La Revue Littéraire n° 29

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Publié le : mercredi 8 juillet 2015
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EAN13 : 9782756108667
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Collectif Revue littéraire N° 29 Retrouvez tous les sommaires deLa Revue littéraire surwww.leoscheer.com/catalogue, et en format numérique. © Éditions Léo Scheer, 2007 EAN numérique : 978-2-7561-0866-7 EAN livre papier : 9782756100463 ISSN 1766-9693 www.leoscheer.com
Jean Dutourd
de l’Académie française
UN DÉBUT DANS LA VIE
J’ai écrit mon romanDoucind’octobre à décembre 1954. Je sortais d’une période peu propice à la création littéraire. Deux ans auparavant j’avais publiéAu bon beurre, scènes de la vie sous l’Occupation, qui avait eu un succès tel que j’en avais été pour ainsi dire stérilisé. J’avais traversé dix ans de dèche, de petits métiers, de demi-famine. Et tout à coup le pactole ! J’étais comme un pauvre qui a gagné à la loterie, ne cesse de s’émerveiller de sa chance et se dit étourdiment qu’il sera toujours ainsi favorisé par le ciel. J’étais d’autant plus ancré dans cette opinion que je lisais chaque jour des articles sur moi, que je voyais ma photographie dans les journaux. Il ne me manquait même pas de me faire taxer de vulgarité, attendu que le sujet duBon Beurren’avait pas la noblesse qu’exigent les intellectuels : cela racontait en détail l’ascension d’un crémier qui spécule sur la disette. Ce qui montre à quel point j’étais novice, c’est que les méchantes diatribes, au lieu de me donner la mesure de ma notoriété, m’affligeaient. J’aurais voulu que l’on s’exclamât incessamment sur mon génie, que l’on m’écrasât sous les louanges comme on le faisait pour Camus et Sartre. Quand je pense qu’il me fallut deux ans bien comptés pour digérer le triomphe d uBon Beurre, deux ans pour rentrer dans mon bon sens, pour constater qu’on n’est jamais « arrivé », qu’il faut toujours se conduire comme si rien n’était acquis, que le monde doit être reconquis chaque matin, je n’en reviens pas ! J’achetais toute sorte de choses utiles et inutiles, pour le plaisir de dépenser de l’argent. Ma femme, encore qu’elle fût freinée par l’esprit d’épargne féminin, m’accompagnait assez volontiers dans ces prodigalités. Ce que nous fîmes de plus marquant dans ce genre fut de nous enfermer dans une auberge gastronomique du Pays basque. Nous avions dix ans de vache enragée à rattraper ou, mieux encore, à effacer. Pour être sûrs de ne rien manquer dans les menus, nous nous étions inscrits pour une pension complète. Après les festins, somnolents comme deux boas, alanguis par le vin rosé, éclatant dans nos vêtements neufs, nous allions à Biarritz, à Hendaye, à Cambo, à Saint-Jean-Pied-de-Port dans l’automobile que j’avais achetée grâce à mes droits d’auteur et de laquelle, bien qu’elle ne fût qu’une simple Aronde, j’étais fier comme si c’eût été une Bentley. C’est au cours de l’un de ces après-midi, vers la cinquième semaine de notre concours de boulimie, que nous entendîmes le chant du coq. Nous étions affalés tous les deux, en maillot de bain, sur la plage de Saint-Jean-de-Luz. Le soleil chauffait si fort que l’endroit était quasiment désert, à l’exception de deux gamins qui jouaient à quelques mètres de nous. On entendait leurs rires, leurs cris aigus, les claques sur leur ballon. Soudain l’un des gamins, pointant son doigt vers nous, dit en ricanant à son camarade : « Vise un peu la grosse dame ! », paroles qui frappèrent clairement nos oreilles, comme si, tout à coup, il y avait eu un arrêt dans le ressac de l’océan. Ma femme se dressa sur un coude puis, avec une légèreté qu’elle n’avait pas manifestée depuis quelque temps, sauta sur ses pieds. Du ton péremptoire et bref que prennent les femelles lorsque la nécessité leur apparaît et qu’il faut en instruire les mâles, traditionnellement aveugles, elle m’informa que notre villégiature prenait fin à ce moment même et que nous allions retourner à Paris dès le lendemain. Nous habitions en ce temps-là un appartement bizarre, de trois pièces, situé dans un immeuble récent, rue Le Marois, près de la porte de Saint-Cloud. Pour avoir la jouissance de ce palais, j’avais payé ce qu’on appelait alors un pas-de-porte, c’est-à-dire versé une certaine somme d’argent au précédent locataire pour qu’il consentît à nous recommander au propriétaire, et à ce dernier afin qu’il consentît à nous louer son bien. Ces transactions n’étaient rien d’autre que de
l’extorsion ou du « racket », du reste elles s’opéraient comme le paiement d’une rançon, en billets de banque cachés dans un vieux journal, de la main à la main, de façon qu’il n’en restât pas de trace. L’appartement de la rue Le Marois était plaisant quoiqu’il eût l’air d’avoir été découpé au petit bonheur. Il se composait de trois pièces assez grandes ; l’une, dont nous avions fait notre chambre, donnait sur une terrasse bétonnée formant le toit d’un garage situé au rez-de-chaussée. Le miracle de ces locaux est que l’on y logeait six personnes sans éprouver le sentiment d’être entassé, à savoir ma femme, nos deux enfants, leur gouvernante prussienne, Hildegarde, et Marguerite qui s’occupait de tout, qui n’était pas une servante, mais une espèce de mère ou de grande sœur pour nous, qui avions bien besoin d’une volonté supérieure qui s’occupât des aménagements de notre existence, sinon de notre destin même. Nous avions connu Marguerite deux ou trois ans plus tôt à une époque où nous errions avec nos deux petits « d’hôtel borgne en hôtel aveugle » selon une formule que j’avais trouvée et qui me paraissait assez bien dépeindre la situation. Marguerite était femme de chambre ou plutôt gouvernante à la pension Orfila, établis-sement où nous atterrîmes en 1950 ou 1951 à la suite de je ne sais quel événement ou quel conseil. C’était un endroit popote, petit-bourgeois, estudiantin, aux tentures et aux meubles fatigués, où nous nous sentîmes vite à l’aise. Marguerite, que nous voyions là pour la première fois de notre vie, nous accueillit avec tant de gentillesse, quasiment de familiarité, qu’on eût cru qu’elle nous attendait depuis des années. Ces marques d’amitié, pour nous autres parias, victimes de la conjoncture écono-mique et paralysés par notre jeunesse, nous attachèrent beaucoup à Marguerite, en la personne de qui nous n’étions pas loin de voir un ange placé par le ciel à la pension Orfila afin de nous donner un coup de main pendant quelques moments difficiles. Après tout, peut-être Marguerite était-elle cela, car elle disparut de notre vie de la même manière qu’elle y était entrée, comme si, après avoir accompli sa mission, elle avait brusquement été rappelée là-haut. Les débuts d’une amitié ont quelquefois autant de charme que ceux de l’amour. Le décor de la pension Orfila est resté enchanté dans mon souvenir à cause de la personne de Marguerite, de son gentil sourire, son obligeance, sa gaieté et la bonne grâce avec laquelle elle s’amusait de mes plaisanteries. Elle n’était pas grosse mais plutôt rebondie, ce qui ajoutait encore à l’agrément de son visage et lui donnait une souplesse dans la démarche que n’ont pas les gens maigres. Je ne sais ce qui lui plut en nous. Je pense que ce devait être principalement notre humeur légère et l’inconscience avec laquelle nous nous accommodions de notre situation. Toujours est-il qu’il y eut, entre elle et nous, quelque chose que j’appellerai un « coup de foudre de l’amitié ». Marguerite devait avoir la quarantaine, c’est-à-dire une dizaine d’années de plus que nous. Cette différence d’âge était suffisante pour lui inspirer à notre égard un sentiment maternel qui ne se manifestait pas par des ordres ou des gronderies mais plutôt par une sorte de fierté, de contentement, d’attendrissement d’avoir des rejetons brillants comme nous, qui auraient sûrement un jour l’occasion de montrer leurs talents au monde ébloui. En 1950, j’étais aussi inconnu que pauvre, mais cela ne m’empêchait pas d’avoir des idées d’homme célèbre ou riche. J’étais si sensible à l’amitié de Marguerite que je lui proposai de quitter la pension Orfila, où elle avait un emploi assuré, où l’on appréciait ses qualités, et de nous suivre dans nos errances. Je ne me rappelle plus à la suite de quels travaux ou de quelles bonnes volontés extérieures j’étais parvenu à louer une villa en meulière à Gournay-sur-Marne, près de Chelles. C’était une maison disgracieuse, comme on en a tant bâti entre 1920 et 1940, construite sur pilotis à cause des crues fréquentes de la Marne. Il y avait un peu de terre et quelques arbres autour qui formaient ce qu’on appelait un parc. Pour emménager dans ce castel, j’avais versé une reprise, justifiée par quelques meubles et lits qui garnissaient les lieux. Ce mobilier était d’une parfaite laideur, sauf un piano à queue qui devait dater de Wagner ou de Liszt mais dont malheureusement la table d’harmonie était défunte. Ce piano, qui était la seule jolie chose de l’ameublement, me décida. L’idée d’en être le propriétaire, bien qu’il fût inutilisable, et que je n’eusse pas l’heureuse perspective d’y jouer d’une main des airs de Mozart ou de Beethoven, me fit plaisir, comme un visage souriant tranchant sur des mines revêches et menaçantes. Que Marguerite, d’un cœur léger et pour ainsi dire sans un regard en arrière, eût accepté de nous suivre à Gournay-sur-Marne m’étonne beaucoup plus aujourd’hui que sur le moment. C’était une Parigote invétérée et l’idée d’aller se claquemurer dans un trou de banlieue aurait dû lui faire
horreur. En outre, cela revenait pour elle à devenir bonne d’enfants, attendu que ma femme et moi partions chaque matin à notre travail et ne rentrions qu’à la nuit tombée. Mais lorsque nous apparaissions, vers sept heures du soir, c’était une vraie fête. Je pense aussi que Marguerite avait trouvé en nous quelque chose qui lui avait sans doute manqué et, de ce fait, lui paraissait plus désirable que tout en ce monde : une famille, des proches à aimer et auxquels se dévouer. Mieux encore, cette famille, elle l’avait choisie, elle ne trouvait en elle aucun de ces piquants, de ces heurts de sensibilité, de ces incompatibilités de caractères, de ces petits sentiments que l’on trouve inévitablement dans les familles authentiques au milieu desquelles on dirait que le destin nous a jetés au hasard. Dieu sait si malgré l’heureuse influence de Marguerite et sa gaieté perpétuelle, j’ai pu pester contre Gournay ! Il me semblait que j’étais en exil. Les deux trajets quotidiens pour aller travailler à Paris et en revenir me devinrent vite d’une monotonie écœurante. Grâce à un prêt consenti par les éditions Gallimard, j’avais acheté d’occasion une quatre-chevaux Renault dont la santé n’était pas aussi florissante que je l’eusse désiré, mais qui était encore assez vaillante. L’itinéraire de Gournay à Paris n’était pas des plus pimpant. Le plus accablant était un pont de bois provisoire enjambant la Marne et par lequel on avait suppléé au pont de pierre détruit pendant la guerre. J’ai gardé de Gournay le souvenir d’une quantité de petits désagréments, de petites corvées, de petites contrariétés et d’un grand bonheur enrobant tout cela. Les enfants et Marguerite nous faisaient fête lorsque nous rentrions le soir. Le « parc » de la villa dégageait une odeur de feuilles vertes et d’air pur, très puissante, qui, après les miasmes de la capitale et la poussière de la route, nous paraissait pendant une ou deux minutes le parfum même de la santé, la personnification olfactive de la nature. Enfin c’est à Gournay que j’ai écrit leBon Beurre. J’avais pour bureau une pièce très claire, formant rotonde, située à l’extrémité de la maison comme une cabine de pilotage à l’avant d’un navire. Je m’y trouvais fort bien, ayant arrangé les lieux à ma façon avec des vieilleries achetées aux Puces et des rayonnages en bois blanc pour les livres. Quoique la maisonnée ne se gênât guère pour me distraire de mon travail afin de me demander mon avis sur quelque insignifiance domestique ou trancher un différend anodin, je n’en étais pas incommodé. Me coupât-on au milieu d’une phrase, je la finissais tout naturellement après que l’entretien était clos, et je continuais ma page d’écriture comme si rien ne l’avait interrompue. Je me servais d’une machine à écrire pour plusieurs raisons qu’il peut être amusant de démêler, la première étant que je trouvais très chic pour un écrivain de délaisser le porte-plume pour le clavier. Cela faisait romancier américain, artiste moderne, aventurier, caractère décidé, etc. En second lieu, il me semblait que grâce à ce véhicule, j’allais plus vite dans mon ouvrage, à peu près à la manière d’un cycliste par rapport à un piéton. Troisièmement le crépitement de la machine, lorsque l’inspiration marchait, me remplissait d’allégresse. C’était la musique même de la création ; elle me fouettait le sang comme une marche militaire versant l’héroïsme au cœur d’un grenadier du Premier Empire. La maison était froide et humide, j’étais couvert d’un gros tricot bleu marine dans lequel je transpirais frénétiquement. De temps à autre j’avalais une lampée de cognac dont il y avait une bouteille en permanence sur ma table. Quelquefois, quand j’avais inventé une noirceur particulièrement énorme ou naïve de mes héros, j’éclatais de rire derrière mon clavier. Frédéric et Clara venaient alors comme si je les avais appelés, ou bien Marguerite ou bien ma femme, si ce n’était tout le monde en même temps. « Ne faites pas de bruit, disait Camille aux enfants : Papa crée ! », formule qui nous amusait et tourna bientôt à la scie. L’idée d’écrireAu Bon Beurre, étude de mœurs propres à une certaine période de l’histoire de France, m’a été en vérité fournie par les critiques ayant consacré des articles aux quelques livres que j’avais déjà publiés ; louangeurs ou dénigrants, ils s’accordaient tous à dire que je n’étais pas « un vrai romancier », que je ne saurais jamais inventer et raconter une fiction, agencer une intrigue, faire vivre des personnages, fabriquer des coups de théâtre, peindre le monde. Je n’étais pas à proprement parler ulcéré par ces jugements, mais ils m’irritaient. Je sentais qu’ils étaient injustes et surtout ils réveillaient en moi l’esprit de contradiction qui ne dort jamais que d’un œil.
Je vais leur montrer, pensai-je, à ces imbéciles, que je suis capable de l’écrire, leur fichu roman, aussi bien qu’un autre, et probablement mieux. L’inconvénient était qu’en 1950, le monde n’avait pas beaucoup changé depuis Balzac, et qu’il ne m’intéressait pas de reproduire une société qui, après la Restauration, n’avait pas produit de type vraiment nouveau. Il y en avait un cependant, à la rigueur : le mercanti qui grâce à la guerre et à la défaite s’enrichit en spéculant sur la famine. Pendant les quatre ans d’occupation et les quelques années qui suivirent, j’avais eu affaire à des commerçants impitoyables et quelquefois je songeais que peut-être un jour, je me vengerais de ces rapaces qui avaient tant exploité les misérables dans mon genre. J’écrivis sur une chemise « Au Bon Beurre ou dix ans de la vie d’un crémier » et je noircis cinquante pages d’un trait, après quoi je tombai en panne, une de ces pannes que je ne connais que trop et qui sont dues sans doute au fait que je compte plus sur ma main pour m’entraîner dans la rédaction d’un texte que sur ma tête pour l’envisager dans son ensemble et en faire le plan. Outre cela, le sujet que j’avais choisi m’inspira brusquement un extrême dégoût. « Non, vraiment, pensai-je, cette histoire de camemberts, d’alimentation, de marché noir, d’argent, de malhonnêtetés en tout genre est trop sordide. Ce n’est pas pour moi. Trouvons quelque chose d’un peu plus relevé. » J’enfermai les cinquante pages dans un tiroir. J’avais eu une velléité de les mettre à la corbeille ou d’en faire du feu, mais je savais déjà, dans l’âge encore tendre qui était le mien, qu’en matière d’art, il ne faut jamais rien jeter. Tout peut servir un jour. Pendant trois mois, je fus d’une stérilité absolue. Mon esprit était désertique. Les rares idées que j’y rencontrais ne me conduisaient nulle part. Comment ai-je passé ces trois mois ? Comme je traverse généralement ces sortes d’épreuves : perdant mon temps à des bagatelles, n’osant rien entreprendre de sérieux dans la vie active, de crainte que l’inspiration (il faut bien l’appeler par son nom) ne revienne et ne me contraigne à tout abandonner pour me livrer complètement à elle. Ces périodes-là sont vraiment pénibles ; il me semble, tant qu’elles durent, qu’elles ne se termineront jamais ou, comme disait Léon-Paul Fargue, que « la petite machine à faire de la musique est définitivement cassée ». Puis un jour, de façon tout aussi mystérieuse, on perçoit une mélodie intermittente et confuse à l’intérieur de soi. C’est la machine qui se remet en marche : elle est d’autant plus agréable à entendre que l’on était persuadé qu’elle ne jouerait plus jamais ; elle annonce quelque chose qui ressemble au renouveau de la nature. Tout était paralysé par l’hiver et voilà le dégel, le printemps, la sève qui circule dans les arbres. Le pommier éprouve le besoin oublié de porter des pommes. Généralement, dans les conjonctures de ce genre, une idée me tombe du ciel, à moins que je n’aille chercher dans un tiroir une ébauche abandonnée six mois ou deux ans plus tôt. Ce n’est pas sans répugnance que j’allai repêcher dans le tiroir où je les avais jetées les cinquante pages duBon Beurre. Quelles sottises, quelles banalités vais-je trouver là-dedans ! pensai-je. C’était compter sans un trait de mon caractère auquel je ne pense jamais, aveuglé que je suis par ma vanité, et qui est une humilité secrète, je dirais presque : consubstantielle à ma nature. Lorsque j’ai tant fait que de finir quelque chose, le souvenir qui m’en reste se rapetisse et se détériore à mesure que les jours passent. Tout se schématise, perd ses couleurs, devient plat. Moyennant quoi, j’ai une excellente surprise : ce que je lis après l’avoir aux trois quarts oublié me semble, par comparaison, amusant, bien conduit, ni long ni sommaire, émaillé de trouvailles ingénieuses et de bonheurs d’expression. Ce qui est le plus important, j’y retrouve mon style, sans le moindre doute, c’est-à-dire la musique qui m’est propre. Les ecclésiastiques qui prêchent l’humilité à leurs ouailles devraient leur expliquer que cette vertu est le chemin même de la joie intérieure car elle fait de celui qui la pratique un pessimiste invétéré par rapport à lui-même, qui ne cesse d’être comblé de félicités alors qu’il n’avait prévu que des désastres. Mais ce n’est pas si mauvais ! m’écriai-je intérieurement en lisant les cinquante pages duBon Beurre, c’est amusant, c’est original : il y a du mouvement. Comment ai-je pu mettre cela à la corbeille ? Allez, c’est dit, on reprend la chose et on la mène jusqu’au bout. Vive la crémerie, vive le marché noir ! Je mis trois mois pour arriver à l’épilogue, écrivant quatre pages par jour dans ma cabine de pilotage. Le crépitement de la machine à écrire me faisait songer à Verlaine, au doux bruit de la pluie par terre et sur les toits. J’avais aussi la pluie que j’entendais un jour sur deux tambouriner sur le feuillage des arbres. J’ai écrit bien d’autres livres et dans bien d’autres endroits, mais c’est leBon Beurre qui, je crois, m’a laissé la plus heureuse impression. Marguerite, ma femme et moi, nous étions jeunes, et encore plus d’esprit que d’âge. Mon fils avait huit ans, ma
fille six et chacun possédait déjà sa personnalité. Tout cela faisait autour de moi une minuscule tribu dont j’étais le souverain constitutionnel : nul ne mettait en question mon autorité, mais elle n’avait jamais l’occasion de s’exercer, état qui me satisfaisait parfaitement. Une personne s’intéressait fort aux progrès de mes travaux : c’était Gaston Gallimard, que je voyais à peu près tous les jours, étant non seulement un de ses auteurs mais aussi son employé. L’idée l’amusait d’imprimer l’enseigne d’une crémerie sur la noble couverture blanche de la N.R.F. On appelait encore à cette époque les petits commerçants qui s’étaient enrichis frauduleusement des B.O.F., abréviation de « Beurre, Œufs, Fromages ». Ces initiales étaient synonymes de malhonnêteté, de vulgarité, de cupidité, d’égoïsme. En 1950, la librairie française était inondée de romans patriotiques, de « témoignages » comme on disait alors, de biographies de résistants, d’essais lyriques sur l’héroïsme des combattants clandestins, de révélations sur les atrocités nazies. Tout cela était plein de sentiments élevés et d’abnégations de toutes sortes, la noblesse le disputait à la gravité. Nous sortions de dix ans d’abaissement et je suppose que les écrivains, comme le public, avaient besoin de se persuader que la réalité inconnue était moins sordide que la réalité vécue. Quant à moi, je voyais surtout dans ce fatras une jactance patriotique de vaincus dont j’étais aussi écœuré que Léautaud et Remy de Gourmont l’étaient trente ans plus tôt par la littérature chauvine de la Grande Guerre. En ce temps-là j’étais très insouciant (je le suis d’ailleurs resté dans divers domaines), je ressemblais à M.Micawber, personnage de Dickens qui pratique un optimisme inentamable et pense chaque matin qu’une aubaine va lui tomber du ciel. Quant à moi l’aubaine arrivait rarement ou alors c’était de petits profits, de petites satisfactions, de petits coups de chance dont l’effet ne durait guère. Je me heurtais tout au long du jour à ces barrières que le monde dresse autour des gens atteints de la maladie appelée pauvreté et dont le principal symptôme est un sentiment d’impuissance devant la vie. Quand on est pauvre, tout est long, tout est difficile, il faut ruser, louvoyer, s’ingénier, mentir, mettre six mois à obtenir ce qu’on aurait aussitôt si l’on disposait de quelques moyens. Lorsqu’on atteint la trentaine, on s’aperçoit que le temps passe plus vite que dix ans plus tôt mais il est encore loin d’atteindre cette allure vertigineuse avec laquelle il file pour les gens qui ont soixante ans et plus. Nous ne sommes restés guère qu’un an et demi à Gournay mais il me semblait néanmoins que nous étions là depuis une éternité et qu’il y avait toute apparence que nous y demeurerions jusqu’à la fin des temps. Moi qui n’aimais que le macadam parisien, j’étais condamné à la banlieue à perpétuité. Le succès ressemble à un feu. Il commence doucement par quelques brindilles qui s’enflamment et qui de proche en proche allument un incendie que l’on regarde avec stupeur sans pouvoir croire sérieusement qu’on est l’auteur d’un tel embrasement. Cette image du feu s’imposa à mon esprit lorsque je vis leBon Beurreà cinq mille exemplaires par jour des magasins de l’éditeur. sortir Devant un phénomène de ce genre, on est en même temps aveuglé et incrédule : on ne peut s’empêcher de penser que la roue de la fortune a définitivement tourné et qu’on est entré dans un autre destin ; concurremment, l’idée nous habite que cela ne peut pas durer, que cela ne s’accorde pas avec le dessin général de notre vie, qu’on est le bénéficiaire d’un malentendu qui ne tardera pas à se dissiper et qu’il faut se garder de pavoiser. Nonobstant on me félicitait de ma gloire inopinée et de mon bonheur. Je répondais avec complaisance que je faisais l’apprentissage du capitalisme : à savoir que, sans me donner la moindre peine, en demeurant dans l’oisiveté, je voyais mes produits se vendre. Saint-Simon parlant de Louis XIV assiégé par les fanatiques qui le poussaient à révoquer l’Édit de Nantes, écrivait : « Le roi buvait ce poison à longs traits. » Dans ma petite sphère, je buvais à longs traits le poison de la renommée qui est paralysant comme le curare ou qui, comme le haschich, abolit l’esprit critique. De là diverses excentricités auxquelles je n’osais pas dire non, parce que les journalistes ou les photographes de presse me les demandaient avec cette insistance aimable et péremptoire qui est leur propre. Je ne me rappelle naturellement que la plus déplorable : lorsque j’eus décroché le prix Interallié, on eut l’idée de faire un cliché de moi entourant de mes deux bras une énorme motte de beurre. À ma grande honte aujourd’hui, j’acquiesçai. La photo parut dans je ne sais plus quels journaux. Tout le monde l’a oubliée sauf moi. Je n’ai qu’à fermer les yeux pour
revoir ma jubilation de circonstance et mon sourire niais. En dépit de mes tribulations, j’étais encore très novice. Je ne savais pas qu’il faut s’enfuir à toutes jambes dès qu’un journaliste vous propose de faire avec vous ce qu’il qualifie de « photo amusante » : il s’agit toujours de vous tourner en ridicule en vous faisant mimer quelque pitrerie. Les secrétaires de rédaction, ayant à choisir entre cent clichés pour illustrer l’article qui vous est consacré, prennent infailliblement le seul où vous avez l’air d’un polichinelle. J’étais dans une si grande hâte de m’évader de Gournay que je n’hésitai pas à engloutir les droits d’auteur de vingt ou trente mille exemplaires duBon Beurredans le pas-de-porte de l’appartement de la rue Le Marois. Je ne le fis pas sans réticence, car j’avais rêvé d’un autre logis pour mon retour dans la capitale, et surtout d’un autre quartier. La rue Le Marois en effet, qui coupe en biais l’avenue de Versailles, est à deux pas de la porte de Saint-Cloud. C’était pour moi encore la banlieue ou presque. Il était dit que ma reconquête de Paris serait longue, et que je n’étais pas près d’habiter le faubourg Saint-Germain. J’y avais du moins mon bureau aux éditions de la N.R.F., rue Sébastien-Bottin et rue de l’Université, adresses d’un chic suprême. Je suis resté pendant quinze ans employé aux éditions Gallimard, et pendant ces quinze ans, j’occupai successivement cinq bureaux, chacun d’eux, par son emplacement ou sa superficie, représentant une étape de ma faveur puis de mon déclin. Le dernier était un réduit sans fenêtre situé dans la zone la plus prolétarienne de la maison, au service commercial, à côté des manutentionnaires et des emballeuses. Claude Gallimard, fils de Gaston, après plusieurs années d’amitié, m’avait soudain pris en grippe et me le faisait savoir par cet exil progressif. Le succès duBon Beurre, à la fin de l’année 1952, me donna évidemment quelque lustre qui ne se manifesta point par des munificences ou un changement dans mon statut de « conseiller littéraire ». Néanmoins, je sentis que j’avais pris de l’importance, que je faisais enfin partie du paysage de la N.R.F., que j’en étais, pour le moment, une des curiosités. Gaston Gallimard et Claude montraient avec moi plus de familiarité qu’auparavant. Ils nous invitaient, ma femme et moi, assez fréquemment à dîner dans des restaurants fameux. L’un d’eux, la Régence, place du Théâtre français, où Gaston avait ses habitudes, me réjouissait par son décor gris et blanc, ses chaises Louis XV, ses maîtres d’hôtel attentionnés, le luxe ancien de l’argenterie, sans parler de l’excellence et de l’abondance de sa cuisine. C’était un endroit magique, plus encore que Maxim, e pour moi tout au moins, qui me sentais, dès la porte franchie, plongé dans le XVIII siècle et qui n’eusse pas été étonné d’apercevoir à quelques mètres Diderot jouant aux échecs avec Philidor. J’entends encore la voix de Gaston qui, avant tout, commandait « une bouteille de pontet-canet ». Comment diable le pontet-canet a-t-il traversé un demi-siècle et le retrouvé-je intact dans ma mémoire, symbolisant la grande vie, le luxe, le goût le plus raffiné, l’argent que l’on dépense avec largesse ? C’était la première fois que j’entendais le nom de cet illustre cru bordelais, comme un secret qui m’était inopinément dévoilé et par lequel on me confirmait que j’étais entré dans la société occulte des gens qui agissent sur la marche du monde. Quel dommage qu’après deux cents et quelques années d’existence, ce charmant café de la Régence, qui était si français, si accueillant et si plein de poésie, soit mort ! On l’a remplacé par une sorte de bistrot clinquant, sans passé et sans mystère, orné d’une enseigne américaine, comme on les construit maintenant. C’est par Gaston que j’avais été attiré et embauché aux éditions de la N.R.F. Encore que mes penchants, mon caractère ou la simple gratitude m’entraînassent vers lui, je ne tardai pas à me lier avec son fils Claude envers qui, bien qu’il l’eût associé un peu à ses travaux, il manifestait une froideur, pour ne pas dire un éloignement marqué, le maintenant dans un état subalterne, le forçant à accomplir des besognes tout à fait indignes d’un dauphin et même encourageant tel ou tel dignitaire à l’humilier. Par un de ces mouvements inconsidérés dont je suis coutumier, j’embrassai la cause de Claude sans être effleuré par le soupçon que cela pouvait me nuire. Il était malheureux, brimé, privé de responsabilités et de pouvoir. Les gens en butte aux persécutions m’attirent, par sens de la justice peut-être : il me semble que si je me range du côté du faible contre le fort, mon appui, si infime qu’il soit, pèsera dans la balance. J’étais d’autant plus révolté par la disgrâce de Claude que j’avais souvent constaté qu’il était très intelligent, fort capable, ayant d’excellentes idées sur l’édition et qu’on l’empêchait de montrer ses talents, par pure antipathie. Vers 1950, il n’avait aucun partisan. Gaston était dans tout l’éclat de sa renommée. Il était le roi de l’édition, ayant enterré ses rivaux ou définitivement triomphé d’eux. Du reste, il y avait quelque chose de royal dans l’antagonisme du père et du fils. On voyait de façon quasiment matérielle entre eux un
no man’s landde choses non dites et qui ne le seraient jamais. Gaston, à l’égard de Claude, était lointain, courtois, sans abandon et sans intimité, quoiqu’il affectât de lui demander souvent son avis, et de l’associer à la direction de la maison. L’attitude de Claude, face à cette froideur, était remarquable : on eût dit qu’il ne s’apercevait de rien ; il était d’une humeur égale, il ne laissait jamais échapper un mot amer ou un mouvement de contrariété. En sous main, il tâchait de nouer quelques amitiés parmi les chefs de service et les écrivains du comité de lecture, mais cela n’allait pas sans peine. Les premiers, habitués à référer de tout à Gaston, à ne prendre leurs ordres que de lui, à trembler de ses mécontentements, à le considérer comme l’unique dispensateur de louanges et d’augmentations de salaire, redoutaient de lui déplaire s’ils se compromettaient avec un jeune homme envers lequel il marquait si clairement son antipathie et, par suite, d’être eux-mêmes frappés de disgrâce. Les rapprochements avec les membres du comité de lecture étaient encore plus malaisés. Tous avaient été recrutés par Gaston, qui siégeait au milieu d’eux comme Arthur au milieu des chevaliers de la Table ronde. Malgré leur esprit critique, leur familiarité à son endroit et leurs malices, ils le vénéraient ; Gaston représentait à leurs yeux quarante années de gloire ; il avait été l’organisateur des plus grandes victoires de la littérature française depuis 1909, date de la création de laNouvelle Revue française. Mais je suis bien modeste de parler d’Arthur ! Gaston était Napoléon, et un Napoléon qui régnait depuis le fond des temps, qui n’était pas près d’abdiquer et qui avait nourri trois ou quatre générations de maréchaux. Claude était un inconnu, au mieux une lointaine promesse. En outre, Gaston avait une séduction considérable, faite de douceur, de gaieté, de cynisme, de bienveillance, que renforçait encore son aspect physique. Il était frais, charmant, rougissant, avec de fausses timidités de petit garçon, l’air de se mettre toujours en retrait, de fuir la réclame et l’excès de lumière. Je ne connais personne qui n’ait été ensorcelé par lui pour peu qu’il en ait vu l’utilité. Il possédait la vertu de donner à chacun l’illusion qu’il le tenait pour un individu infiniment précieux, digne des plus hautes faveurs, pour l’acquisition de qui l’on ne saurait déployer trop de grâces. Venant d’un tel homme, qui n’avait besoin de personne, qu’on aurait plutôt supplié de vous recevoir dans sa clientèle, ces politesses étaient enivrantes. J’en avais fait l’expérience et, en grosse bête ingénue que j’étais, j’avais cru mon avenir assuré. J’ignorais que le propre des souverains, petits et grands, est d’avoir des toquades, de s’enticher périodiquement d’une figure nouvelle, que cela dure quelques semaines ou quelques mois, pendant lesquels le favori peut tout demander, tout oser, mais qu’un jour survient où le monarque se réveille de son enchantement et vous renvoie dans le rang. Il me semble que je durai près de deux ans auprès de Gaston, ce qui n’est pas mal pour un favori. J’étais convaincu que l’amitié avait supprimé les barrières entre lui et moi. Je l’aimais avec autant de chaleur et de franchise que s’il avait été mon égal. Non seulement j’étais tout le contraire d’un courtisan, donnant étourdiment mon avis, qu’on me le demandât ou non, ne supportant pas de m’ennuyer, incapable de rire ou de pleurer sur commande, c’est-à-dire de faire la bête, ne parvenant pas même à défendre mon propre intérêt s’il ne me paraissait pas s’accorder avec la justice ou au moins la logique ; mais encore j’étais affligé de la délicatesse des petits bourgeois qui ne demandent jamais rien de peur de paraître « intéressés » et qui se font un point d’honneur d’étaler leur franc-parler en toutes circonstances. Avec un peu de manège, j’aurais pu obtenir les modestes (mais succulentes) prébendes de l’édition, devenir un tyranneau des lettres, faire trembler par mon pouvoir un quarteron de gratte-papiers et de folliculaires, mobiliser le service de publicité et celui de la vente pour le lancement de mes livres, etc. Imaginerait-on qu’en deux ans je n’attrapai rien du tout ? Je me serais laissé hacher en morceaux plutôt que de profiter de mon idylle avec le patron. Il m’eût paru du dernier mauvais goût de soutirer le moindre avantage à ce galant homme qui me traitait comme un neveu. S’il m’avait proposé de son propre chef telle amélioration de mon état, à la bonne heure ! Je l’eusse accepté sans façon. Mais cela ne lui venait jamais à l’esprit, ce qui m’étonnait quand j’y songeais, et me chagrinait fugitivement. À la vérité, ce désintéressement ne me coûtait pas. J’ai toujours été très insouciant sur le chapitre de la réussite matérielle ; rien ne m’ennuie autant que de préparer un succès, « d’administrer l’œuvre », comme disait Montherlant. Ce sont là des besognes de commerçant qui veut vendre sa marchandise. Lorsqu’un livre est écrit, il cesse à l’instant de m’intéresser ; le lira qui veut, je m’en moque. L’important à mes yeux est de l’avoir fait : s’il est bon, on le découvrira bien un jour, quand je serai vieux ou mort. J’étais parfaitement heureux d’aller dîner une ou deux fois par semaine avec Gaston, sa femme et la mienne à la Régence. Cela me contentait tout à fait. J’étais encore plus fier de ce goût qu’il avait pour moi que d’être vu dans une compagnie aussi flatteuse. Je me bourrais de nourritures dispendieuses avec une voracité de
pauvre qui l’amusait. J’eus même un jour l’honneur de le traiter chez moi, rue Le Marois, avec Jeanne. Ce fut un charmant dîner à quatre. Marguerite qui nous servait ne pouvait s’empêcher de rire aux saillies de Gaston que je n’avais jamais vu si en verve et qui resta jusqu’à une heure du matin tant il se plaisait à jouer de la sorte devant notre petit public, avec des clins d’yeux, de temps à autre, vers Marguerite qui n’avait jamais connu de sa vie une soirée aussi gaie. Claude, qui n’était pas aussi simple que moi, et qui était même très délié, voyait certainement quelle sorte d’homme j’étais. Ce caractère lui plut. Je m’aperçus que je le rencontrais plus souvent. Il me fit des visites dans mon bureau, lequel était à cette époque ma cellule du deuxième étage. Ces marques de considération ne me laissaient pas insensible. Nous en vînmes assez vite à nous tutoyer. Il m’appelait « mon petit Jean », me racontait ses déboires et ses ambitions, me faisait des confidences. De mon côté, je me mis à le chérir avec mon impétuosité coutumière, c’est-à-dire qu’au lieu de ménager la chèvre et le chou, en employé raisonnable, soucieux avant tout de lui-même, de naviguer prudemment entre Gaston et lui, et de tirer pied ou aile des deux côtés, je me jetai dans son camp. Je crois qu’il entrait dans ce mouvement, qui était tout passionnel, une espèce de calcul idiot. Je me disais avec complaisance que, pour une fois, dans une de mes actions, le sentiment et la raison étaient d’accord, car Claude, après tout, c’était l’avenir. Un jour, il serait le maître, et il ne manquerait pas de me faire un sort magnifique, à moi qui avais été, sinon son premier fidèle, du moins l’un des tout premiers, et qui y avais sacrifié une jolie position. Quand je dis que Gaston se déprit par caprice de l’amitié qu’il avait pour moi, je ne suis pas équitable. S’il se refroidit, ce fut en partie parce qu’il remarqua que mes rapports avec son fils devenaient plus étroits et frisaient parfois la complicité. Une maison comme la N.R.F. est un microcosme assez semblable à une cour, où l’on s’épie infatigablement, où rien ne demeure secret longtemps, où le souverain a ses mouchards qui lui rapportent ce qu’ils surprennent, où l’on a vite fait de vous coller une étiquette sur le dos. Mes conciliabules avec Claude furent bientôt éventés, d’autant que je ne me gênais pas. De là à passer pour le Morny de ce prétendant aux yeux du parti qui lui était contraire, et qui était le plus nombreux. J’appris, par les bavardages, que l’on me prenait pour un arriviste effréné, un machiavel aux vues lointaines, etc. Cette réputation s’affirma lorsque ma femme, sur les instances de Gaston qui avait discerné en elle une personne brillante, entra à la N.R.F. en qualité d’attachée de presse. Pour le coup, on crut que je faisais vraiment la pluie et le beau temps. À ce propos, Camus eut un mot piquant. Nous rencontrant, elle et moi, dans un couloir, il dit avec un sourire malicieux et assez gentil au fond, quoiqu’il appartînt à la coterie rivale, celle de Michel Gallimard, cousin de Claude : « Nourri dans le sérail, j’en connais les Dutourd ! » Voici un trait de Claude qui explique pourquoi je lui étais attaché. Cela se situe en 1950, avant que je ne publiasse leBon Beurre, à une époque où j’étais si démuni en dépit de mon emploi rue Sébastien-Bottin et de mes dîners à la Régence avec Gaston, que ma vie était une suite de complications incroyables. Je m’étais mis dans la tête d’acheter une quatre-chevaux Renault d’occasion, qui coûtait cent cinquante mille francs, somme dont je n’avais évidemment pas le premier sou. Comme toujours, dans les affaires où se lancent les miteux, il fallait prendre une décision séance tenante, sans quoi la merveille me passait sous le nez. Ma seule possibilité d’avoir de l’argent était d’en emprunter à la N.R.F. comme avance de droits sur quelque succès de librairie futur, dont je ne doutais pas dans mon for intérieur, mais qu’objectivement rien ne faisait prévoir. Je m’en ouvris à Claude, c’est-à-dire que je lui exposai que j’avais envie d’une voiture et que je comptais sur lui pour la payer. Il prit à ce discours une tête de patron, fermée, ennuyée, réticente, lointaine. Il ne répondit ni oui ni non, me déclara « qu’il allait voir », qu’il ne pouvait décider seul, que s’il n’avait tenu qu’à lui, j’aurais eu un chèque séance tenante, et diverses autres choses du même genre qui me laissèrent très abattu. D’abord parce que je vis mon projet tomber à l’eau ; ensuite parce que cette tiédeur, si peu dans nos habitudes, ressemblait fortement à une trahison. Je fis les réflexions que les petites gens à qui l’on refuse une chose à laquelle ils s’imaginent qu’ils ont droit font dans de telles circonstances et je me délectai de quelques lieux communs amers. Décidément il ne peut y avoir d’amitié d’employé à patron, ruminai-je avec colère : l’un sert, l’autre se sert de vous. Pure rhétorique de quémandeur déçu, car je m’étais plus servi de Claude jusque-là qu’il ne s’était servi de moi, et je comptais bien, en récompense de mon dévouement, me servir abondamment de lui dans l’avenir. Je gardais néanmoins un léger espoir que l’on me consentît le prêt. J’avais trente ans, âge auquel on a eu le temps de faire quelques observations sur
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