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La Vie, d'une manière ou d'une autre

De
386 pages
Vingt ans après l’énorme succès de son roman Le Bonheur, d’une manière ou d’une autre, Christine Arnothy revient à l’un de ses thèmes favoris : les femmes et les hommes face au destin qu’ils choisissent.
Parce que la vie dépend des chemins que l’on prend ou des portes que l’on ouvre, comment Alice, jeune femme pas du tout à la mode, va-t-elle survivre à un bizutage sexuel, piège tendu par son amie Hilda dans un somptueux appartement parisien ? Son désir de vengeance pourra-t-il être assouvi ?
Et pourquoi Elly Schlossberg, tante d’Alice et milliardaire grâce à ses produits de beauté, est-elle si tourmentée par cette affaire ? Parce qu’elle veut défendre sa nièce ou protéger du scandale son ami, propriétaire de l’appartement où l’agression a eu lieu et ambassadeur qui veut s’engager dans la course à l’élection présidentielle de 2012 ?
Quel rôle trouble joue encore l’Hôpital Central, établissement où nombre de médecins et d’étudiants étrangers apprennent leur métier en s’exerçant sur des patients vulnérables et fragiles ? Jérémy, génie de l’informatique cloué à son fauteuil roulant, et son amant Jonathan parviendront-ils à découvrir les origines de l’argent qui nourrit cette institution internationale et à faire que, un jour, enfin, les bourreaux devront se taire parce que les victimes parleront ?
Dans ce grand roman sans seconde de répit et à la tension croissante, Christine Arnothy décrit avec force une époque et une humanité folles, car à la dérive.
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Cover

Christine Arnothy

La Vie, d'une manière
ou d'une autre

Roman

Flammarion

Christine Arnothy

La Vie, d'une manière ou d'une autre

Flammarion

© Flammarion, 2010.

Dépôt légal : mars 2010

ISBN numérique : 978-2-0812-4705-5

N° d'édition numérique : N.01ELIN000129.N001

Le livre a été imprimé sous les références :
ISBN : 978-2-0812-3245-7

N° d'édition : L.01ELIN000176.N001

81 604 mots

Ouvrage composé et converti par Meta-systems (59100 Roubaix)

Présentation de l'éditeur :

Vingt ans après l’énorme succès de son roman Le Bonheur, d’une manière ou d’une autre, Christine Arnothy revient à l’un de ses thèmes favoris : les femmes et les hommes face au destin qu’ils choisissent.Parce que la vie dépend des chemins que l’on prend ou des portes que l’on ouvre, comment Alice, jeune femme pas du tout à la mode, va-t-elle survivre à un bizutage sexuel, piège tendu par son amie Hilda dans un somptueux appartement parisien ? Son désir de vengeance pourra-t-il être assouvi ?
Et pourquoi Elly Schlossberg, tante d’Alice et milliardaire grâce à ses produits de beauté, est-elle si tourmentée par cette affaire ? Parce qu’elle veut défendre sa nièce ou protéger du scandale son ami, propriétaire de l’appartement où l’agression a eu lieu et ambassadeur qui veut s’engager dans la course à l’élection présidentielle de 2012 ?
Quel rôle trouble joue encore l’Hôpital Central, établissement où nombre de médecins et d’étudiants étrangers apprennent leur métier en s’exerçant sur des patients vulnérables et fragiles ? Jérémy, génie de l’informatique cloué à son fauteuil roulant, et son amant Jonathan parviendront-ils à découvrir les origines de l’argent qui nourrit cette institution internationale et à faire que, un jour, enfin, les bourreaux devront se taire parce que les victimes parleront ?
Dans ce grand roman sans seconde de répit et à la tension croissante, Christine Arnothy décrit avec force une époque et une humanité folles, car à la dérive.

image

Création Studio Flammarion Illustration originale d’après un couloir d’hôtel © Lynn Saville / Photonica / Getty Images

Christine Arnothy est connue de millions de lecteurs depuis J’ai quinze ans et je ne veux pas mourir, autobiographie traduite dans le monde entier. Elle est l’auteur de plus de 34 publications, dont la plupart ont fait le tour du monde et sont des best-sellers dans de nombreux pays.

DU MÊME AUTEUR

Autobiographie

J'ai quinze ans et je ne veux pas mourir (Grand Prix Vérité, 1954), Fayard. Il n'est pas si facile de vivre, Fayard.

Embrasser la vie, Fayard.

Romans

Dieu est en retard, Gallimard.

Le Cardinal prisonnier, Julliard.

La Saison des Américains, Julliard.

Le Jardin noir (Prix des Quatre-Jurys), Gallimard.

Jouer à l'été, Julliard.

Aviva, Flammarion.

Chiche !, Flammarion.

Un type merveilleux, Flammarion.

J'aime la vie, Grasset.

Le Bonheur d'une manière ou d'une autre, Grasset.

Toutes les chances plus une, (Prix Interallié), Grasset.

Un paradis sur mesure, Grasset.

L'Ami de la famille, Grasset.

Les Trouble-fête, Grasset.

Vent africain (Prix des Maisons de la presse), Grasset.

Une affaire d'héritage, Grasset.

Désert brûlant, Grasset.

Voyage de noces, Plon.

La Piste africaine, Plon.

La Dernière Nuit avant l'an 2000, Plon.

Malins plaisirs, Plon.

Complots de femmes, Fayard.

On ne fait jamais vraiment ce que l'on veut, Fayard.

Aller-retour, tous frais payés, Fayard.

Une rentrée littéraire, Fayard.

Relations inquiétantes, Fayard.

L'Homme aux yeux de diamants, Fayard.

Donnant, donnant, Fayard.

Les Années cannibales, Fayard.

Recueils de nouvelles

Le Cavalier mongol (Grand Prix de la nouvelle de l'Académie française), Flammarion.

Lettre ouverte

Lettre ouverte aux rois nus, Albin Michel.

Romans « américains » parus sous le pseudonyme de William Dickinson

Des diamants pour Mrs Clark, Albin Michel et Fayard.

Mrs Clark et les enfants du diable, Albin Michel et Fayard.

De l'autre côté de la nuit, Mrs Clark à Las Vegas, Albin Michel et Fayard.

Récit

Une valse à Vienne, Fayard.

La Vie, d'une manière
ou d'une autre

Chapitre 1

« Un monde à chier ! », s'exclama Jonathan en martelant son oreiller. Il était trois heures du matin et il avait peu dormi. L'avenir lui semblait plus qu'obscur. Il avait quarante ans, il mesurait un mètre soixante-dix-huit et possédait des diplômes qui ne valaient pas grand-chose. Il n'avait jamais réussi à faire un choix, ni dans son métier ni dans sa vie. Il était au degré zéro de la reconnaissance professionnelle dans un monde où on ne recherchait que des spécialistes avec expérience.

Il avait fait le tour du monde. De Sydney, il était revenu avec une déception amoureuse, et l'Écosse lui laissa pour toujours la nostalgie des châteaux. Aux USA, il avait réussi à se débarrasser d'une partie de son redoutable french accent.

De retour à Paris, il avait trouvé secours auprès de son ami Jérémy, un brillant ingénieur informaticien condamné à la chaise roulante, à la fin de ses études, à la suite d'un accident de voiture. Jonathan l'avait soigné, servi et aimé au point de devenir en quelque sorte son ombre valide. Jérémy l'avait persuadé d'ouvrir un bureau d'enquêtes privées : « Tu parles trois langues, tu peux t'infiltrer dans les milieux les plus snobs et les plus exigeants de notre société, où règnent la trahison et la corruption. Je peux t'aider à chercher des renseignements sur les personnes susceptibles de t'engager ou de t'informer de leurs préoccupations. Il sera alors difficile de te mentir sinon de t'escroquer. »

Ce matin-là, une douche chaude l'aida à accepter une journée qui s'annonçait mal. Dans sa cuisine sans fenêtres, il se prépara du café et ne s'arrêta qu'après avoir vidé la troisième tasse. Il enfila sa chemise lavée la veille, qui séchait sur un cintre. Il allait sortir de chez lui presque à regret. Son studio situé au sixième étage d'un immeuble médiocre était le refuge dont il devait gagner le loyer.

Dans la cour, Jonathan retrouva son vélo enchaîné à un poteau en béton. Bien que la mode soit à la bicyclette, il le considérait comme le symbole de ses échecs successifs. Il avait bien aussi une voiture mais elle restait hébergée sur la seule place libre d'un garage, jusqu'au retour hypothétique de son locataire.

En pédalant, Jonathan arriva à son bureau loué depuis trois mois. Le gérant l'avait autorisé à laisser son vélo dans un réduit derrière les poubelles « pour un certain temps ». Celui-ci avait aussi accepté que Jonathan accroche sous la fenêtre du bureau situé au premier étage un panneau portant l'inscription : « Recherches personnalisées », suivie d'un numéro de téléphone.

Il monta deux par deux les marches usées de la cage d'escalier qui sentait l'oignon frit. Sur sa porte, un autre écriteau annonçait : « Entrez sans sonner ».

Pour louer ce trois-pièces, il avait dû s'humilier devant un employé de banque. Il avait bien un projet rentable à terme mais il lui fallait un crédit. Jonathan avait pris les locaux meublés. Le répondeur du téléphone émettait encore parfois par bribes d'anciens messages. Restaient aussi certains dossiers abandonnés par le précédent locataire qui avait voulu, sans doute, économiser ainsi des sacs poubelle.

Il vivait presque honteusement cette période d'initiation de chef d'entreprise, mais personne ne venait solliciter ses services. La crise y était sans doute pour quelque chose. Pendant ses heures d'attente dans ce bureau dont il essayait d'aménager le cadre pour mettre en confiance un visiteur éventuel, ses pensées revenaient à Jérémy, la passion de sa vie.

Même pendant sa convalescence, ce dernier avait continué ses études informatiques. Il pouvait dire : « Malgré mon handicap, je vis dans le monde d'Internet, je me déplace, je suis informé de tout ce que je désire. Devant mon ordinateur, tout me semble possible. »

Pour les premiers soins psychologiques et matériels, son père avait été omniprésent en créant un espace de travail équipé de six ordinateurs. Jérémy pouvait passer de l'un à l'autre dans sa chaise roulante. Sur le plan technique, il lui avait acheté tout ce que l'époque pouvait offrir de plus performant. Sur le plan humain, il n'avait évoqué l'existence d'une famille nombreuse et décimée qu'après avoir compris que Jérémy avait besoin de connaître ses origines. Pourquoi ses grands-parents avaient-ils été tués ? Pour quelle raison une femme souriante avec un bébé dans les bras avait-elle aussi disparu dans un camp de concentration pendant la Seconde Guerre mondiale ? Jérémy devait apprendre à la fois à utiliser toutes les astuces technologiques, à essayer de vaincre son infirmité et à connaître ceux à qui il devrait rendre des services posthumes en essayant de retrouver leurs bourreaux.

Pour le quotidien, on avait engagé une femme de ménage argentine qui s'était attachée à Jérémy, comme si on lui avait donné un fils à soigner.

Au début, son père s'interrogeait sur la présence de Jonathan. Mais quand il comprit que celui-ci n'était ni un parasite ni un ami guidé par l'intérêt, et qu'un sentiment profond le liait à son fils, il avait accepté du destin cette présence bénéfique. Même dans son fauteuil roulant, Jérémy pouvait être utile à cet ami qui lui semblait si sportif, si grand et si perdu en même temps.

Jonathan pensait à tout cela dans son bureau quand le téléphone se mit à sonner.

— Bonjour. Le bureau des recherches à votre service.

À l'autre bout de la ligne, après un salut rapide, une femme demandait des précisions.

— Avant de vous faire perdre votre temps et le mien, je désire m'assurer de votre identité et de votre adresse. Vous êtes bien dans une petite rue située près des Galeries Lafayette ?

— Rue Joubert.

— C'est bien ça, dit la femme. Je vous préviens qu'aucun bureau de recherches à votre adresse n'est signalé dans les Pages Jaunes.

— L'annonce paraîtra dans la nouvelle édition, répondit Jonathan.

La femme continua :

— Je voulais m'adresser à quelqu'un de nouveau dont la réputation n'est pas encore faite dans mon milieu. En passant, j'ai vu le numéro de téléphone accroché sous la fenêtre du premier étage. Ce n'est pas la grande classe, mais c'est utile. Tout d'abord, dites-moi si vous êtes libre ce soir. Sinon, autant raccrocher. J'ai une mission urgente à confier, à vous ou à quelqu'un d'autre, pour beaucoup d'argent. C'est oui ou c'est non ? D'ailleurs, j'ai déjà eu quelques informations sur vous.

— Sur moi ? demanda Jonathan, plus étonné qu'agacé.

La femme reprit :

— En effet. Vous avez travaillé pour une société d'import-export de Munich qui distribue mes produits bas de gamme en supermarché. Votre prénom est Jonathan ?

— Oui.

— Et votre nom de famille ?

Pendant une seconde, il eut envie de raccrocher. Il n'avait pas de famille.

Il prononça pourtant, docile :

— Brown.

— Alors vous êtes anglais ? s'exclama la dame.

— Je suis un mélange. J'ai le meilleur et le pire de différentes ethnies.

— Pour accepter ou non la mission que j'aurais à vous confier, vous n'aurez que quelques minutes pour vous décider.

— Je peux me libérer, dit-il.

Elle continuait à faire monter la tension :

— Je vous promets des honoraires exceptionnels, si vous vous montrez capable. Je souhaite, j'exige une discrétion totale.

— Je vous la garantis.

— Je vais vous donner mon adresse. Mon hôtel particulier se trouve à l'intérieur d'un condominium situé à Paris, rive droite, 13, rue des Pensées. Mon nom est Elly Schlossberg.

Elle ajouta, pressée – elle n'aimait pas perdre de temps dans des explications :

— Quand vous serez arrivé à destination, vous devrez descendre en marche arrière une étroite pente qui aboutit au garage. La porte s'ouvre automatiquement. Voici mon numéro de téléphone cellulaire. En cas de besoin, je descendrai pour vous guider.

Machinalement, il répétait des « oui, madame ».

Aussitôt le combiné raccroché, Jonathan appela Jérémy pour lui transmettre ces informations. L'informaticien se dit intéressé et amusé.

— Je me suis promené il y a quelques jours sur des sites de produits de beauté. Une fantastique source d'argent. Si le nom de Schlossberg est celui que je connais, ce n'est pas un caillou que tu ramasses, mais une pépite d'or. La dame est très connue pour son fric, ses attitudes hautaines et ses relations. Après deux veuvages, elle ne s'envoie guère que des hommes politiques. Actuellement, un ambassadeur a ses faveurs. Si tu veux te tenir au courant de la vie de celle qui t'attend, regarde ton écran, je t'envoie quelques renseignements.

— Non, lis-moi plutôt ce que tu as sous les yeux.

— Attends, j'ouvre le fichier. Quelques secondes s'il te plaît… on y est : Schlossberg Elly, née Beaune. Elle a une sœur, Bernadette. Premier vagissement d'Elly en 1950, ça lui fait soixante ans. Deux mariages. Le premier très jeune et très fleur bleue. Vite débarrassée de ce mari par un cancer. La seconde union décroche le jackpot. Veuve une fois de plus et au bon moment, elle devient par héritage actionnaire majoritaire et propriétaire des produits de beauté Racines divines. Elle n'a pas d'enfant. Bernadette a une fille, Alice. Elly s'occupe de cette nièce par intérêt. Selon les rumeurs, elle en ferait son héritière. Mme Schlossberg balaye tout obstacle sur son passage. Reste sur tes gardes !

* * *

Jonathan avait un besoin immédiat d'argent. Il n'avait pas le choix et devait donc affronter cette femme au ton dictatorial. Ponctuel au rendez-vous, plutôt élégant dans son costume cravate, il arriva dans cette partie luxueuse de la rive droite. À l'adresse, l'accès était bloqué par une barrière. Il arrêta sa voiture devant le gardien qui l'attendait, sans doute prévenu par les nombreuses caméras vidéo. Celui-ci lui ordonna de s'arrêter.

Jonathan baissa la vitre.

— Bonsoir, dit-il, je suis attendu par Mme Schlossberg.

— Le code ? demanda l'homme de la sécurité, ajoutant aussitôt : « Bonsoir, monsieur. »

— Elle ne me l'a pas donné.

Le gardien disparut dans son pavillon et revint quelques minutes plus tard après avoir actionné le système d'ouverture. Il expliqua :

— Vous continuez tout droit et, après un rond-point fleuri, vous apercevrez, un peu en biais, une étroite rue bordée d'arbres. Devant le 13, vous descendrez en marche arrière vers la porte du garage.

— Merci, dit Jonathan.

Il poursuivit le trajet indiqué. Il manœuvra en laissant glisser sa voiture avec précaution dans la pente. La porte automatique du garage s'ouvrit et se referma aussitôt. Il quitta son véhicule en laissant la clé sur le contact. Selon les instructions qui lui parvenaient par un émetteur, il sortit de cet endroit étouffant par une porte donnant vers le sous-sol. Il aperçut l'ascenseur et monta au troisième étage avant d'entrer dans un hall aux murs couverts de tableaux. Il avança vers ce qu'il supposait être l'entrée d'un bureau ou d'un salon.

— Bonjour madame, dit-il, incertain.

— Entrez, dit une voix agréable. Vous avez trouvé le chemin sans avoir à réclamer d'indications supplémentaires. Bravo !

Du seuil de cette grande pièce, il aperçut Mme Schlossberg assise derrière un bureau de style anglais. Il reconnut son visage si souvent reproduit sur les couvertures des hebdomadaires de mode ou spécialisés « people ». Belle et plutôt aimable, elle l'accueillit avec un sourire.

— Approchez, fit-elle.

Elle lui tendit une main qu'il fit mine de porter à ses lèvres. Elle lui dit, presque chaleureuse :

— Puis-je vous appeler par votre prénom, Jonathan, selon les habitudes américaines ?

— Oui, madame.

— Prenez place.

Jonathan s'assit. La femme se pencha légèrement en avant et déplaça machinalement de petits objets sur son bureau. Sa main droite était énervée comme celle des anciens fumeurs qui cherchent leur paquet de cigarettes.

— Si vous acceptez cette tâche, je vais vous envoyer à l'Hôpital Central. Connaissez-vous cette institution ? Plus qu'un hôpital, c'est aussi un symbole de solidarité… Peut-être êtes-vous au courant de son histoire ?

— Non, madame. Je suis rarement malade et j'ai un médecin généraliste qui, pour le moment, m'épargne le contact avec les hôpitaux.

— L'Hôpital Central ne ressemble à aucun autre établissement, dit Mme Schlossberg. Il a été offert comme cadeau à la France qui paye pour tout le monde. Il était temps qu'on exprime de la reconnaissance à notre pays.

Jonathan était tendu, et les bonnes raisons qui avaient fondé l'Hôpital Central étaient le cadet de ses soucis.

— Lisez-vous les journaux ou les hebdomadaires qui s'intéressent aux gens comme moi ?

Elle évita de dire « people ». Les sourcils légèrement froncés, son magnifique front bombé resta immobile.

— Oui madame, parfois. Chez le coiffeur, avant qu'on ne me coupe les cheveux. Mais je ne m'intéresse pas aux détails.

— Donc vous ne savez pas que l'ambassadeur – elle prononça son nom rapidement – est mon ami ?

— Non, madame. Et franchement je ne vois pas l'intérêt de connaître votre vie privée.

— Ma vie n'est pas privée, s'exclama-t-elle. Elle nourrit l'imagination des gens. L'ambassadeur en question représente la France dans l'un des pays d'Amérique du Sud. Des associations constituées dans les États de cette partie du monde ont décidé, il y a une vingtaine d'années, la construction de cet Hôpital Central où les soins sont gratuits pour les Français. À l'époque, les donateurs avaient une exigence unique mais absolue : l'hôpital devait jouir de l'extraterritorialité sans aucun contrôle extérieur sur son fonctionnement. Il est spécialisé dans les urgences, tout y est gratuit. L'institution a le droit de faire venir des médecins ou des internes étrangers selon son choix. Ceux qui voudraient pratiquer une nouvelle forme de médecine, essayer de maintenir des personnes en vie le plus longtemps possible, se voient proposer ainsi un « matériel humain » utile à la formation des étudiants. Cet accord diplomatique a été signé sous l'égide de ce célèbre ambassadeur, mon ami, ajoutons-le, de plus de vingt ans.

Elle regarda attentivement Jonathan.

— Tout ce que je dis ici a un intérêt pour comprendre ce que vous devrez faire ce soir.

Jonathan intervint :

— Mon rôle ? Si je pouvais en savoir plus sur ma mission… A-t-elle un lien avec cette personne ?

— En effet, hélas, on entre ici dans des problèmes familiaux. La première femme de mon ami, l'ambassadeur Snaudy, avait déjà une fille, prénommée Hilda. Celle-ci a tout fait pour le séduire. Il a commencé par la combler d'abord de jouets, ensuite d'argent. Après son divorce, l'ambassadeur a gardé des relations plus qu'affectueuses avec sa belle-fille Hilda et lui a offert pour ses vingt ans le magnifique appartement qu'il possédait dans le beau 17e de Paris. Hilda a découvert que j'avais une nièce, Alice. Elle l'a prise sous sa coupe. Pour fêter le cadeau généreux de cet appartement, Hilda a organisé une sorte de surprise-partie, en vérité un bizutage sexuel. À cette occasion, elle a offert en cadeau à ses copains ma nièce, très ancien style et inexpérimentée sur le plan humain.

Pendant cette soirée de copains, celle-ci a été la victime d'un viol collectif. À l'aube, les jeunes hommes, ivres et drogués, de peur qu'Alice ne meure des mauvais traitements qu'ils lui avaient fait subir, ont chargé l'un d'entre eux de la transporter aux urgences. L'individu qui avait cette mission savait que l'Hôpital Central acceptait tout le monde sans que l'on pose de questions, même pas sur l'identité des personnes admises. Alice, déposée devant la porte des urgences, n'avait sur elle qu'une petite veste dont une poche contenait malheureusement une carte publicitaire de mon entreprise : « Les Biocrèmes d'Elly Schlossberg font courir le monde. » Cette carte portait aussi l'adresse et le numéro de téléphone d'une de nos succursales. Considérant l'état de la jeune femme, pratiquement mourante, on a appelé ce numéro. Alertée par mon secrétariat, j'ai d'abord voulu dégager ma responsabilité sur le plan légal. Mais ensuite, j'ai eu peur des conséquences et je me suis signalée comme personne à contacter en cas de besoin.

Jonathan s'exclama :

— Cette Hilda devrait être inculpée.

Elly haussa les épaules.

— La belle-fille d'un ambassadeur connu pour ses actions humanitaires ? Si l'affaire arrive jusqu'aux médias, il n'y aura plus de campagne électorale possible à cause du scandale.

— Elle se trouve où, cette Hilda ?

— Sous prétexte d'études, en Allemagne.

— Et votre nièce ? Vous devez être inquiète aussi pour sa santé ?

— Sans doute, fit Elly Schlossberg. Mais ce que l'on a l'habitude d'appeler la famille m'a toujours causé des torts. Dans la période électorale qui précédera l'élection de 2012, nous pourrions être menacés par cette redoutable affaire. Nos adversaires pourraient se servir de ce scandale. Votre mission sera…

— Je n'ai encore rien accepté.

— Attendez avant de vous prononcer ! Vous devrez vous introduire à l'Hôpital Central. Alice se trouve probablement dans une des salles de réveil où l'on amène les patients récemment opérés, avant que ceux-ci puissent occuper un lit libre qu'on leur attribue dans une chambre en étage.

— Je ne vois toujours pas ce que vous attendez de moi.

Elly l'interrompit :

— Il faut sortir ma nièce de là-bas. Vous devrez d'abord trouver la salle de réveil où elle est gardée. Je ne connais pas les lieux.

Elly Schlossberg prit une enveloppe et la montra à Jonathan :

— Voici vingt mille euros. Il faut que vous rameniez ma nièce chez moi. Pour vingt mille autres euros, vous accepterez ensuite une nouvelle mission.

Jonathan prit l'enveloppe et la glissa dans sa poche. C'était toujours ça !

— Vous ne comptez pas ? demanda Elly.

— Pas venant de vous, madame.

— Partez, maintenant, et attaquez-vous à ce bunker.

Jonathan sortit, comblé d'argent et de soucis, et l'esprit encombré de mauvais pressentiments quant à son propre avenir. Dehors, il appela Jérémy et lui expliqua la situation. Son ami lui dit :

— Si tu n'y arrives pas tout seul, ne te décourage surtout pas, je devrais bientôt disposer des plans d'accès. Pour l'instant, un code m'empêche d'y entrer.

— Je dois essayer, dit Jonathan.

* * *

Il laissa sa voiture à cinquante mètres de l'entrée des urgences. Selon les renseignements obtenus par Mme Schlossberg, l'intervention chirurgicale avait été pratiquée le matin même.

Jonathan ne voyait guère de possibilités de s'introduire de ce côté dans ce bloc de béton qui ressemblait bien à une forteresse. Se méfiant des contrôles, il contourna le bâtiment et se dirigea vers l'entrée officielle probablement plus accueillante. Dans le hall vide à cette heure, quelques magasins avaient encore leurs rideaux de fer baissés. Il s'aventura alors vers l'allée principale, bordée de différents bureaux destinés à ceux qui venaient ici pour des soins moins pressants que les urgences. Jonathan continua d'avancer et aperçut une porte latérale marquée « Strictement réservé au personnel ». Il lui suffit de pousser l'un des battants. Dans la cage d'escalier, il préféra monter, à la recherche des tableaux affichant les noms et les secteurs. Jonathan aperçut un homme de ménage qui poussait un chariot de service, chargé de sacs en plastique. Lorsque l'employé passa à proximité, il l'interrogea :

— Bonsoir. S'il vous plaît, je voudrais un renseignement.

L'homme s'arrêta, son regard fixé sur le chariot.

— Vous m'entendez ? demanda Jonathan.

— Je ne suis pas sourd, fit l'homme en tournant enfin la tête vers Jonathan.

— Je dois rejoindre le professeur Hartgut. Nous avons rendez-vous dans le couloir près des salles de réveil. Il m'a expliqué la direction à prendre. J'ai égaré le papier sur lequel j'avais marqué ses indications.

— Où est votre badge obligatoire ?

— J'ai dû le déposer sur un bureau quelque part.

Il tendit un billet de dix euros à l'employé.

— Juste pour vous remercier…

— L'argent est interdit, ici. Vous pouvez venir avec moi pour rien.

En échangeant quelques paroles, ils avaient rejoint l'un des ascenseurs de service. L'homme y entra avec son chariot ; Jonathan le suivit. Au deuxième sous-sol, l'employé désigna, au bout du couloir à droite, des portes étroites difficiles à distinguer du mur en béton gris foncé.

— C'est là-bas, je crois.

Au bout de ce labyrinthe, Jonathan croisa un homme corpulent, vêtu d'une combinaison médicale verte. Il devait être mieux informé. Jonathan lui barra le passage.

— Une seconde, s'il vous plaît, et pardon de vous déranger. J'ai rendez-vous avec le professeur Hartgut. Il m'a dit qu'il m'attendrait devant l'une des salles de réveil. Mais il ne m'a pas dit laquelle.

L'homme jeta sur Jonathan un regard hostile.

— Hartgut ? Jamais entendu ce nom, mais il y a tellement de monde ici, et de partout. Je veux dire des médecins.

Puis il se fit poli.

— À quelle heure a été opérée la personne que vous cherchez ?

— Ce matin, je crois.

L'homme haussa les épaules.

— « Hart… » ou pas, personne n'a le droit de pénétrer ici.

Jonathan regrettait presque d'avoir inventé le nom de ce médecin imaginaire.

— Si ce Hart… vous attend vraiment et s'il ne vous a pas oublié, vous avez de la chance.

Il fit un geste. Il voulait peut-être revoir la personne qu'il avait opérée.

— Vous cherchez une femme ou un homme ?

— Une femme ?

— Son nom ?

Il se rattrapa.

— Ça m'est égal d'ailleurs. Seule l'infirmière en chef connaît les noms qui figurent sur sa liste.

— Évidemment, fit Jonathan. Mais le professeur m'a convoqué !

Jonathan accéléra le pas et arriva dans la partie étroite du couloir. Les portes métalliques alignées étaient sécurisées. Au hasard il s'arrêta devant la cinquième, la seule qui était entrebâillée, se demandant pour quelle raison il fallait à ce point isoler ceux qui émergeaient d'une anesthésie.

* * *

Alice venait d'entrouvrir ses paupières. Saisie de froid, au prix d'un effort qui dépassait ses capacités physiques, elle tentait de récupérer des fragments de souvenirs. Elle voulait comprendre où elle se trouvait. En face d'elle, placée au-dessus de la porte, une horloge signalait cinq heures moins vingt. Du matin ou du soir ? Elle tourna difficilement la tête à droite puis à gauche. De chaque côté, son lit était encadré par un grillage, comme dans une cage. Elle voulut émettre un son, mais sa bouche et sa gorge complètement déshydratées la condamnaient au silence. Elle ne se souvenait alors que d'une femme aux cheveux roux, le visage en sueur, se penchant sur elle dans l'ouverture d'une sorte de tente verte sous laquelle Alice était immobilisée. Cette femme forçait dans sa gorge un objet dur, peut-être un morceau de bois ? Elle insistait : « Avalez, avalez, c'est dans votre intérêt. » Elle voulait crier au secours, mais sa mâchoire était écartée par des cales.

Ces assauts et une douleur extrême restaient ses derniers souvenirs. Maintenant, dans cette salle de réveil, enfermée dans sa cage en métal, elle fit une nouvelle tentative pour avaler. Sa gorge fonctionnait-elle encore ? Elle n'avait plus de salive. Elle crut prononcer « eau », puis elle retomba dans une demi-conscience. En face sur le mur, l'horloge marquait cinq heures moins dix-sept minutes. Une femme entra, s'approcha d'Alice puis, devinant le besoin d'eau de la malade, lui lança :

— Pas une goutte avant dix-huit heures. Continuez à dormir.

Pour la décourager de l'appeler, elle avait tapé plusieurs fois avec sa main droite sur les parois. Voulait-elle s'assurer de la solidité de la cage ? Elle jeta un coup d'œil sur les écrans de contrôle autour du lit. Le fonctionnement de certaines parties d'un corps supplicié s'y affichait.

L'infirmière l'avertit :

— Pas la peine d'essayer… D'ici, personne n'entendra vos cris.

Puis en partant, elle éteignit l'ampoule centrale. En face d'Alice, restait seule l'horloge éclairée : cinq heures moins dix. Elle avait froid.

Jonathan profita du départ de l'infirmière pour se glisser dans la pièce. Le faisceau de lumière de sa lampe de poche parcourut les murs, pénétra à l'intérieur du lit-cage, et s'arrêta sur le visage d'Alice. Il se pencha en avant pour saisir le poignet de la jeune femme. Sur son bracelet, figuraient juste la lettre « X » et une date.

— Êtes-vous Alice ? M'entendez-vous ? Je cherche Alice. Contentez-vous d'ouvrir et de fermer les paupières, si vous le pouvez et si vous êtes bien Alice.

Jonathan dégagea avec peine un côté du lit, puis glissa ses bras derrière les omoplates et sous les genoux d'Alice. Vêtue de sa chemise d'hôpital, elle était, jusqu'à mi-corps, couverte de bandages entre les cuisses, les genoux entourés d'épais pansements. Son corps était lourd, inerte, sa tête retombait en arrière. Il ne savait pas encore comment il finirait de la détacher du réseau complexe des perfusions et des appareils de contrôle.

— Qu'est-ce qu'on t'a fait, ma pauvre ? marmonna Jonathan. Qu'est-ce qu'on t'a fait ? Je te sors d'ici dès que j'ai trouvé un chariot.

* * *

Habilement, il choisit de ne pas retourner par l'itinéraire réservé au personnel, mais emprunta celui des services affecté aux fournisseurs et au ramassage des ordures, à l'écart des caméras de surveillance et forcément pas fréquenté la nuit.