La Vérité aux électeurs, par M. Sauquaire de Souligné

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Guyot et Depelafol (Paris). 1815. In-8° , 63 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1815
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LA VÉRITÉ
AUX ÉLECTEURS.
DE L'IMPRIMERIE DE MAME.
LA VÉRITÉ
AUX ÉLECTEURS.
PAR M. SAtIQUAIRE DE SOULIGNÉ.
PARIS,
Chez GUYOT ET DEPELAFOL, Libraires, rue des
Grands-Augustins.
Juillet 1815.
AVERTISSEMENT.
CE petit écrit est extrait d'un ouvrage
plus considérable que je me proposais de
publier sous le titre de la Vérité sur la
Révolution.
Mais l'impression eut entraîné des lon-
gueurs , sa publication eut été retardée j
le temps presse, puisque les collèges élec-
toraux sont sur le point de s'assembler, et
d'après l'avis de quelques hommes éclairés,
je me suis décidé à le diviser, pour le
mettre plutôt au jour.
Le reste de l'ouvrage suivra de près la
publication de cette première partie,
TABLE.
CHAPITRE Ier Des prochaines élections. Pag. 5
CHAP. II. De la souveraineté du peuple... 13
CHAP. III. Du trône... ...., 21
CHAP. IV. De l'hérédité . 26
CHAP. V. De la cocarde et du drapeau.... 3s
CHAP. VI. De nos Assemblées nationales
et des Chambres 39
» §.- 1. De la nécessité du système représentatif. Iïrid.
§. 2. Des Étals-Généraux 42
§. 3. De l'Assemblée législative. . 45
§. 4- De la Convention 44
§. 5. Des Anciens, des Cinq-Cents et des Députés
de Buonaparte. ............. 46
§. 6. Des Chambres rojales 47
§. 7. Dangers d'une Chambre mal composée. . 50
LA VERITE
AUX ÉLECTEURS.
Nous supportons tous , en gémissant, les terribles
représailles des crimes que quelques-uns de nous seule-
nient ont commis ; nous payons de nos larmes et de notre
ruine des victoires injustes dont nous fîmes les frais, sans
en partager les dépouilles : nous avons vaincu, et le vain-
queur nous a dévorés ; nous sommes vaincus, et les
vainqueurs nous dévorent encore. Nous avons forcé tous
les ressorts, usé tous les moyens ; et en courant après
une gloire et un bonheur chimérique, nous sommes tombés
dans l'abîme.
Depuis vingt-cinq ans nous nous accusons 5 nous nous
calomnions les uns les autres; nous nous plaisons à trans-
former en crimes les vertus mêmes, ou à exagérer les
fautes les plus légères; nous nous égorgeons pour des mots
et pour les intérêts de quelques tyrans. Le malheur ne
nous instruira-t-il pas ? Ne mettra-t-il pas fin à notre
aveuglement et à nos fureurs?
Français, que nous servent ces discussions violentes,
ces luttes continuelles et scandaleuses dans lesquelles nous
( 10 )
jettent les artisans de nos discordes ? Pourquoi nous bat-
tons-nous, pour des puérilités et des poupées ridicules,
pour des systèmes politiques qui sont devenus entre nos
mains des fusées incendiaires.
La vanité persuade à chacun de nous qu'il a un carac-
tère et des opinions à lui. Aveugles que nous sommes,
ne verrons-nous donc pas enfin que dans tous nos raison-
nemens politiques , nous ne fûmes jamais que les honteux
échos de nos ennemis les plus cruels ?
Et ne nous, suffît-il pas, pour nous en convaincre, de
voir l'ignorant prétendre à imposer silence à l'homme
d'état, l'enfant au vieillard qu'il méprise, le sot à l'homme
de sens ; lorsqu'ils ont lu des journaux ou des pamphlets
ajustés d'avance à leur mesure par nos odieux jongleurs,
par les apôtres de l'horrible propagande ?
Depuis vingt-cinq ans ils nous promettent la liberté, et
nous n'avons reçu d'eux que des fers! Ils nous parlent
d'égalité, et en avons-nous eu une autre que celle du mal-
heur? Ils ne voulaient plus de riches, plus de nobles, plus
de cordons, et ils se sont faits nobles , ils se sont encui-
râssés de crachats et de croix; ils possèdent des châteaux,
des millions, dont ils ne font pas même usage pour payer
leurs dettes ! Écouterons-nous plus long-temps ces perfides
conseillers, ces bavards payés ou abusés qui ne cessent
de distiller sur nous les noirs venins de la haine, les poi-
sons de la vanité ? Infortunés que nous sommes, ne. met-
trons nous donc pas un terme à nos maux en redevenant
frères ?
( 11 )
CHAPITRE PREMIER.
Des prochaines élections.
NOTABLES du royaume, électeurs , vous auxquels le
peuple français a confié le plus grand de ses intérêts,
celui de nommer les hommes qui doivent le représenter,
qui doivent concourir à la législation, éclairer le prince
sur les abus à réformer, sur le bien qu'il peut faire ; vous
qui allez élire les hommes qui doivent régler la force des
armées, et ainsi le destin de vos fils, les hommes qui
doivent fixer les impôts et les dépenses publiques ; péné-
trez-vous de la grandeur, de la haute importance des de*
voirs que vous avez à remplir.
Au temps de la tyrannie, vous n'aviez point de représen*
tans; un seul homme mettait toujours sa volonté et ses ca-
prices furieux à la place de la justice et du voeu national.
Vous ne concourriez à former qu'un vain simulacre de corps
législatif, réduit au silence, jouant à la boule, et recevant sous
ses broderies le salaire de son obéissance passive, de sa com-
plaisance à sanctionner tous les décrets qui lui étaient pré-
sentés ; vous n'élisiez pas des hommes publics, vous
n'aviez à nommer qu'à de riches canonicats politiques, et
moins occupés du bonheur de la France que des intérêts
de quelques individus qui formaient des brigues parmi
vous, pour obtenir des suffrages, qui devaient accroître
leur fortune ou leur ouvrir la carrière de l'ambition-
( 12)
vous vous laissiez séduire par des affections ou des inté-
rêts personnels, et l'esprit de cotterie l'emportait pres-
que toujours sur le sentiment de vos devoirs.
Electeurs, les temps sont bien changés; vous avez en
ce moment un souverain qui vous gouverne avec bonté,
comme un père gouverne sa famille. Il permet à ses en-
fans de parler ; il veut entendre de leur bouche la vérité ;
il veut tout ce qui peut sauver la France. Il appelle près
de lui vos envoyés pour conférer paternellement avec
eux sur les affaires communes, pour lui ouvrir de bons
avis, pour lui apporter l'expression du voeu de son
peuple : il veut ajouter à vos institutions tout ce que ré-
clame la sagesse , tout ce que nos malheurs et les progrès
des lumières ont rendu nécessaire. Il veut fonder pour
toujours, sur des bases inébranlables, sur le consentement
national, l'édifice de notre liberté et de notre bonheur. ;
Nos provinces sont ravagées par la guerre et par la ré-
bellion ; mille volcans sont sous nos pieds, la ligue infatigable
des agitateurs est vaincue, mais elle n'est ni désarmée,
ni découragée ; l'opinion est égarée , les partis sont aux
mains, des esprits ardens soufflent de toutes parts le feu
de la discorde et de la guerre civile : le trône tutélaire
qui vient de se relever, est placé au milieu d'un camp
ennemi ; c'est à l'union du peuple, c'est à votre patrio-
tisme courageux et désintéressé de le défendre , de l'en-
tourer de toute la force nationale , car s'il tombait de
nouveau, la France entière n'offrirait bientôt plus que
l'horrible spectacle d'un champ de bataille couvert de
cadavres et de débris.
Electeurs, ouvrez l'histoire des malheurs et de la des-
( 13)
traction de la Pologne ; voyez là agitée par mille passions
contraires, se déchirant elle-même de ses propres mains,
s'épuisant dans ses dissensions, obéissant aux génies mal-
faisans et secrets qui la poussaient à sa ruine. Voyez ses
diètes, ses diétines , devenues des arènes de gladiateurs,
de forcenés, luttant à main armée les uns contre les au-
tres , oubliant qu'ils étaient appelés à sauver la patrie, et
la livrant à la dévastation , à l'esclavage de l'étranger et
aux fureurs des révoltés.
Les circonstances dans lesquelles se trouve la France
aujourd'hui ne sont pas moins graves, et nos dangers ne
sont ni moins grands , ni d'une nature différente. Si
vous députez des hommes sages, sans passions, sans inté-
rêts personnels, des amis courageux de votre pays, qui
aient le sentiment de leurs devoirs , et qui sachent, s'il
le faut, se sacrifier pour lui, la France est sauvée , le
bonheur renaîtra pour elle en peu d'années.
Si, toujours aveuglés par vos ennemis, vous portez
dans vos assemblées un esprit de violence et de partia-
lité , si vous vous y trouvez divisés d'opinion, si tous
vos intérêts individuels ne viennent pas s'y confondre
dans l'intérêt général, vos députés ne seront que des
mandataires de partis, que des missionnaires de factions,
que des artisans de malheurs; ils se combattront au lieu
de s'entendre ; ils consommeront votre ruine ; la France
entière cessera d'être une nation , et chacun de vous
pour prix de ses erreurs, perdra, comme tous les français
sa fortune, sa tranquillité , sa vie peut-être.
Royalistes sages ou intolérans , constitutionnels, li-
( 14 )
béranx, hommes paisibles et sans opinion, vous qui ad-
mirâtes de bonne foi Buonaparte ; acquéreurs de biens
nationaux , propriétaires de tout genre, fonctionnaires de
tous rangs , si vous faites de mauvais choix, après avoir
combattu les uns contre les autres , tour-à-tour victorieux
et vaincus, épuisés encore plus par votre désunion que
par la perte de votre sang, vous deviendrez la pâture
de l'étranger qui vous divisera en petits états , et vous
imposera des gouverneurs militaires qui n'auront de loi
que leur épée, vous deviendrez leurs esclaves et vous
tomberez pour jamais dans la barbarie.
Portez Vos regards sur la chute et le partage du Bas-
Empire; voyez les suites de son invasion, et les soldat!
du Nord s'emparant de ses riches provinces ; que la
funeste ressemblance de ces deux époques vous instruise;
voyez avec quel concert l'Europe s'est liguée contre vous ;
interrogez les intérêts secrets de vos voisins, de vos enne-
mis naturels ; interrogez les ambitions qui se cachent sous
les dehors de la générosité ; comparez les vainqueurs de
1814 à ceux de 1815; voyez avec quelle violence l'on
a commencé les représailles envers vous ; combien de
haines sont accumulées sur vos têtes , combien de ri-
chesses vous avez encore à offrir à la cupidité du soldat ;
voyez dans quel esclavage vous pouvez être réduits, vous
qui vous soulevâtes avec tant d'emportement contre le re-
tour d'une féodalité qu'on ne voulait et qu'on n'aurait pu
rétablir, lors même qu'on en eût eu le dessein ; et arrêtez-
vous épouvantés à la vue d'un pareil tableau, dont je
n'ai pas pris les traits dans mon imagination ; mais dans
( 15)
ce livre terrible qui montre toujours aux hommes la vé-
rité , dans ce livre du passé, où l'homme sage voit l'avenir
écrit en gros caractères.
Propriétaires , commerçans , rentiers , capitalistes,
hommes de tout âge , de toute condition, de tous partis,
croyez que votre sort, quel qu'il soit, vous sera commun
à tous; que les mêmes coups vous frapperaient, vous
renverseraient, et que vous ne pouvez plus désormais
qu'être heureux ou malheureux ensemble.
Electeurs, vous allez tenir entre vos mains le sort delà"
France ; si le patriotisme vous anime, si vous fermez,
l'oreille aux agitateurs, aux cris des hommes de parti ; si
vous vous réunissez dans un esprit vraiment Français;
si vous confondez tous vos intérêts dans celui de la patrie,
elle sera sauvée ; si vous vous laissez égarer , dominer
par les ambitieux, par les êtres passionnés, c'en est fait de
votre pays ; avant un an vous recevrez de nouveau le joug
de l'étranger , et peut-être même ne consentira-til pas à.se"
retirer : votre nom aura disparu de la liste des peuples,
et vous serez partagés comme troupeaux entre des bû-
chers et des bourreaux.
Hommes de la révolution, royalistes outrés,- déposez
vos haines et vos fureurs : au moment du danger, lorsque
le vaisseau est prêt à couler bas, l'on voit aux pompes et
sur le pont les amis et les ennemis, les maîtres et les
esclaves, tous travaillent en commun pour résister à la
furie des flots, et la nécessité produit alors ce que la raison
et le cri de l'humanité auraient en vain demandé. Si votre
position est la même, n'imiterez-vous pas cet exemple ?
Unissez-vous donc, oubliez le passé ; pardonnez-vous vos
(16)
fautes et vos erreurs ; n'ayez plus qu'un nom, qu'un
sentiment, celui de Français; et l'époque de votre plus
grande adversité sera celle même de votre retour au bon'
heur.
L'Europe, en contemplant votre union , en mesurant
la grandeur des forces que votre malheur vous aura ren-
dues , bien loin de songer à vous détruire, ne pensera plus
qu'à éviter les coups que vous pourriez lui porter si elle
était injuste ; elle vous respectera, car elle sait que l'univers
armé ne pourrait rien contre une grande nation unie ; elle
n'est forte que de vos divisions; et aussitôt que vous y
aurez mis fin , elle se retirera de votre territoire; il sera
à jamais à l'abri de la dévastation; et vous vous féliciterez,
d'une défaite qui vous aura fait plus de bien que toutes vos
victoires ne vous ont fait de mal, puisqu'elle aura assuré
pour toujours votre force nationale.
Electeurs, vos députés vont être chargés de conso-
lider vos institutions, d'opposer une digue aux torrens qui
vous menacent : ils vont fonder ou renverser pour toujours
votre édifice social, et jamais hommes ne furent appelés
à des fonctions plus augustes, plus importantes.
Jetez les yeux sur l'avenir ; voyez-en l'horizon chargé
des nuages les plus sombres ! ! ! Vous avez tous des femmes,
des enfans, des propriétés ; vous avez mille liens qui vous
attachent à la France : préservez, sauvez d'une ruine totale
ce que vous avez de plus cher ; votre intérêt réel à chacun
n'est pas dans quelques succès momentanés et individuels
qu'obtiendraient vos opinions , vos desseins politiques, ou
dans quelques hommes qui vous ont séduits : il n'est que
dans l'intérêt général, Eh ! à quoi vous servirait un court
( 17)
moment de triomphe dont les fruits vous échapperaient
aussitôt? Votre vanité, votre ambition, vos haines, vos
passions, sont vos plus grands ennemis : imposez-leur
silence ; sauvez-vous , je ne cesserai de vous le répéter ,
Français, sauvez-nous!
Assez long-temps la France a été trahie et abusée par
ses orateurs ; attachez moins de prix à l'éloquence, aux
beaux discours, ils ne sont bons qu'à enflammer les esprits,
qu'à porter les hommes à l'égarement. La raison et la sagesse
n'ont pas besoin de tant d'art pour entraîner les suffrages
des honnêtes gens , des gens éclairés sur leurs vrais
intérêts, La vérité est simple et modeste de sa nature ;
cherchez donc des hommes vrais , des hommes dégagés de
préventions, des citoyens purs , habitués à réfléchir, lents
à prononcer leurs jugemens , incapables de trahir leur
serment et leur conscience, et dont lé courage soit plus
fort que le danger.
Royalistes, montrez l'exemple de la modération; ne faites
pas à un député un mérite d'avoir été dans vos rangs ; les
jours de combats sont passés, ne. les faites pas revivre.
N'excluez pas l'acquéreur de domaines nationaux ; ne
demandez pas même compte à chacun de la nature de
sa fortune : tous les Français ne sont-ils pas citoyens devant
la justice, devant le Roi? Toutes les propriétés sont désor-
mais inviolables, la loi les respecte également ; elle les prend
Sous sa garantie , et la violence elle-même serait impuis-
sante contre elles, car elles ne forment plus qu'un tout
inséparable dans l'état; et si l'on rompait un seul anneau
de la chaîne qui les lie, elles seraient toutes également
ébranlées,
(18)
Vous qui avez aimé, qui aimez encore la révolution,
craignez de nouvelles tourmentes, prenez enfin la ferme
résolution de la finir ; mettez par des choix sages un terme
à nos convulsions ; que désiriez-vous en 1789? l'abolition
des privilèges, des dîmes, de la féodalité ; l'admission de
tous les citoyens aux places, une représentation nationale,
un code uniforme, une meilleure législation criminelle,
une bonne constitution, la liberté de la presse, que dé-
siriez-vous dans ces derniers temps , l'inviolabilité des
ventes nationales?
Eh bien ! que vous manque-t-il en ce moment? N'avez-
vous pas tout ce que vous avez désiré, et votre système
politique, votre droit de pétition, ne vous donnent-ils pas
une garantie absolue contre les abus dont vous voulez la
réforme , et contre ceux qui pourraient se glisser par la
suite dans les lois ou dans l'administration ? N'avez-vous
pas le système du ministère anglais, la responsabilité des
ministres , le vote de l'impôt, le droit de fixer la force de
l'armée, ce qui équivaut au droit de la paix et de la
guerre? Je vous le demande, que vous manque-t-il?
Imposez donc silence à tous les intérêts individuels ;
choisissez les hommes les plus instruits, les plus calmes,
les plus désintéressés, les plus courageux dans la carrière,
du bien; plus de probité que d'éloquence, plus de sagesse
que de brillant, plus de réflexion que d'imagination, plus
d'amour de son pays que d'amour de soi-même, plus de
modestie que de présomption , doivent caractériser les
hommes de votre choix.
Repoussez les innovateurs, les hommes systématiques,
ceux qui méprisent le bien pour courir après une per-
( 19)
fection absolue que ne comporte pas la foiblesse humaine;
éloignez ceux qui n'ont que de l'esprit, ceux qui ne sa»
vent que parler ; appelez les penseurs, ceux qui sont
habitués à la méditation , à l'étude de la chose publique,
ceux qui aiment l'ordre par principes , par caractère et
par intérêt.
Point d'hommes d'opinions, de moeurs ou d'inclinations
douteuses, encore moins de ceux que l'indignation géné-
rale poursuit ; interrogez la voix publique; voyez ceux qui
réunissent au plus haut degré l'estime et le respect de
leurs concitoyens , ce sera vraiment servir le peuple que
de les lui donner pour mandataires ; car ce sera le plus
éclatant témoignage que vous puissiez rendre à la funeste
théorie de sa souveraineté.
N'oubliez pas qu'à aucune époque vos représentons
n'auront une mission aussi épineuse à remplir. Nous avons
l'intérieur à calmer, les partis à rapprocher, l'esprit na-
tional à créer, l'opinion à redresser, le pouvoir à fonder,
un trône protecteur à soutenir, des rebelles à désarmer,
une armée à organiser, un système de force politique à
consolider vis à-vis de l'Europe , des lois fondamentales à
faire, des colonies à rétablir, le commercé à faire revivre,
l'industrie agricole à exciter, les moeurs à corriger, un
système de douanes à coordonner avec notre position, et
pour tout dire en peu de mots, nous avons à en imposer
au vainqueur, à nous délivrer de son joug, à faire cesser
la dévastation ; nous avons la France à sauver, à rendre
heureuse et prospère.
Electeurs, je viens de vous dire vos devoirs, je viens
de découvrir à vos yeux les plaies profondes de la patrie;
(20)
je vous ai démontré que c'en est fait de tous vos intérêts
personnels, si vous ne les confondez dans l'intérêt géné-
ral , et cependant la prudence enchaîne ma plume; inter-
rogez votre raison, entrez dans votre conscience, jetez
les yeux sur le gouffre qni est prêt à vous engloutir;
voyez l'étranger vous dictant des lois, épuisant vos ri-
chesses, essayant, peut-être, la possession du sol fran-
çais ; voyez l'ambition souriant à vos discordes ; jetez les
yeux sur les incendiaires de l'intérieur, ils ont la torche
à la main , ils préparent le moment où ils pourront allu-
mer un incendie général ; le bon ordre est pour eux un
état contre nature , et ils attendent avec une impatience
féroce l'heure à laquelle ils pourront tenter le nouveau
bouleversement dont ils ont déjà arrêté le plan et l'exécu-
tion.
Ces infatigables ennemis de votre bonheur ont égaré
les esprits, ils ont accrédité les idées les plus fausses,
les plus exagérées contre le gouvernement ; ils ont fait
revivre les principes subversifs de l'affreuse république
de 1793 : je veux donc les combattre ici, je veux
leur arracher le masque dont ils se couvrent depuis
si long-temps. Je discuterai de bonne foi les sophismes
inventés par leur perfidie; je ne vous parlerai point en
homme de parti, je ne connois que des bons et des mé-
chans , des amis ou des ennemis de la France. Ses amis
sont ceux qui oublient leurs injures, leurs intérêts per-
sonnels , et qui pardonnent généreusement au lieu de
s'abandonner à la vengeance ; ses ennemis sont ceux qui
irritent les citoyens les uns contre les autres en flattant ou
heurtant leurs passions, en répandant des acousations,
( 21 )
en réveillant des souvenirs, en blessant ou en caressant
les vanités ; et j'ose le dire hautement, il n'y a plus de
place pour un honnête homme, en France, qu'autour
du trône de cet infortuné et vertueux prince auquel
tiennent nos destinées.
Français, lorsqu'il se sacrifie si généreusement à votre
salut, meconnaîtrez-vous sa grandeur d'âme? ne secon-
derez-vous pas son noble courage ? et paierez-vous le
plus grand des bienfaits de la plus noire ingratitude?
Vous saurez un jour, Français, tout ce que voulut, tout
ce que fit, tout ce que souffrit pour vous votre vertueux
Roi, et vous comprendrez à peine qu'il ait pu porter à un
degré si éminent la bonté et le dévouement à la patrie !
Vous admirerez son étonnante vertu ! Craignez pour vous-
mêmes, Français, de la connaître et de l'admirer trop
tard.
CHAPITRE II.
De la souveraineté du peuple.
LORSQUE Buonaparte est rentré en France , le parti
des jacobins , dont il ne pouvait se passer et qui lui avait
préparé les voies, voulut lui dicter la loi et circonscrire
sa puissance dans un cercle fort étroit ; mais il ne put
y pervoir. L'armée ne voulait qu'un tyran, parce que,
( 22)
jusque-là, elle s'était bien trouvée de la tyrannie. Les
jacobins n'ont arraché au tyran que quelques faibles
concessions , ou plutôt quelques phrases vagues dont
ils, ont fait des principes, et l'on se trompait réci-
proquement, chaque parti se proposant de les expliquer
suivant ses intérêts, lorsque les affaires avec l'étranger
seraient terminées, lorsqu'on en serait à partager les fruits
de la victoire.
C'est ainsi que Buonaparte se faisait dire par ses
ministres, le 26 mars: Ce qui seul est légitime , la cause
du peuple a triomphé- et il leur répondait : Tout à la
nation tout pour la France, voilà ma devise et celle de
ma famille...., nous ne voulons, nous ne devons, nous
ne pouvons jamais réclamer d'autres titres. Le conseil
d'état déclarait le même jour : Que la souveraineté réside
dans le peuple, qu'il est la seule source légitime du
pouvoir ; et Buonaparte répondait : Les princes sont les
premiers citoyens de l'état} la souveraineté n'est hérédi-
taire que parce que l' intérêt des peuples l'exige. Il répon-
dait encore à l'adresse de la cour de cassation : Il n'a
jamais été vrai de dire, même en Orient, que les peuple»
existassent pour les rois; partout il a été consacré que
les rois n'existaient que pour les peuples. Enfin, il avait
dit précédemment : Les peuples ne sont pas faits pour le
trône, mais le trône pour les peuples.
Dans la bouche de Buonaparte, de celui qui a laisse
bien loin derrière lui tous les tyrans nés et à naître, un
pareil langage avait quelque chose de si impudemment
hypocrite, que l'on pouvait à peine le concevoir; mais il
enchantait les gobe-mouches de la liberté, de l'égalité, de
(23)
ta souveraineté du peuple : ce peu de mots avait suffi
pour les enivrer ; ils avaient donc produit tout l'effet que
le tyran s'en était promis.
D'un autre côté, n'osant demander plus, parce qu'ils
avaient besoin de l'armée et de son invincible prophète,
les jacobins, occupant une partie des places, se trouvant
en position pour combattre un jour avec avantage, et
feignant de ne pas voir que le héros populacier du 18 bru-
maire n'était vis-à-vis d'eux qu'un jongleur, se proposaient
bien, lorsque l'heure en serait venue, de mettre réellement
en action tous ces principes. Il leur convenait qu'ils fussent
rétablis pour les rappeler à l'esprit du peuple qui avait eu
le temps de les oublier entièrement durant son long
esclavage ; et comme les jacobins frappent toujours juste
et à coup sûr, la grande querelle du dehors étant finie, en
tuant le tyran, ils n'eussent fait que venger les droits du
peuple, leur système se trouvait établi. Et puisse notre
union le renverser, puisse-t-elle nous mettre à l'abri de
leurs poignards !
De sa part, Buonaparte comptait, en revenant victorieux,
perfectionner encore son système militaire et tyrannique.
L'armée venait de le rappeler ; il se proposait de la faire
délibérer sur les institutions. Il savait bien que, toute à lui
contre la patrie, l'armée, fière de ses victoires, riche de ses
bienfaits, n'aurait jamais d'autre volonté que la sienne;
et il avait fixé d'avance, dans ses calculs, le jour où il
briserait tout cet échafaudage de liberté ainsi que tous ceux
qui prétendaient l'enchaîner.
Les deux partis, avec des. projets opposés, ennemis
l'un de l'autre, mais unis pour le moment par leurs intérêts,
(24)
jouaient ainsi la comédie. Ils faisaient dupe la foulé des
imbéciles dont les bras, lé courage, l'argent et les applau-
dissemens leur étaient nécessaires, et ils les chargeaient
ainsi, dans leur funeste aveuglement, de creuser eux-
mêmes le gouffre dans lequel ils comptaient les en-
traîner.
Telle était votre position, Français, qui n'étiez qu'égarés ;
telle était la destinée qui vous était réservée. La cupidité,
la férocité se cachaient à l'ombre de quelques phrases;
la tyrannie recouvrait, assurait ce qu'elle osait nommer
ses droits légitimes, et vous l'avez vue chaque jour se
démasquer par des actes de violence, par les excès de la
dictature, par des mesures pareilles à celles du comité dé
salut public. Vous avez vu un certain Moreau faire revivre
la noblesse pour la frapper d'un seul coup. Dans treize
départemens, l'état presque général de siège, les commis-
sions militaires, l'encombrement des prisons, les préhen-
sions les plus odieuses et les plus excessives, la loi de
Chaumette sur les suspects renouvelée par les candides
représentans de Buonaparte, dans l'intention, disaient-ils,
de mettre les citoyens à l'abri de la mort; tels ont été les
premiers bienfaits, tels ont été les premiers résultats des
promesses qu'on vous a faites de la liberté, de l'égalité, de
la souveraineté du peuple. Vaines chimères dont on'nour-
rissait votre esprit abusé pendant qu'on vous forgeait
des chaînes, pendant qu'on préparait votre spoliation.
Aviez-vous donc oublié-, vous qui ne vous souleviez
pas contre ces mesures atroces , vous qui ne concour-
riez pas activement à tous ces crimes, comment la ré-
volution s'est faite, comment les assassins et les spolia-
(25)
leurs sont parvenus à atteindre également tous ceux
qui n'étaient pas parmi leurs sans-culottes ?
Aviez-vous pu oublier que, lorsqu'on d"pouilla le
clergé, la noblesse et le peuple se réjouirent : que la
noblesse, se trouvant seule, par la perte de son allié,
tomba bientôt sous les même coups; que les magistrats,
les négocians, les riches bourgeois, après avoir applaudi
au malheur de ces deux premiers ordres, furent atteints
à leur tour, et brises sans ménagement ; enfin que le
resté du peuple honnête, que les paysans, les simples
ouvriers eux - mêmes, tombèrent aussi sous la hache
des bourreaux? et après vingt-cinqans de révolution ,
se peut-il que vous ne connaissiez pas encore les plans
des révolutionnaires ?
Après atfoir été témoins de tant d'excès , après avoir
été tous , sans; exception , submergés par ce déluge de
crimes, comment n'avez-vous pas vu que le même
sort vous était encore préservé , et que les mêmes
hommes, à l'aide des mêmes mots,' de la même perfidie,
Vous replongeraient dans le même gouffre ? Français,
vos malheurs ne peuvent - ils donc vous rendre sages,
vous ouvrir les yeux, et amortir enfin vos vanités, source
intarissable de tant de maux? Ne verrez-vous pas que
ce sont vos vanités qui vous ont rendus si facilement
accessibles à toutes les jongleries dont on a usé envers
vous ?
Tout ce qui vous est venu des artisans de la révo-
lution, de Buonaparte et de ses orateurs , est empoi-
sonné , pestilentiel ; je ne cesserai de vous le répéter ,
que lorsque j'aurai pu enfin vous le persuader.
(26 )
Laissez là ces funestes abstractions, ces théories de
liberté qui ne vous ont procuré que l'esclavage; repous-
sez avec indignation ces hommes impudens qui osent
se déclarer les défenseurs de vos droits, et qui ne vous
laissaient pas même celui: de vous plaindre et de gémir
en secret ; imposez silence à ces niais qu'ils ont abusés,
dont ils dictent tous les discours, et qui ne sont entre
leurs mains que des machines parlantes, dont le mou-
vement continuel et tumultueux entretient le désordre
parmi vous ; écoutez enfin la raison qui vous dit :
Qu'il n'y a qu'anarchie et confusion, comme vous
l'avez si cruellement éprouvé, lorsque tous les rangs sont
détruits; qu'il fant dâuà une société politique, comme
dans une famille, des chefs respectés, puissans, et des
sujets soumis, obéissans : qu'il n'y a point de liberté là
où il n'y a point de maîtres, et que le pouvoir n'est exercé
que par des brigands, lorsque tout le monde prétend
au pouvoir.
Qu'entend-on par la souveraineté du peuple? veut-on
dire que c'est à lui-même de se gouverner ? nos annales
de 1793 et de 1794 nous apprennent assez ce que c'est
qu'une nation qui prétend régner elle-même.
Cependant si la nation ne peut se gouverner seule}
si nous.l'avons reconnu en 91 , en l'an 3 , en l'an 8, en
l'an 10; si nous avons reconnu que le régime monarchi-
que était le seul qui pût nous convenir, quel usage pour-
rions-nous faire de la souveraineté du peuple, et qu'a-
t-on besoin de fonder l'édifice social' sur. une maxime
vainc et sans application possible ? Lorsqu'on veut cons-

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