La somnambule ou Souvenirs de Dresde (1815), par Mme S.***

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A. Guyot (Paris). 1834. In-8°.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1834
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LA'
ou
SOUVENIRS DE DRESDE,
[1815]
PAR MADAME S***.
La servitude des passions est une prison où
rame diminue et s'affaiblit : quand nous en
sommes affranchis, l'àme s'agrandit et s'étend.
( OEuvres de madame, la marquise de
Lambert. )
PARIS.
ADOtPHE GUYOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
18, PliCE DU LODTRK.
1334.
LA SOMNAMBULE.
UU'IUAlEJtJi; DIS-MADAME VEUVE POIJSSIN',
PUE EX nÔTHf, nu:\os, a, K. *.-r..
LA
ou
SOUVENIRS DE DRESDE,
[1815]
PAR MADAME S*
La servitude des passions est une prison où
l'âme diminue et. s'affaiblit : quand nous en
sommes affranchis, l'âme s'agrandit et s'étend.
( OEuvres de madame la marquise de
'*-x Lambert. )
PARIS.
ADOLPHE GUYOT, ÉDITEUR,
iS, PLACE DU LOUVRE.
1831.
PEU de temps après la guerre des alliés, dont elle venait
d'être le théâtre, la Saxe, encore palpitante d'effroi,
semblait sortir d'un rêve doùlourenx dont le réveil offrait
de tristes réalités. Des plaines immenses qui, dans leur
sein, portaient le germe d'abondantes récoltes, n'étaient
plus qu'une terre fraîchement remuée par l'ennemi qui
y avait trouvé son tombeau. Des familles entières n'a-
vaient plus d'habitations 5 couvertes de haillons, on les
voyait se traîner sur la route, attendant quelques secours
de la commisération des voyageurs.
Dresde, cette Palmyre moderne, relevant sa tête fière
et superbe au milieu des décombres dont elle était envi-
ronnée , offrait l'aspect d'une grandeur déchue ; mais plus
menaçante encore qu'humiliée, on eût dit le roi des fo-
rêts poursuivi par quelques chasseurs audacieux qui, au
moment de saisir leur victime, sont eux-mêmes vaincus
et forcés d'abandonner le champ de bataille ; l'animal leur
laisse quelques dents, mais sans avoir rien perdu de son
aspect redoutable. Dresde perdit ses faubourgs et reparut
plus belle au sein de ses désastres. Ses flancs, atteints de
quelques bombes, souffrirent particulièrement dans la
S ■:';v.V UNE DESTINEE.
partie qui fait face au magnifique pont de l'Elbe, dont une
arche enlevée coupa toute communication à l'ennemi ; mais
:* le château faisant point de mire fut peu endommagé : une
bombe ayant pénétré dans un petit salon de la reine, at-
teignit une glace sans la déplacer. Quelques mois après ,
elle était encore suspendue au-dessus de la cheminée,
comme monument de l'époque. Abandonnant à l'histoire
ses pages ensanglantées, je ne l'effleurerai qu'autant qu'elle
se rattacherait à cet ouvrage. Je reviendrai plus tard à la
description de Dresde, dont l'architecture ainsi que la
position ne le cèdent en rien aux autres villes d'Alle-
magne.
C'est à cette époque à jamais mémorable pour tant de
malheureuses victimes, que, dans une soirée fraîche et
humide du mois d'avril, à l'heure où les derniers rayons
du soleil venaient expirer dans les eaux majestueuses de
l'Elbe , une voiture, lourdement chargée, traversait le
pont de quinze arches flanquées d'une rive à l'autre avec
toute la hardiesse de l'industrie humaine. Arrivée devant
l'hôtel de Berlin , première auberge de Dresde et d'où l'on
admire une place immense donnant issue à une multitude
de rues belles, larges et toutes tirées au cordeau, il en
descendit un homme d'une quarantaine d'années , qui, se
retournant vivement, saisit dans ses bras une jeune femme
de dix-sept ans, enveloppée d'une riche pelisse et dont les
traits fins et délicats étaient ensevelis sous un chapeau d'é-
toffe brune. Une femme de chambre, un domestique à li-
vrée et le postillon s'empressèrent de transporteries effets
des voyageurs dans l'appartement qui leur était destiné et
qu'on avait retenu d'avance.

IL était plus de dix heures quand, après une nuit fort
agitée, la jeune madame de Fulde sonna sa femme de
chambre.
— 0 Dieu ! Ketty, quel long voyage nous avons fait !
Nous voilà donc à Dresde -, est-ce encore la Saxe ? Je
ne sais plus où j'en suis. Que le monde est grand,
chère Ketty ! et encore nous n'en avons pas vu le quart :
il y a pourtant trois jours que nous sommes en route. Où
donc est M. de Fulde? Il est sorti si doucement pour ne pas
me réveiller ! Que d'attentions il a pour moi, même quand
je dors ! Réponds , Ketty, tu es bien silencieuse.
— Je ne voulais pas interrompre madame.
— Qu'est cela, Ketty? madame ! Ah ! ne suis-je donc plus
ta Lillia ? Ne crois pas que la fortune me fasse oublier que
tu es mon amie d'enfance. Comme j'étais peinéc, tout le
temps qu'a duré le voyage, de te voir placée sur le siège,
tandis qu'il y avait place pour toi dans notre berline aussi
douce que le lit dans lequel je repose maintenant !
— Je n'ai point oublié , répond Ketty en essuyant une
larme, quelles sont les conditions qui me furent imposées
lorsque M. de Fulde consentit à ce que je fusse de ce
« UNE DESTINEE.
voyage. J'aurais souscrit à tout pour ne point être sépa-
rée de vous.
— Bonne Ketty ! c'est à moi de rendre ta servitude
aussi douce que possible ; et s'il m'arrivait de manifester
quelquefois de l'humeur, de l'impatience, dis-moi bien
bas : Lillia ! et ce mot tout magique pour l'amitié , me re-
portera au temps de notre enfance, où tout pour nous
était en commun, c'est-à-dire nos plaisirs et bien souvent
nos privations. Ma mémoire en est encore toute fraîche ;
il est vrai que depuis j'ai peu vieilli : je n'ai pas encore
dix-huit ans ; et cependant, Ketty... tu sais bien... dans
deux mois je serai mère... Hélas ! ajoute Lillia en rou-
gissant , c'est sans doute à cette circonstance que je dois
ma situation actuelle. O Ketty ! je crois toujours rêver....
— Madame pense-t-elle donc que ses charmes aient été
comptés pour rien ?
—Ketty, je ne suis pas jolie.
—> Alors je suis donc un monstre ! s'écrie Ketty en
riant.
. —Ecoute, petite folle : M. de Fulde dit qu'entre la
beauté et la laideur il existe une foule de traits qui peu»-
vent faire tourner la tête d'un homme et faire naître une
fantaisie pour guérir d'une grande passion.
— Ah ! si de telles fantaisies pouvaient toujours donner
de riches maris , on renoncerait bien vite à la beauté , ré-
pond vivement Ketty. Quant à moi, je ne suis pas pour les
grandes passions, elles me font l'effet d'un orage qui brise
tout, et qui ne laisse que de l'effroi. Parlez-moi de la
simple amitié. Quelle différence !
— Qui m'eût dit que Lillia Pecker serait aujourd'hui
madame de Fulde? Qu'en penses-tu, Ketty? tu n'as
jamais vu cela dans tes jeux de cartes ? Te rappelles-tu
quand nous étions en jour....
UNE DESTINÉE. 5
— Silence, madame ; avez-vous déjà oublié les recom-
mandations expresses de M. de Fulde? Il vous dit un jour
en ma présence : Lillia, votre vie, vos souvenirs ne
doivent compter maintenant que de l'époque où je vous
ai donné mon nom. Je vous demande , sur le passé, une
réserve sans borne , et
—Ah ! Ketty ! avec toi, faudrait-il donc aussi perdre
la mémoire ? Et ma pauvre mère, que j'ai laissée dans les
larmes 5 ah ! plutôt mourir que fermer ma bouche et mon
coeur à celle qui me donna le jour. Crois-tu que j'eusse
eu tant de plaisir à t'emmener, si je n'avais pas espéré que
du moins avec toi j'oserais penser tout haut, revenir sur
nos jours d'enfance, et me livrer sans contrainte à l'a-
mitié et à la confiance?
— Madame va faire des amies dans le grand monde.
— Ah bien oui! est-ce donc si facile?... Mais, Ketty,
j'oublie qu'il se fait tard, et qu'il faut m'habilier.
Aussitôt Lillia, s'élançant hors de sa couche , se préci-
pite vers la croisée.
— Regarde donc, Ketty, vois cette place immense ;
que de terrain perdu, on pourrait y bâtir une seconde
ville. C'est donc là Dresde, dont j'ai tant ouï parler ?
Vois que de monde, on dirait un incendie quelque part ;
c'est sans doute ainsi dans les grandes villes.... Il faudra
que M. de Fulde m'explique tout cela. Mais je ne me
trompe point, c'est bien lui que je vois venir.
— Vous avez raison -, il regarde de notre côté, dépê-
chons-nous \ monsieur demandera son déjeuner. Quelle
robe faut-il sortir ?
— Celle, que tu voudras, ma bonne Ketty. As-tu déjà
défait la malle ?
— Tout est placé dans l'armoire ; j'ai eu du temps de
reste, tandis que vous dormiez.
„ G UNE DESTINÉE.
M. de Fulde arriva comme Lillia terminait sa toilette.
—, Bonjour, ma petite, lui dit-il en entrant; avez-
vous bien reposé ? Le bruit des voitures n'a cessé que sur
le matin -, j'ai cru remarquer que vous étiez agitée ; c'est
l'effet d'un premier voyage.
— D'où venez-vous ? lui répond-elle en l'embrassant.
Je me suis rendormie par ennui, voyant que vous n'étiez
plus auprès de moi -, et quand je me suis réveillée tout-à-
fait, j'ai dû me recueillir un instant pour savoir où j'étais.
Que de pays nous'avons parcouru! Vous me ferez voir
cela sur la carte 5 je suis toute désorientée.
— Oui, chère amie, mais déjeunons, j'ai gagné de
l'appétit.
Passant dans la salle à manger, ils se placèrent de-
vant une table chargée de tout le confortable, germa-
nique -, café à la crème, oeufs frais, heure en tartines ,
viande salée et quelques pâtisseries.
— Ma chère Lillia, je me suis occupé de vous ce matin.
Désirant vous présenter dans quelques maisons notables de
cette brillante capitale, il convient que votre mise soignée
réponde au rang que maintenant vous allez tenir dans le
monde. Pour cet effet, je me suis adressé à la femme d'un
de mes amis défunt, madame de Lefzig, et nous sommes
convenus qu'elle vous enverra ce matin les gens qu'elle
emploie pour ses objets de toilette. Comme femme du
monde, je ne pouvais mieux m'adresser. Je compte beau-
coup sur elle pour vous former aux usages , au ton , à la
tenue qu'on y observe ; et lorsque je ne pourrai pas vous
accompagner, c'est elle qui vous prendra sous sa protec-
tion spéciale.
— 0 mon Dieu! voilà mon supplice qui commence.
Que dire aux gens qu'on a jamais vus ? Je suis si gauche !
UNE DESTINÉE. 7 •
Croyez-vous que tout le monde ait la même indulgence
que vous avez pour 'moi ! Oh ! ne me quittez jamais , je
vous prie.
— Chère amie, répond aussitôt M. de Fulde en sou-
riant , ta timidité n'est pas de la gaucherie, si ce n'est
peut-être aux yeux de ceux qui croient que l'assurance
fait partie du bon ton ; mais soyez persuadée que les gens
bien pensant, et qui possèdent le bon esprit de société,
sauraient toujours gré à une jeune femme, et de plus étran*-
gère parmi eux, d'éprouver cette timidité, soeur de la mor
destie -, elle est même flatteuse pour les autres en ce qu'elle
suppose qu'on avoue leur supériorité.
— Mais je suis ignorante surtout, vous le savez bien.
On dit qu'il faut avoir de l'esprit dans la tête, et je n'ai
que de l'instinct, encore est-il logé dans mon coeur. La
preuve de cela, c'est que lorsque je suis seule avec vous,
je n'éprouve nul embarras 5 quelque chose me dit que
je vous plais, et que je puis me reposer entièrement sjir
votre indulgence. Mais alors , si vous allez me lancer dans
les grandes affaires, je serai comme le petit navire de
Gattlieb, échoué il y a huit jours au bord de l'Elbe, parce
qu'il n'avait point de pilote.
M. de Fulde, enchanté de cette remarque, mais ne
voulant point le laisser apercevoir à sa petite femme ,
dans la crainte de développer cet amour-propre dont le
germe naît avec notre sexe, prit sa pipe, moins pour se
donner une contenance que pour se livrer à ses habitudes
favorites ; et, dans peu d'instans, le couple saxon disparut
sous l'atmosphère le plus épais , au point que la pauvre
Lillia passa dans la pièce à côté pour respirer plus libre-
ment -, après quoi elle revint auprès de son époux, qui
fut dans l'impossibilité de traduire l'altération de ses traits,
que lui dérobait le nuage dont il était environné. Dans
8 UNE DESTINÉE.
l'intervalle, Ketty ayant enlevé les débris du déjeuner,
M. de Fulde reprit la conversation avec toute la gravité
qu'exigeait un sujet aussi important pour lui.
— Lillia, c'est moi qui veux faire votre éducation. Nous
ferons ensemble de bonnes lectures ; elles formeront votre
jugement : nous raisonnerons sur tout. Vous me question-
nerez dès que vous éprouverez quelque embarras -, car
pour s'instruire, il ne faut jamais craindre de laisser voir
ce qu'on ignore ; l'amour-propre est aveugle-, ici il gâte-
rait tout.
>— Que serais-je sans vous? hélas !...
Ici Lillia fit un gros soupir.
M. de Fulde était visiblement ému, et les bouffées qui
s'échappaient avec force de sa bouche semblaient, poussées
par une sensation toute morale et soulager sa poitrine op-
pressée.
Intérieurement, il devait s'applaudir de la détermina-
tion qu'il avait prise ; aujourd'hui, c'était l'honnête homme
en présence de l'innocence abusée, mais réhabilitée dans
tous ses droits. Il voyait devant lui toute une existence
morale à créer, un esprit à former, une âme qui, sans
lui, n'aurait eu que des inclinations vulgaires et dans la-
quelle il devait faire naître des sentimens plus élevés.
Quant au coeur, il lui appartenait -, vierge encore, il n'a-
vait battu que pour lui, et, chez une femme, quand celte
partie essentielle de son être se donne de bonne heure,
son éducation est vite faite ; elle doit trouver son modèle
dans le refuge qu'elle s'est choisi. Malheureusement il n'en
est pas toujours ainsi. Rien n'est plus commun que l'a-
bus que les hommes font de la sensibilité d'une femme;
il en est dont chaque victime est pour eux un fleuron
ajouté à leur couronne, vrai trophée de démoralisation.
M. de Fulde n'était pas amoureux de sa femme; son
UNE DESTINEE.
affection pour elle avait une touche plus respectable, car
il aurait pu être son père ; peut-être était-ce un bonheur;
et l'éducation raisonnée qu'il se proposait de lui donner
pouvait faire espérer un résultat d'autant plus satisfaisant
que, l'illusion étant sans voile, elle ne déroberait point
au maître les défauts de première éducation de l'élève.
Mais que d'intérêts devaient promettre les soins et la
sollicitude d'un tel mari, et qu'il en est peu parmi nous
qui voulût se charger de l'éducation de telle femme, même
au prix de la perfection qu'il exige dans l'objet de son
choix !
En vérité, M. de Fulde était admirable ! Nouveau Pyg-
malion, il était permis d'espérer qu'il deviendrait amou-
reux de son ouvrage : le coeur de l'homme est si bizarre ;
et quoique sa Lillia ne fût rien moins qu'une statue , puis-
que le feu sacré avait pénétré dans son coeur , il devait
cependant l'animer d'un souffle intellectuel, en développant
en elle toutes les richesses de l'âme et tous les trésors d'un
esprit cultivé. G'était un diamant brut qu'il fallait façon-
ner. Par son mariage, M. de Fulde avait fait un grand pas
rétrogade dans l'opinion, surtout dans celle de la noblesse
allemande, toujours montée sur deséchasses : c'était un tort
difficile à réparer. Une place négligée dans les rangs est
aux trois quarts perdue, et M. de Fulde sentait fort bien
que son absence de L*** pouvait lui être préjudiciable ;
aussi se proposait-il de reconquérir tous ses droits. Pour
cet effet, fallait-il pouvoir présenter sa jeune épouse. Ainsi,
en travaillant à son éducation, il travaillait aussi à se ré-
habiliter dans l'opinion publique. Qui pourrait en vouloir
à un mari qui se fait précéder d'une jolie, femme ; qui
met tous ses soins à la rendre digue de porter son nom ;
qui l'entoure déconsidération?... De nos jours on ne se
donne pas tant de peine pour faire oublier les défauts de
10 UNE DESTINÉE.
naissance et d'éducation : l'argent couvre tout. Que de
mésalliances dans nos premières familles, déchue par des
pertes de fortune et par le manque de talens pour y sup-
pléer ! De plus, notre déplorable révolution n'a-t-elle pas
tout nivelé !... Et enfin, faut-il le dire ?... les hommes, en
général, mettent peu d'amour-propre dans leurs femmes ;
ils tiennent trop au positif de la vie.
C'est en vain que 1 on cherche à combattre le matéria-
lisme , je prévois qu'il aura toujours le dessus. Lillia
voyant son mari absorbé dans ses réflexions , ce qui lui
arrivait souvent, même après un repas copieux , s'était
retirée dans l'embrasure d'une fenêtre, d'où elle observait
tout ce qui se passait dans la rue.
Elle devait trouver que la vie y faisait beaucoup de
bruit, et qu'une résidence telle que Dresde offrait autant
de mouvement qu'une ville de commerce , avec cette dif-
férence , cependant, que le peuple y étant moins nom-
breux , son aspect a quelque chose de plus élégant ( si l'on
peut se servir de cette expression ), ses détails plus de pro-
preté et l'air qu'on y respire plus d'élasticité. L'étonnement
de Lillia se peignait dans tous ses traits ; souvent elle se
retournait dans l'intention de questionner son mari et de
lui demander raison de mille choses nouvelles pour elle ;
mais son air de solennité, en fumant sa pipe, la gravité
de toute sa personne lui imposaient un silence dont elle se
proposait bien de se dédommager un autre moment.
« Que le monde est peuplé ! pensait-elle... Que d'allées
et de venues !.... quelle agitation ! comme tout le
monde est mis proprement... Je ne vois de guenilles nulle
part— tous ces gens-là ont mis leur habit du diman-
che.... En voilà qui gesticulent connue s'ils allaient se
battre.... d'autres se heurtent en passant, comme si la
place leur manquait, et sans se saluer !... Que ces dames
UNE DESTINÉE. 11
sont élégantes!... on dirait qu'elles ont ici les modes de
Paris... Oh ! non, ce n'est pas probable à cette distance !... »
Se rappelant que son mari l'avait prévenue qu'il voulait
la présenter en société', elle allait lui demander si elle de-
vrait faire la connaissance de tout le beau monde qu'elle
passait maintenant en revue ; mais, le voyant si concentré,
elle garda le silence et continua ses observations.
« Comment espérer de plaire à tant de personnes !...
Que dire aux gens qu'on ne connaît pas !... Si seulement
j'avais ici une amie! Ketty n'a pas tant de soucis;
pourvu qu'elle me plaise... qu'elle me contente, cela lui
suffit. Et ma pauvre mère ! il faudra que je lui écrive !...
Par où commencer ? comment lui faire comprendre tout
ce qui se passe sous mes yeux, elle qui ne connaît que
son village?... Cette bonne mère, d'ici je la vois devant
son rouet! Sa tête ne tiendrait pas à tout ce mouve-
ment!... la mienne me tourne déjà !... »
Ici Lillia, interrompue par un mouvement brusque de
son mari, se retourne en essuyant une larme, et s'aperçoit
qu'il en avait une dans les yeux. Par un sentiment si na-
turel aux femmes, elle s'empresse de lui donner un baiser,
et ne lui fait aucune question. C'était plus que de la dis-
crétion : il y avait pudeur, délicatesse exquise chez celte
jeune femme qui, par l'absence des convenances sociales
et l'ignorance d'une première éducation, se ressentait des
deux natures qui lui avaient donné la vie, mais n'était
nullement dépourvue de ce tact précieux qui peut y sup-
pléer.
M. de Fulde éprouvait ce bien-être qui suit une résolu-
tion accomplie... et la satisfaction qu'il en éprouvait pou-
vait bien provoquer sa sensibilité. Bon par caractère et par
principe, il ne partageait point l'opinion de beaucoup
d'hommes qui supposent que chez eux l'attendrissement
12 UNE DESTINÉE.
dénote une faiblesse physique ou morale, il se livrait à
son impulsion sans analyse ; il était ainsi, et pas autre-
ment.
De son côté, Lillia venait de changer d'existence; et,
semblable à l'oiseau des champs, gai, folâtre et sans sou-
cis, qui, pris dans les filets de l'oiseleur, se trouve tout
à coup renfermé dans une cage dorée, elle pouvait trouver
des charmes cans sa nouvelle situation, si toutefois elle
savait les apprécier.
Mais cette larme que la pauvre petite femme dérobait à
l'investigation de l'oeil d'un mari, et qui, toute brûlante,
était retombée sur son coeur ! c'était le souvenir d'une
mère qui l'avait provoquée l'idée d'un éloignement
que nécessitaient les circonstances, et dont le terme n'é-
tait point limité La jeunesse de Lillia n'était pas im-
prévoyante, le sentiment lui donnait de la maturité
Elle pensait qu'elle pouvait perdre sa mère, dont elle avait
été un retour de jeunes années, puisqu'elle l'avait mise
au monde à l'âge où les femmes renoncent à l'espoir d'être
mères.
Lillia était dans l'opulence, et sa mère était pauvre.
Déjà elle avait mis de côté quelques épargnes pour les lui
faire parvenir! 0 trésor d'amour filial! que de dou-
ceurs tu fais naître ! que de charmes tu répands sur notre
existence ! Malheur à celui qui te méconnais ! il n'est plus
qu'une méprise de la nature, et doit être chassé de ses do-
maines !
III
Tous les industriels à la mode eurent les grandes en-
trées dans le salon .de Lillia. *
Le sujet traité en premier lieu fut celui des colifichets ,
comme c'est assez l'usage lorsqu'une jeune femme monte
sa garde-robe sur un pied élégant.
Arrive la modiste.
— Madame, voilà la forme de chapeau la plus à la
mode ; elle vous sied à merveille ! J'ai deviné, sans vous
connaître, ce qui pouvait le mieux vous convenir. Voyez
l'effet dans la glace.
— Pourquoi tant de plumes?... Deux au plus seraient
suffisantes.
— Si j'en supprimais une seule, toute la grâce dispa-
raîtrait ; ma réputation serait entamée.
— Juste ciel ! votre réputation, madame ! Dieu me
garde d'y porter atteinte ! Ah ! je sais trop ce qu'il en
Décidément, ce chapeau est trop chargé je ne vou-
drais pas me faire remarquer.
— Madame est la première qui manifeste une telle
crainte-, aujourd'hui, nos dames font assaut d'élégance
pour s'éclipser mutuellement Madame arrive de la
14 UNE DESTINÉE.
campagne. Sans doute? ajoute la modiste malicieuse-
ment.
— Voyons un autre chapeau, demanda Lillia, piquée
de cette dernière observation.
— En voici un fait sur le même patron que celui que la
princesse Auguste avait hier au spectacle.
— Un chapeau de princesse ! Vous plaisantez, madame,
assurément ! ce n'est point ce qu'il me faut.
— Mais madame n'ignore pas que la cour donne le ton.
— Raison de plus pour que je ne fasse pas de môme ;
que dirait M. de Fulde? N'avez-vous donc rien de
plus simple ?
— Yoici une capote de promenade ; mais elle a quelque
chose de. sérieux pour une jeune dame;
— Je la garde, c'est ce qu'il me. faut. Voyons vos ru-
bans.
Lillia, après en avoir choisi de différentes couleurs,
essayé plusieurs paires de gants, présenta sa bourse à la
modiste, disant qu'elle ne connaissait pas l'argent du pays,
et qu'elle la priait de vouloir bien se payer. La marchande,
souriant de tant de simplicité, eut la délicatesse de ne point
en abuser, et dit que, comme elle espérait être redeman-
dée sous peu de temps, tout s'acquitterait à la fois.
— Oh! me voilà pourvue pour une année, j'espère !
dit aussitôt la naïve Lillia; de grâce, madame, payez-
vous.
— Cela n'est point pressé. Vous verrez que vous me
ferez chercher dans peu de jours ; je sais comme cela se
pratique. Et, faisant une profonde inclination, la modiste
se retira peu satisfaite, mais fort empressée d'aller s'égayer
aux dépens de sa nouvelle pratique.
A peine fut-elle sortie, que Ketty introduisit le coiffeur.
A la vue d'une figure ployant comme un jonc, habillée
UNE DESTINÉE. 1<J
de noir et mouchetée de blanc, Lillia, immobile au milieu
du salon, hésitait sur les formalités à observer en pareil
cas, lorsque l'individu, sortant d'un petit sac de cuir de
Russie les insignes de son état, démontra à ses yeux le
motif qui l'amenait. Ketty fut reprise sur son défaut d'atten-
tion de ne point avoir nommé le personnage par ses noms
et titres ; peu s'en était fallu que Lillia ne lui eût offert un
fauteuil !
—' Lillia, dit bien bas Ketty, je suis étrangère ici comme
vous
Sa maîtresse sourit, et lui tendit furtivement sa petite
main.
L'artiste, saluant de nouveau, souleva les bras en forme
arrondie, releva le bout de ses manches d'habit, et saisit
de ses grasses mains violettes les beaux cheveux de Lillia.
Intime avec toutes les têtes à la mode, il s'aperçut tout
de suite que celle-ci avait été négligée. Sa figure prit l'air
d'une catastrophe, et le peigne allait lui échapper des mains,
lorsque, déroulant les grandes tresses de Lillia, il vit qu'elles
offraient infiniment de ressources au développement de
son art. Les coiffeurs ont des pensées "artistes, et pour eux
il n'y a point d'illustrations en littérature ou en politique,
ils se vengent sur un talent tout mécanique.
— Madame, vos cheveux ont été singulièrement né-
gligés; c'est un labyrinthe sans culture. Pour vous, la na-
ture a été extraordinairement prodigue, mais les grâces'
de l'art se sont noyées dans le fleuve d'oubli.
Ketty riait à étouffer , et Lillia se pinçait les lèvres et
ne comprenait rien à ce nouveau langage $ elle crut ce-
pendant devoir répondre quelque chose.
— Monsieur, c'est la première fois que je me fais coiffer
par un homme, j'ai toujours soigné mes cheveux moi-
10 -, UNE DESTINÉE.
même-, chaque dimanche matin, je faisais mes tresses et
elles tenaient toute la semaine.
Comme piqué de la tarentule , notre original fit un tel
sautrétrograde, que Lillia crut le voir tout de son long
sur le plancher.
— AHh! madame, s'écria-t-il, quelle ingratitude de
votre part de négliger ainsi les dons de la nature ! Pen-
sez , madame, que votre chevelure vous, appartient ! et
que la plupart des têtes que je cultive n'en ont qu'à prix
.d'argent. C'est l'Arabie déserte que ces pauvres chefs !
que deviendaient-ils sans moi ?
Voyant l'étonnement de Lillia, il crut avoir fait une pro-
fonde impression sur son esprit, et s'empressa de mériter
son suffrage, en Y accommodant dans le dernier genre. Il
me semble, monsieur, que vous taillez sur ma tête,
comme celui qui ferait une coupe de bois dans une forêt?
— Madame, la mode a des règles sévères, auxquelles
nous autres artistes sommes, obligés de nous conformer 5
nos princesses elles-mêmes ne sauraient s'y soustraire, à
plus forte raison ceux qui donneraient leur sang pour
elles, s'il y avait ujj^e nouvelle révolution.
— Monsieur, vous me faites un mal affreux $ vous me
tirez tellement les cheveux que je suis soulevée sur ma
chaise comme par un arracheur.de dents.
— Voilà qui est fini, madame. Encore une séance et
vous serez habituée aux petits incotavéniens de mon art.
Ici le personnage ayant renouvelé ses génuflexions en
sens inverse, alla se heurter contre un meuble qu'il faillit
renverser et gagna enfin la porte.
Lillia crut devoir profiter de la leçon que lui avait donnée
la modiste, et se garda bien "d'offrir de l'argent au coif-
feur. Dès que celui-ci fut sorti, elle alla se contempler
dans une grande glace, et fit un cri de surprise et d'effroi à
UNE DESTINEE. ' 17
la vue d'un échafaudage auquel elle était si peu accou-
tumée.
— Ketty, quelle horreur! je suis méconnaissable ; que
va dire M. de Fulde ?
— Madame, c'est la mode : il paraît que ce mot-là ren-
ferme tout.
— Ketty, je suis tentée de me remettre au lit. Que je
suis fatiguée, ennuyée de m'occuper autant de toute ma
personne! Les grandes dames passent-elles donc ainsi
leur vie à ne rien faire? Je regrette déjà mon jardin, mes
poules, et surtout ma pauvre mère, ajouta Lillia en fai-
sant un long soupir !
— Prenez courage, madame, ce n'est encore rien.
Une dame loge ici dans cet hôtel, et sa femme de chambre
me disait tout à l'heure qu'elle faisait quatre toilettes par
jour-, qu'elle mangeait comme une Allemande, faisait l'a-
mour comme une Italienne, était coquette comme une
Française, et gourmande comme une Anglaise. Ketty
allait continuer sur ce ton-là, quand le valet de chambre
introduisit la tailleuse, en ayant soin delà nommer; celui-
ci avait du service, et s'était formé chez une excellence
qu'il avait suivie pendant trois ans, soit à pied, soit à
cheval.
— Je salue votre grâce. C'est à madame la baronne de
Fulde que j'ai l'honneur de parler ? Madame la comtesse
de Lefzig m'a fait dire que madame la baronne m'attendait-,
mais comme son altesse , madame la duchesse de Risbik,
m'avait fait chercher, et que je suis dans l'habitude de con-
tenter mes pratiques et de les servir selon le rang qu'elles
tiennent dans le monde, je me suis rendue chez son al-
tesse avant de venir chez votre grâce. —• Combien veut-
elle faire faire de robes? J'apporte ici une douzaine d'é-
toffes de choix, ainsi que les patrons les plus nouveaux.
18 UNE DESTINÉE;
Lillia , étourdie de ce bavardage, ne savait que penser
des nouveaux titres dont on la qualifiait si généreusement.
Les noms de baronne et de grâce lui étaient inconnus re-
lativement à elle. Elle ignorait encore qu'elle était en
droit de les porter ; son mari n'avait pas cru devoir lui faire
sitôt cette importante révélation, il avait sans doute ses
raisons pour cela. Mais où donc était-il ce mari, dans un
moment où sa pauvre petite femme, livrée à son inexpé-
rience, faisait chez elle un cours d'humanité et de modes?
M. de Fulde préparait les esprits à un accueil de bien-
veillance pour sa chère Lillia. Il était allé annoncer à
quelques amis son arrivée à Dresde, et sonder le terrain
sur leurs dispositions plus ou moins favorables à l'égard
des nouveaux liens qu'il venait de contracter. Nous avons
déjà observé qu'il avait à racheter dans l'opinion. Il n'a-
vait pas un instant à perdre pour devancer la renommée
toujours enflée de mensonges ou de vérités douteuses.
Mais revenons à l'artiste brevetée.
— Madame désire sans doute une robe de parade ainsi
qu'une demi-toilette, et peut-être un habit de cheval?
Ceux-ci, mon mari les confectionne, je ne manie que les
étoffes souples, et encore ce ne serait que pour obliger
madame que je consentirais à coudre une indienne de
Perse comme on en porte actuellement.
Lillia s'était jetée sur un fauteuil, car elle n'en pouvait
plus.
— Je voudrais, pour le moment, une redingote en soie
foncée, pour la promenade.
— J'ai ce qu'il faut à votre grâce ; sans doute qu'elle a
déjà fait faire le corset qui se met dessous, comme base fon-
damentale d'une toilette soignée. Elle avait à peine achevé
de parler qu'elle se disposait à déshabiller Lillia pour s'as-
surer de la chose.
UNE DESTINÉE. 10
— Je n'ai pas mis de corset ce matin, s'écrie celle-ci en
défendant ses propriétés. D'ailleurs, madame, dit-elle avec
un peu de fierté, personne ne me déshabille que ma femme
de chambre. Vous me ferez un corset comme vous l'en-
tendrez.
— Moi, faire un corset! Votre grâce plaisante...
— Et qui donc me le fera ? -
— J'enverrai à madame le tailleur de la cour; il est ami
de mon mari.
— Mais je croyais qu'un tailleur babillait les hommes,
et pas les femmes.
— Votre grâce ignore, à ce qu'il paraît, qu'ici les tail-
leurs sont chargés de cette partie, et que nous autres ar-
tistes en femmes serions à l'amende si nous allions sur
leurs brisées.
— Je me passerai donc de corset, car bien certaine-
ment je ne me déshabillerai pas devant le premier venu.
— Quand votre grâce prend mesure d'une paire de sou-
liers, elle n'ôte pas son bas ; il en est de même pour un
corset. Les mesures se prennent par-dessus la robe. L'ha-
bitude, le coup d'oeil font tout. Je me charge d'exécuter
la redingote de votre grâce sans modèle, et, très certai-
nement, elle sera contente de mon ouvrage. J'ai la main,
ajouta l'artiste en imitant les marionnettes des enfans, j'ha-
bille la princesse Amélie !...
Lillia, confondue d'un si beau dire, convint qu'elle se
ferait faire un corset; et quand la causeuse se fut retirée,
elle pria Ketty de lui donner un peu d'eau de fleurs
d'orange, disant qu'elle se sentait mal. Dans ce moment
M. de Fulde rentra et fut frappé de sa pâleur.
— Qu'avez-vous, ma chère enfant, vos traits sont bou-
leversés ? Vous voilà coiffée à l'ordre du jour, ajouta-t-il
en la considérant avec intérêt.
20 UNE DESTINÉE.
.-: Ketty, prenant la parole,.l'assura que depuis une couple
d'heures sa maîtresse était obsédée de tous les employés de
ta ville, et que si cela continuait, il faudrait la mettre au
lit. Comme elle achevait ces mots, le cordonnier fut lancé
comme une muscade jusqu'au milieu du salon. Le valet
de chambre, impatienté de ce qu'on ne donnait aucune
attention à l'annonce qu'il en avait faite, avait abrégé les
formalités en le poussant assez rudement. Cela se faisait
ainsi chez son excellence quand il y avait exposition de fi-
gures humaines dans l'antichambre, et que la matinée se
passait à annoncer, ouvrir et fermer les portes;
— Courage! dit M. de Fulde à son épouse, ceci sera le
complément à toutes vos tribulations. Hâtez-vous, Fheure
du dîner approche, et vous savez que vous avez une visite
à recevoir cette après-midi. Disant cela il disparut.
Le nouveau personnage, décrivant un demi-cercle, s'a-
vança dans cette humble posture ( on eût dit un courtisan )
pour.prendre mesure sur le petit pied de Lillia. Celle-ci,
perdant toute contenance, partit d'un éclat de rire inex-
tinguible, que Ketty eut le bon esprit de faire passer pour
une crise de nerfs, afin de ne pas trop humilier le nouveau
venu.
— Quelle espèce de souliers désire sa grâce?
— Mais de celle dont on porte le plus ordinairement ?
— Gnadicjefrau (1), vous n'ignorez pas qu'on en porté
en veau, en maroquin, en Casimir, en mérinos et en satin.
— Je veux des souliers avec lesquels je puisse mettre
le pied où bon me semblera. En satin, la drôle d'idée!
c'est pour ne pas marcher du tout.
— Sa grâce ne va-t-elie jamais en voiture? demande
Y artiste en cuir en ouvrant deux grands yeux gris de lin,
(i) Gracieuse dame! expression en usage chez les inférieurs quand ifs
s'adressent a une personne noble.
UNE DESTINÉE. 21'
eomme si c'eût été faire une entorse aux usages reçus et à
la dignité de ses pratiques.
— Belle question, s'écrie Ketty indignée, madame vient
de voyager plusieurs jous de suite !
—■ C'est comme notre reine, qui a été absente et revient
ce soir au château. On lui prépare une brillante illumina-
tion. Madame ne peut pas se dispenser d'avoir au moins
une paire de souliers d'étoffe. ■ . ■
— A la bonne.heure ! dit Lillia impatientée ; mais en
premier heu faites-moi de bons souliers pour la promenade.
— Votre grâce les aura demain au soir.
La séance fut levée au grand contentement de Lillia qui
se sentit allégée.
Elle avait appris bien des choses dans une. couple
d'heures ; mais que d'autres plus importantes elle ignorait
encore !...
Il faut avoir vécu en Allemagne pour- se faire une juste
idée du respect servile que porte un subalterne-à son su^
périeur.
Le pas traînant, le genou ployant, la figure en deuil et
le style à la troisième personne, sont les traits imprimés
sur le cachet de l'artisan, s'il s'adresse à une altesse et
même à un noble moins illustre.
Chez le campagnard, la civilité prend une teinte encore
plus prononcée à l'égard de son seigneur, dont il est un
des employés ; il s'efface et se rapetisse, comme l'animal
qui fait le mort, dans l'espoir qu'on épargnera sa vie.
Est-il appelé à passer devant son maître, fût-ce à une
grande distance, il se découvre aussitôt et ne se recouvre
que quand il suppose qu'on l'a perdu de vue. Cette défé-
rence se réitère une matinée entière, selon que le cas
l'exige.
Cette habitude de respect de" l'homme en sous-ordrç vis-
22'' UNE OBSTINÉE.-
à-vis de son supérieur éloigne toute familiarité' et toute»
contestation dans le commerce de la vie domestique. Celui
qui paie est le maître, ses ordres sont une loi,, et quoique
l'Allemagne ait été en butte à des révolutions, ellçs n'ont
point enfanté dans son sein le système d'insubordination,
qui se fait sentir partout ailleurs. Les mots magiques de
liberté, égalité, sont sans force dans les différentes classes,
de la société qui la composent, et sa civilisation se perfec-
tionne chaque jour sans préjudice aux droits d'ancien-
neté (1).
La Saxe doit à la triste expérience qu'elle a faite de l'é-
tranger le vernis de civilisation- qui a déteint sur elle ; et
depuis que les Français ont imprimé sur leur passage des.
traces ensanglantées, qu'ils ont pénétré dans tous les sanc-
tuaires et porté la désolation dans bien des familles, on a
eu lieu de s'apercevoir que le jargon usagé dont ils replâ-
trent toutes leurs sottises, et ce ton de politesse qui,
chez eux, se fait apercevoir jusque dans les rangs du
soldat, ont fait quelque impression sur cette nation bonne,
çalmç et paisible, autant par caractère que par tempéra-
ment.
Dans les principales villes de la Saxe, comme Dresde et
Leipzig, on s'étonne de trouver dans les premières classes
de la société le ton et les expressions françaises, joints au
luxe et au goût de cette nation, et cet étonnement aug-
mente bien davantage, lorsqu en parcourant la classe mar-
chande , vous la voyez en possession de toute la grâce du
comptoir et de toute l'aisance de la boutique, parler le
français assez purement, et, à défaut, y suppléer par
(i) L'auteur est cependant forcé de convenir que depuis 1814, époque
d'où date ce récit, les esprits ont changé en Allemagne comme partout
ailleurs. L'an i83o a prouvé que la liberté s'j frayait un chemin dont
jouirait probablement la race future.
UNE DESTINÉE. 23
an mouvement de physionomie plein de grâce et d'ex-
pression (1)..
La reconnaissance, chez un malheureux que vous as-
sistez par une légère aumône, est presque un délire. S'il
n'ose saisir votre main, il se précipite sur vos vêtemens,
en y imprimant le témoignage d'une profonde vénération ;
tous ses traits ont un langage : c'est celui du coeur, il vous,
le laisse à deviner...
Par nature, l'Allemand est plus apathique qu'offensif ;
mais, dès l'instant qu'il est pris de vin, sa joie devient brulala
et sa haine féroce, aussitôt qu'on la provoque. Ce penchant
excessif à la boisson se manifeste aussi chez les femmes,
du peuple ; elles fréquentent les tavernes, s'y oublient des
heures entières, s'enivrent sous l'influence d'une atmos-
phère puante et de la fumée du tabac, et reparaissent sur
l'horizon avec le bonnet sur l'oreille, le visage enluminé
et quelques épingles de moins.
Rien n'est plus à la louange de la nation allemande
que la sécurité parfaite avec laquelle une femme peut
voyager, seule au milieu d'elle, sans éprouver aucun in-
convénient ; partout elle est respectée, prévenue et ac-
cueillie avec bonté ! Cette politesse du coeur se retrouve
même sous la plus pauvre cabane, ainsi que la bonne foi
et la fidélité la plus scrupuleuse. L'Allemand ne dépense
point sa vie à nouer des intrigues ; il ne saurait faire con-
naissance dans une demi-heure; et, bien loin qu'il ait
appris des Français l'art de se classer partout avec assez
peu de modestie, c'est à peine si sa timide gravité lui
permet de traduire à son avantage l'expression d'un mi-,
nois agaçant.
(1) Ici, l'auteur ne parle que des marchands de première classe. j
IV
Il était cinq heures quand on' annonça la comtesse de>
Lefzig ; à sa vue, Lillia fut décontenancée , et sentit aussi-,
tôt toute la supériorité qu'avait sur elle la femme du
monde, qui, avec les avantages de la naissance, de la fi-
gure et surtout de l'éducation, possédait à un si haut de-,
gré ce- charme magique qui subjugue au premier abord.
Lillia en fut enveloppée comme d'un prestige. Il lui sembla
d'un bon augure.
— Bonjour, mon cher baron; vous voyez que je suis
fidèle à ma promesse.
—- Et à l'amitié, ajouta M. de Fulde en lui baisant la
main. Permettez que je vous présente ma petite femme
(son visage se colora légèrement), et que je la place sous.
votre protection spéciale.
Lillia s'avançant timidement crut qu'elle devait aussi
baiser la main de madame de Lefzig ; mais celle-ci sou-,
riant, l'embrassa affectueusement, et d'un coup d'oeil, ana-
lysant toute sa personne, jeta un regard de satisfaction sur-
son mari. Ce coup d'oeil disait beaucoup ; il rassura le bon
M. de Fulde. Interprétant un geste significatif de celui-ci,
Lillia conduisit madame de Lefzig sur le canapé.
UNE DESTINÉE. 23,
-=-.. Etes-vous contente des personnes que je vous ai
adressées ce malin, ma chère amie (permettez-moi cette
expression amicale ) ? travaille-t-on à votre arsenal de toi-
lette ? à votre coiffure? Je vois que vous sortez fraîchement
des mains de notre original Pétermann. Il baisse un peu ;
n'avez-vous pas trouvé sa main pesante ?
— Oui ! il m'a bien fait souffrir ! Il est vrai que depuis
long-temps... (M. de Fulde ayant passé sa main sur ses.
yeux, signe convenu entre eux, lorsque Lillia ne devait
pas aller plus loin ) ; elle se reprit, et changeant de sujet :
— Je vous remercie, madame, de la bonté avec laquelle
vous vous êtes privée de tous vos employés pour moi ;
j'ai eu successivement votre marchande de mode, votre
tailleur, votre...
— Soyez tranquille, reprit aussitôt madame de Lef-
zig; je ne fais point usage habituellement de tous ces
heureux mortels qui s'enrichissent à nos dépens ; d'ail-
leurs, ils sont toujours flattés d'acquérir une nouvelle
pratique; pour eux, un nouveau visage est toujours sé-
duisant, et
— Oh ! madame, mon visage est si ordinaire ! pour le
vôtre on doit tout quitter !
—Vous me trouvez donc à votre goût, dit la comtesse
flattée de cette naïveté.
— Extrêmement, madame ; que je voudrais vous res-,
sembler !
— Eh bien! vous me plaisez aussi, chère Lillia. Voilà
donc une connaissance faite sous d'heureux auspices et qui
promet pour la suite. Je vous guiderai un peu dans la nou-
velle route que vous allez parcourir; mais je dois vous pré-
venir que vous y rencontrerez quelques épines. Le grand
art est de savoir les éviter sans en incommoder les autres;
car dans ce siècle tout positif chacun pense à soi, et l'in-v
26> UNE DESTINÉE.
térêt personnel n'est plus à naître ; notre malheureuse ré--
volution l'a vieilli de vingt ans.
—- Est-on rassuré à la cour ? (remanda M. de Fulde.
—■ Mais, oui. Notre bon roi semble s'être rattaché de.
nouveau à tous ses fidèles serviteurs ; sa loyauté, son dé-,
sintéressement sont vraiment exemplaires. Il ne tenait qu'à
lui de voir agrandir ses états; mais il s'y est refusé, et il a
agi sagement. Notre reine est absente depuis trois jours,_
on l'attend ce soir.
— Ah ! oui, s'écrie Lillia, on doit placer des chandelles,
partout.
-—Qui vous a si bien informée ? lui demande son mari.
— C'est le coiffeur, et il m'a bien recommandé de me
mettre à la fenêtre.
— Chacun se ressent de l'atmosphère de son siècle, dit
çn riant la comtesse, et toutes les personnes de cette classe,
veulent faire parade du peu qu'elles savent et de tout ce
qu'elles ignorent.
— Vous allez sans doute au château ? demanda M. d&
Fulde.
— Sans doute, et vous me faites songer à me retirer
pour aller faire ma toilette.
A ce mot de toilette, Lillia laissa voir son étonnement,
et demanda à la comtesse si la robe qu'elle avait mise, et
dont les trois rangs de garnitures lui plaisaient, n'était pas,
assez belle pour aller au château.
— Non, chère enfant, dit en souriant madame de Lef-
zig; on ne paraît à la cour que dans une robe à queue,
la poitrine découverte et la coiffure mieux soignée que la
mienne ne l'est à présent.
— Seriez-vous disposé, dit-elle à M. de Fulde, à faire
demain, dans la matinée, une promenade autour de la
ville? Se tournant du côté de Lillia : Il faut faire faire à
UNE DESTINÉE. 27
cette petite femme un cours géographique à domicile, et
qu'elle apprenne à connaître toutes les positions brillantes
de son pays. Pauvre Dresde ! qu'ils t'ont fait de mal ! Mais
tu es toujours belle à mes yeux
— Nous sommes à vos ordres, dit M. de Fulde à la
comtesse en lui offrant son bras pour sortir, et il ajouta,
quand elle eut pris congé de Lillia : Je vous recommande
cette enfant de. la nature ; vous avez pu juger de toute sa
simplicité ; qui mieux que vous, madame, peut la faire
valoir dans le monde, et lui communiquer ce vernis pré-
cieux qui, chez vous, recouvre tant d'aimables qualités?
La naïveté, la candeur, qui dans l'intérieur d'un ménage
peuvent avoir quelque prix aux yeux d'un mari, sont au-
tant d'écueils dans le monde, et... Ici madame de Lefzig
jeta un regard si malin sur le baron qu'il en fut un instant
interdit.
— Croyez, cher baron, que je suis flattée de cette
marque de confiance, et que j'y répondrai avec tout le
dévouement d'une ancienne amitié.
Etant arrivée à sa voiture, elle quitta le baron, dont
quelques douloureux souvenirs obscurcirent momentané-,
ment sa physionomie ; de retour au salon, il n'y paraissait
déjà plus.
Lavater dit que les femmes ont beaucoup plus que les
hommes de physionomie en mouvement, et beaucoup
moins de physionomie en repos. On doit inférer de là que
les impressions ayant moins de mobilité chez les hommes
que chez nous, il doit leur être plus difficile de les vain-
cre. Il faut donc savoir gré à M. de Fulde de ce qu'il avait
autant d'empire sur les siennes, car, comme nous le ver-
rons par la suite, ses impressions se rattachaient à de
douloureux antécédens.
V
A trente-six ans., madame de Lefzig était encore un&
très belle femme. Veuve d'un second mari, dont elle avait
eu deux filles charmantes, quand elle se montrait en pu-
blic au milieu d'elles, comme elles, on l'eût prise pour,
la fleur du jour, par son maintien, sa tournure et sa
fraîcheur.
De grands yeux bleus, voilés de longs cils châtains, don-
naient à son regard expressif, quelque chose de velouté ,
de tendre et de moelleux. D'une bouche gracieuse, dont
le fréquent sourire laissait entrevoir de fort belles dents,
s'échappaient un accent étranger, ainsi qu'une voix douce
à légère variante et selon le type polonais, dont elle avait
de même saisi la nonchalance voluptueuse , et le laissez-
aller si séduisant.
Ayant habité Varsovie plusieurs années, madame de
Lefzig en avait rapporté le charme, la douceur insinuante
et cette touche mélancolique qui plaît tant chez les femmes
de cette nation.
Fixée depuis six années seulement dans sa patrie,
qu'elle avait peu connue dans ses premières années, ayant
voyage fort jeune avec son premier mari (elle l'avait
UNE DESTINEE. 29
'épousé à l'âge de seize ans), elle faisait l'agrément des
■sociétés de Dresde, et contribuait, par l'éclat et la recher-
che de toute sa personne, à l'ornement d'un salon.
M. de Fulde l'avait connue dans des circonstances un
peu différentes de celles où il se trouvait maintenant ; et,
comme elle lui avait voué une amitié à toute épreuve, il
la retrouvait dans les mêmes dispositions à son égard ;
car, il faut le dire à l'éloge des dames allemandes, chez
elles, l'amitié est un sentiment sacré... elles lui rendent
un culte avec autant de fidélité qu'à l'amour, et peut-être
avec le même degré d'exaltation, car elles ne mettent de
tiédeur nulle part.
Ainsi que la modestie, la discrétion de confiance a
aussi son genre de pudeur et sa touche délicate ; madamo
de Lefzig en fit preuve dans cette circonstance. M. de
Fulde n'étant entré encore dans aucun détail relatif à son
mariage, elle respecta son silence et ne chercha, par au-
cune question insidieuse, à soulever le voile dont il s'en-
veloppait.
L'accueil plein de bienveillance qu'elle fit à Lillia fut en
quelque sorte l'aveu tacite qu'elle excusait la faiblesse de
son ami, et qu'il s'élevait à ses yeux du moment qu'il
l'avait réparée.
VI
LILLIA dormit peu.... et comment dormir après tant
d'événemens qui se succédèrent dans la première journée
passée à Dresde ?
Et cette illumination, qui se prolongea jusqu'à trois heures
du matin , fit croire à Lillia, ainsi qu'à sa femme de cham-
bre , que le feu avait pris aux quatre coins de la ville, au
point qu'elles voulurent fuir de l'hôtel, croyant que la
maison allait être consumée par les flammes...
Il en coûte de quitter son village!.... aussi la tête de
Lillia ressemblait à une bibliothèque en désordre, si peu
il lui restait la faculté de classer ses idées, Heureusement
pour elle que son mari vint à son secours.
— Savez-vous, monsieur, qu'on m'appelle madame la
baronne ? J'ai cru qu'on se trompait, me prenant pour une
autre personne mais hier, ayant entendu que ma-
dame de Lefzig vous disait : mon cher baron, j'ai supposé
que... Mais, non, je ne sais rien; veuillez m'expliquer
la chose.
— En effet, je suis baron, et la terre que je possède
près de L**'* est une baronnie que je tiens de mes an-
cêtres. Dans peu, chère Lillia, vous me donnerez un pe-
'UNE DESTINÉE-. 51
ftit baron ; ainsi vous voilà fondée à porter ce titre. Jus-
qu'à présent je n'ai point cru devoir vous faire part de
cette circonstance, par ménagement pour vous, craignant
d'apporter trop d'ébranlement à votre nouvelle situation,
et ne me rappelant pas sans effroi la crise violente dont
vous avez déjà failli être la victime. Vous m'êtes une
preuve qu'une transition trop subite, même au profit du
bonheur, peut devenir funeste à votre sexe. Vous com-
mencez une nouvelle carrière, chère Lillia ; il dépend de
vous d'en colorer l'avenir. Laissez loin de vous de com-
munes pensées, et placez votre esprit à la hauteur de
votre position actuelle. Les scènes vivantes qui s'offriront
à vous devront Vous fournir mille sujets de réflexions, en
développant votre intelligence et en donnant de la vie et
de l'activité à votre imagination. Ne la rétrécissez pas
en tournant sans cesse autour du même cercle d'idées.
Evitez d'effleurer simplement la surface des choses -,
cherchez au contraire à les approfondir en vous rendant
raison de tout. Réfléchissez, donnez un corps à vos pen-
sées , c'est le moyen de former votre jugement et de l'é-
lever à une hauteur convenable ; pour y parvenir, re-
cherchez la conversation de personnes instruites, car tout
dépend de la première impression que vous recevrez
une fois lancée dans le torrent du grand monde. Un faux
plis devient ineffaçable ; on le prend sans s'en douter ; et
loin qu'un ami vous dise la vérité, vous êtes entouré de
flatteurs dont le langage est un soporiphique dangereux.
— Mais vous serez auprès de moi ? s'écrie Lillia toute
effrayée.
— Pas toujours ; dans le monde on est forcé de se
perdre de vue ; mais vous ferez quelques amies : à votre
âge on se lie si aisément. Je ne saurais trop vous recom-
mander , chère Lillia, jusqu'à ce que le monde vous ait
32 UNE DESTINÉE.
formée à son école , de peu vous livrer en paroles et de
beaucoup écouter les autres. Il vaut mieux rester dans le
doute de ce que nous savons, que de faire preuve d'igno-
rance par trop de présomption. En se renfermant dans le
silence, on peut être encore jugé favorablement. Ne ma-
nifestez point cet étonnement stupide, naturel aux per-
sonnes qui n'ont encore rien vu ; contentez-vous d'admirer
ce qui est nouveau pour vous et prenez-moi pour confident
de vos observations. On prend du faux dans le monde, c'est
à quoi il faut faire une grande attention ; et les femmes par-
ticulièrement ont le tort impardonnable de vouloir toujours
paraître ce qu'elles ne sont pas ; elles nous entraînent avec
elles dans une fausse route et finissent par s'y perdre toutes
seules. Vous en rencontrerez qui se font un ornement de
la sensibilité ; de retour chez elles, elles le déposent comme
un chapeau dont on fait usage le lendemain. Chez quelques-
unes, la modestie est fort savante ; elles le prouvent quand
elles sont parvenues à leur but. Elles se font une morale
élastique, étudient leur rôle avant de paraître dans le
monde, et se mettent en scène, entourées de leurs auxi-
liaires , la coquetterie et la ruse.
— Mais, monsieur, les femmes sont-elles toutes comme
celles dont vous me faites le portrait? Nous sommes bien
meilleures dans nos campagnes, je vous assure.
— Ma chère Lillia, il y a de grandes exceptions à faire ;
mais il existe malheureusement des femmes comme celles
que je viens de citer. Elles font taches sur la généralité.
Les perles et les diamans ne sont pas toujours d'une belle
eau, et il faut être connaisseur pour ne pas s'y tromper.
L'habitude du monde vous apprendra à connaître les fem-
mes ; je désire que ce ne soit jamais à vos dépens.
On trouvera sans doute que le jugement de M. de Fulde,
porté sur les femmes en général, est un peu sévère ; mais
UNE DESTINÉE : 53
11 en est de lui comme de beaucoup de personnes qui
parlent d'après leurs impressions , ce qui peut avoir son
danger en armant l'esprit de fâcheuses préventions. II
avait été malheureux, trompé peut-être -, et il se vengeait
impitoyablement sur la masse, ne pouvant attaquer l'in-
dividu.
VII
MADAME de Lefzig ayant fait prévenir que sa voiture
serait à onze heures devant l'hôtel, Lillia fit sa toilette;
puis, s'étant assise auprès de son mari en attendant l'heure
convenue, elle lui demanda timidement ce qu'on appelait
la cour, et pourquoi ses ajustemens devaient être soumis
à ses réglemens.
— Voyez, monsieur : mon chapeau est à la princesse
Amélie, mes souliers à la princesse Auguste, ma robe à
la reine Caroline ; j'ignore si, comme cela faite, je puis
réellement me montrer en public.
— Il n'y a que votre robe qui se trouve être une er-
reur de nom, car la reine s'appelle Marie et non Caroline,
dit en riant M. de Fulde ; et pour que , par ignorance,
vous ne puissiez être assimilée à votre lailleuse, je vous
mettrai au fait de ce qu'il est essentiel que vous sachiez.
J'aurais déjà touché cette corde avec vous, si je n'avais
craint un amalgame avec le cours de morale que nous
avons fait hier ensemble» Ecoutez-moi bien, ma bonne
Lillia, afin d'éviter de fâcheuses méprises de votre part, ce
qui jetterait quelques doutes sur votre première éducation.
Le monde est souvent plus rigide pour une erreur com-
UNE DESTINÉE. 3S
mune, que pour une faute grave en matière de savoir; Ce
qui prouverait assez que les lumières n'éclairent pas encore
tout le globe. Les princesses dont vous portez la livrée du
goût composent l'histoire de votre pays; il faut donc faire
connaissance avec elles. Le roi actuel, et qui fait sa rési-
dence à Dresde, capitale de la Saxe , notre commune pa-
trie , se nomme Frédéric-Auguste, de la branche Alber-
tine. Il a succédé à son père, l'électeur Frédéric. (Nous
lirons ensemble l'histoire relative à ce changement de gou-
vernement ; les détails en seraient trop longs pour le mo-
ment. ) La reine son épouse se nomme Marie-Amélie-
Auguste. Elle est fille de Frédéric, prince palatin de
Deux-Ponts. Ils n'ont qu'une fille, nommée Auguste. Elle
doit avoir actuellement trente-deux à trente-trois ans, bonne
et excellente princesse, mais fort timide de son naturel.
Le prince Maximilien, frère du roi, et qui doit lui succé-
der, avait épousé une princesse de Parme, qui est morte.
Elle lui a laissé sept enfans, trois princes et quatre prin-
cesses. J'ignore quels sont les autres membres de la famille
royale qui habitent la cour, sauf une tante déjà âgée,
nommée Marie-Cunégonde, abbesse d'Exen et Thorn.
Voilà, chère Lillia, ce qu'on appelle la cour. Elle est ca-
tholique, et les sujets du roi sont réformés. L'harmonie la
plus parfaite règne au milieu de cette divergence d'opi-
nions religieuses. Comme partout ailleurs, c'est la cour
qui donne le ton. Elle est le type de la mode et le point de
mire de l'espérance et de l'ambition. Comme nous serons
appelés à voir de près tous ces personnages augustes, si,
dans cette courte analyse, j'en ai omis quelques-uns, mes
yeux ne me tromperont pas.
L'idée de se trouver en présence d'une région sociale
aussi importante imprima une vive altération sur les traits
de Lillia.
56 UNE DESTINEE.
Ainsi que tous les êtres faibles et sans expérience, elle
semblait vouloir s'égarer en se rapprochant encore plus
de son mari, et, dans son regard suppliant, paraissait
implorer un appui dont elle sentait avoir un si grand
besoin.
VIII
ON était au milieu du mois d'avril, où la nature, après
s'être dépouillée de son linceul, se revêt d'un nouveau
tissu, préparé par les mains habiles du printemps.
Si le poids d'une plume suffit pour faire succomber la
raison (1), combien ne doit-on pas priser celle du poète
qui possède le don heureux des inspirations !.....
En attendant qu'elle nous seconde, offrons au lecteur
une légère et bien faible esquisse du tableau le plus ra-
vissant.
Que les. traits heureux d'une jeune fille, l'aspect de
Dresde a quelque chose de gai, de frais, de riant et d'ou-
vert qui plaît à l'oeil et parle au coeur.
Ses brillans édifices, s'inclinant avec élégance dans les
eaux majestueuses de l'Elbe, s'y reproduisent sous mille
formes fantastiques.
Dans sa course lente et grave, ce fleuve, un dès plus
beaux de l'Allemagne, se déploie comme une large écharpe,
et semble fier d'avoir su protéger Dresde, cette belle rési-
dence , contre la dernière lutte qu'elle a dû soutenir.
, (i)-Qe ^pui..
38 UNE DESTINÉE.
On dirait une belle fiancée, se mirant avec coquetterie
dans le ruisseau qui lui révèle mille charmes, et de chaque
pli de sa ceinture se faire un rempart de modestie et de pu-
deur.
A l'époque dont je parle, Dresde paraissait avoir re-
trempé toutes ses espérances, tout son avenir, dans la
résurrection d'une belle nature.
' Celle-ci, tout en leur rendant sa première fraîcheur, lui
ouvrait de nouveau tous ses trésors, comme compensation
aux pertes qu'elle venait d'essuyer.
La sérénité renaissait dans son sein.
En admirant cette capitale du côté de Missen (1), qui
en est à six lieues, et vue depuis l'entrée du pont, elle
offre un point d'optique imposant.
, Dans le centre, se présente le château, dont l'architec-
ture n'a rien de bien remarquable.
A sa droite, s'élance dans les airs la belle promenade du
Brûxahll, dont la terrasse, suspendue comme les jardins de
Sémiramis, est ombrée par des bouquets d'arbres sembla-
bles à des sentinelles avancées.
L'Elbe, qui coule à leurs pieds, est prête à les recueillir
dans son sein.
Ce coup d'oeil a quelque chose de hardi, qui ravit et
étonne l'observateur.
A la gauche du château, s'élève l'église catholique, mo-
deste dans ses attributions, vrai sanctuaire de piété douce
et recueillie. C'est aux pieds de ses autels que toute la cour
vient recevoir l'hostie, qui n'est consacrée que pour elle.
Enfin, au-dessus de ce groupe imposant domine le clo-
cher de l'église réformée, dont le dôme, renvoyant au loin
(i) Petite ville renfermant une fabrique de porcelaine fort estimée.
UNE DESTINÉE. 39
l'éclat le plus éblouissant, est, dit-on, dans le même style
que celui de l'église de Saint-Pierre de Rome..
C'est dans celte, enceinte respectable, et sous ses voûtes
imposantes, que les sujets du roi, quoique d'une religion
différente, viennent lui jurer amour et fidélité.
Jamais de schismes ne troublent cet état paisible, et,
dans les fêtes religieuses de la cour, le soldat suit avec re-
cueillement les processions, et s'agenouille avec un saint
respect au pied de l'autel où son roi est en prière.
A mesure qu'on avance sur le pont, on est heurté par une
foule immense, dont une brise piquante agite les draperies
élégantes, sales ou burlesques.
De là, l'oeil remontant le cours de l'Elbe sur lequel se
jouent de charmantes maisons flottantes, va se perdre
dans le noir tableau des montagnes de la Bohême, que do-
mine particulièrement le Stein-Berg, ou montagne de
pierre, dont l'élévation imposante et le ton sombre dont elle
se dessine, donne en même temps l'idée du séjour deVul-
cain et de l'audace des géans d'Homère, quand ils voulurent
escalader le ciel.
Ce n'est pas sans un vif intérêt que le Suisse qui par-
court les environs de Dresde y retrouve ce qu'on appelle là
■petite Suisse.
On donne ce nom-là à de charmans vignobles, cultivés
sur des terrasses échelonnées, et que côtoie l'Elbe.
En se plaçant au niveau de la miniature, on peut se
croire transporté entre les rives du Léman et le vignoble
de la Ranx.
Tarente, Maurix-Bourg et Pilnitz sont des maisons de
plaisance offrant les sites les plus variés.
Les jardins publics qui sont aux portes de Dresde, ainsi
qu'on en voit dans plusieurs villes d'Allemagne, ont infi-
niment d'attraits pour les étrangers.
<4Q UNE DESÏINÉH.
Dès, les premiers jours du printemps, la foule s'y jette
avec empressement, et chacun semble se féliciter d'en
avoir atteint l'époque.
On y trouve la meilleure société, distribuée çâ et là en
petit comité, et l'on peut se faire servir une collation selon
son goût, et à peu de frais.
On se promène au son d'une musique harmonieuse. Les
instrumens à vent y produisent un effet grave et mélan-
colique qui semble avoir l'esprit de la nation.
L'étiquette s'observe rigoureusement ; point de gaieté
bruyante, jamais de dispute, beaucoup de décence, et
partout de la politesse.
IX
C'EST dans une de ces réunions que nous retrouvons
Lillia, si enchantée, si distraite, si préocupée, que deux
fois ayant pris une allée pour une autre, elle s'est
trouvée séparée de son mari et de la comtesse, auprès des-
quels des personnes officieuses l'ont reconduite toute en
larmes.
Il faut avoir éprouvé soi-même l'émotion causée par la
perte de sa société au milieu d'une foule dont chaque
individu nous est inconnu, pour se faire une idée de l'em-
barras d'une jeune femme de dix-sept ans.
— Est-il possible ! que de monde ! disait Lillia en mon-
tant en voiture 5 comment la ville peut-elle en contenir
autant? Aussi n'est-il pas étonnant que je me sois perdue
deux fois. Si au moins vous m'aviez dit où vous me con-
duisiez, j'aurais mis une robe plus voyante, et alors ce
pavillon de détresse m'eût fait plus vite retrouver. Oh ! je
ne reviens pas de l'insolence de cette dame ! me regarder
sous le nez comme elle l'a fait ! Elle était rouge comme une
cerise mal mûre ! Bien sûrement, ce n'étaient pas de bonnes
couleurs !
T— Vous paraissez agitée, ma chère Lillia? lui dit son
42 UNE DESTINEE.
mari 5 vous aurait-on traitée en événement ? Si cela est,
vous devriez en être flattée.
— Cette dame était sans doute fardée, dit madame
de Lefzig en riant de la remarque de Lillia ; et vous,
enfant de la nature, vous ignorez encore de telles
ressources ! Voyons ; dites-nous donc ce qui vous est
arrivé?
.— Comme je prenais une allée pour une autre, je vois
une dame passer près de moi ; quand elle est à dix pas,
elle s'écrie en s'adressant à celle qui lui donnait le bras :
C'est elle ! j'en sûre ! Puis, revenant à moi, elle m'exa-
mine, comme si elle voulait me peindre ou m'acheter, et
me demande si je suis seule et si je veux accepter son
bras , et en me l'offrant elle baisse son voile. Un senti-
ment indéfinissable s'empare de moi et me fait reculer
d'effroi; je m'échappe, je prends de nouveau une allée
pour une autre, et je ne sais trop jusqu'où je serais allée,
si un monsieur et une dame, voyant mon embarras, ne
m'avaient ramenée auprès de vous.
—Cette dame était-elle aussi fardée? demanda le baron
avec une expression visiblement pénible !
— Oh ! non ; elle était plus jaune que rouge, mais la
couleur n'y fait rien, elle m'a plu par son air de bonté. Je
devrais l'aimer aussi, puisqu'elle m'a ramenée auprès de
vous, ajouta Lillia en donnant à son mari un coup d'oeil
caressant. Puis, par réflexion s'adressant à la comtesse,
elle lui demanda quelle était précisément la couleur à
laquelle on donnait le nom de fard.
— Celle-ci riant, allait lui répondre, lorsque le baron,
que cette naïveté avait réveillé comme d'un songe péni-
ble , s'empressa de dire :
—Le fard est la fraîcheur empruntée de celle qui n'en a
pas d'autre ; il ne diffère point de couleur, car, ma chère
« UNE DESTINÉE. 45
Lillia, je ne présume pas que vous ayez jamais vu de
femmes ayant les joues plaquées de bleu, d'orange, de
saumon, de vert perroquet ou autres couleurs semblables;
mais peut être bien d'un rose trop vif, qui le soir se dé-
pose dans une batiste, et le lendemain se renouvelle à la
source. Dès que les femmes sortent de la nature, elles
exagèrent tout, même une détrempe, à laquelle elles attri-
buent la même propriété qu'à l'opiat pour la recrue des
dents. Quand vous aurez acquis un peu plus d'expérience,
vous saurez , ma chère Lillia , qu'une femme, par le se-
cours de l'art, peut se remettre à neuf. A la lumière c'est
à s'y méprendre.
— Ne croyez rien de cela, ma chère petite, s'écrie la
comtesse. Méchant que vous êtes î dit-elle au baron , vo-
tre oeil est inflexible dans son analyse, et votre critique
par trop indigeste, entendez-vous bien ? Si vous espérez
être à l'abri de la nôtre, détrompez-vous. D'abord...
— Ah ! voyons dit le baron , vous m'attendiez, je crois,
pour vous animer, belle comtesse, vous n'en avez que
plus d'éclat à mes yeux; commencez l'attaque.
Et, s'enfonçant dans le fond de la voiture, le baron
croisa ses bras et parut déjà à moitié vaincu.
-— En premier lieu , vous autres hommes ne cessez d&
moraliser ; c'est là votre grand champ de bataille ; cepen-
dant , la majeure partie d'entre vous s'y entend aussi bien
que les escargols en histoire naturelle ; mais vous avez un
but, celui de détourner l'attention de dessus vous; en cela
vous vous rendez justice, car qui voudrait entreprendre
votre conversion?
Ici, le baron voulut répliquer.
—Silence, je vous prie, et patience, car je ne fais que
commencer, et l'occasion ne se représenterait peut-être
pas-, aussi je n'ai garde de la laisser échapper. En second
M UNE DESTINEE.
lieu, vous attaquez nos petits ridicules, c'est faire la
guerre aux mouches, et pour une que vous .tuez, tout
l'essaim bourdonne à vos oreilles et vous force à battre en
retraite. A elles l'honneur du triomphe. En troisième lieu,
vous fériez-vous illusion au point de vous croire exempt de
ridicule ? Le doute serait le plus grand de tous, mon cher
baron , caries hommes savent le maintenir dans toute sa
pureté ; ils y excellent en tout genre. Ici, troubadours
octogénaires, brouillés avec l'amour qu'ils évoquent en
vain et qui s'est réfugié sous des rides , ils paient la fidé-
lité à tant par mois, et s'applaudissent d'un succès qui
n'est que dans leurs imaginations. Là , enflés de la manie
du bel esprit, vous croyez en posséder tout le charme
(remarquez bien, mon cher baron, que c'est toujours dans
le but de nous plaire ; aussi serions-nous ingrates de ne
pas vous en tenir compte) ; mais je suis fâchée de le dire,
vous ne réussirez pas toujours. Il est vrai que votre ma-
nière de vous y prendre est souvent aussi problématique
que votre façon d'aimer ; et plus vous vous donnez de
peine, et moins vous nous paraissez aimables. Alors, dans
votre désespoir, vous avez recours à l'esprit des autres ,
en achetant celui que vous ne possédez pas, et vous vous
en parez avec effronterie pour vous rendre sublimes, ten-
dres ou pathétiques. En quatrième lieu, observez, mon
cher baron, continua la comtesse en lui secouant avec
malice légèrement le bras, que tout ceci a été médité à
froid, et que je le débite sans passion.
— Il me semblait que vous vous animiez.
— Vous vous trompez, nous ne faisons pas ici de l'op-
position , car vous êtes docile comme un agneau ; peut-
être m'attendez-vous à la péroraison? Je continue : En»
quatrième lieu.
— Vous êtes au cinquième, '
UNE DESTINÉE. 4B
— Baron, vous êtes dans l'erreur (par impatience, je
crois), j'en étais à une sorte d'exorde pour mon qua-
trième point, dans lequel je reprocherai à votre sexe son
intempérance de langue, qui produit l'effet d'une électri-
cité meurtrière, et dont chaque étincelle met en lambeau
une réputation ; le tout, parce que vous avez fait du coeur
d'une femme une partie d'échec, et que celle-ci, recon-
naissant la ruse, vous a fait, à son tour, échec et mat.
Vous ne pardonnez jamais une blessure faite à votre
amour-propre. Maintenant, passant aux vices du coeur
et m'élevant au sublime des imperfections morales je
vous engagerai, en cinquième bleu, pour le bien de la so^-
ciété, à faire la guerre à outrance aux tartufes, aux ty-
rans politiques et domestiques, aux ambitieux, aux par-
jures , aux félons, aux hypocrites, aux égoïstes ; et si
vous y parvenez, je me donne pour caution qu'aucune
femme désormais ne s'exposera à votre censure, en com-
mettant le péché tout innocent de mettre du fard quand
bon lui semblera. Que pensez-vous de cette diatribe, mon
cher baron, dans laquelle j'ai omis les sept péchés mor-
tels, craignant de votre part trop de découragement dans
l'entreprise que je vous propose ?
— En vérité, comtesse, vous êtes brillante d'éloquence !
je ne vous connaissais pas ce talent-là ! Mais comme chez
les peuples les moins civilisés , un coupable peut espérer
sa grâce, nous aurions quelques droits de plus à obtenir
la nôtre d'un sexe pour lequel nous commettons chaque
jour un huitième péché mortel, et dont vous vous êtes
bien gardée de faire mention.
— Quel est-il ?
— Devinez.
La comtesse cherchait en vain.
46 v UNE DESTINÉE.
— Mais je ne sais, dit-elle , pourquoi on en a fixé le
nombre à sept, il y eu a peut-êlre douze...
— Le nombre est arbitraire, et selon la manière de
voir ; quant au huitième, c'est une spécialité. Faut-il que
je le nomme ?
— Mais, oui.
— C'est l'idolâtrie !
— Ah ! voilà mon triomphe ! car il est à présumer,
mon cher baron, que vous n'auriez pas recours à une ven-
geance aussi douce, aussi flatteuse, si vous ne sentiez pas
intérieurement que vous avez tous beaucoup à racheter
auprès de nous autres pauvres femmes, qui ne deman-
dons pas mieux que d'être vos idoles, mais en toute sin-
cérité de coeur. Je savais bien que vous m'attendiez à la
péroraison ! ajouta la comtesse en souriant.
Depuis long-temps, Lillia n'étant plus sur son terrain
pour participer à la conversation, gardait le silence, tout
en s'effrayant de la perversité humaine ; mais quand elle
entendit que l'idolâtrie pour son sexe, recouvrait tant
d'imperfections, elle pensa que tout le fard n'était pas en
fiole, et que les hommes en possédaient d'une autre es-
pèce, dont ils faisaient un usage bien plus fréquent : celui
de la flatterie.

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