La Russie et la Turquie devant l'Europe : aperçu historique sur ces deux États, gouvernement, religion, moeurs et coutumes, portraits de Nicolas Ier et d'Abdul-Medjid : testament politique et authentique de Pierre le Grand, causes de la guerre actuelle, campagnes de 1853-1854

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Morel et Tibert (Paris). 1854. 1 vol. (414 p.) ; in-8.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1854
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LA
RUSSIE ET LA TURQUIE
DEVANT L'EUROPE.
APERÇU HISTORIQUE SUR CES DEUX ÉTATS.
GOUVERNEMENT, RELIGION, MOEURS ET COUTUMES.
PORTRAITS DE NICOLAS Ier ET D'ABDUL-MEDJID.
Testament politique et authentique
DE PIERRE LE GRAND.
CAUSES DE LA GUERRE ACTUELLE.
CAMPAGNES DE 1853-1854.
Par M. Tibert, de Fierrelatte.
PARIS.
A la librairie scientifique et historique
DE MM. MOREL ET TIBERT, LIBRAIRES,
14, rue Chilpéric.
1854.
PARIS.—IMPRIMERIE COSSON, RUE DU FOUR-SAINT-GERMAIN, 43.
LA
RUSSIE ET LA TURQUIE
DEVANT L'EUROPE.
APERÇU HISTORIQUE SUR CES DEUX ÉTATS.
GOUVERNEMENT, RELIGION, MOEURS ET COUTUMES.
PORTRAITS DE NICOLAS Ier ET D'ABDUL-MEDJID.
Testament politique et authentique
DE PIERRE LE GRAND.
CAUSES DE LA GUERRE ACTUELLE
CAMPAGNES DE 1853-1854.
Par M. Tibert, de Fierrelatte.
PARIS.
A la librairie scientifique et historique
DE MM. MOREL ET TIBERT, LIBRAIRES,
14, rue Chilpéric.
1854.
AVANT-PROPOS.
Depuis près d'une année l'Europe tient,
avec une curiosité inquiète, les yeux
fixés sur l'Orient, alarmant tous les in-
térêts et sollicitant toutes les imagina-
tions.
— VI —
La question turco-russe est devenue la
matière de toutes les conversations, le
pivot sur lequel roulent toutes les polé-
miques. Chacun prête une oreille atten-
tive aux moindres bruits qui nous arri-
vent des bords de la mer Noire. C'est
que chacun comprend la gravité, l'im-
mensité de ce débat, d'où dépendent non-
seulement l'équilibre territorial de l'Eu-
rope , mais encore la civilisation des temps
modernes.
Nous croyons donc satisfaire un besoin
général et profond, en publiant un livre
sur ce sujet. On trouvera dans cet ou-
vrage tout ce qui peut jeter quelque
clarté sur les obscurités de la querelle
qui divise le tzar et la Porte-Ottomane.
On y verra deux biographies sincères
celle de ce fier descendant des Romanoff,
de cet empereur de Russie, dont les États
— VII —
comptent 60 millions d'habitants et em-
brassent plus du quart de l'Europe, et
celle de ce jeune Sultan qui, en ou-
vrant les portes de la Turquie aux ré-
formes et aux progrès, vient de rendre
miraculeusement la vie à un cadavre. On
y verra à nu cette politique envahissante
dont les vues sur Constantinople com-
mencèrent à poindre sous le règne du
tzar Pierre le Grand. On y assistera enfin
aux commencements de la lutte dont la
Moldo-Valachie est en ce moment le théâ-
tre ; de ce grand duel où les quatre puis-
sances occidentales sont déjà intervenues
comme arbitres, et dans lequel, prochai-
nement peut-être, la France et l'Angle-
terre interviendront comme parties ac-
tives, pour accomplir la plus belle des
missions, c'est-à-dire pour faire respecter
les traités et défendre le faible contre le fort.
LA RUSSIE ET LA TURQUIE
DEVANT L'EUROPE.
NICOLAS Ier
Empereur de toutes les Russies.
Avant de décrire la biographie de S. M.
Nicolas Ier, Empereur actuel de toutes les
Russies, il n'est pas inutile de dire quel-
ques mots sur le titre de tzar qu'ont adopté
ces empereurs.
Tzar ou czar ou tchar, est le titre que Leurs
Majestés moscovites ont adopté depuis Jean
ou Ivan Basilides, selon quelques histo-
riens, et selon d'autres, ce serait la termi-
naison habituelle des noms des empereurs
assyriens, qui effectivement se termine
par sar.
1
— 10 —
Ce mot de sar était le titre que prenait
autrefois l'empereur de Constantinople ;
ce fut Pierre le Grand qui prit le titre
d'empereur; car, auparavant, ils s'appe-
laient veliki knès, maîtres ou autocrates.
Paul Ier, Empereur de toutes les Russies,
épousa, en 1756, la princesse de Wurtem-
berg, Marie Féodorowna, dont la beauté,
les grâces et l'esprit en firent la femme la
plus accomplie de son époque.
De cette union naquirent sept enfants :
quatre garçons et trois filles :
Alexandre, qui ressemblait beaucoup à
sa mère, et qui n'était beau que de corps.
Constantin, que la nature n'avait pas
doué des mêmes qualités que son frère aîné.
Nicolas, qui a hérité des vertus et des
grâces de sa mère.
Et, enfin, Michel, qui n'est ni beau ni
spirituel.
Les trois filles étaient Marie, Catherine
et Anne, princesses accomplies, tant par
leurs grâces que par leur beauté.
L'Empereur Nicolas, qui aujourd'hui
est l'homme dont le monde entier s'oc-
cupe et sur lequel tous les regards sont
tournés, est né le 6 juillet 1796, à Saint-
Pétersbourg, capitale de toutes les Russies
et dont plus tard nous ferons la descrip-
tion.
— 11 —
L'âge de cet Empereur est donc aujour-
d'hui de 57 ans.
Il succéda à son frère Alexandre, le 1er
décembre 1825, et fut couronné à Moscou
le 3 septembre de l'année suivante, et en-
suite à Varsovie, comme roi de Pologne,
le 24 mai 1829.
Cet Empereur épousa, le 18 juillet 1817,
la fille aînée du roi de Prusse, la princesse
Marie, aujourd'hui régnante sous le titre
d'impératrice Alexandra. Cette princesse,
comme la plupart des femmes du Nord,
est blonde et d'une grande beauté; la dou-
ceur peinte sur son visage, lui donne un
air de grandeur peu connu dans l'Eu-
rope ; aussi on se fait difficilement une
idée de tous les charmes répandus dans
toute sa personne.
De ce mariage naquirent sept enfants :
Alexandre , désigné sous le nom de
grand duc, est âgé de 38 ans; c'est l'aîné
de cette nombreuse famille, et par consé-
quent l'héritier présomptif du trône.
Nicolas n'était pas appelé, par l'ordre
de sa naissance, à monter sur le trône im-
périal, où devait le précéder le grand-duc
Constantin, héritier présomptif de la cou-
ronne. Mais des arrangements de famille,
arrêtés en 1823, avaient changé la loi re-
lative à la succession. Constantin, à la
— 12 —
suite de son divorce avec la grande-du-
chesse Ulrique de Saxe-Cobourg, avait pris
pour femme Jeanne Grujuska, fille d'un
gentilhomme polonais. Ce mariage ravis-
sait la couronne au second enfant mâle
de Paul; et lui-même avait été au-devant
de cette nécessité, en adressant, le 14
janvier 1822, la lettre suivante au czar:
« Sire, enhardi par les prémices multi-
« pliées de la bonté de Sa Majesté impériale
« envers moi, j'ose la réclamer encore une
» fois, et mettre à vos pieds mes humbles
» prières. Ne me croyant ni l'esprit, ni la
» capacité, ni la force nécessaire, si jamais
« j'étais revêtu de la haute dignité à la-
» quelle je suis appelé par ma naissance,
» je supplie instamment Sa Majesté Impé-
» riale de transférer ce droit sur celui qui
" me suit immédiatement, et d'assurer à
« jamais la stabilité de l'empire. Quant à
» ce qui me concerne, je donnerai, par
» cette renonciation, une nouvelle garantie
« et une nouvelle force à celle à laquelle
« j'ai librement et solennellement consenti,
» à l'époque de mon divorce avec ma pre-
» mière épouse. Toutes les circonstances
« de ma situation présente me détermi-
» nent, de plus en plus, à prendre une me-
» sure qui prouvera à l'empire et au monde
» entier la sincérité de mes sentiments.
— 13 —
« Puisse Votre Majesté Impériale accueillir
« mes voeux avec bonté! puisse-t-elle dé-
» terminer notre auguste mère à les ac-
» cueillir elle-même, et à les sanctionner
» par son consentement impérial ! Dans le
« cercle de la vie privée, je m'efforcerai
» toujours de servir de modèle à vos fidèles
» sujets, et à tous ceux qu'anime l'amour
« de notre chère patrie. »
Cette renonciation formelle de Cons-
tantin fut communiquée à l'impératrice-
mère, et obtint le consentement d'Alexan-
dre, qui ordonna de faire quatre expédi-
tions de cette pièce si importante. L'une
d'entre elles prit place dans les archives
de la cathédrale de l'Assomption, à Mos-
cou; les autres furent confiées au sénat et
au conseil dirigeant. A la mort du tzar, son
frère aîné, le grand-duc Nicolas, faisant
abstraction de l'acte par lequel Constan-
tin avait renoncé au sceptre, voulut le
faire proclamer empereur par le sénat, et,
le premier, lui prêta serment. Tandis que
Nicolas s'éloignait volontairement du
trône, les grands-ducs Constantin, et Mi-
chel, qui étaient à Varsovie, furent infor-
més, le 7 décembre, de la mort du tzar,
c'est-à-dire deux jours avant que cette
nouvelle pût être connue à Saint-Péters-
bourg. Constantin écrivit alors à Nicolas
— 14 —
pour l'instruire que sa résolution était
définitive ; il le reconnaissait donc comme
Empereur de toutes les Russies. Le grand-
duc Michel partit en toute hâte pour aller
lui-même porter cette dépêche à Saint-
Pétersbourg. Cette même dépêche était
accompagnée d'une lettre pour l'impéra-
trice-mère. Voici le contenu de la lettre
adressée au nouvel Empereur: « Mon très
» cher frère, c'est avec la plus profonde
» tristesse que j'ai appris hier soir la nou-
« velle de la mort de notre adoré souve-
» rain, mon bienfaiteur, l'empereur Alexan-
» dre. En m'empressant de vous témoi-
» gner les sentiments que me fait éprou-
» ver ce cruel malheur, je me fais un devoir
» de vous annoncer que j'adresse par le
» présent courrier, à Sa Majesté Impériale
» notre auguste mère, une lettre par la-
» quelle je déclare que, par suite du res-
» crit que j'avais obtenu de feu l'Empe-
» reur, à l'effet de sanctionner ma renon-
» dation au trône, c'est encore aujourd'hui
» ma résolution inébranlable de vous céder
» tous mes droits de succession au trône
» des empereurs de toutes les Russies ; je
» prie en même temps notre bien-aimée
» mère et tous ceux que cela peut concer-
« ner, de faire connaître ma volonté invaria-
» ble à cet égard, afin que l'exécution en
— 15 —
» soit complète. » Cette dernière lettre mit
fin à la lutte de générosité qui existait en-
tre les deux frères. Nicolas prit possession
du trône, et publia un manifeste dans le-
quel on trouve le passage suivant : « Nous
» exhortons tous nos fidèles sujets à adres-
» ser, avec nous, leurs ferventes prières au
« Tout-Puissant, afin qu'il daigne nous
» donner la force de porter le fardeau qui
» nous est imposé par la divine Providence,
» et qu'il nous maintienne dans la ferme
» volonté de ne vivre que pour notre chère
» patrie, et de marcher sur les traces du
« monarque que nous pleurons. Puisse no-
» tre règne n'être qu'une continuation du sien
» et puissions-nous remplir tous les voeux
« que formait, pour la prospérité de la
« Russie, celui dont le souvenir sacré nous
« soutiendra dans les efforts et dans l'es-
» pérance de mériter les bénédictions du
» ciel et l'amour de mes peuples ! »
L'armée et les fonctionnaires publics de
Saint-Pétersbourg prêtèrent avec joie le
serment de fidélité qu'ils devaient au
nouvel Empereur.
Des fêtes magnifiques signalèrent le cou-
ronnement, qui eut lieu le 3 septembre
1826. Jusqu'au 26 août on avait attendu
avec impatience le grand-duc Constantin,
dont la présence à l'auguste cérémonie de-
— 16 —
vait être comme une nouvelle confirmation
des droits suprêmes qu'il avait concédés à
son frère. Le 26 août, la famille impériale
jouit de la présence de ce prince. Voici
dans quels termes la Gazette officielle rendit
compte de cette circonstance : « L'auguste
" voyageur, dont la présence manquait à nos
» voeux et à la tendresse de la famille impéria-
» le, n'était point attendu. Ainsi, le moment
» désiré de la réunion s'embellit, pour les
» membres de la famille impériale, de
" tout le charme d'une surprise aussi
» agréable qu'elle était imprévue. » Deux
jours après, Constantin se mit en route
pour retourner à Varsovie.
Je passe sous silence les fêtes qui furent
données à l'occasion du couronnement;
j'entrerai seulement dans quelques détails
relatifs au festin que l'Empereur, se con-
formant à l'ancien usage, offrit à son peu-
ple dans la place nommée Devitchies-Pole:
c'est une manière de connaître quelles sont
encore, au dix-neuvième siècle, les moeurs
populaires des Russes; « On avait construit,
» au centre de la place Devitchies-Pole, un
» pavillon richement décoré pour recevoir
« l'Empereur et la famille impériale; qua-
» tre galeries en colonnades pour les per-
» sonnes des trois premières classes, le
« corps diplomatique, et, tout autour, des
— 17 —
» pavillons pour la musique, des cascades,
" des fontaines de vins blanc et rouge, des
» théâtres forains, un cirque de voltigeurs...
» et dans toute la longueur étaient dressées
» deux cent quarante tables couvertes de
« viandes de toute espèce, de vin, de bière
» et d'hydromel, de pains blancs, de fruits
« et de fleurs distribués avec profusion.
» Une foule immense était répandue, dès
» le matin, sur cette place... L'Empereur,
» s'adressant au peuple, fit entendre ces
« paroles en montrant les fontaines de vin
» et les tables : Mes enfants, tout ceci est à
» vous. A ces mots, deux cent mille indivi-
» dus se précipitèrent sur les tables, et tout
» fut dévoré, gaspillé, enlevé, détruit en quel-
» ques minutes. Les scènes de cette espèce,
» que la capitale de la France offre dans ses
« réjouissances publiques, ne peuvent
» donner qu'une faible idée du désordre et
» de la confusion de celles du Devitchies-
» Pole. Des fontaines et des tables, dont il
» ne restait que les débris, le peuple se ré-
» pandit dans des pavillons réservés aux
» curieux, et tout fut mis au pillage. Les
» Cosaques employés pour rétablir l'ordre
» chargèrent à coups de fouets et du bois
» de leur lance : leurs efforts furent inuti-
» les. Comme on ne voulait pas ensanglan-
» ter la scène, on fit jouer les pompes, et
1.
- 18 —
« cen'est qu'en versant des flots d'eau qu'on
« parvint à chasser cette populace ivre, de
» la plaine couverte des débris du ban-
» quet. »
L'Empereur Nicolas a eu une jeunesse
maladive, et sa santé, très délicate d'abord,
s'est améliorée au fur et à mesure qu'il
grandissait en âge; aussi aujourd'hui, il
est peut-être un des hommes les plus ro-
bustes de son empire. Son costume favori
est celui de général de division ; il aime
beaucoup le militaire, et toutes les fois que
la France a accrédité auprès de sa cour un
de nos généraux comme ambassadeur, il
a été reçu et accueilli avec toutes les sym-
pathies possibles.
L'armée de Russie subit tous les jours
de grandes améliorations; entre autres ar-
mes , l'artillerie, qui est aujourd'hui la
principale occupation de l'empereur Ni-
colas, qui, dans sa jeunesse, colonel d'un
régiment de cavalerie, ne s'occupait ja-
mais des manoeuvres de son régiment et
dont il ne revêtait l'uniforme que les jours
de grande cérémonie.
Depuis son arrivée au trône, ce souve-
rain a pris un goût prononcé pour les ar-
mes, aussi le dit-on très sévère sur la dis-
cipline ; sa cour, sa famille et tout ce qui
l'entoure, sont soumis à des réglements
- 19 —
militaires, que lui-même, Empereur, exé-
cute rigoureusement.
L'Empereur Nicolas, dit un de ses mi-
nistres, est un homme à oeil d'aigle, sa
grâce n'est point le résultat de la gaîté,
et tout son être a quelque chose de prodi-
gieux. Sa parole est vive, facile et très spi-
rituelle ; jamais on ne lui a entendu dire
aucune plaisanterie triviale, ni aucun mot
déplacé n'est sorti de sa bouche.
Un de nos célèbres artistes, que cet Em-
pereur avait appelé à sa cour, en fait le
portrait suivant:
Nicolas, dit-il, est un des hommes les
plus grands de son Empire, sa démarche
est fière et hautaine, et on voit qu'il fait
grand cas de cette faveur dont la nature
l'a doué, par le fait suivant: Pour être ad-
mis dans sa garde, il faut au moins avoir
presque la taille de cet Empereur.
La religion grecque est la religion de
l'État; l'Empereur Nicolas, qui est l'élu et
le représentant de Dieu sur la terre, comme
chef de l'Église, gratifie aussi largement,
qu'il frappe loin et près.
Après le tzar du ciel, il est le tzar de la
terre que les Russes adorent le plus. Il
est le point de mire de tous les yeux, soit
en public, soit dans les salons, soit dans
les rues; toutes les conversations ne rou-
— 20 -
lent que sur lui et sa famille. Et son peu-
ple met tout son bonheur et toute sa gloire
non à l'imiter, mais à le copier. Là où il
se promène, tout le monde se promène et
aime même à le suivre; tout le monde
adore la danse, parce qu'il aime la danse;
les seigneurs affectionnent le service mi-
litaire, parce qu'il en est un zélé partisan.
L'Empereur est le père de tout son peu-
ple , personne n'a d'autres parents que
lui. Le plus beau jour de la vie d'un Russe
est le jour que son Empereur lui adresse
la parole.
Maintenant que le lecteur est familia-
risé avec la biographie de l'Empereur Ni-
colas, nous allons lui donner un aperçu
clair, net et succinct de la Russie, de sa
position en Europe, de ses principales vil-
les, des moeurs de ses habitants, de leur
religion et de leur commerce.
LA RUSSIE.
Cet empire, qui tient sous sa domina-
tion une grande partie de l'Europe, et
près d'un tiers de l'Asie, qui comprend la
9e partie de la terre ferme et la 28e de tout
le globe, était à peine connu avant le XVIIIe
— 21 —
siècle. Il doit sa splendeur à Pierre le
Grand, qui le civilisa en y appelant les
sciences, les arts, les manufactures et le
commerce. Il se divise en Russie d'Europe
et Russie d'Asie. La Russie d'Europe a pour
bornes, au Nord, la mer Glaciale ; à l'Occi-
dent, la Suède, la mer Baltique, la Prusse, le
nouveau royaume de Pologne, et les Etats
autrichiens ; au midi, la Turquie d'Europe
et la mer Noire; à l'Orient, la Russie d'A-
sie. Elle est située entre les 19e et 52e de-
grés de long. E., et entre les 45e et 71e de-
grés de latitude N. Sa longueur est de
650 lieues, sa largeur de 360, et sa superficie
d'environ 225,000 lieues carrées. Sa po-
pulation est de 45,000,000 d'habitants;
le climat de ce pays est nécessairement
très varié. Au nord le froid est excessif,
l'hiver dure 10 mois; le thermomètre de
Farenheit y descend à 50 degré au-dessous
de glace. Son sol, sans être très fertile,
produit du blé, des fruits, du vin, et tous
les objets nécessaires à la vie. On en ex-
porte de belles fourrures, des bois de con-
struction, du cuivre, du fer, de l'aimant,
de l'albâtre, du jaspe, du marbre, des
cuirs estimés, du goudron, de la poix, des
huiles, du suif, de la colle de poisson, de
la rhubarbe, de la cire, du miel, des toi-
les de lin et du tabac. Il est couvert en
_ 22 —
grande partie de forêts, mais il a peu de
montagnes. Les deux lacs les plus consi-
dérables sont le Ladoga et l'Onéga. Ses
principaux fleuves sont le Wolga, la Dwi-
na, la Petzora, la Duna, le Don, le Dnié-
per ou Borysthène, et la Newa. La Russie
d'Europe est partagée en 39 gouverne-
ments; 12 au nord: Archangel, Olonetz, Wi-
bourg, Revel, Riga, St-Pétersbourg, Pskof,
Novogorod, Vologda, Twer, Jaroslaf, Kos-
troma; 14 au centre: Smolensk, Moskow,
Wladimir , Nijneinovogorod , Kalouga,
Toula, Riasan, Tambo, Novogorod-Se-
verski, Orel, Koursk, Woronetz, Tcherni-
goff, Karkoff; 3 au midi et 10 à l'Orient :
Kiof, Ekatérinoslaf, Tauride, Polotsk, Mo-
hilow, Courlande, Wilna, Slonim, Minsk,
Wolhinie, Podolie, Bratslaw, Walogda. —
La Russie d'Asie est située entre le 35°
degré de longitude occ, et entre les 43° et
78e degrés de latitude N. Ses limites sont,
au N., la mer Glaciale; à l'O., la Russie
d'Europe; au S., la Turquie d'Asie, la
Tartarie indépendante et la Tartarie chi-
noise; à l'E., l'océan Pacifique. Ses prin-
cipaux fleuves sont l'Oby, l'Irtisch , l'Ie-
nisei, l'Angara, la Lena, la Kolima, l'Ana-
dir et l'Oural. Le lac Baïkal est le plus
grand de cette partie de la Russie, qui a
1300 l. de long sur 360 de large, ce qui
— 23 —
forme 667,452 1. carrées. On évalue sa
population à 10,000,000 d'habitants, Tar-
tares ou Russes. Les Tartares se compo-
sent de différentes peuplades nommées Os-
tiachs, Samoïèdes, Tungouses, Iagoutes,
Joukaguirs, Tsehourskis, Kamtschadales,
Vogouls, Tschérémisses, Morduans, Kal-
mouks, Tschouvasches et Kirguis. La plu-
part de ces nations sont encore païennes.
Le nord de cette partie de la Russie est
presque tout couvert de forêts, qui servent
de retraite aux zibelines, renards, rennes,
élans, chevreuils, loups, ours, mulets sau-
vages. Les pelleteries sont, avec les mines
d'argent, de cuivre, de fer et de quelques
pierres précieuses, l'unique richesse de ce
pays. Dans la partie méridionale, on re-
cueille du blé, des fruits de toute espèce;
il y a d'excellents pâturages. Cette partie
de l'empire russe, que l'on divisait autre-
fois en quatre grandes provinces, Kasan,
Orenbourg, Astrakan et la Sibérie, for-
ment à présent 11 gouvernements: To-
bolsk, Irkoutsk, Perm, Niatka, Kasan, Sim-
birsk, Pensa, Saratoff, le Caucase russe et
Kolyvan. Il faut y ajouter la Géorgie, dont
les Russes se sont emparés, qui est divisée
en 5 petites provinces: la Mingrélie, l'Imi-
rette, le Guriel, le Cacket et le Carduel.
L'étendue de cette empire favorise singu-
— 24. —
lièrement son commerce. La mer Cas-
pienne lui ouvre une communication avec
la Perse et l'Inde; la mer d'Azof et la mer
Noire, avec les côtes de la Méditerranée.
Par la Baltique et la mer Glaciale, il com-
munique avec les nations les plus com-
merçantes de l'Europe, et le Kamtschatka
lui ouvre des communications avec la
Chine et l'Amérique. Si ce vaste empire
présente un tableau varié dans ses produc-
tions et la température de ses diverses con-
trées, il en offre un tout aussi singulier
dans la différence des moeurs et usages de
la multitude des nations qui le composent,
dont les principales races sont les Slaves,
les Finois, les Mongols, les Mandschous.
Le souverain de l'Empire russe était
autrefois un véritable despote, maître de
la vie et des propriétés de ses sujets, qu'il
pouvait, suivant ses volontés, reléguer
dans les glaces de la Sibérie, quels que
fussent leurs services et leur naissance.
Le code de cet Empire se perfectionne tous
les jours. Ses revenus sont immenses.
Le tzar actuel de la Russie favorise au-
tant qu'il est possible l'abolition de la
servitude : déjà les paysans de la Wol-
hinie vont recevoir le bienfait de la li-
berté; et le moment où toute la Russie le
partagera n'est pas éloigné.— Les comptes
— 25 —
se font, en Russie, par roubles de 100 ko-
pecks, valant, vieilles espèces, avant 1797,
4fr. 5 c. ; nouvelles espèces, depuis 1797,
5fr. 71 c. ; cuivre et billets de banque, 2
fr. 6 c. Saint-Pétersbourg reçoit 82 sous
tournois pour un rouble d'argent; 100 mè-
tres de France font 140,54 arschines de Rus-
sie. Les monnaies qui ont cours, sont: en
or, l'impériale de 10 roubles, avant 1763,
51 fr. 85 c ; demi-impériale de 5 roubles,
25 fr. 90 c. ; impériale de 10 roubles, de-
puis 1763, 40 fr. 85 c. ; demi-impériale
de 5 roubles, 20 fr. 40 c. ; pièces de deux
roubles, 8 fr. 20 c. d'un idem, 4 fr. 10 c. ;
d'un demi idem, 2 fr. 5 c. ; ducats, 10 fr.
90. En argent: rouble, avant 1763, 4 fr.
37 c. ; demi-rouble idem, 2 fr. 16 c. ; rou-
bles, depuis 1763, 3 fr. 90 c. ; idem, rou-
bles idem, 1 fr. 96 c; quart de rouble, 1
fr. 3. ; griwna ou 10 kopecks, 23 c. ; piatou
5 kopecks, 5 c. ; pièces de 4 kopecks de
Livonie, 15 c. ; pièce de 20 kopecks 78 c.,
de 10 idem, 39 c. ; de 5 idem, 17 c.
Les deux principales villes de la Russie,
sont Saint-Pétersbourg et Moscou.
Saint-Pétersbourg fut bâtie en 1703,
par Pierre le Grand, qui en fit la capitale
de son Empire, c'est la résidence ordinaire
des Empereurs, qui y ont bâti des palais
magnifiques. Catherine Il y a fait poser la
— 26 -
statue de Pierre Ier, fondue en bronze, par
Falconet, sur un rocher de granit du poids
de 3 millions.
Il s'y trouve une citadelle imposante,
trente-cinq grandes églises, une Académie
impériale et un Hôtel de cadets. Les quais
des îles de l'Amirauté et Basile, sont ma-
gnifiques, fort commerçants, à cause de
leur situation dans plusieurs îles formées
par la Newa, à un quart de lieue de son
embouchure, dans le golfe de Finlande, ce
qui la rend sujette aux inondations. Elle
est divisée en dix parties principales, for-
mant 42 quartiers; la plupart des maisons
n'ont qu'un étage, les rues sont droites et
larges, et la ville à environ 4 lieues de
tour; sa population est de plus de 300,000
habitants; elle est principalement habitée
par des négociants anglais et français. Le
nombre des vaisseaux qui y abordent est
fort grand. Pendant l'hiver, plus de 3,000
traîneaux, attelés d'un cheval, remplacent
les voitures. Pendant le reste de l'année,
on y voit un grand nombre d'équipages à
quatre chevaux. Il y a une fonderie de ca-
nons, une manufacture d'armes, de gla-
ces, de porcelaine, faïence, tanneries, pa-
peteries, tapisseries, entrepôt de toutes les
denrées coloniales du midi de l'Europe ; il
s'y fait un grand commerce de cuirs, four-
rures, colle de poisson, cire, suif.
— 27 —
Il y a une ambassade et un consulat gé-
néral de France. Les lettres de change qui
y sont payables, y jouissent de dix jours
de faveur après celui de leur échéance et de
leur présentation; sielles sont déjà échues,
à moins qu'elles ne soient à vue : alors
elles ont seulement trois jours de faveur,
ou à jour préfixe; dans ce cas, elles doivent
être payées le jour de leur échéance.
Saint-Pétersbourg tire sur Hambourg et
Amsterdam, à 50 jours de date; cette ville
est à 198 lieues de Moscou, 450 de Vienne,
330 de Copenhahue, 180 de Stockholm,
546 de Paris, 678 de Rome, 450 de Cons-
tantinople, 450 de Londres. Le gouverne-
ment de Saint-Pétersbourg est borné E. et
S. O., par celui de Novogorod ; E., par ce-
lui de Pleskof; O., par celui de Riga; N.,
par celui de Finlande.Le gouvernement de
Wiborg et le lac de Ladoga, est divisé en
7 cercles : St-Pétersbourg, Schusselbourg,
Sophie, lambourg, Oraniembaune, Narva
et Cronstadt. Population, environ 900,000
habitants.
Moskou ou Moskow, grande, riche et
très considérable ville, autrefois capitale
de la Russie, où se fait le couronnement
des Empereurs. En septembre 1812, après
la bataille de la Moskowa, les Russes y
mirent eux-mêmes le feu en 500 endroits;
— 28 —
les deux tiers furent la proie des flammes,
ainsi que plus de 30,000 blessés qui ne
purent s'échapper. Elle avait environ 10
lieues de tour, 1,400 églises, 1,000 palais,
20,000 maisons, 300,000 habitants. La
cathédrale avait 9 tours ; la grosse cloche
pèse 180,000, haute de 19 pieds, épaisse
de 23 pouces. Il y avait une maison des
enfants trouvés, pour 8,000 orphelins, fon-
dée par Catherine II, en 1763; un sémi-
naire, une université fondée par Elisabeth,
en 1753; un hôpital fondé par Pierre Ier.
Au milieu de la ville était le Kremlin ou
forteresse, sur un site très élevé, et que
Bonaparte a fait sauter. Rebâtie, mais avec
plus de régularité et d'élégance qu'aupa-
ravant. Traversée par la Moskowa et la
Jausa ; dans une plaine très étendue et
très agréable, à 170 lieues N. de Caffa, 385
N. E. de Constantinople, 340 N. E. de
Vienne, 600 N. E. de Paris, et 133 S. E.
de St-Pétersbourg. Long. 35. 12. 45. lat.
55. 45. 45. Le gouvernement de Moscow a
800,000 habitants.
LES RUSSES.
Par suite des nombreuses conquêtes des
— 29 —
souverains de cet empire, sa population
s'élève à plus de 60,000,000 d'habitants
qui, presque tous, ont embrassé la reli-
gion grecque.
Les plus intelligents de tous ces peuples
sont les Allemands, dont nous allons don-
ner à nos lecteurs une esquisse fidèle, qui
prouvera jusqu'à quel point ce parti a su
de conquis devenir conquérant.
Depuis l'invasion des provinces de la
Baltique par Pierre le Grand, le parti al-
lemand est devenu tout-puissant en Russie.
Ces provinces sont à la Russie dans la
proportion de trois à cinquante. Quoique
très restreintes, elles fournissent des hom-
mes de grande capacité et de grands ta-
lents : les charges de sénateurs, ministres,
ambassadeurs, généraux, officiers supé-
rieurs, sont de préférence données aux
descendants de cette race allemande, et le
nombre en est si grand parmi les fonc-
tionnaires publics, qu'ils sont aux Russes
dans la proportion de cinquante à trois.
Ce succès leur vient non à cause de leur
esprit ni de leur éducation, car les Russes
d'origine ont tout autant d'esprit et re-
çoivent tout autant d'éducation qu'eux ;
mais ce succès leur vient de la grande
persévérance qu'ils mettent à poursuivre,
— 30 —
sans déviation, le parti qu'ils ont une fois
embrassé.
Ces Allemands-Russes inspirent au gou-
vernement une telle confiance, qu'elle est
illimitée. Depuis Pierre le Grand, ils ont
toujours joui de toutes les faveurs des
tzars.
On cite que l'Empereur Alexandre lais-
sant le choix d'une grâce à un général,
Russe d'origine, celui-ci le pria de le faire
Allemand.
Voici encore un fait qui prouve jusqu'à
quel point les Allemands-Russes sont en
faveur ; un père disait à son fils : « Votre
intention est de devenir militaire ou fonc-
tionnaire public; eh bien! la mienne se-
rait que vous devinsiez d'abord Alle-
mand. »
L'Empereur, pour eux, est tout, aussi ils
le servent avec un dévouement à toute
épreuve; pour le pays et le peuple, ils n'ont
que du mépris, de la haine et de l'indiffé-
rence; ils sont bien payés de retour par
les Russes, qui ne dissimulent pas leur
rancune.
Sur quelques observations qu'un am-
bassadeur anglais adressait à un général
d'origine allemande, celui-ci répondit:
" Je ne suis point au service de la Russie,
je sers l'Empereur, mon maître. »
— 31 -
Ce peuple est naturellement bon et
doux ; il est très belliqueux ; avare de l'ar-
gent, qu'il aime beaucoup , non pour le
dépenser, mais pour le conserver.
Il est aussi très généreux, très hospita-
lier et très pieux, comme les peuples ci-
vilisés ; mais malheureusement ces trois
vertus sont affaiblies par les lois.
Il observe presque avec superstition, et
le plus scrupuleusement que faire se peut,
les rites de sa religion ; on a souvent vu
dans les rues de Saint-Pétersbourg un vo-
leur faire le signe de la croix avant de
mettre sa main dans la poche d'un pas-
sant.
Son fanatisme aveugle le pousse à croire
fermement entre eux, que si l'un d'eux
endure la mort pour son seigneur ou pour
quelque autre bonne intention, son âme
va en un autre meilleur corps et plus
parfait et est plus à son aise dans ce corps
qu'elle était auparavant, au moyen de quoi
ils ne font faute de s'offrir à la mort par le
commandement de leurs seigneurs et
maîtres.
La fourberie, l'ivrognerie et la débau-
che sont, en général, chez ce peuple trois
vices très communs, et nous pourrions en
citer, au besoin, quelques exemples.
La filouterie est poussée chez eux à un
— 32 —
tel degré d'habileté, qu'ils dépassent en
adresse les plus effrontés pickpokets de
Londres et de Paris.
Nous en citerons seulement deux exem-
ples :
Une célèbre actrice, arrivée à Saint-Pé-
tersbourg, occupait un appartement dans
une maison meublée, sise dans un des
quartiers les plus bruyants.
Soit pour le bruit, soit pour toute autre
cause, cette artiste fut obligée d'aller loger
dans un autre quartier qui était mieux à
sa convenance. Elle fit donc enlever ses
malles dans une matinée pour aller s'ins-
taller dans son nouveau logement.
Vers le milieu du jour, cette jeune actrice,
s'étant aperçue que dans son déménage-
ment, elle avait oublié ses diamants, en-
voya une personne, à son service, dans
son ancien logement, en lui indiquant
l'endroit où elle pourrait les trouver; mais
celle-ci revint sans avoir rien vu.
L'artiste y est allée à son tour et a fait ap-
peler le commissaire de police, qui est venu
immédiatement et a interrogé le maître-
d'hôtel ainsi que les personnes de la mai-
son; mais on n'a pu obtenir aucun ren-
seignement à ce sujet.
Le maître-d'hôtel a déclaré qu'on n'avait
jamais suspecté l'honnêteté d'un seul de ses
— 33 —
domestiques, et que, du reste, l'apparte-
ment étant resté ouvert, des étrangers,
comme des personnes habitant la maison,
auraient pu y entrer sans qu'on le sût.
Les diamants étaient renfermés dans
quatre écrins et dans une boîte placée
dans un tiroir d'une commode que la pre-
mière clef venue pouvait ouvrir.
Celui qui a dérobé la boîte contenant
les écrins n'a eu conséquemment aucune
fracture à faire.
La valeur de ce vol dépasse plus de
150,000 fr. ; une enquête minutieuse fut
ordonnée et ne put jamais amener la moin-
dre trace de cet habile voleur.
—Il y a aussi quelques années qu'une
riche dame étrangère s'étant arrêtée à re-
garder l'exercice de ces saltimbanques en
plein vent, dont fourmillent les rues de
Saint-Pétersbourg, a été victime d'un vol
audacieux.
Après avoir vu les tours surprenants de
ces acteurs des rues, elle fouilla dans sa
poche afin de leur témoigner sa satisfac-
tion ; quelle fut sa surprise, lorsqu'elle
reconnut que sa bourse avait disparu.
Gomme elle exprimait son mécontente-
ment à sa domestique, une personne lui
désigna, comme étant la voleuse, une jeune
femme mise avec élégance et d'une rare
2
— 34 —
beauté. Deux préposés de la police l'arrê-
tèrent au moment où elle voulait se perdre
dans la foule.
Amenée par les agents et suivie par la
dame étrangère et la personne qui avait
vu dérober la bourse, chez le commissaire
de police, cette jeune femme protesta
qu'elle était victime d'une méprise. Elle
fut fouillée, et on ne trouva rien de sus-
pect sur elle ; mais son accusatrice déclara
qu'aussitôt après le vol, elle l'avait vue
donner quelque chose à une femme qui
s'était immédiatement après perdue dans
la foule.
Aussitôt on fit l'enquête nécessaire pour
découvrir sa complice. On fut assez heu-
reux de reconnaître, tout d'abord , l'in-
culpée pour une voleuse signalée déjà
plusieurs fois, et douée d'une grande ha-
bileté, et qui avait été prise dans diffé-
rentes affluences de personnes, étant char-
gée de butin.
Cette audacieuse voleuse se renferma
dans un système absolu de dénégation ; on
lui rappela que sa soeur lui avait déjà servi
de complice, et qu'elle voulût bien indi-
quer son domicile. Malgré son refus, on
finit par le découvrir.
Ce domicile était un hôtel dans un des
quartiers les plus beaux de Saint-Péters-
— 35 —
bourg. On s'y rendit immédiatement, et
on arriva au moment où cette dernière
emportait son bagage.
La perquisition a eu pour résultat de
retrouver la bourse volée de la dame, plus
des montres d'argent et d'or, des porte-
monnaies, des bijoux et une infinité d'au-
tres objets.
Il n'est pas de pays en Europe où l'i-
vrognerie soit malheureusement aussi
commune qu'en Russie.
Ce vice est généralement protégé par le
gouvernement, qui favorise autant qu'il
est en son pouvoir l'écoulement des eaux-
de-vie dont il a accaparé le monopole,
source de grandes richesses.
Aussi, ce peuple, qu'une pareille tolé-
rence abrutit, ne cherche aucun moyen
pour secouer son ignorance et marcher
comme les autres peuples dans le progrès
de la civilisation.
Chez un peuple arrivé à ce degré d'a-
brutissement, il n'est pas étonnant que
la débauche qui en est la suite inévitable
n'y soit poussée à l'extrême ; aussi il n'est
pas sans exemple que la dépravation des
moeurs ne fût portée à de grands excès,
puisqu'il est rapporté par l'auteur des Mé-
moires secrets, qu'il existait des associa-
tions connues sous le nom de clubs physi-
— 36 —
ques , qui déguisaient toutes les hor-
reurs et les mystères les plus impudiques.
Hommes et femmes assistaient pêle-
mêle aux réunions, où se commettaient
les licences les plus infâmes.
Le mari y faisait admettre sa femme,
le frère sa soeur.
Pour faire partie de ces sociétés, il fal-
lait être jeune, robuste et jouir d'une
parfaite santé ; la beauté des femmes de-
vait être irréprochable.
Nous devons dire à la louange des der-
niers empereurs, que ces clubs n'existent
plus depuis longues années.
La femme russe est beaucoup plus libre
que la française, et ne prend aucune peine
pour cacher ses intrigues. Au contraire,
on dit qu'elle s'en fait gloire; aussi plu-
sieurs d'entre elles sont devenues des fem-
mes célèbres par les écarts de leur con-
duite.
Ces excès sont d'autant plus funestes,
que le Russe, si pauvre en divertisse-
ments et en consolations, se voit tout à
coup privé de tout lien de famille et
abandonné à lui-même.
Le Russe est l'homme le plus haut de
taille des puissances du Nord ; il est fort,
robuste de corps et d'âme ; il supporte avec
aisance et facilité les plus longues fati-
— 37 —
gues et les plus grandes privations, et
même toutes sortes de souffrances. Sa
constance et son sang-froid le font re-
marquer des autres puissances, qui, à ces
deux grands mérites, lui reconnaissent
aussi deux grands vices, l'insouciance et
la nonchalance, mère de l'abrutisse-
ment.
Ce peuple est très ambitieux; les lois
de son pays lui en font un devoir, tout en
paralysant son zèle et en comprimant
toutes ses capacités ; aussi combien voit-
on de carrières manquées, d'ambitions
déçues; aujourd'hui on distingue chez lui
toutes les formes les plus vicieuses et les
plus abrutissantes, qu'il a conservées avec
toutes les formes rudes et farouches, mais
primitives, de la vie barbare.
Si quelquefois il a par hasard été en-
traîné par l'ardeur du prosélytisme pour
la propagation de sa foi dont il s'est tou-
jours fait le plus ardent défenseur, il eut
alors mille brillantes qualités, désir, pas-
sion et courage, qui auraient pu le pous-
ser vers la civilisation ; mais ces qualités
disparaissaient avec la ferveur du zèle qui
les avaient développées.
La Russie est un pays de serfs et d'em-
ployés; serf on naît, serf on meurt; le
joug est un besoin pour cette nation, qui
— 38 -
aime le despotisme et rend responsable
son gouvernement de tous ses défauts.
Le Russe est très sédentaire, son climat
et ses moeurs, ainsi qu'on l'a vu, lui enfont
une loi. Il est constamment couché, de là
vient encore son indolence ; s'il sort,
c'est en voiture.
Un véhicule est de toute nécessité, et
c'est un plaisir que chaque famille se
donne; le bon marché des chevaux et des
fourrages en rend l'acquisition et l'entre-
tien très faciles ; aussi c'est innombrable
la quantité des équipages que l'on rencon-
tre tant dans les villes que dans les cam-
pagnes.
Le principal véhicule est le kibitka
ou traîneau, des milliers stationnent
sur les places publiques, et pour des
prix très-modiques, on fait des courses
très-longues.
Le hibitka ou traîneau se compose
d'une longue planche couverte d'un cous-
sin, posée sur des ressorts portés par
quatre roues à fleur de terre. De gran-
des ailes flanquées garnissent ces roues, et
par ce moyen on est garanti de la boue,
et un petit siége se trouve sur le devant
pour le cocher.
Les maisons sont en général mal en-
tretenues, elles contiennent juste le né-
— 39 —
cessaire; les objets de luxe y sont assez
rares. Mais les domestiques y sont telle-
ment nombreux que le service en devient
incommode.
La nourriture est fort indigeste ; elle
se compose d'aliments très confortables
tels que pâtisserie et gâteaux. Ainsi il se
consomme plus de vin de Champagne en
Russie qu'il ne s'en récolte en France. Ce
vin y coûte pourtant le double de ce qu'il
se vend à Paris; le fisc russe s'en adjuge
un verre chaque fois que le particulier en
boit un.
Les seuls vins de France qui se consom-
ment en Russie sont le Champagne et le
bordeaux , et plusieurs autres vins de
Crimée qui pourraient rivaliser si les pro-
priétaires savaient les utiliser.
Cependant l'usage des vins n'est pas
très fréquent, les classes moyennes et le
peuple préfèrent l'eau de-vie fabriquée
avec les plantes du pays.
Après cette boisson favorite est le thé;
il s'en consomme plus à St-Petersbourg
qu'à Paris et à Londres.
Les Russes fument beaucoup, leur tabac
est délicieux et à très bon marché atten-
du qu'il n'est frappé d'aucun impôt.
Aussi voit-on des jeunes gens qui occu-
pent leurs serfs à bourrer leurs pipes.
— 40 —
Si vous allez dans une maison, la pre-
mière chose qu'on vous présente, c'est
une pipe allumée, ou l'on vous invite à
faire un whist ou une préférence, jeux fa-
voris, qui ont remplacé le pharaon et le
lansquenet, et auxquels les employés ont
acquis une grande supériorité.
L'argent, comme nous l'avons dit, est
très aimé par les classes moyennes, et
les marchands se privent de tous les
plaisirs de la vie pour entasser et faire des
fortunes colossales.
Les nobles au contraire font des dépen-
ses folles, leurs richesses bien souvent n'y
suffisent pas, ils font des dettes ; du reste,
c'est le bon genre en Russie, de ne pas
les payer et de faire aller ses créanciers,
qui ne parviennent à rentrer dans leurs
fonds qu'à l'époque du mariage ou de l'a-
vancement au service de leurs débiteurs.
Ces dépenses folles des villes obligent
très-souvent beaucoup de familles à se re-
tirer dans leurs terres, et les plus sages,
qui exécutent à temps cette retraite, par-
viennent, par l'économie et les privations,
à réparer les brèches de leur fortune.
Cette vie devient pour eux très mono-
tone et très insipide, l'hiver surtout, qui
est insupportable à la campagne. Les pro-
priétés sont très dispersées et leurs maî-
— 41 —
tres ne se voient que rarement ; aussi ce
sont souvent des visites d'un mois qu'ils se
font entr'eux ; et c'est alors qu'ils organis-
sent de grandes parties de pêche ou de
chasse.
Les rivières et les lacs sont très poisson-
neux en Russie, ils renferment différentes
espèces de poissons, dont plusieurs sont
rares, et quelques-unes même inconnues
au reste de l'Europe.
Pour avoir une idée de la pêche en Rus-
sie, il faut songer à l'immense qualité de
colle de poisson et de caviar que l'on ex-
porte , et à la grande consommation qui
doit avoir lieu dans un pays où l'on fait
maigre au moins la moitié de l'année. Il y
a deux sortes de pêches remarquables,
celles qui se fait dans le Volga, dans le lit
même duquel on pratique de vastes cham-
bres qui occupent toute la largeur du
fleuve, et n'offrent pour y entrer qu'un dé-
filé assez étroit. Le poisson, de cette ma-
nière se pêche par milliers : c'est la pêche
importante. Il y a en hiver, une autre assez
singulière : les pêcheurs se rassemblent en
grand nombre, et pratiquent dans la glace,
de distance en distance, une assez grande
quantité de trous ; ils se divisent ensuite
en troupes de trente ou quarante personnes
chacune, et les trous sont tirés au sort ;
2.
— 42 —
alors chaque troupe pêche dans le trou
qui lui est échu. Les mers qui baignent
la Russie ne sont pas , à beaucoup près ,
aussi abondantes en poissons que les ri-
vières.
Le gibier de toute sorte se trouve en
abondance dans toutes les contrées de la
Russie, et il n'est pas un de ses habitants
qui ne pousse cette passion jusqu'à l'ex-
cès.
Le coq de bruyère est le principal
gibier; il meurt où il est né ; on le chasse
dans toutes les saisons.
En hiver on construit une cabane avec
des branches, on met à la portée du fu-
sil des coqs empaillés qui servent à at-
tirer les autres.
La chasse à l'ours est aussi divertis-
sante que dangeureuse ; mais les moeurs
de cet animal y sont très bien connues.
Il est très friand de framboises, souvent
on en rencontre face à face dans les jar-
dins.
Aujourd'hui les paysans , comme ceux
des Basses-Pyrénées, l'affrontent hardi-
ment, armés d'un couteau-poignard et le
laissent tranquillement poser ses deux
pattes sur leurs épaules, c'est dans cette
position qu'ils lui plongent plus facilement
cette arme dans le ventre.
— 43 —
L'ours blessé, est l'animal le plus dan-
gereux que je connaisse ; la rage révèle
alors en lui toutes ses forces, il brise tout
ce qu'il rencontre; malheur à l'homme
qu'il peut atteindre, après l'avoir ren-
versé, il lui ouvre la tête; le seul moyen
d'éviter cette mort certaine, c'est de se
coucher devant lui, de se prendre la tête
entre les deux mains et de faire le mort.
Le faisan vulgaire, la perdrix rouge,
la perdrix grise et la perdrix blanche se
trouvent dans toutes les parties de la
Russie, ainsi que le lièvre et le renard,
qui sont aussi nombreux que le lapin et
le chevreuil. La gélinotte s'y trouve à
grande profusion, et la bécasse y est très
répandue dans toutes ses variétés ; aussi
c'est le pays qu'elle préfère à tous ceux
de l'Europe.
Les loups sont très communs et se met-
tent en bandes pour attaquer, soit dans
les steppes, soit dans les campagnes, tant
les hommes que les animaux ; ils sont si
nombreux et si affamés qu'ils se dévorent
même entre eux.
Voici ce que raconte M. Ladimir de ces
bandes efflanquées et sanguinaires:
« Au mois de juillet de l'année dernière,
un paysan russe se trouvait de l'autre côté du
Pruth avec sa femme et ses quatre enfants.
_ 44 —
Un troupeau de loups leur donna la chasse;
malgré la vitesse des chevaux, il devenait
impossible d'échapper à leur attaque. Pour
les arrêter, le paysan leur jeta successi-
vement ses quatre enfants l'un après l'au-
tre. Grâce à ce barbare sacrifice, le pay-
san et sa femme purent gagner le village
le plus voisin. La mère dénonça sur-le-
champ son mari aux autorités. L'affaire
vient d'être jugée et le paysan a été ac-
quitté. »
Voici une histoire plus terrible :
Un paysan, employé comme intendant
(oupravitel) au service d'un boyard, il était
au moment d'épouser une jeune paysanne.
Le jour du mariage, de grand matin, la
mère partit pour aller chercher sa fille ,
demeurant, à six lieues de là, chez une de
ses tantes. Cette distance n'est rien en
Russie, où les traîneaux volent sur la neige
solidifiée. Par une fatale imprudence, la
mère amena ses deux enfants, un jeune
garçon de cinq à six ans, une petite fille
encore à la mamelle. Le voyage commença
heureusement. Les loups n'approchèrent
pas du traîneau, qu'emportait un cheval
vigoureux. Mais au retour
Comme un assez grand nombre de ses
compatriotes, le paysan était doué de la
faculté télescopique dite seconde vue. Il tra-
— 45 —
vaillait paisiblement. Tout à coup il tres-
saille. Son regard devient fixe, et acquiert
la translucidité. Devant lui se montre une
plaine unie et blanche. Un point noir pa-
rait à l'horizon : ce point grossit, s'avan-
ce .... c'est un traîneau. Dans le traîneau
est une femme avec deux enfants et une
charmante fille. La jeune fille est Olga, la
fiancée du paysan. Il la contemple, et la
voit pâlir. Il regarde la mère; elle a la
terreur sur la figure. Sa bouche est ou-
verte comme si elle jetait des cris Le pay-
san concentre son attention ; il voit, hor-
reur! une bande de loups maigres, affa-
més, la langue pendante, les yeux en feu.
Ils poursuivent le traîneau, sautant, se
culbutant, se dépassant comme s'ils lut-
taient de vitesse. Le cheval noir, le poil
hérissé, la crinière droite, les naseaux fu-
mants, le poitrail couvert de flocons d'é-
cume, fuit comme le vent. Les loups ga-
gnent du terrain ; sous leurs pattes vole
la neige; sans cesse augmente leur nom-
bre; ils touchent au traîneau ; leur haleine
brûle les enfants. Un instant de plus... mais
la mère leur a jeté la petite fille Les
loups s'arrêtent haletants; un trou se fait
dans la neige, qui rougit. Les loups re-
partent plus avides, la gueule teinte de
sang. Leurs pattes se posent sur le traî-
— 46 —
neau. Le lâche amour de la vie étouffe la
voix de la nature... la mère jette son se-
cond enfant.
Le douloureux sacrifice est inutile en-
core. Éperdue, la mère pousse sa fille, la
belle fiancée du paysan. Cette proie arrête
plus longtemps les loups. Mordu au flanc,
le cheval redouble de vitesse, et sort enfin
de la steppe.
Bientôt un traîneau à moitié brisé se
lance dans la cour de la ferme. Le cheval
s'abat et expire. Le paysan était là, de-
bout, près d'un billot de bois, une hache
à la main. Quand parut la malheureuse
femme, il lui dit : J'ai vu ! et il lui montra
le billot. Elle y plaça doucement la tête ,
qu'il abattit d'un coup.
Ce paysan a été aussi acquité par les juges.
C'est pendant l'hiver que l'on fait la
chasse au loup. Les Russes ne vont point
à la tête d'une meute déclarer la guerre à
l'animal, et le forcer dans ses forêts ; il y
aurait trop de danger pour leurs chiens et
pour eux ; car le nombre des loups ne tar-
derait pas à surpasser celui des chiens.
Cinq ou six chasseurs se réunissent dans
un traîneau, et se munissent d'un cochon
de lait qu'ils mettent dans un sac attaché à
une longue corde. Arrivés à la forêt, ils
jettent hors du traîneau le sac qui renfer-
— 47 —
me le cochon ; et, lâchant toute la lon-
gueur de la corde, ils le tirent ainsi en al-
lant contre le vent, les loups, attirés par
les cris du cochon dont ils ne sont pas
moins friands que du mouton, se montrent
pour saisir la proie, et alors les chasseurs
les tuent. Les loups sont très affamés, on
les trouve toujours en nombreuse compa-
gnie, les chasseurs ont grand soin d'avoir
plusieurs fusils en réserve pour leur tenir
tête, et pouvoir faire un feu roulant en cas
d'attaque. Les meilleures fourrures de peau
de loup et les plus chères sont celles de
couleur grisâtre et les noires, dont les poils
qui couvrent l'épine du dos sont blancs à
l'extrémité.
On trouve en Russie toutes les espèces
de renards connus, fauves, bleus, blancs,
noirs ; les fourrures de ces derniers sont
les plus rares et les plus précieuses. L'ex-
trémité des poils qui couvrent le dos et les
côtés, est d'un blanc gris. Il y a de ces peaux
qui se paient jusqu'à quinze cents et seize
cents francs. Après cette espèce de renard
viennent l'hermine, l'écureil de Sibérie et
la martre zibeline, remarquables par la
beauté de leurs dépouilles.
Les habitants de la Russie forment trois
classes bien distinctes :
1° La noblesse ;
— 48 —
2° Le peuple ou la bourgeoisie ;
3° Et les serfs.
Le lecteur trouvera des choses très cu-
rieuses dans la description de ces trois
classes. Comme la noblesse est toute-puis-
sante dans cet empire, nous allons com-
mencer par elle et la montrer telle qu'elle
est, avec toutes ses grandeurs et ses
vices.
LA NOBLESSE.
La noblesse peut encore se diviser en
deux classes : la noblesse héréditaire et
la noblesse personnelle.
La noblesse héréditaire a le grade d'of-
cier dans l'armée, et dans le civil a rang
à la huitième classe, qui équivaut à celui
de major.
Ces officiers, en passant au service ci-
vil avec un grade inférieur, conservent
néanmoins leurs droits de naissance.
Cette noblesse se divise en six degrés :
1° Les nobles avec titre de prince, de
comte et de baron ;
2° Les familles anciennement nobles;
3° Les nobles militaires ;
4° Les nobles de la huitième classe;
_ 49 —
5° Les nobles de la création impériale ;
6° Et les nobles étrangers.
La noblesse personnelle a rang inférieur
à la huitième classe, l'Empereur a le droit
de l'y élever.
Les droits de la noblesse, a dit autrefois
un célèbre professeur russe qui aurait pu
devenir un fameux écrivain, aussi bien
qu'il est devenu un haut fonctionnaire et
très distingué, sont des droits illimités,
qui lui donnent la faculté d'entrer au ser-
vice et de le quitter et d'aller à l'étranger
si c'est son bon plaisir et si on lui donne
un passeport, ou d'acheter des biens fonds
s'il a de l'argent.
Ces droits sont les mêmes pour les des-
cendants des premières familles anoblis
par la race comme pour le dernier par-
venu.
Tout noble russe, disons-nous, a la fa-
culté d'entrer au service militaire ou au
service public, sans pouvoir y être forcé,
à moins que ce soit la volonté de l'Empe-
reur, comme aussi il est libre d'entrer
dans ses terres ou de voyager à l'étranger
et d'y prendre du service avec l'autorisa-
tion du gouvernement; mais il est alors
obligé de rentrer dans le pays au premier
appel et sans délai, à peine de voir toute
sa fortune confisquée au profit de l'État.
— 50 —
S'il préfère le service militaire, il doit
faire abnégation de toute individualité et
de toute indépendance, se munir de pa-
tience, d'indifférence et d'insensibilité,
et ne compter sur les grades supérieurs
qu'à force de persévérance. Il doit tou-
jours flatter, toujours plier, tout entendre
et ne rien dire.
Les no! les qui voyagent à l'étranger
sont les mécontents et les plus riches, qui
viennent chercher des distractions dans
les plaisirs.
Ces voyages luxueux sont des voyages
d'économie , ce qui n'empêche pas l'Em-
pereur de faire tous ses efforts pour em-
pêcher l'excursion de ses sujets.
Mais la noblesse russe a toujours été
séduite par les voyages, et l'émigration
devient un sujet tout à fait systéma-
tique.
Ceux qui thésaurisent, soit par de
grandes privations ou par la retraite dans
leurs terres, viennent dépenser largement
à l'étranger toutes ces grandes économies,
et ne rentrent pas dans leur pays tant qu'ils
n'ont pas épuisé jusqu'à la dernière res-
source
La durée des passeports est de cinq ans
pour le noble de première classe et trois
ans pour celui de seconde classe.
— 51 —
Sous Catherine, l'émigration était to-
lérée moyennant une forte remise sur les
biens exportés.
L'empereur Alexandre rendit, en 1810,
un ukase qui assimile l'émigration à la
trahison et fixe, ainsi qu'on l'a vu ci-
dessus , au terme de cinq ans et de trois
ans la résidence à l'étranger avec l'auto-
risation du gouvernement qui impose les
passeports d'un fort tribut et en soumet
la délivrance à des embarras de toute es-
pèce.
La manie des voyages est plus forte
chez les courtisans que leur amour pour
le tzar. Le grand-duc Constantin disait lui-
même : Si j'étais simplement général, je
ne manquerais pas un seul bal de l'O-
péra. «
Ce prince, qui ne connaît pas Paris,
a un amour passionné pour ces fameux
bals, qui ont tant de retentissement dans
toutes les cours d'Europe.
La noblesse russe est exempte d'impôts
personnels et de recrutement. Ses châ-
teaux et ses palais ne peuvent être occupés
militairement.
Tout noble retiré du service a le droit
d'en porter l'uniforme, pourvu qu'il en
prévienne son gouvernement.
Toute peine corporelle, avant et après
— 52 —
jugement, ne peut être infligée à un no-
ble, qui ne peut y être soumis que pour
un fait postérieur à celui qui l'a privé de
ses titres de noblesse. Il ne peut non plus
être privé de la vie, de l'honneur et de
ses biens, sans avoir été jugé par une cour
composée de nobles de première classe
et dont la sentence doit être confirmée,
à peine de nullité, par l'Empereur.
Les crimes qui entraînent la perte des
titres de noblesse sont la trahison, le vol
et l'assassinat.
La noblesse a également le droit de faire
toute sorte de commerce, pourvu qu'elle
se conforme aux lois du royaume et se
fasse inscrire sur la guilde. Avec cette
seule formalité, elle peut établir dans tou-
tes ses propriétés et dans la ville toute es-
pèce de fabriques et d'industries qu'elle
jugera à propos.
Toutes fabriques, usines, châteaux,
palais ou biens fonds sont acquis avec des
serfs, qui forment le cheptel de l'exploita-
tion et qu'on ne peut acquérir que de
cette manière, attendu que les lois du
pays, considérant les serfs comme des ins-
truments de travail sans lesquels on ne
pourrait rien produire, défendent expres-
sément et à peine d'amendes très considé-

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