La situation / par M. le comte de Gardane

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Sauton (Paris). 1872. France -- 1870-1940 (3e République). 47 p. ; in-18.
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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Paris. — Typographie George Chamsrot, rue des Saints-Pcres, 19.
fcA
SITUATION
PAR
M. LE COMTE DE GARD ANE
PARIS
SAUTON, LIBRAIRE-ÉDITEUR, _
RUE DU BAC, 41
1872
LA
SITUATION
Quand nous voyons les puissants empereurs
d'Allemagne, de Russie et d'Autriche se réunir
avec éclat à Rerlin dans un but qu'on ignore,
il est sage de porter avec plus d'attention
que jamais nos regards sur la France, san-
glante et mutilée pour la seconde fois par le
fait d'un empereur portant ce nom néfaste de
Napoléon.
On nous assure que ce qui s'est agité dans
cet illustre conseil ne doit pas nous alarmer,
— 6 —
qu'il ne s'est agi que d'une question de paix.
Nous aimons à le croire, mais alors pourquoi
le cache-t-on? Était-il besoin pour cela que
des empereurs quittassent leur capitale pour
venir dans celle de l'empereur Guillaume?
Comment l'empereur de Russie, qui a pra-
tiqué avec tant d'humanité les principes
du christianisme en affranchissant les serfs
de son immense empire, a-t-il pu trouver à s'en-
tendre avec l'empereur qui, après la victoire,
a osé proclamer à la face du monde, au dix-
neuvième siècle, le principe subversif de la ci-
vilisation , antichrétien : la force prime le
droit, et, qui plus est, l'a appliqué impitoya-
blement; c'est ce que nous ne savons pas. Il
est aussi permis de douter que la vue de cette
immense force militaire avec laquelle l'empe-
reur Guillaume a écrasé la France, qui les
a vaincus eux, empereurs de Russie et d'Au-
triche , n'ait fait naître chez les deux empe-
reurs qu'un sentiment de pure admiration;
ce serait assez mal connaître le coeur humain.
Les impressions qu'ils ont pu rapporter de
Berlin ne seront pas sans mélange, et les ré-
flexions intimes auxquelles ils pourront se li-
vrer dans leurs États ne seront peut-être pas
celles qu'aurait désirées l'empereur Guil-
laume. Ils se demanderont probablement ce
que vont devenir le commerce, l'industrie,
la liberté de l'Europe, avec une nation tout
entière organisée pour la guerre et qu'il faut
absolument imiter si les autres États veulent
conserver leur indépendance.
Ils sont trop éclairés pour ne pas savoir que
de ne nos jours la guerre n'est plus un but,
mais un moyen; que la Prusse, après un grand
effort, a besoin de reprendre haleine pour at-
teindre le but poursuivi par l'annihilation de
la France; qu'elle ne sera satisfaite que lors-
qu'elle aura étendu son gigantesque corps de.
la Baltique à la Méditerranée, où sont les ports
qu'elle a marqués pour le développement de
son commerce et de son industrie.
Néanmoins il est facile de voir qu'il y a un
point sur lequel les empereurs seront d'ac-
cord ; c'est celui-ci : comment s'organisera la
— 8 —
France. Il ne faut pas nous dissimuler, que sans
nous menacer précisément, c'est au : fond la
France, l'incertitude de son avenir, l'éventua-
lité d'un déchirement de ses propres mains,
qui sont le principal mobile de cette réunion
pro dominatione des trois grands empereurs.
C'est le problème de notre organisation poli-
tique et de ses conséquences probables qui
inquiète le puissant ministre qui dirige l'Alle-
magne. Tel est l'événement qu'il, s'agit pour
lui de prévoir et de prévenir.
, II est certain que.la formation, sérieuse en
Europe d'uhe^ grande société d'hommes libres
ayant un homme comme M. Thiérs à sa:tête,
et au milieu d'elle cette grande famille: que la
France trouve toujours au moment.de ses pé-
.rils, d'hommes intrépides, de philosophes et
de sages, la patriotique famille d'Orléans, ne
serait pas un fait ; d'une petite, importance.
Celle de l'Amérique a été un des plus grands
événements du siècle, et l'Amérique avait à
peine trois millions d'habitants, et était, bien
loin, dé l'Europe.
— 9 —
Sans doute, c'est avec un sentiment de con-
fiance pour le pays, avec un patriotique orgueil,
une respectueuse sympathie, que nous repor-
tons nos regards de ces monarques sur le grand
plébéien qui tient dans ses mains expérimen-
tées l'épée de la France devenue libre.
Qui ne se sentirait bon courage en considé-
rant les prodigieuses ressources, la redoutable
activité de cet esprit, si on ajoute à cela que
M. Thiers représente en face des couronnes le
droit des peuples ?
Mais, pour pouvoir faire usage de ses talents
pour la France, il ne faut pas que M. Thiers soit
un semblant de président d'un semblant de ré-
publique, et cependant il n'y a pas autre chose.
Notre situation est indigne d'une grande
nation, d'une grande assemblée, de M. Thiers;
elle est pleine de dangers qui vont en gran-
dissant.
En présence des périls extérieurs dont nous
sommes environnés et des agitations intérieu-
res qui nous menacent, pouvons-nous, différer
notre organisation?
— 10 —
Comment ! un implacable ennemi tient dans
ses mains les portes de la France, que nous
donnèrent les victoires de Turenne et de
Louis XIV ; il a mis les clefs dans ses poches,
et, sous nous ne savons quels prétextes, nous
différons ce qui pourrait nous donner quelque
force : notre organisation!
Qu'est-ce que la libération de notre territoire
qu'on nous oppose sans cesse , qu'on op-
pose presque à tout, a à voir avec nos institu-
tions ? Alors, si les Prussiens restaient dix ans
sur notre territoire, nous serions dix ans privés
de nos libertés? pendant dix ans nous serions
sans institutions? ' . .
C'est précisément parce que l'ennemi nous
épie, parce qu'il est sur notre sol, qu'il ne
faut pas rester désorganisés, être faibles et
impuissants. Et l'absence d'une organisation
est le dernier état de faiblesse où puisse
être réduite une nation. Au lieu de la diffé-
rer, c'était la première chose qui devait nous
occuper.
C'est par une constitution que l'Assemblée
— H —
nationale devait inaugurer ses travaux. C'était
le besoin le plus pressant.
En effet, qu'est-ce qu'un pays, qu'est-
ce qu'une chambre, sans constitution ?
Il n'y a pas même un vice-président de la
république ! Après cgtte furieuse tempête,
l'imprévoyance est la même. On livre au hasard
le sort du navire.
La situation est vraiment effrayante :
La nation s'est levée dans un mouvement dé
colère formidable; elle a renversé son gouver-
nement, ressaisi.tous ses droits. Qu'a-t-elle-
voulu abolir? Qu'a-t-elle voulu conserver?
A coup sûr elle a voulu abolir l'empire, 1
c'est-à-dire l'empereur Napoléon, ses créatures,
et les lois au moyen desquelles ils enchaînaient
le pays sous des formes légales. Qu'a-t-elle en-
tendu conserver en dehors de l'empire ? Qui le
sait?
Véritablement il n'y a point d'institutions, il
n'y a plus de lois; il y a seulement un grand
rouage debout, l'Assemblée nationale, laquelle
est tout ! Elle fonctionne dans le vide, arbi-
— 12 —
traitement, en attendant les autres pièces d'un
système qui n'est pas encore connu. La sépa-
ration des pouvoirs, cette précieuse conquête
de l'esprit moderne, n'existe même plus.
L'Assemblée fait des lois, mais quelle valeur
peuvent-elles avoir ? Le principe du gouverne-
ment de la France étant encore indéterminé, elle
fait des lois sans principe. Une loi sans prin-
cipe, qu'est-ce? Une lettre morte, une loi sans
vie, une loi qui n'est pas.
Mais tout gouvernement suppose une consti-
tution. Il n'est pas de corps, social ou autre,
qui n'ait une constitution et qui puisse exister
sans cela. Parler d'un corps sans constitution,
c'est parler de ce qui n'existe pas. On joue sur
les mots : on ne constitue pas, on réorganise.
Mais nous vous défions bien d'organiser quoi
que ce soit sans avoir, au préalable, adopté un
principe, d'après lequel a toujours lieu une or-
ganisation quelconque. Elle sera différente
selon le principe. Ainsi l'armée, par, exemple,
selon le principe qui présidera à son organisa-
tion, sera l'armée de la nation ou l'armée d'un
— 13 —
homme, l'armée du pouvoir. La justice sera la
justice du pays, ou un épouvantable instru-
ment politique. Réorganiser sans un principe
est une entreprise ridicule et chimérique..
, Et cependant on vit, dites-vous. Oui, mais
avec ce qu'on se garde bien d'avouer, on vit avec
tout ce que la nation, dont on invoque sans
cesse la volonté, a condamné, on vit avec ce qui
n'a plus aucun droit de vivre : avec les lois de
l'empire, avec la. constitution de l'empire, avec
les hommes de l'empire, avec l'esprit de l'em-
pire! Est-ce là ce qu'on en tend par l'essai loyal?
Nous avons, dit-on, un gouvernement provi-
soire. Mais quelle est la nature de ce gouverne-
ment? car ce mot : provisoire, ne signifie rien,
si on: n'ajoute tout de suite quelle chose est
provisoire. Est-ce la monarchie qui est provi-
soire, est-ce la république, est-ce l'empire?
Le provisoire n'a rapport qu'à la durée d'une
chose ; il n'est pas une forme de gouvernement,
comme on lé donne à entendre.
Il faut, être bien aveugle pour ne pas voir
le danger de cette situation.
— 14 —
S'il n'y a pas vraiment de république, il n'y
a pas vraiment de président ; mais alors qu'a-
vons-nous donc?
M. Thiers est le président d'un pays sans
constitution, d'une république sans institutions.
Où commence son pouvoir? personne ne le
sait bien, pas même lui; où finit-il? on serait
aussi embarrassé de le dire. Où sont les lois en
vertu desquelles il gouverne? il n'y en a pas.
C'est un arbitraire général, car l'arbitraire n'est
que l'absence de lois.
. Cependant ce n'est pas seulement l'homme
sans foi qui l'a perdue que la France a voulu
renverser, c'est surtout son système de men-
songe.
Il n'y a réellement à cette heure qu'un pou-
voir : la Chambre des représentants de la na-
tion.
M. Thiers, malgré le titre de président de la
république qu'on lui donne, n'est, en réalité,
qu'un député comme les autres ; son droit est
de la même nature que celui de chacun de ses
collègues, et la Chambre, qui Ta élu, n'a pu
— lu —
lui donner plus de droit qu'elle n'en a elle-
même : nemo dat quodnon habet. Son autorité,
en droit, est limitée à la Chambre dont il reste
dépendant, quoiqu'en fait elle s'étende au-delà.
Le pouvoir de l'Assemblée est supérieur au sien,
elle peut le déposséder comme elle l'a mis en
possession; ce qu'elle a fait elle peut le défaire,
et lui ne peut rien contre elle, il ne peut pas
la dissoudre, il ne peut pas lui retirer son pou-
voir, qu'elle ne tient pas de lui mais de la na-
tion. Celle-ci seule a qualité pour faire un
vrai président de la république, lui donner l'au-
torité suffisante. ,11 n'y a que le vote du pays
qui puisse jeter sur sa personne le reflet de la
majesté de la nation.
Il n'est pas vrai que l'Assemblée soit souve-
raine, quoiqu'on le lui ait dit, parce que, si elle
l'était, la nation ne le serait plus.
Elle est déléguée de la nation pour exécuter
sa volonté, responsable devant la nation.
-•■ Elle ne pourrait être souveraine que par une
— 16 —
usurpation, en intervertissant son titre de délé-
gué politique pour se substituer à la nation, en
la dépouillant de ses droits souverains. Alors
elle ne s'appellerait plus la Chambre des repré-
sentants , puisqu'elle ne représenterait plus
qu'elle-même ; elle s'appellerait d'un autre
nom, parce qu'elle serait autre chose. La Cham-
bre ne serait plus un grand corps politique, elle
serait tout le pouvoir.
La nation peut changer demain, si elle le
veut, la forme de son gouvernement ; la Cham-
bre n'a pas ce droit.
Il est temps de substituera l'influence des
mots avec lesquels on a mené ce pays l'influence
-des principes.
De cette fausse situation du président et de
la Chambre résultent naturellement des frois-
sements et la subordination, la dépendance
dans laquelle elle prétend le tenir et qui lui
sont insupportables, tant il est vrai que toutes
les habiletés du monde ne remplacent pas une
vérité.
Mais tout cela, dira-t-on, c'est de la théorie.
— 17 —
Oui, mais l'action n'est que de la théorie en
pratique. Savez-vous ce que c'est que ce mépris
affiché de la théorie ? disait M. Royër Collard :
« C'est la prétention de parler sans savoir ce
que l'on dit, et d'agir sans savoir ce que l'on
fait. »
La France a subi d'effrayants revers ! Il faut
aborder la situation avec une mâle confiance
et l'indomptable résolution de la surmonter,
nous rappelant ce que nous fûmes, ce qu'ont
été nos pères et ce que cette gloire nous impose.
Élevons,nos âmes encore plus haut que notre
désastre, prenons des résolutions dignes d'un
peuple libre qui est décidé à périr tout entier
plutôt que de laisser décliner la France.
. Une nation qui a fait ce qu'a fait la nôtre,
dans la redoutable situation où elle s'est trou-
vée, est une grande nation, et porte encore au
front la marque d'un grand destin !
Paris a tenu à lui se^Ol^bmagne entière
— 18 —
en échec. Il a plus d'une fois fait trembler Ber-
lin. S'il avait eu à la tête de sa défense un de
ces hommes que la France, dans des jours
heureux, dans des jours de liberté, appelait
avec orgueil les Africains, Lamoricière, d'Au-
male, Bedeau, Cavaignac ou le terrible duc de
Malakoff ; si elle avait eu à la tète de sa marine
cet admirable prince de Joinville, peut-être les
armées allemandes ne seraient pas retournées
dans leur patrie, si elles y fussent retournées,
avec des cris de triomphe. Pendant cinq Ibngs
mois, Paris tonnant a couvert la France de
gloire, la France abandonnée des nations!
hélas ! justement peut-être, car si, sous des
gouvernements honnêtes et libéraux, elle a
tendu la main à tous les peuples, sous le
gouvernement despotique qui a causé sa ruine,
elle a tour à tour, arrogamment et sans justes
motifs, attaqué ou menacé tous les peuples.
Paris a arraché au monde un cri d'admiration,
et sa défense merveilleuse prolongera dans les
siècles futurs le nom de la France, même lors-
que celle-ci aura fini d'exister.
— 19 —
La France a tous les moyens de se relever
promptement, sa vitalité est énorme, ses res-
sources sont immenses, mais il faut les mettre
en oeuvre.
Qui peut les mettre en oeuvre? Comment?
Un gouvernement honnête et libéral. Le salut
du pays nous paraît être dans l'étroite union
de M. Thiers avec l'Assemblée, et leur ac-
cord avec le pays.
Il y a un point reconnu par tous les partis,
c'est la souveraineté nationale. C'est le seul
principe incontesté, resté debout au milieu
d'un immense naufrage. 11 faut donc s'y atta-
cher comme à notre ancre de salut. Il faut le
respecter.
Mais comment la volonté qui doit tout do-
miner sera-t-elle connue? Il importe de ne
pas oublier que, dans un pays où la presse
n'est pas libre, aucune décision de la nation
n'est libre, à vrai dire. Elle ne pense pas par

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