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La solution innovante

De
298 pages
Le chef Omokoé interrompit son discours et balaya du regard les occupants de la salle. Puis il continua sur un ton plus solennel : "Après mûre réflexion, j'ai résolu de garder le jeune étranger en vie". Il s'adressa ensuite à sa femme Akiwa : "Je te confie ce garçon pour pallier ton infertilité. Ce garçonnet tu le nourriras, tu le traiteras, non comme un domestique ou un esclave, mais comme un véritable fils. Ainsi, tu seras moins la risée de tes co-épouses."
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Anatole TOKOFAÏLA SOLUTION INNOVANTE
Le chef Omokoé interrompit son discours et balaya du regard les
occup ants de la salle. Puis il continua sur un ton plus solennel. LA SOLUTION Il parlait lentement comme pour donner plus de force à chaque
mot qui sortait de sa bouche.
—Écoutez-moi bien: après mûre réfl exion, j’ai résolu de garder INNOVANTE
le jeune étranger en vie.
Il s’adressa ensuite à sa femme Akiwa:
—Je te confi e ce garçon pour pallier ton infertilité. Pour t’aider Roman
à la surmonter. Tu serviras, en quelque sorte, de mère à cet enfant.
Tâche d’en être digne. Ainsi, tu seras moins la risée de tes
co-épouses. Ce garçonnet, tu le nourriras, tu le traiteras, non
comme un domestique ou un esclave, mais comme un véritable
fi ls. Puisque l’enfant vient de nulle part, puisque ses parents
nous sont inconnus, puisque nous venons de l’adopter et qu’il fait
désormais partie de notre tribu, nous l’appellerons symboliquement
Emanenki. Ce qui veut dire, le Fils-de-quatre-personnes…
Anatole Tokofaï est originaire d’Afrique de l’Ouest. Ingénieur,
ancien élève de l’École polytechnique et diplômé de l’École
nationale des ponts et chaussées, il a travaillé dans le secteur
des télécoms et des marchés fi nanc iers. Le Tissu, son premier
roman, lui a valu le prix Simone et Cino del Duca, celui du meilleur
manuscrit.
Photographie de couverture : Statuette d’un jeune soldat massaï.
N° 378
ISBN : 978-2-343-04423-1
25 €
Anatole TOKOFAÏ
LA SOLUTION INNOVANTE11©L’Harmattan,2014
5 7,ruedel’Écolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978 2 343 04423 1
EAN:9782343044231
11,1111111111111111,11,11111111111111111,1,11111111111111LaSolutioninnovante
1111Encres Noires
Collection fondée par Maguy Albet
et Emmanuelle Moysan
La littérature africaine est fortement vivante. Cette collection se veut le
reflet de cette créativité des Africains et diasporas.
Dernières parutions
N°377, Faustin KEOUA-LETURMY, Coupe le lien !, 2014.
N°376, Joseph Bakhita SANOU, Il était une fois aux Feuillantines, 2014.
N°375, Marie-Ange EVINDISSI, Les exilés de Douma. Tempête sur la
forêt. Tome III, 2014.
N°374, Aurore COSTA, Folie blanche et magie noire. Nika l’Africaine,
tome IV, 2014.
N°373, Kouka A. OUEDRAOGO, La tragédie de Guesyaoba, 2014.
N°372, Kanga Martin KOUASSI, La signature suicide, 2014.
N°371, Ayi HILLAH, L’Exotique, 2014.
N°370, Salif KOALA, Le cheval égaré, 2013.
N°369, Albert KAMBI-BITCHENE, Demain s’appelle Liberté, 2013
N°368, Diagne FALL, Mass et Saly. Chronique d’une relation
difficile, 2013.
N°367, Marcel NOUAGO NJEUKAM, La vierge de New-Bell, 2012.
N°366, Justine MINTSA, Larmes de Cendre, 2012.
N°365, Ralphanie MWANA KONGO, La boue de Saint-Pierre, 2013
N°364, Usmaan PARAYAA BALDE, Baasammba maa Nibe nder
koydol, 2012.
N°363, Stéphanie DONGMO DJUKA, Aujourd’hui, je suis mort, 2012.
N°362, Néto de AGOSTINI, Immortels souvenirs, 2012.
N°361, Epi Lupi ALHINVI, Pays Crépuscule, 2012.
N°360, Elie MAVOUNGOU, Les Safous, 2012.
N°359, Cosmos EGLO, Du sang sur le miroir, 2012.
N°358, AYAYI GBLONVADJI Ayi Hillah, Mirage, Quand les lueurs
s’estompent, 2012.
N°357, Léonard Wantchékon, Rêver à contre-courant, 2012.
N°356, Lottin Wekape, J’appartiens au monde, 2012.
N°355, Kolyang Dina Taïwé, La rupture ou les déboires d’une
conversion, 2011.
N°354, Blaise APLOGAN, Gbêkon, je journal du prince Ouanilo, 2011.
N°353, Sa’ah François GUIMATSIA, Des graines et des chaînes, 2011.
N°352, Sémou MaMa DIOP, En attendant le jugement dernier, 2011.
N°351, Lottin WEKAPE, Montréal, mon amour, 2011.
N°350, Boureima GAZIBO, Les génies sont fous, 2011. AnatoleTokofaï
LaSolutioninnovante
roman
L’Harmattan
1111111111111111111111111111111111
11«Quivitdecombattreunennemiaintérêtàcequ’ilresteenvie.»
FriedrichNietzsche,
oHumain,trophumain,1878 1879,Aphorismen 531
1111111,11111111111111111111pourEugèneBakorbéga
1111111Dumêmeauteur:
LeTissu,ÉditionsPrésenceafricaine
111111111111Remerciements
Merciàtousceuxqui,parleurslectures,leursencouragements,leurscritiques
constructivesetargumentées,m’ontaidéàréaliserceprojet.
MessincèresremerciementsàBrigitteAlbertus,YvesÉkouéAmaïzo,Simone
Arnaud, Pierre Arnaud, Laurent Bettoni, Fabrice Bourland, Marta Budny,
Élisabeth Bab Chaline, Pascal Didier, Boguéra F. Djoliba, Évelyne et Pierre
Dossou, Cécile Guerrini, René Maujard,Anne SophieMonglon, Catherine et
Hervé Schatz, Christophe (Toff) Noglo, Danièle et Jean Paul Passelaigue,
NellyVanderMaren,LeComitédeLectureX MinesAuteurs.
111111111111111111111111,,111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111PARTIEI
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Lemilexcédentaire
« Une victoire, disait le chef Omokoé, n’est pas une victoire si elle n’est pas
totale.»C’estpourappliquercepréceptedeleurchefdeguerrequelesSimba
décidèrentd’exterminerleursennemisséculaires,lesLembés,installésdepuis
desgénérationssurlarivenorddufleuveYoro.
Labataillefinaleavaitétéimpitoyable.
Depuis des semaines, les Simba observaient les quartiers de Lune et la
position des étoiles. Puis ils consultaient les prêtres et les voyants pour
décoder les messages reçus des astres. Ils répétaient les tactiques inventées
parleursofficierspourvaincrelesLembés.
Des jours durant, les guerriers mimèrent les assauts nocturnes, les
invasions au petit matin, les attaques surprises en fin de journée, lorsque la
vigilance de l’ennemi se relâchait. Ils simulèrent, tout en fredonnant des
chantsdevictoire,lesgrandesmêlées,lescombatscorpsàcorps,lesfinitions
àlabaïonnette,leségorgements,lesdécapitations…
LesentraînementssedéroulaientdanslesclairièresquibordaientleYoro.
Ils étaient entrecoupés de pauses pendant lesquelles les soldats reprenaient
leur souffle. Les uns en profitaient pour se désaltérer au bord du fleuve, les
autrespours’enivrerdediversbreuvages–bièredemil,vindepalme,rhum.
Les Simba voulaient surtout déterminer le moment le plus propice à
l’assautfinal.
Il fallait éviter les erreurs du passé, comme par exemple, déclencher la
guerreenpériodedepleinelune.
Les Lembés, à cette époque, avaient réagi bravement. Commandés avec
intelligence par les trois matriarches qui les gouvernaient, ils infligèrent une
sévèrecorrectionauxassaillantsquidurents’enfuirversSandougou,leurcité
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précipitamment la rive sud du fleuve, abandonnant sur place fusils à pierre,
arcs et flèches, casse tête garnis de pointes empoisonnées, coutelas et autres
enginsde mort, fabriqués localement ouachetésauprès destrafiquants dela
côteatlantique…
Omokoé,alorsjeuneofficier,avaitétémarquéparcettedéfaite.Soncorps
enportaitlesstigmates.Unebalafreluibarraitlajouegauche.Elledescendait
sur sa tempe et empiétait sur une partie de son cou. Ses bras et ses mollets
étaient quadrillés d’entailles et de cicatrices en relief. Le tout formait des
mosaïquesdedimensionsvariables,auxteintesplusoumoinsfoncées.
À l’heure de l’assaut final, le chef Omokoé redoutait encore
l’extraordinairecapacitédetransformationdessoldatsdel’ethnieadverse.En
effet,lesLembésquienavaientreçul’initiationpouvaientsemétamorphoser
en chats, voire en oiseaux, pour se soustraire à l’ennemi. Aussi, à la fin du
combat, après s’être assuré qu’il ne subsistait plus aucune trace de vie
ennemie dans la vallée, Omokoé ordonna t il la capture et la noyade dans le
fleuvedeschatsetdesautresanimauxquiavaientsurvécuauxhostilités.
eOnétaitdanslasecondemoitiéduXIX siècle.
Parcefaitd’armes,lesSimbavenaientcloreuneèred’affrontementsavec
leurs différents rivaux pour le contrôledu bassin du Yoro, un territoiresitué
enAfriquedel’Ouest.
Le lendemain de la victoire, Omokoé instaura par décret une pause dans
les travaux champêtres et artisanaux. La décision fut proclamée par des
griots annonceurs. Un gong à la main, les hérauts sillonnèrent les rues de
Sandougoupourannoncerlanouvelle.Onoctroyaaussideuxjoursdecongé
auxesclavesemployésdanslesplantations.
Àlami journée,Omokoérassemblaautourdeluileconseilaristocratique:
une assemblée d’une trentaine de notables et de personnalités de haut rang.
La réunion était consacrée aux préparatifs de célébration de la victoire. Il
fallait dignement fêter ce grand succès, promis au peuple depuis des
décennies. Une victoire qui avait enfin permis d’éradiquer toute vie lembée
danslavalléedufleuve.
Il fut aussi décidé d’envoyer des émissaires sur la côte atlantique. Ils
étaient chargés d’y annoncer le triomphe sans appel des Simba. Ils portaient
desmessagespersonnelsauxmarchandsd’esclaves,d’origineeuropéenne,les
invitantàveniràSandougoupourlesfestivités.
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réjouissance. Militaires aguerris, les Simba étaient juste satisfaits du devoir
accompli. De plus, l’anéantissementdesLembéslaissait les vainqueurs seuls
face à eux mêmes. Désormais, dans le bassin du fleuve, les Simba restaient
sans adversaires immédiats. Cette nouvelle solitude annihilait d’autant les
possibilitésd’expéditionsfuturespouvantgarantirdesvictoiresfacileset,par
là même, l’entretien de la gloire du cabocir – dénomination du chef chez les
Simba.
En dépit des libations et des festivités, malgré les litres de rhum, les pots
de vin et les jarres de bière, une forme de mélancolie insidieuse s’installait à
Sandougou.Lestam tamsdesmusiciens,leschantsdesgriots,lesondulations
desdanseuses,lesacrobatiesdesmilitairestentèrentvainementdeladissiper.
Lestroisjourssuivants,ilyeutdespluiesabondantes,normalementrares
à cette période de lannée. Consultés sur le sens de cette anomalie
météorologique,lesdeuxprincipauxmaraboutsdelachefferien’yvirentque
dessignesdebonaugure.
Seule la prêtresse Afala, qui rendait ses divinations avec lenteur et
précaution,aprèsenavoirreçulesindicesdanssesrêves,essayademettreen
gardelecabocircontredesdifficultésfutures.
Omokoé convoqua une réunion plénière du conseil aristocratique, cinq
joursplustard,dèsquelesprécipitationss’estompèrent.
Àl’aube,lacourdelachefferie,danslaquelleseréunissaitleconseil,avait
étésoigneusementbalayée.Onyenlevalesdétritus,lesbranchesetlesfeuilles
tombéespendantlesoragesdesjoursprécédents.
Les valets apportèrent des sièges, des fauteuils et des tabourets sous le
hangarquidevaitabriterlapalabre.Ilsytransportèrentégalementl’imposant
trône en bois sculpté du chef Omokoé, les tambours martiaux, les emblèmes
des divinités, divers objets rituels… Les silhouettes des laquais,
reconnaissables à leurs longues tuniques bleues sans manches et à capuche
rabattue, firent plusieurs allers et retours entre les entrepôts et le hangar,
pendant que les premiers rayons de soleil illuminaient progressivement la
concession.
Omokoéapparutunedemi heureplustard.Ilétaitvêtud’unpagneetd’un
habit de velours à rayures vertes et blanches. Ce vêtement s’apparentait à la
fois à un boubou et à une redingote. Il lui arrivait au dessus des genoux.
Omokoé portait sur la tête un bonnet orné d’un dessin en relief représentant
un serpent. L’ensemble avait été finement travaillé et richement décoré. Le
cabocirentradanslacourd’unemanièresolennelle.
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Ses pas, lents, étaient rythmés par le bruit au contact du sol, des sagaies de
deux gardes, jumeaux monozygotes, qui évoluaient à deux mètres environ
chacund’uncôté.Sesjambesexagérémentécartéesimprimaientàsatêteetà
sontorsed’amplesmouvementslatéraux.Sespiedsétaientlargementouverts,
tournésversl’extérieur.
Commed’habitude,lechefétaitentouréparsesdeuxdemi frèreslesplus
fidèles, parsonconseillermilitaire,le vieuxLixim,etparplusieurs ministres
etvaletsdesasuite.
Sous la paillote étaient réunis divers fidalques – notables et personnalités
dehautrangsocial.Onyvoyaitlesdeuxmaraboutsprincipauxdelachefferie,
le chef des commerçants de la ville, le maître des chasseurs, celui des
forgerons, les officiers supérieurs, divers autres conseillers du cabocir, en
matièredesagesse,depolitique,decommerceetd’économie.
Omokoé s’assit sursontrône en bois massif, orné de plusieurs sculptures
représentantdesbustesetdesvisageshumains,superposéesverticalementles
unes aux autres. Il poussa un soupir de contentement. Puis il dégagea ses
mains et ses bras des manches de son vêtement. Il les rapprocha et les posa
sur ses genoux. Ses demi frères, Blakman et Matambala, prirent place à ses
côtés,àgaucheetàdroite,surdessiègesdisposésàprèsd’unmètrecinquante
du trône. Pour avoir présidé la décapitation des matriarches lembées,
Matambala occupait désormais dans l’ordre protocolaire de la chefferie une
placeaussiimportantequecelledeBlakman.
Les autres accompagnateurs du cabocir s’installèrent à leur tour, à des
placesplusdistantes.
Unejeunefilleseprécipitapourprendrelacanneàpommeaud’ivoireque
tenait le souverain. Une autre lui ôta les sandales en peau de chèvre qui
enserraientsespieds.Deuxautresservantessemirentenretraitdutrône.Elles
tenaient chacune un éventail ou un chasse mouches qu’elles agitaient
machinalement.
Omokoé se leva et prit la parole après les salutations et les gestes de
révérenceexécutésparl’assistance:
— Cette victoire sera pour notre peuple la plus mémorable, la plus
éclatante, la plus glorieuse. Ceci est vrai, non seulement pour nous tous ici
présents,maisaussipourtouslesSimba.Cetévénementseraleplusmarquant
denotrehistoire.
—Parcetriomphe,tuasrenduànotrepeupleleplusgranddeshonneurs,
répondit de sa voix fine, le vieux conseiller militaire du cabocir. Les Simba
t’en seront reconnaissants pour l’éternité. Des générations de soldats
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maintenant,lesexploitsmilitairesdugénéralSoshangane.
— Merci pour ces paroles aimables, poursuivit Omokoé, avec un sourire.
Cettegrandevictoireaétéobtenueparledévouementetlesacrificedetous;
grâce à l’indéfectible engagement de nos militaires. Elle démontre aux yeux
du monde nos qualités : nous sommes un peuple fort, un peuple courageux.
Soyons fiers et dignes de nos ancêtres qui ont commencé la lutte contre les
Lembés bienavant nous. Glorifionsiciles campagnes de mes prédécesseurs,
les illustres cabocirs Tombalba, Anifrani et Omozôa. Rendons hommage à
mon valeureux père, Koumsilgou, à qui j’ai promis sur son lit de mort de
vaincrelesmécréantsdelarivenord.
Il y eut des cris et des hourras dans l’assemblée. S’ensuivit une séquence
de tam tams et de castagnettes, mêlée d’applaudissements. Omokoé en
profitapourfaireunepause,avantdepoursuivre:
— Nos ancêtres et nos dieux nous ont aidés à éliminer l’ennemi. Le rival
de toujours. L’adversaire rampant et sournois qui, même fauché jusqu’à la
racine,finissaittoujoursparrepousser,telduchiendent.Parveniràsupprimer
cette ethnie, du plus innocent des nourrissons au plus aigri des vieillards
grabataires, sans oublier leurs matriarches, leurs soldats, leurs amazones,
c’étaitleplusbeaucadeauquenouspouvionsfaireànotrepeuple!
Àlafindudiscours,desvaletsapportèrentdeuxcoqs–l’unblancetl’autre
rouge—etunemangouste.SelonlesritesSimba,lesmangoustes,commeles
caméléons, avaient le pouvoir d’assurer la médiation entre le monde des
vivantsetceluidesancêtres.
Unmaîtredecérémonieégorgealesbêtesauxpiedsducabocir…
Tandis que les laquais s’affairaient pour transporter les bêtes sacrifiées
versleslieuxdecuisson,desconversationsparpetitsgroupesdébutèrentsous
lehangar.
Le cabocir rayonnait de gloire. Un sourire illuminait sa figure
montagneuse, montrant l’écartement et l’obliquité de ses dents de devant.
Plus tard, le chef informa l’assemblée de son intention d’octroyer deux
semaines supplémentaires de festivités au peuple. Il décida d’offrir aussi un
périguind’or(environcentcinquantegrammes)etdeuxmillecauris(monnaie
de coquillage) au commandant de la garde età chacun des quatrecapitaines
decompagniequiavaientmenélestroupesàlavictoire.
— Que tout le monde se réjouisse, y compris les plus mélancoliques de
nature,intimalecabocir.Soldatsetofficiers,agriculteursetchasseurs,maîtres
etapprentis,hommesetfemmes,enfantsetvieillards,artisansentousgenres.
Que l’on prépare du tchouk – bière de mil – en quantité illimitée. Que l’on
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greniers de nos ennemis. De toute façon, ils n’en auront plus besoin ! Puisse
notrepopulationtoutentièreenprofiter.
— Et si vous surprenez un rabat joie en train de boire ostensiblement de
l’eauplutôtquelabièreoulevinmisàsadispositionparlechef,n’hésitezpas
à lui tordre le cou et à lui faire cracher ce liquide insipide, inodore et sans
saveur!Àdéfaut,faiteslecomparaîtredevantunjugedequartier,pourqu’il
puisse s’expliquer, ajouta le vieux Lixim, d’une voix teintée d’humour et de
zèle.
— Que ma gloire soit célébrée. Que ce triomphe en appelle d’autres dans
unfuturassezproche,conclutlecabocir.
Les participants allèrent, tour à tour, saluerle souverain. Ils se prosternè
rent et lui touchèrent la main, de l’une des douze manières qui leur étaient
permises,enfonctiondeleurrangsocial,deleurmétier,deleursfaitsd’armes,
de la position du Soleil dans le ciel au moment de la révérence, du cycle lu
naire…Ceprotocoled’allégeanceetdevénérations’étaitcomplexifiéaufildu
temps,sousl’influenceduvieuxconseillerLiximetdesdeuxmaraboutsdela
chefferie.
Desmaîtresdecérémoniesetenaientauxquatrecoinsdelapailloteetveil
laient à ce que le rituel fût scrupuleusement respecté. Les contrevenants au
cérémonial, les oublieux, les distraits, les laxistes pouvaient se voir condam
nésaubannissement,àl’esclavage,oumêmeàlamort.
Le dernier vœu du cabocir intrigua l’assemblée, à l’heure où elle se dis
persait.
Les membresdu conseilaristocratiquesavaient Omokoé impulsif,impré
visible…Ilsredoutaientàjustetitresesfuturesdécisions.
— Pourvu que le Ventru sanguinaire (surnom secret donné au chef
Omokoé par certains griots de Sandougou) ne décrète pas tout de suite une
nouvellecampagne,chuchotaunfidalque,avecinquiétude.
—Oùtrouvera t ill’adversaire?questionnaàvoixbasse,unautre.Enex
terminantlesLembés,iladumêmecoupsciéladernièrebranchesurlaquelle
reposaitsapropregloire.Touslespeuplesquinaguèrevivaientdanslarégion
yontétémassacrésouenontétéchassés.
—Notrechefestcapabledesonnerunechargeavantmêmed’avoirtrouvé
l’ennemiquienseraitlacible.Lapréparationetlaconduitedelaguerresont
ses seules raisons d’être. De plus, l’influence néfaste de son vieux conseiller
Liximnefaitqu’empirerleschoses…
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1111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1,11111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111,11111111111111111111111,111,11111111111111111111111111111—Unjour,ilfaudrabienqu’ilcomprenneque«lavéritablegloired’unchef,
c’est quand son peuple est heureux et non quand il agresse et massacre d’autres
peuples».
—Cejour là,«lesserpentsretrouverontleurspattes»et«lespoulesseverront
pousserdesdents».
Oncélébralavictoiredeuxsemainesdurant.
Àlatombéedelanuit,chacundeshuitquartiersdeSandougouorganisait
ses propres spectacles. Des danseurs, des musiciens,des griots conteurs, des
guerriersparticipaientàcesréjouissancesimposéesparlachefferie.Lestam
tams retentissaient. Leurs sons se répandaient de loin en loin, dans la vallée
dufleuve,devenuedéserte.
Lesmilitairesquiavaientmontréleplusdebravoureaucombatessayaient
de tirer parti de leur nouvelle notoriété, en tentant leur chance auprès des
jeunesfilles.Selonlasituation,celles cirecevaientavecgrâceouréticenceles
compliments de leurs soupirants. La gent féminine appréciait malgré tout le
romantisme retrouvé des soldats, un comportement proscrit pendant les
campagnesmilitaires.
En effet, quelques jours après son accession à la chefferie, Omokoé avait
proclamé un décret interdisant aux soldats de perdre leur temps à courtiser
les femmes. Pour des raisons d’efficacité, tout militaire, en temps de guerre,
avait des droits sur toute femme, pour peu qu’ellefûtlibre et eût passé l’âge
légaldetreizeans.Encasdeconcurrenceentredeuxmilitairespourlamême
fille, le soldat le plus gradé avait la préséance. Si les rivaux étaient au
grade, l’âge et l’ancienneté d’engagement dans l’armée servaient de critères
discriminants.
Cette loi de début de règne du cabocir avait été rendue publique par les
griots annonceurs. À l’exception de Blakman, un demi frère du chef, la
plupartdesdignitairesquiavaientparticipéàlapalabreayantconduitàcette
loiyavaientvudesrisquesd’abus,dedérivesetdedésordresdetoutessortes.
Cependant, ils n’eurent pas le courage de contredire leur chef ventru et ses
alliés.
Maintenantquelaguerreétaitfinieetquelescombattantsnebénéficiaient
plus de la franchise romantique qu’offrait le décret, les jeunes filles de
Sandougou semblaient prendre leur revanche. Et pour ce faire, elles
devenaient plus exigeantes en matière de galanterie, de tendresse et tout
simplementdebonnesmanières.
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111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111,111111111111111111111,11111111,1111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111112
SurlaroutedeBantama
Les émissaires envoyés sur la côte atlantique prirent le chemin du retour six
jours plus tard. Ils étaient accompagnés des traitants Alphonse Lamy, José
Correia, de quelques Espagnols, Brésiliens et mulâtres qui résidaient dans la
villebalnéairedeValloé.
Lestraitantsavaientréponduàlaconvocationd’Omokoé,pourcontinuer
à entretenir de bonnes relations commerciales avec les Simba. De nationalité
française, Alphonse Lamy s’était établi sur cette côte d’Afrique occidentale
une dizaine d’années plus tôt. Il y dirigeait une factorerie qui servait de lieu
d’échangeentre,d’unepart,lesproduitsmanufacturésimportésd’Europeet,
d’autre part, les esclaves et les articles fabriqués localement qui avaient pu
s’intégrer dans le commerce triangulaire. José Correia était, quant à lui, natif
du Portugal. Ayant quitté sa patrie dès l’adolescence, il avait passé la plus
grandepartiedesavieenAfrique.Aprèsavoirtravaillépourdesmarchands
d’esclaves en Angola et sur les îles de São Tomé et Principe, il s’était
finalementinstalléàValloé.Ilyservaitdefacteuretd’intermédiairepourles
commerçantsetlesnaviresnégriersdetoutesnationalités.
Parmi les commerçants européens résidant sur la côte, seul Jan Wouters,
le directeur général de la factorerie hollandaise, avait refusé d’honorer
l’invitation du cabocir. Il avait pris cette décision à cause d’un différend qui
l’opposaitauchefdesSimbadepuisdeuxans.LesHollandaisréclamaient,en
effet, à Omokoé la restitution du crâne de l’un des leurs, tué au cours d’une
expéditionmilitairemenéeparlesguerriersSimba.Omokoéavaitjusqu’alors
rejeté ces demandes sous divers prétextes… Il considérait le crâne du
Hollandaiscommeuntrophéedeguerre.Illegardaitprécieusementdansune
casemartiale,lesortaitetl’exhibaitdanslagrandecourdelachefferieousur
laplaceduCanonenmêmetempsquelestêtesd’autresroisetchefstuésàla
guerre.
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11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111Les courtiers originaires des autres nations européennes s’étaient
désolidarisés des Hollandais, estimant que, dans ce cas d’espèce, les torts
étaient partagés. D’ailleurs, en raison de leur dureté en affaires, les
commerçants hollandais s’étaient attiré de solides inimitiés parmi leurs
confrères. Par suite d’expériences malheureuses, ceux ci avaient
définitivement admis que les Néerlandais ne reconnaissaient personne
comme ami,dès qu’il s’agissait de commerce. Ils sedisaient doncentre eux:
« On ne peut connaître complètement un Hollandais tant que l’on n’a pas eu à
partageravecluilesbénéficesd’uneaffaireoud’uneentreprisecommune.»
Quant aux Anglais, ils avaient été bannis des festivités à cause de la
politiquedeleurpayshostileaucommercedesesclaves.
LestraitantsprirentlaroutedeSandougouunsamedidemars1861.
Ils voyagèrent dans des hamacs portés par des spécialistes originaires de
l’ethniekroumane.Ilsétaientaccompagnésparunedouzainedeportefaixde
lamêmetribu,chargésd’acheminerlesbagagesetlesvivres.LesKroumanes
avaient la réputation d’être les porteurs les plus rapides, les plus sûrs et les
plus honnêtes de toute l’Afrique de l’Ouest. Ce qui faisait dire aux
commerçantsqu’enmatièredevoyageilsétaientauxporteursissusdesautres
ethniescequ’enEuropeletrainàvapeurétaitauxanciennesdiligences.
LeconvoiquittaleslargesvoiesdesabordsdeValloéets’engageasurdes
sentiersplusétroits.
Pendant le voyage, les discussions entre Lamy et Correia portaient, au
hasard, sur les systèmes politiques en Europe, la religion, les femmes, le
commerce des esclaves, les guerres perpétuelles entre les Simba et les autres
ethnies de la région, etc. De temps en temps, les deux voyageurs se taisaient
pour contempler la beauté de la campagne, la splendeur des champs, la
majestédesarbres.
À plusieurs reprises, Correia voulut impressionner son compagnon de
voyageparsaconnaissancedelafauneetdelafloreafricaines.Aussi,lorsque
Lamyvitpasserau dessusdelacaravaneunpetitessaimdesauterellesqu’il
semblaconfondreavecdescriquets, Correia ne manqua t il pas dereleverla
méprise. Puis il s’engagea dans une explication détaillée sur la différence
entrelesdeuxtypesd’insectes.
Selon le Portugais, « les sauterelles observent dans leur vol une grande
solidarité, les mouvements de chaque individu étant régis par une loi
suprême unique, acceptée de tous. Par contre, les criquets adoptent une
discipline plus brouillonne, plus confuse, dans laquelle chaque membre de
l’essaimprogresseenfonctiondesescapacitésetpoursuitsonpropreintérêt
audétrimentdeceluidugroupe,cherchantsystématiquementàdescendrele
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1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111,1111111111111111111111111111111premier sur les champs de céréales pour se garnir la mandibule des feuilles
lesplustendresetdesgrainslesplusmûrs…»
Lamy écoutait cet exposé d’une oreille distraite, tout en se laissant bercer
parlemouvementduhamac.Aprèsunmoment,ilredressalebusteetajusta
sespetiteslunettesrondes:
— Si je comprends bien, les criquets sont capitalistes et les sauterelles,
socialistes,dit ilpourplaisanter.
—Toutàfait,réponditCorreia,toutenhaussantlessourcils.Saufquedans
leurcomportement, les criquetssontencore plussournoisetplusfourbesles
unsenverslesautresquelescapitalistesd’Europeetd’Amérique…
— En tout cas, quelle que soit leur obédience politique, ces maudits
insectesdévastentles champsetmettenten périllesrécoltes.Enreprésailles,
les naturels du pays les mangent indistinctement les uns et les autres, après
lesavoirgrillésdansdegrandspoêlesenargileetlesavoirsaupoudrésdesel
gemme.
—Cen’estquejustice!répliquaCorreia.
—C’estmêmedelalégitimedéfense,complétaLamy.Ilyaquinzeans,un
essaimdecriquetscompactetgroscommeunnuageorageuxavaitenvahiles
champs des Simba. En deux jours, ces vilains insectes réduisirent à néant les
récoltes de toute une saison. La famine qui s’ensuivit faillit décimer la tribu
toutentière.LesSimban’ysurvécurentquegrâceauxgrainsd’éleusineetaux
feuilles d’oseille qui poussent à l’état sauvage dans le pays et qui, en temps
normal,sontdédaignésaussibienparlesnotablesqueparlesgensdupeuple,
etseulementconsidéréscommeunenourriturepouresclaves.
« Depuis lors, le vieil homme qui avait prédit ce malheureux événement
—etlesavaitincitéssanssuccèsàépargnerunhuitièmedesrécoltesannuelles
de mil — est vénéré comme un sage et un prophète. Pour limiter son
influence, le chef Omokoé dut l’exiler à Texoli, un petit village situé à vingt
cinq kilomètres au sud de la capitale. Cependant, l’aura du patriarche reste
intacte…Sesparolesdemeurentécoutéesavecgrandeattention,sessentences
etmalédictionsredoutéesparceuxquienfontl’objet.»
LeconvoifitescaledanslevillagedeTexoli,cinqjoursplustard,àl’heure
oùlesombress’étiraientetdevenaientbeaucoupplusgrandesquecequ’elles
représentaient.
À l’ouest, le soleil entouré de disques concentriques de couleurs blanche,
jauneetorangée,descendaitpaisiblementlavoûtecéleste.
Correia trouva le village anormalement calme. Les apatams sous lesquels
les chasseurs proposaient leurs prises de la journée contre de la monnaie ou
d’autresdenréesalimentairesétaientvides.Lesruellessemblaientdésertes.À
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1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111traverslespalissades,onvoyaitdessilhouettesdevillageoisaccroupisautour
d’un foyer ou se tenant debout dans l’entrebâillement obscur des portes. Ils
étaientsongeurs.Ilssemblaientauxaguets.Audétourdessentiers,quelques
paysansrentraientsilencieusementdeschamps,leurhouesurl’épaule.
Correiasedétachadugroupedesvoyageursetallaauxnouvelles.
Voyantunhommequirentraithâtivementdansuneconcession,ill’arrêta
etluidemandadesrenseignements:
— Une tragédie vient de s’abattre sur notre communauté, s’entendit il
répondre.
CorreiaappritquelechefOmokoévenaitdedépêcherdeuxsacrificateurs
àTexoli.Lecabocirexigeaitqu’onluiapportât,avantledéclindujour,latête
dupatriarcheduvillage…
Choqué,attristé,Correiavoulutconnaîtrelesdétailsdel’histoire.
Il apprit que le chef Omokoé était très mécontent du comportement des
habitants de Texoli. En effet, ceux ci avaient montré de la mauvaise volonté
pour organiser les réjouissances faisant suite à la victoire des Simba sur les
Lembés. De concert et comme si de rien n’était, les villageois avaient
poursuivi leurs occupations habituelles. Selon Omokoé, cette attitude
négative revenait à le dénigrer personnellement. À l’initiative de leur
patriarche, les habitants de Texoli avaient aussi tenu des palabres dans
lesquelles ils se moquèrent des vainqueurs. Le vieil homme avait, en
particulier, prédit aux guerriers simba une douloureuse période de
désœuvrement,aprèsl’éradicationdudernierpeuplequivivaitàleurscôtés.
Car,«enexterminantlesLembés,lesagresseursavaientsupprimé,dumême
coup,lesensqu’ilsavaientjusque làdonnéàleurpropreexistence».
Un espion qui passait dans le village avait pu écouter ces propos et aller
eninformerlachefferieàSandougou.
Dans un premier temps, Omokoé envisagea d’envoyer une compagnie
militaire pour brûler le village et tuer tous ses habitants. Cependant, après
consultationdu conseilaristocratique,ildécidade dépêcherdeuxbourreaux
pour « récolter » la tête du vieillard qui avait été l’instigateur de la
désobéissance.
Quelques minutes après, Lamy et Correia se retrouvèrent aux côtés du
patriarche qui avait déclenché le courroux du cabocir. Malgré une mort
imminente, le vieil homme était d’une sérénité admirable. Il embrassa les
étrangersavecaffection.Ils’enquitdeleursanté,decelledeleursfamilles,de
leursenfants.Levieilhommeavaitunevoixàlafoischaleureuseetcristalline.
Untimbrepresqueinhumainquifaisaitpenserqu’ilavaitdéjàspirituellement
rejoint l’autre monde. Outre des cheveux gris et une barbe assez blanche, le
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111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111patriarche se distinguait physiquement par une peau plus noire et plus lisse
qui trahissait son âge. Son nez allongé, très fin, était doté de petites narines
rondesdesquellessortaientdelonguestouffesdepoilsblancs.
Le vieil homme sourit faiblement et tenta de relativiser la gravité de sa
situation:
— Ne vous en faites pas pour moi, dit il avec résignation. D’après ce que
je sais, vous aussi, dans vos pays, avez eu affaire à des tyrans aussi
sanguinaires que nos cabocirs et roitelets actuels. Mais tout a une fin. Et,
« quelque longue que soit la nuit, le jour finira par se lever ». Ce jour là, nous
connaîtronsànotretour,laliberté.Cesera,hélas,troptardpourmoipouren
profiterici bas.Mais,«jecroisauxforcesdel’esprit,jenevousquitteraipas»:de
làoùjeserai,jesavoureraipleinementl’avènementdecetteèredelibertésur
materrenatale.
Toutenpoursuivantladiscussion,lepatriarcherégalaseshôtesdedivers
fruits, rassemblés dans une multitude de petits paniers en osier : papayes,
pamplemousses, oranges, goyaves, noix de kola, ananas, caramboles à cinq
côtés, mangues, etc. Les récipients exhalaient différents arômes qui
parfumaientagréablementl’airambiant.
Munid’uncoupe coupe,levieilhommeaidaitsesconvivesàdécouperles
fruits.Illeurrecommandait,lorsqu’ilspassaientd’unpanieràl’autre,debien
selaverlesmainspouréviterlemélangedessaveurs.
Le seul fruit qui n’eût pas été proposé à la dégustation était la canne à
sucre. Le patriarche la considérait comme une malédiction pour l’Afrique.
D’après ses informations, c’était principalement pour cultiver cette maudite
canne et enextraire deuxproduits prisésdes consommateurs européens que
desmilliersd’hommes,defemmesetd’enfantsétaientenlevéschaqueannée
à leur patrie, vendus à des marchands et convoyés dans des pays lointains,
au delàdesmers…
« Croyez moi, ces substances dont la production cause tant de morts et de
souffrancesparmilesesclavesquicultiventlaplantedontellessontissuesnepeuvent
à la longue qu’engendrer le même type de mal dans l’organisme, la tête et le sang de
leurs consommateurs abusifs qui, en fin de compte, sont la source indirecte de ces
drames»,répétaitàl’envilepatriarcheàsesinterlocuteursincrédules.
Le vieil homme, qui pelait une papaye, interrompit son geste et désigna
du bout de son coupe coupe, deux hommes assis sous une paillote à une
centainedemètres:
— Dès leur arrivée, ils m’ont fait appeler, puis m’ont annoncé sans
cérémonie la sentence qu’Omokoé a prononcée à mon encontre. Ils ont
retournéensuiteunsablierdetroisheuresetm’ontordonnédechoisir,parmi
monbétail,l’animalquejevoulaismangerpourmondernierrepas.Jeleurai
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111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111,11111111111,1111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111réponduquej’avaisfaitassezdebonsrepasaucoursdemalonguevie.Tout
cequim’importeàprésent,c’estderassemblermafamilleetmesamisautour
demoietdepartageraveceuxlesfruitsdenotreterrenatale.
Pendantquelepatriarcheparlait,Lamycrutreconnaîtresouslacabaneles
coupeursdetêtes,NiglaetSénouvoh.Lesdeuxsacrificateursétaientfacilesà
distinguer l’un de l’autre. Nigla était un homme de taille moyenne, voire
petite. Doté d’une silhouette fluette, presque féminine, il semblait
physiquement peu adapté au métier qu’il exerçait pourtant avec zèle depuis
des années. Sa peau lisse, d’un noir foncé, était en harmonie avec la couleur
sombredesesvêtements.Safigureplate,émaciée,laissaitapparaîtredepetits
yeux ronds, les seuls éléments mobiles de son regard impassible. Un nez
discret,avecdeuxpetitesnarines rondes, des lèvresfines etnoiresjusqu’aux
bords, des oreilles et pointues complétaient ce visage à l’inhumanité
intimidante.
Sénouvoh était, en revanche, très grand, doté d’une forte carrure sur
laquelle reposait une tête proportionnellement plus petite. Son visage était
rond et presque jovial. Son front extrêmement étroit, des yeux assez
rapprochés et des joues généreuses donnaient à sa tête une forme conique,
d’oùressortaientunnezetdeslèvresproéminents.
En attendant l’expiration du sablier, les deux sacrificateurs discutaient
tranquillement sous la paillote. De temps à autre, Sénouvoh esquissait un
sourire qui faisait remonter ses grosses pommettes et montrait la blancheur
de ses dents. Il accompagnait ses paroles d’un hochement de tête ou d’un
gestedelamain.
N’eussent été la chevelure grise et le visage sec et anguleux de Nigla, on
l’auraitprispourunadolescentenpleinediscussionavecundesesparents.
Le vieil homme prit congé des étrangers, après les avoir embrassés de
nouveau.Ilallasaluersesamisetlesmembresdesafamille.Ilsouhaitabonne
route à Lamy et Correia, tout en faisant une forte allusion au sort qui
l’attendait:
—PuisqueOmokoéveutabsolumentmoncrâneensonpalaisavantlafin
delajournée,jecroisquenousnouscroiseronsànouveaud’icipeu.Dumoins,
une partie de ma personne vous rattrapera et même vous dépassera lorsque
vousvousengagerezsurlaroutedeBantama.Elleseraalorsenfouieaufond
d’unsacde raphia, portéepar une brute au visagerenfrogné par lezèleetle
fanatisme.N’oubliezpasdem’adresser,àcemoment là,unepenséeamicale.
Lamy et Correia arrivèrent à Sandougou deux jours plus tard. Ils furent
solennellementreçusparlesfidalquesetlesofficiersdurégime.
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