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La Soprano indésirable et autres nouvelles chimériques

De
218 pages

Où une mouche cherche à aider un artiste à réaliser son dessin ; où une épouse, par distraction, lyophilise son mari ; où une partition de piano remue de drôles de souvenirs ; où une femme discrète se révèle soudain ; où la fonte des glaciers oblige la population à se recycler ; où une toile de Chagall absorbe un amoureux ; où un mari, un frère et un amant croient se débarrasser d’une femme ; où un peintre se perd dans une cabine téléphonique ; où une libraire fait une étrange découverte au sujet de son papier à lettres ; où une femme, fatiguée de tout, retrouve la vie en abandonnant son corps et où un chanteur baryton se voit affublé d’une voix de soprano, voilà de quoi voyager dans le surnaturel !


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-76317-4

 

© Edilivre, 2014

Dédicace

 

 

Pour ceux qui croient que tout et rien peut arriver.

À ceux qui m’ont encouragée et inspirée,

à Claire-Isabelle Attinger et Norbert A. Martin qui ont entièrement relu et corrigé mon manuscrit, merci du fond du cœur.

Véronique Attinger

Préface

Il y a quelques années, j’avais eu l’occasion de lire le premier recueil de nouvelles « Les Taquineries de l’Irréel », publiées par Véronique Attinger. J’en fus enthousiasmé. Lorsque j’appris qu’elle préparait un deuxième ouvrage, j’acceptai bien volontiers d’en faire la relecture. C’est par la lecture de ces textes qu’est ensuite venue l’idée d’écrire une préface.

La lecture de ces nouvelles est, en soi, une expérience vraiment intéressante. Dès les premières lignes, vous êtes pris par l’intrigue et vous vous rendez compte aussi que vous venez de glisser subtilement dans un autre univers où, tour à tour, vous assistez au déroulement de l’histoire ou la vivez de l’intérieur. Une grande richesse d’adjectifs, d’adverbes, de métaphores et parfois de comparaisons légèrement insolites, vous emmènent avec élégance et légèreté dans le cours du récit.

Tout au long de ces intrigues simples et raffinées, qui nous tiennent en haleine d’un bout à l’autre, Véronique nous fait aussi découvrir et vivre tout un éventail de sentiments, d’émotions et d’attitudes aussi, qui mènent bien souvent nos relations, sans que nous n’en ayons vraiment conscience, pour le meilleur et pour le pire, quand les deux ne se sont pas entremêlés. Une perspicacité et une finesse remarquables se glissent ainsi sous la plume de Véronique. Ce qui fait sa force, c’est qu’elle ne cherche nullement à démontrer, ou enseigner quoi que ce soit.

Je vous invite donc à vous laisser porter par ces histoires limpides, empreintes de sagesse et, surtout, de si bonne compagnie.

Norbert A. Martin

Le bestiaire de l’artiste

L’artiste et la mouche

L’artiste dessinait ; il s’était installé bien à son aise sur une chaise rembourrée, face à une table ronde ; il avait posé devant lui une grande feuille de papier d’un blanc très pur, avait saisi un bout de crayon qui traînait par là et sa main gauche se mit en mouvement. D’où venait cet élan si spontané ? Qu’avait-il sous les yeux qui l’inspirât tant ? Etait-ce une construction compliquée pour une nature morte sophistiquée ? Etait-ce le paysage agité du lac qui se drapait de soie cendrée en face de la fenêtre, les stries obliques de la pluie qui battaient le feuillage de la glycine accrochée au petit balcon ? Qu’avait-il en tête, cet artiste aux yeux de ciel d’été ?

En fait, cette impulsion surgissait sûrement du cœur, véhiculée par quelque pensée tendrement artistique : devant lui, rayonnait la photo de sa Bien-aimée dont les yeux plissés laissaient échapper un regard vers un rêve d’infini bonheur, et les lèvres s’étiraient sur un vaste sourire grâce à trois mots qu’elle venait d’entendre, trois mots tout petits et pourtant d’une densité extraordinaire.

Une mouche de taille menue, égarée dans la pièce à cause du mauvais temps, se prit d’intérêt, voire de passion, pour la gestuelle précise de l’artiste, et les milliers de facettes de ses gros yeux rouges papillonnaient toutes à la fois afin de suivre chaque léger mouvement du poignet et de la main resserrée autour du crayon, et parfois de la gomme.

On peut bien dire que cette mouche n’avait aucune intention d’ennuyer qui que ce fût, mais dans sa petite cervelle, il y avait fort peu de place pour une quelconque empathie vis-à-vis d’autrui et elle ne savait pas si sa présence déplaisait ou ravissait, et d’ailleurs elle s’en fichait. Elle suivait son désir sans se préoccuper du résultat, ce qui semble une forme de sagesse à bien des gens. Aussi se mit-elle à bourdonner en toute joyeuse humeur et bonne volonté autour du dessin et de la main de notre artiste concentré.

« Que dessine-t-il ? se murmura-t-elle, pleine de curiosité.

Une multitude de visages et de mains se chevauchaient et elle ajusta ses yeux jusqu’à ne former qu’une seule image.

– Ah ! Une femme ! reconnut-elle. »

Il faut dire qu’elle avait quelques notions d’anatomie humaine, à force de tourner autour de ces bipèdes. Ses facettes oculaires se reportèrent sur le dessin en train de s’accomplir, et comme c’était une mouche physionomiste, elle vit sans effort que le sourire dessiné dénotait un certain déséquilibre : un coin de la bouche se crispait sous la main de l’artiste.

« Oh là là ! » fit-elle avec cet air de suffisance implacable du critique qui croit être le plus à même de juger les œuvres des autres.

Elle décida de l’aider et de le guider. Cette indiscrète se mit à vrombir comme un avion fou autour de la main du malheureux qui sentait déjà monter en lui le subtil énervement du dessinateur ne parvenant pas à exprimer toute la fine substance d’un beau sourire. Cependant, au lieu d’apporter du secours, il sembla au contraire que cette foudroyante apparition du petit volatile indisposa grandement le créateur qui s’empressa, d’une main agacée, de chasser la mouche sans autre forme de procès.

Celle-ci, rabrouée et légèrement étourdie, secoua ses antennes et ses ailes et se posa un instant, mine de rien, sur l’épaule gauche de l’artiste et grogna : « Qu’il est bête, cet humain ! Il n’a pas compris que je désire seulement lui donner un coup de main ! Que croit-il, ce prétentieux ? Ne voit-il pas ses erreurs et ses maladresses ? Est-il sot, tout de même ! » Et ainsi, contente d’elle-même, sûre de son bon droit, elle atterrit directement sur une joue à peine esquissée du portrait et désigna avec deux de ses pattes la bouche défaillante au dessinateur.

Bien évidemment, celui-ci ne vit que la mouche, et non point sa bonne volonté – comment aurait-il pu ? – il poussa un cri fâché et claqua la feuille avec sa paume. La mouche, infiniment plus leste, fila aussi vite qu’elle put et, Dieu merci, réussit à éviter le terrible coup qui l’eut sans doute écrabouillée. Son petit cœur lui parut être sur le point d’exploser et elle se cacha dans un des plis du rideau bleu qui encadrait la porte-fenêtre du balcon, le temps de reprendre ses esprits affolés. Mais elle était têtue. De loin, elle continuait d’observer minutieusement le travail : les yeux prenaient forme.

« Pas mal, reconnut-elle, mais cette bouche, quelle catastrophe ! Je ne peux pas le laisser faire ça et abîmer l’ensemble de l’œuvre ! Oh, et puis ces narines épatées ! De vraies grottes ! »

Elle ne put y résister davantage et fonça sur le dessin, petit moteur ronflant, et se posa sur le trou de la narine gauche du portrait. L’artiste, par effet de mimétisme, éternua violemment puis, dans un cri de rage, balaya l’insecte de son avant-bras droit, d’un geste si ample qu’il l’envoya dinguer à l’autre bout de la pièce. De peur, la mouche avait lâché une minuscule crotte sur le bord de la narine gauche. L’artiste, dégoûté et furieux, dut rétrécir la narine pour maquiller la crotte par une ombre habilement amenée. Enfin calmé, il constata avec une certaine surprise que le nez semblait plus vrai, plus vivant.

« Bah, se dit-il, il y a toujours un bon côté aux évènements désagréables, petits ou grands ! »

C’était un artiste pourvu d’une bonne philosophie ! Rasséréné, il poursuivit son œuvre. Mais il sentit en lui une sorte d’inquiétude : il y a quelque chose qui ne va pas. Mais quoi ? Où ? Le menton un peu lourd ? Le modelé de la joue un peu rude ? Tiens, le sourire est de travers, oh, à peine, mais cela suffit à fausser l’harmonie du visage. Pas facile de dessiner une bouche ouverte sur un sourire pourvu de toutes ses dents ! Comment y parvenir ? Il se disposa à corriger le coin des lèvres qui le dérangeait.

Entre-temps, la mouche ulcérée, se sentant méconnue, prise d’une hargne vengeresse, refusa de se déclarer vaincue et, avec effronterie, comme une fusée lancée dans l’espace, se rua sur le dessin de ce malotru qui n’avait rien compris à son amical soutien, et se planta " toutes griffes dehors " au beau milieu de l’ouverture de la bouche, en plein sur une incisive délicatement ébauchée et s’y cramponna de toute sa vindicte. Le dessinateur, tout d’abord stupéfait de tant d’audace, esquissa finalement un petit sourire malin : très lentement, il prit son crayon et, cette fois, sans bousculer la bestiole, avec une grande douceur, il ferma la bouche en quelques traits appuyés et la mouche, frappée de stupeur, fut avalée par le portrait et disparut, tout simplement. Quand l’artiste fut persuadé de l’anéantissement de la mouche, avec la gomme et le crayon, il rouvrit les lèvres de sa Bien-aimée en un sourire étincelant.

La fourmi et l’artiste

Une petite fourmi se promène sur le dessin en train de naître. Elle escalade les pointes abruptes des Dents-du-Midi représentées en noir et blanc par l’artiste assis sur un banc de bois, au pied des mouvances du lac. Elle s’élève jusqu’aux nuages cotonneux et grisâtres que le crayon gribouille, disparaît un instant dans un amas boursouflé puis repique à travers les brumes ; elle se laisse aller, tombe dans le lac encore inexistant et s’anéantit dans le vide.

Le dessinateur s’empresse alors d’esquisser quelques vaguelettes en des clapotis de mine tendre ; la minuscule bestiole réapparaît mais, affolée, s’agite et gesticule désespérément : elle ne sait pas nager ; du vide, elle passe à la noyade assurée.

Vite, l’artiste, qui sent son cœur se serrer de compassion, dessine une jolie petite barque légère, se balançant gaiement sur les flots brillants. Une microscopique bouée jaillit de la barque et tombe près de la fourmi apeurée, creusant un imperceptible remous ; celle-ci s’accroche à ce qui la sauve et une main invisible tire à bord la bouée et son tremblant fardeau. La petite bête, ébouriffée de peur et dégoulinante, s’ébroue et se sèche au soleil.

Toutes ces émotions l’ont creusée ! Le dessinateur, songeant avec délice à sa proche collation, lui crayonne un morceau de gâteau aux fraises, posé sur le bastingage, afin de la réconforter. Et il est si bien représenté qu’on jurerait voir le rouge parfumé des fraises et le jus sucré couler sur la pâte. La bestiole manque s’étouffer tant elle engloutit frénétiquement les grosses miettes douces et collantes.

Le bateau, cependant, arrive au bord de la feuille et quitte le dessin pour se dissoudre dans l’air chaud de cette fin de mai. La fourmi, elle, repue et sèche, se retrouve sur une pierre bordant le lac et file rejoindre ses congénères afin de leur raconter son extraordinaire aventure.

L’artiste, ému par la rencontre sur son dessin avec cette minuscule vie, ne songe pas à le terminer. Il lui semblerait bien peu vivant sans une fourmi pour l’animer. Il remballe son matériel soigneusement, étend ses jambes et laisse son regard vagabonder au gré des remous du lac. Puis, dans un soupir de bien-être profond, il sort de son sac un morceau de pain et une barre de chocolat. Comme un enfant gourmand, il se régale, et, son regard bleu attendri, en dépose une miette sur la pierre chaude qui a recueilli la fourmi.

L’artiste lyophilisé et la perche

L’artiste se trouvait nu comme un ver dans la salle de bains : il sortait de la douche, tout détendu de cette eau bouillante qui avait ruisselé en fumant sur son dos et ses épaules. Il n’aimait pas l’eau tiède, comme d’ailleurs, il n’aimait pas la tiédeur dans tout ce qu’il accomplissait, tout ce qu’il vivait, tout ce qu’il mangeait. C’était un passionné, dévorant son existence, et malheureusement, dévorant parfois ceux qui le fréquentaient ou celle qui partageait sa vie. Sa peinture était splendide, vibrante de couleurs fortes, jetée à grands traits ardents sur ses toiles, créant une terre nouvelle d’où toute indolence était bannie. Il avait beaucoup de succès et les expositions se multipliaient dans les galeries. Les musées l’achetaient et les journaux en parlaient. C’était un peintre accompli, reconnu et riche. Ce qui, malheureusement, rivalisait avec sa brillante réussite, était son égo aussi monumental que son talent.

Sa femme, Bibiane, en souffrait beaucoup, en silence, car comment s’insurger face à cette force de la nature, comment se cabrer contre ce rocher d’égoïsme ? Elle l’admirait pour ce qu’il créait, mais pas pour ce qu’il donnait, car il n’était pas enclin à partager. Ses marques d’enthousiasme étaient réservées à d’autres personnes, surtout à celles qui glorifiaient son talent et assuraient son avenir, ainsi que parfois, aux jolies femmes, ces délicieuses créatures en décolleté, qui l’encensaient lors des vernissages en roucoulant dans son sillage. L’argent accumulé demeurait sur un compte et ne servait jamais à offrir à sa femme un cadeau, un plaisir impromptu ou à lui permettre d’avoir une vie plus aisée puisqu’elle était femme au foyer et dépendait de lui.

Quant à elle, bien qu’aimant sa peinture, elle ne partageait pas, mais pas du tout, cet enthousiasme collectif qui l’auréolait d’une lumière dorée. Pourtant elle cherchait parfois à attirer son attention, quêtant une marque d’affection qu’il éprouverait malgré tout pour celle qui l’accompagnait depuis plus de trente ans, qui veillait à son bien-être, devançait ses moindres désirs, se faisait oublier lorsque cela lui convenait, en un mot, qui l’aimait.

Ce jour-là, exceptionnellement, alors qu’il tirait le rideau de la douche pour en sortir, son épouse était d’humeur badine. Elle était en train de se sécher les cheveux lorsque le corps avantageux de son mari émergea dans un nuage de vapeur, dégoulinant d’eau. Et elle, pour se divertir, sans doute était-ce la faute à l’automne finissant qui, dans un regain de chaleur diaprée, s’étirait en repoussant l’hiver et mettait une malice riante en chacun, ou alors était-ce là une nouvelle façon, plutôt hardie, d’attirer son attention, elle dirigea le séchoir à cheveux en direction de son mari et s’amusa à parcourir son corps de ce souffle chaud, comme pour le sécher. Lui, qui était aussi de bonne humeur, peut-être parce qu’il venait de vendre une toile importante à un collectionneur et mécène et avait empoché un bon paquet de billets, riait et se laissait faire, charmé par le jeu de sa femme et sa verve nouvelle. Il levait les bras, tournait sur lui-même, offrait son corps au vent tiède, presque voluptueux, qui le chatouillait délicieusement. Il sentit même un début d’érection et se dit qu’il pourrait bien faire l’amour à son épouse, une fois n’étant pas coutume.

Soudain, un fait curieux bouleversa le jeu des époux et altéra séance tenante le cours de leur vie. Sous les yeux exorbités de sa femme, l’artiste se désintégra peu à peu et tomba en une fine poussière, formant un petit tas sur le carrelage. Son épouse, médusée, ne pouvait croire à ce qu’elle contemplait et demeura immobile, figée pendant un long moment. Machinalement, elle arrêta son séchoir, le reposa sur le lavabo et continua à regarder absurdement le tas à ses pieds. Qu’allait-elle faire ? La seule chose qui lui vint en tête fut d’aller chercher un bocal à confiture vide, une brosse et une ramassoire. Méticuleusement, elle récolta cette espèce de poudre qui l’instant d’avant était son mari bien vivant, et avec application, l’enfila dans le bocal en prenant soin de ne rien perdre, puis vissa le couvercle de métal. Aucune pensée, aucun état d’âme n’avait encore pénétré le cerveau de Bibiane qui rangea le bocal entre celui de farine et celui de sucre et ferma d’un coup sec le placard. Puis elle s’assit dans un fauteuil, vide et incertaine. Brutalement, le chagrin la frappa ainsi qu’une bourrasque, et vinrent les pleurs et les sanglots qui la secouèrent comme un chiffon dans le vent d’automne. Puis les plaintes se calmèrent et elle commença à réaliser tout ce qui allait découler de cette mésaventure.

Qu’allait-elle raconter aux voisins, aux amis, à la famille ? Devait-elle prévenir la police ? L’hôpital ? Pouvait-elle raisonnablement exposer les faits tels quels ? Impossible ! Qui la croirait ? Entre deux reniflements, elle décida de raconter que son mari était parti faire une exposition majeure dans un pays étranger. Les gens seraient quelque peu interloqués qu’il s’absente si précipitamment sans en parler à âme qui vive, mais on avait l’habitude de son côté fantasque et l’étonnement durerait le temps d’un éternuement ! Par contre, que dirait-elle lorsque l’escapade se prolongerait et que ses clients commenceraient à s’inquiéter pour leurs commandes, que les galeries, impatientes, loueraient leurs locaux à d’autres peintres ? Que la famille et les amis la questionneraient de plus en plus, la mettant sur la sellette ? Elle devrait jouer les épouses mortes d’inquiétude et dépitées en même temps, et laisser entendre que son chenapan de mari l’avait abandonnée pour une plus jolie et plus jeune qu’elle, phénomène tout à fait plausible connaissant l’énergumène. Une chose pourrait cependant déconcerter les proches : jamais l’artiste n’avait manqué un rendez-vous ayant trait à la vente d’une de ses œuvres ou à un vernissage.

Voilà ce qui trottait dans la tête perturbée de l’épouse qui se leva et alla contempler le bocal de poudre grisâtre qui tranchait légèrement entre les bocaux blancs de sucre et de farine. Quelle affaire ! Elle ne réalisait pas vraiment et se disait qu’elle allait à coup sûr se réveiller de ce cauchemar. La pensée de son mari, de ses yeux vifs, ses membres, ses os, ses organes, sa peau, pêle-mêle dans ce petit récipient, la bouleversait au-delà du possible.

Les jours puis les semaines passèrent. Elle racontait ce qu’elle avait décidé de narrer, les gens la crurent et la plaignirent. La pauvre, abandonnée, quelle cruauté ! Elle se construisit un petit train-train de vie, bien réglé où la fantaisie n’avait guère de place. Malgré la solitude, ce grand calme qui était entré dans sa vie n’était pas pour lui déplaire. Il faut dire que l’artiste prenait beaucoup de place et déplaçait beaucoup d’air. Elle étouffait, parfois. Néanmoins, un sentiment de culpabilité grandissait, empreint d’une peur nouvelle. Elle prit conscience avec une acuité implacable qu’elle avait tué son mari. « Ô mon Dieu ! » s’exclama-t-elle le jour où cette affreuse pensée l’emplit, chassant toute autre considération. « Mais je ne le voulais pas ! Comment aurais-je pu prévoir qu’un simple sèche-cheveux était capable d’une telle chose ? » C’était trop énorme pour elle, et elle essaya d’expulser cette idée fâcheuse. Insidieusement, elle surgissait sous une autre forme, s’enroulait autour de son cerveau, et revenait la hanter dans ses rêves nocturnes. Dans l’un d’eux, elle manipulait le bocal et tout à coup, il s’ouvrait et un coup de vent emportait la poussière et les cendres qui semblaient recouvrir le ciel, en prenant la forme d’une tête horrible, proche de celle d’un squelette, sauf que dans les orbites, les yeux roulaient affreusement, puis se fixaient sur elle d’un air accusateur et menaçant. Elle se mettait à hurler, mais la tête descendait lentement vers elle, et comme un voile opaque et grisâtre, l’enveloppait toute entière et chuintait dans son oreille : « Je suis ton linceul, je suis ton linceul ! » Elle se réveillait en sueur, haletante, la bouche en carton, le cœur bondissant dans sa poitrine, comme pris d’un accès frénétique de danse de Saint-Guy. Peu à peu, son esprit rationnel reprenait le dessus et elle soupirait d’aise en réalisant qu’elle n’avait que rêvé. Pourtant, ce rêve la poursuivait durant la journée et revenait fréquemment la visiter la nuit. Son visage, qui était plutôt joli dans sa fraîche rondeur malgré les années, s’étiolait, perdait son incarnat naturel, paraissait se dégonfler comme un soufflet, et la peau formait une myriade de petits plis secs. Des années supplémentaires se bousculaient à l’intérieur de ses rides nouvelles.

Elle vivait de plus en plus recluse dans son appartement et croisait de moins en moins de gens. Ses amis et connaissances ne savaient que lui dire malgré leur compassion chagrinée et ne la recherchaient presque plus. On la croyait noyée dans une peine inconsolable ; s’ils avaient su ce qui en était réellement, comment auraient-ils réagi ? Comment pouvait-elle confier à qui que ce soit un problème aussi improbable ? Personne ne la croirait. Elle était seule !

Au fur et à mesure des mois qui s’envolaient, elle réalisa que son attitude, faite de peur et de culpabilité, de regrets et de dépossession ne faisait que l’enfoncer dans la souffrance, une souffrance inutile qui la gangrénait de l’intérieur. Elle décida subitement de ne plus faire grand cas de ses émotions, s’empêcha de rabâcher ses souvenirs et ses actes passés, elle s’obligea à laisser un silence frais s’installer à la place et à se détendre. Ce ne fut pas aisé, mais sa patience envers elle-même finit par produire le soulagement escompté. La vie lui devint plus aérienne et légère. Le fameux cauchemar disparut de ses nuits. Les muscles de son visage se dénouèrent et ses joues se lissèrent, ses yeux s’éclaircirent et un petit sourire vint plus souvent affleurer sur ses lèvres.

Un soir de printemps, alors que de légers nuages rose doré s’effilochaient dans le ciel bleu délavé, un de ces soirs où les merles gazouillent leurs émois et le cœur éclot comme une fleur, elle décida de se faire rapidement une petite soupe en sachet et de la manger en vitesse. Elle avait subitement envie de sortir, de respirer cette douceur parfumée des belles soirées de mai. Durant ces interminables mois d’hiver, elle avait peu à peu accepté cette réalité absurde. Elle attrapa une casserole, y versa la poudre dont le goût devait se révéler être une crème de chanterelles, y ajouta de l’eau froide et battit le mélange énergiquement avec un fouet. Ses pensées se diluaient dans la vapeur de la soupe qui chauffait. Dans le calme de son esprit et de sa cuisine, elle fixait sans les voir vraiment les petites chanterelles qui reprenaient forme et grossissaient dans le potage. Et c’est à cet instant précis qu’une idée inouïe fusa de son esprit.

Elle éteignit la cuisinière, retira la soupe de la plaque, fonça vers le placard d’où elle sortit le précieux bocal de son mari adoré, passa en hâte une veste beige, enfila ses chaussures et sortit impétueusement de chez elle. Elle prit l’étroit chemin qui l’amenait au bord du lac.

L’air sentait bon la fleur et l’herbe, le soleil couchant imprégnait l’atmosphère d’une douceur ocrée. La nature explosait de mille petites joies fines. Elle marchait d’un pas vif sur le sentier qui côtoyait le lac, le bocal ballotant dans son sac à courses, contre sa hanche droite. Elle atteignit un petit bosquet joyeux qui la dissimulait aux yeux d’éventuels promeneurs. Elle s’approcha aussi près que possible du bord du lac qui clapotait à ses pieds. Une légère brise soufflait en tourbillonnant un peu. « Trop risqué ! » se dit-elle. Alors, elle ôta ses chaussures et entra dans l’eau assez froide, il faut bien le dire. Elle frissonna mais avança encore un peu. L’eau monta jusqu’à ses genoux et elle s’arrêta. Le froid lui crispait les jambes et les cailloux sous ses pieds la blessaient et la faisaient souffrir, mais elle était poussée par un instinct plus fort que les désagréments qu’elle subissait. Elle respirait fort, par la bouche et l’air semblait ne pas lui suffire. Elle ouvrit le bocal et laissa s’échapper la poussière de mari. Celle-ci s’envola un peu puis retomba dans l’eau et y fut absorbée intégralement. Ce fut à cet instant que deux choses se produisirent presque simultanément : une jeune perche, qui nageait tranquillement par là, avala une petite bouchée de la poudre croyant à de la nourriture pour elle, et le reste du contenu du bocal se condensa soudainement, grossit et, sous les yeux écarquillés de surprise de Bibiane, comme les chanterelles de la soupe auparavant, le mari se reconstitua presque entièrement : il émergea de l’eau telle une Vénus masculine, superbe et tout ruisselant, l’air quelque peu égaré, tout de même. Il découvrit sa femme qui le contemplait sans voix et murmura : « Qu’est-ce que je fais ici tout nu ? » Sa femme lui tendit un linge puis les vêtements qu’elle avait pris à la hâte avec elle et lui répondit : « Habille-toi et je te raconte tout sur le chemin du retour. » Ce qu’elle fit.

Le peintre fut abasourdi et ne la crut pas tout à fait. Pourtant, une chose bizarre lui était arrivée : il lui manquait la main droite, comme si elle n’avait jamais existé. Un joli moignon, bien cicatrisé la remplaçait. « Pourtant, je peignais avec la droite ? » se questionnait-il souvent. Il ne sut jamais que sa main avait engraissé une jeune perche qui fut pêchée quelques heures plus tard.

Il ne chercha pas à peindre de la main gauche et cessa de dessiner ; il se mit à écrire. Sa fortune était faite depuis longtemps et la peinture ne lui manquait pas tellement. Son égo avait fondu dans l’eau du lac et il prenait peu à peu conscience de ses manques vis-à-vis de sa femme. Il se fit plus aimant ; il la traita enfin comme une amante et une personne de choix, la redécouvrit avec un étonnement joyeux, devint généreux et, songeant aux milliers de repas, de lessives et de repassages qu’elle avait accomplis pour lui, il partagea tout avec elle pour son plus grand bonheur car elle lui en était si reconnaissante qu’elle lui rendait en amour ce qu’il lui donnait en générosité. Il n’avait plus qu’un but : écouter ses besoins, devancer ses désirs, lui faire enfin plaisir. Lui qui n’avait songé qu’à prendre jusqu’à ce jour, se trouva du goût à donner. Quant à elle, elle bénit chaque jour intérieurement son brin de folie qui lui fit jouer avec le séchoir à cheveux sur le corps de son mari. Par contre, elle ne recommença jamais !

Petits morceaux
de réalité sans fard

La partition

Quand elle pénètre dans le salon encombré, elle voit que son mari est assis au piano et s’apprête à plaquer quelques accords afin de se dégourdir les doigts. Il fait toujours cela avant de choisir une mélodie qui égaiera la vieille maison aux senteurs de feux de cheminée et de pommes. Dehors, la neige tombe doucement sur le jardin et sa blancheur éclaire délicatement les tapisseries fanées, met en relief le dos des livres qui couvrent les murs, fait luire le parquet ciré du salon. La table massive de bois sculpté déborde de livres en attente d’être découverts, ouverts délicatement et absorbés avec passion, de lettres auxquelles il faudra répondre et d’objets hétéroclites, souvenirs impossibles à jeter. Sur le canapé qui se prélasse sous la fenêtre, le début d’un tricot annonce un châle bleu et gris pour des épaules frileuses. Elle trottine vivement vers le piano, petite souris plissée, un peu voûtée, s’empare d’une partition sur le haut de la pile qui trône sur le couvercle et s’exclame :

« Regarde, mon chéri, ce que j’ai découvert dans le fouillis de tes partitions ! Je...