La vérité sur la situation économique et financière de l'empire / par Raoul Boudon

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Dubuisson et Cie (Paris). 1867. 1 vol. ( 520 p.) ; in-8.
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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On ne s'enrichit guère à dire la vérité...
Tromper et flatter sont les deux grands
chemins qui conduisent aujourd'hui à la
fortune.
L'amour de son pays et de la liberté ne passe
pas par ces chemins-là.
BUT DE L'OUVRAGE
Les questions d'économie et de finances considérées au point de
vue pratique sont complètement incomprises, sinon inconnues aujour-
d'hui, même de la plupart de nos hommes politiques, qui, lorsqu'ils
sont arrivés aux affaires, parlent toujours fort bien de tout et sur tout,
mais ne savent en définitive presque jamais rien faire de réellement
utile pour la nation. Cela est surabondamment démontré par la situa-
tion économique et financière dans laquelle leur politique a contribué
à entraîner le pays depuis quinze ans.
Ceux qui ont été chargés d'administrer nos finances ont pratiqué la
routine financière de leurs prédécesseurs, à peu près comme M. Jour-
dain faisait de la prose, avec cette différence cependant que M. Jour-
dain faisait de la vraie prose, sans s'en douter, tandis que nos hommes
d'État ne savent guère pratiquer l'économie politique et les finances,
tout en croyant être à la fois économistes et financiers.
Cet ouvrage a donc pour but d'expliquer clairement les causes du
renchérissement continu de toutes les choses de la vie, qui jette
constamment le trouble dans toutes les relations sociales ; de mettre à la
portée de tout le monde notre situation financière, de manière à ce
que chacun puisse apprécier en connaissance de cause les imperfec-
tions du système de comptabilité, de budget et de contrôle, qui
préside à l'administration de nos finances ; de signaler enfin les ré-
formes qui, selon l'auteur, peuvent remédier à ce fâcheux état de
choses.
En résumé, l'auteur a voulu faire de ce livre un véritable manuel
de politique pratique et de finances, à la portée et à l'usage de tous
les citoyens, qui, en ce temps de suffrage universel, prennent une
part plus ou moins utile à la direction politique du pays.
SOMMAIRE
Exposition de principes.
PREMIÈRE PARTIE
Situation économique de l'Empire
L'Empire et la question économique.
Cause des variations du prix de l'or et de l'argent.
Le renchérissement de toutes choses peut-il être la conséquence
d'une prospérité toujours croissante?
L'Exposition universelle ne donne pas la preuve d'une augmen-
tation de la richesse.
Vivre de mieux en mieux et à meilleur marché, voilà le vrai
progrès.
Comment M. le ministre d'Etat conduit la France à des destinées
meilleures.
Le traité de commerce avec l'Angleterre.
La vraie et la fausse richesse.
L'ancienne et la nouvelle théorie des richesses.
La science de la richesse et M. le ministre d'État.
Circulaire de M. le ministre du commerce aux agriculteurs.
La production et la spéculation.
Les travaux qui augmentent la richesse et les travaux qui la dimi-
nuent.
Comment les grands travaux publics peuvent enrichir une nation.
Le discours de lord Palmerston aux électeurs de Tiverton.
Comment on apprécie la richesse au Sénat et au Corps législatif.
Influence des monopoles de l'anonymat privilégié sur la richesse
publique.
Véritable cause des crises.
Fausse appréciation des crises.
Le libre échange et la crise.
La cause des grèves.
La science économique et les grèves.
L'art de la guerre.
Les progrès de l'art militaire.
Comment, en 1792, la France a pu repousser une invasion sans
avoir de grandes armées permanentes.
Ce que coûte l'armée en France.
DEUXIEME PARTIE
Situation financière de l'Empire
Les budgets et leur équilibre.
L'accroissement des produits des impôts indirects prouve-t-il l'ac-
croissement de la richesse?
Comptabilité budgétaire.
Les déficits qui ne paraissent pas dans la situation financière.
Inutilité du vote du Corps législatif sur le budget primitif.
Inutilité d'un budget primitif.
Influence des budgets sur la richesse et la prospérité publiques.
Emploi des fonds budgétaires depuis 1832.
Situation financière de l'Etat.
La dette flottante et la dette consolidée.
Comment on établit aujourd'hui la dette flottante.
Cause de la baisse incessante de la Rente.
La dette consolidée.
L'équilibre du budget et l'amortissement.
Les conversions et l'amortissement.
Les réformes financières de M. Fould.
Les conventions de 1858,1859 et 1863 entre l'Etat et les Compagnies
de chemins de fer.
Conclusion.
Un volume in-S° de SSO pages. — IM-ix i S fi\
Pour recevoir ce volume franco par la poste, adresser un mandat sur la posté
à MM. DUBUISSON et C°, éditeurs-libraires, rue Coq-Héron, 5(
A l'AHIS
ÏÀ VÉRITÉ
SUR LA
SITUATION ÉCONOMIQUE ET FINANCIÈRE
DE L'EMPIRE
EXPOSITION DE PRINCIPES
Nous voulons avant tout la liberté et le bien-
être de la nation, et notre attachement à son gou-
vernement sera toujours en raison du plus ou
moins de liberté, du plus ou moins de bien-être
qu'il saura procurer au pays.
Nous ne sommes donc pas plus partisan, en
matière de gouvernement, de la forme impé-
riale que de la forme républicaine, et nous don-
nerons toujours la préférence à l'arbre qui por-
tera les meilleurs fruits.
Les fâcheux résultats sous le rapport écono-
mique et financier que nous voulons seuls appré-
cier dans ce travail, et qui ont été obtenus par
l'Empire pendant ces quinze dernières années,
doivent-ils lui être attribués ou à l'incapacité des
hommes d'Etat qui n'ont pas su tirer un meil-
leur parti du milieu où ils étaient placés?
C'est à l'histoire qu'il appartient de juger cette
question, et non à nous, partie intéressée, dont
le jugement pourrait ne pas être tout a fait
exempt de partialité.
Nous pensons néanmoins qu'il sérail temps
qu'on s'aperçût en haut lieu que ce n'est
pas en suivant la ligne politique préconisée par
nos hommes d'Etat depuis quinze années qu'on
peut fonder, sur des bases solides et durables,
une dynastie impériale.
Nous le répétons encore, nous ne sommes pas
ennemi systématique de l'Empire, comme on s'ef-
force de le faire croire dans certaines régions po-
litiques, où notre amour de la vérité paraît gê-
nant; mais nous sommes l'ennemi d'un système
qui pourrait peut-être attirer au gouvernement
une désaffection générale aussi fâcheuse pour lui
que pour la nation.
Si nous étions assez heureux pour que ce livre
put faire comprendre les dangers qu'on accumule
— 1 —
comme à plaisir sur la route du gouvernement
actuel, et pour qu'il ramenât dans le droit che-
min de la liberté et de l'économie ceux qui sont
chargés de sa direction, notre ambition serait
amplement satisfaite, car nous serions assuré
alors, par ce premier succès, de la réalisation
prochaine d'une nouvelle ère de bien-être et de
liberté pour la nation. Or, nous n'avons pas
d'autre ambition que de voir réaliser cette liberté
et ce bien-être.
PREMIÈRE PARTIE
SITUATION ÉCONOMIQUE DE L'EMPIRE
I
L'Empire et la question économique.
Si de tous les gouvernements qui se sont suc-
cédé depuis 1815, l'Empire actuel, au point de
vue politique et autoritaire, a été le plus forte-
ment constitué, jamais aucun d'eux, il faut le
reconnaître, ne s'est montré aussi favorable à la
spéculation, et ne s'est laissé autant influencer
par elle.
— 10 —
L'Empire a cru trouver dans la spéculation une
force, un appui, et la spéculation, il vient d'en
faire la triste expérience, ne lui a donné jusqu'à
présent ni l'une ni l'autre. Il est même à craindre
que, si le gouvernement n'en sépare pas bientôt
complètement ses intérêts, cette spéculation ne
finisse par le compromettre sérieusement.
Si l'Empire a quelque chose à redouter, ce ne
sont pas les révolutionnaires (les temps et les
idées, Dieu merci, ne sont plus aux révolutions,
depuis que nous sommes en possession du suf-
frage universel), ce sont les spéculateurs.
11 n'est pas une idée juste, pas une mesure
utile et progressive, en matière d'industrie et de
crédit, que l'Empire ait tenté de mettre à exécu-
tion dans l'intérêt général du pays, et qui n'ait
dévié de ce but au profit exclusif de la spécula-
tion et au détriment constant de l'intérêt pu-
blic.
Il est vraiment remarquable que ce gouverne-
ment, qui certes a fait beaucoup plus d'efforts
qu'aucun de ses prédécesseurs pour améliorer les
conditions de la vie matérielle du peuple en
France, soit précisément celui qui ait le moins
bien réussi dans l'accomplissement de cette tâche.
En effet, depuis 1815, c'est celui sous lequel le
prix de cette vie matérielle a le plus augmenté,
sous lequel le loyer des capitaux s'est le plus
— M —
élevé, sous lequel les valeurs publiques se sont le
plus dépréciées; sous lequel enfin le prix de la
main-d'oeuvre et de revient des produits a subi
l'accroissement le plus considérable, et cela au
moment même où l'on s'occupait de faire des
traités de commerce avec les nations étrangères,
ce qui a rendu ces traités à peu près inutiles pour
l'amélioration du bien-être des consommateurs,
puisqu'il n'en est résulté pour eux aucun abais-
sement du prix des choses, tandis qu'ils ont été
nuisibles aux intérêts des producteurs, puisque
l'élévation du prix de la matière première, des
salaires et de l'intérêt des capitaux, survenue
après ces traités, les a placés dans des conditions
de production moins avantageuses que celles des
producteurs étrangers, avec lesquels le libre-
échange les mettait en concurrence sur les mar-
chés de l'intérieur.
Eh! bien ces tristes résultats se sont produits
après la mise en exploitation de nos deux réseaux
de chemins de fer, après l'établissement du Cré-
dit foncier, du Crédit mobilier, après le double-
ment du capital de la Banque de France, après la
création de nos grandes institutions de crédit,
après l'exécution de nos grands travaux publics,
après l'amélioration et l'extension de nos chemins
vicinaux et de nos voies navigables, après la con-
clusion de nos traités de commerce, etc., etc.;
— 12 —
toutes choses qui auraient dû faire vivre les po-
pulations à meilleur marché, si elles avaient
vécu sous un régime économique et rationnel.
La confiance trop limitée de l'Empire, dans la
liberté et trop absolue dans l'utilité du concours
d'une spéculation parasite, ne serait-elle pas la
double cause d'un résultat si négatif au point de
vue de la richesse publique? Quant à nous, qui
savons rendre justice a ses bonnes intentions,
nous avons la conviction que la stérilité de ces
résultats n'a pas d'autre cause.
Aucun des prédécesseurs de Napoléon III n'a-
vait montré autant de bonne volonté, disons
mieux, autant d'ardeur, pour les réformes écono-
miques et financières. Les institutions nouvelles,
dont il a provoqué la création, telles que celles
du Crédit foncier, du Crédit mobilier, des ban-
ques de dépôt, etc., les modifications qu'il a ap-
portées dans la constitution de la Banque de
France ; la grande impulsion qu'il a donnée à la
construction de nos chemins de fer ; à la création
de nouvelles voies de communication et à l'amé-
lioration de toutes les anciennes; les traités de
commerce qu'il a conclus avec les nations étran-
gères sont autant de preuves certaines de son dé-
sir sincère de diminuer les frais de production et
d'échange, et d'augmenter ainsi la richesse du
pays, pour faire vivre les populations à meilleur
— 13 —
mar.ché, comme il le disait lui-même, du reste,
au commencement du règne, dans tous ses dis-
cours officiels.
Eh bien ! qu'est-il résulté de toutes ces ré-
formes, de toutes ces améliorations, de tous ces
grands travaux, pour le public consommateur?
Des primes pour les administrateurs de nos
grandes sociétés anonymes et pour les spécula-
teurs, d'assez maigres dividendes pour les ac-
tionnaires, quand ils n'ont pas été ruinés; mais
pour le reste de la nation, rien, absolument rien:
ni abaissement du prix moyen des choses, ni
allégement des charges publiques. Un renchéris-
sement de plus de 30 p. 100 en quinze ans,
de la vie matérielle, voilà tout. '
Jamais l'agriculture et la propriété n'ont eu
plus de peine à se procurer des capitaux, et n'ont
payé pour leurs emprunts des intérêts plus élevés
que depuis que nous jouissons d'un Crédit agri-
cole et d'un Crédit foncier de France. Cela résulte
déjà très-clairement de l'enquête agricole, qui
sera une nouvelle preuve de la justesse des cri-
tiques que nous avons sans cesse adressées à ces
institutions depuis leur origine.
Jamais les grandes entreprises industrielles
n'ont inspiré plus de défiance au public capita-
liste, et n'ont éprouvé plus de difficulté à se pro-
curer de l'argent et du crédit, que depuis qu'elles
— H —
ont été soumises à l'exploitation préalable d'un
Crédit mobilier.
Jamais l'escompte n'a été plus élevé à la Banque
de France que depuis que son fonds social a été
doublé en 1857, précisément dans le but de
l'abaisser, et, s'il s'est maintenu à un taux assez
bas l'année dernière, c'est à la seule crainte qu'a
inspirée l'enquête à MM. les régents de la Banque
qu'il faut l'attribuer.
Jamais on n'a payé les objets de consommation
plus cher que depuis que nos chemins de fer et
nos canaux les transportent plus rapidement el à
meilleur marché.
Jamais enfin les crises commerciales indus-
trielles et financières, les faillites, les coalitions
d'ouvriers, les chômages de toutes nos industries
utiles et de première nécessité n'ont été plus
nombreux el plus fréquents que depuis la créa-
tion de toutes ces institutions de crédit, qui avaient
pour but, disait-on, sinon de faire cesser complè-
tement ces crises, au moins de les amoindrir ou
d'en diminuer la fréquence.
Les budgets annuels sont de 860 millions plus
élevés qu'ils n'étaient il y a dix ans; la vie coûte
30 p. 100 de plus, et nos ministres affirment que
nous nous sommes enrichis depuis cette époque
dans d'immenses proportions! Félix qxii potuii
rerum cognoscere causas; mais assurément ce
— 13 —
n'est pas M. le ministre d'Etat qui a ce bonheur :
il ne nous sera pas difficile de le démontrer.
Et cependant, est-ce à l'insuffisance ou à l'im-
perfection de ces établissements de crédit qu'il
faut attribuer l'état de marasme dans lequel sont
tombées toutes les affaires, depuis que ces ins-
titutions ont été établies ? Non, certes, toutes,
excepté le Crédit mobilier, auraient pu pro-
duire, telles qu'elles ont été conçues, beaucoup
de bien, et ce n'est que parce qu'elles ont été
exploitées au seul profit de la spéculation et
au détriment de l'intérêt public qu'elles ont con-
tribué pour une bonne part à l'état de crise qui
a envahi successivement toutes les branches de
la production.
Aussi, comme pour faire oublier la promesse
qu'on faisait, au début de l'Empire, de donner
la vie à bon marché, nos hommes d'Etat, se sen-
tant impuissants à remplir cette promesse, vien-
nent répéter à tout propos « que le renchérisse-
» ment de toutes choses est la conséquence néces-
» saire d'une prospérité toujours croissante. »
Le renchérissement de toutes choses, la consé-
quence nécessaire d'une prospérité toujours crois-
sante !
Et c'est en l'an de grâce 1860, en plein dix-
neuvième siècle, qu'un gouvernement s'abuse au
point d'affirmer, dans un discours officiel d'où-
— -1 f-> —
verture de la session des Chambres, de pareilles
contre-vérilés économiques, aux applaudisse-
ments d'une majorité aveugle !
Qu'on s'étonne, après cela, de nos dépenses
toujours croissantes, des déficits toujours crois-
sants de nos budgets toujours croissants, du
crédit toujours décroissant de l'Etat et de la
situation de plus en plus embarrassée de nos
finances, quand ceux qui nous gouvernent pren-
nent des signes certains d'appauvrissement pro-
gressif pour la conséquence nécessaire d'une
prospérité croissante et d'une augmentation de
richesse. Dans quel temps d'aberrations écono-
miques et financières vivons-nous, bon Dieu !
Et cependant, cette situation économique, qui
s'aggrave sans cesse depuis 1852, peut-elle être
contestée? Mais, si chacun n'en ressentait les
effets constants à chaque besoin de la vie qu'il
est obligé de satisfaire, nos hommes d'Etat eux-
mêmes, quand ils viennent demander des aug
mentations de crédit au Corps législatif, se char-
geraient de nous l'affirmer en termes si clairs,
si explicites, qu'à défaut du témoignage journa-
lier de nos cinq sens, il ne nous serait pas possible
de douter de notre gêne croissante.
Voici comment M. le général Allard, commis-
saire du gouvernement, s'exprimait à ce sujet
dans la séance du Corps législatif du 2i juin
- 17 —
1865, après MM. de Vuitry et Forcade la Ro-
quetle, qui avaient soutenu la même thèse que
lui, pour justifier l'augmentation de la prime
d'exonération du service militaire :
« Quel est le prix de l'exonération? Deux mille
» trois cents francs. Quel était le prix du rempla-
j cément avant la loi de 4 855? Dix-huit cents
» francs. Eh bien! ces dix-huit cents francs, que
» représentent-ils aujourd'hui ? les deux mille
» trois cents francs qui font le prix de l'exonéra-
» tion ; car M. Louvet vous déclarait tout à l'heure
» avec raison que toutes les choses de la vie sont
» augmentées dans de telles proportions, que les
» deux mille trois cents francs d'aujourd'hui sont,
» à très-peu de chose près, l'équivalent des dix-
» huit cents francs représentant le prix du rem-
» placement d'autrefois. »
Est-ce clair, cela? Donc il est bien constaté
par le gouvernement lui-même, qui nous vante
sans cesse la prospérité croissante dont jouit
la nation, qu'après la création de toutes nos
institutions de crédit, qu'après l'établissement
de notre triple réseau de chemins de fer, qu'après
l'exécution de tous nos grands travaux publics,
qu'après tous nos traités de commerce conclus
avec les nations étrangères, deux mille trois cents
francs ne représentent pas plus en France, au-
jourd'hui, dans l'échange des produits, que dix-
2
— |!S —
liuil conls francs il \ a dix ans; ce qui revient a
dire que, depuis dix ans, le prix de loules les
choses nécessaires à la vie a augmenté de plus
de vingl-cinq pour cent, ce qui est la conséquence
nécessaire d'une prospérité croissante d'après
nos hommes d'Etat. Mais aveugles que vous êtes,
pourrions-nous dire à notre tour, c'est la preuve
providentielle que le pays s'appauvrit.
C'est en présence de ce fait économique con-
staté d'une manière aussi claire, aussi positive
par ses collègues, et qui démontre si clairemenL
l'appauvrissement de la France, que M. le mi-
nistre d'Etal, répondant à un discours de M. Ernest
Picard, osait déclarer, dans la séance suivante du
Corps législatif, « qu'il fallait être aveugle pour
» ne pas voir que la richesse de la France s'était
» développée dans d'immenses proportionsdepuis
» dix ans. »
Comment, la richesse de la France a augmenté
dans d'immenses proportions depuis dix ans,
quand depuis dix ans le prix de tous ses objets de
consommation s'est accru de plus de vingt-cinq
pour cent, quand ses revenus, s'ils n'ont pas dimi-
nué, n'ont pas augmenté d'un centime. C'est donc
l'abondance des nroduils, d'après l'affirmation
de M. le ministre d'Etat, qui diminue la richesse,
puisque cette abondance fait baisser leur prix,
tandis que cette richesse augmenterait, au con-
— 1U —
traire, par la disette de ces produits, puisque
cette disette amène forcément le renchérissement
de toutes choses, ce qui est la conséquence,
d'après nos hommes d'Etat, d'une prospérité tou-
jours croissante.
Non, il n'y a que la diminution des objets de
consommation par rapport aux besoins de la
consommation qui puisse augmenter le prix de
toutes choses. Autrement, il suffirait de diminuer
successivement la production du travail agricole
et du travail industriel pour faire tout renchérir
et augmenter ainsi la richesse. C'est à l'applica-
tion de cette ingénieuse théorie économique que
la France doit de vivre à moins bon marché aujour-
d'hui qu'elle n'a vécu sous tous les gouvernements
qui se sont succédé depuis 1815.
Ainsi, d'après nos ministres, l'augmentation de
' l'effectif militaire, de l'effectif des ouvriers em-
ployés aux travaux d'embellissement de toutes
nos grandes villes, et qui sont enlevés à la pro-
duction agricole et industrielle pour exécuter ces
grands travaux improductifs, accroît la richesse
du pays en faisant augmenter le prix de toute
chose.
C'est en 1865 qu'un ministre d'Etat vient affir-
mer de pareilles théories en plein Corps législatif,
et qu'une majorité l'applaudit.
Nous avons démontré ailleurs, et nous revien-
drons souvent sur ce fait, qui nous paraît avoir
une gravité extrême, que le relevé exact des dé-
penses budgétaires des gouvernements de Juillet
et de l'Empire constatait que, sous ce dernier
gouvernement, ces dépenses dépassaient en
moyenne, chaque année, de 860 millions celles
portées au budget avant 1852, bien que depuis
cette époque la population soit restée presque sta-
tionnaire.
Par conséquent, pour que la France ne se fût
pas appauvrie par cet excédant de dépenses, il
aurait fallu qu'elle produisît annuellement, en
moyenne, en objets de consommation, 860 mil-
lions de plus qu'avant 1852, et, pour qu'elle ne
fût pas plus grevée d'impôts qu'avant cette épo-
que, il aurait fallu que son revenu imposable
s'accrût en proportion de cette aggravation des
taxes fiscales; c'est-à-dire, pour traduire en chif-
fres notre pensée, qu'il aurait fallu que le revenu
brut annuel de la France se fût accru de plus de 4
milliards, pour que cet excédant de 860 millions
d'impôt n'eût pas augmenté proportionnellement
ses charges.
Eh bien! nous le demandons à MM. les minis-
tres, serait-il possible de jeter sur notre marché
intérieur, dans le courant d'une année, pour
4 milliards de produits bruts, qui présentent une
valeur de 20 milliards à l'état manufacturés ex-
— 21 —
cédant les besoins ordinaires de la consommation
sans faire baisser immédiatement, d'une manier
énorme, le prix moyen de ces produits, même en
admettant que 36 Aillions d'habitants consom-
ment plus aujourd'hui que 36 millions d'habi-
tants il y a dix ans? Est-il possible de supposer
qu'une augmentation de 20 milliards dans la
production des objets consommables puisse don-
ner lieu à une élévation du prix moyen de ces
objets, et vienne justifier ainsi cet axiome écono-
mique nouvellement inventé par le gouvernement
t que le renchérissement de toutes choses est la
s conséquence nécessaire d'une prospérité toujours
» croissante? »
En vérité, il faudrait être complètement étran-
ger à la connaissance des lois économiques qui
déterminent la valeur des choses pour ne pas
savoir que la raréfaction des produits, par rap-
port aux besoins de la consommation, peut seule
en élever le prix ; tandis que leur excès d'abon-
dance, par rapport à ce même besoin, a pour
conséquence nécessaire de le faire baisser. Or,
l'accroissement de la quantité de produits par
rapport aux besoins de consommation étant la
source seule et unique de tout accroissement de
richesse, le renchérissement de tous ces produits
ne peut être évidemment que la conséquence né-
cessaire de l'appauvrissement graduel du pays.
— 22 —
D'où nous devons logiquement conclure que, de-
puis 1852, les forces productives ont diminué, en
France, au moins des 860 millions de plus que
lui coûte son budget chaque année.
En effet, si l'accroissement des dépenses bud-
gétaires n'avait pas porté atteinte à la production
nationale depuis dix ans, on ne payerait pas au-
jourd'hui toutes les choses de la vie plus cher
qu'en 1852 ; mais, comme le disaient avec raison
MM. les commissaires du gouvernement au Corps
législatif, on les paye au contraire vingt-cinq pour
cent de plus qu'à cette époque. Il est certain que
cet accroissement de 860 millions de dépenses
budgétaires a contribué dans une certaine propor-
tion à l'amoindrissement de la production du pays,
et que M. le ministre d'Etat se trompe étran-
gement quand il affirme que la richesse s'est
développée dans d'immenses proportions depuis
dix années.
Il
Causes des variations du prix de l'or et de l'argent
On donne une raison principale pour expliquer
que le renchérissement de toutes choses ne pro-
vient pas d'une diminution de la pioduclion par
— 23 —
rapport aux besoins de consommation. Ainsi, par
exemple, on dit, comme M. Haussmann dans
son dernier rapport sur la situation financière de
la ville de Paris, que cette augmentation du prix
de toutes choses est fictive, et qu'en réalité ce
n'est pas la valeur des produits consommables
qui s'est élevée depuis quinze ans, mais celle de
la monnaie qui a diminué ; cette croyance est
assez générale aujourd'hui, et il faut rendre cette
justice à nos économistes, qu'ils n'ont pas peu
contribué à la répandre et à l'accréditer.
• La plupart de nos hommes d'Etat ont trouve
très-commode d'éluder de répondre à cette ques-
tion gênante de l'augmentation du prix de toute
chose, qu'ils ne savent pas résoudre en invo-
quant cet argumenl ; ils ont attribué cette aug-
mentation à une dépréciation de la monnaie,
comme si cette dépréciation, en admettant qu'elle
existât réellement, était en quelque sorte fatale,
et n'était pas produite par les mêmes causes que
l'élévation du prix de tous les objets de consom-
mation ; comme si la dépréciation monétaire ne
jetait pas dans les fortunes et dans les tran-
sactions sociales le même désordre, la même per-
turbation que le renchérissement de tous les pro-
duits.
Que les citoyens payent les objets nécessaires
à leur existence M) p. 100 plus cher, ou qu'ils
payent ces objets le même prix avec une mon-
naie qui, dans l'échange de ces objets, vaut
30 p. 100 de moins que précédemment, le ré-
sultat ne sera-t-il pas exactement le même pour
eux s'ils ne reçoivent pas pour leur travail, pour
leur revenu ou pour leur salaire 30 p. 100 de plus
en monnaie? Il est évident que, dans l'un comme
dans l'autre cas, leurs moyens d'existence auront
diminué de 30 p. 100, et qu'ils auront éprouvé
par conséquent le même préjudice, soit que la
vie matérielle leur ail coûté 30 p. 100 de plus,
soit que leur travail ou leurs capitaux aient rap-
porté 30 p. 100 de moins en instrument d'échange.
La question est clone de savoir si cette aug-
mentation du prix des produits ou cette diminu-
tion de la valeur monétaire sont le résultat de
circonstances toutes fortuites, ou si elles ne dé-
pendent pas, au contraire, l'une et l'autre, d'un
mauvais emploi de la fortune publique et de la
manière improductive dont les grands travaux
publics sont exécutés.
Peu de gens se rendent parfaitement compte
du fonctionnement de notre mécanisme moné-
taire : on confond généralement le franc abstrait,
étalon monétaire dont la valeur légale est fixe et
invariable, avec la valeur de la quantité de métal
que contient la pièce de monnaie, à laquelle on
donne aussi le nom de franc, mais dont la valeur
— 25 —
réelle, malgré sa valeur légale, varie sans cesse,
et d'où il résulte qu'en donnant toujours légale-
ment, dans les transactions, la même quantité de
métal pour un franc, on donne ou on reçoit en
réalité plus ou moins, selon que le métal est plus
ou moins cher. C'est là, disons-le de suite, un vice
radical de notre système monétaire, dont la pièce
de monnaie, au lieu d'avoir une valeur légale
fixe, ne devrait avoir qu'un poids légal de métal,
dont le prix varierait suivant le cours officiel de
l'or et de l'argent, de façon que la hausse ou la
baisse du prix du métal ne puisse jamais froisser
l'intérêt du consommateur.
Exposer en détail les conditions d'une réforme
aussi radicale dans notre système monétaire, nous
entraînerait bien au delà du cadre que nous nous
sommes imposé dans ce travail ; bornons-nous
donc à bien spécifier les causes de renchérisse-
ment des produits et de dépréciation du métal
contenu dans les pièces de monnaie qui servent à
leur échange, et voyons si c'est bien à une dépré-
ciation réelle et successive de la monnaie depuis
dix ans qu'il faut attribuer renchérissement suc-
cessif de toute chose.
Tout le monde sait que la valeur de tous les
objets utiles est en proportion du besoin qu'on en
a, et que cette valeur augmente oirdiminue simul-
tanément avec ce même besoin. En un mot, pour
— 2li —
nous servir (les termes consacrés en économie
politique, la valeur des choses est toujours déter-
minée par la seule loi de l'offre et de la demande.
La valeur des métaux précieux étant soumise
nécessairement à cette loi, comme celle de toutes
les autres marchandises, la question se réduit
tout simplement à bien reconnaître les causes qui
peuvent élever ou abaisser le prix de ces métaux.
La valeur de l'or et de l'argent est donc en
raison directe du besoin qu'on en a, et comme
c'est à titre d'instrument d'échange, à titre de
monnaie que le plus grand besoin de métaux
précieux se fait toujours sentir chez toutes les
nations, on comprend facilement que celles qui
produisent le plus d'objets utiles, dont la popu-
lation est le plus agglomérée, et dont les échan-
ges , tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, sont le
plus considérables, sont aussi celles où le besoin
d'or et d'argent est le plus développé, où ces
métaux sont le plus recherchés, et ou, par con-
séquent, ils ont toujours le plus de valeur, puis-
que plus les produits d'utilité générale sont
abondants dans un pays, plus l'or eî l'argent
peuvent y être échangés contre ces produits avec
.fruit et avec avantage.
Il est donc bien évident que l'or ei 1 argent
étant considérés sous le rapport de Icin l'onc-
tion monétaire, leui pn\ s'élinc iorcemenl par
— 27 —
l'accroissement de la production consommable
et de la population, en un mot, par le fait seul
de l'augmentation de la richesse, et que ce prix
s'abaisse, au contraire, par le fait opposé d'une
diminution du besoin d'échange, diminution qui
résulte nécessairement d'un ralentissement de
la production consommable, c'est-à-dire d'une
décroissance de la richesse. Par conséquent, toute
augmentation de la richesse se traduit par un
abaissement général du prix moyen des choses,
correspondant à l'élévation de la valeur moné-
taire, et_toute diminution de cette même richesse
produit nécessairement un enchérissement du
prix moyen des produits proportionnel à la
dépréciation de la valeur réelle des pièces de
monnaie, laquelle résulte d'une diminution du
besoin d'échange, laquelle résulte elle-même d'un
amoindrissement de la production.
Depuis le commencement du siècle, le fait de
la dépréciation de la valeur monétaire ne s'est
jamais produit en Europe qu'à la suite d'un ra-
lentissement de la production des objets consom-
mables, et c'est à ce ralentissement, correspon-
dant à la découverte des mines de la Californie
. et de l'Australie, qu'il faut attribuer uniquement
' la dépréciation de l'or survenue en 184-9, époque
où toute l'Europe était en révolution, et produi-
sait beaucoup moins que précédemment; cette
— 28 -
dépréciation a été bien vite compensée d'ailleurs
par une élévation correspondante à la valeur de
l'argent, ce qui a réduit quoi qu'on en dise à très-
peu dechosela dépréciation réelle des deux métaux
réunis, par rapport aux prix des anciens produits.
Depuis bientôt quinze ans que l'ancien équi-
libre entre la valeur de l'or et de l'argent a été
rétabli, le prix de toute chose n'ayant pas cessé
d'augmenter, il est évident, du moins pour nous,
que cette augmentation ne peut provenir d'une
dépréciation simultanée de la valeur de ces deux
métaux, mais seulement du ralentissement de la
production des objets consommables, par rapport
aux besoins croissants de la consommation. En
effet, la valeur réelle et non légale de la monnaie
étant toujours en équilibre avec la valeur de l'or
et de l'argent, si ces métaux avaient diminué de
valeur, on en donnerait une plus grande quantité,
comme cela a lieu pour les autres produits, en
échange de la même valeur en monnaie légale.
Or, cette quantité n'ayant pas augmenté dans
l'échange du métal contre la monnaie depuis
quinze ans, il est clair que la valeur de la mon-
naie n'a pas diminué par rapport au prix moyen
des choses. Ce n'est donc que l'insuffisance de la
production, par rapport aux besoins de consom-
mation, qui a fait renchérir tous les produits, et
c'est sur ce fail, qui nous paraît avoir une extrême
- 29 —
gravité, que nous ne cesserons d'appeler l'atten-
tion du gouvernement et du public.
En résumé, la monnaie ayant une valeur légale
fixe et invariable, qui sert de base dans toutes les
transactions, et celte monnaie ayant en outre une
valeur réelle variant suivant le prix courant de
l'or et de l'argent dont elle est composée, lorsque
la valeur réelle tombe au-dessous de la valeur
légale à la suite d'une baisse dans le prix des
métaux précieux, on compense dans les échanges
cette moins-val ue réelle delà monnaie en donnant,
une moins grande quantité ou un moins fort poids
de marchandise pour la valeur légale de cette
monnaie, ce qui équivaut à une élévation du prix
de ces marchandises, tandis que, lorsque l'or ou
l'argent augmentent de prix, on donne au con-
traire une plus grande quantité ou un plus fort
poids de marchandise pour la même valeur lé-
gale de cette monnaie, ce qui paraît faire baisser
le prix de ces marchandises.
La dépréciation de la valeur réelle de la mon-
naie, de celle du métal qu'elle contient, peut donc
faire augmenter fictivement quelquefois le prix
des produits, fixé en monnaie légale, c'est-à-dire
en francs, bien que, par le fait, le prix réel de ces
produits reste intrinsèquement le même.
Mais est-ce cette dépréciation de l'or et de l'ar-
gent qui est la véritable cause du renchérisse-
— 311 -
menl survenu dans ternies les choses de la vie
depuis quinze ans ? En vérité, on ne comprend pas
que MM. les ministres, ûaussmann et tant d'au-
tres encore aient pu tomber dans une pareille er-
reur, quand il est si facile de s'assurer de la vérité.
Nous avons dit que la valeur légale de la mon-
naie était fixe, mais que sa valeur réelle variait
toujours suivant le prix courant du métal dont
elle est composée; par conséquent, il en est de
l'or et de l'argent-marchandise échangé contre
la monnaie légale, comme il en est de toutes les
autres marchandises, et, lorsque leur prix baisse,
on donne pour la même valeur légale de monnaie
un poids plus considérable d'or et d'argent, tandis
que lorsque le prix du métal qui constitue la va-
leur réelle dépasse la valeur légale de la monnaie,
on donne pour cette même valeur légale un moin-
dre poids de métal. Il suffit donc, pour s'assurer
si la monnaie s'est ou non dépréciée depuis dix
ans, de vérifier si l'on donne aujourd'hui, pour
la même valeur légale, un poids d'or ou d'argent
plus considérable qu'autrefois.
Eh bien ! si l'on fait cette facile vérification, on
reconnaîtra que le poids d'or donné aujourd'hui
pour la valeur monétaire légale est exactement le
même qu'il y a dix ans ; que, par conséquent, la
monnaie ne s'est pas dépréciée depuis cette épo-
que, et qu'il n'est possible d'attribuer le renché-
— 31 —
rissementde touLes choses qu'à un ralentissement
de la production des objets consommables, par
rapport aux besoins stationnaires ou croissants
de la consommation.
En effet, il nous paraît bien démontré, en pré-
sence des dépenses énormes faites en France
depuis quinze ans, dans le but d'obtenir un résul-
tat contraire, la vie à bon marché, comme nous
le promettait l'Empire à ses débuts, que cet en-
chérissement continu des subsistances, qui jette
le trouble dans toutes les affaires, la perturbation
dans toutes les existences, qui est enfin la cause
principale et permanente de grèves et de coalitions
ouvrières, de crises financières et industrielles,
ne peut être attribué qu'au mauvais emploi qui a
été fait depuis cette époque de la fortune publi-
que, qu'aux conditions anti-économiques dans
lesquelles ont été constituées toutes nos grandes
compagnies, et à la direction déplorable donnée
par elles à toutes les opérations financières qu'elles
ont eues à diriger, à tous les grands travaux
qu'elles ont été chargées d'exécuter.
C'est donc en réduisant dans une proportion
considérable toutes nos dépenses improductives,
en commençant par celles de nos inutiles et rui-
neuses armées ; en donnant un meilleur et plus
fructueux emploi à nos capitaux disponibles,
devenus bien rares aujourd'hui ; en constituant
sur des bases beaucoup plus libérales, et surtout
beaucoup plus rationnelles, toutes nos grandes
sociétés de crédit ; en accordant enfin la liberté la
pi us complète au travail, aux capitaux et à toutes
les combinaisons auxquelles peut donner lieu leur
association, qu'il faut chercher le remède à cette
plaie nouvelle qui ronge aujourd'hui la nation
française, et qui, si l'on n'y prend garde, finira
par compromettre l'avenir.
Les décadences politiques et sociales suivent
toujours de près les décadences économiques et
financières.
III
Le renchérissement de toutes choses peut-il être la conséquence
d'une prospérité toujours croissante?
Descendons maintenant dans les détails de la
vie réelle, et voyons si le renchérissement de
toute chose peut avoir été la conséquence néces-
saire d'une prospérité toujours croissante depuis
dix ans?
D'abord, si tout avait renchéri par suite d'une
dépréciation monétaire, aucune valeur quelcon-
que n'aurait pu être soustraite à ce renchérisse-
ment, et le prix de la Rente sur l'État se serait
- 33 —
élevé comme celui de toutes les autres valeurs ;
proportionnellement à la dépréciation de la mon-
naie légale; or, le prix de la Rente a précisément
baissé de 25 p. 100 depuis 1852, tandis que celui
de tous les autres produits a augmenté dans cette
proportion depuis cette époque; donc il ne peut y
avoir eu dépréciation de la valeur monétaire,
cela est évident.
Maintenant, les rentiers de l'Etat touchent-ils
en monnaie légale pour leurs mêmes arrérages
25 p. 1 00 de plus qu'autrefois ? Non.
Les capitalistes prêteurs reçoivent-ils de leurs
débiteurs, pour le même intérêt de leur .prêt,
25 p. 100 de plus en monnaie légale qu'ils ne
recevaient il y a dix ans ? Non.
Les employés des administrations publiques
et particulières louchent-ils pour le même traite-
ment 25 p. 100 de plus en monnaie légale qu'ils
ne touchaient en 1855? Non !
Les ouvriers de tous états perçoivent-ils en
monnaie légale pour le même salaire 25 p. 100
de plus qu'il y a dix ans? Non.
Enfin, paye-t-on aux capitalistes qui ont placé
leurs fonds dans des entreprises industrielles
25 p. 100 de plus en monnaie légale pour les
mêmes dividendes qu'ils touchaient autrefois?
Non.
Eh bien ! nous serions vraiment très-désireux
3
que MM. Rouher, Vuitry, Forcade la Roquette et
Haussmann nous expliquassent comment, quand
tous les Français sans exception, y compris leurs
administrés, ne reçoivent pas en monnaie légale
pour leur même revenu, pour leur même traite-
ment et pour leur même salaire 25 p. 100 de
plus qu'autrefois, et lorsqu'ils dépensent pour
mener la même vie, 25 p. 100 de plus de cette
même monnaie légale qu'ils ne dépensaient il y
a dix ans, nous serions très-désireux, disons-
nous, que les ministres et M. le préfet de la Seine
voulussent bien nous expliquer comment cet ac-
croissement de dépenses sans accroissement pro-
portionnel du revenu peut devenir pour chacun
la conséquence nécessaire d'une prospérité tou-
jours croissante, et comment, dans ces conditions
économiques, la richesse de la France a pu se
développer depuis dix ans dans d'immenses pro-
portions. Car enfin la nation ne se croit pas obli-
gée de comprendre et d'applaudir comme paraît
le croire la majorité du Corps législatif, ce qui
n'est pas compréhensible, bien que cela sorte de
la bouche affirmative d'un ministre d'Etat. D'ail-
leurs il n'en est pas de même en économie poli-
tique qu'en religion, et nous ne sommes plus au
temps où saint Augustin pouvait dire avec chance
d'être cruet imité : Credo quia absurdum.
— 35 —
IV
L'Exposition universelle ne donne pas la preuve d'une
augmentation de la richesse.
L'Exposition universelle est aussi un témoi-
gnage que les ministres invoquent à tout instant,
en faveur de leur théorie de la richesse crois-
sante. Selon eux, en présence des progrès im-
menses réalisés par notre industrie et constatés
par cette Exposition, il est impossible d'avoir le
moindre doute sur l'augmentation immense de
cette richesse et de la prospérité du pays.
Eh bien, nous aussi, nous avons visité l'Exposi-
tion, et nous avons payé comme tout le monde
un juste tribut d'admiration aux merveilles in-
dustrielles qui y sont entassées ; mais après ce
tribut payé à nos fabricants et à ceux de beau-
coup d'autres pays, nous nous sommes demandé
si ce développement immense des industries de
luxe était bien une preuve réelle de l'accroisse-
ment de la richesse et du bien-être national ; nous
nous sommes demandé combien de consomma-
teurs sur nos 38 millions d'habitants pourraient
profiter de cet immense progrès industriel obtenu
— 36 —
en France depuis dix années, et nous avons fait
alors cette triste réflexion, que, s'il y avait sur
nos 38 millions d'habitants 2 millions seulement
qui aient un revenu assez considérable pour jouir
des avantages de cet immense progrès, c'était le
chiffre le plus considérable qu'il soit possible de
supposer, mais que, pour les trente-six autres
millions, le moindre grain alimentaire que nos
agriculteurs auraient pu produire en plus grande
quantité et à meilleur marché aurait bien mieux
fait leur affaire.
II. y aurait indubitablement beaucoup plus
d'avantage pour le pays à produire, pour le même
prix, trois boeufs donnant un poids de viande
double de celui que pesait le plus beau boeuf que
nous avons vu à l'exposition de Billancourt.
Voilà le genre d'élevage qui devrait être encou-
ragé par des récompenses nationales, et non celui
que produit en si petite quantité et à un prix si
élevé un boeuf magnifique, mais qui ne peut pa-
raître en beefteck ou en rosbeef que sur la table
d'un millionnaire. Le prix exorbitant du pain,
dont on se plaint si vivement en ce moment dans
tous les départements de la France, ne proteste-t-il
pas contre le développement exagéré des richesses
qui encombrent les galeries de l'Exposition uni-
verselle?
Certes, si nous avions vu sous les vitrines de
— 37 —
certains exposants une note conçue à peu près dans
i ces termes : Produits obtenus avec une économie
de 50 p. 100 sur les anciens procédés, et vendus
aux consommateurs à 25 p. 100 meilleur marché
qu'il y a dix années. Oh! alors, nous aurions
battu des mains devant un pareil résultat; car il
eût été évident pour nous que le consommateur,
en économisant 25 p. 100 sur la consommation
de ces produits, se serait enrichi d'autant et
aurait augmenté d'autant son bien-être; mais
quand, à côté de tous ces progrès accomplis dans
la fabrication des objets de luxe, nous voyons
que le pain, la viande de boucherie, la volaille,
le gibier, le beurre, le fromage, les légumes, le
vin, la bière, les loyers, etc., ont augmenté de
plus de 30 p. 100 depuis dix années, notre amour
du pays nous fait considérer avec regret et même
avec amertume cet enthousiasme injustifié de
nos ministres en présence des progrès stériles
pour le bien-être du peuple constatés par l'Ex-
position universelle; et, malgré les affirmations
de prospérité croissante qu'ils font retentir jour-
nellement sous les voûtes du Palais, nous en sor-
tons découragé, en nous disant avec tristesse :
Non, la preuve de l'amélioration des conditions
de la vie matérielle en France n'est pas là.
Sans doute, nous pourrions affirmer simple-
ment, comme le font nos ministres, et peut-être
— 38 —
avec une conviction tout aussi sincère que la leur,
que ce renchérissement de toutes choses est une
véritable cause de ruine pour le pays; mais ils
nous répondraient, avec cette assurance dont ils
ont été doués par la nature ou par l'habitude,
que le renchérissement de toutes choses, loin de
ruiner le pays, est, au contraire, une preuve cer-
taine de sa richesse et de sa prospérité croissante,
et comme M. Rouher se croit un ministre infail-
lible, il se croit, par cela même, dispensé d'appor-
ter aucune preuve à la justesse de son affirma-
tion. A quoi, du reste, cela lui servirait-il, puis-
qu'il sait qu'il peut compter sur l'approbation
d'une majorité de députés qui applaudit à tous
ses actes et à tous ses discours ?
Dans la séance du Corps législatif du 29 mai
dernier, M. le ministre de l'agriculture et des
travaux publics a prononcé ces paroles, qui,
d'après le Moniteur, ont reçu, de la majorité de
la Chambre une approbation marquée :
« Messieurs, je n'ai pas à examiner si les règles
générales posées par le gouvernement, d'accord
avec le Corps législatif, sont destinées à favoriser
la spéculation légitime et à créer des fortunes
individuelles. Là n'est pas la question. Mais f ai
le droit de dire que le projet de loi ne nuit en rien
à la richesse du pays, et qu'au contraire, non-
seulement le projet de loi, mais la politique du
— 39 —
gouvernement a permis à la France entière d'as- '
sister au plus magnifique spectacle que l'industrie
ait donné au monde depuis le commencement du
siècle.
» Comment, c'est au moment où l'Exposition
universelle attire à Paris cette affluence d'étran-
gers; c'est au moment où l'Europe reconnaît et
admire la magnificence des produits de l'industrie
française et les progrès énormes accomplis depuis
dix ans ; c'est à ce moment-là qu'on vient pré-
senter le projet actuel et la politique générale du
gouvernement comme portant atteinte à la ri-
chesse et à la prospérité du pays.
» Eh bien ! faites de pareilles attaques, conti-
nuez-les si bon vous semble, je dis que les faits
protestent, et que non-seulement la France, mais
l'Europe entière sont témoins de la richesse et de
la puissance productive du pays sous le gouver-
nement de l'Empereur. * ( Approbation mar-
quée.)
En vérité, quand on voit un ministre de l'Em-
pire prononcer, avec autant d'assurance, des
paroles aussi négatives del'évidence des faits, on
se demande si, en soumettant la liberté de la pen-
séeau décret du 14 février 1852, on n'y a pas
soumis en même temps la science des hommes
d'Etat et le vote de la majorité du Corps légis-
latif.
— 40 —
Ah ! monsieur le ministre, vous prétendez que
notre politique générale n'a point porté atteinte
à la puissance productive et à la richesse du pays,
et que les faits protestent contre cette assertion
mensongère; eh bien! permettez-nous d'exami-
ner, à notre tour, si les faits ne protestent pas
plutôt contre vos affirmations que contre l'asser-
tion si juste, si sensée, si patriotique de M. Pi-
card.
Pauvre France! es-tu donc destinée à vivre
éternellement guidée par des aveugles, et la
Providence, indifférente à tes maux, persistera-
t-elle toujours à te refuser même un borgne
politique qui puisse venir jeter un peu de lu-
mière dans le chaos économique et financier où
tes hommes d'Etat t'ont plongée?
Il y a deux progrès en industrie, monsieur le
ministre : le progrès qui consiste à produire des
choses de plus en plus belles, de plus en plus
luxueuses, qui coûtent souvent de plus en plus
cher, ce qui ne profite qu'à cette minime partie
de la population qu'on appelle la classe aisée,
mais qui n'enrichit pas plus cette classe que la
masse de la nation, tant s'en faut; c'est précisé-
ment là le progrès immense, nous le reconnais-
sons, réalisé par notre industrie qui est bien
constaté par l'Exposition universelle, et qui vous
éblouit au point de vous faire perdre le sentiment
— 4i -
de la véritable richesse et du véritable bien-être
national. Puis le progrès qui consiste à produire
des choses de plus en plus utiles, qui reviennent
graduellement à meilleur marché, ce qui profite
alors à toutes les classes de la population; or, ce
progrès, ne vous en déplaise, monsieur le mi-
nistre, le seul qui puisse enrichir réellement la
nation, n'est nullement constaté par l'Exposition
universelle, car on n'y trouverait peut-être pas
un seul produit de première utilité qui se vende
et se consomme aujourd'hui à meilleur marché
qu'il y a dix ans.
C'est là un fait, monsieur le ministre, qui crève
les yeux à tout le monde, un fait qui proteste
contre vos assertions de prospérité croissante, un
fait que vous ne pouvez pas nier, puisque vous
et vos collègues déclariez, dans la séance du
Corps législatif du 24 juin 1865, que le gouver-
nement avait été obligé d'augmenter la prime
d'exonération du service militaire de 25 p. 100,
parce que toutes les choses de la vie avaient aug-
menté dans la même proportion depuis dix ans. Et
c'est quand vousavez constaté vous-même un pareil
surenchérissement de toutes les choses de la vie,
conséquence nécessaire d'un affaiblissement de
nos forces productives, un renchérissement qui
n'a pu être compensé par les immenses progrès
de notre agriculture et de notre industrie, par
l'économie qu'a procurée dans l'échange des pro-
duits l'établissement d'un triple réseau de che-
mins de fer, par la conclusion de tous nos traités
de commerce, toutes choses qui auraient eu pour
résultat nécessaire de nous faire vivre à meilleur
marché si nous n'avions pas eu à subir l'affaiblis-
sement de nos forces productives et la diminution
de la production résultant de l'augmentation de
notre effectif militaire, de nos dépenses budgé-
taires et du développement outré des grands tra-
vaux publics qui ne produisent rien. C'est en pré-
sence de ce renchérissement de toutes choses, qui
ne peut s'expliquer que par l'influence déplorable
exercée sur la richesse publique par ce système
économique, puisque sans lui tous les progrès
agricoles et industriels accomplis auraient néces-
sairement amené un abaissement du prix de
toutes nos denrées alimentaires, que vous croyez
pouvoir dire que l'Europe entière est témoin de
la puissance productive et de la richesse de la
France sous le gouvernement de l'Empereur.
Belle richesse, en vérité, que celle qui consiste
à nous faire payer tous les objets nécessaires à
notre existence de plus en plus cher. Dieu pré-
serve la France d'une pareille richesse, monsieur
le ministre, et qu'il daigne, au contraire, l'ap-
pauvrir le plus promptement possible, si, comme
cela résulte de vos théories économiques, cet
- 43 —
appauvrissement doit la faire vivre à meilleur
marché que votre prospérité croissante.
Oh ! vous ne manquez pas de mauvaises raisons
parlementaires pour prouver logiquement que la
France s'enrichit, nous le savons de reste. Vous
nous direz comme toujours que « le renchérisse-
ment de toutes choses est la conséquence nécessaire
d'une prospérité croissante », mais la nation, qui
n'attend pas vos arguments pour sentir si elle est
plus ou moins heureuse, vous répondra par cette
vérité, que le renchérissement de toutes choses
est la conséquence nécessaire de vos dépenses im-
productives toujours croissantes, ce qui appauvrit
de plus en plus le pays. Elle vous répondra que la
rareté croissante des produits en fait seule haus-
ser graduellement le prix, tandis que l'abaisse-
ment de ce prix résulte infailliblement de leur
plus grande abondance, que les mauvaises ré-
coltes renchérissent toutes les denrées alimen-
taires, tandis que les récoltes fructueuses les font
baisser de prix et consommer par le peuple à
meilleur marché, il n'y a que des aveugles en
économie politique qui osent affirmer le con-
traire.
Ne parlons pas de la gloire militaire, sur la-
quelle nous différons notoirement d'opinion ; par-
lons seulement de ce bien-être matériel à la
conquête duquel Dieu a voulu que marche cons-
— 4i —
tammenl l'humanité, et dont elle jouit d'autant
mieux qu'elle produit et qu'elle consomme toutes
les choses nécessaires à son existence à meilleur
marché.
Sous le gouvernement de Juillet, le prix moyen
de tous les objets de consommation avait baissé
d'environ vingt pour cent, et nous ne supposons
pas que cette baisse ait rendu le peuple plus
malheureux qu'aujourd'hui ; grâce à la prospérité
croissante dont nous jouissons aujourd'hui, nous
payons tous ces mêmes objets trente pour cent
de plus que sous le gouvernement de Juillet, et
nous ne croyons pas que cette hausse ait rendu
la nation plus heureuse qu'autrefois. Voilà un
fait, monsieur le ministre, qui proteste contre
vos étranges assertions.
Eh bien! nous qui ne sommes pas, comme
vous voudriez le faire croire, les ennemis systé-
matiques de l'Empire, mais qui comprenons les
intérêts véritables du gouvernement et du pays
tout autrement que vous, qui paraissez n'avoir
jamais su comprendre que l'intérêt des classes
riches et des spéculateurs, votre dernier discours
au Corps législatif le prouve surabondamment,
nous allons vous dire franchement le fond de
notre pensée.
Pendant que vous voyez dans l'Exposition uni-
verselle une preuve éclatante de la puissance des
— 45 —
forces productives et de la richesse du pays, nous,
nous y voyons la preuve d'un affaiblissement de
ces forces par suite du développement outré du
luxe qui enlève à la production réelle qui fait vivre
les populations un nombre de plus en plus consi-
dérable d'ouvriers, et par conséquent la preuve
éclatante de la diminution de notre puissance
productive.
Voyons maintenant si le renchérissement de
ces éléments de la vie peut être un signe d'aug-
mentation de richesse, et si ce renchérissement,
. survenu malgré les progrès immenses réalisés par
notre agriculture, par notre industrie et par nos
moyens de transport, ne doit pas être attribué en-
tièrement au système politique et économique
suivi par le gouvernement, tant à l'intérieur
qu'à l'extérieur.
V
Vivre toujours mieux et à meilleur marché, voilà le vrai
progrès.
Il existe en permanence, chez toutes les nations,
un quantum de capitaux disponibles provenant
de l'excédant des revenus sur les dépenses de cer-
- 46 —
tains particuliers; ce qui fait qu'on trouve toujours
des épargnes réalisées, même dans les pays qui,
comme le nôtre, produisent à peine le nécessaire
pour faire vivre toute la population.
Toutes les crises industrielles, commerciales
et financières proviennent de la manière plus ou
moins utile dont ce quantum de capitaux dispo-
nibles a été employé.
Ainsi, par exemple, si au lieu de consacrer ce
capital, au moins pour la majeure partie, à des
travaux utiles et productifs, on le dépense en
travaux de luxe, en haussmanisation des princi-
pales villes du pays, par exemple, on ne pourra
faire exécuter ces travaux sans enlever à l'oeuvre
de la production alimentaire une partie des bras
qui lui sont consacrés, sans faire augmenter ainsi
les salaires, hausser le prix de revient des pro-
duits, et finalement sans faire renchérir toutes les
choses de la vie.
Si l'on occupe aujourd'hui cent mille ouvriers
à un labeur productif, et que demain on en enlève
dix mille pour les employer à des travaux de luxe
et improductifs, il est clair que la production et
la masse des richesses dont vivent les populations
diminueront le lendemain de la portion qui était
produite par ces dix mille ouvriers. Donc, pour
amoindrir la production et la richesse disponibles
d'une nation, il suffit d'employer seulement le
— 47 —
capital épargné à des travaux stériles, sans même
toucher au capital acquis, puisqu'il suffit d'em-
ployer ces épargnes à des travaux improductifs
pour détourner de la production utile un certain
nombre de bras.
Ceci étant admis, si l'on suppose maintenant
qu'on fasse annuellement, en France, un milliard
d'épargnes, et que la totalité de ces épargnes soit
consacrée à entretenir un travail improductif, on
pourra se figurer la grave atteinte qui, dans ce
cas, serait portée à la production des richesses
parla suppression des travailleurs productifs, qui
en seraient détournés pour exécuter des travaux
qui ne produisent rien.
Or, si l'on songe qu'en dehors des capitaux
absorbés par nos grands travaux publics poussés
à outrance, les dépenses budgétaires complète-
ment improductives coûtent chaque année à la
France près d'un milliard de plus qu'il y a quinze
ans, et la privent, en outre, d'un revenu annuel de
cinq ou six milliards que produiraient les travail-
leurs, que ces dépenses budgétaires ont enlevé à
l'agriculture et à l'industrie, on s'expliquera faci-
lement pourquoi la vie coûte aujourd'hui trente
pour cent de plus qu'elle ne coûtait il y a quinze
ans ; on comprendra alors que cette énorme aug-
mentation de nos dépenses gouvernementales et
municipales est la principale cause de ce renché-
— iS —
rissement continu de toutes les choses de la vie,
lequel jette la perturbation dans toutes les affaires
industrielles et commerciales, suscite incessam-
ment les grèves d'ouvriers, et place le pays dans
les plus mauvaises conditions de production et
d'échange vis-à-vis de l'étranger.
Nous défions MM. Rouher et Haussmann de
trouver une autre cause un peu sérieuse à ce
renchérissement qu'ils prétendent être la consé-
quence nécessaire d'une richesse et d'une prospé-
rité toujours croissante, caria richesse croissante,
ce dont nos hommes d'Etat ne semblent en vérité
pas se douter, consiste dans la proportion de plus
en plus grande des produits de toute nature par
rapport aux besoins de consommation, et non
dans la possession d'un plus grand nombre de
places publiques, de théâtres, de boulevards, de
jardins et de monuments plus ou moins ornés d'ai-
gles et d'écussons à l'N.
Examinons maintenant si ce renchérissement
s'est produit avec autant d'intensité sous les au-
tres gouvernements, et si ce ne serait pas là, par
hasard, une de ces destinées heureuses que M. le
ministre d'Etat a mises en réserve pour y con-
duire graduellement la nation.
Faire le relevé des prix de tous les produits
consommés annuellement en France, pour arri-
ver à déterminer un prix moyen, afin de pouvoir
- 49 -
comparer ce prix à diverses époques, n'était pas
chose facile, aussi avons-nous reculé devant la
difficulté de la tâche el avons-nous eu recours,
pour établir ce prix moyen, aux tableaux des im-
portations et des exportations de l'administration
des douanes. En faisant le relevé du prix de tous les
articles portés dans ces tableaux, pour en recher-
cher le prix moyen, onn'arrivepas sans doute à un
résultat mathématiquement exact, mais ce résul-
tat cependant se rapproche beaucoup de la vérité.
Nous avons donc fait le relevé de ces prix
en 1830 et en 1847, et voici le résultat que nous
avons trouvé :
En 1830, le prix moyen de tous les produits
naturels importés et exportés était de. . 18 fr. 95
En 1847, le prix moyen de ces mêmes produits
était de. . 17 fr. 10
Il y avait donc en moyenne une diminution de
1 fr. 85 centimes sur le prix des produits natu-
rels. L'ensemble de ces produits avait diminué,
par conséquent, de 1830 à 1847, d'environ dix
pour cent.
Il est bon de faire remarquer que, dans les pro-
duits naturels, sont compris les denrées alimen-
taires qui avaient diminué, comme la viande, les
oeufs, le beurre, la volaille, etc., déplus de douze
pour cent. Ce sont précisément ces objets qui ont
le plus renchéri sous l'Empire.
4
En 1830, le prix moyen de tous les produits
manufacturés importés et exportés était de
35 fr. 50.
En 1847, le prix moyen des mêmes produits
était de 28 fr. 10 centimes, le prix des produits
manufacturés avait donc baissé, de 1830 à 1847,
de 7 fr. 40, c'est-à-dire de plus de vingt-cinq
pour cent.
Par conséquent, sous le gouvernement de Juil-
let, l'augmentation de la production et de la ri-
chesse, l'accroissement des opérations commer-
ciales à l'importation et à l'exportation, sans
aucun traité de commerce avec les autres nations,
sans réseau de chemins de fer, sans libre-
échange, a eu "pour résultat d'amener une baisse
de dix pour cent dans le prix des produits natu-
rels, et une baisse de 25 p. 100 dans le
prix moyen des produits manufacturés, ce qui a
mis ainsi ces produits à la portée d'un plus
grand nombre de consommateurs, et a augmenté
d'autant le bien-être général. Franchement, la na-
tion pouvait bien pardonner l'indemnité Pritchard
à un gouvernement qui lui procurait toutes ces
facilités de la payer. Malheureusement nous
n'avons pas les mêmes raisons pour nous montrer
indulgents envers l'expédition du Mexique.
Nous ne sommes pas orléanistes, mais nous sa-
vons rendre à César ce qui appartient à César et
- Si —
aux gouvernements déchus ce qui leur est légiti-
mement dû.
Nous pensions donc qu'avec une expérience de
dix-sept années comme celle-là, pour corrobo-
rer cette opinion, que l'accroissement réel de la
richesse avait pour résultat nécessaire d'abaisser
le prix moyen des choses, nous étions bien dans
la vérité en constatant ce fait, quand MM. Rouher
et Haussmann sont venus nous apprendre que
nous n'entendions rien à ces matières écono-
miques, qu'on enrichissait les nations en leur
faisant payer tous leurs produits de plus en plus
cher, et qu'en présence de ce renchérissement gé-
néral survenu depuis quinze ans, il fallait être
aveugle pour ne pas voir que la richesse de la
France avait augmenté dans d'immenses propor-
tions; voilà une leçon d'économie sociale dont
l'honorable M. Picard, à qui elle a été donnée,
devra se souvenir longtemps.
VI
Comment M, le ministre d'État a conduit la France à des
destinées meilleures.
Passons maintenant aux heureuses destinées
où M. le ministre d'Etat a conduit la France de-
puis quinze ans.

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