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La Rustaude

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« Un instant, messieurs, je vous prie, voici une lettre qu’il faut porter sur-le-champ chez l’adjoint, M. le maire étant absent. »

Et l’officier de douanes, qui prononçait ces paroles en débarquant de l’élégante patache sur laquelle il faisait ses tournées officielles, prit un papier dans la sacoche de cuir qu’il portait en bandoulière et jeta un coup d’œil circulaire sur les douaniers qui l’entouraient. Ils étaient là cinq beaux hommes, au front bruni, à la physionomie martiale.

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Zénaïde Fleuriot

La Rustaude

AVANT-PROPOS

Cette simple histoire est une poignée de ciment apportée à la digue que les esprits éclairés et les cœurs généreux dressent devant le torrent de l’émigration à l’intérieur.

Qui ne sait que cette émigration fatale dépeuple les campagnes sans profit pour les villes, et enlève à l’agriculture les bras nécessaires pour entasser dans les grandes cités une multitude d’êtres qui deviennent le jouet, l’embarras et parfois tes victimes d’une civilisation égoïste.

Depuis que la charité m’a placée en face de la misère des grandes villes, je n’ai pas cessé, de conseiller aux heureux habitants de la campagne de rester Sur leur sol et de n’aborder les grandes villes que lorsqu’ils seront assurés de sauvegarder ces trois biens, dont rien ne saurait remplacer l’absence, dont rien ne peut compenser la perte :

 — La santé, l’honneur et la foi.

CHAPITRE PREMIER

« Un instant, messieurs, je vous prie, voici une lettre qu’il faut porter sur-le-champ chez l’adjoint, M. le maire étant absent. »

Et l’officier de douanes, qui prononçait ces paroles en débarquant de l’élégante patache sur laquelle il faisait ses tournées officielles, prit un papier dans la sacoche de cuir qu’il portait en bandoulière et jeta un coup d’œil circulaire sur les douaniers qui l’entouraient. Ils étaient là cinq beaux hommes, au front bruni, à la physionomie martiale. Le regard du capitaine tomba sur le sixième, coiffé comme les autres d’un béret de drap, portant comme eux le grand collet bleu rabattu sur la blouse blanche ; mais la ressemblance s’arrêtait à l’uniforme, tant celui-là était chétif de taille et d’une physionomie beaucoup plus rusée que martiale.

« Vous n’avez ni femme ni enfants qui vous attendent, Poulard, dit l’officier avec un sourire, voulez-vous faire la commission, bien que vous ne connaissiez pas le chemin ?

 — Très volontiers, capitaine, répondit une voix grêle et perçante ».

D’un geste le capitaine congédia les grands douaniers, qui s’éloignèrent aussitôt par l’étroit sentier tracé le long de la grève, et se retournant vers M. Poulard il ajouta :

« La ferme du père Costanvec n’est pas loin d’ici, avec quelques indications vous y arriverez. Vous aller filer par ce sentier qui contourne la grande falaise ; un peu avant la jetée de l’Océan, avant même ce rocher qu’on appelle la Tête de Chien et qui vous a été signalé plus d’une fois en mer, vous verrez devant vous un village, au milieu du village une grande maison couverte en ardoises, c’est là.

 — Très bien, capitaine, dit le jeune homme en prenant la missive, je me retrouverai, soyez-en sûr.

 — Souhaitez le bonjour de ma part au vieux père Costanvec, et, s’il vous fait offrir un verre de cidre, acceptez, tout Parisien que vous soyez, c’est du meilleur cru de la paroisse. »

Le jeune douanier fit une grimacé dédaigneuse.

« Le meilleur des cidres, pour moi, ne vaut rien, capitaine, dit-il.

 — C’est que vous êtes encore un Parisien tout frais débarqué, Poulard, l’habitude n’est pas venue. Au reste, il y a autre chose que des fûts dans le cellier du père Michel. Bon voyage, vous me rapporterez la réponse ce soir. »

Sur ces paroles, le capitaine prit le chemin que ses hommes avaient suivi, et le jeune douanier celui qui lui avait été désigné.

Il marchait vite en fredonnant des refrains que l’écho des grèves scintillantes et paisibles eût été fort surpris de reproduire, s’il lui avait été donné de les reproduire d’une manière consciente. Du reste, le nom, la tournure et la physionomie du jeune homme révélaient qu’il posait un pied étranger sur ce sol. Ce n’était point un Breton, encore moins un fils de ces rivages. La légère couche de hâle qui s’étendait, bon gré mal gré, sur ses joues et sur son cou, n’avait pu donner à sa peau cette solide teinte bronzée qui est le signe distinctif des véritables hommes de mer ; son regard mobile et fugace n’avait aucune ressemblance avec le regard calme et franc des matelots de la douane, nés natifs de Kertaval ; sa tournure prétentieuse et sautillante, nul rapport avec leur démarche assurée.

Il marchait vite, chantonnant et sifflotant, laissant son regard errer vaguement devant lui. Arrivé. au bout de la falaise, placée comme une défense devant l’Océan, et assez bizarrement découpée pour mériter son nom de Tête de Chien, il se détourna vers les terres et aperçut dans un lointain rapproché le village que lui avait désigné le capitaine. Çà et là se voyaient des fermes isolées et des habitations rustiques ; mais le village, c’était évidemment ce groupe de maisons plus considérable, assez abrité contre le souffle impétueux de la mer pour que les arbres pussent y croître et même y grandir. Un cercle de verdure très agréable à l’œil entourait en effet les bâtiments principaux et servait de signe distinctif pour désigner le village de Kerbara.

Le jeune homme prit au hasard le premier sentier qui s’offrait à lui et qui pénétrait dans les terres. Pressé d’arriver, il l’abandonnait dans ses bifurcations, grimpait sans façon sur les talus qui lui barraient le passage et traversait les champs dépouillés de leur récolte. Marchant ainsi en ligne à peu près droite, il arriva en peu d’instants aux premières maisons du village. Elles avaient toutes l’apparence de fermes aisées, et de près rien ne lui indiquait plus l’habitation de l’adjoint.

Pour obtenir le renseignement qu’il désirait, il se dirigea vers une aire voisine où se trouvait un groupe de travailleurs. La machine à battre subitement arrêtée faisait entendre un dernier et sonore ronflement. Hommes et femmes, armés de longues fourches, chassaient devant eux la paille légère jusqu’à la meule artistement et solidement commencée, et en ce moment couronnée d’un groupe d’enfants qui gambadaient à plaisir en tassant la paille sous leurs petits pieds nus.

Le douanier sauta sur la pierre qui servait de barrière à l’aire.

« La maison de M. l’adjoint, s’il vous plaît ? » demanda-t-il au groupe le plus rapproché de lui.

Un grand vieillard appuyé sur sa fourche se détourna, puis fit un pas vers la barrière.

« Vous voulez parler à l’adjoint ? » dit-il, c’est moi.

 — Vous ! » répéta le douanier, qui ne s’était pas figuré le magistrat municipal en culotte de toile, en bras de chemise et en sabots.

Le vieillard fit de la tête un signe affirmatif.

« Vous vous appelez : monsieur Michel Costanvec, reprit le jeune homme en relisant le nom écrit sur l’adresse de la lettre.

 — Michel Costanvec, oui. »

C’était bien lui. Le jeune homme lui tendit le billet sans mot dire. Le vieux paysan le prit, brisa l’enveloppe, plaça le papier en plein soleil, et lut lentement.

Le douanier l’examinait curieusement et, on le devinait, s’amusait intérieurement de son air grave et des détails de son costume. Pour un homme plus instruit, pour un artiste même, tout autre eût été l’impression.

Michel Costanvec, en effet, était superbe de taille et d’attitude ; c’était un type, le type du paysan, dans toute l’éloquence de ce terme. Voué aux travaux des champs dès sa jeunesse, mais dans la limite de ses forces physiques, son corps s’était développé harmonieusement et ses membres robustes résistaient même aux attaques de l’inflexible vieillesse. Son visage maigre, ridé, osseux, mais empreint de santé, s’encadrait dans une longue chevelure noire semée çà et là de larges mèches argentées ; un chapeau de paille aux bords arrondis était placé un peu en arrière sur ses épais cheveux, de façon à laisser bien découvert un front très calme sous ses rides.

Ainsi se coiffaient autrefois les vieux paysans, de façon à laisser leur visage en pleine lumière, et Michel Costanvec suivait religieusement, même en ces choses de détail, toutes les traditions qui lui venaient de ses pères. Dans la paroisse on le reconnaissait de loin, rien qu’à la pose quasi invariable de son chapeau.

Mais le jeune douanier, évidemment tout récemment mêlé à la vie rurale, ne remarquait que la grossièreté des vêtements de l’adjoint, et le calus déposé par le travail quotidien de tant d’années sur ses fortes mains.

Le vieillard lut la lettre jusqu’à la dernière ligne, plia le papier, le glissa dans la poche de son gilet, et, lançant sa fourche dans un tas de paille, si adroitement qu’elle s’y planta toute droite, il franchit la barrière en disant au commissionnaire :

« Il fait très chaud, venez prendre un verre de cidre chez moi et boire à la santé de votre capitaine, qui est un brave homme. »

Et comme s’il n’admettait pas que son invitation pût être refusée, il marcha en avant du pas régulier qu’il avait pris en conduisant ses petits bœufs le long des sillons éventrés par le soc de la charrue.

Le douanier le suivit. Ils traversèrent plusieurs cours, contournèrent plusieurs corps de logis et arrivèrent devant un vieux bâtiment éclairé par de petites fenêtres cintrées au rez-de-chaussée, et par des lucarnes pittoresques dans la partie plus haute transformée en grenier.

Le père Michel se dirigea vers la porte ouverte au large, flatta de la main un vilain caniche, qui commençait une série de hurlements à l’adresse du douanier, et, franchissant le seuil de pierre, se détourna vers son compagnon et lui montra du geste la longue table de chêne noirci, flanquée de deux bancs.

Puis élevant la voix :

« Hé ! dit-il, Françoise, Monique, deux verres et une bouteille de cidre bouchée. »

Et il s’assit vis-à-vis de son hôte, en ajoutant :

« Je connais tous nos douaniers, vous êtes nouveau au quartier, monsieur. »

Le douanier répondit avec une loquacité qui lui semblait habituelle. Il était arrivé de la saison précédente, il avait fait son apprentissage à Nantes. C’était un de ses parents qui l’avait poussé à se mettre dans la douane active ; il s’était laissé conseiller, il ne savait pourquoi ; c’était un métier de chien, qu’il laisserait là avec plaisir sitôt qu’il le pourrait.

Tout à coup, au milieu de ses plaintes amères, il s’interrompit.

Du fond enfumé de l’appartement apparaissaient deux jeunes filles qui portaient les objets demandés par le fermier. Celle qui portait la bouteille était une forte fille de vingt ans, au visage chaudement coloré, aux mouvements brusques, à la toilette négligée, comme il convient à une ménagère en fonctions. L’autre, qui accusait deux ou trois ans de moins, était une grande enfant aux formes robustes aussi, mais plus svelte, au teint de lis, aux cheveux blonds, et dont le costume s’embellissait de mille élégances inconnues à sa compagne. Elle n’avait point, elle, de torchon à la ceinture, mais un joli tablier bleu, dont la haute piécette montait jusqu’aux épaules ; elle n’avait pas le petit bonnet rond en bazin commun, mais une coiffe légère qui donnait quelque chose d’aérien à son visage ; elle n’avait pas les mains épaisses et rouges, mais de blanches mains qui tenaient élégamment les deux verres grossiers, mais transparents. La jeune fille au petit bonnet rond salua le nouveau venu par un sourire franc qui laissa voir une double rangée de dents admirables ; la jeune fille à la coiffe de linon répondit à son salut par un léger salut un peu prétentieux.

Le père Michel, tout en s’occupant de déboucher la bouteille, parla successivement aux deux femmes à propos du travail du ménage qui se faisait dans l’appartement voisin. Elles lui répondirent, la brune ménagère en l’appelant : mon père, et la blonde enfant en l’appelant : grand-père.

« Retourne à tes crêpes, Françoise, dit-il une fois renseigné, Monique va nous servir. »

Françoise obéit, Monique alla chercher sur un dressoir un tire-bouchon qu’elle donna à son grand-père et à l’aide duquel il fit sauter, d’un tour de main, le bouchon de la bouteille de cidre.

Il remplit les deux verres du liquide pétillant et mousseux comme du Champagne, et pour la première fois soulevant son chapeau de paille :

« A la santé du capitaine ! dit-il, et il choqua son verre contre celui du jeune homme, qui répondit :

 — A la santé du capitaine !

 — Grand-père, c’est l’heure de votre collation, dit Monique, voulez-vous des crêpes ?

 — Oui, ma fille, et apportes-en aussi à ce jeune camarade qui n’est pas du pays, mais qui les trouvera peut-être bonnes tout de même. »

Monique disparut et revint avec une assiette à fleurs sur laquelle étaient pliées en pointe d’appétissantes galettes de froment.

Elle en offrit au douanier, qui en prit une, et elle plaça l’assiette devant le vieillard, qui en roula deux ou trois et se mit à les manger avec appétit, tout en écoutant attentivement son interlocuteur, qui prenait insensiblement un style des plus fleuris en jetant des coups d’œil de côté vers la blonde Monique assise à l’autre extrémité de l’appartement sombre.

Il émiettait, lui aussi, le mets étrange qui lui avait été servi ; mais de temps en temps, et tout en causant, il lançait au barbet accroupi sous la table des boulettes que celui-ci happait le plus adroitement du monde. Il buvait plus volontiers le cidre mousseux, et il rendit raison deux fois au vieillard, qui ne portait jamais son verre à ses lèvres sans l’avoir préalablement choqué avec celui de son vis-à-vis.

Quand la bouteille fut vidée, le père Michel s’essuya la bouche avec sa manche de chemise, et, jetant un coup d’œil vers le coucou, encastré entre deux armoires bien cirées, qui annonçait bruyamment les secondes par le mouvement de son large balancier, il se leva.

« Le travail va reprendre dans l’aire, dit-il, et en temps de récolte on n’a guère le temps de jaser. Avec ça c’est demain la mi-aôut et l’ouvrage ne peut pas rester inachevé. Salut, monsieur le douanier, souhaitez le bonjour pour moi au capitaine. Je le verrai demain à la cérémonie. »

Le jeune douanier se leva, prononça quelques paroles de remerciement et, adressant un salut prétentieux à Monique, sortit de la ferme.

« J’espère qu’il trouvera son chemin, dit philosophiquement le père Michel, qui nettoyait sa pipe à l’aide d’une grosse épingle de laiton piquée dans le devant de sa chemise.

 — Faut-il aller le lui montrer, grand-père ?

 — Non, débarrasse plutôt la table, si les gars voient qu’il y a eu du cidre bouché de servi, ils en demanderont ce soir, et ce n’est pas l’occasion. J’ai fait politesse à ce jeune homme qui m’apportait une lettre de service. Les douaniers sont nos amis, à nous autres paysans.

 — Celui-là a l’air bien jeune, dit Monique, c’est un étranger, bien sûr.

 — Oui, oui, ça se voit tout de suite.

 — Il n’est pas même de Bretagne, il paraît.

 — Ça se voit encore.

 — Il est bien poli, grand-père.

 — Oui, à sa manière ; mais c’est un pauvre diable tout de même, vois-tu, Monique, car il n’aime pas son métier. »

Sur cette parole, il marcha vers le foyer, prit dans ses doigts un tison incandescent, le posa sur sa pipe, puis, le rejetant dans le foyer, sortit pour regagner l’aire.

Un peu avant d’y arriver il s’arrêta et chercha le douanier des yeux. Il l’aperçut dans un sentier qui n’était pas le bon, car il le héla de sa voix calme, mais très sonore.

« Hé ! là-bas, de la douane ! »

Le jeune homme se détourna.

« N’allez pas comme cela devant vous. Tournez à gauche. »

Le jeune homme fit ce qui lui était indiqué et s’arrêta de nouveau, tout perplexe cette fois.

« Grimpez sur le talus. »

Il obéit.

« A présent par le sentier des champs de mil vous arriverez droit au chemin du bourg. »

Le douanier remercia du geste, et le père Michel regagna paisiblement son aire sans qu’aucun pressentiment vint l’avertir de tout ce que cette visite banale jetterait d’intérêt et de trouble dans sa tranquille vie.

CHAPITRE II

C’est le jour de l’Assomption de la sainte Vierge, la mi-août, comme on dit à la campagne.

Le village de Kerbara tout entier est au repos. Il y a depuis l’aurore un très grand mouvement de va-et-vient entre le village et le bourg de Kertaval ; dans le village même ceux qui ont assisté à la messe du matin s’occupent du bétail, mais ces soins obligés, mais ces multiples mouvements n’ont aucun des caractères du travail ; le jour du repos, du vrai repos, s’est levé, et tout le monde s’y livre à sa manière.

Nul n’en jouit mieux que le chef de cette ruche animée qui s’appelle le village de Kerbara. Il a le sens trop droit pour ne pas reconnaître que chaque homme peut et doit recevoir, même en ce monde, une certaine récompense de sa vie de travail et de probité. Il s’est rendu digne de certains privilèges, et il en jouit légitimement. Entre autres, il s’est accordé celui du repos complet du dimanche.

Depuis plusieurs années déjà il ne compte plus parmi les gardiens de la ferme, il n’est pas astreint à n’entendre que la messe matinale. Mais tous les dimanches il marche à la grand’messe, au son des cloches dont le tintement a je ne sais quel retentissement ému au fond de son vieux cœur, et je ne sais quel pouvoir magique sur ses oreilles.

C’est sa place d’honneur, à lui, et il ne la cèderait à personne. Il faut le voir se diriger vers le bourg, coiffé de son chapeau de feutre noir d’où pendent deux rubans de velours qui tombent droit au milieu des épaules, revêtu de ses larges, commodes et solides habits de drap. La main gauche enfoncée dans son gilet à boutons brillants, il marche lentement, dominant de toute la tête le groupe mouvant des femmes et des enfants et, il faut le dire, celui des jeunes gens. Nul de ses garçons n’a encore atteint sa taille, excepté son fils, Jean, clerc minoré au séminaire de Quimper, qui serait même une idée plus grand que son père, si la vie d’étude, la vie casanière, n’avait déjà fait ployer ses larges épaules.

Dans les instants libres de ce jour sacré du di manche, Michel Costanvec ne perd point son temps. Au bourg ses fonctions d’adjoint l’occupent parfois pendant plusieurs heures et chez lui il sait également employer son repos. Ce jour-là il fait le tour de ses récoltes, il visite le domaine qui est à lui de moitié, et où il a dépensé les forces de sa vie. Il note en passant les réparations à faire, les améliorations à apporter. Il jette sur tout son coup d’œil de maître, et cette inspection du dimanche entre bien pour quelque chose dans l’ordre qui se fait remarquer à Kerbara.

Quand le temps n’est pas à la promenade, il va de porte en porte dans le village, c’est sa visite de famille. Dans cette maison de chaume aux volets verts demeure son fils aîné, fermier comme lui ; dans cette autre commande une de ses filles. Il a eu dix enfants, il compte déjà sept essaims.

Presque tous les gens qui lui apparaissent en ce village lui tiennent de près par le sang aussi bien que par l’amitié. Ce grand garçon aux bras d’Hercule, qui arrête par la crinière ce cheval échappé, c’est son second fils ; cette femme qui s’en va lestement vers le bourg, un pot de lait sur la tête, un panier au bras, c’est sa bru ; cet enfant qui là-bas court après des vaches gourmandes, c’est son petit-fils ; les jeunes filles groupées autour de cette fontaine dont les eaux s’épandent dans un bassin sont toutes de sa parenté très proche ; le poupon qu’il rencontre dans le chemin lui représente une branche quelconque du vieux tronc de famille. Il est pour tous ces travailleurs, pour tous ces êtres faibles qui gravitent autour de lui, un chef, un censeur, un protecteur, un père. Aussi en quelle estime il a l’autorité et comme il sait la maintenir intacte et respectée en son rustique royaume ! Les idées modernes, en ce qu’elles ont de dissolvant et de malsain, se sont bien souvent présentées devant le fermier, sollicitant leur droit d’entrée à Kerbara.

Que de fois un madré compère n’est-il pas venu lui soumettre un moyen facile de s’affranchir du joug du possesseur de la terre ! Que de fois un camarade des villes n’est-il pas venu essayer de lui souffler les haines et les jalousies qui, des mécontents haut placés, tombent peu à peu jusqu’au dernier degré de l’échelle sociale ! Que de fois un commerçant peu délicat ne lui a-t-il pas insinué qu’il y avait des moyens de frauder le gouvernement et le bon gros public !

Vains efforts ! A tout ce qui touchait à la probité, Michel était d’airain.

Il était né d’honnêtes gens, il resterait un honnête homme. Aux attaques contre la religion et la prétendue domination des prêtres, il répondait qu’il trouvait très légitime l’autorité de l’Eglise, sur laquelle il appuyait sa propre autorité pour la faire respecter, qu’il était né de parents chrétiens et que chrétien il resterait.

Au voisin orgueilleux qui parlait d’affranchissement pour lui inspirer l’aversion de son titre de colon, il souriait tranquillement et répondait qu’aucun de ses ancêtres n’avait possédé leur ferme en pleine propriété, et qu’il se trouvait très bien d’être chez lui tout en restant fermier d’un homme estimable, et qu’il aimait mieux être un fermier aisé qu’un propriétaire endetté.

La plus longue et la plus pénible lutte qu’il avait dû soutenir avait eu lieu lorsqu’il s’était agi de l’instruction de ses enfants.

Autour de lui on se laissait gagner par ce fanatisme moderne de l’instruction à outrance qui dépeuple les campagnes sans profit pour les villes qu’elle encombre d’incapables, d’ambitieux et de déclassés.

A la grande surprise de toute la paroisse, le fermier de Kerbara garda très longtemps ses enfants à l’école du village, et quand les aînés atteignirent l’adolescence, les garçons furent mis à une école de frères de la doctrine chrétienne ; les filles allèrent au couvent voisin ; mais l’année écoulée, ils revinrent, les uns après les autres, à la ferme pour y travailler de leurs mains.

Il fut critiqué, blâmé, accusé de tyrannie et d’avarice par les gens de sa parenté et de son voisinage qui donnaient à leurs enfants au moins pendant trois ans du collége et de la pension, et ce qui lui fut autrement douloureux, il fut contredit par sa femme, la vaillante mère de famille qui, après avoir travaillé comme une mercenaire aux côtés de son honnête époux, essayait à tort ou à raison d’alléger le fardeau pour les jeunes épaules de ses enfants. Les femmes ont une tendresse de cœur qui devient trop facilement complice de l’amour-propre, ce mauvais conseiller.

La fermière en fut pour ses prières, pour ses réclamations, pour ses efforts. Michel Costanvec, usant de son autorité paternelle, ne se laissa point endoctriner par elle, il agit comme il avait résolu d’agir, et ceux qui l’avaient blâmé reconnurent bientôt qu’il avait été plus sage qu’eux.

La mère de famille elle-même fut obligée d’en convenir le jour où son mari, se départant de son silence et de sa réserve à propos des affaires de la ferme, étendit devant elle, sur la table de chêne noircie par le temps, le résultat financier des deux années qui venaient de s’écouler. Il y avait là une somme qui permettait au fermier de remplacer son troisième fils, tombé au sort, de doter sa quatrième fille, demandée en mariage par un homme qui avait du bien, et d’acheter assez de bétail pour préparer une année fructueuse.

Assis de chaque côté de cette table sur laquelle se servait le dîner de famille, ils regardaient en souriant le petit trésor.

Par extraordinaire, ils gardaient tous les deux la maison ce jour-là, en l’absence des pâtres qui étaient partis pour les champs.

« Voilà bien de l’argent, Michel, dit la fermière en joignant les mains par un geste plein d’admiration, le bon Dieu nous a donné de bonnes récoltes.

 — Et de bons bras pour les ramasser, femme ! Savez-vous combien j’ai payé pour les journaliers cette année à la ferme ?

 — Non. Pas cher, je pense, car il n’y en a pas eu beaucoup.

 — Quarante-neuf francs, ma femme, quarante-neuf francs et dix sous.

« Et savez-vous pourquoi nous voilà à la tête de nos affaires et sûrs désormais de notre pain pendant nos vieux jours ?

 — Vous êtes un bon travailleur, Michel ! Et les enfants suivent votre exemple. »

Michel frappa du poing sur la table.

« Ah ! voilà, dit-il, les enfants ! Vous l’avez dit, femme, les enfants, c’est notre richesse à nous. Et croiriez-vous qu’il y aurait autant de pièces d’or et autant de pièces de cent sous devant nous sur la table, croiriez-vous que nous pourrions remplacer le conscrit et donner tout un ménage à Louise, si nos gars étaient allés faire les messieurs au collège, et si nos filles au lieu de nous aider étaient encore à vivre comme des demoiselles au couvent ?

 — Cela n’empêche pas, Michel ; quand les enfants auraient été instruits, ils seraient revenus à Kerbara, dit la femme avec une pointe d’obstination.

 — Pas tous, ma femme, pas tous, et pendant le temps de cette belle instruction qui ne leur aurait servi à rien, j’aurais dépensé mon petit bien à payer des journaliers qui auraient mal fait mon ouvrage. Et quand nos enfants auraient passé tant d’années loin de la ferme, croirez-vous que le goût du travail de la terre ne leur aurait point passé ? Regardez notre voisin le fermier de Kerapon, il a mis son fils aux études, et à présent que fait-il ? Il regarde, la pipe à la bouche et les mains dans les poches, marcher la charrue de son père, et il fait des dettes à tous les cabarets.

« Je vous dis, femme, que j’ai eu raison de tenir ferme, et je serais à recommencer que je ferais de même.

Où se plaisent nos enfants, dites ? A Kerbara. Quand nous allons faire nos pâques, est-ce qu’il y en a un seul qui reste dehors l’église comme un chien ? Et où sont les enfants de ceux qui les ont fait si bien éduquer ? A la ville, aux assemblées, jamais avec leurs parents, jamais au travail.

Et quand les vieux vont faire leurs pâques, où sont les jeunes ? A ricaner derrière eux, ou bien à se soûler à l’auberge.

 — C’est vrai que nos garçons sont de bons travailleurs et de bons chrétiens, et qu’ils ont fait aller la ferme ; mais nos filles, Michel, auraient bien pu rester plus longtemps à l’école.

 — Pas plus, pas plus. Nos filles sont les ménagères les plus capables de la paroisse, elles ne savent pas broder, mais elles savent faire le pain et conduire leur maisonnée.

Nos filles aiment la terre, la ferme, les parents. Il n’y a pas à se plaindre de nos filles.

 — Oh non ! elles sont bien gaies, bien portantes, bien honnêtes. Je ne dis pas que vous n’ayez eu raison, Michel, pourtant, si vous allez faire revenir notre Jean du collège comme les autres, il ne suivra pas sa vocation.

 — Pour Jean, c’est une autre affaire, dit le vieux Michel en faisant tomber dans un grossier sac de toile l’argent entassé devant lui. J’ai parlé à des personnes d’expérience, je lui ai parlé à lui-même. C’est un gars doux et raisonnable et qui a peut-être une bonne vocation.

Pour une famille c’est un bien grand honneur de donner un prêtre à l’Église, et c’est aussi une grande bénédiction. Je le laisserai un an de plus, s’il continue à vouloir être abbé ; mais, s’il change d’idée, il reviendra et je lui mettrai tout de suite la faucille à la main. Prêtre ou paysan, il choisira. Je ne veux pas d’un homme inutile à Kerbara.

 — Mais vous savez bien, Michel, qu’il y a des jeunes gens que l’instruction pousse loin. Jean aime beaucoup les livres, il aura beaucoup de chagrin, si vous le faites revenir de chez les Frères, et, quand même il ne serait pas prêtre, il pourrait bien se tirer d’affaire autrement.

 — Comment, femme, comment ?

 — Je ne sais pas, moi, mais il y a par la ville des commis qui gagnent gros et qui... »

A ces mots le père Michel s’arrêta court dans ses comptes et, portant la main à son chapeau, le mit de travers sur sa tête. La fermière tressaillit, son mari allait se fâcher.

Le chapeau du père Michel n’avait jamais eu que trois positions caractéristiques.

Ou il le tenait légèrement renversé en arrière, c’était la position normale, celle qui annonçait la paix autour de lui ; ou il l’abaissait sur ses sourcils, et cela signifiait qu’un chagrin, le chagrin qui a ses entrées partout en ce monde, aussi bien sous les lambris dorés que sous les poutres eufumées, venait le frapper au coeur ; ou il le plaçait comme cela de côté sur ses épais cheveux noirs, et cela, c’était le signe de la résistance et parfois de la colère.

« Commis ? jamais ! s’écria-t-il, non, aucun de mes enfants n’ira de mon consentement se ruiner la santé et goûter à la misère des villes. Femme, dites-le lui bien, s’il n’est pas prêtre, et je ne forcerai jamais sa vocation, il reviendra à Kerbara, et il apprendra comme ses frères la science du labourage. Et je ne changerai jamais d’avis, entendez bien cela.

 — C’est bien, Michel, dit la femme docilement, le pauvre enfant sait que vous êtes le maître et il vous obéira.

J’ai toujours montré à mes enfants de la soumission envers vous, et je ne vous en dirai plus rien. Pour la petite Monique, par exemple, vous n’allez pas la retirer du couvent comme vous avez fait pour votre fille Françoise. Elle a encore bien pleuré l’autre jour en pensant qu’elle ne resterait pas l’année prochaine avec les Sœurs. »

Le père Michel avait pris l’air tout perplexe. Monique, la fille de sa fille aînée, étant devenue complètement orpheline, avait été élevée à Kerbara, et pour elle il s’était départi de ses grandes sévérités.

La petite fille héritait de son père, elle arrivait à la ferme, revêtue de ce titre sacré d’orpheline qui lui attirait toutes les sympathies, et il avait fermé les yeux sur les gâteries de la grand’mère. Lui-même, pourquoi ne pas l’avouer, s’était laissé attendrir, jamais on ne l’avait vu aussi caressant, aussi tendre pour ses propres enfants. Cette blonde petite Monique venait en quelque sorte jeter un nouvel élément de bonheur dans sa verte vieillesse. Il aimait à la rencontrer dans les champs, et il s’arrêtait volontiers pour écouter son babil. Quand il revenait de ses rudes travaux, il ne manquait jamais de la prendre sur ses genoux, et il l’avait gardée à la ferme jusqu’à ses dix ans, ne voulant pas lui donner même la fatigue d’aller tous les jours à l’école du bourg. Grâce à toutes ces petites faiblesses, Monique était si bien ancrée dans son cœur que, lorsqu’il s’agissait d’elle, les principes inexorables du vieux fermier pouvaient être battus en brèche.

Il avait bien fallu, d’ailleurs, qu’il se séparât de l’enfant.

Le jour de ses onze ans, Monique avait accompagné, au couvent voisin, sa jeune tante Françoise plus âgée qu’elle de deux années. Celle-ci était revenue, à l’époque marquée par le père, pour reprendre ses durs travaux de ménagère, mais Monique était restée au couvent. Sa grand’mère, dans le désir de lui donner une belle éducation, et aussi pour ne pas la contrarier, s’était depuis longtemps efforcée d’obtenir qu’elle restât là où elle se trouvait si bien, au moins jusqu’à sa seizième année. La petite fille était délicate et possédait un patrimoine, il n’eût pas été raisonnable, selon la grand’mère, de la condamner aux âpres travaux des champs. La bonne mère de famille complètement dominée par l’enfant ne manquait pas une occasion de présenter sa requête, et ce jour-là elle renouvelait l’attaque, sentant son mari en bonnes dispositions, et le sachant quelque peu ébranlé depuis sa dernière visite au couvent.

Mais delà à se rendre à ce qu’on lui demandait il y avait encore loin, et ses paroles en témoignèrent.

« Monique serait très bien à sa place parmi nous, maintenant qu’elle a fait ses communions, dit-il de sa voix ferme et grave.

 — Oui, si elle était plus forte, Michel ; mais elle ne l’est pas, elle tient de son père, qui est mort poitrinaire, vous savez bien.

 — Alors, c’est du bon air qu’il lui faut. Je sais qu’elle est très bien chez les religieuses, mais elle respirerait un meilleur air ici.

 — Et qu’est-ce que vous lui ferez faire, à Kerbara, à cette innocente ? Vous n’allez pas lui donner vos douze vaches à traire, ni lui mettre la pelle à la main, je pense.

 — Pourquoi pas ? nos filles font cela, et n’en sont pas plus mal.

 — Nos filles sont plus fortes, Michel, et elles n’auront pas le bien qu’aura Monique. Ici, elle oubliera ce qu’elle a appris et s’ennuiera, vous verrez.

 — On ne s’ennuie pas quand on travaille, vous voulez en faire une demoiselle, voilà.

 — Non, Seigneur ! la petite nous aime et se trouve très heureuse à la ferme, mais il faut bien l’éduquer un peu, puisqu’elle a du bien et que c’est la mode à présent. »

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