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La Saint-Simonienne

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499 pages

Son regard triste et doux implore la pitié ;

Elle étouffe sa plainte et soupire en silence ;

Elle note qu’à peine embrasser l’espérance,

Et tremble en adressant un timide désir

Vers un bonheur lointain qui toujours semble fuir.

LA HARPE.

CLAIRE, ne voyez-vous pas que la lampe va s’éteindre, dit madame Enard à sa fille ? Aussitôt Claire quitte son ouvrage, ranime cette lumière mourante, et, sans répondre au reproche de sa mère, vient continuer son travail.

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Joséphine Lebassu d'Helf

La Saint-Simonienne

PRÉFACE

L’IMAGINATION n’est pas toujours cette faculté brillante, attribut du poète et de la jeunesse. Pour ceux qui ne savent pas la régler, elle est une source d’erreurs, une tendance aux aberrations de l’esprit. Chez Claire, l’imagination devient un orage du cœur, une tourmente de la pensée. Et qu’on ne m’accuse pas d’avoir exagéré, dans la Saint-Simonienne, les effets de l’état extraordinaire que j’ai essayé de décrire. Le triste modèle était devant mes yeux quand j’eus l’idée de révéler à la société une situation incompréhensible pour le vulgaire, et que conçoivent, seuls, le cœur et l’imagination.

 

L’infortunée qui m’a permis de soulever le voile dont s’enveloppait sa mystérieuse douleur, n’a plus rien à craindre de l’opinion des hommes, ni des maux de la vie. J’ai pensé que la connaissance de son sort pourrait être un préservatif pour ceux qui auraient à redouter les effets, trop souvent funestes, d’une imagination ardente, jointe à une extrême sensibilité.

 

En parlant de la religion Saint-Simonienne, qui, depuis quelques années, occupe plus ou moins les esprits, j’ai tâché d’en exposer les principes et le dogme avec exactitude et clarté ; puis, opposant à cette Religion la morale du Christianisme, je me suis trouvée entraînée au-delà des bornes que le sentiment de ma faiblesse me commandait de ne pas franchir : mais, une fois engagée dans cette voie, j’ai dû poursuivre ; car les faits et les raisonnemens étaient liés de manière à ne pouvoir supprimer les uns sans rendre les autres incomplets. C’est ainsi que je me suis trouvée engagée dans la lice : elle est ouverte, et je laisse à de plus habiles le soin de la parcourir.

J’ignore si j’ai bien ou mal fait de m’écarter des routes battues ; c’est au public à en juger. Trop heureuse si quelques larmes honorent mon ouvrage, et si le goût du devoir est l’impression qu’il produit !

I

Son regard triste et doux implore la pitié ;
Elle étouffe sa plainte et soupire en silence ;
Elle note qu’à peine embrasser l’espérance,
Et tremble en adressant un timide désir
Vers un bonheur lointain qui toujours semble fuir.

LA HARPE.

CLAIRE, ne voyez-vous pas que la lampe va s’éteindre, dit madame Enard à sa fille ? Aussitôt Claire quitte son ouvrage, ranime cette lumière mourante, et, sans répondre au reproche de sa mère, vient continuer son travail. Le bruit monotone du vent était le seul qu’on entendît. Madame Enard, saisie de froid, se trouvait placée auprès de la cheminée, où brûlaient à demi deux tisons dont la chaleur pouvait à peine lui dégourdir les pieds. Assise devant une table, Claire achevait un tableau en tapisserie, qui lui avait été commandé pour le lendemain. Sa mère attisait impatiemment le feu, et s’en approchait avec humeur. Mais cette distraction n’occupant point sa pensée, elle reprit la parole en ces termes : « Claire, il faut convenir que votre société est fort agréable pour moi. Que m’offre-t-elle, en effet ? un silence continuel, des larmes que vous cherchez inutilement à me cacher, et dont vous refusez de me faire connaître la cause : mes tristes jours s’écoulent ainsi depuis trois mois. Quelle réserve envers une mère ! je vous le dis, Claire :. vous êtes méconnaissable ; la pâleur de votre teint m’afflige, et ce désir d’être toujours seule n’est pas naturel. Il faut que tout cela change. Ne craignez-vous pas d’abréger la vie de votre mère ? »

 — « Hélas ! je voudrais vous rendre heureuse, au prix de la mienne, répondit Claire avec la plus grande douceur. Mais notre situation ne tarderait point à s’améliorer si vous me permettiez d’accepter la place que l’on m’a déjà, vous le savez, plusieurs fois offerte. Nous cesserions alors d’être en proie au besoin dont ne pourra jamais nous garantir mon trop faible travail. »

 — « Je vous comprends, Claire : vivre avec moi vous paraît maintenant insupportable, et l’espoir de votre séparation d’avec votre mère, est le seul que vous conservez. Fille ingrate ! je ne suis pas même instruite des raisons qui vous font agir de la sorte..... »

En même tems madame Enard fixait sur sa fille un regard profond, un regard de mère, qui semblait vouloir pénétrer jusque dans les derniers replis de ce cœur formé par elle, et pourtant si différent du sien. Cette interpellation, et les traits altérés de madame Enard firent pâlir Claire. Une fille coupable n’aurait pas été plus déconcertée : elle, si aimante, si vertueuse, tremblait, dans ce moment, de laisser entrevoir le secret que son sein renfermait, et qui l’oppressait. Un trouble aussi marqué dut frapper madame Enard ; mais elle ne l’était pas moins de l’inutilité des tentatives déjà faites pour deviner sa fille. Enfin, désespérant tout à la fois de lui arracher un aveu, et de la rendre à sa première manière d’être, elle consentit, mais avec moins de satisfaction que d’aigreur, à son entrée prochaine chez madame d’Aubray, comme demoiselle de compagnie.

Après avoir obtenu cette permission tant de fois refusée, et dont le résultat avait été plus désiré par Claire qu’il ne la contentait, elle souhaita le bonsoir à sa mère, et la quitta pour se retirer dans le cabinet où elle couchait.

Seule et livrée à ses réflexions, Claire pense aux mesures qu’il lui faudrait prendre pour assurer le sort de sa mère, autant que les circonstances le permettront. Madame Enard avait une cousine sans fortune, mais bonne et d’une patience inaltérable. Elle comptait toujours sur un meilleur avenir, qui ne réalisait point ses promesses, mais dont l’attente la consolait des rigueurs du présent. Claire se reposera sur cette excellente parente, madame Mélay, des soins qu’il lui est impossible de donner personnellement à sa mère. Elle se proposait d’ailleurs de subvenir, par son traitement, à l’insuffisance d’une petite rente dont jouissait madame Enard. Ces dispositions prises, Claire ouvrit sa croisée, leva les yeux vers le ciel, pria avec ferveur, et offrit à Dieu les gémissemens que lui arrachait la peine secrète qu’elle ne pouvait révéler qu’à lui seul.

Le jour suivant Claire fit part à sa mère du projet de la veille. Il fut accueilli d’un air sombre et froid : madame Enard ne parut point attacher d’intérêt à une existence que l’éloignement de sa fille décolorait tout entière. Elle ne repoussa, par aucune objection, l’idée de se retirer chez sa cousine, mais Claire avait à peine cessé de parler que mille reproches l’assaillirent, comme si sa soumission habituelle aux volontés de sa mère n’avait pas rendu facile toute renonciation à ces arrangemens. Soit retour sur ses propres intérêts, soit l’effet des paroles douces et respectueuses de Claire, madame Enard finit par se calmer ; mais la consolation n’entra point dans son âme.

Madame Mélay reçut sa vieille parente avec un empressement plein d’obligeance, et Claire, ne doutant pas que sa mère ne fût l’objet des sollicitudes de cette bonne cousine, chercha l’aisance dans la perte de sa liberté..

L’accueil bienveillant de madame d’Aubray parut adoucir ce sacrifice. Claire était entrée chez elle sous les meilleurs auspices ; l’abbé Faval, directeur de l’une et de l’autre, avait présenté sa jeune pénitente à celle qu’il constituait ainsi gardienne de ses vertus. L’extérieur gracieux et modeste de Claire confirma les éloges qui l’avaient précédée. L’esprit et la candeur étaient empreints dans tous ses traits. Ses manières étaient nobles, le son de sa voix doux et pénétrant. Telle était Claire. Elle parut ainsi aux yeux de la famille dont elle allait partager les occupations et les plaisirs.

Madame d’Aubray était mariée à un officier du génie, que ses occupations retenaient souvent loin d’elle. Leur fille unique, appelée Anna, comptait huit printems, et n’était pour sa mère qu’un aimable joujou. Madame d’Aubray avait un oncle nommé Velmor. Quoiqu’il fût encore jeune, il avait quitté les affaires pour venir demeurer, avec sa femme, dans le même hôtel que leur nièce. Enfin, un colonel d’artillerie, frère de M. d’Aubray, habitait une partie de l’année l’appartement que lui avait fait préparer sa belle-sœur, et complétait la société de cette maison.

Les deux frères étaient absens, lorsqu’on admit Claire dans la famille. Sa réception y avait été si flatteuse de la part des membres présens, qu’elle ne croyait pas que les autres, avec qui d’ailleurs elle devait avoir peu de rapports, la traitassent moins bien.

Tandis qu’entièrement occupée à mériter de plus en plus la bienveillance des personnes auxquelles l’abbé Faval l’a si obligeamment recommandée, Claire se complaît dans un avenir dépouillé du fâcheux aspect qui l’avait tant effrayée. Nous allons jeter sur le passé une lumière indispensable à l’intelligence de la narration,

II

Hélas ! pourquoi si haut mes yeux ont-ils monté ?

LAMARTINE.

NÉE dans la classe du peuple, madame Enard n’avait d’autres principes que ceux qu’une éducation vulgaire donne généralement, et dont la fausse application est si familière aux personnes chez lesquelles l’exemple détruit presque toujours le précepte. Un homme d’esprit, qui préférait dans les femmes la réunion des qualités propres aux bonnes ménagères à tous les avantages que le sexe peut tirer de la culture de ses facultés intellectuelles, avait remarqué la mère de Claire ; elle devint son épouse. Deux années suffirent pour le convaincre qu’une union, privée des rapports de goûts et d’éducation, est nuisible à la paix, et porte obstacle au bonheur. Enard s’occupait de littérature ; elle est rarement sœur de la fortune : bientôt la gêne ajouta ses privations et ses tourmens aux souffrances que renouvelait sans cesse un nœud mal assorti. La naissance de deux jumelles accrut les embarras des époux. Cependant les joies naïves des deux sœurs, Claire et Blanche, leurs grâces enfantines, et leur douceur angélique procuraient un allégement momentané aux peines d’Enard, mais ses Inquiétudes pour l’avenir devenaient d’autant plus vives, qu’il s’attachait davantage à ces innocentes créatures ; les caresses de ses enfans ne purent cependant lui faire supporter tant de sujets de chagrin ; une maladie de poitrine termina ses jours prématurément.

Sans avoir goûté, dans la société de son mari, plus de bonheur qu’elle ne lui en avait procuré, madame Enard déplora sincèrement cette mort, qui d’ailleurs la laissait seule chargée de deux enfans en bas âge.

Une sœur de son mari, à laquelle tout lui recommandait de faire connaître sa situation, offrit de prendre une des petites. C’était un sacrifice pour madame Enard, qui aimait ses enfans d’une vive tendresse ; elle n’hésita cependant pas, et Blanche fut conduite chez sa tante, qui demeurait dans un village de l’Auvergne. Madame Vermont fut enchantée de la jeune Blanche ; de son côté celle-ci dut croire, par les bontés dont elle était l’objet, qu’entre une tante et une mère il n’y avait pas de différence.

Madame Enard avait de l’ordre, et ne manquait point d’activité. Elle entra au service d’une dame qui lui permit de garder son enfant avec elle. Claire fut envoyée dans une école du voisinage, où elle reçut les premiers élémens de l’instruction. Revenue le soir auprès de sa mère, elle lui rendait quelques services, proportionnés aux forces de son âge. Ses petits travaux achevés, elle n’avait pas de plus grand plaisir que de se mettre à lire, inaperçue dans un coin de la chambre. Ce goût décidé pour la lecture, devint une passion1 malheureusement nuisible ; elle ne pouvait être contenue dans de justes bornes par une mère éclairée, et les inconvéniens en surpassèrent les avantages. La lecture accoutuma Claire à la réflexion ; elle développa en elle une raison précoce, et lui apprit imparfaitement ce que des maîtres lui auraient enseigné. Des livres d’un mauvais choix se trouvant parmi les bons, elle s’en nourrit de même : son jugement se faussa ; son imagination, hâtivement développée, se plut dans les divagations auxquelles la disposait une ardente sensibilité. Bornée aux seules connaissances qu’elle avait puisées dans les livres, Claire ne sentait pas moins que ses idées ne convenaient pas à sa mère ; elle se faisait, par instinct, une vie à part, dont elle jouissait seule.

Madame Enard remplissait, depuis sept ans, l’emploi qui lui procurait les moyens de satisfaire à ses besoins et à ceux de Claire, lorsque la dame qu’elle regardait comme leur soutien, prit tout-à-coup la résolution de se faire religieuse. En peu de mois, ses dispositions furent arrêtées. Elle congédia toutes les personnes attachées à sa maison. Reconnaissante du zèle que madame Enard avait montré pour ses intérêts, et remplie d’affection pour l’aimable et studieuse Claire, elle fit une rente de quatre cents francs à madame Enard. Encouragée par ce bienfait, celle qui en était l’objet entreprit des travaux à l’aiguille, dans lesquels Claire la secondait, et qui devinrent des moyens d’existence.

Claire avait douze ans ; les instructions religieuses, qui préparent, ordinairement à cette époque, l’enfance au grand acte du christianisme, pénétrèrent son âme ; elles y produisirent une profonde impression. L’activité de son esprit, la sensibilité de son cœur lui faisaient déjà éprouver le besoin des liens de famille. Elle chérissait sa mère ; mais les habitudes et le langage du peuple, que madame Enard avait conservés, attristaient la pauvre Claire, qui se reprochait, comme un crime, de voir sa mère telle qu’elle était.

Claire recevait de tems en tems des lettres de sa sœur ; mais les lettres de Blanche, quoi qu’empreintes du souvenir de la tendresse qui unissait ces intéressantes jumelles dans leur première enfance, ne suffisaient point à Claire. La religion s’offrit à elle avec tous ses trésors d’espérance et d’amour. Claire la salua avec une joie respectueuse. Elle y trouva le père qu’elle regrettait, une mère selon ses pensées ; mais aussi un maître dont la justice effrayait quelquefois sa piété.

Sous l’appui tutélaire de sa vertueuse tante, Blanche avançait dans la vie avec plaisir et sécurité. Son cœur était bon, son esprit juste, son caractère aimable, ses goûts paisibles ; que de garanties pour le bonheur ! Vivement touchée des bontés de sa tante, il lui tardait néanmoins de revoir et d’embrasser sa mère et sa sœur. Madame Vermont ne put qu’approuver un vœu aussi légitime. Mais, peu disposée à établir des relations avec une belle-sœur dont elle connaissait la manière d’être, elle décida que la première personne de connaissance qui se rendrait à Paris, conduirait Blanche à sa mère. Instruite de ce projet, Claire attendait avec impatience qu’il s’effectuât.

La froideur et la supériorité de madame Vermont blessait sa belle-sœur ; l’indifférence que madame Enard avait toujours eue pour elle, répondait à l’éloignement que madame Vermont lui témoignait. Vingt fois madame Enard fut sur le point de rappeler Blanche, mais la crainte de nuire à son bien-être lui fit toujours abandonner ce parti.

L’occasion que Blanche désirait tant se présenta bientôt. Elle revit son pays, sa mère et sa sœur. Leur joie fut mutuelle, inexprimable ; se regardant et s’admirant l’une, l’autre, les deux jeunes filles s’exprimaient leur tendresse de la manière la plus touchante, puis s’embrassaient encore et se jetaient sur le sein de leur mère. Madame Enard, vivement émue, répandait de douces larmes ; elle était justement orgueilleuse d’avoir donné le jour à ces charmantes créatures. Après les premiers transports, il fut question du travail et des plaisirs de chacune d’elles. Blanche parla de ses maîtres ; mais la pauvre Claire, soupirant tout bas, songeait combien elle se fût trouvée heureuse d’avoir reçu, comme sa sœur, une éducation qui pût satisfaire son goût pour l’étude. Elle ignorait encore les dons précieux qu’elle devait à la nature, un esprit fécond, une imagination vive, une âme élevée, qui compensaient les fruits de l’éducation.

Inférieure à Claire par les facultés intellectuelles, Blanche semblait faite pour la paix et la vertu : son âme, fraîche et pure, ne savait qu’aimer et bénir. C’était la nature dans sa primitive innocence et sa touchante naïveté. Sa piété n’était pas moins douce que son caractère : jamais la pensée d’un Dieu vengeur n’avait troublé le charme de ses pieuses méditations.

Accoutumée au langage pur de sa tante, Blanche remarqua la différence qui existait entre le sien et celui de sa mère. Elle en témoigna sa surprise à sa sœur. Claire rougit et baissa les yeux. Blanche avait gardé son doux sourire ; c’est ainsi que les deux sœurs recevaient du même objet une impression différente.

Le tems accordé pour le séjour de Blanche s’écoula promptement, comme toutes les joies de ce monde. La séparation fut douloureuse. Elle devait se prolonger pendant plusieurs années.

Claire demeura triste long-tems encore après le départ de Blanche. Ayant goûté les charmes d’une affectueuse intimité, elle déplorait la rapide durée de jours heureux, dont le retour était indépendant de sa volonté.

Plus Claire avançait en âge, plus le cours de ses réflexions prenait une teinte sombre. Elle se trouvait gênée dans le cercle étroit où le sort l’avait placée. Pensant aux jeunes filles qui jouissent de la protection d’un père, et des faveurs de l’opulence, Claire se disait : « Pourquoi ne suis-je pas ainsi ? » Ces plaintes expiraient dans son coeur ; elle aurait craint d’en affliger sa mère.

Embrassant quelquefois d’une seule pensée l’horison de la vie, son esprit consolé s’arrêtait dans la contemplation de l’éternité. Dans d’autres instans, faible et confiante, elle s’abandonnait aux illusions d’un jeune cœur, et souriait à cet avenir, dont elle attendait quelque chose. De puissantes facultés manquant d’objet, agitaient cette existence vide d’événemens, et lui faisaient connaître la tourmente des passions.

Depuis quelque tems la santé de madame Enard s’affaiblissait. La violence de son caractère, qu’elle n’avait pu tempérer dans sa jeunesse, et les privations qu’elle éprouva durant une partie de sa vie, avaient ruiné sa santé. Ses forces devinrent insuffisantes pour son travail. Claire voulut y suppléer par un redoublement de zèle ; mais ses efforts parvenaient tout au plus à procurer les objets de première nécessite.

Une femme que Claire ne connaissait pas, se présenta un jour chez madame Enard, qui pâlit en la voyant, et laissa échapper une exclamation de surprise. Claire observait cette femme, qu’elle voyait pour la première fois. La hardiesse de son ton, et la brusquerie de ses manières lui causaient une espèce de crainte ; elle redoubla quand sa mère lui dit de sortir. Il y avait, dans le regard de l’étrangère, quelque chose de menaçant, qui engagea Claire à se tenir aux aguets dans le cabinet où elle se retira.

Le dialogue s’ouvrit avec une vive âpreté : « Me voilà de retour en France, dit l’aventurière. Vous avez fait fortune, et j’ai appris que vous viviez de vos rentes. Je n’ai plus d’argent, moi, il m’en faut : je vous ai rendu service autrefois ; aujourd’hui, c’est votre tour.

« Comme on vous a trompe ! je suis près de l’indigence. »

 — Cette réponse ne me surprend pas, et m’en impose encore moins : mais, vous le savez, il est une action de votre vie dont la révélation vous déshonorerait ; celle révélation je puis la faire si vous vous montrez ingrate pour moi, après le silence que j’ai gardé. — Malheureuse : dit madame Enard d’une voix étouffée, ne sont-ce pas vos conseils qui m’ont rendu coupable ?

Claire ne veut pas en entendre davantage ; tremblante, éperdue, elle oublie qu’elle devait rester pour veiller sur sa mère. Une seule pensée la domine ; sa mère est coupable, elle vient d’en faire l’aveu.

Pour échapper à cette idée qui la déchire, Claire gagne l’église voisine, et se précipite sur les marches d’un autel. Là, malgré de ferventes prières, son esprit est sans cesse frappé des affreux reproches dont vient d’être chargée celle qu’il lui aurait été si doux de chérir et de respecter, malgré les brusques et fréquentes inégalités de caractère, propres à éteindre ces sentimens.

Dans ces douces rêveries, l’âme exaltée de Claire lui avait fait regarder les parens comme des gardiens sacrés auxquels le ciel impose le devoir de propager les vertus, par une fidèle transmission à leurs enfans. Toutes les fois que des preuves contraires détruisaient cette heureuse idée, Claire, repoussant de tristes lumières, se réfugiait dans la religion. Mais il ne s’agissait plus de reconnaître seulement dans sa mère les défauts sur lesquels le devoir et la nature fermaient presque toujours les yeux ; le titre de criminelle avait frappé l’oreille de Claire ; et ce titre avait été donné à sa mère sans qu’elle l’eût repoussé ! Quel pouvait être ce crime ? et comment aurait-elle la force de reparaître devant cette mère sans mourir de sa honte ? Après avoir essayé sans-succès de rétablir le calme dans son cœur, la malheureuse Claire reprit le chemin de la maison.

Madame Enard était rouge, et paraissait avoir pleuré. Ne pouvant se douter que sa fille eût la moindre connaissance de la scène qui s’était passée, elle lui fit un faux récit de son entretien avec la femme en question, et dont elle ne lui parla plus dans la suite. Cet événement n’en fit pas moins sur Claire une Impression ineffaçable. Un mur d’airain parut dès-lors élevé entre elle et sa mère.

Avant cette sinistre époque, lorsque madame Enard gémissait sur le sort de Claire, et qu’abattue, découragée, le présent l’écrasait, sans que l’avenir promît d’en alléger le poids, sa fille la consolait par le charme irrésistible de son doux langage, et, dissipant les idées tristes, elle bannissait de l’esprit de sa mère les appréhensions d’une misère prochaine. Tels étaient les heureux effets des séduisans tableaux d’une imagination fraîche et brillante : madame Enard souriait, et sans être toujours persuadée, elle ne rejetait plus la possibilité du bonheur de sa fille ; mais du moment qu’une affreuse vérité eut pénétré dans l’âme de Claire, elle ne trouva plus ni paroles de joie, ni paroles d’espérance, et son jeune front devint encore plus sombre que celui de sa mère. Incapable de vivre plus long-tems dans les continuelles souffrances d’une aussi pénible contrainte, elle manifesta le désir de prendre une place ; il lui en avait été offert différentes fois par l’abbé Faval, son directeur ; mais madame Enard les avait fait refuser toutes. Comme nous l’avons vu précédemment, il n’y eut que l’impénétrable tristesse de Claire qui put vaincre l’opiniâtre refus de sa mère.

III

Malgré ta jeunesse et la pâleur, front trahit les traces des passions brûlantes.

BYRON.

CLAIRE appréciait vivement la douceur de ses nouvelles habitudes. L’étude, qu’elle aimait tant, occupait une partie de ses journées, car elle employait à étendre ses connaissances, et à former son jugement, les heures que madame d’Aubray donnait au monde.

Habile observateur, et porté à communiquer ses idées sous toutes les formes, Velmor s’aperçut bientôt de ce qui manquait à Claire. S’autorisant de la confiance qu’elle lui témoignait, il lui traça un plan d’études qui devait rectifier sa première éducation.

La petite Anna recevait les soins d’une gouvernante que l’on avait placée auprès d’elle depuis son plus jeune âge. L’admission de Claire chez madame d’Aubray excita la jalousie de Mélanie ; c’était le nom de cette gouvernante. Les égards dont Claire était l’objet, et le mérite qu’elle ne pouvait s’empêcher de lui reconnaître, la déprimaient à ses propres yeux. Son aversion fut égale à la supériorité de Claire ; mais, adroite, spirituelle et dissimulée, il ne lui fut pas difficile de cacher son dépit sous les formes aimables d’une politesse affectueuse. Elle alla jusqu’aux prévenances envers Claire, dans le dessein de lui nuire plus tard : celle-ci, dont l’âme était accessible à toutes les bonnes impressions, fut sensiblement touchée des marques d’amitié de. Mélanie, et conçut pour elle un véritable attachement.

Mélanie appartenait à une famille distinguée : privée de bonne heure de ses parens, elle avait passé sa jeunesse sans guide, et non sans tache. Madame Velmor, sa bienfaitrice, s’était montrée indulgente pour des fautes dues à l’inexpérience : elle ne l’avait placée cependant près d’Anna qu’avec l’intention de remettre sa nièce en des mains plus pures, quand il lui faudrait donner des leçons de morale.

Avec des occupations conformes à ses goûts, et une société selon ses idées, Claire n’était point heureuse. Sa mère, à qui elle faisait de fréquentes visites, lui montrait toujours un visage mécontent et triste : Claire cherchait en vain, par les attentions les plus aimables, à prouver combien sa mère occupait ses pensées ; madame Enard lui prouvait, par une inaltérable froideur, quelle ne lui pardonnait pas son départ. L’esprit livré aux plus tristes réflexions et le cœur serré, la pauvre enfant, qu’agitait des combats intérieurs, s’en retournait, désespérée de ne pouvoir concilier sa ferme volonté de sacrifier, pour sa mère, sa fortune et sa vie, avec l’impossibilité de consentir à recommencer auprès d’elle ces jours de contrainte et d’amertume qui avaient suivi la visite de l’étrangère.

Souvent au milieu d’une conversation animée, ou bien en écoutant les curieux développemens dont Velmor enrichissaient les récits de l’histoire et le tableau de la littérature, une pensée soudaine s’offrait à l’esprit de Claire et faisait battre son cœur, « Ma mère est criminelle, disait-elle dans la profondeur de son âme : » Puis, craignant qu’on pénétrât sa pensée, l’ingénue jeune fille détournait la tête, essuyant furtivement la larme de honte qui brûlait sa paupière.

Le mois de mai étalait toute sa magnificence quand la famille quitta l’hôtel pour se rendre dans les Pyrénées, où madame Velmor possédait quelques terres. Là est une nature imposante et sauvage, dont la sombre majesté produit sur l’âme des impressions qui contrastent avec les sensations fugitives de la société, et qui convenaient au caractère de Claire.

A un savoir profond, Velmor joignait une grande amenité de moeurs, et une politesse dans les manières, qui lui donnaient un grand ascendant sur ceux qu’il honorait de sa confiance et de son amitié. Le nombre en était borné : il connaissait trop les hommes pour qu’il en fût autrement.

Mélange de pâles vertus, et des défauts communs aux personnes qui n’ont rien de remarquable, madame d’Aubray passait sa vie à rechercher les moyens d’échapper à la médiocrité dont la nature ne lui permettait point de franchir les bornes.

Occupée à singer sa tante, dont chacun louait le naturel et l’esprit, elle gâta ce qu’il y avait de bien et de vrai dans sa personne par une imitation ridicule ; qui en fit la carricature d’un piquant original.

Dans les promenades qu’on faisait chaque jour aux environs du château, Claire saisissait toutes les occasions de se rapprocher de Velmor, afin de recueillir les lumières que répandaient son savoir et son expérience. La terre a des merveilles qui se pressent sous les pas de l’homme instruit, et des secrets qu’elle révèle à lui seul. Velmor en offrait un exemple, et sa jeune amie ne négligeait aucun moyen de participer à ses richesses intellectuelles. En l’écoutant parler morale, philosophie, Claire avait retrouvé plus d’une fois les grandes idées qui se présentaient naturellement à son esprit, mais seulement comme impressions inopinées, tandis qu’elles étaient chez Velmor le fruit de ses réflexions.

Avec ces hautes facultés, il y avait dans le cœur de Claire une timide défiance d’elle-même qui lui faisait peu demander aux autres et qui exagérait sa reconnaissance des bontés d’autrui. Toujours prévenante et prodigue de services, jamais elle ne fit un droit de la réciprocité. Ce caractère, plein d’affection et disposé au dévouement, répandait sur ses relations intimes un charme inexprimable. Aussi les sentimens qu’elle inspirait à Velmor et à sa femme étaient-ils de nature à satisfaire son âme ardente.

Claire était souvent chargée de messages de bienfaisance pour les indigens du village. Se rendant un jour chez un vieux chevrier, qui tenait son existence des bontés de madame Velmor, elle se trouva arrêtée dans son chemin par une charrette de fruits : la roideur de la butte qu’il fallait gravir, mettait en défaut le courage et les forces du cheval, dont le conducteur déchirait les flancs à coups de fouet pour l’animer. Touchée de ce spectacle, la jeune fille regardait d’un air suppliant le brutal charretier, sur lequel la physionomie plaintive de Claire ne produisait. pas la plus légère impression. Deux jeunes gens survinrent : plus humains que le villageois, ils s’associèrent à la pitié de Claire pour le pauvre animal, que leur aide fit bientôt arriver au sommet du monticule. Il serait peut-être juste d’attribuer, au moins en partie, cet heureux secours à l’émotion électrique du charmant visage de Claire ! Après avoir poussé la charrette, et déjà oublié le rustre, l’un des jeunes gens se retournait encore pour voir celle qu’un mouvement de sensibilité venait d’embellir. Claire, soulagée, ne songeait plus qu’au chevrier dont elle allait adoucir le sort.

A sa rentrée au château, elle trouva dans le salon les jeunes gens qu’elle venait de rencontrer. Lemnox, le frère de madame d’Aubray, fit, en voyant Claire, une exclamation de plaisir ; elle voulut se retirer, mais Velmor la retint.

« Pourquoi fuyez-vous ? lui demanda-t-il, en souriant : Ces Messieurs sont nos hôtes. » Claire interrogeait d’un regard madame d’Aubray, pour savoir ce qu’elle devait faire. Cette dame lui montrait un siège qui était auprès d’elle ; Claire y prit place.

Lemnox raconta comment il avait fait connaissance avec la jolie figure de Claire, et l’on devinait facilement que, sous ce ton léger, se trouvaient une humeur enjouée et un bon cœur.

L’autre jeune homme, nommé Reinal, était un avocat de Paris. Il devait passer ses vacances au château. Causant à demi-voix avec Velmor, il laissait quelquefois tomber indifféremment ses regards sur les personnes réunies dans le salon. Ses yeux étaient animés d’un feu sombre qui décelait une préoccupation habituelle et pénible. Reinal était âgé de vingt-six ans : on remarquait sur son front les signes d’une vaste intelligence, et dans sa physionomie les caractères des passions fortes et profondes. Il avait avec les femmes des manières respectueuses, mais froides, et montrait souvent, dans ses entretiens avec elles, une nuance d’amertume.

L’arrivée de Lemnox changea le genre de vie du château. A l’emploi régulier des heures succédèrent les distractions imprévues des plaisirs. Actif, gai, infatigable, Lemnox animait tout par sa présence, conduisait tout par ses idées.

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