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La Vache enragée

De
340 pages

Bossu, bancroche, déhanché, la poitrine en dedans, les bras trop longs, des mains de singe, les jambes en manches de veste, des cheveux hérissés sur une figure laide, le nez gros, les pommettes saillantes, des lèvres lippues de Kalmeuk, un teint livide — les yeux seuls, profondément enfouis sous l’arcade sourcilière, mais grands, extraordinairement brillants, donnaient de l’expression à ce visage maladif — tel apparaissait Hercule Trimard, surnommé Tignassou.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Émile Goudeau

La Vache enragée

CONVERSATION PROLOGUE

Le poète Lynar avait une revanche à prendre.

Absolument terne pendant tout le souper, malgré l’air fou de ses compagnons, il ne se déridait pas.

Peut-être se trouvait-il en un de ces soirs découragés où les meilleurs d’entre les artistes doutent d’eux-mêmes, et, dans leur for intérieur, envoient au diable leur maudite vocation de gobe-la-lune, leur métier, invraisemblable eu une cité policée, de ramasseurs de bouts d’étoiles.

L’amphytrion, Georges Savignac, l’avait plus d’une fois tiré de sa rêverie, mais en vain. Lorsque tout à coup, la conversation qui traînait jusqu’alors sur les ordinaires sujets : amours vénales, tirage à cinq, courses, chasses, duels, bifurqua. Quelqu’un déclara que, sans être poète, tout banquier qu’il était à cette heure, il avait mangé de LA VACHE ENRAGÉE, lui aussi.

Là-dessus, une femme, qui passait pour spirituelle dans ce milieu, fit sursauter le poète Lynar, par cette interpellation d’un goût médiocre :

 — S’il y aquelqu’un qui sache au juste le goût, le ragoût, le dégoût de LA VACHE ENRAGÉE, ce doit être un poète.

 — A toi Lynar, dit Georges, en le saluant avec son verre plein.

Lynar prit un temps, vida une coupe de Champagne et, choisissant les meilleures notes de sa voix grave, il dit :

 — Certes, le poète, en cela comme en bien d’autres choses, me parait appelé à lumineusement élucider la question. Celle-ci seulement, ô mes bien-aimés camarades d’aventures, ô mes charmantes collaboratrices en festins, demanderait l’ampleur d’un prédicateur de l’Avent ou du Carême, et je ne suis ni Massillon, ni Bossuet.

 — Blagueur, va ! dit une voix flûtée.

 — Blague alors que les Évangiles ; car si l’heure ne me semblait pas indue, je pourrais bien bibliquement vous démontrer que cette VACHE ENRAGÉE, dont on parle couramment sans la connaître, a toute la valeur symbolique des Isis, des Apis, des Io et des VEAU D’OR.

 — Tiens ! il prend déjà une voix de curé.

 — Eh bien, déclara soudainement Lynar, puisque c’est un sermon que vous voulez, vous l’aurez.

Vivement il se leva, passa derrière sa chaise, et posant ses mains avec onction sur le dossier, il commença.

 — Très chers frères, très chères soeurs !

 — Ah ! zut, dit une jeune cabotine.

 — N’interrompez pas le prône, cria Goublard, ou je ferai le suisse. Je suis d’Amiens.

 — Très chers frères, très chères sœurs ! poursuivit Lynar imperturbable.

Je dois le dire dès l’abord, avec la modestie que m’imposent la splendeur de ce lieu, la majesté de l’assemblée d’élite qui m’entoure (vives marques d’approbation), je dois le dire : Ceci n’est point un sermon, ni une homélie, pas même un prône ; c’est une simple parabole à la manière antique, telles qu’en faisaient autrefois les prophètes et les philosophes : Jésus sur la montagne, Mahomet au fond du désert, Socrate en sa prison, Ésope dans les fera, et Jean de Lafontaine chez madame de la Sablière. Je veux, chers frères et chères sœurs, à la lueur pâlissante des lustres, sur la fin d’un souper de noctambules, essayer de ressusciter un genre défunt, l’allégorie, par une fable pleine de sens et de vérité, pour laquelle je prendrai texte dans les proverbes de saint Ironicus mon patron, qui a dit : En ce temps-là ils mangèrent tous de LA VACHE ENRAGÉE (verset 17).

Mais, avant d’entamer le récit de cette parabole, avant d’en tirer, sous forme de moralité, des applications justes et irréfragables, plaçons-nous tous sous la salutaire protection du dieu familier de ce temple moderne : Ave Rœderer !

Lynar leva sa coupe. Après avoir bu, il poursuivit son discours sans souci des interruptions.

 — Oui, chers frères et chères sœurs, en ce temps-là le pays des Philistins fut profondément troublé.

Dès l’aube, sur les chemins, par les bois, dans les fondrières, on ne voyait que gens armés de fourches ou de bâtons, qui couraient de ci de là. Dans les champs d’oliviers, d’autres étaient à l’affût, tenant entre leurs mains de longues cordes terminées par un nœud coulant, ou encore tendant des filets entre les arbres le long des sentiers ; quelques-uns, près des sources, creusaient des fosses profondes, qu’ils recouvraient d’un léger gazon ; plusieurs mettaient à l’ombre des figuiers des pièges à loup, dont les branches d’acier étaient dissimulées, invisibles, sous des tas d’herbes desséchées.

Quand ces hommes se rencontraient, ils s’abordaient par cette question mystérieusement faite de la bouche à l’oreille :

 — Où est-Elle ?

Et les courriers, venus de divers côtés, se contredisaient, comme il est d’usage en temps de panique :

 — Elle court dans les campagnes qui avoisinent Gaza, disait l’un.

 — On L’a vue pâturer près des ruines de Jéricho, criait l’autre.

 — Elle a ravagé l’enclos d’Abimaïl, vers Sion, la semaine passée ; hier encore, Elle a dispersé les troupeaux de Madian, et foulé sous ses pieds fourchus les bergers chananéens qui en sont morts de frayeur, disait un troisième.

Les voyageurs israëlites qui discouraient sur les places publiques des villes, dans les marchés, faisaient les entendus, ayant vu, prétendaient-ils, toute la côte et l’intérieur des terres depuis la Cyrénaïque jusqu’au Liban ; ils vantaient et louangeaient hautement les habitants de Babylone, qui, au lieu de se laisser terrifier, comme les Philistins, et de pousser d’inutiles cris de désespoir, savaient, par la ruse, saisir la Bête redoutable, la sinistre VACHE ENRAGÉE, ravageuse de territoires, la tuer et la manger. D’ailleurs, ajoutaient-ils, c’était-là, d’après les plus anciens livres de Zoroastre, la seule et unique voie à suivre pour se l’ren dre maître du VEAU D’OR étincelant, que le monstre porte en ses entrailles.

Une célèbre pythonisse, retirée au pays d’Endor depuis quatre cents et quelques années, sortit de son sommeil séculaire, pour vaticiner de nouveau :

 — A chaque génération d’hommes, disait-elle, dans les contrées où la race des mortels pullulante deviendrait fatalement trop nombreuse et abondante au partage des biens de la terre et des trésors, perles et diamants, le logique Moloch suscitait une VACHE terrible, née du sol pour ravager le sol ; elle allait tuant les hommes faibles ou lâches, sans autre destin que de périr sous les coups des robustes, et être dévorée par eux. De ses restes, de ses cornes, de sa peau, de sa queue, de ses ossements que l’on devait faire brûler sur un bûcher de bois dur, naissait le VEAU n’on, qui rendait riches, glorieux, puissants, tous ceux qui avaient pu résister au Temps des épreuves.

Quelquefois, ajoutait la prophétesse, la VACHE lugubre envoyée par Moloch, dieu de Misère, se contentait de faibles désastres, et se laissait mourir sans accumuler trop de ruines autour d’Elle : c’étaient les temps heureux pour la nation !

Mais, à d’autres époques, Moloch, sans doute furieux, ou avide de. carnages, ou bien contrarié par la marche des étoiles, ou la direction des vents, ou encore par l’oubli que faisaient de son culte de malheur et d’angoisse humaine, des vieillards repus de joie, couronnés de noblesse en béatitude, créait pour la génération suivante, pour la tourbe des fils et des petits-fils, une VACHE plus terriblement, horrifiquement et sataniquement ENRAGÉE, une VACHE ayant, à la fois, les cornes plus menaçantes, le naseau plus fumant, l’appétit de destruction plus désordonné, et aussi la vie plus dure et plus longue. Telle, il la lâchait sur la jeune génération, sans souci de l’innocence, uniquement pour faire sentir son occulte et redoutable pouvoir.

C’était sans doute une VACHE de cette espèce, qui foulait, à cette heure, de son sabot fourchu le désolé pays des Philistins, pays de France, ou Parisienne Patrie ! disait la sorcière.

Et la prophétesse inspirée jeta ce cri : J’en vois cent, j’en vois mille, et dix mille et cent mille qui tombent contre terre, foulés aux pieds, haletants : ils meurent de faim, la VACHE ayant détruit les moissons ; ils meurent de soif, la VACHE ayant empoisonné de son haleine fétide les sources de vie et d’espoir ; d’autres encore, des milliers meurent de chagrin, en voyant succomber leurs frères.

Resteront alors les forts et les vaillants.

Eux, ayant pu atteindre, par violence ou par ruse, la fin de ses colères, verront périr l’Ennemie.

Alors — dure loi de la lutte ! — ils se battront encore entre eux pour dévorer les maigres flancs du monstre, ses maudites entrailles, ronger ses os sans moelle.

Tant est bonne l’existence, à n’importe quel prix !

Mais de ces vaillants mêmes il ne restera qu’un petit nombre, fatigué, presqu’abattu. Il en crèvera plusieurs qui n’auront pas pu digérer et s’assimiler l’odieuse nourriture. Ils ne seront plus que quelques-uns encore assez solides pour réunir les branches de bois dur, et brûler les restes pestiférés.

Alors, oh ! alors ! criait la pythonisse, leur apparaîtra le VEAU D’OR radieux, portant entre ses cornes une Gloire de Diamant, et sur sa poitrine les Saphirs, les Emeraudes, les Rubis, les Topazes de la Beauté et de la Volupté. Eux donc, ils vivront vieux et honorés, ayant beaucoup souffert !

Moloch, de temps à autre, leur rappellera sa puissance par gastrites, rhumatismes, gouttes, ou ataxies attrapées au temps féroce de la bataille, mais, philosophiquement, ils se consoleront de ces maux en songeant à leurs compagnons, pauvres jeunes frères et amis, depuis longtemps pourris sous terre, sans avoir rien connu d’heureux.

Ils mourront donc paisibles, enviés, décorés.

 

Peu à peu, au fur et à mesure qu’il parlait, Lynar s’était animé : il prêchait sur un ton ironiquement déclamatoire.

Les femmes du souper demeuraient bouche bée, amusées de ne rien comprendre, mais les jeunes gens réunis, tous dévorés d’ambitions diversement parisiennes, comprenaient le sens de la parabole.

Alors le poète reprit sur un ton moins apocalyptique, d’une allure bon enfant.

 — Oui, mes frères, oui, mes sœurs, dit-il, telle est la véritable histoire de la VACHE ENRAGÉE.

Or, sachez-le, la Pythonisse eut raison.

Le pays des Philistins fut longtemps dévasté. En vain les jeunes gens venus parfois du Nord, plus souvent du Midi, tendirent-ils leurs filets, lancèrent-ils leurs nœuds coulants ; en vain ils agitèrent leurs fourches et leurs faux, en vain ils semèrent de pièges à loups cette terre promise, qui n’avait guère plus hélas ! d’autres semences ! ils périrent à peu près tous, râlant vers le ciel un dernier souffle phtisique et fou. Ils auraient pourtant bien voulu toucher, n’eût-ce été qu’une fois, à la rutilante peau du MONSTRE D’OR ; mais Moloch ne le permit point.

Une poignée de braves, ayant à leur tête Samson — muscles d’acier, tête solide — purent atteindre l’aurore désirée, où, vomissant feux et rage, la féroce VACHE ENRAGÉE expira sous leurs coups, là-bas.

Mais eux, sans souci de la fraternité, devenus énergumènes dans la lutte, se battirent à qui mangerait ces restes nauséabonds, la seule nourriture de ce pays de dévastation damnée.

Ceux qui en mangèrent périrent les uns après les autres, à l’exception de Samson, qui avait un estomac de bronze. Aussi, seul, put-il partir à travers Babylone-la-Grande, où il fut bientôt l’égal des Hercules des autres pays, s’asseoir à leur table triomphante dressée sur la colline sacrée, où, dans des coupes mousseuses, on trinque à la Force, reine de l’univers, dont Moloch est roi.

Mangez donc tous, frères et sœurs, ajouta Lynar, de la VACHE ENRAGÉE, avant de tâter à la graisse exquise du VEAU D’OR, et à la soie froufroutante de sa couverture tissée de billets de banque.

 — As-tu fini de débiner la cuisine excellente d’Ernest, cria une voix railleuse.

 — Tu as bien raison de parler de Cuisine à propos de Paris-Babylone, riposta l’orateur sans se déconcerter. Cuisine est le mot propre, et cuisine aussi le mot figuré : Cuisine de Vache Enragée.

Demande aux chimistes ce que tu manges ici, dans ce restaurant pschutt et v’lan. Demande au boulanger : Combien de plâtre ? Au boucher : Combien de faux bœuf ? Au maraîcher avec quoi il arrose ta salade ? et puis vas à Bercy et demande ce que tu bois ! Et je ne te parle pas, ô néfaste interrupteur, des pauvres diables, mais de toi-même, qui te crois riche.

Tu mangeras ou tu seras mangé, sois-en sûr. Or tu veux plutôt manger et manger quand même. Alors ce sera la misère de Paris : Cuisine d’amour, Cuisine politique, Cuisine littéraire, Cuisine partout.

Tu es jeune, tu viens d’arriver à Paris-Babylone. A ceux qui se présentent pour goûter à l’une de ces sauces diverses, Paris invariablement offre sur sa nappe bituminée un potage de Vache Enragée, crois-le bien. Lorsque le nanan est servi plus tard, au dessert, on n’a souvent plus de dents pour casser le nougat.

Si tu ne veux pas faire ton temps de Vache Enragée, comme les camarades, retourne à ta province, ô provincial.

Là-bas, dans la petite ville, dans la bonne campagne, à l’ombre du clocher, on mesure son appétit à sa pitance journalière, uniforme.

Ici, point ! On élargit son estomac, rien qu’à regarder manger les autres ; et quand l’appétit devient trop large, on se bourre de VACHE.

Tiens ! examine ce misérable loqueteux qui passe sous cette fenêtre : penché sur l’ouverture du sous-sol, il reluque les fourneaux allumés, il hume l’odeur des plats. Tu en as fait autant, l’autre jour, à l’Opéra, mon bon : tu as mangé de la parisienne du bout de ta lorgnette, et longuement et désespérément ; ne sachant à laquelle vouer ta passion gourmande, inassouvie. Au retour ta maîtresse t’a semblé bien pot-au-feu, bien pauvre cuisine. VACHE ENRAGÉE ! Tu auras de la parisienne plus tard, trop tard, un rêve.

 — Nous verrons bien, répliqua Georges Savignac.

 — Bast ! ajouta le poète en s’asseyant, moi seul peut-être ici, chose étrange ! j’ignore le goût de la VACHE ENRAGÉE, moi qui n’ai pas d’autre richesse que ce que je porte sur moi — et encore ce n’est pas payé — , moi seul, grâce à l’illusion idéale, vivant dans un palais imaginaire plus beau que les réels, parmi d’extasiantes princesses, au milieu de fleurs inconnues, nées sous les tropiques de la lune, et me contentant de peu sur terre : un rayon de soleil par ci, un baiser de femme par là, moi seul, mon camarade, j’ai, quoi qu’en pense l’excellente amie qui vous a valu ce discours, le droit de mépriser la VACHE ENRAGÉE du désir, puisque je possède tout dans le creux de ma plume et de mes rêves creux.

 

 — Tu rabaisses la question, dit tout à coup le philosophe Bernitot si généralement silencieux. Tu as aussi, même en idéal, ta VACHE ENRAGÉE à manger, et à déchiqueter en pleurant comme les autres.

La lutte pour la vie, le fameux Struggle for life, si étrangement différent de la loi de Charité, mise à la mode par des législateurs qui mystifiaient l’humanité pour essayer de l’ennoblir et de la rendre heureuse, la loi féroce de la force et de la guerre régit le monde.

Elle revêt trois formes principales : lutte pour l’estomac : la faim ; lutte pour le cœur ou les sens : l’amour ; lutte pour le cerveau : l’idée. Les êtres inférieurs, mollusques et poissons ne combattent que pour la nourriture : ils sont baignés dans l’amour sans le ressentir, leur génération est inconsciente.

Plus haut, dans l’échelle des êtres, le tigre lutte sans doute pour dévorer, mais il lutte aussi pour aimer : effroyables duels que ceux des félins en rut. L’homme lutte pour le pain, ou le riz, ou la viande de chaque jour ; il lutte aussi pour posséder la femelle, ou pour conquérir la femme ; mais, mon cher Lynar, il lutte surtout, je parle de vrais hommes dignes de ce nom, pour l’idée.

Paris, le raccourci de l’univers, contient des mollusques, des tigres, des hommes. Le pauvre, le mendiant, le stropiat, le cloporte de la Cour des miracles ne peut songer qu’à chercher du pain, il guette l’os que le chien a dédaigné sur un tas d’ordures : ce n’est qu’un estomac, et comme rêve de joie suprême il entrevoit la possibilité de se saoûler.

Au-dessus, l’ouvrier, le bourgeois, le gentilhomme, le parisien quelconque, ne vaut guère mieux que les tigres, les chats, ou les chacals. Ils veulent du pain noir ou blanc, avec du beurre ou de la margarine, avec des carottes ou des asperges, des pommes ou des truffes, du boudin ou de la langouste ; et repus, ils veulent de la femme : ce sont des appétits.

Plus haut, les penseurs, les savants et aussi, mon cher, les poètes s’éloignent d’un idéal de nourriture et méprisent l’estomac, quelquefois trop, pour se réfugier vite dans l’infrangible domaine des idées : seule la femme, l’amour, les tient à la lutte terrestre ; sans cela l’Ange serait une réalité.

 — Au fait, reprit Lynar, tu as raison. Là aussi, je vois l’horrible plat de VACHE ENRAGÉE. Dans ce Paris terrible et fécond, au moment où le combattant s’équipe, au début de sa lutte pour l’estomac, pour le cœur, pour le cerveau, il trouve la gargotte, la fille-trottoir, l’idée rebattue. Ceux qui en restent là, s’abolissent peu à peu et tombent. Il n’est que ceux qui conquièrent la richesse, le grand amour, et qui atteignent à l’originalité cérébrale, pour vraiment demeurer debout. La pythonisse avait raison, même en face des songe-creux poètes : afin de devenir à Babylone l’égal des Hercule, il faut être Samson.

 

 — A moins, répliqua Bernitôt, que par ruse, un faible semblable à David ne tue Goliath.

 — Ça, c’est une gracieuseté pour moi, dit Tignassou, le bossu malingre et anémique.

 — Avez-vous fini, tous, de nous raser ? cria Lolotte, qui n’avait pas compris un traître mot à cette mythologie.

 — Connais-tu cela, ma fille ? répliqua gravement Lynar.

Il tira de la poche de son habit un papier timbré.

 — Cette vignette, où une femme grecque tient des balances, ce parchemin, ces lignes cabalistiques, coût huit francs soixante et quinze centimes, décime et demi compris, ce sont les ordres du moderne Moloch, parlant à ma personne, les exploits de Maître Moloch, poursuivant un poète fugace. Et voici ce qu’on en doit faire.

Debout, il tendit la saisie à la flamme du gaz, et s’en servit pour rallumer son cigare.

 — A-a-a-a-men, dit Bernitot d’une voix de chantre ironique. Amen.

TIGNASSOU

I

Bossu, bancroche, déhanché, la poitrine en dedans, les bras trop longs, des mains de singe, les jambes en manches de veste, des cheveux hérissés sur une figure laide, le nez gros, les pommettes saillantes, des lèvres lippues de Kalmeuk, un teint livide — les yeux seuls, profondément enfouis sous l’arcade sourcilière, mais grands, extraordinairement brillants, donnaient de l’expression à ce visage maladif — tel apparaissait Hercule Trimard, surnommé Tignassou.

Couvert de vêtements, d’emprunt ou de rencontre, peu faits pour sa structure spéciale, trop larges, se bridant, prenant des ris comme une voile autour de son corps, formant des plis où l’usage de la brosse quotidienne teignait en blanc la corde du drap noir usé.

Un chapeau haut de forme rougi, un pantalon dessinant le genou, tout cela étalant une vétusté propre. Le linge, que des miracles d’habileté envoyaient et retiraient de la boutique des blanchisseuses, était net, mais effiloqué, réclamant par toutes ses cicatrices, bleuies au lavoir, un définitif repos.

Pas d’argent. Il avait possédé quelques billets de mille francs vite fondus. Pas de ressources. Il errait tout le jour par les rues, en quête d’un travail, d’un emploi quelconques, entrant dans les boutiques, les comptoirs, les usines, pour s’y offrir, comme employé, comme domestique, comme esclave. Jeté à la porte : au moins faut-il payer de mine !

Une nourriture de hasard : tantôt un peu de lait avec du pain, des marrons grillés, des pommes de terre frites achetées timidement au coin de la rue, dévorées avec dissimulation ; tantôt un souper pantagruélique offert par un camarade que l’on devait amuser par des saillies ; auquel on servait de repoussoir ou de prétexte à cette fausse charité que l’on paye en humiliations. Les repas ordinaires creusaient l’estomac de Tignassou au lieu de l’emplir ; les extraordinaires secouaient sa frêle carcasse de nausées violentes pendant deux jours.

La rue, patrie des misérables, le pavé de bois, l’asphalte, la poussière ou la boue, le coudoiement brutal, la fatigue des kilomètres de Paris, qui ont trois mille mètres de zigzags, accablaient ce faible : le soleil le raccornissait, la pluie le mettait en purée ; au passage ; les femmes se riaient de lui. Dans l’océanique foule, il ne pouvait se perdre ni se confondre : on le remarquait toujours. Il roulait là dedans, meurtri, brisé, comme un galet qui refuserait de s’arrondir.

Il prolongeait pourtant sa vie au dehors ; il noctambulait, évitant ainsi la rencontre de son maître d’hôtel garni.

Il habitait une espèce de mansarde, rue Saint-Georges. Ce taudis funèbre, placé juste dans l’arête du toit, comptant à la partie médiane deux mètres de haut, tandis que les pans coupés à droite et à gauche, sur la longueur, mesuraient à peine un mètre, se trouvait avoir très exactement la forme d’un cercueil : ce boyau allait se rétrécissant à partir de la porte d’entrée taillée en biseau. Quatre pas de long ; une fenêtre à vasistas ; le lit par terre ; une malle servant d’armoire.

Tignassou était le premier habitant de ce galetas, qu’on utilisait autrefois comme grenier ou capharnaüm. Hercule, anciennement locataire de l’hôtel, à l’époque d’une brève prospérité, s’étant vu expulser plus tard, avait erré quelque temps sans abri. Il tâta plusieurs fois des rudes nuits sans gite, suivies de jours de marches et contremarches, où la fièvre seule fait tenir debout. Il serait mort à dormir sous les ponts, le long des quais, dans les maisons en construction. Il avait par ses supplications attendri le propriétaire, qui lui livra cette souricière, qu’on appela dès lors chambre garnie. On inscrivit sur le livre seize francs par mois au débit d’Hercule, qui payait, la plupart du temps, en promesses et en témoignages de gratitude. L’hôtelier prit vis-à-vis du pauvre diable une allure de capitaine négrier, des rudesses de chef tartare.

Mais le malheureux aimait ce repaire où il savourait la solitude.

Seul dans la grand’ville. Pas de famille ! son père, mort depuis longtemps, peu regretté par lui avec raison ; sa sœur, Madeleine Bridier, née Trimard, qui, se lançant dans la haute galanterie, négligeait une fraternité compromettante au point de vue du style, de l’élégance et du pschutt. Une tante, en province, riche, mais dévote, jetant ses revenus dans des vitraux, des chapes, des ciboires, pour se créer des rentes viagères éternelles dans le royaume des cieux.

Seul ! parmi les rares camarades qui l’accueillaient encore. Leurs joies, leurs tristesses, leurs ambitions passaient bien au-dessus de la tête de Tignassou, qu’ils traitaient en comparse, sans égalité possible.

Incommensurable solitude de cœur. Non pas qu’il ne fût point aimant ; mais quel espoir, quel rêve, quel désir eussent été raisonnables pour ce Narcisse de la laideur, condamné à l’effroyable contemplation del’humilité de son être !

Incommensurable solitude d’esprit, non point par défaut de goûts intellectuels, mais grâce au manque de direction, grâce surtout à l’abêtissante besogne de combler un appétit chaque jour renaissant.

Incommensurable solitude dans le domaine des souvenirs : il avait tué en lui la mémoire, anéanti, à grande force, les pages de sa vie d’enfant, toutes pleines de larmes et de ridicules, et fait table rase de tout le passé noir, contristant, absurde, dont une destinée baroque s’était plue à barbouiller sa jeunesse.

Incommensurable solitude sur le chemin de l’avenir. Là, il n’apercevait rien : aucune oasis, aucun refuge.

Quel contraste avec ses camarades ! ceux qu’il venait de laisser, gais et souriants à la fin de ce souper où le poète Lynar avait si bien parlé de la vache enragée.

Lynar, le plus pauvre d’entre eux, vivait au moins dans le passé et dans l’avenir, si le présent lui paraissait insupportable. Souvent il songeait avec délices à sa ville natale, aux grands peupliers, à la mer bleue, aux vignes des côteaux rouges de vins, aux courses folles, aux joyeuses cousines, à tout ce midi provincial, dont il avait emmagasiné le soleil, provision de joie ; il évoquait dans les heures parisiennes de découragement, sous la pluie noire, l’étincelante vision de son enfance radieusement insouciante. Ou encore il pouvait se plonger vers l’avenir, accabler la misère du moment sous l’enchantement des bonheurs de demain, des châteaux en Espagne de la semaine prochaine, de l’amour futur, et des triomphes qu’il se promettait pour l’an suivant ; mirobolantes féeries de l’espérance, feux d’artifice de l’imagination.

Tignassou demeurait seul dans le temps, passé, présent,. avenir ; comme il était seul dans l’espace, sous son toit de catafalque.

Et les autres ? Bernitot, le philosophe taciturne, pouvait entasser les raisons qui forcent l’homme à sombrer dans le gouffre mélancolique de Schopenhauer ; mais cette étude même l’attachait, le réduisait ; la recherche des preuves du néant lui donnait une raison pour vivre.

Tignassou, épris autrefois pour des chimères, les avait vues s’effriter, sous sa maladroite ignorance.

Quant à Savignac, beau, riche, élégant, amoureux, aimé, il prenait pour le misérable une apparence de demi-dieu inattingible.

Bilan atroce ! A peine la possibilité de manger, de dormir, de couvrir ce corps ridicule ! A peine forme humaine ! ni poésie, ni science, ni amour ! ni souvenir, ni espoir ! Rien pour Tignassou. Pourtant il allait inconsciemment, comme un grain de sable dans une rafale, sans savoir où ? D’autres, sous les toits voisins, ici, là, plus loin où l’on voit derrière la lucarne brûler une lampe tardive, plus loin encore, dans les rues désertes, plus loin vers les froides rives de la Seine, le long des quais en murailles, qui forment chemin de ronde où le suicide fait le guet, partout dans la grand’ville, d’autres se penchent sur la mort libératrice. Jamais Hercule Tignassou ! Lui, il se tournait violemment, éperdument vers la Vie ; il finissait par ressembler à ces plantes, nées par hasard sous un rocher, qui ne voulant pas s’anéantir, arrivent à se procréer à elles-mêmes des organes nouveaux dans cette lutte pour transpercer l’obstacle et atteindre au jour de lumière.

Tignassou bossu, bancroche, anémique, poussait ainsi.

C’était un rien-du-tout, un avorton, une chose qu’un ironique destin avait jeté sur la terre peur en faire rapidement du fumier de cimetière ; et, miraculeusement, ce quelque chose-là se raccrochait à l’existence par toutes sortes de fibrilles, de tentacules, de griffes, de serres, de vis et de clous, sorte de crucifié volontairement étendu sur la souffrance qui est encore une façon d’être, et récalcitrant aux sommations du Néant.

 

Le misérable, songeur, se répétait la phrase de Bernitot : — David a bien tué Goliath !

II

Le père de Tignassou, le capitaine Trimard, décoré de la Légion d’honneur, retraité après la guerre de Crimée, était venu manger ses rentes et sa pension à Caudéran, près de Bordeaux, pays originaire de sa femme, qu’il appelait « feu madame Trimard » de l’air particulier aux gens qui, à tort ou à raison, s’imaginent n’avoir pas été heureux en ménage.

Installé dans une maison assez vaste, il cultivait son jardin comme beaucoup de héros, s’occupait assidument de sa treille, de ses poiriers, de ses pruniers, surveillait ses rosiers, ses géraniums, ses salades ; il élevait en même temps ses enfants Madeleine et Hercule.

Il y avait du reste une grande inégalité entre le frère et la sœur. Celle-ci vivante, alerte, déjà jolie ; celui-là, malingre, difforme, taciturne, haï.

Le capitaine adorait la petite. Lui, l’énergique, le dur, trouvait des ressemblances fortuites, des airs de tête, des allures rappelées dans cette gracieuse faiblesse. Il l’avait toujours aimée. Elle naquit au bon moment, lorsque sa femme, épousée par amour, le tenait encore sous le charme ; se trouvant précisément en congé à Bordeaux, lorsque cet heureux événement se produisit, il avait eu le temps de la voir un peu grandir, et de cueillir, comme une primeur, ses bégaiements et ses sourires.

Obligé d’aller faire la guerre en Afrique, il avait appris, au cours d’une expédition, que Mme Trimard, pour laquelle ce pseudo-veuvage l’inquiétait, était accouchée d’un enfant mâle. Trimard ne put rien contre cette paternité inattendue. Quoiqu’il en crût, les délais de rigueur, inscrits dans la loi, coincïdaient parfaitement avec la date de son dernier voyage. Ses doutes, qu’il laissa voir aux camarades, suscitèrent les allusions indiscrètes. La guerre faisait diversion ; mais, durant les longues songeries du bivouac, le capitaine se prit peu à peu d’une haine féroce pour cet héritier non souhaité. D’autant que la mère étant morte en couches, il ne savait à qui s’en prendre.

Sa sœur Élise Trimard, vieille dévote qui habitait un château à Pessac non loin de Caudéran, recueillit les orphelins, sans enthousiasme, simplement par devoir. Elle fit baptiser le nouveau-né, l’affubla du nom d’Hercule, le mit en nourrice, et s’occupa d’élever Madeleine, sans grand souci, en campagnarde.

La petite s’en donna à cœur joie de courir par les prés et de cueillir les papillons ; elle saurait lire assez tôt pour apprendre le péché ; à cette heure il valait mieux bourrer ses mollets que sa cervelle ; on aviseraità l’époque de la première communion. Jusque-là le bon Dieu ne demandait à cette enfant que de poussera la manière d’une plante, ce dont elle s’acquittait miraculeusement : le teint rose, les yeux vifs, le sang riche, les cheveux ras comme un garçon, elle acquérait des muscles et des poumons solides parmi les pins résineux, dans les grèves des sablières.

Hercule, chez la nourrice, allait fort mal ; les jambes restaient molles, la colonne vertébrale, malgré les opérations empiriques d’un officier de sauté très renommé dans les environs, subissait une déviation ; seuls, les yeux semblaient concentrer, en de larges prunelles, toute la vie de ce frêle individu.

On le sevra, sans grandes précautions, tant il semblait condamné. L’indifférence de la dévote, et l’animosité du père s’ajoutaient à toutes les autres causes de dissolution. Néanmoins, lui appliquant le même système qu’à sa sœur, on le mit en villégiature, dans les forêts de pins, avec Madeleine. Mais elle, sachant courir, sauter, grimper aux arbres, tomber et se relever sans pleurer, méprisa bientôt et délaissa cette espèce d’embrion qui demeurait dans une ornière, comme un crapaud silencieux, jusqu’à ce qu’on daignât l’en retirer.