La vallée de Sainte-Hélène, ou veillées au tombeau d'un homme célèbre. Mémoires particuliers sur la vie et la mort de Napoléon Bonaparte, rapportés de Sainte-Hélène et publiés par un officier de l'un des régiments en station dans cette île pendant la captivité de l'ex-empereur

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Ledentu (Paris). 1821. France (1814-1824, Louis XVIII). In-18.
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Publié le : lundi 1 janvier 1821
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LA VALLEE
DE
SAINTE-HÉLÈNE.
DE L'IMPRIMEME DE ET. IMBERT,
RUE DE LA VIEILLE-MONNAIE , N°. 12.
LA VALLEE
DE
SAINTE-HÉLÈNE,
OU
VEILLEES AU TOMBEAU
D'UN HOMME CÉLÈBRE :
Mémoires particuliers sur la Vie et la Mort de
NAPOLÉON BONAPARTE , rapportés de Sainte-
Hélène et publiés par un Officier de l'un des
régimens en station dans cette île pendant la
captivité de l'ex-Empereur.
vérité, je vous le dis : ce petit coin
de terre surpassera en célébrité les
plus vastes empires de l'univers.
A PARIS,
CHEZ LEDENTU, LIBRAIRE ,
QUAI DES AUGUSTINS, N° 31.
1021.
VEILLEES
AU TOMBEAU
D'UN HOMME CÉLÈBRE.
LA NUIT DU 9 MAI , Introduction
à ces veillées.
J'AVAIS obtenu de mon colonel une faveur
que j'ambitionnais avec une ardeur extrême :
la charge de veiller la première nuit auprès du
tombeau de l'homme qu'une mort précoce ve-
nait de ravir à mon admiration. Déjà deux
heures s'étaient écoulées en réflexions bien
rebattues sur l'instabilité des choses humaines,
quand tout-à-coup je fus retiré de ma sombre
rêverie par un bruit de pas lointains , que
l'écho de la vallée rapportait à mon oreille.
Peu à peu le bruit se rapprocha, de manière
qu'il fut facile de reconnaître que ces pas sa
dirigeaient vers le monument confié à mes
soins; je distinguai même deux personnes de
sexe différent, qui paraissaient s'entretenir
( 6 )
avec beaucoup d'action. Aussitôt me mettant
sur mes gardes , je criai d'une voix forte Who
goes there (1) ? Sauvons-nous, dit une voix de
femme, en français bizarrement accentué! Il y
a de la garde auprès du tombeau. — Et c'est
une garde étrangère ! reprit une autre voix qui
parlait plus correctement cette langue : ils
l'obséderont jusque par-delà le trépas! O Na-
poléon, devais-tu t'attendre à cet excès d'hu-
miliation !—Qui vive, dis-je cette fois!— Fran-
çais, vieux soldat de Bonaparte! — Que vou-
lez-vous ? — Remplir le plus sacré des devoirs.
— Eh! quel devoir encore ?— Prier sur la
tombe de mon général. — Vous n'avez point
d'armes, point de mauvaises intentions? —
Oh! pour cela non, monsieur le soldat, répondit
vivement la jeune femme, qui avait parlé la
première. Félix et moi, qui suis son épouse, ne
pouvant dormir, nous avons résolu de consacrer
cette première nuit à notre bienfaiteur. —
Braves gens ! avec des sentimens si honora-
bles, on est au-dessus des soupçons. Appro-
chez, priez, pleurez; je joindrai mes voeux
et mes larmes aux vôtres. — Grand merci, mon
officier, me dit Félix, après s'être assez avancé
pour reconnaître mon grade. Vois-tu , mon
amie, que tu avais tort de t'effrayer ? »
(1) C'est le qui vive du factionnaire anglais.
( 7)
Ils me saluèrent ; le mari cordialement, sa com-
pagne avec un reste de timidité ; puis tous deux
vinrent se placer en silence au bout de la pierre
à peu près brute qui couvrait là dépouille mortelle
du héros. L'homme portait une redingote rapée
d'uniforme de la vieille garde, un bonnet de
grenadier du même corps, dont la mue attes-
tait les longs services ; la femme était vêtue à
la manière des villageoises du pays. Le vieux
grenadier arrivé auprès de la tombe, se décou-
vrit, déposa son bonnet à ses pieds, croisa ses
bras sur sa poitrine et s'inclina d'un air qui
peignait son respect et sa douleur profonde ,
tandis que sa jeune épouse, prosternée de l'au-
tre côté , sur la pierre insensible, l'arrosait de
ces pleurs.
Je ne pus tenir à ce touchant spectacle, sans
y prendre la part que semblait m'assigner mon
vif enthousiasme pour tout ce qui est noble et
grand. Insensiblement, je me trouvai à la tête
du monument, et par un mouvement presque
involontaire, je me découvris d'une main,
tandis que de l'autre je baissais mon épée nue
vers le tombeau.
« O toi, dit enfin le guerrier français , ô toi
qui reçus mes sermens , à qui j'avais dévoué
ma vie ; mon général! puisque c'est là le seul
titre que n'aient pas osé te disputer tes enne-
(8)
mis , fallait-il donc que ton vieux camarade
eût la douleur de te survivre ? Ah! du haut des
cieux où tes grandes qualités ont dû marquer
ta place , vois deux époux qui te doivent leur
union, leur existence paisible sous un climat si
éloigné de l'Europe , vois-les t'apporter le seul
hommage qu'il soit en leur pouvoir de te ren-
dre ! Nous promettons de chérir toujours ta
mémoire, d'apprendre à nos enfans à la respec-
ter; et d'opposer sans cesse aux viles calomnies
de tes détracteurs , le récit simple et touchant
de tout ce que tu fis de généreux et de sublime.
Puisse ton ombre protectrice veiller éternelle-
ment sur nous, et nous conserver, jusqu'à la fin
de nos jours , cette douce paix dans laquelle
ton génie aident ne t'a pas permis de vivre!!! »
Le grenadier dit et resta quelque temps immo-
bile dans l'attitude qu'il avait prise. Il poussa un
profond soupir, releva son bonnet dont il se cou-
vrit, et s'adressant à sa femme : «Allons, Mariet-
ta, dit-il, retournons à la cabane : nous y hono-
rerons tout aussi bien la mémoire de notre bien-
faiteur , et nous n'importunerons plus monsieur
l'officier , dont nous violons peut-être en ce mo-
ment la consigne. — M'importuner, mes bons
amis, m'écriai-je , envoyant qu'en effet tous
deux se disposaient à retourner sur leurs pas!
Vous ne savez pas le plaisir que m'a causé votre
(9)
démarche touchante! Je suis , ainsi que vous,
un admirateur du grand guerrier que vous pleu-
rez, et ma consigne se borne à empêcher toute
profanation de sou tombeau. Nous ne sommes
donc pas forcés de nous séparer si prompte-
ment. La terra forme ici près une sorte de
banc; faites-moi l'amitié de venir vous y as-
seoir tous les deux avec moi, si la vue prolon-
gée de l'un des gardiens de votre bienfaiteur ne
vous inspire point une horreur invincible ; et
entretenons-nous paisiblement de ses grandes
qualités , dé ses bienfaits , de sa gloire , et de
notre respectueuse admiration pour sa personne,
maintenant sacrée pour ses ennemis mêmes. »
Félix interrogea des yeux ceux de sa compa-
gne, il n'y vit aucune répugnance pour ce que
je proposais , et me tendit la main , en signe
de consentement. Nous nous plaçâmes tous les
trois sur le banc de verdure, où voyant que
mes nouveaux amis étaient encore trop émus
polir prendre la parole , je crus devoir, le pre-
mier, rompre le silence ; ce que je fis en ces
termes :
«Vous voyezen moi un enfant de la vieille
Angleterre. Ma famille , sans être l'une des
premières du royaume, y tient un rang distin-
gué ; mais étant le plus jeune de six frères , la
cirante la plus favorable pour moi était d'obte-
1**
( 10 )
nir de l'avancement dans nos armées. Heureu-
sement mon inclination naturelle me portait
vers l'état honorable que m'assigna ma desti-
née. J'avais reçu quelque éduration, appris
plusieurs langues , entr'autres celle de votre na-
tion que je parle assez correctement pour un
Anglais; A peine sorti de l'enfance, je lisais de
préférence à tout autre ouvrage, les vies des
grands capitaines ; ce goût s'augmenta avec
l'âge, et dans ces derniers temps , la lecture que
j'affectionnais surtout, était celle de l'histoire
des campagnes de Napoléon Bonaparte, qu'en
véritable Anglais, j'avais cessé de haïr, du mo-
ment que son étoile avait pâli devant la nôtre;
Dans toutes les circonstances de sa vie mili-
taire , ce héros me semblait, même vaincu, l'em-
porter sur tous ses rivaux à un degré exclusif de
toute comparaison. Je ne pus cacher l'enthou-
siasme qu'il m'inspirait ; il me fit des ennemis,
et dès mon entrée au service, j'eus plusieurs
fois la gloire de soutenir mon opinion l'épée à
la main , contre des camarades dont la justice
de ma cause, ou peut-être l'ardeur que je met-
tais à la défendre, me fit presque toujours
triompher.
« Enfin, j'étais pourvu d'une enseigne; mais
la guerre était finie sur le continent ; le grand
homme , une seconde fois victime de la trahi-
(11)
son de ceux qui lui devaient le plus, et plutôt
écrasé que vaincu par les efforts répétés d'une
coalition dont les annales du monde n'offrent
point d'exemple, venait de se livrer à la géné-
rosité de mes compatriotes. Ah ! si l'on eût in-
dividuellement consulté la nation , un sort ho-
norable et doux eût été accordé à l'homme qui
désormais cessait d'être à craindre pour elle ;
mais les ministres avaient, de longue main, dé-
cidé qu'il subirait une réclusion perpétuelle; et
dès le lendemain de sa noble démarche , le pri-
sonnier , trompé dans son espoir, voguait
vers ces rochers stériles. J'entrai en fureur à la
nouvelle d'une résolution qui, à mes yeux dés-
honorait ma patrie ! je voulais quitter le ser-
vice , renoncer à mon existence future, quand
j'appris par les papiers publics, le nom des ré-
gimens chargés de veiller sur le héros captif.
Un de mes parais éloignés avait dans l'un d'eux
un grade inférieur à celui que je tenais dans le
mien; il était désespéré d'entreprendre un sem-
blable voyage. J'allai le trouver , et du consen-
tement de nos chefs respectifs, nous fîmes un
échange qui le comblait de joie et moi aussi.
Je m'embarquai avec mon nouveau corps, et la
traversée la plus heureuse nous introduisit dans
cette île.
" Mais je n'eus guère lieu de m'applaudir du
(12)
succès de mon entreprise : depuis près de cinq
ans que je suis ici, je n'ai jamais pu m'appro-
cher, comme je le désirais, de la personne de
Napoléon. Je me flattais qu'enfermé dans un
espace étroit qu'il lui était physiquement im-
possible de franchir, on le laisserait jouir d'une
liberté dont il ne pouvait abuser. Je me trom-
pais: sans cesse en butte aux tracasseries de
sir Hudson Lowe, Bonaparte se tenait renfermé
chez lui, plutôt que de donner à son tyran le
plaisir de le voir ne se promener qu'à l'abri de
l'inquisition la plus ignominieuse. Je l'aperçus
quelquefois , mais à une distance désespérante ;
en un mot, je n'ai pu jouir de l'aspect de ses
traits nobles et expressifs que samedi dernier (1),
quelques instans après qu'il eut cessé de souf-
frir. Je versai sur son cadavre, à peine refroidi,
d'abondantes larmes , et ayant appris aujour-
d'hui que l'on devait continuer, même après l'a-
voir rendu à la terre, la surveillance dont il fut
l'objet continuel pendant ses dernières années,
j'ai cru rendre hommage à sa mémoire en sol-
licitant l'honneur de passer, au moins, la pre-
mière nuit auprès de son tombeau. Quelques-
uns de mes camarades paraissaient m'envier
cette tâche honorable ; mais d'autres souriaient
(1) Le 5 mai.
(13)
d'un air de dédain. J'ai bravé l'injuste mépris,
des uns , et la jalousie des autres ; et je m'en
applaudis doublement, puisque notre rencontre
peut établir entre nous une amitié d'autant
plus solide qu'elle aura pour base une estime
réciproque. »
Félix accueillît ma proposition.avec une
vivacité toute française. Il me toucha dans la
main et se déclara mon ami à la vie et à la
mort. Sa petite femme, simple et naïve comme
le seront toujours celles que n'atteindra point
la corruption des villes, fut admise en tiers
dans notre traité ; et je puis dire que ce fut de
ma part, sans aucune intention contraire aux
droits de son mari. Ce n'était pas dans ce lieu
solennel que j'aurais voulu souiller ma pensée
d'un crime.
Ils me racontèrent à leur tour l'histoire de leur
mariage. Félix, qui avait fait sous son général
toutes les campagnes dans lesquelles la garde
s'est à jamais illustrée, l'avait accompagné à
Rochefort après la seconde abdication, et mon-
tait avec lui le brick l'Epervier, quand Napoléon
déclara qu'il se rendait à la nation anglaise.
Il n'avait pu le suivre sur le Bellérophon ;
mais lorsque le sort du prisonnier fut fixé, ce
fut en se dévouant au plus vil emploi, et à
force de sollicitations pressantes qu'il obtint de
( 14 )
passer sur le Northumberland, et enfin de dé-
barquer à Ste.-Hélène. L'ex-empereur, qui sut
apprécier son zèle, ne le laissa dans cette situa-
tion que le temps nécessaire pour éviter que le
méfiant gouverneur trouvât dans son change-
ment les indices d'un complot. D'ailleurs, le
généreux grenadier n'y attachait lui-même au-
cune idée d'humiliation personnelle. « Tous
les jours, disait-il , dans les cours les plus bril-
lantes de l'Europe , les personnages les plus
titrés remplissent, au moins de droit, des
fonctions aussi peu relevées: pourquoi ne ferais-
je pas , par amour pour mon général, ce qu'un
vil intérêt leur conseille pour leur maître ? Ce
n'est pas l'emploi qui avilit, c'est la manière
dont on s'en acquitte. »
Marietta , fille d'un pauvre paysan de l'île ,
venait à la modeste habitation du ci - devant
maître du monde , apporter les fruits et les lé-
gumes de leur jardin. L'humble occupation de
Félix le mit en relation avec elle. Ils s'aimè-
rent et je croirais bien que mon grenadier mena
cette affaire à la française. Au surplus, ce ne
sont ici que des conjectures, car ni l'un ni
l'autre n'en sont convenus dans leur récit : tout
ce que je puis dire, c'est qu'il donna à la petite
des leçons de français, qu'il lui apprit à
écrire dans cette langue, qu'en un mot , il cul-
( 15 )
lira l'esprit naturel de cette aimable fille, et
tira tout le parti possible des heureuses dispo-
sitions qu'elle lui montra.
Ils songeaient à se marier , ce qui n'était pas
facile avec un gouverneur aussi ombrageux que,
le nôtre, quand la pauvre petite perdit son
père. Il laissait quelques dettes : la justice, non
moins active ici qu'en Angleterre et ailleurs, se
mêla de cette affaire; en dernière analyse ,
Marietta, privée de l'héritage paternel se
trouva un beau jour sans asile et sans res-
source. Elle vint toute en pleurs conter son dé-
sastre à Félix ; l'air soucieux du Grognard
frappa Napoléon ; il voulut en savoir la cause,
et notre brave ne crut pas devoir-là lui cacher :
« N'est-ce que cela, dit l'ex - empereur? Tu
n'es pas mal avec les gens qui se mêlent de di-
riger ma maison, tâche de les décider à ad-
mettre ici l'orpheline, et épouse-la ; je lui
donne cinq mille francs de dot. »
Félix enchanté fit les démarches nécessaires,
obtint d'avoir auprès de lui celle qu'il aimait,
s'irait à elle d'un noeud indissoluble , et, dès
ce moment, la plus vive reconnaissance ajouta
encore son charme si doux à l'attachement que
lui avait inspiré son général.
Je remerciai ce brave homme et sa jeune
amie, de la complaisance avec laquelle ils étaient
( 16 )
entrés dans ces détails. « Mais, ajoutai-je , ma
curiosité ne se borne pas à ce qui vous est per-
sonnel. Vous devez, mon cher Félix, surtout de-
puis que vous avez l'honneur d'être attaché do
plus près à sa personne, connaître un grand
nombre de circonstances de la vie de cet homme
extraordinaire. — S'il les connaît ! interrompit
Marietta , personne mieux que lui ne peut vous
satisfaire à cet égard; en France, il était lié
d'amitié avec une personne qui, jusqu'à la dé-
sastreuse campagne de Waterloo, n'a pas quitté
d'un instant l'empereur. — Ma femme vous dit
la vérité : une maladie bien grave, sans doute ,
puisque la mort s'en est suivie , a seule empè-
ché mon ami de suivie son maître dans ce lieu
d'exil. Mais aussi depuis ce moment, je me
suis trouvé continuellement à la portée du grand
homme : par ces moyens , j'ai recueilli beau-
coup de matériaux ; j'en composerais au besoin
un précis de son histoire dégagé de toutes les
puérilités que de prétendus amis ont cru devoir
y ajouter , comme pour là rendre plus intéres-
saute, et des basses calomnies dont, depuis
quelques années , l'ont prétendu noircir de lâ-
ches ennemis , jadis ses plus déhontés adula-
teurs.—Vous me raconterez donc cotte histoire ?
- Où , et quand vous voudrez. — Oh, parbleu !
je vous prends au mot; ce ne sera pas sur-le-
(17)
champ, parce que le jour est près de paraître;
mais, si vous le voulez bien , la nuit prochaine,
mais les suivantes, tant que la matière s'éten-
dra , et que vous ne serez pas fatigué de votre
complaisance."
Félix consentit de bon coeur à cet arrange-
ment : autorisé par mes chefs, je m'entendis
avec ceux de mes camarades qui devaient veil-
ler à tour de rôle auprès du monument, et la
nuit suivante, mon nouvel ami , fidèle à sa
promesse, vint avec Marietta me retrouver un,
peu avant minuit dans la Vallée solitaire du
tombeau, pour commencer cette histoire si inté-
ressante; il s'y rendit de même chaque nuit, jus-
qu'à ce qu'il l'eût terminée , tantôt seul, tan-
tôt accompagné de son épouse', selon qu'elle se
trouvait plus ou moins incommodée parles com-
mencemens d'une première grossesse. C'est son
récit, divisé par veillées, comme il a eu lieu, que
l'on va trouver à la suite de cette introduction;
je n'ai rapporté aucune des conversations qui
l'entrecoupèrent, pour ne point détourner l'at-
tention du lecteur du sujet touchant qu'il traite.
Il suffira de dire que, de retour au quartier,
je m'amusais à mettre par écrit nos entretiens
nocturnes, et que, le sujet épuisé, n'ayant
plus rien qui me retint à Sainte-Hélène , je
demandai et obtins la permission de revenir
( 18 )
flans ma patrie. Félix me déclara qu'il finirait
ses jours sur le rocher qui avait abrégé ceux de
son général ; une épouse , un enfant près de
naître, et la cendre froide du grand homme
qu'il pleurait, ayant, pour lui, fait de Sainte-
Hélène une seconde patrie. Je ne quittai pas
ces braves gens sans une vive émotion , et sur-
tout sans leur promettre d'entretenir avec eux
une correspondance aussi suivie que pourrait
le permettre une séparation d'environ deux
mille lieues.
( 19 )
PREMIÈRE VEILLÉE.
Naissance, éducation , premiers faits
d'armes de Napoléon ; Le 13 Vende-
miaire ; Conquête de l'Italie.
Puisque vous désirez d'apprendre de
ma bouche peu digne, hélas ! de traiter un
pareil sujet, quelques détails sur celui dont
la terre couvre ici la gloire et les malheurs,
nous ne pouvions choisir un lieu plus pro-
pice que son tombeau lui-même au récit
que je vais entreprendre. Asseyons-nous
sous les saules qui lui prêtent leur ombrage:
invoquée par des souvenirs qui lui doivent
encore être chers , s'il reste quelque chose
de nous après que nos jours sont éteints ,
l'ombre auguste du héros , planant sur
notre tête, sera comme le garant des faits
que je vais retracer, car la mort est un
témoin irrécusable et je ne me sentirais
( 20 )
pas la force d'altérer la vérité devant elle.
Vous ne vous attendez sûrement pas à
des phrases étudiées ; c'est un vieux soldat
qui va vous parler de celui sous lequel il
a servi 23 ans : j'étais au mémorable siège
de Toulon, et j'ai vu les champs funestes de
Waterloo. D'après cette confidence, vous
n'attendez de moi peut-être que des faits
d'armes ; détrompez-vous : ainsi que vous
l'a dit ma chère Marietta , des relations
directes avec.l'un des secrétaires de Na-
poléon, qui l'a suivi dans toutes les cir-
constances de sa vie, m'ont fait connaître
une foule de traits qui tiennent à son exis-
tence privée. L'homme dont je vous parle,
mon ami le plus cher, mourut de la douleur
d'apprendre la seconde abdication de son
maître, plutôt que des suites de la maladie
qui le minait depuis quelque temps. Com-
patriote de Bonaparte et son aîné de cinq
à six ans, il passa avec lui en France, entra
comme pensionnaire à Brienne et fut à
portée de voir se développer les qualités
brillantes dont le ciel avait doué cet
(21 )
homme extraordinaire. Je mêlerai ses sou-
venirs aux miens , sans en faire la dis-
tinction ; par leur nature même vous re-
connaîtrez facilement ceux qu'il a pu me
communiquer. Mais tout sera vrai et sur-
tout impartial dans ma relation ; je ne
dirai que ce que j'ai vu , once que je tiens
d'un témoin irréprochable. Je commence :
Napoléon naquit à Ajaccio, petite ville
de Corse, le 15 août 1769. Depuis sa chute,
ses ennemis lui ont disputé l'époque de sa
naissance et jusqu'à son prénom : par amour
pour la paix , on les à laissé dire, et, tant
qu'il a vécu, les gens raisonnables se hor-
naient à hausser les épaules quand on
venait leur conter gravement qu'il était né
en 1768, et baptisé sous le nom de Nicolas.
Assurément, pour s'être appelé ainsi, il
n'en eût pas mons été un grand homme ;
et ce nom, que des sots auraient voulu,
tourner en ridicule , fût devenu célèbre ,
par cela seul qu'il l'eût porté. Quant à sa
naissance, eût-elle daté de 68, au lieu de
69, et par conséquent été antérieure à la
( 22 )
réunion de son pays à la France , il n'en
eût pas moins été Français au moment
de son entrée dans le monde, puisqu'alors,
et depuis un certain nombre d'années,
ses compatriotes reconnaissaient pour leur
souverain celui de notre belle patrie.
On a dit aussi qu'il était de basse extrac-
tion ; que son père fut huissier , recors ,
que sais-je ? Le fait fût-il avéré , ce que je
suis loin d'accorder, son élévation ne
serait que plus honorable pour lui ; mais
il était gentilhomme : ceux qui ont avancé
le contraire ont prouvé seulement qu'ils
n'avaient pas la moindre connaissance des
usages du temps qui précéda la révolution.
Ils auraient su que la soeur aînée de Napo-
léon ayant été reçueà la maison de St.-Cyr,
ce qui est très-avéré , n'eût pu l'être à
cette époque, si ses parens n'eussent prouvé
au moins quatre degrés.
Sa mère était belle. On dit qu'elle ins-
pira de l'intérêt à M. de Marbeuf, alors
gouverneur de la Corse ; et, depuis, l'on a
Voulu faire encore tourner cette circons-
(25)
tance contre son fils, dont la naissance
était de beaucoup antérieure à cette époque :
c'est de la mauvaise foi, et rien de plus.
M. le gouverneur se fit présenter le jeune
Bonaparte. L'enfant parlait assez correc-
tement le français, qu'il avait appris des
militaires de la garnison, avec lesquels il
passait tout le temps qu'il pouvait dérober
à de maussades études, telles qu'on peut
les faire en Corse. M. de Marbeuf re-
connut en lui de grandes dispositions et
lui obtint une place d'élève à l'école mi-
litaire de Brienne, qui était tenue par des
minimes , l'un des derniers ordres monas-
tiques de France.
Jusque-là ces religieux n'avaient pas été
compris parmi les corps enseignans. C'était
un ordre très-régulier. L'éducation entre
de telles mains devait avoir une teinte
sévère ; mais en cela du moins , elle se
trouvait d'accord avec le caractère de Na-
poléon , qui n'avait jamais été enfant. Son
goût pour l'étude, et surtout pour les ma-
thématiques , lui concilia l'amitié et les
( 24 )
soins du père Patrault, célèbre mathéma-
ticien et professeur de cette science à
Brienne. Napoléon conserva tant qu'il
vécut de l'estime et des égards pour son
maître. Il fut moins de temps que ne
l'étaient les autres élèves dans cette pre-
mière école. Ses rapides progrès l'appe-
lèrent à Paris , où il trouva le frère de
M. de Marbeuf, qui lui donna des mar-
ques constantes de son amitié. Dès Brienne,
Bonaparte avait excité l'envié de ses ca-
marades. Ils le regardaient comme un
censeur incommode de leur conduite. On
prétend même qu'ils voulurent un jour
l'enterrer tout vif ; heureusement un maître
arriva à temps. On ne dit point que depuis
il ait jamais eu l'idée de s'en venger. Il
fut plus affecté de la dévastation d'un
petit jardin qu'il cultivait avec soin, et
qu'il avait entouré d'une fortification ré-
gulière. Ne pourrait-on pas en inférer que
cette manière si opposée de voir les choses
tenait à son caractère ; et plus tard n'a-t-
il pas été plus sensible au renversement
de ses plans politiques qu'aux nombreuses
machinations que l'on mit en oeuvre con-
tre sa vie ?
Arrivé à l'école militaire, à Paris, la
même différence se fit remarquer entre
lui et ses camarades. Au lieu de jouer, il
employait le temps des récréations à lire
les Commentaires de César et les écrits
de tous les grands capitaines. Une con-
duite aussi opposée à celle des autres jeu-
nes gens, le fit regarder comme un véri-
table ours. La plupart de ses camarades
aspiraient à ce qu'il sortît de l'école. Ce
fut à cette époque qu'il fit une maladie
assez grave, la seule dont il fut attaqué
durant sa vie y jusqu'à celle qui vient de
terminer sa? carrière. Le médecin en chef
de l'école militaire était malade lui-méme,
et ne pouvant se rendre auprès de ceux
des élèves qui étaient dans leur lit, il
envoya à sa place un de ses amis que j'ai
connu parfaitement. M. D... arrive à
l'infirmerie ; il interroge, examine le
jeune homme avec soin; celui-ci ne lui
2
( 26 )
répond que par monosyllabes ; son regard
est tout à la fois sombre et pénétrant, son
pouls bat avec la plus extrême vitesse ;
le médecin rassemble ces différens symp-
tômes, et en conclut que l'objet de ses soins
est attaqué d'une fièvre maligne; il le dit
au maître de quartier. Celui-ci l'assure
au contraire que Napoléon est dans son
état naturel ; que c'est le caractère le plus
atrabilaire, le plus morose que l'on puisse
connaître ; que l'agitation de son pouls
tient à la rapidité de ses conceptions qui
en pressent la circulation, pour doubler
en quelque sorte l'existence du sujet.
Force fut au docteur de s'en rapporter là
dessus à un homme qui devait connaître
à fond le moral de son élève ; il renonça
donc à guérir une maladie qui n'existait
pas, et que des médicamens eussent pu
faire naître. Quelques boissons rafraîchis-
santes rétablirent ce jeune homme , qui
sortit peu après de l'école , et fut confié
par l'Évêque D.... , frère de M. de Mar-
beuf, à M. Rolland, commissaire ordonna-
( 27 )
teur de l'artillerie. Celui-ci le prit en grande
amitié, le recommanda à M. de Griban-
val, alors directeur général du corps royal
de l'artillerie, et le héros futur obtint une
sous-lieutenance dans un régiment d'ar-
tillerie , dont je faisais alors partie. Sans
la révolution, ce génie si vaste , qui, sem-
blable à Alexandre , trouvait la terre trop
étroite, fût au plus parvenu à remplacer
M. de Gribauval. Mais hélas ! pour son
malheur et pour le nôtre, les circons-
tances le placèrent en évidence. Il avait
employé les années qui précédèrent nos
troubles politiques, à l'étude de l'histoire,
et pendant que les anarchistes boulever-
saient tout , il cultivait en silence les
sciences relatives à l'art de la guerre.
Le trait qui lui valut sa première éléva-
tion en grade mérite d'être rapporté avec
quelques détails; lui-même semblait s'en
amuser quelquefois dans sa captivité. Il
débuta dans le service par l'armée des
Alpes , si l'on peut appeler ainsi une
troupe nombreuse , mais indisciplinée,
2*
( 28 )
dont toute la tâche se bornait à servie
de barrière contre les efforts des Pié-
montais , qui, à proprement parler , n'en
faisaient pas du tout. Cependant il y eut
un jour un engagement d'avant-postes ;
mais si mou , si peu suivi, que de part
et d'autre on semblait tirer sa poudre aux
moineaux. Quelques coups portaient néan-
moins ; mais comme par hasard. Bona-
parte remplissait les fonctions de lieute-
nant , il trouva que les choses ne se pas-
saient pas en conscience, reconnut le
terrain , s'empara du fusil d'un blessé, et
décida un bon homme de capitaine ( ex-
pression dont il se servait lui-même en
racontant ce fait d'armes) à nourrir mieux
son feu, tandis qu'avec quelques hommes
déterminés, il irait couper la retraite de
l'ennemi. Cet officier , qui, comme tant
d'autres, n'avait peut-être besoin pour
être brave , que de recevoir une impulsion
opportune, opéra le mouvement indi-
qué : l'ennemi trouvant plus de résistance
que de coutume, prit la fuite dans la
( 29 )
direction qu'avait prévue le jeune donneur
de conseils, tomba dans l'embuscade,
laissa une cinquantaine des siens sur le
carreau , et vingt à trente prisonniers
entre les mains de Bonaparte et de sa
petite troupe , dont le chef obtint pour
récompense un brevet de capitaine.
Cependant on semblait l'ignorer en-
core, jusqu'au siége de Toulon. Barras et
Fréron , représentans du peuple, qui se
trouvaient à l'attaque du fort Pharon ,
remarquèrent un jeune chef de bataillon
tout occupé de donner des ordres aux ar-
tilleurs français qu'il commandait. Intré-
pide et calme au milieu des plus grands
dangers, cet officier se trouvait partout
avec une extrême activité et un sang-
froid merveilleux; il y eut un moment
où presque seul au milieu des canonniers
épars sur le carreau , et nageant dans
leurs sang, il fit avec le secours unique
de ses bras tout le service d'une pièce
d'artillerie , chargeant, foulant, exécu-
tant enfin avec autant de célérité que
2**
(30 )
d'audace tout ce qu'auraient fait ses sol-
dats s'ils ne fussent pas tombés sous le
feu de l'artillerie ennemie. Ce jeune
homme était Bonaparte , qui , sur le
champ de bataille même, fut fait gé-
néral de brigade.
Dès ce moment, il ne mit plus de
bornes à son zèle. Son activité tenait du
prodige : un de ses amis qui avait à lui
parler pour une affaire excessivement
pressée , alla le trouver au milieu de la
nuit , et comptant bien qu'il dormait ,
frappa doucement à sa porte, dans la
crainte de le réveiller en sursaut : quelle
fut sa surprise de trouver Bonaparte tout
habillé , avec son bonnet de police sur
la tête , occupé à travailler au milieu
d'une foule de plans , de cartes, de livres
ouverts. « Vous n'êtes donc pas encore
couché ? lui dit-il. — Bah , je suis déjà
levé, au contraire. — Comment ? ---
Oui , quand j'ai dormi deux ou trois
heures , c'est bien assez. »
Mais bientôt, il éprouva les chagrins
( 31 )
que l'envie verse sur ceux qu'elle ne
peut égaler. On voulut lui faire quitter
l'artillerie , et le priver de son grade. Il
vint à Paris présenter des réclamations.
Le général Dugomier, fut un de ceux
qui sentirent tout ce que ce jeune officier
valait ; il dit un jour au Comité du gou-
vernement : « Je vous présente un jeune
officier du plus grand mérite. Il ira loin,
représentans ! Que ce jeune homme fixe
votre attention ; car , ajouta-t-il, avec
toute la franchise d'un militaire , si vous
ne l'avancez pas , je vous réponds qu'il
saura bien s'avancer de lui-même. "
Il paraît que cette recommandation d'un
brave n'eut pas tout l'effet qu'on en pou-
vait attendre , car il fallut, pour tirer
Napoléon de l'oubli et de l'inaction dans
lesquels il eût peut-être langui bien long-
temps, une de ces scènes qui ne se renou-
velèrent que trop souvent pendant la
révolution. Non-seulement l'envie l'avait
desservi auprès du Gouvernement, mais
sa mauvaise fortune le forçait à vivre
(32)
ignoré, quand le 13. vendémiaire vint
encore ensanglanter les pages de notre
histoire. Les sections de Paris résolurent
d'attaquer la Convention. Celle-ci cher-
chait à se défendre ; mais elle n'avait per-
sonne à mettre à la tête de la force armée.
Barras, se ressouvenant de Bonaparte,
l'envoya chercher dans son modeste réduit,
et lui donna à commander, conjointement
avec Talot, les troupes qui devaient non
attaquer, mais repousser les sections. On
lui confia particulièrement un corps com-
posé d'hommes qui avaient, dit-on , mis
le Midi à feu et à sang. Mais de quel droit
imputerait-on à un général les crimes que
ceux qu'il commande auraient commis
avant d'avoir été sous ses ordres ? Ne doit-
on pas, au contraire, s'étonner qu'ayant
à sa disposition des soldats avides de sang
et de pillage, ce même général soit par-
venu à les contenir, à empêcher le désor-
dre, en épargnant, autant qu'il était en
lui, ceux contre lesquels on l'envoyait
combattre? On assure que si Bonaparte
(33)
n'eût pas modéré la fureur de ses gens ,
le carnage eût été bien plus grand; et ce-
pendant Paris lui reprocha, même dans sa
plus grande gloire y les exploits de cette
fatale nuit.
Barras, qui, dès le siége de Toulon avait
eu le coup d'oeil assez juste pour pressentir
une partie de son mérite, découvrit en-
core dans notre héros des qualités supé-
rieures à celles dont il l'avait cru doué ; il
chercha dès-lors à lui procurer une exis-
tence digne de lui, en le mariant à la belle
et aimable veuve du général Beauharnais,
qui, victime de la terreur, avait laissé
deux enfans en bas âge. Barras , en leur
donnant un second père , ne croyait pro-
bablement pas nuire à son propre pouvoir
et imposer à la France un maître dont
l'autorité lui serait à la fois et si profitable
et si funeste. Mais en se choisissant une
compagne qui lui fut toujours chère, le
général ne se proposait pas de s'endormir
dans le sein" des amours; il partit pres-
qu'aussitôt pour l'Italie, où nous allons
( 34 )
le voir changer par sa présence la situa-
tion de nos armées, qui, par la faute du
Gouvernement, étaient réduites à la plus
fâcheuse extrémité. Je ne crois pas devoir
omettre ici un fait dont j'ai été témoin,
autant qu'un simple grenadier peut l'être
de ce qui se passe dans le conseil. Mais
c'est ici que les relations de M. de***
me sont nécessaires.
Barras avait fait nommer Bonaparte
général en chef de l'armée d'Italie. Les
généraux qui se trouvaient tous être les
aînés de leur supérieur, n'apprirent pas
sa nomination sans un mécontentement
extrême ; ils résolurent donc de ne pas lui
obéir et de se mettre en insurrection si
l'on prétendait les y contraindre. L'un
d'eux cependant, le général Lasne, qui
avait eu occasion de connaître Bonaparte,
et qui l'estimait, crut devoir le prévenir
de la disposition des esprits à son égard.
Il vint au-devant dé lui, l'atteignit à une
journée du quartier-général et lui fit part
de ce qu'il savait. Napoléon l'écouta avec
(35)
le plus grand sang froid , puis lui dit :
" Je vous remercie , mon cher , de l'in-
térêt que vous me témoignez ; je ne vous
demande que de cacher à tous la démar-
che que vous venez de faire retournez
au camp, j'y serai demain avant le jour ;
je convoquerai le conseil de guerre : veuil-
lez y appuyer le plan que j'y développe-
rai , et soyez sûr que nul n'osera s'y op-
poser, « Le général Lasne, sans être per-
suadé de la réussite de ce plan, ne crut
pas devoir insister ; il retourna secrète-
ment à l'Etat-major qu'il trouva dans la
plus grande fermentation. Cependant Bo-
naparte suit la route , arrive , et fait
demander, les généraux pour leur notifier
ses pouvoirs. Ils n'ont pas la présence
d'esprit de résister à ce premier comman-
dement et trouvent dans la salle du conseil
celui qu'ils voulaient accabler ; Bona-
parte leur fait l'accueil le plus leste,
comme si déjà il se croyait né pour les
commander ; et sans leur donner le temps
de lui expliquer la raison qu'ils préten-
( 36 )
daient avoir de lui résister, il leur de-
mande compte de l'état de l'armée , qui
désormais n'agira plus que sous ses or-
dres. Entraînés par une puissance incon-
nue , ils lui font une peinture trop vraie
de l'état où ils ont laissé nos malheu-
reux défenseurs' : soit impéritie , soit
manque de secours que le gouvernement
ne leur faisait pas passer , peut-être par
ces deux causes réunies, tous , à l'excep-
tion du général Lasne, déclarent qu'il
n'y a pas d'autre moyen de salut que
l'évacuation de l'Italie. Bonaparte se lève :
« Qu'on se prépare, dit-il, à marcher
contre l'ennemi ; Millesimo sera le pre-
mier théâtre de sa défaite , et c'est aux
portes de Vienne que je ferai signer la
paix. "
Lasne appuya, comme il l'avait promis,
cette proposition, ou plutôt cet ordre ,
et fut depuis le frère d'armes et l'ami
de celui qui a dû regarder sa mort,
comme le premier degré de ses cruelles
infortunes.
(37)
Ainsi que l'avait prévu Bonaparte,
personne n'osa donc s'opposer à ce plan ,
quoique la plupart lui fussent contraires.
La carrière qui s'ouvrait devant le gé-
néral en chef de l'armée d'Italie n'était
pas sans péril ; son armée mal vêtue,
mal nourrie , inférieure en nombres à
celle des ennemis ; les Italiens naturel-
lement indisposés contre les Français
(je n'ai pas besoin d'en dire, l'a raison),
des alliés qui ne cherchaient qu'une occa-
sion pour le trahir; un pays hérissé de
rochers, et coupé sur tous les sens par
des fleuves difficiles à franchir : voilà ce
que le génie d'un grand capitaine avait
à vaincre, et ce qu'il vainquit.
A l'instant où Bonaparte vint prendre
le commandement de l'armée , elle se te-
nait sur la défensive. Il la fit marcher
en avant, et le succès seconda son audace.
Au moment de s'éloigner des Alpes ,
il dit aux soldats : " Vous manquez de
tout, hors de courage : voyez les camps
ennemis; voilà où sont vos magasins,
3
(38 )
votre artillerie ; vous avez du fer, du
plomb : marchons , et tout est à vous! "
Les Français , qui n'ont besoin que de
confiance en leur chef, secondèrent si
bien celui qui venait leur commander
avec une telle assurance , que la bataille
die Millesimo fut gagnée, comme il l'avait
prédit. Nous fîmes neuf mille prisonniers;
l'armée eut des vivres, des munitions.
Cette victoire fut suivie de celle de Mon-
dovi. Le roi de Sardaigne effrayé, de-
manda , et obtint un armistice, bientôt
suivi de la paix. L'armée traversant le
Pô , s'empare du village de Fombio ; les
Autrichiens fuient , les Français ne leur
laissent point de relâche.
Le Duc de Parme suit l'exemple du roi
de Sardaigne. Bonaparte poursuit ses con-
quêtes, et rencontre à Lodi le général
Beaulieu , qui commandait l'armée au-
trichienne ; il lui livre bataille , et nos
armées sont encore victorieuses. Parle-
rai-je du passage du Pont de Lodi, où
nos généraux déployèrent une énergie si
( 39 )
digne du nom français , et, par la har-
diesse de leur action, déterminèrent le
gain de cette journée ? Elle nous valut
encore une très-grande quantité d'artil-
lerie , nous ouvrit les portes de Milan,
nous soumit Pavie et Crémone : notre
drapeau flottait depuis l'extrémité du Lac
de Cosme jusqu'aux portes de Parme.
Bonaparte avait une éloquence qui
lui était particulière , et qui convenait
aux soldats. Il y avait dans son style
quelque chose de prophétique , et rien
n'impose mieux à la multitude. Il avait
promis des succès, et l'espérance n'avait
pas été trompée : il savait aussi flatter
l'amour-propre. Il terminait ainsi l'une de
ses harangues : " Le peuple français, libre,
respecté du, monde entier, donnera à l'Eu-
rope une paix glorieuse qui l'indemnisera
des sacrifices de toute espèce qu'il a faits
depuis six ans. Vous rentrerez alors dans
vos foyers, et vos concitoyens diront,
en vous montrant : il fut de l'armée
d'Italie ! »
3*
(40)
Modène devint tributaire de la France ;
mais comme le général suivait sa marche
triomphale, il apprend que Milan a se-
coué le joug , il revient sur ses pas , fait
enfoncer les portes, et par des ordres in-
finiment rigoureux , inspire une telle
crainte aux habitans qu'il étouffe tout
projet de révolte.
Les Autrichiens s'étaient retirés au-
delà du Mincio, dont ils avaient coupé 3e
pont ; on s'occupait à le rétablir sous le
canon de l'ennemi ; mais cinquante gre-
nadiers, dont j'avais l'honneur d'être, im-
patiens de ces longueurs, tinrent leur sabre
au-dessus de leur tête, et se jetèrent dans
le fleuve qu'ils passèrent à la nage. Cette
action étonna l'ennemi qui prit la fuite.
On marchait de conquêtes en conquêtes.
Rome trembla. Elle crut encore voir les
Gaulois à. ses portes , et le Pape racheta
ses états en remettant entre les mains des
Français la ville et la citadelle d'Ancôné ;
il paya, en outre , vingt millions , donna
cent objets d'arts choisis dans les musées
(41)
de Rome, et cinq cents manuscrits de la
bibliothèque du Vatican.
Tous les petits princes d'Italie et le roi
de Naples signèrent un armistice. Il est à
remarquer que dans toutes les circonstan-
ces de la vie de Napoléon, excepté pen-
dant ses dernières campagnes, il a toujours
été au-devant de la paix : la victoire, qui
semblait s'être identifiée avec les dra-
peaux français, parut un instant s'en éloi-
gner pour suivre ceux de Wurmser , l'un
de ses anciens favoris, auquel Beaulieu avait
eu l'ordre de remettre le commandement de
l'armée autrichienne. Le nouveau général
avait amené avec lui vingt- cinq mille
hommes et des munitions. L'armée fran-
çaise, battue, fut contrainte d'abandonner
le siége de Mantoue , laissant dans ses re-
tranchemens près de deux cent quarante
bouches à feu. Ce fut dans ces circonstances,
qui paraissaient désespérées, que Napoléon,
après avoir repris une partie de ses avanta-
ges , donna l'exemple d'une intrépidité
peu commune. L'armée française prend
( 42 )
position sur la ligne de Lonado. L'ennemi
cherche à la surprendre en s'établissant
en arrière , et se dispose à livrer bataille.
Bonaparte se porte sur tous les points
suivi seulement de douze cents hommes.
Dans ces circonstances, un parlemen-
taire ennemi se présente à Lonado ; on
l'introduit les yeux bandés : il déclare que
la gauche de l'armée française est cernée,
et que le général autrichien fait deman-
der si les Français veulent se rendre.
ce Allez dire à votre général, lui répond
" Bonaparte ; que s'il a voulu insulter
» l'armée française , je suis ici ; que c'est
» lui - même et son corps qui sont pri-
" sonniers, qu'il a une de ses colonnes
" coupée par nos troupes à Salo, et, par
» le passage de Brescia, à Trente : que si
» dans huit minutes il n'a pas mis bas les
" armes , que s'il fait tirer un seul coup
» de fusil, je fais tout fusiller : Déban-
" dez les yeux à monsieur. Voyez le gé-
" néral Bonaparte et son état-major au
» milieu de la brave armée républicaine.
(43)
" Dites à votre général qu'il peut faire
" une bonne prise. "
On veut de nouveau parlementer. Ce-
pendant tout se dispose pour l'attaque.
Le chef de la colonne ennemie demande à
être entendu. Il propose de se rendre , il
veut capituler. " Non, répond Bonaparte,
" vous êtes prisonniers de guerre. " L'en-
nemi exprime le désir de se consulter.
Bonaparte donne aussitôt l'ordre de faire
avancer l'artillerie légère et d'attaquer.
Alors le général autrichien s'écrie : «Nous
sommes tous rendus !" Quatre mille deux
cents hommes rangés en bataille, ayant
quatre pièces de canons , furent for-
cés , par douze cents hommes , à déposer
les armes. Ce succès dû à tout le sang-froid
du général, fut suivi de beaucoup d'au-
tres. Wurmser fut battu, on lui fit grand
nombre de prisonniers. On reprit le blo-
cus de Mantoue, et l'on s'empara de là
ville de Trente.
Cependant l'Autriche faisait des efforts
considérables pour nous chasser de l'Ita-
( 44 )
lie. L'Empereur envoya une nouvelle ar-
mée forte de cinquante mille hommes, qui
marcha sur Véronne, pour effectuer sa
jonction avec l'ancienne armée qui était
dans le Tyrol. Napoléon employa toute
sa tactique pour s'y opposer, ce qui ne
pouvait s'effectuer qu'en forçant le pas-
sage d'Arcole , village extrêmement tort.
On ne pouvait en approcher qu'en passant
un petit pont. Augereau saisit un drapeau
et le porte à l'autre extrémité de cet étroit
passage; Bonaparte, qui sent toute l'im-
portance de l'action , le suit avec tout son
état-major, et voyant que l'on hésite à l'i-
miter , il demande aux soldats s'ils ne
sont plus les mêmes qui ont forcé le pont
de Lodi ; mais le feu de l'ennemi lut si
vif qu'il fallut abandonner ce moyen de
s'emparer de la place. Néanmoins l'ennemi
l'évacua pendant la nuit, et se replia sur
le corps d'armée. Le lendemain , Bona-
parte attaqua ce corps , et eut encore un
succès marquant. Instruite de ces victoi-
res , l'assemblée décréta que les drapeaux
( 45 )
qu'Augereau et Bonaparte avaient portés
sur le pont d'Arcole, leur seraient don-
nés en toute propriété.
Pendant la nuit qui suivit la longue et
sanglante bataille d'Arcole , Bonaparte ,
en uniforme de simple officier, parcourait
le camp ; il y trouva une sentinelle pro-
fondément endormie, la tête appuyée sur
la crosse de son fusil. Aussitôt il la dé-
sarma , la posa doucement à terre, s'em-
para de son fusil et fit la faction pendant
près de deux heures, au bout desquelles
on vint le relever. Le soldat se réveille:
quelle est sa surprise ! un jeune officier
fait sa faction à sa place : cette aventure
l'épouvante ; mais il est bien autrement
effrayé, lorsqu'observant attentivement
l'officier, il reconnaît le général en chef.
« Bonaparte, s'écrie-t-il, je suis perdu !
— Non , lui répond le général avec dou-
ceur , rassure-toi, mon camarade, après
tant de fatigues, il est bien permis à un
brave comme toi de s'endormir ; mais, une
autre fois, choisis mieux ton temps."
3**
( 46 )
L'Empereur, loin d'être découragé par
les succès constans de l'armée française,
épuisait ses états pour nous opposer sans
cesse des troupes fraîches. Quarante-cinq
mille hommes et un train immense d'ar-
tillerie passèrent encore les gorges du Ty-
rol, et vinrent fournir au général en chef
de l'armée française l'occasion de nouveaux
triomphes. Telle fut l'affaire où le général
Provera et huit mille Autrichiens mirent
bas les armes ; vingt-deux canons et tous
les caissons tombèrent en notre pouvoir.
Peu de temps après , Mantoue se rendit à
la suite d'un blocus de six mois , et cette
prise importante termina la campagne. Le
général en chef, par une proclamation
publiée à cette époque , rendant compte
du résultat de la guerre d'Italie depuis que.
l'armée est sous ses ordres, dit, entr'autres
choses : " Vous avez remporté la victoire
dans quatorze batailles rangées et soixante-
dix combats ; vous avez fait plus de cent
mille prisonniers, pris à l'ennemicinq
cents pièces de canon de campagne, deux
( 47 )
mille de gros calibres , et quatre équipages
de ponts. Le pays que vous avez conquis
a nourri, entretenu et soldé l'armée pen-
dant toute la campagne, et vous' avez
envoyé trente millions au ministère des
finances pour le soulagement du trésor pu-
blic. Vous avez enrichi le Muséum de Pa-
ris de plus de cinq cents objets, chefs-
d'oeuvre de l'ancienne et de la nouvelle
Italie , et qu'il a fallu trente siècles pour
produire... "
Vous rapporterai-je l'événement qui fut
la cause de la chute d'une république cé-
lèbre depuis sept cents ans ? Dirai-je que
trois cents soldats français , restés blessés
dans un hôpital, y furent égorgés? Si le
crime fut grand, la vengeance ne fut pas
moins terrible. Venise devint une province
française que Bonaparte céda bientôt à
l'Autriche ; mais ce ne fut qu'après que de
nouveaux prodiges de courage de l'armée
française et de ses généraux eurent enfin
forcé l'Empereur à demander une suspen-
sion d'armes. Elle fut signée à Leoben,
( 48 )
distant de Vienne de vingt-neuf lieues, et
servit de préliminaires au traité de paix de
Campo-Formio. Je ne puis, en parlant de
ces préliminaires, omettre un trait qui
peint le caractère de Bonaparte.
Lors de leur signature, l'Empereur en-
voya trois des principaux seigneurs de sa
cour pour servir d'otages : Bonaparte les
reçut avec distinction, les invita à dîner,
et au dessert, il leur dit : " Messieurs ,
" vous êtes libres. Allez dire à votre maî-
» tre que si sa parole impériale a besoin
» de gages vous ne pouvez pas m'en servir,
» et que vous ne devez pas m'en servir si
» elle n'en a pas besoin ».
(49)
DEUXIÈME VEILLÉE.
Expédition d'Egypte ; Bonaparte re-
vient en France ; Etablissement du
Consulat ; Seconde guerre d'Italie.
S'IL y eut un moment heureux dans la
vie de Bonaparte, ce fut celui où il revint
à Paris, après sa brillante campagne d'Ita-
lie. Ses amis portaient aux nues ses triom-
phes ; ses ennemis, qui, à vrai dire, étaient
pour la plupart ceux de l'ordre, se turent
et le laissèrent en paix jouir de la recon-
naissance de la nation. Ce fut à cette épo-
que , si glorieuse pour le général en chef,
que l'on entendit parler d'un armement
maritime que Napoléon devait comman-
der. Mais contre qui était-il destiné? Cha-
cun se le demandait, personne ne pouvait
le dire; ce qui paraissait extraordinaire,
(50)
c'était de voir un nombre considérable de
savans et d'artistes faire partie de l'expé-
dition. L'Angleterre ne devait donc pas
être le but contre lequel on dirigerait ces
forces : était-ce contre le Turc, que l'on
voulait contraindre à se retirer en Asie ?
Mais jusqu'à présent la politique avait fait
une loi aux Français de vivre en bonne in-
telligence avec la Porte, comme devant
servir de boulevard contre la Russie, la,
plus redoutable de toutes les puissances (1)
de l'Europe. Personne ne devinait ce que
le génie de Bonaparte avait imagine. Il
avait le sentiment, hélas ! trop vérifié de-
puis à son égard ; que l'Angleterre nous
ferait tout le mal qu'elle pourrait, et que
la France ne pouvait avoir de repos qu'en
abaissant son orgueilleuse rivale. Il sen-
tait combien il était difficile d'attaquer
cette nation dans le centre de ses Etats.
(1) Telle était l'opinion de Louis XV, qui
acheta la paix avec Catherine à quelque prix
que ce fût.
( 51 )
L'Angleterre est défendue par sa situation
maritime, ses nombreuses flottes , et plus
encore par son esprit public : car il est à
remarquer qu'à Londres comme à Paris
on se plaint du ministère ; mais dans la
première de ces villes, il n'est aucun sa-
crifice que l'on ne soit disposé à faire pour
prévenir où réparer les fautes des minis-
tres : c'était donc loin de la capitale des
Etats britanniques qu'il fallait leur porter
des coups redoutables, et Bonaparte avait
conçu un plan qui, s'il eût pu être exécuté,
eût nécessairement été à Albion la supré-
matie des mers. On a supposé que la jalou-
sie du Directoire avait imaginé cette ex-
pédition pour éloigner de France un géné-
ral qui semblait s'avancer à pas de géant vers
la suprême puissance. On ajoutait même
que ses membres se flattaient d'apprendre
bientôt que lui et son armée auraient péri
dans un climat si dangereux pour les Fran-
çais ; mais il' paraît au contraire que le
plan avait été entièrement formé par lui,
qu'il se flattait d'en tirer pour la France,

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