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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Bénédict-Henry Révoil

La Sirène de l'Enfer

Les drames du Nouveau-Monde

I

LE RANCHO DE LA VALLÉE

Transportons-nous au milieu d’une vallée situé au milieu d’une chaîne de montagnes de la Californie ; nous y trouvons un oasis verdoyant qu’on n’eut jamais cru trouver là, un site pittoresque et grandiose complétement inconnu au milieu de ces déserts incultes.

Sur l’un des côtés de la vallée se dressent des murailles de roches taillées à pic sur une élévation de cent pieds et plus. Des genévriers nains, des cèdres morts couchés par terre sur ces hauteurs dénudées par l’action de l’atmosphère, ajoutent encore à l’aspect désolé de ce paysage aérien. Dans la vallée, sur les bords du Canon, on voit des amas de rochers, brisés par quelque convulsion souterraine, étendus pêle-mêle, hissés les uns sur les autres et couverts d’une mousse aux couleurs brillantes.

Du côté du Sud-Ouest, un torrent se précipite du haut d’une colline, se frayant un passage à travers un rideau de lianes qui croissent dans les interstices des pierres, et, disparaissant à quelques mètres plus bas dans un gouffre, il reparait plus loin dans un lit paisible. Ce rio fuit ensuite du haut d’une roche oblique en faisant entendre un bruit pareil à celui d’une canonnade incessante.

Au dessus de l’endroit où ce torrent coupe la vallée en deux, nous apercevons des huttes, des tentes et quelques masures couvertes de roseaux et de branches de pins, groupées ensemble de façon à former un village pareil à ceux que l’on rencontre sur la frontière du Far-West.

A un demi mille plus loin, sur les hauteurs, on aperçoit le toit allongé et surplombant d’un rancho enseveli sous un rideau de vignes sauvages dont les ceps s’enroulent autour des piliers de cèdre qui supportent la vérandah et ombragent cette promenade aérienne. Derrière le logis, d’énormes chênes projètent leur ombre et cachent à la vue l’aridité des montagnes du canon.

Au moment où ce récit commence, le soleil se couchait à l’horizon ; des nuages dorés, amoncelés du côté de l’ouest, resplendissaient au dessus de la vallée et donnaient aux ondes du ruisseau un aspect de lave enflammée. Leurs reflets sur les aspérités des roches faisaient ressembler celles-ci à un rideau de pierres précieuses taillées en facettes. A la vue de cette vérandah rustique, en examinant en détail cette vallée unique au monde où s’abritaient ces tentes et ces demeures agrestes, en entendant murmurer dans leur lit de mousse les eaux impétueuses du torrent et le vent siffler à travers les arbres verts, le voyageur qui traversait ce pays si tranquille et si attrayant n’eut jamais eu la pensée que ce calme n’était point éternel.

A quelques milles de-là, au milieu des montagnes, on trouvait des gisements aurifères fréquentés par des gambusinos qui chaque samedi descendaient au village. Ces gens aux mœurs relachées, sans foi ni loi, abandonnés à leurs instincts sauvages venaient, le bowie knife et le revolver à la ceinture, échanger leurs pépites d’or contre des bouteilles d’eau-de-vie frelatée, vendue par un hôtelier plus rusé que le plus coquin d’entre eux ; ou bien encore ils allaient perdre le fruit de leur travail sur la table d’une maison de jeu ouverte sous un hangard à peine abrité contre le soleil et le mauvais temps.

Avant que cette fièvre de l’or ne fût devenue un mal épidémique, le rancho de la vallée abritait sous son toit une famille honnête dont les troupeaux broutaient l’herbe abondante des pâturages de la vallée ; mais bientôt la présence des gambusinos chassa ces gens paisibles, qui vendirent leurs meubles et leur propriété pour aller trouver plus loin le repos et la vie calme dont ils ne pouvaient plus jouir en cet endroit. La maison avait changé maintes fois d’hôtes à mesure que la vallée recevait de nouveaux habitants, pionniers du vice, de la débauche et du désordre.

Comme le reste du paysage, le rancho avait, à l’heure qu’il est, une toute autre apparence qui était loin de ressembler à son aspect primitif. La nature seule n’avait point changé dans cet état de choses, et, quelles que fussent les dissipations de la colonie, les vignes sauvages n’en croissaient pas moins d’une façon luxuriante, le gazon n’en était pas moins couvert de fleurs et le torrent n’en jetait pas moins sa voix aigüe et distincte qui dominait les clameurs des hommes livrés à l’ivresse et à la colère.

A l’une des fenêtres élevée du rancho de la vallée, une femme se tenait appuyée sur le balustre et jetait les yeux du côté du village. Elle n’attendait certainement personne, car ses regards erraient à l’aventure sans chercher à fixer aucun objet. Le sourire n’effleurait point ses lèvres, ce qui prouvait que cette femme s’abandonnait à quelque pensée mélancolique. A certains moments on pouvait la voir frémir ; une expression de tristesse se manifestait sur ses traits et donnait à son visage un aspect presque sinistre.

A dire vrai, cette femme était loin de représenter l’idéal que l’on pouvait s’imaginer de rencontrer dans un endroit aussi charmant. Elle était grande et quelque peu maigre, à ce point qu’on eut pu la croire d’une santé débile si l’on n’avait examiné attentivement la force de ses muscles et la pureté de ses formes. Jeune encore, quoiqu’il fut impossible au simple aspect de son visage de deviner l’âge qu’elle avait, on la voyait tantôt sous les apparences d’une jeune fille et tantôt, quand les tristes souvenirs qui semblaient oppresser son cœur faisaient rider ses traits, sous les dehors d’une personne déjà chargée d’années.

Il était évident que sa destinée n’avait point été celle de la plupart des femmes qui s’étaient rendues dans l’Eldorado américain, soit pour y chercher fortune, soit pour y accompagner leurs maris. La main. qui s’appuyait sur la fenêtre „ était blanche et délicate ; la blancheur du teint de cette créature malheureuse prouvait bien que ni les rudes labeurs, ni les intempéries de l’atmosphère n’avaient hâlé sa peau et nuit à l’élégance des formes.

La personne que nous mettons ainsi sous les yeux de nos lecteurs, portait un costume simple quoique taillé d’une façon excentrique et les bijoux dont elle était parée étaient de prix et d’une rare élégance. La principale beauté de notre inconnue consistait en une admirable chevelure aux tons dorés, soigneusement peignée et relevée en bandeaux lisses sur les deux tempes.

Jamais, si ce n’est sur le fameux portrait de Lucrèce Borgia conservé au musée de Florence, on n’eut rencontré une teinte de cheveux aussi admirable. Ce n’était point ce que l’on nomme des cheveux rouges, mais plutôt des cheveux aux reflets d’un blond cendré et doré tout à la fois, pareils à ceux qui ornent la tête des enfants. Toutefois, si cette tête pittoresque, frappée par les rayons du soleil, venait à se mouvoir, il semblait qu’un nimbe d’or se dessinait autour d’elle et l’entourait d’une auréole brillante.

La nuit arrivait à mesure que les derniers reflets du jour s’évanouissaient et pourtant la dame n’avait point quitté la place qu’elle occupait près de la fenêtre. Elle demeurait plongée dans une méditation pénible qui paraissait quelquefois se changer en douleur. Tout à coup son attention se porta sur un objet qui vint se placer au milieu de son rayon visuel et elle observa cet objet plus attentivement qu’elle n’avait examiné tous ceux qui l’entouraient.

A côté des cascades dont nous avons parlé, se glissait le long des parois de la montagne une route où les chevaux pouvaient passer et qui aboutissait des placeres au village de la vallée. Les yeux de la dame suivaient le long des sinuosités de la montagne une cavalcade peu nombreuse qui descendait vers les habitations et se dirigeait du côté du rancho. Une expression de mécontentement se manifesta tout à coup sur le visage de la femme qui, étendant sa main ouverte au dessus de ses yeux, examina à loisir le groupe à cheval. Ce qu’elle pouvait seulement distinguer, à la distance qui la séparait de ces gens, c’est qu’ils étaient au nombre de trois, hissés sur des mulets et suivis par quelques personnes.

Un instant après l’inconnue quitta la fenêtre et revint tenant entre ses mains une lunette d’approche qu’elle mit au point et à l’aide de laquelle il lui fut possible de satisfaire sa curiosité.

Tout d’un coup elle poussa un profond soupir et murmura ces paroles à voix basse :

  •  — Ce ne sont pas ceux que j’attendais. Allons ! je vais rester là encore une heure, libre de penser à ce qui m’intéresse.

Tout en parlant de la sorte, la femme continuait à examiner les personnes qui s’approchaient toujours et bientôt elle remarqua que l’un des hommes, monté sur une mule, était soutenu en selle par deux des guides, tandis que le troisième conduisait l’animal par la bride. A n’en point douter le cavalier avait été blessé ou bien il était tombé malade en route.

Les voyageurs avançaient lentement ; cependant on pouvait déjà les reconnaître, grâce à la petite distance qui les séparait du rancho, et la dame, les yeux appuyés sur sa lunette d’approche, étudiait le visage de chacun d’eux.

Au même instant ses deux mains serrèrent convulsivement la lunette et elle regarda l’homme blessé avec une fixité étrange ; puis, changeant subitement d’allures, elle se prit à trembler, un cri s’échappa de ses lèvres et une pâleur mortelle couvrit ses joues. Ses doigts tremblaient au point qu’il lui fallut appuyer l’instrument contre le cadre de la fenêtre. Tout à coup ses mains retombèrent le long de son corps, un cri pareil à celui d’une panthère blessée s’échappa de sa poitrine.

  •  — Décidément je suis folle, s’écria-t-elle. C’est impossible ! c’est un rêve ! c’est une erreur grossière de mes sens abusés !

Tout en parlant ainsi, la dame fit un effort suprême pour relever la lunette d’approche et regarder le groupe qui s’avançait toujours du côté du rancho. Ses yeux ne pouvaient plus se détacher de ce spectacle émouvant qui remplissait son cœur d’une angoisse indicible.

  •  — Laurens ! s’écria-t-elle de nouveau, Laurens ici !.... dans ce pays perdu ! Oh ! j’en deviendrai folle ! Les voici.... ils s’avancent : leur intention est de s’arrêter dans cette maison.... d’y passer la nuit peut-être.

Les paroles s’échappaient par saccades de ses lèvres agitées par un mouvement nerveux et ses yeux suivaient anxieusement les voyageurs qui approchaient toujours du rancho.

  •  — Il est blessé !... mon Dieu ! le voilà évanoui.

La lunette d’approche s’était échappée des mains de notre inconnue qui, tout à coup, se redressa, frappa violemment son front à l’aide de sa main comme si elle eut cherché à trouver un plan que son agitation et sa terreur l’empêchaient de concevoir.

  •  — Malédiction ! murmura-t-elle enfin : est-ce là la force de caractère qui m’est habituelle ! mon courage m’abardonnerait-il ?

Tout en parlant ainsi la dame quitta la fenêtre et se mit à se promener de long en large dans l’appartement, les mains crispées et dans une telle agitation qu’elle ne pouvait rassembler ses idées.

  •  — Il est important qu’il ne me voie pas !... j’aimerais mieux disparaître au fond d’un précipice... Que dis-je ! il ne faut pas que cet homme pénètre dans ce logis... Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi Philippe n’est-il pas de retour près de moi.

Elle regarda encore une fois par un mouvement fébrile, en dehors de la maison, et s’élança bientôt dans les escaliers, affolée par l’approche de ce danger qu’elle redoutait plus que tout au monde.

S’arrêtant tout à coup à mi-chemin, la dame rentra dans l’appartement, égarée, en proie à une terreur indicible, pareille à celle qu’éprouve l’oiseau revenant vers la branche où le plomb du chasseur l’a blessé. Elle s’empara de nouveau de la lunette d’approche et la dirigea sur les voyageurs d’une main ferme, comme pour mieux s’assurer qu’elle ne s’était pas trompée en reconnaissant l’homme blessé.

II

LE BLESSÉ

La cavalcade s’avançait toujours lentement dans la plaine et ne se trouvait plus qu’à une très-petite distance du rancho. La femme se tenait toujours à la fenêtre épiant chaque mouvement des nouveaux venus et particulièrement de l’homme blesse qu’il lui était impossible de méconnaître. C’était bien celui qu’elle avait nommé. Un soupir s’échappa de la poitrine de la dame qui laissa retomber sa main.

  •  — Comme il est pâle ! il a été probablement victime de quelque guet-à-pens. Ah ! il s’évanouit encore... : sa tête retombe inerte sur l’épaule de son guide, murmura l’inconnue qui passa son mouchoir sur ses yeux, comme pour essuyer une larme furtive.

Celle qui parlait ainsi se trouvait seule au logis, les servantes indiennes qui d’ordinaire se tenaient auprès d’elle étaient parties pour aller cueillir des baies sauvages : elle se vit donc forcée d’aller ouvrir la porte au moment où les cavaliers, arrivés devant le seuil, lui crièrent de venir les introduire.

Dans toute autre circonstance, connaissant les mœurs de la population qui demeurait près d’elle, elle eut laissé frapper ceux qui auraient assiégé la porte du rancho et les eut sommés de s’en aller ailleurs : mais cette fois là, elle se hâta de descendre, en tremblant de tous ses membres.

La dame dont il s’agit avait eu pourtant la précaution de se cacher le visage à l’aide d’un foulard de soie noire qui donnait à sa tête l’aspect d’une señora espagnole. Quand elle tira le pène de l’huis et se tint debout sur la première marche, toute sa personne avait réellement un aspect magique ; c’était une peinture vivante dont la réalité se présentait rarement aux yeux dans ce pays désert. Ce n’est pas que la beauté de la femme fut irrésistible, mais la teinte de sa chevelure, l’anxiété qui régnait dans son regard, tout concourait à rendre l’inconnue imposante au plus haut degré.

Le guide qui se trouvait le premier recula étonné au moment où il contempla cette femme étrange qui se montrait rarement aux gens du pays. Sa présence avait suffi pour le plonger dans le plus complet ébahissement. Les nouveaux venus qui se tenaient devant le rancho avaient un aspect étrange, grâce à leurs vêtements souillés par les accidents de la route. Quant aux mules, leurs pieds, leur ventre et même les caparaçons dont elles étaient couvertes disparaissaient sous une épaisse couche de boue. Il n’y avait rien d’étonnant à cela ; les pauvres bêtes avaient voyagé par un temps abominable et franchi des chemins ou plutôt des fondrières dont aucune description ne donnerait l’idée. Du reste, les voyageurs eux-mêmes avaient subi un sort aussi fâcheux, et la fange qui couvrait le drap de leurs vêtements, la flanelle de leurs chemises et le cuir de leurs bottes prouvait que pendant la route ils avaient souvent été contraints à mettre pied à terre.

Un des cavaliers soutenait le blessé : quant au troisième il s’était jeté à bas de sa selle et laissant sa monture le suivre, il tirait après lui par la bride la mule sur laquelle Laurens se maintenait à peine.

Avant que Le guide eût recouvré l’usage de la parole, que la vue de la dame du rancho lui avait fait perdre, les voyageurs atteignirent le porche du logis.

Les deux cavaliers s’empressèrent de prêter assistance à leur compagnon qui restait inerte sur sa selle, la tête penchée sur l’épaule de l’homme qui le soutenait. Les guides l’enlevèrent doucement de dessus sa monture et le transportèrent au haut des marches qui aboutissaient à la vérandah. Une fois là, ils étendirent ce malheureux sur un banc placé sous la fenêtre.

Pendant que ceci se passait, les deux compagnons de Laurens s’étaient approchés de la dame. Celle-ci n’avait pas bougé ; les yeux fixés sur le visage du blessé à qui les guides prodiguaient leurs soins, elle semblait demander une explication que ses lèvres n’avaient plus la force de solliciter. Les deux voyageurs qui s’aperçurent de cette anxiété, s’approchèrent alors et la saluèrent avec une courtoisie qui prouvait mieux encore que leurs paroles qu’ils appartenaient à la meilleure classe de la société.

  •  — Veuillez, madame, dit alors un d’eux, agréer nos plus humbles excuses pour cette infraction à toutes les règles de la politesse. Si nous sommes ainsi venus à vous, c’est que notre ami est dangereusement blessé.

La dame tressaillit à ces deux derniers mots, cacha mieux qu’elle ne l’avait encore fait son visage à l’aide du foulard de soie noire et répondit d’une voix brève :

  •  — Il est inutile de vous excuser, messieurs. Dans le pays où nous sommes tout étranger se considère comme ayant le droit de regarder la première maison venue comme la sienne.
  •  — Je m’attendais à vous entendre parler ainsi, madame, fit un des guides qui s’approcha de la maîtresse du rancho et la regarda avec un sentiment de curiosité. Probablement M. Yates n’est pas chez lui ?
  •  — Non, il est, je le crois aux placeres du haut canon. Mais, continua-t-elle en désignant Laurens de la main, ce gentleman est blessé ! le voilà évanoui, n’est-ce pas ?
  •  — Oui, madame, répliqua le guide avant que l’un des deux compagnons de Laurens eût pu prendre la parole, le pauvre monsieur est tombé de cheval dans l’endroit le plus dangereux des montagnes. J’ose espérer pourtant qu’il n’est que meurtri par la chûte.
  •  — Quant à moi, je crains bien qu’il n’ait le bras cassé, observa le plus âgé des deux voyageurs.

La dame s’approcha du blessé, mais comme elle détournait la tête aucun des assistants ne put voir à quel point elle pâlissait. Penchée sur Laurens, elle ouvrit la manche de son habit à l’aide de ciseaux et examina attentivement le bras qui pendait inerte entre ses mains.

  •  — Ce n’est qu’une foulure, dit-elle enfin : mais la souffrance l’a fait évanouir.
  •  — Il a d’abord très-bien supporté la douleur, ajouta le second cavalier, mais il a perdu l’usage de ses sens, au moment où nous sommes parvenus à l’entrée de la vallée.

La maîtresse du logis ne répondit rien à ces paroles ; elle se contenta d’indiquer aux guides l’endroit où ils trouveraient des cordiaux et de l’eau fraiche. Tandis qu’ils allaient chercher ce qui était nécessaire, elle rentra dans la maison et revint aussitôt en rapportant une serviette qu’elle imbiba fortement et qu’elle enroula sur le bras du blessé.

Tandis qu’elle se tenait penchée sur Laurens, celui-ci parut reprendre l’usage de ses sens. Aussitôt la dame recula et se voila entièrement le visage.

  •  — Laurens, dit alors un des deux amis, vous sentez-vous mieux ?

Le pauvre diable poussa un gémissement et chercha à soulever sa tête, mais il lui fut impossible de la soutenir droite. Il la laissa retomber sur le banc et s’évanouit de nouveau.

  •  — N’y a-t-il pas un médecin dans le voisinage ? demanda le plus âgé des compagnons de Laurens. J’éprouve vraiment une très-grande inquiétude à son endroit. Notre ami n’a pas notre force et notre habitude des excursions lointaines.
  •  — Vous trouverez un docteur au rancho de Wilson, répondit la dame.
  •  — A quelle distance cela est-il ?
  •  — A sept milles d’ici, répondit un des guides.
  •  — Il me parait impossible de l’emmener si loin, s’écria le premier interlocuteur.
  •  — C’est cependant ce qu’il est le plus sage de faire, répliqua la dame d’un ton glacial.

Tous ceux qui l’entouraient la regardèrent avec étonnement, car dans ces pays sauvages l’hospitalité est une chose si simple que nul se targue de pratiquer cette vertu. Les guides surtout, qui appartenaient depuis longtemps à ces régions lointaines, ne comprenaient pas qu’une femme mît froidement hors de chez elle un étranger blessé.

  •  — Mais, madame, observa le plus jeune des voyageurs, d’un ton qui tenait de la prière, notre ami est dans l’impossibilité de continuer sa route à cheval. Une pareille imprudence serait dangereuse ; la mort s’en suivrait, peut-être.
  •  — Ne croyez pas cela, messieurs, ce gentleman va revenir à lui dans un moment et l’avis que je vous donne est le meilleur à suivre. Mon cœur n’est point fermé à la pitié, croyez-le bien. Dieu seul pourrait dire la douleur que j’éprouve de voir votre ami souffrir de la sorte.

Le premier des guides. laissa échapper de sa poitrine un sifflement aigü et les autres spectateurs de cette scène se regardèrent mutuellement sans rien dire..

Tandis que ceci se passait, la dame du rancho prodiguait ses soins à Laurens, en tremblant de tous ses membres, au point qu’elle pouvait à peine se tenir debout.

  •  — N’avez-vous pas à nous donner un lit pour notre ami ? demanda le plus âgé des voyageurs. Quant à nous, nous reposerons n’importe où : et même nous irons ailleurs.
  •  — Non ; cela ne se peut en aucune façon, répliqua la dame d’une voix étranglée. Il faut continuer votre route, vous dis-je.
  •  — Je veux être pendu si j’ai jamais entendu rien de pareil, murmura le guide.
  •  — Le chemin qui conduit au rancho de Wilson est excellent, ajouta la dame, et votre ami n’aura pas longtemps à souffrir. D’ailleurs, messieurs, ces hommes peuvent bien le transporter sur une civière.
  •  — Ah ! le voilà qui reprend ses sens, observa à mi-voix le plus jeune des cavaliers.

A ces mots la femme se retira rapidement en arrière, et, dès qu’elle vit les yeux du blessé se rouvrir, elle rentra dans l’intérieur de la maison.

  •  — Comment vous trouvez-vous, Laurens ? demandèrent les deux voyageurs en se penchant vers celui-ci.
  •  — Un peu mieux, à ce qu’il me semble. Je suis tout étourdi, mais mon bras me fait encore du mal : n’étais-je pas évanoui ?

Tandis que les deux amis répondaient aux questions de Laurens, les guides tenaient conseil. Ils finirent par appeler le plus âgé des gentlemen pour lui communiquer leurs réflexions.

  •  — Que voulez-vous faire ? lui demandèrent-ils : d’ici à peu de temps la plus profonde obscurité régnera dans la vallée et le blessé ne peut pas se tenir à cheval.
  •  — Je vais encore supplier la dame dé céans, répondit le voyageur, j’aime à croire qu’elle entendra raison.
  •  — Drôle de maison que celle-ci, dit le guide-chef. Il n’y a pas de shanty en Californie où je n’aimerais mieux me trouver, si j’avais à choisir.
  •  — Je crois que c’est la femme de Yates, observa son compagnon. J’ai souvent passé devant la maison, mais jamais je ne l’avais vue avant aujourd’hui.
  •  — C’est qu’elle se montre rarement, répliqua le premier guide. Voyons, monsieur, fit-il en se tournant du côté du voyageur, allez lui parler encore vous-même.
  •  — Je me rends auprès d’elle à l’instant, et je suis sûr qu’elle va nous permettre de rester ici.

Tout en prononçant ces dernières paroles, il pénétra dans l’intérieur du rancho et chercha longtemps la dame. Enfin il la trouva dans une chambre basse, se tordant les mains de désespoir.

Au bruit qu’il fit en entrant, la femme se tourna de son côté, la colère dans la voix.

  •  — Que voulez-vous encore ? j’ai fait tout ce que je pouvais pour votre ami. Laissez-moi et partez.
  •  — Écoutez-moi, madame, de grâce ! je viens vous supplier de nouveau de nous donner asile. Nous sommes dans l’impossibilité d’aller plus loin ce soir.
  •  — Il le faut cependant, s’écria-t-elle avec véhémence : il le faut, vous dis-je !
  •  — Voilà qui est vraiment étrange, murmura l’étranger qui ne put réprimer son étonnement à la vue de cette femme tellement exaltée qu’il la croyait folle ; cependant, ajouta-t-il plus haut, au nom de Dieu, par humanité...

La dame du rancho lui saisit le bras d’un geste rapide, et le repoussa contre la muraille en lui disant d’une voix stridente :

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