clinique. Êtes-vous riche, cher ami, pauvre, désespéré, heureux, sensible, débile, magnifique ou estropié ? Il importe pour moi de ne rien en savoir. Car, et je vous en informe une fois pour toutes, vous êtes à compter de ce jour, et pour un temps non défini, le grand, le vrai, le plus cher, le meilleur, bref, l’ami idéal que le spectacle de cette sournoise bouffonnerie que nous avons l’audace d’appeler les rapports humains m’encourageait depuis longtemps à inventer.

Faites de cette feuille et des autres à venir ce qu’il vous plaira, je m’en moque, puisque pour moi le timbre, l’officiel cachet de la poste remplissent d’ores et déjà tous les devoirs présidant à notre absolue amitié.

 

Vôtre,

Horace Blue

 
*
 

Mardi

 

Cher ami,

Aujourd’hui, j’ai tué trois hommes. Deux jeunes et un vieux. Les deux premiers, je les ai tués parce qu’ils se moquaient fort méchamment du troisième, le vieux, qui, tremblant de tout son corps pourri, ne parvenait pas à grimper les deux petites marches qui donnent accès au bar. Et le vieux, je l’ai tué parce qu’il était trop vieux.

J’ai aimé quatre femmes, dont une enfant d’une dizaine d’années aux allures d’animal blessé, et une dame aux rides magnétiques qui fumait un cigare en sirotant une grenadine. Les deux autres, d’âge moyen, d’intensité moyenne et à la beauté strictement hygiénique, je ne les ai d’ailleurs pas du tout aimées, mais me suis contenté de les violer un peu.

J’ai envié au plus haut point un type plus beau que moi qui flânait très à l’aise dans une superbe bagnole américaine, décapotable de surcroît. Puis j’ai oublié les miens, avant de les maudire. J’ai adoré un immense troupeau de nuages, ainsi qu’un balcon tristement fleuri. J’ai couru toute une heure derrière une voleuse de fruits à l’étalage, comme ça, pour courir, pour m’essouffler, pour lui faire peur, pour me faire peur. Il faut dire aussi que j’ai mordu l’oreille d’un chien absolument hideux, et admiré, dans l’ombre, le sourire tranquille d’un monsieur de sept ans. Cher ami, aujourd’hui mardi, que pourrais-je vous dire d’autre sinon que j’ai été, à la vie comme à nous-mêmes, fidèle, très fidèle. Ce qui, nous sommes bien d’accord, ne prouve rien et, du reste, ne veut rien prouver. Le bonheur quoi.

 

Santé et polyphonie,

Horace Blue

 
*
 

Vendredi

 

Cher ami,

Ma voisine du dessous est une femme vieille et seule qui empeste l’urine et la vinasse bon marché. Je ne l’ai jamais vue que dans une vieille robe de chambre bleu ciel laborieusement reprisée. Elle et sa vieille robe de chambre sortent deux fois par jour pour faire à petits pas de presque morte le tour du pâté de maisons. Elle se refuse toujours à prendre mon bras, mais elle me parle volontiers. « Pardonnez ma nervosité, me dit-elle souvent, mais j’attends ma sœur qui devrait rentrer d’Afrique d’une seconde à l’autre. » Et, en prononçant le mot Afrique, sa faible voix chevrotante se couvre d’un profond mystère, et ses petits yeux se mettent à briller comme les plus vieux secrets.

« Vous pensez bien, mon cher monsieur, que lorsque l’on a eu un mari qui s’est suicidé à l’âge de trente ans, et quinze jours seulement après nos noces, on ne se fait pas une grande idée des hommes. »

« Ah oui, mon pauvre, Dieu est une sacrée ordure, Jésus un sale bâtard et Marie, une immense putain ! »

« Mon mari ? Dieu le pardonne, il est mort dans notre lit il y a à peine deux ans. »

« Je ne vous permets pas d’en douter, jeune homme, je suis une véritable fidèle de mon Seigneur Jésus-Christ. Même qu’une fois j’ai embrassé le pape, dont je ne manque aucun des merveilleux concerts. C’était il y a longtemps, juste avant que mon salaud de mari foute le camp en Afrique avec ma sale putain de sœur… »

« Non monsieur, je n’ai ni frère ni sœur, et mes parents sont morts pendant la grande guerre… Oh non, hélas, je ne me suis jamais mariée. »

« En tout cas, le docteur me dit que je vais beaucoup mieux, et malgré ses conseils, je ne me pends jamais. » « Bien sûr, à une prochaine fois. Et puis vous le savez, j’attends l’Afrique monsieur, j’attends, j’attends… »

 

Amical salut d’Afrique,

Horace Blue

 
*
 

Samedi

 

Cher ami,

C’est par le nez qu’elle a commencé. Puis ce fut au tour de la bouche. Et naturellement, si j’ose dire, suivirent la peau de son visage qu’elle fit tirer, les trop généreuses rondeurs de son cul qu’elle fit aspirer, et le volume de ses seins qu’elle trouvait trop petit, et qu’elle fit doubler. Tout ceci, bien sûr, après s’être déclarée ouvertement en faveur d’un féminisme progressiste, et avoir tenté le concubinage avec son chien. Mais comme il lui fut impossible, malgré maintes tentatives, de se faire refaire l’âme, elle me paya pour la flinguer.

Voyez-vous, je ne crois plus qu’il soit utile pour faire dans l’humanitaire de franchir les frontières de sa cage d’escalier.

 

Horace Blue

 

P. S. Vous n’avez rien, j’espère, contre les gens qui vivent de petits boulots ?

 
*
 

Dimanche

 

Mon cher très meilleur ami,

Aujourd’hui j’ai pas allé à l’école. J’ai pas allé à l’école parce que maman elle dit que le maître il est mort de vieillesse dans son lit. Je sais pas ce que c’est comme maladie mais je voudrais pas que tu l’as ce truc que tu es mort dans ton lit. Maman dit aussi que c’est un autre maître qui va venir bientôt dans ma classe. C’est bien comme ça parce que celui-là de maître qui est mort dans son lit c’est un vieux qui est con. Y nous fait jouer de la flûte à bec comme y dit, et c’est con. L’école nouvelle où je vais depuis que j’ai déménagé et que je joue plus avec toi est pas mal. Mais je préfère celle avant que je déménage et où je joue avec toi. Surtout quand on joue chez toi dans le grand carton en se mettant tout nu. Les copains ici jouent au foot et les autres trucs comme ça, et c’est con. Je travaille mal à l’école et mon père me regarde et crie toujours comme tu sais. Le dis pas à ta mère qu’on joue dans le carton tout nu sinon on jouera plus. Je suis le dernier de la classe sauf dans la récitation et la flûte à bec, même si c’est con. Si je peux je prends le train tout seul pour te voir. Le dis pas à ta mère sinon elle le dira à ma mère et je pourrai pas venir parce qu’elle me surveillera. Salut mon cher très meilleur ami et fais attention à la maladie que je t’ai dit. Ça a l’air grave.

Écris.

 

Horace Blue

 
*
 

Encore dimanche

 

Mon cher très meilleur ami,

Je suis la puissance de tout l’univers même que je fais ce que ça me plaît. Que mon père je le tue si y continue de faire peur à ma mère même que ma mère elle sera contente si je le tue. Je le sais. Même que toi aussi je te tue parce que tu écris jamais même si ma mère elle m’a dit en pleurant que tu es plus dans ce monde à cause d’une voiture qui t’a marché dessus. Même si t’es dans un autre monde fais gaffe si t’écris pas quand moi je t’écris.

 

Horace Blue

 
*

Toujours dimanche

 

Mon cher très meilleur ami,

Bon. C’est moi que je me tue si t’écris pas quand je t’écris. Fais gaffe, je suis cap. J’ai pas peur et tu me verras plus jamais pour jouer dans le carton ou autre chose, même dans l’autre monde où tu es.

 

Salaud.

 

H. B.

 
*
 

Lundi

 

Chère amie,

Sur les toits les antennes se balancent, raides et fières comme des bittes d’argent pur, qui ne foutront jamais que le vent et l’azur, pendant que sous les draps se lamentent des sexes rances.

Je vous baise, ma chère, à bout portant, tant qu’il en est encore temps.

 

H. B.

 

P. S. Please, ne faites donc pas semblant de tout comprendre, je cause parfois cette langue curieuse qui ne mena jamais à rien, en rendant tout possible.

P. S.2 « On ne naît pas femme, on le devient », disait l’épouse d’un célèbre enculeur de mouches. La prochaine fois, qui sait, peut-être vous ferai-je mouche !

 

P. S.3 « Définir, ou être défini, disait un être lucide, il n’y a pas d’autre question. »

 
*
 

Jeudi

 

Mon amour,

Es-tu sûr d’avoir pris la juste décision ? Est-il possible que tu m’aies aimée si fortement tout ce temps, pour finalement un beau matin faire ta valise, et t’en aller, pour toujours, sans m’offrir l’ombre d’une quelconque explication ? « Je m’en vais, m’as-tu dit, je m’en vais » et en disant ces trois mots-là, tu avais l’air si triste, et en ayant cet air si triste, tu as fermé la porte de notre bonheur si juste, si égoïste, et tu es parti. C’est possible ça, ça existe ?

Le soir précédant ton départ, nous avions fait une très belle promenade en nous tenant la main. T’en souviens-tu ? La nuit était douce, et nous nous parlions peu. C’était là un de ces silences que nous aimions tant. Un silence, comme tu le disais souvent, où nous étions simplement libres de nous aimer sans ressentir aucunement l’étrange besoin de nous le prouver. La nuit était si douce, et des parfums étrangers à la ville portés par des brises coquines venaient surprendre nos pas muets. Je souriais, tu souriais, et l’odeur du jasmin, de la terre humide de juillet, sur nos sourires complices, prenait un appel invisible pour rebondir, et s’envoler.

Je me souviens de cela aussi que nous nous étions assis sur un muret de pierres dans un jardin public déserté. Tu avais voulu que nous fassions l’amour, là, contre ces vieilles pierres qui écorchaient mon dos nu. Je n’avais pas voulu. Tu m’as connue timide, peu encline à toute forme d’exhibition, je l’étais ce jour-là, et le suis encore. Tu ne m’en veux pas, n’est-ce pas ?

Et puis nous étions rentrés à la maison en marchant d’un pas rapide, car tu avais fait naître le désir, et nos mains, toujours silencieuses, se touchaient alors d’une tout autre façon. À la maison, sans plus attendre, dans ce couloir obscur où régnait une chaleur lascive de nuit d’été, pendant de longues heures nous nous sommes amusés. Aimés. Toujours plus.

Le lendemain matin, très tôt, tu bouclais ta petite valise et tu partais.

Je n’ai rien dit. Je n’ai même pas pleuré. Je t’ai regardé partir, comme dans un rêve peu agréable qu’à mon réveil j’aurais oublié.

Tu sais, je ne compte pas les jours depuis ton départ. Et sur mes joues de femme endormie qui fait un rêve peu agréable, aucune larme n’a coulé.

Réveille-moi mon amour, réveille-moi, sinon ce rêve qui me fait mal pourrait durer l’éternité.

Je t’aime.

 

H. B.

 

P. S. J’ai eu un mal fou à trouver ton adresse…

*
 

Vendredi

 

Ma pauvre amie,

Ai-je pris la bonne décision, me demandes-tu ?

Pour sûr que je l’ai prise ! Je peux ajouter que j’ai pensé à te quitter le jour même où je t’ai rencontrée. À cette époque, je m’emmerdais ferme, et il se trouve que tu es tombée à pic, voilà tout.

Et tout ce temps auquel tu fais allusion, et durant lequel, selon tes dires, je t’aurais tant aimée ! Ma chère enfant, te rends-tu compte que cela faisait à peine un mois et demi que nous nous fréquentions ? Que de ma conception de l’amour silencieux je ne t’ai jamais soufflé mot, comme d’aucune autre du reste ? Et que, pour tout dire, le fameux soir où j’ai tenté de te faire ton compte dans ce délicieux jardinet, tu m’as semblé la plus gourde, la plus empotée, la plus bêtement prude des jeunes femmes de ta jolie espèce. Quant au petit ébat nocturne du retour, il me fut, sans doute possible, le plus efficace des somnifères.

Ah, ceci encore, il est tout à fait délirant que tu m’aies vu « boucler ma petite valise », vu que, chez toi, je te le signale, je n’ai jamais habité. Oui, réveille-toi ma chère, réveille-toi, je déteste l’odeur du jasmin et de la boue trempée. Réveille-toi vite, tant il est vrai que le sentimentalisme, pour ceux qui le subissent, semble toujours durer une impensable éternité.

 

H. B.

 

P. S. Apprends que l’on donne moins facilement son adresse que sa virginité. Et pour cause !

 
*
 

Samedi

 

Mon amour,

Si vous, les hommes, n’étiez pas si ennuyeux, si identiques de l’un à l’autre dans votre manière de mentir, et même de faire l’amour, il est certain que je ne ferais pas tant d’efforts pour vous doter, en rêve, de ce que vous n’avez qu’accidentellement dans la réalité. Je parle de personnalité, bien entendu.

Cependant, je tiens à remercier cette indigence naturelle de faire de toi un garçon si obéissant, si prompt à se dresser aux premières notes du clairon. J’étais lasse de te rêver, de t’inventer, je voulais que tu me réveilles, et toi, mon petit soldat, tu t’es bravement exécuté.

Sincèrement, je crois que tu devrais envisager une carrière dans l’administration, ou dans l’armée.

Je t’ai aimé.

 

H. B.

 
*
 

Dimanche

 

Gorge nouée au-delà du possible, esprit paralysé par tes mains insensibles. Tu n’auras pas mes larmes, tristesse, qui sont mortes de froid sur tes terres d’exil. N’espère plus rien de moi, mon hideuse maîtresse, qu’un corps tordu de crampes sous tes viles caresses, et une mort qui sous l’encre pourrit en sa promesse.

C’est à votre adresse, très cher, que j’écris à cette malheureuse salope, et croyez bien qu’ainsi, je ne vous embrasse pas.

 

H. B.

 
*
 

Encore dimanche

 

Mon cher manche à balai,

Mon nez coule, et j’ai la flemme de le moucher.

Mes ongles poussent, et j’ai la flemme de les couper.

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