La Rivière du Bernica et l'étang de Saint-Paul, par F. Lacaze

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impr. de A. Lefort (Saint-Denis). 1873. In-8° , 28 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1873
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ET
PAR F. LACAZE
SAINÎ-BEÏHS'- '
IMPRIMERIE TYPOGRAPHIQUE A. LEFORT;
RUE LABOURDONNAIS, 33 "'{
1873
ET
PAR F. LACAZE
SAINT-DENIS
IMPRIMERIE TYPOGRAPHIQUE A. LEFORT
RUE LABOURDONNAIS, 33
1873
AVANT-PROPOS
Après la proclamation de la République du 4 sep-
tembre 1870 à la Réunion, le suffrage universel y fui
établi. Des élections eurent lieu pour le renouvelle-
ment du conseil municipal.
M. Hoàreau de la Source, maire de Saint-Paul
alors, obtint, comme juste récompense de ses servi-
ces et de la loyauté de son administration, une très-
grande majorité parmi les personnes qui se présen-
tèrent comme candidats au conseil de commune. Il
fut donc maintenu comme maire de Saint-Paul. Quel-
ques jours après, pour des motifs personnels, il of-
frit sa démission. L'administration supérieure hé-
sita à l'accepter, espérant le faire revenir sur cette
décision. Il persista. La mairie fut offerte, assure-t-on,
à plusieurs conseillers, avant d'arriver à M. Làcaille,'
qui fut nommé maire le 1er avril 1871.
M. Làcaille était un homme nouveau : c'était la
première fois qu'il prenait rang parmi les hommes
politiques de son pays. Homme de savoir, d'étude et
de travail, il vivait renfermé chez lui, presque à l'é-
cart, ayant peu de relations avec les habitants de
Saint-Paul. Malgré cela, il trouva parmi ses collè-
gues du conseil de commune et dans la population
des marques de sympathie et d'encouragement. Nous
nous disions : C'est un homme nouveau, donc une
ère nouvelle va s'ouvrir, espérons. Les amis admis
dans son sanctuaire annonçaient que, pendant sa re-
traite, il avait médité sur les améliorations à appor-
ter dans la commune, sur les moyens de la régéné-
- h -
rer complètement et de lui rendre toute sa splendeur.
C'était donc pleins d'espérance que nous le vîmes à
l'oeuvre. Devait-il s'occuper des campagnes, si dés-
héritées par ces aimées successives de sécheresse ?
Devait-il leur procurer de l'eau au moyen de barra-
ges? Devait-il s'occuper du reboisement de nos fa-
rêts, dont la destruction amène le tarissement des
sources? Devait-il s'occuper de cette question du
port, si capitale pour nous ? Non, une idée fixe l'ob-
sède : celle de l'étang. II a une mission à remplir,
ditril à ses amis : il faut que toutes les eaux de Saint-
Paul lui soient rendues, que la plaine verte disparaisse
pour donner place à un lac bleu..Voilà son pro-
gramme : une fois rempli, il se retire et renonce aux
honneurs publics.
En effet, ses premiers soins se tournaient vers
l'étang : il le prend à sa source et s'occupe de ce
charmant cours dreau du Bernica. A ce propos, je
lui ai déjà adressé mes félicitations, que je lui re-
nouvelle ici. Mais d'autres questions sont agitées par
lui, questions qui portent atteinte aux droits des pro-
priétaires riverains du Bernica et soulèvent des pré-
tentions de toute sorte, particulièrement de la part
des habitants du Bout de l'Etang, qui ne cessent d'a-
dresser aux autorités du pays des pétitions. Ce sont
ces pétitions qui m'ont décidé à adresser à la Ré-
forme libérale la lettre que l'on va lire et m'ont sug-
géré l'idée de traiter à tous les points de vue cette
question de l'étang.
« A Monsieur l'éditeur de LA RÉFORME LfBÉRAtE. ;:,::
«Monsieur l'éditeur, ••'•'■'""."'.
« Depuis quelque temps, la parole est aux habitants du
Bout de l'Etang. Il n'y en a que pour eux. Aussi n'én-
tend-ùn parler que de pétitions sur pétitions à l'adresse de
M. le gouverneur, du conseil général, au sujet de l'étang
de Saint-Paul. Il est temps d'éclairer l'autorité et le pays
sur la valeur de ces pétitions, dont les signatures sont plus
ou moins valables. Il est temps aussi qu'on sache que les
propriétaires riverains de l'étang ont des titres qui remon-
tent à 1700 et 1728, et que ces titres sont appuyés de con-
cessions parfaitement en règle.
« Si le dénonciateur des faits inexacts sur lesquels se
fondent les pétitionnaires s'était donné la-peinë~de lire les
archives de la Colonie, il se serait épargné un rôle toujours
triste, et ne serait point venu donner des prétentions illé-
gitimes à une population qui, dans l'espérance d'avoir une
part dans les terres soi-disant envahies, se croit autorisée
à traiter les riverains de l'étang de voleurs de terre.
« Qu'on sache bien que l'espace réservé aux poissons est
encore très-considérable, et que, si les poissons diminuent,
c'est parce que les habitants du Bout de l'Etang, joints
aux Malgaches vagabonds, pèchent jour et nuit, assom-
ment les surveillants, et qu'ils n'apportent pas plus de me-
sure dans la pêche que les Colons n'en apportent dans le
défrichement de l'intérieur.
« Il est temps que cette comédie soit dévoilée et mise au
grand jour, et que les acteurs qui sont sur la scène, comme
ceux qui sont dans la coulisse, soient jugés comme ils le
méritent.
« J'ai recours à votre complaisance et vous prie de vou-
loir bien donner place aux articles qui vont suivre.
o Votre bien dévoué,
« F. LACAZEV »
LA RIVIÈRE DU BERNICA
ET
L'ÉTANG DE SAINT-PAUL
I
Cette question de l'étang, soulèvée,jiu début, dans l'in-
térêt de la pisciculture, et surtout pour les délices et la-
volupté des pêcheurs à la ligne, est devenue complexe et en
renferme plusieurs qui pourraient, peut-être tourner con-
tre ceux-là mêmes que l'on veut protéger, à l'exclusion
des autres, sens tenir compte des droits acquis les plus
respectables, ceux de la propriété.
Nous allons tâcher d'appeler la lumière sur cette ques-
tion et essayer de démontrer dé quel côté se trouvent les
vrais principes qui sont la base des sociétés constituées et
civilisées, et de quel côté se trouvent ceux que l'on veut
faire prévaloir, en prenant pour point de départ ceux qui
remontent à la naissance du monde et qui reposent sur
les instincts primordiaux de l'homme : la chasse, la pêche
et^méme la guerre à son semblable. Prenons garde que
cesadleux principes communards de la mère-patrie égarée
neseÏÈntlci ridiculement parodiés.
Maïs venons au sujet principal.
La dénomination « étang », donnée à toutes les eaux de
SàfefcrPauI, est très-vicieuse. C'est de là que naît la con-
fôsib& qui existe dans les esprits. Voilà pourquoi cette
Question, dis-je, en renferme plusieurs ; nous allons les
poser et essayer de les résoudre. Nos forces sont limitées,
notre temps aussi ; je fais donc appel à la presse pour nous"
aider à éclairer le pays et nous-mêmes sur cette question,
qui intéresse non-seulement Saint-Paul, mais toute la
Colonie.
1° Les eaux qui baignent Saint-Paul sont-elles un étang
ou un cours d'eau flottable et navigable — ou non ?
2° La culture de la canne et la pisciculture s'excluent-
elles dans Tëtang?
3° Ce cours d'eau ou étang est-il un domaine public ou
un domaine de l'Etat ?
La situation de Saint-Paul est trop exceptionnelle dans
l'île et attire trop l'attention des voyageurs pour qu'il soit
utile de la décrire ; elle est bien connue. Néanmoins, pour
la question que nous traitons, il est nécessaire d'en donner
la topographie.
Saint-Paul, comprenant la ville et les terres qui l'en-
vironnent, est un grand arc de cercle entouré de montagnes
dont la corde est le rivage de la mer. Ces montagnes sont
entrecoupées de ravines qui, en tout temps, donnent plus
ou moins d'eau, et en temps d'avalasses et d'ouragan de-
viennent des torrents entraînant, avec l'eau qu'ils con-
tiennent, les terres des régions hautes, avec d'autant plus
de "facilité maintenant que les terrains supérieurs sont
complètement dénudés. Circonstances fatales au comble-
ment forcé de l'étang, et conséquence inévitable pour
tous les bas-fonds ayant à leur sommet des terrains en
pente et déboisés, si la main de l'homme ne vient pas y
obvier en endiguant le cours d'eau principal et en instal-
lant un curage constant. Ce n'est qu'à ce prix que les par-
ties réservées comme bassins, et non comme étang, seront
conservées et utilement consacrées à la pisciculture. Mais
n'anticipons pas.
La ravine principale, celle dont le courant d'eau est
constant et abondant se nomme Bernica. Cette petite
rivière poursuit son cours jusqu'à la mer, en serpentant,
comme tous les cours d'eau, recueille sur son passage les
sources de la Fontaine, de la ravine d'Hybon ou Yvon,
du Bouillon, de la Roche-Blanche, d'Athanase, de Champ-
court, etc.,' etc., forme le courant qui traverse les terres
basses de Saint-Paul et sert de bornesJrespectives aux ter-
rains des deux rives. Dans les actes de concession et" les
mesurages, ce courant est désigné comme bornés sous le
nom de « eaux vives de l'étang ». C'est-à-dire que la borne
part du bord du cours d'eau pris dans son état normal,
alors que la barre de sable amoncelée à l'embouchure par
un raz-de-marée, n'est pas venue contrarier son jet à la
mer et occasionner le refoulement des eaux, qui, cherchant
une autre issue, se déversent sur les terres, comme nous
allons l'expliquer.
Ce courant du Bernica, fortifié des sources recueillies
en routé, a choisi sa place pour creuser son lit et se jeter
à la mer. En temps ordinaire, il n'éprouve aucun obstacle
dans son évolution et s'y jette tout naturellement comme
tous les fleuves du monde. Mais lorsqu'il y a raz-de-marée,
circonstance qui se présente, terme moyen, trois fois par
mois, l'embouchure se ferme. Il s'y forme une-barre
comme à l'entrée de tous les fleuves. Cette barre, suppo-
sant à'l!écoulemerit des eaux, fait, suivant le terme vulgai-
rement employé, gonfler l'étang. C'est-à-dire que les eaux
des sources trouvant un obstacle, sont refoulées, submer-
gent nos terres et couvrent les parties 'naguère à sec.
En temps ordinaire, le courant qui se jette à la mer dé-
bite une quantité d'eau considérable.
Jugez de la masse d'eau accumulée après plusieurs jours.
Si la main de l'homme ne venait en faciliter l'écoulement,
les eaux des sources s'accumulant, pendant huit à dix jours,
formeraient elles-mêmes leur issue en se frayant une em-
bouchure à leur gré. C'est alors que le fond du chenal se-
rait creusé en raison de la puissance d'une vraie avalanche,
tandis que, en prévenant cette accumulation d'eau par des
travaux préparatoires, le.trop plein de l'étang se viderait
sans secousse et sans accidents. A l'appui de ce que nous
avançons, faut-il rappeler les accidents q'jc causait labrus-
qu.e ouverture'de l'étang par la propre puissance'de
l'eau ? Qui ne connaît dans la Colonie le triste drame de
la disparition des deux frères Châuvet,: entraînés par le
courant, ainsi que le chaland qui les portait, sans qu'on
ait pu même recueillir leurs corps. C'est que, lorsque l'em-
boUchure crève, rien ne peut résister à la- rapidité et à la
drcè de cette masse d'eau accumulée. Ces accidents se
— io ..—
sont présentés plusieurs fois. C'est une exception, me di-
réz-vous? Mais les inconvénients constants sont la sub-
mersion des terres cultivées, la destruction des plantations
et les miasmes marécageux ou paludéens, pour citer le
mot à la mode, propagés sur une plus grande étendue.
Un autre grave inconvénient, et le plus grave, c'est le
mélange de l'eau de mer avec de l'eau douce, dans les
parties basses de la rivière tout au moins. Quand le raz-
de-marée se produit, les premières lames, trouvant l'em-
bouchure ouverte, y donnent en plein jusqu'à ce que le
sable apporté forme un monticule assez élevé pour dimi-
nuer l'invasion de l'eau de mer. Cet inconvénient, cons-
tant à chaque raz-de-marée, se fait sentir toujours aux
environs des Trois-Ponts. Lorsque l'eau de mer arrive
jusque sur nos terres les plus élevées, comme en 1863,
c'est l'exception. Depuis vingt-deux ans que j'habite
Saint-Paul, c'est la seule fois que j'aie constaté ce phéno-
mène. ,
Voilà le mouvement d'eau de mer et d'eau douce, en
temps ordinaire et extraordinaire. Viendra-t-on dire que
l'étang de Saint-Paul est un relai de la mer?Dans tous les
cas, il devrait se circonscrire aux Trois-Ponts inclusive-
ment.
L'état normal doit dominer l'exception; or, en temps
ordinaire, l'eau coule à la mer, ce n'est que par excep-
tion que ce cours d'eau est intercepté. Donc, ce n'est point
un relai de la mer.
: La dénomination d'étang est vicieuse et fait naître dans
l'esprit une confusion. Quand on embrasse tout l'espace
qui comprend le bassin de Saint-Paul, on peut suivre la
tracedu courant de la petite rivière du Bernica. C'est le
nom qu'on doit lui continuer jusqu'à l'embouchure; de
même que les parties qui, dans son parcours présentent
une certaine profondeur, doivent s'appeler bassins. Comme
vous dites: bassin Pigeon, bassin long ou grand Bernica,
petit Bernica, bassin de la Fontaine, comblé aujourd'hui,
appelez aussi bassin cette immense superficie d'eau de 15
hectares environ, qui part des Trois-]'onts, se poursuit en-
tre les propriétés de MM. Laprade, Hoareau de la Source,
Desjardins, pour s'arrêter à celle de M. D. Laprade, si-
tuée au chemin des Roches. C'est ce bassin qui est impro-
' — il —
prement appelé grand Etang ; et. enfin, à l'extrémité de la
rivière du Bernica, au-dessous des Trois-Ponts, le bassin
appelé Réservoir.
L'étang de Saint-Paul est donc une vicieuse dénomi-
nation donnée à la rivière du Bernica, qui revendique hau-
tement le nom qu'elle porte au début, et veut, à juste
titre, le conserver jusqu'à l'embouchure. Aussi proclame-
t-elle en toute évidence qu'elle est, dans son ensemble, un
cours d'eau flottable et navigable, puisque nos cannes se
charroient au moyen de chalands qui en portent en quan-
tité suffisante pour faire 2 millions de sucre.
' Si donc l'étang est un cours d'eau navigable et flotta-
ble, il doit être régi par l'art. 8S6 du Code civil, ainsi
conçu :
« Les atterrissements et accroissements qui se forment
« successivement et imperceptiblement aux fonds riverains
« d'un fleuve ou d'une rivière s'appellent alluvions.
« L'alluvion profite aux propriétaires riverains, soit
« qu'il s'agisse d'un fleuve ou rivière navigable et flotta-
« ble ou non, à la charge, dans le premier cas, de laisser
«un. marche-pied ou chemin de halage. »
Et d'autre part, par l'art. 861, ainsi conçu :
« Les îles et atterrissements qui se forment dans les
« rivières non navigables et flottables appartiennent aux
«propriétaires riverains, du côté où l'île s'est formée. »
Cela est bien clair. Que le cours d'eau ou rivière du
Bernica soit navigable et flottable pu non, les propriétai-
res des terrains avoisinant les deux rives sont dans les
conditions voulues pour réclamer le bénéfice des alluvions.
Voilà pour ceux qui ont pu augmenter leurs propriétés des
alluvions fraîchement produites ; mais la majeure partie
dés propriétés de l'étang sont appuyées de titres de con-
cession qui remontent à 1700 et 1728, et dont les abor-
nements se trouvent identiquement les mêmes qu'à cette
époque ou à très-peu de chose près.
Ultérieurement, nous reviendrons sur ces concessions,
que nous préciserons. Pour le moment, -je ne veux établir
qu'un point : c'est que la petite rivière du Bernica ou de
Saint-Paul n'est pas un étang, mais bien un cours d'eau
navigable et flottable ou non, n'importe, puisque ces deux
cas n'excluent pas le principe d'alluvion, principe sur le-

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