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La Russie rouge

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555 pages

Un poète persan a dit, en parlant de la Russie : L’année entière n’y est qu’un hiver sans fin, neuf mois blanc et trois mois vert. Cela peut être vrai pour les régions forestières du Nord ; mais les pays du Don, du Volga, de l’Oural sont plus favorisés. En avril a lieu la fonte des neiges. Alors, à travers la steppe légèrement ondulée de basses collines, naissent et se frayent un passage mille ruisseaux rapides et bruyants ; les torrents creusent les ravins ; les étangs débordent et se purifient ; de la terre redevenue molle et brune se dégage une buée tiède que l’air vif fouette et déchire.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Victor Tissot, Constant Améro

La Russie rouge

Roman contemporain

PREMIÈRE PARTIE

LA PRINCESSE PLATITZINE

I

UNE NAÏADE ET UN GENDARME

Un poète persan a dit, en parlant de la Russie : L’année entière n’y est qu’un hiver sans fin, neuf mois blanc et trois mois vert. Cela peut être vrai pour les régions forestières du Nord ; mais les pays du Don, du Volga, de l’Oural sont plus favorisés. En avril a lieu la fonte des neiges. Alors, à travers la steppe légèrement ondulée de basses collines, naissent et se frayent un passage mille ruisseaux rapides et bruyants ; les torrents creusent les ravins ; les étangs débordent et se purifient ; de la terre redevenue molle et brune se dégage une buée tiède que l’air vif fouette et déchire. Le soleil attire à lui les légères nuées répandues à la surface du sol, et, glissant aù travers des masses vaporeuses, il miroite partout et change en diamant chaque gouttelette d’eau.

Alors les paysans passent le seuil de leurs maisons de bois et regardent en haut ce bleu du ciel, depuis bien des mois disparu. Leurs yeux, longtemps fatigués par la blancheur des neiges hivernales ; supportent mal l’éclat de cette lumière intense. Mais la joie leur arrivé avec la chaleur. C’est le moment de faire sauter en l’air l’épais bonnet fourré, de se débarrasser du vêtement de peau de mouton, et de s’en aller en manches de chemise voir un peu sous le hangar ce que sont devenues la charrue et la herse, — car la saison agricole va s’ouvrir. Ils pensent au proverbe russe : L’automne donne les cartes, le printemps joue le jeu.

Pour les paysans d’Ivanofka1 le printemps ne commence en réalité que lorsqu’ils ont vu leur verte fée des eaux, leur « roussalka » comme ils l’appellent, prendre possession de l’étang situé dans la propriété seigneuriale des Ivanoff. Cette fée n’est pas un produit de leur imagination ; il s’agit très réellement d’une jeune fille appartenant à la plus noble famille de la contrée.

  •  — Pères, l’hiver est enfin à bas, dit un beau jour de mai un paysan qui parcourt d’un pas allègre la rue principale du village, s’adressant aux vieillards barbus venus sur leur porte la pipe à la bouche, pour étirer au soleil leurs membres engourdis ;

Et il accompagne ces mots d’un clignement d’œil significatif, indiquant l’étang creusé sur la gauche, dans un fond vert, derrière le rideau de sapins qui séparé le village de la demeure assez vaste des Ivanoff. Les bons vieux comprennent et sourient d’un air entendu.

  •  — Çà ! murmure l’un, le printemps serait-il arrivé ?

Et le voisin d’en face de répondre : — Il faut bien que cela soit, puisque notre demoiselle en a décidé ainsi !

Cette année-là, sur ces rumeurs, quelques fillettes en longues chemises de lin, retenues à la taille par une ceinturé ; cheveux flottants et ébouriffés, firent en courant le tour des maisonnettes de bois, du côté où le village est bâti sur les champs, séparé par une large rue boueuse de la partie bâtie au bord du Volga. Timidement elles regardèrent de loin.

Au milieu d’une prairie grasse, herbeuse, coupée de ruisseaux et ravinée à l’endroit où elle confinait au bois de l’ancien domaine, dormait un étang, au contour ovale brisé par de nombreuses échancrures : A son extrémité la plus large, croissait une oseraie, Des aulnes, des saules et un massif de lilas le bordaient de tous côtés ; laissant voir dans des échappées lumineuses des pelouses soyeuses, incessamment rajeunies par la faux des jardiniers et bigarrées de russules aux petits chaperons multicolores. Çà et là, s’y élevaient très haut des peupliers argentés ; l’été ; l’émeraude des pelouses s’étoilait avec profusion de coupes d’or du glaucome et de la grande chélidoine. La brèche du ravin qui alimentait d’eau courante l’étang, disparaissait entièrement, cachée sous un fourré inextricable de sureaux, de chèvrefeuilles, de prunelliers et de noisetiers, avec un soubassement de livèches et de fougères : D’épaisses jonchaies faisaient, au milieu de ce lac en miniature, des îlots d’une végétation robuste : Aux alentours de cet accident de paysage, fait pour l’enchantement des regards, tout jaillissait avec force de la terre humide et molle. Les rameaux chargés de sève éclataient en jeunes pousses d’un vert tendre et lustré ; et tandis que, déjà, les merles sifflaient joyeusement au soleil, et que les coucous jetaient leur cri, deux cygnes blancs et Un cygne noir égayaient de leurs ébats la nappe des eaux, dans le miroir rayé desquelles se reflétaient les arbres et les buissons de la rive.

Lorsque la demoiselle apparut au bord de l’étang, les paysans du village détournèrent discrètement la tête, craignant de la gêner dans ses amusements. Mais « la demoiselle », — une toute jeune fille, n’était nullement timide. A la voir souriante et presque nue au bord de l’étang, aussi peu embarrassée que dans une salle de bain, on en pouvait bien juger. Là, au milieu des roseaux, debout sur une pierre qu’elle piétinait de ses pieds mignons, polis comme de l’ivoire, elle n’avait sur son corps qu’une courte tunique de laine légère, rayée de vert et de blanc ; ses cheveux blonds tombaient déroulés sur ses épaules, formant de grosses boucles. Elle était blanche, bien faite, potelée, avec des fossettes creusées partout dans sa chair rose que la brise printanière ne bleuissait pas.

Ses yeux vert de mer respiraient l’ivresse, de ce moment de liberté. Elle agitait sa jolie tête gracieuse et mutine, décélant l’expression d’une volonté indomptable.

De sa main elle fit un signe, et une masse brune s’agita, faisant bruire l’eau à l’autre bord de l’étang.

Cette masse animée s’avança lentement vers elle, en nageant. C’était le baigneur de mademoiselle Irina : un affreux moujik se prêtant à tous ses caprices d’enfant gâté avec la docilité d’un gros chien.

En ce moment les cygnes blancs se dirigèrent vers la jeune fille, laissant derrière eux un double sillon dans l’eau moirée. Ils prirent pied, et, de leurs larges ailes humides, se mirent à frôler et à battre son corps charmant. Irina les écarta des mains, éprouvant quelque peine à se débarrasser d’eux, et elle appela de nouveau son baigneur, — cette fois avec une nuance d’impatience.

  •  — Plus vite, Apollon ! cria la séduisante ondine. Plus vite !

Apollon multipliait ses brassées... Il approche ; il dégage sa tête noire et barbue des herbes aquatiques qu’il a poussées devant lui. Apollon est un Cosaque de la laide espèce, à face de Kalmouck. Ses prunelles d’un noir de charbon remplissent presque un œil dont le blanc est strié de sang ; sa bouche lippue est entourée d’une barbe forte et rude, de longs cheveux se partagent sur son front et descendent derrière des oreilles duvetées, minces et longues, à travers lesquelles se joue la lumière. De son nez épaté, aux narines largement ouvertes, sort un souffle bruyant qui fait écumer l’eau vaseuse. Sa peau huileuse n’est même pas mouillée. Il montre une poitrine carrée et velue, des épaules taillées à angles droits, des bras nus musculeux et luisants, aux biceps énormes ; ses flancs ceints d’une serpillière incolore sont rebondis comme le ventre d’une baleine.

Parvenu près de la pierre plate, sur laquelle se tenait la demoiselle à lui confiée, le monstre aquatique sourit à sa manière, — de toutes ses dents et de ses yeux injectés de bile ; — et il demeura dans l’attente des ordres de sa jeune maîtresse.

  •  — Apollon, dit celle-ci, l’eau est-elle froide ou chaude ?

Sa voix avait un timbre cristallin.

  •  — Irina-Séménovna, l’eau est comme vous l’ordonnez, répondit le moujik, — épuisé, à court d’haleine, mais demeurant bon courtisan.
  •  — Elle est tiède, alors ?
  •  — Tiède.

Mademoiselle Irina, — ou Irène, si l’on préfère, — se pencha vers un jonc, moins souple que son corps souple ; l’arracha d’un mouvement rapide, et, fouettant la croupe du moujik avec ce stik improvisé pour une course d’un nouveau genre, elle s’élança sur les reins du nageur et s’y maintint un instant debout, en parfait équilibre.

  •  — Pfou ! exclama Apollon, très fier, relevant la tête au-dessus de l’eau autant que cela lui était possible. Et il cracha avec force devant lui, comme si quelque démon fût venu le tenter, en s’introduisant chez lui par la gorge.
  •  — Aï da ! aï da ! phrr ! fit à son tour Irina en se laissant glisser le long des flancs de son baigneur.

Celui-ci ne sourcilla point à ce brusque contact. Il détourna légèrement la tête, et voyant la jeune fille commodément assise sur lui, les deux genoux à fleur d’eau, il fit volte-face, se préparant à sortir des touffes encombrantes de roseaux et à gagner le milieu de l’étang, où de larges feuilles vertes s’épanouissaient au bout des tiges qui, du fond de l’eau, venaient chercher l’air et la lumière. Un coup de talon qu’il se sentit appliquer sous le ventre stimula l’activité du serviteur obéissant. Il frappa l’eau de ses pieds et de ses mains, soufflant bruyamment, ou plutôt reniflant comme un cheval marin, renâclant comme un hippopotame.

Mademoiselle Irina riait, se démenait, exécutait des mouvements de haute école qui la faisaient passer du flanc gauche au flanc droit de sa monture. La houssine de jonc ne restait pas inutile entre ses mains. Elle frappait Apollon tantôt sur les épaules, tantôt sur la croupe, se faisant un jeu de le cingler bien fort,

  •  — Vaï ! vaï ! finissez, Irina-Séménovna ! là ! là ! finissez ! cria enfin le moujik.
  •  — Tu frappais plus rudement que cela dans le bon temps ! répliqua Irène.
  •  — Oui, dans le bon temps..., répéta Apollon, à qui le souvenir du bon temps fit oublier un moment les coups de houssine.

Nous devons dire qu’Apollon qui actuellement était âgé d’une quarantaine d’années, avait occupé dans la maison des Ivanoff l’office de fouetteur en titre de la nombreuse domesticité et des gens du village, jusqu’à l’abolition du servage, — qui date, comme on le sait, de 1861. Depuis lors, son bras était demeuré inactif, et cela bien malgré lui ; et ce n’était pas la faute non plus de Matréna-Pétrovna, la tante d’Irina, vieille demoiselle entêtée, seule survivante des Ivanoff, — avec sa nièce Irina et son neveu Fédor, — et qui passait sa vie à contester la validité de l’émancipation des serfs russes en général, et en particulier de ceux du gouvernement de Samara et des anciennes propriétés de la famille.

Apollon avait atteint le milieu de l’étang, lorsque Irina eut l’idée folle de le mettre tout à fait à sa discrétion à l’aide d’une tige de plante. Elle en cueillit une qui nageait sur l’eau et la lui passa autour du cou, autour de la tête, — bride et couronne tout à la fois, — avec ses feuilles lustrées et ses fleurs jaunes qui s’aplatissaient comme des gourmettes dorées sur les tempes du Cosaque.

Rien n’était comique comme la figure de l’ancien exécuteur, des hautes et basses œuvres des Ivanoff, ainsi affublé. Un souvenir mythologique traversa sans doute alors le cerveau de la petite espiègle, et aussitôt, transformant par la pensée le Cosaque en Jupiter ravisseur d’Europe, elle se coucha sur le dos de sa victime dans une attitude étudiée de tableau vivant, un pied battant l’eau, l’autre pied replié avec grâce sous la jambe. Elle se tint de la sorte, accoudée sur l’épaule du moujik, la tête renversée en arrière, ses blonds cheveux s’emmêlant aux crins reluisants de son singulier coursier. A moitié pâmée, « Europe » levait un bras en l’air- en signe de désespoir... la bouche ouverte comme pour crier.

Apollon, devinant un petit manège, une fantaisie nouvelle ralentissait son allure dans la crainte de laisser glisser dans l’eau sa jeune maîtresse ; mais il mâchait énergiquement les entraves dont elle l’avait embarrassé ; il les mordillait avec fureur, résolu à s’en délivrer.

« Jupiter » continuait malgré tout d’enlever la blonde Europe avec un grand succès, lorsque tout à coup des battements de mains énergiques, des rires ironiques et bruyants, des approbations de la voix se firent entendre du côté de l’oseraie. Irina, surprise, distingua d’abord la voix de sa tante ; mais à cette voix s’en mêlait une autre qu’elle reconnaissait aussi avec terreur, — une voix d’homme ! On l’encourageait, on l’applaudissait en italien, — comme au théâtre, il est vrai ; — mais Irina eût voulu pour beaucoup pouvoir se cacher impunément au fond de l’eau, ainsi qu’une roussalka véritable.

Saisie de vertige, perdant tout à fait son peu de raison, la naïade enfourcha vivement son ravisseur, pressant de ses jambes fines les flancs robustes du nageur, l’excitant de ses cris, frappant sur lui avec le jonc flexible qu’elle avait gardé à la main. Le moujik hurlait de douleur, faisait des demi-plongeons comme s’il voulait se décharger de son fardeau, — mais il s’en serait bien gardé. Son dévouement avait résisté à bien d’autres épreuves ! Du reste, il avait compris l’émotion d’Irina et son désir de se dérober par une prompte fuite : il se dirigea vers les roseaux du côté opposé à celui d’où étaient partis les applaudissements et les rires qui avaient effrayé la jeune fille.

En un instant il l’eut mise hors de tous les regards. Il la déposa parmi les ajoncs et les plantes aquatiques, dans une étroite échancrure de l’étang.

  •  — Ah ! merci, mon brave Apollon ! s’écria-t-elle.

Et elle sauta à terre, en poussant un soupir de soulagement. Le moujik demeurait accroupi dans l’eau jusqu’aux reins, la regardant d’un œil stupide, et secouant bruyamment sa poitrine velue afin de reprendre sa respiration. Autour de son corps, la vase, fouillée par ses genoux, montait en nuage, lui faisant une ceinture pudique.

  •  — Et maintenant, ajouta la jeune fille, traverse encore une fois l’étang ; va reprendre tes habits, et cours dire à Akoulina qu’elle m’apporte ici même mes vêtements. J’attendrai, mais dépêche-toi ; je suis mouillée ; j’ai froid...

Apollon frappait déjà l’eau de ses lourdes mains, en faisant des grâces de nageur, — c’était sa seule coquetterie. — Il allongeait droit devant lui un bras après l’autre, le passant au-dessus de sa tête en retournant alternativement le corps du côté où son bras s’abattait.

  •  — Tu t’assureras, lui cria Irina, si c’était le capitaine Glazdourine qui était avec ma tante, et tu me le feras dire par Akoulina. Ce gendarme me déplaisait déjà ; à présent, il me fera horreur !

La capricieuse Irina, affolée d’avoir été surprise en costume de bain par un officier de la police secrète du czar, ne considérait sans doute pas l’ancien serf Apollon comme un homme.

Il y avait cependant un autre témoin des ébats d’Irina.

Un homme, jeune encore, un étranger, vêtu comme une personne de la classe aisée, errait mystérieusement dans le parc au moment où la belle naïade se mettait à l’eau. Il s’était arrêté derrière un bouquet d’arbustes. Caché là, il avait suivi les amusements de la jeune fille, ne perdant rien de ses mouvements, mais sans montrer aucune curiosité.

Soucieux était le front de l’étranger, et pâle son visage ; son regard abattu s’allumait par moments d’un sombre feu. Ses poings se crispaient comme Sous l’empire d’une violente surexcitation nerveuse. Cet homme devait être sous le coup d’un grand malheur.

Lorsque Irina, alarmée par les applaudissements du capitaine-gendarme, dut chercher un refuge dans un endroit de l’étang où elle pouvait se dérober à la vue, ce témoinsecret de son divertissement se dissimula prudemment, et disparut bientôt à travers les massifs et les allées du parc.

Enfin, Akoulina arriva en courant, soufflant de ses joues rondes comme des pommes colorées. Elle confirma à sa maîtresse ce que celle-ci avait craint.

Irina passa ses vêtements, et, courroucée, prit le chemin de l’habitation, suivie de sa femme de chambre. Il - ne resta du côté de l’étang que la tante, de la demoiselle et le capitaine Glazdourine.

Le capitaine-gendarme Trifon Glazdourine ne riait pas toujours, n’applaudissait pas souvent. Il faisait, au contraire, profession d’être effrayant. Rarement on obtenait son approbation. Son ventre était gros, sa taille replète, mais son caractère était anguleux ; son visage rond, son teint vernissé, flamboyant, mais sa mine longue ; ses petits yeux noirs se dérobaient sous les plis de graisse dans la béatitude de l’épicurien, mais quand ils montraient leurs prunelles brûlantes, c’était pour terrifier ; sa bouche, faite pour manger, voulait mordre ; sa moustache crûment accusée, son menton rasé, ses cheveux coupés de près étaient une protestation contre toute liberté individuelle, si innocente qu’elle puisse être, dans un pays où cheveux et barbe sont un manifeste révolutionnaire ; enfin, sa taille courte de bonhomme semblait mesurée exprès pour permettre à son grand sabre de traîner bruyamment et d’inspirer le respect salutaire de l’autorité. En somme, homme pusillanime aux apparences délibérées et d’aplomb.

  •  — Matréna-Pétrovna, dit-il à la tante d’Irina, lorsque la séduisante naïade eut disparu à tous les regards, j’ai pourtant bien autre chose à faire qu’à repaître ma vue des agréments physiques de votre Irinouchka ! Ce n’est pas pour cela que j’ai fait ce matin trente verstes2 à franc étrier, de Kanadéi ici. Vous avez entendu dire récemment que le juge du district de Samara a été trouvé mort, assis sur sa chaise de cuir, dans son cabinet ?
  •  — Oui, dit Matréna. J’ai connu Wladimir Gloupachkino dans mon enfance, à cet âge heureux où je courais à la porte cochère demander le nom du premier passant venu pour savoir le nom de mon futur mari.
  •  — Eh bien, il paraît que la mort de Gloupachkine n’avait rien de naturel.
  •  — Que voulez-vous dire ?
  •  — J’ai lieu de croire... on a lieu de croire qu’il a été assassiné.
  • Mais personne n’en a rien su ?
  •  — Sans doute. La chose a été tenue très secrète.
  •  — Dieu tout-puissant, comme vous m’étonnez !
  •  — Attendez un peu, dit le capitaine qui se soulagea, suivant-son habitude, par un éternûment. A Kazan, il y a trois mois, pareil fait s’est produit. Là, c’est le « stanovoï »3 qu’on a relevé au petit jour sur le seuil de sa porte. Il ne lui restait plus que le souffle, et il est mort deux heures après, sans avoir recouvré la parole. On a prétendu qu’il avait dû se tuer en rentrant chez lui, au milieu de la nuit, en état d’ivresse. Croyez, ma douce amie, qu’il y a encore là un mystère sinistre.
  •  — Mon bon petit monsieur Trifon, vous voulez m’effrayer !
  •  — Autre fait plus singulier et plus rapproché encore. Il y a quinze jours, à Saratof, à l’heure du marché, le chef de la police en sortant de son cabinet a trouvé deux surveillants, dont les corps gisaient l’un sur l’autre, percés de coups de sabre. Le chef de la police a cru que ces deux hommes, vidant une querelle, s’étaient donné mutuellement la mort. Il a adressé un rapport dans ce sens au gouverneur, et les journaux ont annoncé le fait en se réglant sur ce rapport.
  •  — Eh bien, cela n’a rien d’impossible ? dit Matréna.
  •  — Matréna-Pétrovna ! s’écria le capitaine Glazdourine, je sais, — et beaucoup de gens savent, — que ce sont des nihilistes qui ont fait le coup.
  •  — Cela peut-il être vrai ! s’écria la vieille demoiselle.
  •  — La haute police, répondit Trifon Glazdourine,. se garda de faire connaître ces crimes dans la crainte d’effrayer. Je n’ai pas à apprécier l’efficacité dé cette mesure : tout ce que fait la Troisième section est bien fait. Mais les révolutionnaires eux-mêmes poussent maintenant l’audace jusqu’à revendiquer comme un titre de gloire ces odieux attentats.
  •  — On a donc fait des arrestations ? demanda Matréna.
  •  — Non. Leurs aveux nous sont connus par un petit journal imprimé clandestinement, et que reçoivent beaucoup de fonctionnaires de la chancellerie impériale. Par une faveur dont je suis plus alarmé que fier, chaque fois que cette feuille paraît, j’en trouve un exemplaire sous ma serviette, en me mettant à table, sans que j’aie pu découvrir quelle main l’introduit chez moi.
  •  — Ce journal vient donc vous trouver ainsi régulièrement jusqu’à Kanadéi ?
  •  — Non seulement à Kanadéi, mais partout où je suis dans mes tournées, chez mes amis... Les révolutionnaires ajoutent que leurs exécutions auront bientôt tant d’éclat, frapperont si haut, que la police ne pourra plus les dissimuler.
  •  — C’est tout simplement terrifiant, dit Matréna d’une voix éteinte.

Elle ajouta quelques secondes après :

  •  — J’avais toujours dit, Trifon, — Dieu me le pardonne ! — que le czar gâterait tout. Si ce que vous m’apprenez est vrai, il n’y a plus de sûreté pour personne ! J’en tremble. Quand on pense qu’autrefois rien né nous résistait !... Grâce aux verges d’Apollon et à son petit knout souverain, je gouvernais mon modeste empire avec autant d’autorité qu’une Catherine la Grande. Mais tout s’altère, tout enlaidit, tout se détraque. Plus d’autorité ! plus de respect ! Où est le temps où Ivanofka changeait de place chaque vingt ans selon la fantaisie de ses seigneurs ! Maintenant, ils bâtissent, ils bâtissent du côté du fleuve ; ils construisent des navires ; ils font du commerce ; on voit des bateaux à vapeur descendre le Volga jusqu’à Astrakan... C’est à cracher dessus !

Et la tante d’Irina cracha, en effet, d’un air dégoûté, ainsi que doit le faire tout bon Russe qui veut conjurer un maléfice. La vieille demoiselle était dépitée ; elle enrageait.

  •  — Le résultat le plus claire reprit Matréna-Pétrovna, c’est que nous sommes presque ruinés. Je puis bien vous le dire à vous qui êtes presque de la famille. Mon neveu, mon pauvre Fédor en a, je crois, perdu la raison, — car c’est la vie d’un fou qu’il mène à Moscou. Je m’épuise pour lui permettre de tenir son rang. Mais c’est en vain. Tout ce qui lui reste de biens est hypothéqué. Il est créancier du Lombard4. Avec cela, il donne, m’a-ton assuré, dans les idées nouvelles.
  •  — Votre neveu ? le cousin d’Irina ? s’écria le capitaine alarmé, — ou affectant de le paraître.
  •  — Oui, cher, mon neveu ! le cousin germain d’Irina, le fils d’un de mes frères défunts, le dernier homme enfin de la famille. Il n’est certes nullement capable d’aller aussi loin que ces abominables socialistes dont vous me parlez. Mais il se hasarde trop déjà, beaucoup trop. N’est-ce pas déplorable ?
  •  — En vérité ! fit le capitaine-gendarme d’un ton de compassion.

Et il éternua.

  •  — Heureusement, reprit la vieille demoiselle noble, que ce mauvais garnement aime la fille d’un vieux serviteur du czar, dévoué à sa politique et à ses intérêts, — qui sont ceux de notre classe. Le général Voronoff mettra Fédor à la raison.

Trifon Glazdourine fit un mouvement..

  •  — Le général Vorenoff ! s’écria-t-il ; Boris Voronoff ?
  •  — Lui-même.
  •  — Je vous plains.
  •  — Expliquez-vous ? Vous me faites mourir avec vos mines effarées.
  •  — Effarées ? Ai-je l’air d’être effaré ? répliqua le capitaine-gendarme avec une pointe de mauvaise humeur.
  •  — De grâce ! fit Matréna suppliante.
  •  — Eh bien, le général vient de mourir, dit le capitaine ; — subitement, ajouta-t-il d’un air sombre.
  •  — Lui ! mort ! dit la vieille demoiselle à qui la voix manqua. Comme le stanovoï de Kazan ?
  •  — Peut-être.
  •  — Comme le juge de Samara ?
  •  — Il est permis de le croire.
  •  — Comme les officiers de police de Saratoff ?
  •  — Oui, frappé comme eux par des mains inconnues. En ce qui concerne le général, j’ai su le fait hier au soir par le Journal de Saint-Pétersbourg, et j’allais vous apprendre cette mort et vous dire de quelle façon significative pour moi elle est annoncée, lorsque vous m’avez parlé de votre neveu. On a rapporté le général chez lui, mort, dans une voiture de place. Le cocher, après l’avoir remis au portier comme un paquet, a disparu sans demander le salaire et n’a pu être retrouvé par la police.

Matréna-Pétrovna demeurait atterrée par les singulières nouvelles que lui donnait son ami le capitaine, et qui avaient pour elle le caractère d’une révélation.

  •  — Comment se peut-il, dit-elle enfin, que mon neveu n’ait pas été le premier à me faire part de la perte d’un homme qu’il était déjà autorisé à appeler du nom de père ?
  •  — Le général était rude aux révolutionnaires, au rêveurs, aux réfractaires... insinua le capitaine.
  •  — Sans doute, mais encore ?
  •  — Et votre neveu a vu peut-être disparaître en lui, un adversaire, un ennemi....
  •  — Trifon-Nikanorovitch, vous jugez mal Fédor.
  •  — Par saint Nicolas, patron de toutes les Russies ! s’écria le capitaine, c’est peut-être que je vois tout d’un œil soupçonneux depuis quelque temps.
  •  — Vous n’avez pas toujours été ainsi, dit Matréna ; et il y avait dans ses paroles un accent de reproche.
  •  — C’est que ma confiance robuste d’autrefois m’a tout à fait abandonné. Croyez-moi, Matréna-Pétrovna, les temps sont changés, bien changés.

La vieille demoiselle, sur ces derniers mots, se reprit de plus belle à regretter le passé ; — ce temps où elle était jeune et où les institutions étaient vieillés et antiques.

Le capitaine-gendarme, lui, la laissait dire et demeurait absorbé. Puis quand elle eut fini de parler, et sans répondre à ses lamentations.

  •  — Matréna-Pétrovna, cria-t-il avec force, vous savez bien ces villages... hein ?... qui brûlaient... il y a quatre ans, il y a cinq ans ? Selon vous, qui donc avait allumé ces incendies ?
  •  — Eh quoi ? les réfractaires ? les dissidents ? les révolutionnaires ? dit Matréna en pâlissant.

De la tête le capitaine faisait des signes désolés qui, évidemment, signifiaient : Hélas ! oui !

  •  — Que Dieu soit leur juge ! dit Matréna avec abattement.

Et involontairement, elle se retourna pour voir si le feu n’était pas à l’habitation de famille.

Matréna-Petrovna était une femme de plus de cinquante ans, de taille moyenne, fluette, ayant conservé dans le célibat des mouvements et des manières de jeune fille. Malheureusement elle était bien laide ! Sa tête rappelait trop la coupe de la tête de la brebis ; et au-dessus de ce menton étroit et pointu, au-dessus de cette large bouche, de chaque côté de ce nez busqué, s’ouvraient deux yeux énormément grands, un peu égarés dans leur regard, mais qui eussent fait la beauté d’un ensemble moins ingrat. La tante d’Irina ne s’attirait point le respect du capitaine, dans un pays où les vieilles filles sont rares, où les femmes sont presque toujours mariées à vingt-cinq ans. Celles qui ne le sont pas ne manquent point de faire un pèlerinage lointain ou un voyage, de quelques années sur le continent et reparaissent ornées du titre de veuve.

Ils s’étaient mis à marcher, s’avançant au milieu d’une belle allée double de bouleaux plantés dans une prairie naturelle. Cette allée conduisait à la limite des anciennes terres seigneuriales. Ils avaient laissé l’étang et l’habitation derrière eux. Le village d’Ivanofka se découpait vigoureusement sur la droite, avec ses toits pointus et les quelques dômes luisants de son église.

Le capitaine dit alors à la vieille demoiselle qu’on se trouvait au plus fort de la fermentation. A l’en croire, la province de Samara tout entière était infestée. Aussi voulait-il demander son changement. Il écrirait à Piter5. Il n’était pas trop mal noté auprès du chef des gendarmes6. Il ferait aussi agir ses amis, et avant peu il quitterait le district.

  •  — Nous quitter ? s’écria Matréna alarmée. Ah ! si je n’ai pas sur vous, mon beau capitaine, l’autorité d’une femme honnête sur un galant homme, laissez-moi au moins vous rappeler qu’il y a entre nous des engagements très sérieux.

Matréna avait, on le voit, une tendance à chercher le bel air des choses, emmiévrant sa pensée, minaudant son geste, rajeunissant les vieilles manières en façons nouvelles, — sans les rendre plus acceptables.

  •  — Quant à ces engagements, lui répondit le capitaine-gendarme, je saurai les tenir. Fussé-je aux confins asiatiques. de la Russie, je viendrais un jour réclamer de vous l’accomplissement de votre promesse et vous demander à genoux l’adorable Irina !

Et il appuya son dire d’un éternûment sonore.

  •  — Ce que vous dites là me rassure un peu, répondit Matréna. Mais pourquoi voulez-vous quitter la province de Samara ? Il y a fort à faire ici, je le vois bien ; n’est-ce pas un beau théâtre pour votre activité ? On parlera de vous....

Le capitaine secoua la tête et fit des objections. Mironich et Volkovetz s’y étaient déjà usés, et de leur temps les coups de poignard n’étaient pas de la partie. Il y avait trop de fanatiques dans la région pour un capitaine-gendarme... et de bien minces profits : la police du district accaparait tous les pauvres petits bénéfices ; les popes et leurs diacres prenaient le reste. Il ne restait presque plus rien à glaner après tout ce monde.

Et puis une affaire désagréable entre toutes, préoccupait le capitaine-gendarme ; c’est ce qui survenait au monastère de Kislovo. Il avait les instructions les plus difficiles à remplir à l’égard des religieuses de ce couvent. Il devait les soutenir, les défendre contre leur évêque, à moins qu’elles-mêmes ne fissent leur soumission volontairement.. Non, vraiment, c’était à se donner au diable pour avoir raison de ces saintes femmes et de ces coquins de fanatiques.

  •  — Patientez un peu, Trifon-Nikanorovitch, Irina grandit... murmura Matréna, ses grâces se développent...
  •  — Absolument, répondit le capitaine employant une locution familière aux Russes en manière d’affirmation. Elle embellit chaque jour, la chose est sure, ajouta-t-il en caressant sa rude moustache.

Et il pensait à toutes les perfections physiques de la nièce de la vieille demoiselle, entrevues un moment auparavant.

  •  — Aujourd’hui restez avec nous, Trifon, reprit Matréna. Nous fêtons le printemps revenu, Irina sera, je l’espère, de bonne composition. Elle chantera.., elle nous jouera du piano... Vous avancerez vos affaires...
  •  — Ah ! mais je ne puis rester, répondit le capitaine, à, demi persuadé toutefois ; c’est bien là ce qui me fâche !
  •  — Cédez, capitaine ; allons, rendez-vous !
  •  — Rendez-vous ! Est-ce qu’un capitaine-gendarme doit se rendre ? Enfin je le veux bien pourtant ; mais à la condition que vous m’entendrez et que vous jugerez de tout ce qu’il me faut de dévouement à votre personne, pour vous obéir.
  •  — Je vous remercie, — et je vous écoute.

II

LA PRINCESSE OLGA

En ce moment, Akoulina vint dire à sa maîtresse qu’une dame, une grande dame, se trouvait « à la maison ». Elle arrivait de Moscou par le chemin de fer, qu’elle avait suivi jusqu’à Sysran1.

  •  — Est-ce que je la connais ? demanda Matréna. Qui est-elle ? Comme ces filles de service sont mal dressées, aujourd’hui ! Il fallait tout d’abord me dire le nom de cette dame. Parle donc, tête de bûche !

La rouge Akoulina trouva le moyen de rougir davantage encore, se troubla, regarda à la dérobée le capitaine-gendarme, et dit, d’une voix pleine d’émotion :

  •  — C’est la princesse Olga Platitzine, une belle dame, qui a de grands airs, beaucoup de bagages et une bien jolie toilette de voyage.