La Soupe

De
Hélène a entrepris de raconter la vie du professeur Bonavoy. Tous deux ont plusieurs choses en commun; le respect de la mère, l’absence de bonheur, un certain besoin de solitude et leur prédilection pour les soupes. Ce sera donc à partir de ses livres de recettes qu’elle partira à la découverte de l’homme. En mijotant ses recettes préférées - crème de pleurotes, potage aurore - Hélène brasse ses intuitions sur la vie. Car, après tout, toute relation humaine, toute rédaction d’un bon roman, ne suit-elle pas le même principe que les soupes et les potages d’un bon cuisinier ?
« La soupe » a remporté le grand prix du salon du livre de Toronto en 1997.
Publié le : jeudi 30 avril 2015
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EAN13 : 9782897440220
Nombre de pages : 226
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De la même auteure

Fiction

◊ avec Paul Savoie, Conversations dans l’interzone, roman, Sudbury, Prise de parole, 1994.

De mémoire de femme, roman, Montréal, Quinze, 1983, Prix du Journal de Montréal (Jeunes écrivains), 1983.

L’autrement pareille, prose poétique, Sudbury, Prise de parole, 1984.

Courts métrages et instantanés, nouvelles, Sudbury, Prise de parole, 1991.

L’homme-papier, roman, Montréal, Remue-ménage, 1992.

Le bonheur de la chambre noire, roman jeunesse, Montréal, Hurtubise, 1993.

Non-fiction

Paul Claudel et l’Allemagne, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 1965.

avec Huguette Uguay, Mécanismes structuraux, méthode de phonétique corrective, Montréal, Centre de Psychologie et de Pédagogie, 1967.

Mother was not a person. Écrits de femmes montréalaises, Marguerite (Margret) Andersen, éd., Montréal, Content Publishing 1972 ; 2e édition, Montréal, Black Rose, 1975.

Paroles rebelles, Marguerite Andersen et Christine Klein-Lataud, éd., Montréal, Remue-ménage, 1992.

Marguerite Andersen

La soupe

Roman

Prise de parole / Triptyque
Sudbury / Montréal
1995

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

 

Andersen, Marguerite, date
             La soupe
Publié en collaboration avec : Triptyque
ISBN 978-2-89423-062-1 (Prise de parole)
ISBN 2-89031-229-1 (Triptyque)
I. Titre


PS8551.N297S6     1995        C843’.54        C95-932419-4
PQ3919.2.A5S6      1995

 

Distribution au Canada : Dimedia

 

credits

Ancrées dans le Nouvel-Ontario, les Éditions Prise de parole appuient les auteurs et les créateurs d’expression et de culture françaises au Canada, en privilégiant des œuvres de facture contemporaine.

La maison d’édition remercie le Conseil des Arts de l’Ontario, le Conseil des Arts du Canada, le Patrimoine canadien (Programme d’appui aux langues officielles et Programme d’aide au développement de l’industrie de l’édition) et la Ville du Grand Sudbury de leur appui financier.

credits

 

Œuvre en page couverture : Porcelaine de Meissen, Allemagne, 1761. Offerte par Frédéric le Grand de Prusse au général Möllendorf. Collection du Musée de l’art céramique George R. Gardiner.

Photo de l’auteure : Tinnish

Conception de la page couverture : Groupe Signature Group

 

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

 

Copyright © Ottawa, 1995

Éditions Prise de Parole,
C.P. 550, Sudbury (Ontario) Canada P3E 4R2

www.prisedeparole.ca

 

ISBN 2-89031-229-1 (première édition - Papier)
ISBN 978-2-89423-062-1 (Papier)
ISBN 978-2-89423-616-1 (PDF)
ISBN 978-2-89744-022-0 (ePub)

L’Histoire se sert donc de tout, d’une note de marchand,
d’un livre de cuisine, d’un mémoire de blanchisseuse.

George Sand, Histoire de ma vie

Avertissement

Je viens de le perdre. Pendant plus d’une année, j’ai pensé à lui avant de me lever, au moment où la matinée attend qu’on l’entame, où elle se fait soit radieuse soit terne pour provoquer une réaction chez les gens qui se réveillent. J’ai consacré des heures et des heures de mes journées et aussi de mes nuits à cet homme. Et le voilà parti.

Détrompez-vous! Je n’étais ni la maîtresse, ni la femme de Paul Bonavoy. Il ne m’a pas délaissée. Étions-nous amis? Pour répondre à cette question, il faudrait définir l’amitié et je ne m’y connais pas tellement. Je m’intéressais à Bonavoy, c’est tout, c’est aussi simple que cela. J’écrivais son histoire. Par curiosité. Pour voir si elle en valait la peine et, surtout, si j’allais en être capable. Et me voilà chez moi, confrontée à un manuscrit qui va vers sa fin, quelque deux cents pages dactylographiées à double interligne, comme il se doit.

Lui, le héros, le personnage principal de mon soi-disant roman, a disparu. Bonavoy n’existe plus que sur papier.

Les yeux fermés, j’essaie de déterminer ce qui se passe en moi. Le silence d’abord. Puis une sorte de roulis, non, ce n’est pas ça, un bourdonnement plutôt, sourd et confus, feutré. Calme. Je pourrais me rendormir à ce son. Mais des bruits extérieurs s’y mêlent. La voisine vient d’activer la chasse d’eau, quelqu’un marche dans l’escalier.

Je pense aux vêtements que je porterai pour aller à l’enterrement, quelque chose de noir, une jupe, un pull, un manteau, peu importe. Je me mettrai au fond de l’assemblée, là où je ne gênerai personne, je baisserai la tête, je rentrerai chez moi sans tarder. Car je crains qu’on ne me demande des renseignements, des précisions sur ce que j’ai écrit, de spécifier, par exemple, quel rôle j’ai donné à qui, au juste. J’ai peur, tout court et tout bêtement.

Bonavoy est mort. Aujourd’hui, le 22 mai 1995. J’aurais voulu lui poser mille questions, je ne l’ai pas fait. Mes excuses? La paresse, la timidité, un manque d’initiative. L’indécision. J’aurais dû lui faire voir le manuscrit, après tout il lisait encore. Que d’occasions ratées, quel gaspillage de temps!

J’ouvre les yeux, leur fais faire le tour de la pièce. L’ordre y règne. Il n’y a rien d’autre à entreprendre, je ne peux que relire mon texte, page après page. Avec vous, si cela vous convient.

I

Le professeur Bonavoy notait ses rendez-vous dans un agenda fait non pas pour l’année civile, mais plutôt pour l’année universitaire, qui se définit comme allant du mois d’août au mois de juillet de l’année suivante et comprend de longs mois de congé. Congés de recherche? Repos? Il y a des jaloux qui accusent les professeurs de ne pas travailler assez. Mais il faut tout de même admettre que le cerveau fonctionne de façon étrange. On rapporte que c’est dans un bain relaxant qu’Archimède a découvert le principe qui porte son nom.

Paul Bonavoy avait adopté l’agenda universitaire peu avant le baccalauréat, l’avait trouvé extrêmement utile durant ses années à la Faculté, comme étudiant d’abord et plus tard comme enseignant, spécialiste de sociolinguistique, plus précisément du dialogue dans le théâtre du XXe siècle.

D’une écriture excessivement petite mais assez lisible, il y inscrivait tout : les cours, les réunions administratives – il avait été directeur de département pendant quelques années –, les heures et les heures d’écoute de cassettes sur lesquelles ses assistants avaient enregistré pour lui des spécimens de parlers et de dialogues. Puis les consultations avec des étudiants toujours anxieux de rassurer leur directeur de thèse sur leurs progrès, réels ou imaginaires. Des causeries, des rencontres avec des collègues célèbres ou inconnus, vieux, jeunes, hommes, femmes. Il fallait être précis, à l’heure, savoir à quel moment terminer une conversation, un discours, un exposé, une visite.

Il y avait noté également les heures qu’il aurait voulu consacrer à la création littéraire. Comme tant d’autres, Bonavoy semble avoir nourri l’ambition de devenir écrivain, aurait voulu se lancer dans l’écriture sans trop savoir laquelle et, surtout, sans en avoir défini le sujet. D’après moi, cela ne représentait chez lui qu’un désir latent, mais point une urgence. Les rencontres imprévues et d’autres divertissements, ou bien une visite chez le dentiste, empiétaient continuellement sur l’horaire de l’écrivain en herbe. Notons en passant que Bonavoy avait de mauvaises dents, ses chéquiers contiennent tous des talons faisant état de la chose. Quant à ses cours, c’était ce qu’il y avait de plus immuable dans son emploi du temps.

Beaucoup de gens adoptent cette attitude désinvolte devant leurs plus grands désirs. Il y en a qui voudraient faire de longs voyages mais qui restent chez eux. D’autres affirment vouloir apprendre telle ou telle langue, mais continuent à ne parler que la leur. D’autres encore courent à des ateliers de yoga, de tai-chi, de macramé ou d’écriture, jurent qu’ils continueront à pratiquer ce qu’ils viennent d’apprendre et puis continuent à aller tranquillement au bureau. Je me compte parmi eux. Moi aussi, j’avance à pas hésitants. J’ai la vague idée que je pourrais écrire un livre sur le professeur Bonavoy, mais vais-je réaliser ce projet? Pour le moment, je ne fais que dépouiller ses papiers.

Les agendas de Bonavoy ne contiennent pas seulement les dates et heures des rencontres professionnelles. Le professeur avait des amis, faisait partie d’un « cercle », d’un regroupement d’intellectuels plus ou moins occupés, avares de leur temps et pourtant avides de ne pas perdre contact les uns avec les autres. Les agendas témoignent de l’intimité qui régnait entre eux. 1972, le 11 janvier : 10 h 05 : téléphoner à Duberger ; midi : déjeuner au Balzar avec Annie. Le 13 : Pierre encore malade. Le voir avant la réunion du Comité d’admission (14 h à 16 h). Le 14 : M. n’est pas au rendez-vous. Le 15 : M. pleure. 17 h : Jacques à la galerie. 19 h : Dîner avec Jean, chez moi.

L’art aussi, plus particulièrement la peinture et la photographie, semble avoir intéressé le professeur. J’ai trouvé de nombreuses références à des vernissages et à des expositions dans les agendas, y compris à une exposition internationale pour laquelle Paul Bonavoy s’était rendu en Scandinavie. Les catalogues d’exposition occupaient tout un rayon dans sa bibliothèque. Il est clair que c’était un homme cultivé, aux intérêts multiples. À le fréquenter, même de façon indirecte, j’apprendrai à mieux vivre.

Mon héros cochait les rendez-vous qu’il avait réussi à maintenir, rayait ceux qui n’avaient pas eu lieu, en ajoutait d’autres en compensation. La lecture ne s’en trouve pas facilitée. C’est embêtant qu’il ait rayé des choses. Encore, quand c’est fait d’un simple trait, rapide ou indifférent, résigné, ça va, je réussis à déchiffrer un nom ou un lieu. Mais quand c’est fait de gros traits furieux, c’est fichu. Un trou se fait alors dans l’horaire, non, dans la vie de mon personnage. Rendez-vous manqué, c’est tout ce qu’il y a à conclure dans un tel cas.

Après la retraite, à soixante-cinq ans, les rencontres diminuent en nombre. Il y a des journées entières avec absolument rien d’inscrit, des journées pour ainsi dire blanches, vides, sans importance. Faut-il croire que Bonavoy n’avait plus d’amis, plus de projets? Qu’il passait les heures, que dis-je, les journées assis dans un fauteuil, sur un divan, inactif? Non. Je suis sûre qu’il lisait, travaillait à un article, regardait la télévision, écoutait la radio. Qu’il allait manger avec tel ou tel ami. Recevait la visite d’une femme amoureuse de lui. Ou d’un homme, qui sait? Il est difficile de répondre à cette question qui n’est pourtant pas sans intérêt.

Quant à ses tentatives d’écriture, elles se trouvent sur des feuillets bleus, mal dactylographiés sur une vieille Remington dont le ruban perdait visiblement le souffle. Le professeur, avait-il l’ambition d’écrire un roman? C’est bien possible. Il faudrait évaluer les feuillets pour en dire davantage. Il y en a à peu près une centaine. J’en prends un, au hasard, je lis :

Irène, toujours pressée, toute droite. Troisième [illisible] de Pierre, [illisible] peindre, comme Annie, mais n’y arrive pas. Va-t-elle réussir à [illisible] Pierre? Le pauvre. Entouré de femmes bien plus jeunes que lui et d’enfants insupportables dont il n’a jamais [illisible] la paternité. Égoïste mais sympathique. M. en riait.

Il me faudrait un temps infini pour lire et comprendre tous ces feuillets. Je ne suis pas sûre d’en avoir la patience. J’aimerais néanmoins savoir par quels mots il faut compléter ces bribes de phrases. Je continue à me poser toutes sortes de questions : Irène, est-elle la troisième femme ou la troisième aventure… maîtresse… partenaire… collègue… de Pierre? Et qui est Annie? Qu’est-ce qu’il y a avec Pierre et la paternité? Ne l’a-t-il pas voulue, reconnue, appréciée? Avec qui a-t-il fait ces enfants et combien y en a-t-il? Qu’est-ce qui les rend si insupportables? Et l’égoïste sympathique, qui est-ce? Pierre, je suppose. Mais grammaticalement parlant, il pourrait aussi s’agir d’une des femmes ou de M., personnage extrêmement flou et par cela irritant. M. qui pose des lapins, M. qui rit, M. dont les agendas ne révèlent pas le sexe et qui disparaît d’ailleurs après avoir pleuré, je ne sais pourquoi. À partir de 1973, il n’y a plus aucune trace de M.

Que faisait Paul Bonavoy dans toute cette mêlée? Jouait-il le rôle d’un observateur bienveillant? Était-il motivé par une curiosité malsaine? Qui pourra me le dire? Était-il l’araignée au centre d’un réseau tissé afin de capturer des proies? Mais d’où me viennent ces idées? Comment se fait-il que je me méfie tout à coup d’un vieux professeur qui ne m’a rien fait?

Dans quel but Bonavoy notait-il ce qui lui arrivait? Avait-il l’intention de rédiger une chronique plutôt qu’un roman? Des nouvelles peut-être? Un scénario? Une pièce de théâtre? Il faudrait que je trouve le courage de lui poser la question avant qu’il ne meure. Je lui rends assez régulièrement visite à son asile et nous manquons parfois de sujets de conversation. Mais j’ai peur de paraître indiscrète. Non, autant raconter l’histoire de cet homme du mieux que je peux l’imaginer.

Vous vous demandez comment j’en suis arrivée à m’intéresser aux aventures – le mot est peut-être trop fort, mais tant pis – de Paul Bonavoy? Je ne voudrais pas vous ennuyer avec de longues explications. Pour le moment, je me permettrai de vous indiquer simplement l’essentiel qui se résume en quelques mots : À partir de 1990, Bonavoy, qui avait alors soixante-seize ans, commençait à se faire vraiment vieux. Comme pas mal de ses amis d’ailleurs, dont certains avaient quitté Paris pour la campagne, probablement dans l’espoir d’y vivre plus longtemps et à moins de frais.

D’autres, comme lui cloîtrés dans des appartements du 6e, l’appelaient, s’inquiétaient de leur santé et de la sienne.

Il faut dire ici que Bonavoy vieillissait mal : fracture d’une clavicule d’abord, puis du poignet. Des bronchites, de l’asthme, de l’arthrite, la vue défectueuse, la mémoire aussi.

D’autres encore, un peu moins âgés et surtout plus conscients des dangers de la pollution, avaient élu domicile dans une résidence près du parc de Sceaux, dans la verdure, mais toujours sur la ligne du RER. Ils ne venaient pourtant que rarement en ville et, si Bonavoy aimait bien leur rendre visite, cela le fatiguait assez. Monter et descendre les marches des stations, se hâter pour attraper le train… Les transports publics, c’est bon pour les jeunes. Les vieux, ça les angoisse.

D’après moi, malgré des liens d’amitié apparemment sincères, la plupart des amis et des collègues de Paul Bonavoy avaient tendance à ne pas vouloir être témoins de la décrépitude des autres, moins fortunés côté corps. Dont lui. Un Bonavoy court d’haleine, un vieillard à la vue basse et à la démarche hésitante, non, ce n’était pas un spectacle agréable. Bien sûr, l’idée qu’il allait continuer à vivre seul, dans son appartement de cinq pièces, leur était pénible. Que ferait-il, si jamais il tombait et que l’appareil de téléphone lui était inaccessible? S’il oubliait quelque chose sur le feu et qu’un incendie se déclarait? S’entêter à vivre comme ça, alors qu’il y avait des maisons de retraite très comme il faut! Et autre chose : ne pouvait-il pas penser à la jeune génération, à ces enfants qui n’en étaient plus et qui avaient du mal à se trouver des logements? Ayant fini leurs études, ayant même réussi à décrocher un emploi, ils attendaient sans rien dire que les personnes âgées abandonnent leurs appartements. Mais évidemment, Bonavoy ne comprenait pas, il n’avait pas d’enfant!

Peu à peu toutefois, sans trop le pousser, on avait convaincu le professeur qu’il ferait bien de s’installer dans un établissement pour personnes du troisième âge. Et, s’il avait choisi cette maison de retraite à Bourg-la-Reine, c’était sans doute parce qu’elle était proche de la gare et donc facile d’accès pour ses amis, ceux du centre-ville comme ceux qui vivaient à Sceaux. S’était-il attendu à ce qu’ils viennent le voir à intervalles réguliers? Le pauvre! Il n’en est rien. Il est très rare que je rencontre quelqu’un quand je rends visite à Bonavoy, je veux dire quelqu’un qui sortirait de sa chambre ou bien y entrerait. La plupart du temps, il est seul, comme beaucoup de résidants de cet asile au nom euphémique, « Manoir des Platanes ». L’été, je vois les vieux et les vieilles assis sur un banc près de l’entrée principale. Leurs yeux reviennent du vide quand ils me voient, puis y retournent. Ils sont là à ne rien faire. Immobiles, les femmes ont arrêté de tricoter, leur ouvrage se trouve posé à côté d’elles ou sur leurs genoux. D’autres pensionnaires ont un livre ou un journal à la main, mais n’y semblent pas plongés. L’hiver, les fauteuils du vestibule, salle d’attente de la mort, accueillent ces silencieux voyageurs du destin.

Il doit y avoir des résidants plus actifs, c’est certain, mais on ne les voit que rarement. Le Manoir possède bien une piscine, une salle d’exercice, une bibliothèque et une vidéothèque. Je les ai visitées. J’ai vu le nageur et la gymnaste solitaires, les quelques lecteurs ou spectateurs. Les personnes âgées n’ont pas toutes l’énergie qu’il faut pour profiter de ce qu’on leur offre de nos jours.

Les M. et les Irène, les Pierre et les Jacques, avaient-ils promis à leur ami de le rejoindre à l’asile, leur temps venu? C’est bien possible. Mais en attendant, il est séparé d’eux. S’il me fait pitié? Oui et non. Parfois, j’ai envie de le rayer de ma pensée, comme on écraserait un cafard. À d’autres moments, je m’efforce de le respecter comme je respecte le vieux gorille assis au fond de sa cage du Jardin des Plantes. Bonavoy me fascine et je ne l’aime pas.

C’est au moment de son déménagement, fin 1993, que j’ai été chargée de disposer du contenu de son appartement et que ma curiosité concernant le vieillard s’est déclarée. D’abord, je me suis dit que ce n’était qu’un job comme un autre et qu’il ne fallait pas trop y réfléchir. Et puis tout à coup, l’idée m’est venue qu’il y avait là peut-être un sujet de livre. Moi, qui n’avais jamais rien écrit, je ne réussissais plus à me défaire de cette idée. Elle s’installait dans mon esprit comme un coquillage sur une pierre. Finalement j’ai emporté certains documents chez moi. J’étais curieuse de voir ce que je pourrais en faire.

Écrire. Écrire un roman?

Je regarde cette question chargée de sens. J’exagère. Le désir d’écrire est aussi latent chez moi que chez Bonavoy. C’est par simple curiosité que j’ai emporté les paperasses et autres effets bonavoyens. Je n’étais pas à la recherche de matériel à roman. Je m’ennuyais, je n’avais rien à faire, je cherchais à m’occuper. À échapper à ma solitude? Voilà, c’est dit : solitude. Le mot si pesant que je connais depuis l’enfance. Un père absent. Une mère occupée à gagner notre pain. En classe, les autres riaient de mon air sérieux. Solitude. Rejetée, excluse. Les papiers de Paul Bonavoy, c’était comme un butin que j’emportais.

Il fallait que je me venge de ce travail ingrat. À moins de l’avoir fait, personne ne peut comprendre ce qui arrive à celui ou à celle qui entreprend de fermer une maison, de procéder au déblayage de ce qu’il y avait de tangible dans la vie d’un autre. En débarrassant l’appartement de Bonavoy, j’ai été tour à tour enfant curieux, ménagère exaspérée, voyeur. J’ai été attristée et excédée, indifférente et curieuse, dégoûtée et fascinée. Et ce n’est pas fini. Dans mon petit appartement, les boîtes remplies de la documentation bonavoyenne occupent une place plus que centrale. Quelquefois, je me fâche. Je me dis que je devrais mettre le tout à la poubelle, oublier carrément le maudit vieillard. Mais tout de suite, la curiosité reprend le dessus. Je me mets à fouiller dans un carton ou dans un autre, je découvre une lettre, une photo, je continue. Tout à coup, il est onze heures du soir, j’ai sommeil et le plancher est jonché de papiers. Je remets mes trouvailles dans la boîte la plus proche. Je fais mon lit, je me déshabille, je vais à la toilette, je me brosse les dents. Je me couche, jurant qu’on ne m’y prendra plus, tout en sachant que, le lendemain, je reprendrai de plus belle.

II

On m’avait confié le travail pour m’aider, je m’en rendais bien compte. Bibliothécaire diplômée, employée à temps partiel d’abord, au chômage par la suite et finalement assistée sociale, j’ai toujours besoin d’argent, surtout depuis la mort subite de ma mère, l’an passé. Quelquefois, ses amis se souviennent de moi. « La pauvre petite Hélène, disent-ils, les temps sont durs… » Puis ils me refilent un chèque ou quelques billets, me demandent de faire un travail qu’ils ne veulent pas faire eux-mêmes. Des miettes de la table des riches. Que j’essaie d’accepter sans même me sentir humiliée. Oui. J’ai l’habitude de ne pas être le premier violon, je suis capable de me contenter de peu.

Aujourd’hui, on m’a payée. En espèces, à ma demande, pour éviter une réduction des prestations sociales. Avec celles-ci, la petite somme qui me reste de Maman et ce que je viens de gagner, je vais pouvoir vivre sans trop de soucis pendant au moins une année. À condition d’être frugale, ce que je suis. Un an. Le temps de rédiger un manuscrit, peut-être, le temps de donner un éventuel sens à ma vie.

En fin de compte, je suis heureuse d’avoir emporté des documents qui me permettront peut-être de quitter l’étroite contrée de ma propre existence et d’explorer le terrain inconnu de celle d’un autre. De voyager tout en restant chez moi. Depuis une semaine à peu près, je me suis mise à prendre des notes, à écrire si j’ose dire. Ce que j’écris représente pour ainsi dire mon journal de voyage. Si c’est cela, rédiger un roman, on pourrait dire que c’est ce que je suis en train de faire.

Dans un moment de folie dépensière, je me suis acheté un livre qui explique comment s’y prendre pour rédiger un roman. Le volume n’est pas sans utilité. Il contient des indications précises concernant la préparation d’un manuscrit. Le nombre de frappes par ligne, de lignes par page. Où mettre le chiffre qui numérote la page. Ce sont des conseils faciles à suivre. Malheureusement, l’auteur n’explique point comment on fait pour créer un personnage ou construire une intrigue. Il nomme d’autres livres qui, apparemment, renseigneraient là-dessus.

Je pourrais aller consulter, dans une bibliothèque, des ouvrages se spécialisant dans ce genre de travail, mais je crains que les bibliothécaires ne me posent des questions ou ne s’arrogent le droit de me donner des conseils. Par conséquent, comme mes moyens ne me permettent pas l’achat de toute une collection d’ouvrages de référence, je dois me fier à mes intuitions. Aller à la dérive, quoi. J’aimerais bien avoir un plan plus précis, mais je ne sais comment l’établir. Je ne connais pas Bonavoy, j’apprends seulement à le connaître. Je ne sais ni où il est né, ni comment il a vécu, ni avec qui. C’est au hasard que je dois explorer le trésor inconnu.

Je suis contente chaque fois que je trouve une note qui indique des réactions émotionnelles de mon « client », terme que j’emploie faute de mieux, mais qui me plaît parce qu’il indique que ce monsieur n’est pas tout à coup devenu un ami. Quant aux notes ou commentaires, je les préfère de beaucoup aux ratures, biffures, points d’interrogation, d’exclamation ou de suspension. C’est plus clair, pas besoin de spéculation dans ces cas. « Quel imbécile! » ou « Gaspillage de temps », ou encore un « Trop mangé », voilà ce qui donne une assez bonne idée de ce qui s’est passé.

Vous voulez savoir s’il avait des rendez-vous galants? Ah! c’est là une des pièces importantes qui manquent au puzzle de cette vie que j’essaie de reconstituer. Je finirai certainement par en trouver quelques-unes, un jour ou l’autre, mais, en attendant, leur absence m’agace. Je me demande si Bonavoy était comme moi, timide devant l’amour, toujours à hésiter, à laisser échapper les occasions. À observer le monde au lieu de participer à l’action. Cependant je ne veux pas l’imaginer comme moi, je veux être véridique en faisant son portrait, je ne veux point l’accabler de mes propres caractéristiques. Le personnage principal, c’est lui.

Tous les matins je me lève, convaincue que je finirai par pénétrer dans le secret le plus intime de cet homme. Que je tomberai sur une lettre, un petit bout de papier qui me servira de clé. Mais rien. Pour le moment du moins. C’est irritant. Il y a des dimensions qui manquent à mon personnage, des creux insupportablement profonds que je ne réussis pas à combler de mots. Je bafouille, je trébuche, j’ai envie de me cacher sous mon lit, au fond de l’armoire, dans la cave. Je me demande si c’est bon pour moi de faire ce travail. Je n’en parle à personne de peur qu’on ne me dise de ne pas farfouiller dans les affaires des autres. De me trouver plutôt un emploi régulier, comme il faut, quelque chose qui me ferait sortir de mon appartement, me donnerait l’occasion de rencontrer des gens. Me ferait vivre. Non! Je préfère continuer à examiner mes paperasses.

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