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La Revue Littéraire n° 56

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180 pages
Le numéro 56 est en librairie le 18 février 2015. La Revue Littéraire, en onze ans d’existence, a toujours maintenu le cap qu’elle s’était fixé : se renouveler sans cesse, ne pas arrêter de s’inventer.
Revue d’une maison d’édition, elle est, plus que jamais, l’expression de sa vie, le reflet de la diversité des personnalités de ceux qui la font. Elle témoigne de la volonté des Éditions Léo Scheer, de rejeter toute ligne dogmatique et de préserver la plus grande ouverture possible face à l’infinie variété de la littérature, de la pensée, de la création. Cette revue n’a jamais été, ne sera jamais, celle de la bien-pensance.
Une telle démarche sera assurée, dans les années qui viennent, par une équipe dirigée par Angie David (Directrice de la publication) et Richard Millet (Rédacteur en chef à partir d’avril 2015).
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LA REVUE LITTERAIRE N°56 Retrouvez tous les sommaires deLa Revue littéraire sur www.leoscheer.com/catalogue, et bientôt en format numérique. o Cette livraison du n 56 est une transition. er Lanouvelle Revue littérairedébutera le 1 avril 2015. Comité éditorial Directrice de la publication Angie David © Éditions Léo Scheer, 2015
EAN numérique :997788--22--77556611--0055442-10-3 EAN livre papier : 9782756102962www.leoscheer.com
RICHARDMILLET
Le Salut par l’islam
« Notre-Dame, priez pour nous, Afin que nous soyons dignes de Jésus-Christ. » Litanies à la Vierge noire.
« L’histoire des juifs barre l’histoire humaine comme une digue barre un fleuve, pour en élever le niveau. » Léon BLOY,Le Salut par les Juifs.
« Dans un tel contexte, nos vieux arguments de laïques, d’hommes éclairés et rationalistes sont non seule-ment émoussés et inutiles, mais encore font le jeu du pouvoir. » Pier Paolo PASOLINI,Écrits corsaires.
Le livre que Michel Houellebecq consacre à Joris-Karl Huysmans est remarquable sur bien des points, notamment pour sa façon de faire jouer un sujet apparent contre un sujet réel, autrement dit l’islam politique contre le catholicisme littéraire, ou contre la dimension litté-raire du catholicisme, soit sa figure perdante, voireperdue, et, avec elle, le statut de Fille aînée de l’Église qui a été, bien plus que la devise
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Critique : à propos deSoumissionde Michel Houellebecq
républicaine, l’emblème de la France, aurait pu écrire Jean Paulhan, dans un des articles paradoxaux et profonds qu’il donnait àLa Nouvelle Revue française, à l’époque glorieuse où cette revue était une des grandes institutions de ce pays. Paulhan est brocardé, dansSoumission; on est même tenté de dire, en parlant cette fois le langage de l’époque actuelle, qu’il estlourdé, et avec lui la « littérature française » en tant qu’épiphanie post-religieuse, ce que ditSoumissionn’étant rien d’autre que la fin littéraire de la France, c’est-à-dire la défaite du christianisme, pour peu qu’on puisse dissocier la littérature du christianisme dont la dimension littéraire a été, pour une part, constituée par des Juifs. En décrétant qu’il n’a « jamais pu supporter » Paulhan ni son œuvre, mais reconnaissant une importance éditoriale considérable au person-nage mort en 1968, l’année où a commencé l’évacuation de la langue littéraire de l’enseignement public et, bientôt, de la littéra-ture elle-même, le narrateur de Houellebecq touche au cœur du problème : ce qui est mort avec Paulhan, ce n’est pas seulement une « certaine idée de la littérature », c’est la littérature en tant qu’elle est constitutive de l’esprit et de la nation française. Les avant-gardes qui suivront n’auront plus de littéraire que leur abandon à ce qui sera nommé, dans une autre langue, laFrench Theory, les grandsromans françaisétant alors écrits par Derrida, Foucault, Deleuze, Baudrillard, Lacan, Girard – le moraliste Barthes se tenant de plus en plus dans la distance qui entérinait la fin du paulhanisme. Soumissionprend donc acte d’une mort qui s’avance aujourd’hui sous les signes d’une bonne santé « culturelle ». Le culturel n’est plus, dans ce roman, qu’un fonds d’investissement saoudien – en vérité « émira-tique » et « qatari », pour parler comme les journalistes ou comme Houellebecq, plutôt que de dire, en bon français, « des émirats » et « qatarien ». Cette mort, le livre l’évoque à travers un personnage, François, quadragénaire au prénom déjà vieillot pour son âge et pour son temps. Tout semble d’ailleurs vieillot, dansSoumission, comme si 2020 était déjà là, notamment l’islam qui fige la France, bientôt l’Europe, dans une modernité intemporelle, voireringarde: celle d’un retour à l’ordre. Ce qui est ringardisé, au premier chef, c’est la litté-
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rature dont, en fin de compte, il n’est question que par raccroc, ou en écho, surtout grâce à Huysmans, le travail universitaire unique-ment voué à la perpétuation d’un corps enseignant en déclin, selon un modèle également applicable aux écrivains, par ailleurs étrange-ment absents du roman. Huysmans, symptomatique auteur d’un temps de crise, n’est en vérité qu’un prétexte : liquidateur du naturalisme (lequel fait un vertueux come-back, dans la post-postmodernité, avec le roman sociologique), converti mélancolique, célibataire rêvant du pot-au-feu conjugal ou du pain de ménage, dirait son contemporain Jules Renard, autre barbichu littéraire, plus moderne dans la forme, quoique « socia-liste », Huysmans donnant, après les gages naturalistes, une série de romans autobiographiques et complexes, dont les titres, au moins, sont modernes :À rebours, En rade, À Vau-l’eau, Là-bas– ce dernier livre évoquant la figure de Gilles de Rais et la question satanique, le grand livre de Huysmans demeurantÀ rebours, magnifique hapax romanesque à quoi Mallarmé a dédié saProse pour des Esseintes, et qui est moins un bréviaire du dandysme ou du « décadentisme » qu’un traité de la vie impossible, autrement dit du nihilisme. Les livres de la conversion (En route, La Cathédrale, L’Oblat) sont au-delà des catégories ; car, Houellebecq le souligne avec raison, si cette conversion n’a pas la valeur incendiaire de celles de Péguy, de Bloy et de Claudel, elle montre la logique d’une âme, comme on disait en un temps où l’homme n’était pas réduit à une somme d’affects et de déterminismes sociopsychologiques. Huysmans a aussi donné une hagiographie de sainte Lydwine de Schiedam et de beaux textes sur l’art, notamment sur Grünewald, Metsys, van der Weyden (Trois primitifs), en hommage à sa lignée néerlandaise, accomplissant ainsi le programme fourni par sa semi-pseudonymie (il se prénommait en réalité Charles Marie Georges) en remontant à l’origine – ce qui nous permet de rappeler que la littérature, loin du rôle social et « progres-siste » vers quoi Zola et Anatole France l’inclinaient, est une aventure spirituelle qui questionne les échos mystérieux de l’origine indivi-duelle et collective dans le monde contemporain.
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Critique : à propos deSoumissionde Michel Houellebecq
Et pourtant, sous le sujet deSoumission(Huysmans, donc, et le dernier Huysmans, autant que l’islamisation de la France), se dessine, en abyme ou en miroir, un autre sujet : François, le narra-teur – c’est-à-dire le Français contemporain : le vaincu, celui qui aura passé vingt années de sa vie avec l’auteur d’À Rebourset qui, comme ce dernier, est pris dans la fatalité célibataire, non par choix degarçonflaubertien, comme Huysmans, mais parce que le couple, à l’époque contemporaine, est aussi décomposé que la famille et que l’homme lui-même, la liquidation du « judéo-chris-tianisme » s’achevant à travers la seule figure de femme dont on puisse dire que le narrateur ait éprouvé pour elle quelque chose qui ressemble à ce qu’on appelait autrefois de l’amour : Myriam, la jeune Française juive que l’accession au pouvoir d’un parti islamique contraint à suivre sa famille en Israël. Le sort des Juifs, comme celui des catholiques n’appartenant pas à la secte des « cathos de gauche », est d’ailleurs un des impensés de la France actuelle ; et si Houellebecq l’évoque, on s’étonne qu’il fasse l’impasse sur la question homosexuelle, criminalisée par l’islam, mais devenue en Occident un lieu commun culturel, donc idéologique. Loin de moi l’idée de voir du symbolique partout, dansSoumission, même si ce roman en joue sans cesser dedéplacerles symboles d’un « sujet » à l’autre, le sujet réel étant, en fin de compte, la langue et l’évacuation de celle-ci par le capitalisme mondialisé, ici actualisé par l’islam politique – qui est, lui aussi, un des modes de manifestation du nihilisme. La post-littérature comme liquidation de la langue même, dans le divertissement du tout-à-l’égout romanesque ; le cadavre de Paulhan jeté à l’égout comme celui d’Héliogabale ; Artaud et Rivière liquidés par le ministère du grand Consensus ; les illusions amoureuses et religieuses bradées au profit d’une restaura-tion politico-économique, peu importe qu’on soit musulman ou protestant, voilà ce que suggère Houellebecq, en bonweberien, grâce à un dispositif qui entérine d’abord la fin d’une conception «Nouvelle Revue française» de la littérature, quelque nostalgie qu’on en ait ; ensuite, l’idée d’une pérennité de la littérature elle-même,
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sachant que l’islamisation de la France ne peut que marquer le renoncement au littéraire, le Coran ayant rendu l’arabe infiniment et névrotiquement tautologique : d’où le fait qu’il n’existe pas de grand roman arabe, par exemple ; enfin, ce qui est le filigrane de la lecture houellebecquienne du monde contemporain : l’accomplis-sement de soi en tant que trahison ou renoncement à être, oui, l’énig-matique douceur du renoncement, prélude à lasoumissiongénérale – ce qui ne date pas d’aujourd’hui, soit dit sans remonter à La Boétie. « Que souhaitent les hommes ? Être esclaves. Ils le seront, d’un maître ou de l’autre. Et ils s’en réjouiront, longtemps encore, quand nul ne se réjouira plus de nous sur la terre », écrivait Montherlant dansSolstice de juin, en 1941, à propos d’une époque non moins terrifiante que la nôtre où la joie et l’espérance ont entièrement disparu. Avec Huysmans comme dépressif miroir de François, le chiasme Michel Huysmans/Joris-Karl Houellebecq peut fonctionner à plein : un grand écrivain mineur propose une ontologie spéculaire à un médiocre universitaire qui, au moins, n’écrit pas de romans. Quant au roman qu’en tire Houellebecq, il paraît sur la « scène » littéraire avec l’autorité du « grand écrivain français le plus traduit à l’étranger » (etgrandpour cela seul, susurre lavox mediatica) : la grandeur est ici sans légitimité puisqu’elle s’établit sur un champ de ruines qui fait de Houellebecq le maître des fins dernières, du moins l’un d’eux, ce qui repose la question du catholicisme, plus ou moins esquivée (ou simplifiée) dansSoumission, malgré l’allusion à Léon Bloy (et aussi à Péguy, à Chesterton et à Belloc, magnifiques catho-liques anglais) : il ne suffit pas de dire que l’islam s’engouffre dans le vide laissé par le reflux du christianisme et le nouvel exode des Juifs français ; il se peut que les derniers catholiques soient eux aussi contraints à l’exode : l’exil intérieur dudernier écrivain. D’où l’intact pouvoir d’un Bloy, quirevienten même temps que Joseph de Maistre, Péguy et Bernanos. Dans le couple Huysmans/Bloy, devenus ennemis après avoir été liés d’amitié, se lit moins le sort de la religion catholique, en France, que
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Critique : à propos deSoumissionde Michel Houellebecq
celle du littéraire, lafigurationHuysmans l’emportant sur celle de Bloy, le pot-au-feu sur la vache enragée, le petit-bourgeois grincheux sur le « Pèlerin de l’absolu », la bêtise et le nombre sur la singula-rité irréductible. Bloy est évidemment l’anti-Huysmans, autant que l’anti-Zola, et en cela, peut-on déduire du dispositif houellebecquien, une réponse à l’expansion de l’Islam dont Claudel, quelques années plus tard, fera la métaphore du nazisme triomphant en Europe : non pas le triomphe de Voltaire, Zola et Camus, sainte trinité de la laïcité, ni de l’idéal républicain avec sa « tolérance » judiciarisée, mais le recours à une position critique qui fait du « pauvre » bloyen la pierre vive de la vérité. François refuse ce statut du pauvre qui n’a plus pour lui que l’absolu de la vérité : il lui préfère la misère d’esprit. Voilà ce qu’on peut déduire du roman de Houellebecq qui a l’intelligence de ne pas parler de l’État islamique, des Talibans, d’Al-Qaïda, de Boko Haram, ni d’attentats tels que ceux de janvier 2015, à Paris, le jour même de la sortie deSoumissionen librairie, tout en faisant prendre la grande dépression occidentale au piège oxymorique d’un « islam modéré », les ilotes français consentant, bon gré mal gré, à se trouver un maître – un vrai, et non plus le falot clergé qui ne gouverne plus rien, la religion des « droits de l’homme » expirant sur le sein de l’universalisme capitaliste qui a digéré ledjihadpour le rendre compatible avec le Nouvel Ordre mondial, connecté et adaptable aurevivalde l’Imperium romanum. Léon Bloy revient donc comme fantôme derrière J.-K. Huysmans, dans un impossible face-à-face avec Houellebecq dont l’ironie est une sorte d’hommage à ce qui demeure de la féroce et jubilatoire « exégèse des lieux communs » à laquelle s’est livré toute sa vie l’auteur duSalut par les Juifs.Soumissionpeut être lu comme une exégèse de ladoxa contemporaine, non pas systématiquement, mais selon certaines situations, notamment érotiques et « culturelles ». C’est surtout dans la langue qu’elle a lieu – celle de Houellebecq étant le symptôme de la défaite littéraire et politique de la France. La langue de Houellebecq est sans style (passons sur le lieu commun qui, volonté ou fatalité, ferait un style de cette absence de style) : une « écriture »
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