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La Vagabonde

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318 pages

La ville de Lyon s’endormait dans la lourde et moite atmosphère d’un crépuscule d’automne, lorsqu’une femme se mit à gravir la Montée des Anges, ruelle sombre et déserte, qui conduit dans le haut quartier de Fourvières. C’était au milieu d’octobre 1895, vers six heures après midi.

Cette femme montait aussi vite que le lui permettaient ses forces. Sa démarche trahissait un être épuisé, qui se livrait à de douloureux efforts pour conserver son allure pressée.

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À propos de Collection XIX

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Illustration

L’espion Gobournof s’accrocha à la touloupe de Yégor, et tous deux disparurent dans le vide. (P. 125.)

Henri Méhier de Mathuisieulx

La Vagabonde

A

 

EDMOND ROSTAND

 

 

Ce livre est dédié.

I

L’ENLÈVEMENT

La ville de Lyon s’endormait dans la lourde et moite atmosphère d’un crépuscule d’automne, lorsqu’une femme se mit à gravir la Montée des Anges, ruelle sombre et déserte, qui conduit dans le haut quartier de Fourvières. C’était au milieu d’octobre 1895, vers six heures après midi.

Cette femme montait aussi vite que le lui permettaient ses forces. Sa démarche trahissait un être épuisé, qui se livrait à de douloureux efforts pour conserver son allure pressée.

Là-haut, les cloches de la célèbre église votive tintaient l’angélus. En bas, de l’autre côté de la Saône, l’immense fourmilière lyonnaise, devenue silencieuse, se devinait à des milliers de réverbères allumés, que le brouillard transformait en flocons phosphorescents.

Dans la ruelle où cette femme se trouvait seule à marcher, il faisait déjà nuit ; les auvents des rares boutiques étaient tous rabattus ; aucune porte d’entrée de ces maisons pauvres ne restait ouverte.

La femme sans doute avait peur, car le moindre bruit qu’elle percevait lui communiquait un soubresaut. Un volet qui grinça au-dessus d’elle dans l’obscurité lui arracha un cri. Plus loin, le jeu d’une lumière, qu’on venait de déplacer d’une fenêtre à l’autre, la jeta contre la muraille. Plus loin encore, elle manqua de tomber à la renverse en voyant subitement papilloter devant elle un linge oublié sur une rampe.

Elle suffoquait, elle se contorsionnait pour aller plus vite, sans oser regarder à droite ou à gauche.

Vers le haut de la rue, près d’une petite place, la femme s’arrêta, tout essoufflée, devant la porte d’une maison misérable à un étage. Avant qu’elle eût soulevé le marteau, elle entendit une voix de vieille marmotter sur un ton angoissé :

« Je vais ouvrir. Ne frappez pas, ne frappez pas ! »

Quelques secondes après, la porte tourna. Une lanterne éclaira le seuil, devant lequel se dessina la mystérieuse retardataire.

C’était une dame dans toute l’acception du mot, vêtue d’une robe fatiguée, mais élégante. Malgré ses traits tirés, on devinait dans la pénombre embrumée que cette femme était belle et jeune. Son visage pâle, encadré par une nuageuse chevelure blonde, reflétait un grand air de dignité que la frayeur n’atténuait pas.

La vieille, qui venait d’ouvrir, jeta des regards inquiets au dehors, fit rapidement entrer la jeune femme et referma la porte sans bruit. Au pied de l’escalier, elle dit à voix basse :

« Princesse, tout est perdu si on vous a vue entrer.

  • On est sur notre piste ? interrogea la dame tout oppressée.
  •  — Montez vite ! Je vous dirai là-haut...
  •  — Et Riry ?
  •  — Il dort. Montez vite, vous dis-je ! »

Les deux femmes grimpèrent un escalier droit, tout gras et dont les murs suintaient. Elles arrivèrent dans une pièce assez spacieuse, mais basse, sentant le moisi, sans autres meubles que deux lits de fer, des malles et une couchette d’enfant.

Un petit lumignon à essence éclairait cette triste chambre, la seule de la maisonnette, le rez-de-chaussée étant un entrepôt de charpentier.

Celle qu’on venait d’appeler princesse courut vers la couchette, où sommeillait un enfant de dix à onze ans, blond comme sa mère. Mais la vieille ne lui donna pas le temps d’arriver jusqu’au petit lit. Elle prit la dame par la main et l’entraîna dans l’angle opposé.

« Vos cousins Ivan et Dmitri rôdaient tout à l’heure près d’ici. »

La princesse tressaillit, puis s’affaissa sur une malle.

« Les misérables ! murmura-t-elle, ils en veulent maintenant à la vie de mon fils !

  •  — Allons, soyez courageuse, princesse ! Voilà près d’un an que vous luttez sans faiblesse. Nous aurons raison de vos ennemis, mais il faut encore du courage. »

La jeune mère se releva et sanglota :

« Mon pauvre Henry ! Ils vont le tuer ! »

Au même instant, on frappa à la porte d’en bas.

La vieille servante se jeta sur la lanterne, l’éteignit, courut à sa maîtresse et lui glapit :

« Silence, au nom du ciel ! »

Puis elle descendit à tâtons l’escalier, toute haletante, talonnant avec ses pieds les marches glissantes.

Elle regarda à travers le judas de la porte soigneusement fermée et entrevit une forme de mendiante. D’un coup d’œil rapide, elle examina la visiteuse et remarqua des détails louches.

La mendiante avait des gestes brusques, une taille étrangement grande ; elle s’obstinait à garder la tête baissée.

« Que demandez-vous ? » fit la servante d’une voix rude qu’elle s’efforçait de rapprocher de celle d’un homme.

Du dehors, une autre voix répliqua sur un ton tout contraire, qui cherchait à déguiser sa rudesse :

« Je viens de la part du forgeron Toucin. Son petit est à la dernière extrémité et réclame à grands cris la dame. »

La servante répondit :

« C’est impossible, la dame n’est pas rentrée. »

Puis, sans attendre davantage, elle referma violemment le judas et remonta.

Sur le seuil de la chambre, elle heurta sa maîtresse qui lui saisit le bras.

« Qu’est-ce, ma bonne Mariette ? »

D’un mouvement sec, la vieille se dégagea de cette étreinte, se dirigea vers la fenêtre et regarda au dehors.

La mendiante avait disparu. La rue était déserte, la petite place voisine aussi. Sept heures sonnaient à l’église de Fourvières. La vieille servante et la jeune maîtresse s’entrevoyaient vaguement dans l’obscurité, grâce aux lueurs des réverbères.

L’enfant se mit à remuer, à se retourner et finit par appeler :

« Maman ! » articula-t-il d’une voix timbrée, extrêmement douce.

Espérant qu’il se rendormirait, les deux femmes ne répondirent pas et restèrent immobiles.

« Mère, pourquoi n’es-tu pas couchée ? » continua l’enfant.

Soudain, il se prit à pleurer et s’écria en élevant la voix :

« Mère, pourquoi ne me réponds-tu pas ? »

La princesse n’y tint plus. Elle se précipita vers la Couchette, en arracha son fils et s’étendit avec lui dans un grand lit de fer.

« Rendors-toi, mon petit, lui fit-elle en couvrant de baisers les longues boucles blondes de Riry.

  •  — Maman, tu trembles ?
  •  — J’ai un peu froid.
  •  — Pauvre maman ! Je vais te couvrir. »

Tandis que Mariette s’étendait sur son matelas, tout habillée comme sa maîtresse, l’enfant faisait ce qu’il pouvait pour ramener les couvertures sur sa mère. Peu à peu, ses mouvements se ralentirent et la mère finit par sentir sur son bras une tête bouclée qui se posait, endormie.

Tout rentra dans le silence.

Les heures tintèrent après les heures. Mariette entendait la respiration régulière du petit dormeur et parfois un sanglot étouffé de la mère. Puis la lune se leva.

Sa lumière bleuâtre pénétra dans la chambre, et la fenêtre se dessina en grand carré gris, avec tous les détails du mur d’en face. Les châssis vermoulus de la croisée projetèrent leurs multiples rectangles sur le plancher.

La princesse regardait vaguement dans la pénombre ; ses idées s’embrouillaient, les souvenirs de la journée affluaient confusément au cerveau.

La jeune femme récapitula ses fatigues, ses courses pour voir des hommes d’affaires, les lettres qu’elle avait griffonnées dans de modestes cafés tout en trempant un croissant dans du lait.

Elle s’accouda sur l’oreiller et se surprit à faire des mouvements saccadés, capables de réveiller l’enfant. Malgré elle, elle observait attentivement la fenêtre, dont la blancheur terne lui paraissait une glace d’ombres chinoises où des apparitions fantastiques allaient s’agiter d’un moment à l’autre.

« Par bonheur, pensa-t-elle, Mariette ne peut voir cette croisée. Elle aurait peur. »

Soudain ses yeux s’écarquillèrent. Elle se redressa, le regard flamboyant, tout le corps immobilisé par la terreur.

Du bord de la fenêtre, au dehors, une tête venait d’émerger...

Une silhouette d’homme surgit. Au même instant, un choc violent fit voler la fenêtre en éclats.

C’était un homme armé d’une massue.

Un cri de Mariette perça l’ombre.

La jeune mère reçut un grand choc sur le crâne et perdit connaissance.

 

Quand elle revint à elle, elle sentit que son évanouissement n’avait duré qu’un éclair. Elle jeta ses mains autour d’elle pour saisir l’enfant. Il n’était déjà plus là.

Alors seulement elle entendit les hurlements effroyables de la servante dans la rue, et, plus loin encore, les pas précipités de l’homme qui se sauvait, emportant le petit Riry.

Elle sauta les escaliers. Une force terrible la transportait. La gorge serrée comme dans un étau, incapable du moindre appel, elle courut. Devant elle, elle entrevit une voiture où le ravisseur jetait son enfant à un autre homme. Affolée, elle courut après cette voiture qui s’enfuit à fond de train.

Elle courut de toutes ses forces. Elle traversa ainsi un pont, celui de la Saône ; elle franchit une place, celle de Bellecour. Quand elle arriva sur le quai du Rhône, elle n’eut que le temps de voir lancer son enfant dans une barque qui disparut au large du fleuve. Et elle tomba inerte sur le sol.

II

LA CATASTROPHE

La princesse Cécile, celle dont nous venons de voir le malheur au chapitre précédent, avait seize ans lorsque son père, le général de Kerguirac, la maria, en 1885, au prince Odoïewski, un des plus brillants seigneurs de la cour de Russie. L’année suivante naissait, à Lyon même, l’enfant qu’on venait de lui enlever dans la maison de la Montée des Anges. En 1892, la jeune Française était devenue veuve. L’oncle de son mari, le prince Kourski, étant mort dix mois après, avait laissé toute sa fortune au jeune Henry, avec cette clause que cet héritage considérable reviendrait à ses autres neveux, en cas de disparition de l’enfant.

Dès qu’ils apprirent le décès du testateur, les cousins Ivan et Dmitri Basmarof entreprirent une poursuite acharnée contre la princesse, pour lui ravir son fils auquel ils voulaient se substituer.

Entre temps, ils entamaient un procès qui empêchait la princesse de toucher le moindre sou de l’héritage. Comme le prince Odoïewski avait mangé son bien à Paris, sa veuve épuisait ses dernières ressources à se dérober aux poursuites de ses cousins.

Le lendemain de l’enlèvement de son fils, après de touchants adieux à la vieille. Mariette, cette servante qui l’avait vue naître et l’avait élevée, elle prit le chemin de fer de Saint-Pétersbourg, pour aller implorer la justice du tsar.

Le train pénétra de nuit sur le sol allemand. Elle se tenait blottie dans le coin de son compartiment, les yeux ouverts, regardant, à travers les glaces ternies, la campagne aux contours estompés.

Elle entrevit des villages, des fermes isolées, dont les lumières perçaient l’obscurité, au milieu des arbres. Elle se surprit à envier les paysans que la vie de famille groupait paisiblement autour de l’âtre. Combien de joies intimes elle devinait, là-bas, dans les maisons apparues comme des éclairs ! Pourquoi la destinée l’avait-elle fait naître ailleurs que chez ces humbles gens entourés de leurs enfants !

Hélas ! sauverait-elle son fils ? A Lyon, le commissaire de police lui avait bien dit que les ravisseurs ne détruiraient pas l’enfant, par crainte de la potence ; qu’ils se contenteraient de le cacher en lieu sur pour lui arracher plus tard le renoncement à sa fortune, et que d’ici là on retrouverait sans doute le petit. Mais le commissaire ne se trompait-il pas ? Ne disait-il pas tout cela en fiche de consolation ? Et puis, comme il devait souffrir, le pauvre enfant qui n’avait jamais quitté sa mère une minute et qui l’aimait comme pas un fils au monde ! Et elle poussait des soupirs étouffés, que nul n’entendait, dans ce wagon emporté à toute vitesse parmi les ténèbres.

Tout d’un coup, à la deuxième nuit, il y eut un arrêt dans la marche, la locomotive stoppa en pleine voie, et les carrés lumineux des portières se fixèrent sur le gravier.

Les employés passèrent en courant le long des voitures. Quelques voyageurs descendirent, les autres se penchèrent aux fenêtres.

« Qu’est-ce ? » demanda un officier, accoudé au compartiment contigu à celui de la princesse.

Le chef de train lui expliqua que le frein à air comprimé venait de se détraquer. On ne pouvait plus continuer la route sans l’enlever.

Il sembla à Cécile que, parmi les voyageurs descendus, il s’en trouvait un qu’elle avait vu rôder, à Lyon, autour du commissariat de police pendant qu’elle y déposait sa plainte.

Tout juste en face du point d’arrêt, à moins de cent mètres, s’élevait une maison d’où partaient des chants. C’était une noce de braves Courlandais, et les voyageurs apprirent ainsi qu’ils venaient d’atteindre le sol russe.

Sur ces entrefaites, un employé cria au mécanicien ces mots :

« N’oublie pas que l’autre express nous suit. »

Presque au même moment le chef de train jeta ses bras en l’air, et une détonation de tonnerre éclata : c’était le deuxième express qui tamponnait le train arrêté.

Instinctivement, Cécile Odoïewski se renversa dans l’intérieur du compartiment. Elle se sentit violemment projetée d’une paroi à l’autre. Des craquements horribles l’assourdirent. Elle eut le sentiment que la voiture se tordait, se penchait et tombait sur le côté. Une odeur d’incendie la suffoqua. Elle se hissa le long des banquettes devenues verticales, accrochant ses pieds aux accoudoirs, et émergea par l’autre fenêtre qui donnait maintenant en plein ciel, comme une baie d’atelier.

A la lueur de flammes voisines, elle dégringola meurtrie sur la voie, s’égratignant aux éclats de bois, se brûlant au fer des roues. Des cris atroces déchiraient les ténèbres. Autour d’elle, Cécile entrevit des amas de débris, comme dans les rues de Paris lorsqu’elles sont encombrées de démolitions.

D’abord la jeune femme trébucha contre un cadavre, dont les jambes se trouvaient hachées entre deux poutres. Sa main, appuyée contre un panneau brisé, se mouilla de sang. Au-dessus d’elle une tête couverte d’un képi d’officier se détacha et tomba à ses pieds.

Un fanal de la voie éclaira plus loin une femme couchée, dont les yeux fixaient Cécile.

La princesse courut à elle et vit que c’était une morte. Puis elle entendit dans un monceau de ferrailles enchevêtrées un enfant qui gémissait. Elle se baissa sous les décombres, souleva une petite fille élégamment vêtue. Les yeux de l’enfant chavirèrent vers le front, un flot de sang noir sortit de la bouche et le petit corps retomba inerte sur des débris de vitre.

Les paysans de la noce étaient accourus, poussant des cris d’effroi pires que les hurlements des victimes. Néanmoins ils se mirent courageusement à transporter les blessés dans leur demeure. Deux d’entre eux enlevèrent près de Cécile un jeune homme dont un œil pendait sur la joue et qui vociférait : « Vous me faites mal ! laissez-moi ! » On le laissa pour courir à d’autres blessés, car les cris de détresse sortaient de tous côtés.

Cécile s’arrêta près du jeune homme.

« Je meurs ! » gémit-il.

A cette voix, la princesse tressaillit. Elle se pencha et reconnut son cousin Dmitri, l’un des ravisseurs de l’enfant.

Le mourant balbutia des phrases entrecoupées.

« Je suis un misé..., je suis un assassin ! »

Cécile souleva la tête ensanglantée de son cousin et lui dit à l’oreille :

« Que Dieu vous pardonne ! Je le lui demande de toute mon âme ; au nom de l’ange que vous m’avez ravi. Entendez-vous ? »

Le moribond tressauta et jeta ces mots :

« Cécile, méfiez-vous de mon domestique qui est dans ce train et qui vous épie depuis le départ... Allez à Pétersbourg... L’enfant va être caché dans la rue Roujaïnaïa, numéro... »

Il expira avant d’achever.

Profondément émue, la jeune femme se mit à courir le long des wagons. Contre la locomotive elle croisa une jeune fille parée comme une paysanne. C’était la mariée de la maison voisine.

« Madame, fit la Courlandaise d’une voix émue, venez à la ferme. »

Cécile se laissa conduire. Elle entra dans une vaste salle où les restes d’un festin jonchaient une longue table de chêne. Les blessés encombraient le plancher humide de sang. Des paysans, des paysannes aidaient un médecin local qui courait de l’un à l’autre, jetant des ordres à ses aides improvisés, vidant des carafes d’eau sur les plaies, s’arrachant les vêtements pour entourer des membres pantelants.

Par moments, on soulevait un corps et on l’emportait au dehors. C’était un nouveau mort.

Vers deux ou trois heures du matin, on annonça l’arrivée d’un train de secours.

Un chef de la police entra dans la salle et organisa l’embarquement des blessés transportables, tandis que de nouveaux médecins transformaient la ferme en hôpital.

Pendant ces aménagements, la princesse fut trahie par ses forces. Epuisée par soixante-douze heures de surmenage, elle chancela et manqua tomber dans la grande cheminée, tout embrasée.

Elle parla de rester pour aider. Le chef de la police s’y opposa, comprenant que cette femme n’en pouvait plus. Il chargea un de ses subalternes de la conduire au train. La fiancée accompagna la dame française. Elles marchèrent vite bras dessus bras dessous dans la fange des sentiers. A la portière, la Courlandaise dit à la princesse :

« J’ai une sœur à Pétersbourg, mariée à Nicolas Koussakof. Allez la voir ! Elle sera bien heureuse. Mon beau-frère habite dans le quartier de Péterbourgskaïa, rue Roujaïnaïa, numéro 210. »

Cécile Odoïewski se pencha tout émue hors de la portière.

« Rue, comment ? » fit-elle par crainte d’avoir mal entendu.

La mariée répéta. C’était bien la même rue que Dmitri avait indiquée comme retraite future de l’enfant.

Le train s’ébranla et les deux femmes furent séparées.

III

LA FAMILLE KOUSSAKOF

Dès que le jour filtra à travers les glaces du wagon, la princesse ouvrit les yeux. Le train courait parmi des mamelons couverts de sapinières et parmi des marais.

Cécile connaissait la patrie de son mari. Elle l’avait habitée pendant plusieurs années au début de son mariage, tandis que le prince Odoïewski s’occupait encore de la gestion de ses terres.

La jeune femme consulta sa montre pour savoir combien de temps la séparait de l’arrivée à Pétersbourg. Il était dix heures, ce dont elle se montra d’abord surprise ; mais elle se ressouvint que dans le pays des tsars les journées durent à peine six heures pendant la saison mauvaise.

Elle arriverait un peu avant la nuit dans la capitale. D’ici là, il fallait arrêter son plan, car, en somme, elle était partie tout à fait à l’aventure et, dans son bouleversement, elle n’avait encore fixé aucune ligne de conduite.

Le fait acquis, c’était qu’on tenait son fils enfermé dans une maison de Saint-Pétersbourg. Le cousin Dmitri, dans les remords de l’agonie, lui avait indiqué la rue. Il fallait maintenant découvrir la maison. Pour cela elle s’installerait dans un appartement de cette rue et surveillerait de là les allées et venues des passants.

Cette dernière pensée lui rappela la présence probable du domestique de Dmitri, dans le même train. Comment pourrait-elle lui donner le change, elle qui comptait descendre d’abord chez les Koussakof pour se faire indiquer des appartements à louer ? Cet homme, cet odieux complice des ravisseurs la suivrait indubitablement.

Ne sachant qu’imaginer, elle résolut de compter sur le hasard et de tout braver pour se dérober.

A quatre heures dix minutes, le train entrait en gare. Cécile, légère de bagages, débarqua une des premières sur le quai de la Varchaski Voczal et se dirigea rapidement vers la sortie.

La nuit tombait avec un froid très vif. La princesse fit signé au cocher d’un isvostchik et sauta dans le véhicule, qui partit à toute bride pour la Roujaïnaïa, traversant une foule de colporteurs qui couraient en tout sens.

La place de la gare contenait une grande affluence de Tartares en longue capote, qui arrangeaient leurs étalages de robes de chambre orientales. Les rôtisseurs de crêpes, dont les fourneaux se trouvaient cachés par des cercles d’enfants, occupaient les angles de la place et des rues.

Quoiqu’on ne fût qu’au 20 octobre (8 octobre du calendrier moscovite), presque tous les hommes avaient endossé la touloupe de cuir et enfonçaient leurs hautes toques de fourrure sur les oreilles. Le Russe est frileux.

La princesse Odoïewski, fort mal assise dans sa minuscule victoria sans dossier, se tenait presque en équilibre, le buste cambré, les genoux emprisonnés dans une lourde peau d’ours. De l’autre côté de la place de la gare, elle se retourna et constata qu’aucun autre isvostchik ne quittait encore la ligne des trottoirs.

Elle se sentit rassurée dès le premier quartier qu’elle traversa, une sorte de faubourg militaire rempli de casernes et de champs de manœuvre.

La neige se mit à tomber abondamment ; puis la voiture, roulant sur des pavés réguliers, pénétra dans les quartiers commerçants du centre, enfilant de longues rues étroites, populeuses, éclairées par les multiples magasins, coupées continuellement par les canaux qu’on franchit sur des ponts de fer.

Avant d’atteindre la Néva, près de la splendide cathédrale de Saint-Isaac, Cécile poussa un cri... Derrière elle, elle venait de voir un homme dans une voiture qui suivait obstinément la sienne.

« Qu’avez-vous, petite mère ? » demanda le cocher.

A ce moment un régiment de chevaliers-gardes arrivait au galop sur les quais de l’Amirauté, et tous les équipages allaient s’arrêter pour laisser le passage. Comme une trombe, ces splendides cavaliers envahissaient les larges quais et éclairaient l’obscurité avec leurs tuniques blanches, leurs glaives, leurs casques étincelants sur lesquels se déployait l’aigle d’or.

« Dix roubles pour toi si tu traverses avant les cavaliers ! » dit Cécile au conducteur, qui renifla en l’air, rassembla ses guides et fouetta cruellement son cheval.

C’était une folie... La princesse manqua être écrasée et sentit le souffle des premiers chevaux chauffer son oreille. Un moment elle ferma les yeux, tout étourdie par le tintamarre des sabots sur la pierre et des trompettes dans l’espace. Il y eut même un chevalier-garde qui heurta l’isvostchik et qui manqua tomber dans la voiture avec son cheval.

Enfin Cécile se trouva de l’autre côté du quai et constata que le véhicule n’avait pas suivi le sien.

« Maintenant, cours à la Roujaïnaïa ! »

Il s’agissait en effet de rouler vite, car le régiment aurait bientôt fait de défiler, et l’espion de retrouver la route libre.

Excité par l’énorme pourboire, le cocher de Cécile conduisait à la vapeur. L’immense palais d’Hiver, la série des palais impériaux du quai de la Néva se déroulèrent rapidement avec leurs fenêtres illuminées, leurs portes cochères où se redressaient fièrement les suisses armés de hallebardes.

Illustration

La neige se mit il tomber abondamment.

De l’autre côté de l’eau, un massif sombre se montra. C’était la Petropaulask, la forteresse des saints Pierre et Paul, dans le quartier de Péterbourgskaïa, faubourg triste, dont l’aspect offre une transition désagréable quand on arrive du centre : des avenues presque solitaires, au lieu de rues encombrées de monde.

Là se trouvait la rue de Roujaïnaïa, avec ses cases séparées les unes des autres, ses terrains vagues. L’isvostchik s’arrêta devant une maison en bois, à un étage, portant le numéro 210. Cécile descendit sur le trottoir de planches, paya le cocher avec des assignats, s’assura qu’aucune autre voiture ne paraissait encore dans la rue et ébranla le marteau de l’entrée..

 

Le dvornik (concierge) ouvrit et indiqua une porte du rez-de-chaussée. Une femme d’une cinquantaine d’années se montra. C’était Catherine Koussakof elle-même, la sœur delà mariée courlandaise.

La princesse dit de la part de qui elle venait, et la maîtresse de maison l’introduisit dans la salle commune, sorte de salon transformé en réfectoire aux heures des repas. Catherine Koussakof parut toute fière d’apprendre le dévouement avec lequel sa jeune sœur avait soigné les blessés.

« Angélique est beaucoup plus jeune que moi ; c’est moi qui lui ai servi de mère. Je ne l’ai pas revue depuis bien longtemps. »

A ce moment, une jeune fille de quinze ans entra.

« C’est ma fille Viéra, » fit la mère.

Viéra s’inclina devant la visiteuse et sourit gracieusement quand Cécile lui tendit la main.

Au bout d’un moment, lorsque la princesse, sans dévoiler son incognito, parla de se retirer et demanda l’adresse d’ün logement, Cathérine Koussakof se récria :

« Il est trop tard. Restez avec nous ! L’appartement est bien encombré, car nous avons cinq enfants, mais vous serez toujours mieux pour cette nuit que dans une chambre où rien ne serait préparé. »

Et la bourgeoise russe insista au point que Cécile accepta une hospitalité si affectueusement offerte. D’ailleurs, la jeune Française se sentait attirée vers ces créatures franches, cordiales, qui l’avaient charmée dès son arrivée.

On présenta à l’invitée les autres enfants : quatre garçons, dont le plus jeune, Nikifor, énorme poupon de trois ans, faisait à lui seul plus de vacarme que ses trois aînés, Piotre, Prokhor et Vassili.

La bonne d’enfants, la Niania, aidée de la cuisinière, eut toutes les peines du monde à mettre le couvert au milieu de cette marmaille bruyante. Les deux servantes se pressaient pourtant, car le père, Nicolas Koussakof, rentrait à neuf heures et on soupait dès qu’il était là.