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La Terre chaude

De
321 pages

Mais l’homme ose ajouter, plus cruel que la Parque,
Des routes au tombeau.

LEBRUN.

La Luisa, petite goëlette d’origine américaine, faisant le cabotage entre Vera-Cruz et Tlacotalpam, mouillée sous les canons du fort de Saint-Jean d’Ulloa, levait l’ancre à l’instant où, accompagné du docteur Gaidan, je pris passage à son bord pour me rendre à Alvarado ; il était à peine huit heures du matin, et la direction du vent nous promettait une traversée rapide.

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Lucien Biart

La Terre chaude

Scènes de mœurs mexicaines

A W.L. HUGHES

 

EN TÉMOIGNAGE D’UNE VIVE AMITIÉ

 

Lucien BIART

PRÉFACE (1)

La préface de la plupart des livres qui m’arrivent de Paris ou de Londres commence par déclarer que l’auteur sait fort bien que personne ne la lira. Aussi me serais-je dispensé de tout préliminaire, si on ne m’avait fait remarquer que la Terre Chaude étant un pays peu connu, mon titre demandait une explication.

 

Les Mexicains divisent leur contrée en trois régions : les terres froides (tierras frias), les terres tempérées (tierras templadas), les terres chaudes (tierras callientes). La température moyenne des terres froides est de dix-sept degrés, la même à peu près que celle de Rome. On peut juger, d’après ce point de comparaison, du climat des régions équinoxiales, où le mot hiver est inconnu, où l’année ne compte que deux saisons : celle de la sécheresse et celle des pluies.

 

Les terres chaudes forment le littoral des deux mers qui baignent le Mexique ; d’un côté, elles longent l’océan Atlantique ; de l’autre, l’océan Pacifique. De là le nom de Las Costas, sous lequel on les désigne également. Leur étendue, qui équivaut presque à celle des terres froides et des terres tempérées réunies, permet aux habitants de n’obéir qu’autant qu’il leur plaît aux autorités de Mexico. Leur population représente une nation à part, qui se regarde à peine comme mexicaine et dont les mœurs sont fort peu connues. La chaleur, la difficulté des communications, les maladies mortelles toujours prêtes à assaillir le nouveau venu, repoussent le voyageur. Bon nombre d’étrangers, il est vrai, débarquent à Vera-Cruz, en pleine Terre Chaude ; mais ils se contentent de traverser à la hâte la partie la plus peuplée et la plus civilisée du pays, qu’ils ne font d’ailleurs qu’entrevoir, afin de gagner le plateau central de la Cordillère, où les fièvres et le vomito ne sont pas à redouter.

 

J’habite depuis plus de treize ans les contrées que je m’essaye à décrire ; j’ai vécu de la vie de l’Indien, de celle du vaquera, et, j’ose le dire, les savanes et les forêts vierges n’ont plus guère de secrets pour moi. Narrateur fidèle, j’ai traduit les paroles de personnages que j’ai connus avec toute l’exactitude que permet notre langue. Pour ce qui est de la partie dramatique, je n’ai rien eu à inventer ; les faits réels abondaient dans ma mémoire et dans mes notes ; ils ne m’ont laissé que l’embarras du choix.

 

Que les amis connus et inconnus qui ont bien voulu accueillir favorablement ma première œuvre en prose, lorsqu’elle a paru dans la Revue Européenne, me permettent de les remercier ici ; — de bien loin, hélas !

Orizava, janvier 1862.

CHAPITRE PREMIER

UN DUEL DANS LES LAGUNES

Mais l’homme ose ajouter, plus cruel que la Parque,
Des routes au tombeau.

LEBRUN.

La Luisa, petite goëlette d’origine américaine, faisant le cabotage entre Vera-Cruz et Tlacotalpam, mouillée sous les canons du fort de Saint-Jean d’Ulloa, levait l’ancre à l’instant où, accompagné du docteur Gaidan, je pris passage à son bord pour me rendre à Alvarado ; il était à peine huit heures du matin, et la direction du vent nous promettait une traversée rapide. Les voiles se gonflèrent, et bientôt Vera-Cruz, avec ses maisons à terrasses et ses dômes bariolés, parut s’enfoncer dans la mer, laissant voir derrière ses murailles la plaine de sable aride qui les entoure.

Notre équipage se composait du capitaine et de cinq matelots, tous Mexicains. A leurs clameurs on eût pu croire à la présence d’une vingtaine d’hommes au moins ; mais c’était le cas de répéter le proverbe : Beaucoup de bruit pour rien. Quoique la brise fût légère, nos voiles mal orientées battaient le mât, et les marins, au lieu d’agir, criaient au capitaine qu’il ferait mieux d’ordonner telle ou telle manœuvre. Cette confusion, au début même du voyage, n’était guère rassurante, surtout pour ceux qui voyaient la mer blanchir de tous côtés sur les récifs. J’allais communiquer mes craintes au docteur, quand, à ma grande surprise, je vis mon compagnon saisir le gouvernait et mêler ses cris à ceux des matelots. Son intervention ne fut pas inutile ; le navire, mieux dirigé, accéléra sa marche, dépassa bientôt les rochers à fleur d’eau et atteignit sain et sauf l’île de Sacrificios, où nous faillîmes aborder un navire de guerre américain paisiblement ancré. On échangea quelques injures, puis le tumulte s’apaisa peu à peu. Il ne nous restait plus qu’à longer la côte pendant sept ou huit heures, jusqu’à l’entrée du canal par lequel on pénètre dans le bassin d’Alvarado. Nos matelots, après avoir amarré les voiles, paraissaient croire qu’ils avaient fait tout ce qu’on pouvait attendre d’eux.

Depuis deux heures, le docteur tenait le gouvernail, maugréant et appelant à tour de rôle le capitaine et les marins. Ceux-ci, qui se multipliaient en gestes et en cris au moment de l’appareillage, avaient disparu comme par enchantement. Les passagers eux-mêmes ne se montraient pas. Or, comme la Luisa ignorait le luxe d’une cabine, il semblait assez étrange de voir le pont désert. A chaque cri du docteur, une voix caverneuse répondait par un sonore alla voy (j’y vais), vaine promesse qui n’amenait personne. Je déclinai l’honneur de diriger la goëlette ; mais je m’aventurai dans l’entre-pont à la recherche du capitaine. Accroupis en rond dans une atmosphère étouffante, à la lueur blafarde d’une lampe fumeuse, passagers et matelots jouaient au monte, sorte de lansquenet mexicain. Le capitaine en personne tenait la banque. A l’animation des joueurs, je jugeai que le supplice du docteur menaçait de se prolonger, et désespérant d’interrompre la partie par les moyens ordinaires, je me mis à crier que le navire allait échouer. En un clin d’œil, tout le monde fut debout, et mon compagnon, délivré enfin, vint s’asseoir près de moi à l’ombre d’une voile.

Le docteur Gaidan habitait le Mexique depuis une douzaine d’années. Savant et original, il jouissait d’une grande réputation comme médecin ; mais un incessant besoin de locomotion faisait de lui un être insaisissable. Il se plaisait à errer sans guide dans les déserts, entreprenant sans hésitation des voyages de cinq à six cents lieues, dont il avait à peine atteint le but qu’il revenait sur ses pas pour repartir aussitôt dans une autre direction. Je l’avais retrouvé à Vera-Cruz au moment où je me disposais à aller visiter les ruines de Palenqué. Mon intention lui fut à peine connue qu’il proposa de m’accompagner ; seulement, à son avis, le pèlerinage devait s’effectuer à cheval et par terre. Il ne s’agissait pourtant de rien moins que d’un voyage de trois cents lieues à travers savanes et forêts vierges. Mon ami ayant déjà accompli ce trajet à plusieurs reprises, je n’eus garde de refuser un pareil guide, et nos préparatifs de départ furent bientôt terminés. Comme aucune route ne conduit de Vera-Cruz à Alvarado, il nous aurait fallu, pour atteindre par terre ce dernier port, cheminer pendant deux jours le long de la plage de sable que nous apercevions de la goëlette. Afin d’éviter cet ennui, nous avions décidé que nos domestiques et nos chevaux suivraient seuls ce chemin, tandis que nous irions les rejoindre par mer. Voilà comment, au lieu de m’embarquer directement pour Tabasco. j’avais pris passage à bord de la Luisa.

Depuis une heure environ nous voyions le rivage, plat jusqu’alors, s’élever par degrés et former de légers monticules de sable, puis de véritables collines. Le soleil déclinait ; il y avait neuf heures que nous avions quitté Vera-Cruz, lorsque nous entendîmes le capitaine réclamer impérieusement la boussole. Le plus jeune des matelots courut la chercher, et, l’ayant tirée d’une boîte magnifique, la posa sur un ballot, où chacun se mit à la considérer avec attention : on eût dit des gens qui examinent une bête curieuse. Le capitaine fit en silence le tour de l’aiguille mobile, écartant d’un geste majestueux les passagers et se baissant avec des clignements d’yeux, comme s’il se fût agi de prendre un niveau. Enfin, il croisa les bras et parut réfléchir ; puis la boussole, replacée dans sa gaine, fut emportée. Cette comédie imposante n’avait eu d’autre but que de nous éblouir.

En ce moment, nous avions par le travers deux montagnes de sable que le docteur me désigna sous les noms de grand et de petit Simon. Le vacarme et les cris qui avaient marqué notre appareillage recommencèrent ; la goëlette marcha droit vers la terre, s’engagea dans un canal un peu oblique, puis nous la sentîmes talonner sur un obstacle : nous franchissions la barre d’Alvarado. Quelques instants après, nous nous trouvions dans une rade immense ; à notre droite, s’élevait la ville d’Alvarado, assez proche pour que les passagers pussent, sans trop élever la voix, engager une conversation avec les curieux accourus sur le rivage. Après avoir ôté ses vêtements et s’être noué autour du bras l’extrémité d’un câble attaché au cabestan, un de nos matelots se jeta à l’eau et se mit à nager. Aussitôt qu’il eut pris pied, les spectateurs l’aidèrent à tirer le câble, et le petit navire ne tarda pas à toucher terre. Pendant que nous débarquions, notre nageur assujettissait tranquillement sa corde à un tronc de palmier enfoncé dans le sol. Sa tâche accomplie, il se mit à causer avec les curieux et les curieuses ; personne ne paraissait remarquer sa nudité ; il semblait s’en inquiéter moins que personne.

Nous nous installâmes dans l’unique chambre de l’unique hôtel d’Alvarado, la seule maison de la ville dont le rez-de-chaussée fût surmonté d’un premier étage. Cet hôtel est de fondation toute récente. Il y a deux ans à peine, à Alvarado comme sur le reste de la côte, le voyageur était obligé de demander aux habitants une hospitalité qui, du reste, s’accordait presque toujours de fort bonne grâce. L’auberge en question forme encoignure, et, des deux côtés, l’eau du chenal en vient battre le seuil. Au premier étage, un petit balcon de bois permet d’embrasser la vue de la rade entière ; mais le soleil venait de disparaître, et sous cette latitude, le crépuscule, c’est la nuit. Je dus donc attendre au lendemain pour jouir du magnifique coup d’œil que le docteur m’annonçait. Pour souper, on nous servit des crabes énormes, des bananes frites, et un poulet que notre hôte espagnol, cordonnier en même temps qu’aubergiste, découpa, sans couteau, d’une manière tout à fait primitive. Notre repas terminé, comme les attaques des moustiques, croissant en nombre avec la nuit, devenaient insupportables môme pour des gens accoutumés à braver leurs piqûres, nous ne tardâmes pas, le docteur et moi, à gagner une chambre étroite et basse que nous devions occuper en commun. L’amenblement de notre dortoir se composait d’une petite table surmontée d’un pot do faïence rempli d’eau, d’une chaise de fabrique indienne, de deux lits de sangle garnis d’une natte de jonc en guise de matelas, protégés par une fine moustiquaire retombant jusqu’à terre, et recouverts d’un léger drap blanc que la chaleur rendait inutile. Deux croisées, sans vitres, s’ouvraient de plain-pied sur le balcon et se fermaient la nuit à l’aide d’un volet.

Il me fut d’abord impossible de dormir ; lu chaleur suffocante, le bruit des vagues qui venaient battre les murailles avec la régularité d’un pendule, me tenaient éveillé. Une brise légère soufflait au dehors ; les feuilles sèches des cocotiers bruissaient on imitant, à s’y méprendre, le murmure inégal d’un torrent éloigné. Insensiblement je tombai dans cet état de somnolence qui aide l’imagination à transformer les objets, et la patrie, rêve ordinaire du voyageur en repos, m’apparut.

Lorsque je m’éveillai, il faisait déjà jour. Je n’eus rien de plus pressé que de courir au balcon. Un bassin, aux eaux d’un vert-émeraude, s’étendait au loin, borné de tous côté ! ! par d’épaisses forêts aux arbres gigantesques que dominaient les tiges vertes et les panaches des palmiers royaux. En face de moi, le Papaloapam n’enfonçait dans les terres, ombragé, malgré sa largeur, par des sapotés au feuillage sombre, montrant du côté de la rive leurs racines mises à nu par les caresses du fleuve. A droite, le rio Blanco, moins resserré pourtant, faisait une large brèche dans la forêt, et versait ses flots paisibles dans l’immense bassin. J’avais traversé à pied cette large rivière, qui, à une centaine de lieues plus haut, se rétrécit tellement que les enfants peuvent la franchir sans peine en sautant d’une pierre à l’autre ; ici comme près de sa source, la couleur de ses eaux, chargées de sels calcaires, justifie son nom. Vers le milieu de la rade, une bande de marsouins aux puissantes nageoires prenaient leurs ébats ; on les voyait bondir hors de l’eau, se montrer à découvert, puis retomber avec un bruit qui s’entendait de la rive. Un grand arbre déraciné, que le courant emportait vers la mer, passa près d’eux ; au-dessus des branches à demi submergées voltigeaient des oiseaux pêcheurs, parmi lesquels je remarquai des spatules aux plumes rosées, platulea aïaïa. Ce paysage grandiose se noyait dans les rayons d’un soleil éblouissant ; le ciel, d’un bleu pâle, avait une profondeur inconnue dans nos climats.

Un bruit de voix me fit regarder à mes pieds ; notre hôte, à demi nu et les jambes dans l’eau, plaçait des balances semblables à celles que l’on emploie en France pour la pêche des écrevisses et garnies de viande crue, S’armant ensuite d’un épervier en fils de maguey (agave americana), il le lança aussi loin qu’il put ; c’était notre déjeuner qu’il péchait. Au premier coup de filet, l’épervier revint chargé de gros poissons ; les balances, rapidement relevées, portaient de chaque côté plusieurs gros crustacés. Ce fut une véritable pêche miraculeuse. Après avoir choisi les meilleurs poissons, l’aubergiste abandonna le menu fretin à des enfants vêtus d’une simple chemise, petits diables qui se roulèrent dans l’eau en se disputant cette proie.

Si l’on s’étonne avec raison de la position de Vera-Cruz, couchée sur une plage aride, sans eau douce ; qui, au lieu d’une rade, a devant elle une mer hérissée de récifs, la situation d’Alvarado ne parait pas mieux choisie. Dans cet immense bassin, où tout est verdure, excepté du côté de la mer, la ville s’élève précisément au pied d’une montagne sablonneuse qui côtoie la baie ; ses dernières habitations, huttes en bambous de quelques pieds carrés, sont même juchées sur une ponte fort rude. Dans les rues, le piéton foule un sable blanc ou plutôt une fine poussière où il enfonce jusqu’il la cheville et qui rend la marche très fatigante. L’allure que ce sol fuyant fait contracter aux habitants, jointe à leur langage obscène et à leur rudesse, permet de les reconnaître sur toute la côte. La population d’Alvarado ne dépasse guère deux mille âmes ; elle se compose en grande partie de pécheurs, qui préparent, pendant une saison de l’année, le poisson sec dont il se consomme d’énormes quantités dans les États de l’intérieur. Rien de plus simple que le costume des Alvaradenos, commun, du reste, à tous les habitants de la Terre Chaude, l’Indien excepté : caleçon de toile ou de calicot, chemise flottant comme une blouse et chapeau de paille à larges bords, garni de plaques d’or ou d’argent. Une courroie de cuir assujettit à la ceinture l’indispensable machete, sabre court, droit, affilé, sans lequel les indigènes ne sauraient faire un pas. Ils portent, en outre, jetée sur l’épaule, une chemise de matelot, ordinairement en laine bleue, dont ils se revêtent avant le lever et après le coucher du soleil. Pour ces enfants d’un sol de feu, l’ombre, c’est le froid ; ils grelottent alors que l’Européen trouve la chaleur accablante.

Quelques vieux jarochos1 s’en tiennent aux longues robes à manches, retombant jusqu’aux pieds, et ornées sur toutes les coutures de fils rouges qui forment des dessins bizarres. Ce vêtement commence à disparaître ; je no sais si c’est un progrès.

Sur cette côte, Alvarado représente, pour ainsi dire, la dernière étape de la civilisation ; les forêts qui bordent la rade sont déjà des forêts vierges ; il faut parcourir d’énormes distances, où le plus souvent il n’existe pas le moindre sentier, pour rencontrer une forme ou un hameau. A l’exception de Tlacotalpam, l’intérieur ne présente guère non plus au voyageur que des villages séparés les uns des autres par dos déserts, et dont les plus importants sont : Cosamaloapam, le Sanctuario, San-Andres-Tuxtla et Acayucan. Plus loin, toute civilisation disparait, la langue espagnole cesse d’être comprise ; il faut atteindre Campêche ou Tabasco pour retrouver des gens de raison, comme disent les créoles.

Le climat de ces côtes, trop souvent fatal aux Européens, est presque toujours mortel pour les habitants des autres parties de la république mexicaine. Les fièvres, les myriades d’insectes de tout genre, y rendent la vie insupportable, même aux natifs, et la population, loin de s’accroître, paraît diminuer de jour en jour. L’autorité du gouvernement y est purement nominale. Comme les prêtres refusent, en général, d’habiter ces déserts malsains, l’Indien oublie peu à peu le culte imposé par les Espagnols, retourne aux errements de ses ancêtres ou adopte un mélange sacrilège de croyances chrétiennes et de superstitions héréditaires. L’isolement des jarochos en fait un peuple à part, ayant ses coutumes, ses lois, ses mœurs ; ils regardent leurs compatriotes des autres parties de la république comme des étrangers qui ne méritent que mépris. Du reste, malgré leur rudesse primitive, ils sont moralement supérieurs aux métis à demi civilisés des villes, et le touriste n’ajamais, à se plaindre d’eux. Je résolus, malgré les rayons d’un soleil tropical et la chaleur d’un sable qui brûle les pieds les mieux chaussés, de gravir la montagne contre laquelle la ville est adossée. Le docteur, traitant de folio mon entreprise, refusa de m’accompagner. Je choisis pour guide un garçon au teint bronzé, à l’œil vif, au parler indolent, vrai jarocho en miniature, qui marchait bravement pieds nus, la main sur la poignée de corne de son coutelas. Il plut au jeune drôle de rendre mon ascension plus pénible en choisissant les chemins a sa convenance, c’est-à-dire ceux où croissaient des cactus épineux dont il convoitait le fruit. Avec la pointe de son arme, il faisait sauter la tuna2 garnie d’épines, qui ne se distingue des feuilles que par sa moindre dimension ; une incision longitudinale lui permettait d’enlever l’enveloppe charnue sans se piquer les doigts, et d’en extraire une pulpe rouge, aqueuse et fade. Nous commencions à peine notre ascension, qu’il avait déjà le visage tout barbouillé d’une dégoûtante teinture rouge qu’il faut plusieurs jours pour faire disparaître.

A mi-chemin, nous rencontrâmes une robuste fille, la poitrine découverte, les seins droits, et pour le moins aussi barbouillée que mon guide. Elle portait sur la tête une petite corbeille de jonc et dans sa main libre un machete sans fourreau ; afin de marcher avec plus de facilité, elle avait retroussé sa jupe jusqu’au genou. Elle me salua sans embarras, et me présenta sa corbeille pleine de figues ; j’en pris une et lui offris en échange un cigare qu’elle alluma ; puis elle se mit à descendre en courant, ce qui, vu la pente et la nature du sol, me paraissait un tour de force impossible.

Non sans avoir dégringolé plus d’une fois sur le sable mouvant, j’arrivai enfin au sommet de la montagne. La ville s’étendait à nos pieds, et je fus si frappé du peu d’espace qu’elle occupait, que je me demandai si Alvarado pouvait renfermer deux mille Ames. Rien de plus triste que ce coup d’œil ; çà et là, derrière les huttes de bambou, s’élevaient quelques arbres rabougris et presque sans feuillage qui, loin d’égayer le paysage, le rendaient plus morne encore et plus désolé. On entendait le bruit de la mer ; mais on ne pouvait l’entrevoir sans franchir toute la longueur du canal et gravir des collines encore plus élevées. Pour contempler un beau spectacle, il fallait porter les regards au loin, du côté de la rade étincelante, entourée d’une magnifique ceinture de forêts.

Nous rencontrâmes plusieurs serpents ; mon jeune guide courait à eux, son machete à la main ; les reptiles fuyaient avec une rapidité surprenante, et trouvaient toujours à propos un trou pour se blottir. Un seul d’entre eux s’arrêta près de son repaire et fit entendre un sifflement singulier, assez effrayant pour faire reculer mon mangeur de figues, qui lança son coutelas sans atteindre l’ennemi et n’eut que le stérile plaisir de combler le trou par lequel le fuyard venait de disparaître.

En longeant la crête, nous arrivâmes près d’un endroit qui s’élevait presque à pic ; nous nous trouvions au-dessus de la ville, et je fus surpris d’apercevoir à mes pieds l’hôtel où j’avais passé la nuit. Nous plongions du regard dans les rues tout à l’heure désertes et silencieuses, et que parcouraient en ce moment des hommes à cheval, en habits de fête, saluant des femmes enveloppées de l’écharpe mexicaine nommée reboso.

« Carreras ! carreras ! » (les courses !) s’écria mon compagnon qui, après avoir battu des mains en signe d’allégresse, s’assit sur la pente, enfonça les talons dans le sable ; glissant avec rapidité, il se trouva bientôt au bas de la montagne et partit au pas de course, sans même se retourner ; il m’avait complètement oublié.

Surpris de ce brusque abandon, je songeai à descendre à mon tour. La chose ne présentait aucune difficulté ; mais il m’aurait fallu plus d’une heure d’une marche fatigante pour arriver au but que mon guide venait d’atteindre en une seconde. L’idée me vint de suivre la même route que lui ; la hauteur cependant m’épouvantait, et je ne me dissimulai pas que de nombreuses expériences devaient avoir habitué mon ex-compagnon à des prouesses de ce genre. Après tout, pensai-je, quand même je viendrais à rouler au lieu de glisser, le sable est assez mobile pour amortir ma chute ; la tentation devint si forte que je me mis machinalement en position. La honte d’une descente en dehors des règles me retenait encore : car de la hauteur que j’occupais, je devais servir de point de mire à bien des yeux. Au milieu de mes réflexions, le sable céda, et, en un clin d’œil, sans savoir comment, je me trouvai en bas, perdu dans des flots de poussière. Aux rires bruyants qui m’accueillirent, je devinai combien mes culbutes avaient du divertir les spectateurs ; mais j’étais trop satisfait d’être arrivé pour m’en inquiéter. J’entrai dans l’hôtel, les cheveux et les vêtements couverts de sable et légèrement étourdi.

Comme nous ne devions nous mettre en route que le lendemain, je m’étonnai de trouver mon cheval et celui du docteur tout caparaçonnés. Il s’agissait d’une course, comme l’avait annoncé mon jeune guide et nous ne pouvions nous dispenser d’y assister. Je réparai à la bâte le désordre de ma toilette et me rendis chez un coiffeur. Tandis que l’artiste indigène taillait mes cheveux avec la rapidité d’un homme qui craint d’être en retard, je remarquai que sa boutique était tapissée de gravures représentant les héros des Mystères de Paris. Les vêtements des personnages semblaient vaciller au moindre souffle, ce qui excita ma curiosité. L’opération terminée, je m’approchai des gravures ; les vêtements, mobiles en effet, couvraient des obscénités. Une pareille exposition, dans un lieu aussi fréquenté qu’une boutique de barbier, peint les mœurs du pays mieux que tout ce que je pourrais dire.

Les courses que nous allions voir n’étaient point des courses ordinaires : un malheureux coq, suspendu à une corde tendue en travers de la grande rue, se balançait à la hauteur d’un homme à cheval. Portes et fenêtres regorgeaient do spectatrices en jupons d’indienne à volants, aux couleurs vives et tranchées, retenus à la ceinture par des écharpes en crêpe de Chine nommées fajas. Leurs chemises, largement décolletées et d’une éblouissante blancheur, laissaient voir des épaules brunes, charnues, luisantes, et la moitié des seins. Toutes avaient les doigts, depuis le pouce jusqu’à l’auriculaire, chargés de bagues ornées de diamants et d’un travail antique ; leurs cachirulos3, enrichis de perles ou d’incrustations d’or, retenaient d’abondantes chevelures noires aux reflets bleuâtres. Leurs grands yeux, longs, doux, humides, lançaient de véritables éclairs ; et les pendants d’oreilles, qui retombaient jusque sur leurs épaules, suivaient, non sans grâce, tous les mouvements de leurs tètes, plus expressives que belles. On voyait à profusion des colliers de perles, de corail, de verroterie, et çà et là une chaîne d’or. Dans les gestes un peu brusques, les chemises, retenues par d’étroites brassières de dentelle, glissaient tout à coup et laissaient les poitrines découvertes, sans que la jeune femme ou la jeune fille parût s’en soucier le moins du monde. Les plus coquettes portaient des souliers de satin noir, sans bas, mais le plus grand nombre marchaient hardiment pieds nus. Plaçons un gros cigare entre toutes ces dents blanches, et le portrait sera complet.

Les courses commencent. De l’une des extrémités de la rue où le pauvre coq se balance, un jeune homme, monté sur un de ces chevaux maigres et ventrus des Terres Chaudes, dont rien ne laisse deviner la vigueur, s’élance à toute bride, se dresse sur ses étriers de bois, saisit la tête de la victime sans ralentir un instant sa course, et ne lâche prise qu’à l’instant où la traction dans les deux sens menace de le désarçonner. Le but de ce jeu cruel et dangereux est d’arracher la tête du malheureux animal qui pousse des cris aigus. Bientôt une véritable procession de cavaliers se presse, se bouscule, poussant des cris sauvages ; presque toujours ils réussissent à saisir leur proie, qu’ils n’abandonnent qu’au moment où, renversés sur la croupe de leurs montures, ils se voient sur le point de perdre l’équilibre. Tout à coup, à ma grande surprise, le docteur part au galop, aux applaudissements des spectatrices dont il est bien connu, et se dresse gauchement sur sa selle pour saisir le coq, qu’il a déjà dépassé d’une bonne longueur. Les rires se mêlent aux bravos et cha- cun crie : mas ! mas ! comme on crie bis au théâtre. Loin de se déconcerter, le docteur revient bravement à la charge, prenant un tour qui ne lui appartient pas, mais qu’on s’empresse de lui céder. Après d’infructueux essais qui, je le crois, avaient piqué son amour-propre, il met son cheval presque au pas, empoigne la tête du coq à son aise et donne vigoureusement de l’éperon, — si vigoureusement qu’il va rouler dans la poussière. Alors, ce fut un délire de bravos ironiques et d’inextinguibles éclats de rire auxquels je ne pus m’empêcher de prendre part. Le sol d’Alvarado, heureusement, rend les chutes peu dangereuses. Je cours cependant vers mon compagnon ; sain et sauf, il remontait déjà sur son cheval, ramené par un spectateur complaisant.

 — A quoi donc songiez-vous, docteur ? lui criai-je.

 — Mon ami, me répondit-il gravement et sans daigner secouer le sable qui couvrait ses vêtements, ces gens-là ont le préjugé de se croire plus habiles cavaliers que les Européens ; j’ai voulu leur prouver le contraire.

La fin de la course vint mettre un terme aux paradoxes dont je me voyais menacé. Le triomphateur brandissant la tête saignante du coq, passa au galop, poursuivi par ses rivaux qui cherchaient à le cerner et à lui enlever la preuve de sa victoire. Ce fut une folle chevauchée à travers les rues. Enfin, se voyant entouré, le vainqueur jeta son trophée sur le seuil d’une maison vers laquelle sans doute il s’était dirigé avec intention. Le maître du logis ainsi désigné devait reconnaître cet honneur en organisant pour le soir même un fandango, auquel les hauts faits du docteur nous donnaient le droit d’assister.

Nos sportsmen, dispersés dans les rues, se livraient à des joutes de vitesse et s’efforçaient de se devancer. Tantôt, deux cavaliers, se serrant de près, partaient à bride abattue et bâtaient ou ralentissaient leur allure dans l’espoir de se désarçonner l’un l’autre par des secousses imprévues. Tantôt deux lutteurs se poursuivaient, et celui qui venait derrière se penchait tout à coup sur sa selle afin de saisir par la queue le cheval de son adversaire et jeter ce dernier à terre par un brusque mouvement de côté. Ailleurs un cavalier, monté sur un poulain qui n’obéissait point encore au mors, prenait un amateur en croupe et faisait coup sur coup ruer, cabrer, galoper sa monture à demi sauvage, dans le but de surprendre l’écuyer installé derrière lui et de le forcer à mordre la poussière. L’habitude de ces hommes est telle que les chutes sont fort rares. Mais quelque confiance que l’on ait dans leur adresse, on ne voit guère sans frémir ces dangereux exercices ; la fête, du reste, ne passe pour complète que lorsqu’un homme au moins a été mis hors de combat.

En regagnant l’hôtel nous remarquâmes que la foule se pressait de nouveau vers la grande rue, et la curiosité nous fit prendre cette direction. Un mauvais plaisant, amplifiant le programme, avait suspendu à la place du coq un chat qui se balançait à la corde, attaché par les pattes de derrière. Pour exciter les coureurs, on avait orné le cou de la bête d’un collier garni de piastres. Le premier qui tenta de s’emparer du prix secoua le bras de manière à faire hésiter les autres ; le chat, d’ailleurs, rendu plus furieux par cette attaque, poussait de véritables rugissements. Mais l’espoir du gain aidant, nos braves se firent égratigner à qui mieux mieux, et l’un d’eux, revenu deux ou trois fois à la charge, réussit enfin à enlever le collier. De sa main ensanglantée il détache les monnaies si chèrement conquises ; soudain un torrent d’injures s’échappe de ses lèvres : les piastres étaient fausses ! Se calmant enfin, il les noue dans un coin de sa faja ; il trouvera bien occasion de les utiliser.

Ce ne fut qu’à neuf heures du soir que nous nous rendîmes au fandango. L’orchestre, composé de deux jaranas (mandolines), jouait cet air unique et monotone que fredonnent toutes les bouches de la Terre Chaude. Sur un plancher de quelques pieds de largeur, dressé en face de la maison désignée, deux ou trois danseuses exécutaient le pas national connu sous le nom de jarabe. Sans bouger de place, le corps droit, elles tournaient d’une seule pièce, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, tandis que leurs pieds marquaient la mesure à coups pressés. De temps à autre, l’un des musiciens chantait en s’accompagnant, une des jeunes femmes répondait. Ce duo, qui n’avait rien d’expressif ni d’agréable, dura au moins un quart d’heure. Dans l’intérieur de la maison, l’eau-de-vie de canne, le seul rafraîchissement qu’on offrit aux invités, coulait à profusion. Du reste, actrices et spectateurs gardaient un sérieux étrange. A moins d’être prévenu, on risquerait fort de prendre pour une cérémonie funèbre le divertissement favori de la contrée. Ce bal en pleine rue, éclairé par une lanterne de papier clouée contre un poteau, ces teints noirs ou basanés, ces toilettes bigarrées, ces femmes au torse immobile, agitant leurs pieds nus de manière à faire résonner le plancher de bois, tout cela formait un tableau bizarre dont la plume ne peut rendre les effets fantastiques.

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