La vie de M. Ragot, prestre, curé du Crucifix, au Mans... / (Par l'abbé Blondeau) ; Nouvelle édition précédée d'une notice bibliographique (par A. Dupré)

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Julien (Paris). 1853. XXXIV-70 p. ; in-8.
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Publié le : samedi 1 janvier 1853
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LA VIE
MONSIEUR RAGOT
PRESTRE
CURÉ DU CRUCIFIX, AU MANS
DÉCÉDÉ EN ODEUR DE SAINTETÉ
Le jeudy treiziéme may mil six cens quatre-vingts-trois
NOUVELLE ÉDITION
Précédée d'une Notice bibliographique
PARIS
JULIEN, LANIER ET Ce. LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE DE BUCI?
IMPRIMEURS AU MANS
MDCCCLIII
DOCUMENTS
RELIGIEUX, SCIENTIFIQUES, HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES
SUR LA PROVINCE DU MAINE
VIE DE MONSIEUR RAGOT
LE MANS. — IMP. DE JULIEN, LANIER ET Ce.
LA VIE
DE
MONSIEUR RAGOT
PRESTRE
CURÉ DU CRUCIFIX, AU MANS
DÉCÉDÉ EN ODEUR DE SAINTETÉ
le jeudi treizième may mil six cens quatre-vingts-trois
NOUVELLE ÉDITION
Précédée d'une Notice bibliographique
PARIS
JULIEN, LANIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE DE BUCI, 4
IMPRIMEURS AU MANS
MDCCCLIII
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE
SUR LES
DIFFÉRENTES ÉDITIONS
DE LA VIE DU PÈRE RAGOT.
L'éditeur d'un livre qui compte plusieurs éditions,
quand il ne reproduit pas la dernière qui en a été faite,
doit éclairer le public sur le motif de son choix. Le
bibliophile qui publie ce petit ouvrage, et qui possède
tant de précieux documents sur la province du Maine,
ne veut pas se soustraire à cette obligation. Il dira donc
pourquoi il ne s'est pas servi de l'édition de 1829, qui
fait partie de la bibliothèque chrétienne, et pourquoi il
a préféré celle de 1683.
L'édition de 1829 porte en tête un avertissement que
nous aurions passé sous silence, s'il ne se terminait par
une note qui est, comme le post-scriptum de bien des
lettres, la partie importante, pour nous du moins, de
ce petit morceau. Cette note vraiment curieuse contient
autant d'erreurs que d'assertions ; on en va juger.
La première édition de la vie de M. Ragot, dit-elle,
fut publiée en 1684 par Claude de la Ronchère, et impri-
mée au Mans chez Jérôme Pichon. Comment l'éditeur
qui, à l'en croire, possède tant de pièces authentiques,
a-t-il pu avancer que la première édition datait de 1684?
J'ai sous les yeux cette première édition, où je lis ces
vj NOTICE
mots à la fin du privilège, page 12 : « Achevé d'imprimer
pour la première fois ce deuxième de juin 1688 :
première erreur.
L'imprimeur, qu'on dit être Jérôme Pichon, est Jérôme
Olivier, imprimeur et marchand libraire près Saint-
Julien :
deuxième erreur.
L'auteur, dit la note, permit à Jérôme Olivier d'en
publier, en 1697, une nouvelle édition qu'il augmenta
» d'environ huit pages, d'après de nouveaux renseigne-
ments qu'il avait obtenus, et dont nous avons en main
l'authentique.
L'imprimeur de la seconde édition, qui est aussi sous
nos yeux, n'est pas Jérôme Olivier, c'est Jérôme Pichon,
qu'on avait désigné comme l'imprimeur de la première
édition, par une transposition de noms bien singulière
et vraiment inexplicable de la part d'un homme qui aime
les preuves authentiques :
troisième erreur.
Voyons maintenant si l'augmentation est réellement
de huit pages ; comptons bien, et si nous parvenons à
faire une soustraction juste, nous saurons bien vite si
l'auteur de la note a dit vrai :
L'édition de 1697 commence à la page une et finit à
la page. ..... 97
La première édition, de 1685, commence à la
page une et finit à la page 96
Différence 1
BIBLIOGRAPHIQUE. vij
La différence en plus, en faveur de la seconde édition,
est donc de une page et non de huit :
quatrième erreur.
Notre édition est la troisième, dit l'éditeur dans sa
note, c'est sa cinquième erreur; car je tiens une troisième
édition qui porte la date de 1748, et qu'il ne connaissait
probablement pas.
La découverte de ces cinq erreurs en huit lignes pour-
rait déjà justifier notre préférence pour l'édition de 1685 ;
mais on la comprendra mieux, quand on aura lu nos
remarques sur la prétendue correction du style qui avait
un peu vieilli, nous assure l'éditeur de 1829.
L'édition de 1685 est un in-12 de 96 pages, imprimé
en caractères de treize points. La première page offre, sur
le portrait de M. Ragot, une pièce de mauvais vers; sur
la seconde est le portrait aussi mauvais que les vers. Une
inscription placée au bas rappelle le surnom de cet ex-
cellent prêtre, le jour de sa mort, son âge et le nom du
peintre. On lit à la suite la permission de Mgr Louis,
évêque du Mans, puis les approbations des docteurs en
théologie, Le Vayer et Bourrée de Réveillon; ces trois
pièces sont imprimées en caractères de treize points ; enfin
un extrait du privilège, imprimé en caractères de sept
points et demi. Entre la page 84 et la page 85, on voit un
dessin représentant, je crois, l'ascension de M. Ragot
vers le ciel. Au sommet est le soleil qui darde ses rayons
sur la terre ; au-dessous la façade de la Grande-Rue, du
côté de la place Saint-Michel; sur la gauche, le corps
du saint homme s'élevant dans les airs, à genoux et les
mains jointes. Vers la droite , à la fenêtre d'une maison
viij NOTICE
et sur le premier plan, sont deux personnes qui suivent
avec extase l'ascension du bon prêtre, et derrière, sur le
second plan, d'autres têtes qui contemplent la même
merveille.
Ce qui étonne et prouve en même temps le peu de
goût des typographes de l'époque , c'est que la dernière
page de cette première édition est composée de deux
sortes de caractères ; le commencement est imprimé en
caractères de treize points, et la fin en caractères de onze.
On eut sans doute recours à cet expédient pour ne pas
dépasser les quatre feuilles d'impression.
L'édition de 1697 reproduit la première page de la
précédente et, à la seconde, le même portrait sans nom
d'auteur ; ensuite viennent la permission de l'évêque et
les approbations des docteurs en théologie, imprimées en
caractères de treize points. Les vers qui sont au verso du
portrait dans la première édition, ont été placés dans
celle-ci à la fin du livre, page 98.
La troisième édition de 1748 est un in-12, imprimé en
caractères de treize points. Les deux premières pages sont
les mêmes que dans la seconde édition. La permission et
les approbations ont été reportées à la fin. Ici ce n'est
plus une demi-page, comme dans la première édition,
qui est imprimée en caractères différents ; le caractère
de neuf points commence à la page 84 et ne finit qu'avec
le volume, à la page 92.
Selon M. Desportes, il y aurait eu une quatrième édi-
tion, qui n'était qu'une histoire abrégée de la vie de
M. Ragot, par Pierre Collet, prêtre de la congrégation de
la Mission, éditée à Saint-Malo en 1771. Nous n'en pou-
vons rien dire, parce que nous ne la connaissons pas.
BIBLIOGRAPHIQUE. ix
Enfin se présente au cinquième rang, et non au troi-
sième, celle de 1829, petit volume in-18, imprimé en
caractères de dix points ; il a soixante-dix-neuf pages,
sans compter un nouveau portrait un peu moins laid que
le précédent. Le titre, l'avertissement, l'approbation de
M. l'abbé Bourmault, à la date du 17 août 1829, celle de
M. l'abbé Le Vayer, 12 juin 1684, et un extrait de la
permission de l'Évêque du Mans insérée dans les autres
éditions, sont placés à la suite du portrait, et imprimés
en caractères de dix points , comme le préambule ; la
notice et la vie viennent après la permission.
Le préambule a huit pages et demie ; il est assez bien
écrit, quoique j'y remarque quelques-uns des défauts
que je signalerai dans la vie, et il soutient une thèse
facile, la supériorité du bon prêtre sur le bon philosophe.
La notice, malgré ses soixante-cinq pages, n'est guère
intéressante ; elle révèle des études peu sérieuses sur le
Maine, et le style en est prétentieux'. Bien que l'auteur
nous dise à la LXIVe page : « Si un de mes zélés confrères
« ne publiait, dans ce même volume, la vie du bon
« M. Pierre Ragot, peut-être mettrais-je son humble héros
« à la tête des saints personnages dont je veux honorer
« la mémoire; » je serais tenté de croire qu'il s'entend
parfaitement avec ce confrère, et que les corrections leur
sont communes, tant la forme des deux écrits se res-
semble , tant le mauvais goût y abuse des mêmes figures
et y reproduit les mêmes défauts. Il me serait facile de
prouver que ce jugement n'est pas sévère, en citant cer-
tains passages pris au hasard dans les vingt premières
pages ; mais je me propose de fournir cette preuve dans
la rapide appréciation que je vais faire de la vie , appré-
X NOTICE
dation qui se rapporte également bien à la notice, où
l'affectation se montre à chaque page.
L'éditeur de la vie avoue qu'il a fait retoucher le style
dans l'intention de le. rajeunir ; sans doute aussi de rele-
ver la forme trop modeste de ce petit ouvrage. C'était là,
selon nous, une mission difficile ; voyons si son collabo-
rateur l'a remplie avec le succès qu'il lui attribue. Dès
la première page, on remarque que ce collaborateur ne
s'est pas borné à retoucher le style, mais qu'il a changé
toute l'ordonnance du livre, auquel il donne pour titre :
Le bon Prêtre, en supprimant la division par petits cha-
pitres ayant tous un titre spécial. Cette suppression ne
nous paraît pas heureuse; mais si le style a gagné, s'il
nous peint mieux l'image du saint homme, et s'il fait
briller à nos yeux un reflet de sa vie, nous serons dis-
posé à l'absoudre, tout en regrettant une division qui
nous permettait de trouver immédiatement le morceau
que nous voulions relire.
La préface a disparu comme les titres dans ce travail,
pour faire place à un lieu commun sur les héros du
monde; cependant elle nous semblait bien exprimer le
motif de la publication de ce petit livre. Serait-ce pour
nous ménager quelque surprise par des péripéties im-
prévues , que l'on retranche ces phrases :
« On y verra ce que peuvent faire ceux qui entrent
« dans l'état ecclésiastique par une véritable vocation.
« On y adorera la Providence qui suscite un homme sans
BIBLIOGRAPHIQUE. xj
« bien et sans appui pour nourrir un nombre innom-
« brable de pauvres et pour être le refuge et le soutien
« de tous les malheureux (1). »
Nous lisons, au troisième chapitre de la première édi-
tion, que M. Ragot commença dès l'âge de quatorze ans
à mortifier son corps qui n'était guère accoutumé à la
délicatesse. Ce passage a été retouché ainsi : « Pieux
« jeune homme, des vertus inconnues aux enfants de
« votre âge ne vous rendaient pas assez pur à vos pro-
« près yeux; comme un autre Gonzague, vous mortifiiez
« un corps qui n'était pourtant guère accoutumé à la
« délicatesse (page 3). » Et sans doute l'éditeur applau-
dissait à cette apostrophe dont le tour est autrement vif.
Puis, comme il a pour cette figure une affection toute
particulière, il s'écrie aussitôt sans respirer : « Tendres
« objets de la prédilection de Jésus-Christ, enfants ché-
« ris , P. Ragot, jeune comme vous , vous apprend par
« son exemple à respecter vos parents... (page 4). » Ce-
pendant , après ces deux apostrophes, il a senti le besoin
de se calmer et de prendre un ton plus modeste : « Arrivés
« près d'une rivière qu'il fallait traverser sur un bateau
« dont le conducteur était absent, pleins de foi dans la
« divine Providence, ils se fient à la faible nacelle...
( page 5 ). » Je n'aurais rien à blâmer ici, si je ne voyais
une suppression, facile à expliquer, en supposant qu'elle
ait été faite par un huguenot du XVIe siècle, mais qui
étonne dans un livre édité par un écrivain catholique.
On jugera si mon observation est fondée en comparant
les deux passages : « Ils trouvèrent une petite rivière
(1) Page 1.
xij NOTICE
« avec un bateau sur le port sans batelier. M. Ragot dit
« qu'il fallait se recommander à Dieu et à la glorieuse
« Vierge Marie, qu'il espérait avec le secours du Ciel les
« passer de l'autre côté (1). »
Notre simple histoire dit que les armes qui entraînent
après elles le libertinage et le désordre, furent pour notre
jeune soldat un apprentissage de la plus solide piété,
et un glorieux exercice de la vertu la plus sévère (2).
Mais l'éditeur, qui recherche les brillantes images,
transforme ainsi ce passage : « Émule, pour la vertu ,
« des grands hommes dont nous répétons les noms
« célèbres avec un orgueilleux enthousiasme, dés Bayard,
« des Duguesclin, des Crillon, des Villars, des Turenne,
« des Condé, il ne manqua à notre jeune guerrier que
« des occasions où il pût faire comme eux briller sa va-
leur (page 9).»
Notre édition raconte que le saint homme se retira à
Saint-Nicolas du Chardonnet pour y faire une retraite
afin de consulter Dieu sur sa vocation (3). Celle de 1829
y met une certaine pompe : « Pour lui, un état est le
« chemin du ciel, c'est au ciel qu'il s'adresse pour
" connaître où on l'appelle. Comme Samuel, il s'écrie :
« Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur écoute.
« Pour mieux distinguer cette voix divine, il se retira
« à Saint-Nicolas du Chardonnet (page 13). »
Faut-il rappeler que M. Ragot a quitté le cloître de
Fontevraut, et que sa mère lui a reproché ce départ,
(1) Page 4.
(2) Page 6.
(3) Page 7.
BIBLIOGRAPHIQUE. xiij
ne croyez pas que le savant collaborateur conserve le ton
humble et le style indirect de son modèle ; il s'est attri-
bué la mission de rajeunir ce style vieilli, et de lui donner
du mouvement, aussi dit-il : « Cependant une voix inté-
« rieure l'appelait ailleurs ; celte maison offrait partout
« la régularité du cloître ; il brûlait du zèle d'un apôtre.
« Il sortit de Fontevraut Cette brusque sortie déplut
« fort à la mère de Ragot; elle lui en fit des reproches et
« lui demanda pourquoi il avait quitté une maison si
« sainte et où il devait trouver tout le repos et tout le
« bonheur. — J'ai reconnu que Dieu ne me demandait
« pas dans le repos, répondit-il ; je n'aurais été utile à
« personne, j'eusse été seul heureux; je veux servir les
« autres. » Et il termine par cette apostrophe : « Ardente
« charité pour le prochain, c'est ainsi que dans tous les
« temps tu fus son guide (pages 14-15) ! »
M. Ragot dit un jour à des pauvres réunis autour de
lui devant la porte de l'église des Jacobins : « Ne vous
« lassez pas de souffrir, votre récompense est grande. Vous
« verrez bientôt l'orgueil confondu. Vous serez les juges
« de ceux qui vous méprisent ou qui vous maltraitent...
« leur triomphe ne sera pas long : leur gloire n'est que
« famée; leur bonheur est un véritable malheur Oui,
« mes frères, ils se trompent, car le Fils de Dieu n'a pas
« pu se tromper. Ce n'est pas pour eux que le ciel est
« fait; c'est à vous qu'il est préparé, la pauvreté doit
« vous y faire entrer, si vous savez bien vous en servir.
« Elle sera l'instrument de votre salut. Ne la craignez
« donc pas; aimez-la plutôt (1). » Vous vous ima-
(1) Page 29.
xiv NOTICE
ginez peut-être que ces exhortations si touchantes et si
belles dans leur simplicité vont trouver grâce devant le
terrible collaborateur ; il n'en est rien ; c'est du vieux, il
faut le mettre à neuf; il faut élever le ton (1), et coudre,
comme dit Horace, deux ou trois lambeaux de pourpre (2),
dont l'éclat éblouisse au loin ; écoutez : « Levez les yeux
« au ciel, voilà votre patrie, un trône vous y attend. L'or-
« gueil des grands sera confondu, la mort viendra niveler
« les rangs.... Leur gloire, pareille à un éclair rapide qui
« trace, en passant, un sillon de lumière, et qui finit par
«. une obscurité profonde, leur gloire se dissipera et se pér-
il dra dans l'éternité. Ils se jugent eux-mêmes indignes du
«. bonheur de Sion, en se passionnant pour les biens de
« la terre, en rougissant des humiliations de l'homme... »
Ce n'est pas tout ; lisez la fin de ce morceau ; comme elle
le termine heureusement ! lisez la magnifique application
de la figure bien-aimée de l'auteur : « Aimables haillons,
« devez-vous dire, mon Sauveur vous a ennoblis ; ah ! vous
« ferez un jour ma gloire ; courage donc, ne murmurons
« plus..... ( pages 40-41 ). »
Quelle invraisemblance! quel étrange abus du style
pompeux ! quel malheureux emploi du langage des rhé-
teurs ! Qui croira que ce langage ait pu être celui du saint
homme dont un ami disait : « Quoiqu'il n'eût pas beau-
" coup de facilité à s'exprimer, ni de délicatesse dans ses
« paroles, ni de suite dans ses discours, il touchait les
« plus insensibles, pénétré qu'il était de la sainteté des
(1) Paulo majora canamus. (VIRG. Egl, 4.)
(2) Purpureus, late qui splendeat, unus et alter
Assuitur pannus. (Art. poét.)
BIBLIOGRAPHIQUE. XV
« mystères (1). » Le faire parler ainsi, n'est-ce pas tout
confondre, et oublier à la fois et le prêtre qui parle et
les pauvres qui l'écoutent ?
Si le lecteur prend plaisir à voir les pensées de cet
homme simple et bon, ainsi remises à la fonte et jetées
dans un moule nouveau, je l'engage à lire les pages 54
et 55; il trouvera là toutes sortes de délices. Ces deux
pages sont des modèles du genre ; je ne les cite pas, parce
que j'ai hâte de finir ces remarques déjà trop longues,
et plus que suffisantes pour me persuader que l'écrivain
qui a cru nécessaire de rajeunir le style de la vie de
M. Ragot, était dominé par l'imagination, faculté pré-
cieuse, quand elle est unie au jugement qui prévient ses
écarts, mais qui n'est plus qu'un avantage funeste, en
littérature aussi bien que dans la vie, dès qu'elle manque
de ce modérateur pour tempérer sa fougue.
Ma dernière observation portera sur la mort du saint
homme. L'éditeur ou le collaborateur a été mieux inspiré
ici ; je n'ai pas à critiquer un style prétentieux, empha-
tique et ridiculement figuré ; c'est un autre blâme que
je lui adresserai, et je veux, en peu de mots, lui repro-
cher tout à la fois une légère erreur et une grave omis-
sion, double faute qui prouve, ainsi que les erreurs
signalées au commencement de cet article, que ce tra-
vail n'a pas été fait avec tout le soin désirable. On avance,
dans cette nouvelle édition, que M. Ragot, à son retour,
sentit une douleur violente qui le força de se mettre au
lit, et qu'il n'avait plus que deux jours à vivre (page 85).
C'est là une erreur bien étrange ; car je lis à la page 25
(1) Page 21.
xvj NOTICE
du livre qu'on a prétendu corriger : « Sentant un grand
mal de côté, il fut contraint de se mettre au lit, où il
mourut neuf jours après (1). Ce qui nous semble plus
inexplicable encore et en même temps plus coupable,
c'est l'omission volontaire du dernier acte de cette vie si
saintement employée. Comment ! le pauvre moribond se
traîne avec douleur, et au moment de gagner le lit d'où
il ne sortira plus vivant, il songe encore aux malheureux,
et va leur acheter douze aunes de toile pour leur faire
des chemises ! et vous passez ce détail ! vous supprimez
ce récit d'une simplicité si touchante ! vous dédaignez ce
fait si digne d'un ministre du Dieu qui traversa le monde
en faisant le bien (2) ! Quoi donc ! quand notre maître
à tous doit nous compter le verre d'eau donné en son
nom, comptez-vous pour rien, M. l'éditeur, ce dernier
bienfait dans des circonstances qui lui donnent tant de
prix même aux yeux des hommes ?
NOTES TOPOGRAPHIQUES.
Tout passe sous le soleil, tout se renouvelle ici-bas, et
quand nous voyons lès générations s'éteindre et les na-
tions entières disparaître, nous concevons que la matière
éprouve aussi l'action des temps, et ne reste pas toujours
debout. De là les changements considérables des villes ou
(1) Page 56.
(2) Transivit mundum benefaciendo.
BIBLIOGRAPHIQUE. xvij
leurs transformations totales après un certain nombre de
siècles.
Le Mans a profondément subi cette loi générale : les
courses des Normands, nos luttes contre les Anglais, les
guerres civiles religieuses, jointes aux ravages des années,
l'ont rendu méconnaissable. Pour guider le lecteur de
notre petit ouvrage au milieu des ruines qui se sont accu-
mulées depuis la mort de M. Ragot, nous voulons donner
quelques notes topographiques, propres à lui faire connaî-
tre les lieux dont il est fait mention dans cette courte his-
toire, et nous espérons qu'il ne nous saura pas mauvais
gré d'allonger encore un peu cette notice. Loin de nous la
prétention de faire un ouvrage savant et profond ; ce serait
là un fardeau trop lourd pour nos épaules, et d'ailleurs
de plus robustes s'en sont chargés ; puisse-t-il être léger
pour eux, et justifier toutes les espérances que nous ont
données leurs travaux sur l'archéologie, l'histoire reli-
gieuse et l'histoire littéraire du Maine !
Notre tâche à nous est bien plus facile, puisqu'elle se
borne à une douzaine de notes dont il n'y a guère que
la forme qui soit nôtre.
CURE DU CRUCIFIX (1).
La cure du Crucifix n'avait pas une église particulière ;
comme on le dit à la page 17, elle était desservie dans
la cathédrale, qui ne formait pas alors une paroisse, et
qui appartenait directement au chapitre. La construction
de l'autel du Crucifix remonte à l'année 1120; il fut
(1) Pag. 1.
xviij NOTICE
consacré par Mgr. Renault, évêque d'Angers, et placé
dans le haut du bas-côté gauche de la nef, qu'il fermait
entièrement. On voit encore , contre le mur, une porte
rembourrée qui couvre la porte de l'ancienne sacristie,
d'où le prêtre sortait pour monter à l'autel, et, à l'ex-
térieur , on reconnaît facilement la place que ce bâtiment
occupait. L'inclinaison de son petit toit est très-distincte.
En 1129, dans l'octave de la Pentecôte, Geoffroy le Bel,
dit Plantagenet (1), fils de Foulques, comte d'Anjou et du
Maine, fut marié, dans la cathédrale du Mans, par l'évê-
que Guy d'Etampes , avec l'impératrice Mathilde, fille de
Henri Ier, roi d'Angleterre et veuve de Henri V, empereur
d'Allemagne. Quatre ans après ce mariage, le roi Henri
quitta l'Angleterre et vint en France pour voir sa fille,
qui accoucha d'un fils le 16 mars 1133. Le roi porta son
petit-fils sur l'autel de Saint-Julien , la veille de Pâques,
et donna son nom à cet enfant qui fut depuis Henri II,
le puissant vassal de Louis VII, lequel, par son mariage
avec la reine de France répudiée, et par l'héritage de
son père, acquit, avec la couronne d'Angleterre, un
pouvoir triple de celui de son suzerain. Henri Ier mourut
en 1135, et, par son testament, il institua sa fille Ma-
thilde héritière de tous ses Etats. Elle lutta vaillamment
pour conquérir son trône usurpé par Etienne de Blois ,
son cousin germain (2) ; elle parvint même à se faire
couronner; mais son humeur altière irrita ses sujets, et
(1) Parce qu'il portait toujours à son casque une branche de
genêt.
(2) Il était fils d'un comte de Blois et d'une fille de Guil-
laume le Conquérant.
BIBLIOGRAPHIQUE. xix
une révolution nouvelle la força de fuir en France. Geof-
froy Plantagenet, son mari, mourut le 7 septembre 1150,
à Château-du-Loir ; il fut enterré par l'évêque Guillaume,
dans la cathédrale du Mans, au gros pilier de gauche
qui sépare la nef du transept, et qui alors touchait pres-
que l'autel du Crucifix. Son portrait, sur cuivre émaillé,
est resté attaché à ce pilier jusqu'à la révolution, et l'on
voit parfaitement sa place ; il est aujourd'hui au musée
de la ville. Son fils Henri prit possession de l'Anjou
et du Maine l'année suivante, 1151. Pendant son séjour
au Mans, il fonda deux chapelains, chargés de prier
Dieu tous les jours, sur cet autel, pour l'âme de son
père, et assura quarante livres de rente pour l'entre-
tien de ces chapelains. L'évêque Maurice, qui fut sacré
en 1216, fit de cette chapelle la paroisse du Crucifix;
elle comprenait la place du Gué-de-Maulny, une partie
de celle du Château, plusieurs rues, et les deux chape-
lains en furent les premiers curés. La révolution seule
mit fin à cette situation. En 1767, Mgr de Grimaldi,
voulant débarrasser l'édifice et rendre libre le bas-côté
gauche de la nef, fit transporter l'autel du Crucifix au
fond du transept nord, où il est aujourd'hui, et supprima
ainsi la porte de ce côté. Les deux curés de la paroisse du
Crucifix étaient alors M. Thibault Desbois et M. Prud-
homme de la Boussinière, qui devint évêque constitu-
tionnel du Mans en 1791.
Le tombeau de la reine Bérengère, veuve de Richard Ier,
dit Coeur de Lion, roi d'Angleterre et fils de Henri II,
fut transféré, en 1821, de l'abbaye de l'Épau qu'elle avait
fondée, dans le bas de la croix, non loin de l'autel du
Crucifix et à quelques pas du pilier où avait été inhumé
xx NOTICE
Geoffroy de Plantagenet. Ainsi les hommes, après un
intervalle de six cent soixante-un ans, rapprochaient de
l'ancien comte du Maine la femme de son petit-fils, et
réunissaient, près de cet autel, ces souvenirs de la do-
mination anglaise. On sait que Richard Coeur de Lion,
après une vie aventureuse et marquée par trois prises
d'armes contre son père, périt au siège du château de
Chalus, près de Limoges, et que Henri II mourut déses-
péré à la fois des révoltes de son fils et du meurtre de
Thomas Becket, dont le sang avait rejailli jusque sur
sa couronne. Il sentait, malgré les panégyristes, que
l'homme qui a prononcé ces paroles : « De tous les lâches
a qui mangent mon pain, n'en est-il aucun qui veuille
« me délivrer de ce prêtre turbulent (1) ? » ne peut plus
se croire innocent, quand cette noble victime est tombée
sous le poignard des assassins.
SAINT-PIERRE-LE-REITERE , SAINT-PIERRE-L ENTERRE OU LE
PETIT-SAINT-PIERRE (2).
Ces trois noms, donnés à la même paroisse, nous sem-
blent venir de sa comparaison avec le Grand-Saint-Pierre
ou Saint-Pierre de la Cour, qui s'élevait sur la place
Saint-Pierre, dans le coin où nous voyons aujourd'hui
l'école mutuelle. Selon nous, Saint-Pierre-le-Réitéré
(re-iteratus), signifie Saint-Pierre renouvelé, nouveau
ou second Saint-Pierre; Saint-Pierre-l'Enterré désigne
(1) Lingard,
(2) Page 2.
BIBLIOGRAPHIQUE. xxj
la position de l'église au bas de la rue du Petit-Saint-
Pierre, où elle était comme enterrée par rapport au
Grand-Saint-Pierre, et le Petit-Saint-Pierre indique
évidemment son peu d'importance relative. Jamais dé-
nomination ne fut mieux justifiée, si, comme me l'ont
assuré des personnes que je crois bien informées, la
paroisse ne comptait guère que cent habitants. Au reste,
l'espace compris autrefois par l'église, le cimetière, le
promenoir et la maison du curé font supposer ce petit
nombre. En effet, le jardin de M. le curé de Saint-Benoît,
qui n'est pas d'une grande étendue, occupe tout l'em-
placement de l'ancienne église, du cimetière, du pro-
menoir , et même on y a fait entrer l'extrémité de la rue.
SAINT-BENOÎT (1).
Pendant la seconde année du règne de Hugues-Capet,
en 988, le comte du Maine, Hugues Ier, qui soutint une
lutte violente contre Sigefroy , évêque du Mans , fonda,
dans le marché aux boeufs, une chapelle en l'honneur
de saint André, et en confia la direction aux moines
de la Couture. Le comte Hélie, qui avait acheté de
Hugues, fils d'Azon, ses droits au comté du Maine,
pour dix mille sous d'or, lutta, avec plus de courage
que de bonheur, contre Guillaume le Roux, fils de
Guillaume le Conquérant, pour s'en rendre maître. A
la mort de ce prince, il profita de la guerre que se
firent Robert et Henri Ier, autres fils de Guillaume, et prit
possession de son comté. Henri, vainqueur de son frère
(1) Page 10.
xxij NOTICE
Robert, le lui abandonna, à condition qu'il lui rendrait
hommage. Hélie s'attacha dès lors (1106) à réparer les
maux de la guerre, et travailla au bonheur de la pro-
vince. Ce fut probablement vers cette époque qu'il aug-
menta sensiblement la chapelle de Saint-André, dont
l'évêque Hildebert fit une paroisse sous le titre de Saint-
Benoît. Au mois de septembre 1134, un incendie réduisit
en cendres une grande partie de la ville, et l'église de
Saint-Benoît devint la proie des flammes. L'évêque Guy
d'Etampes, dont nous avons déjà parlé, la fit reconstruire ;
mais en 1169, le sénéchal d'Anjou, qui commandait la
ville au nom de Henri II, roi d'Angleterre , fit mettre le
feu aux faubourgs pour repousser l'attaque du roi de
France, Philippe-Auguste, et la malheureuse paroisse
de Saint-Benoît fut en grande partie dévorée.
On conçoit facilement, après ces doubles ravages, que
cette église soit de nos jours toute différente de ce qu'elle
était au douzième siècle. Comme elle n'avait qu'une nef
en 1315, les habitants de la paroisse adressèrent une
supplique au comte Charles III, pour le prier de leur
accorder six toises carrées de terrain entre le mur de
ville et l'église, afin qu'ils pussent l'agrandir et y rece-
voir tous les fidèles qui venaient y entendre l'office divin.
Cette demande fut accordée, et ils bâtirent les croisil-
lons que nous voyons encore aujourd'hui.
La paroisse de Saint-Benoît s'est beaucoup étendue
depuis la révolution, puisqu'elle a remplacé : 1° l'église
de Saint-Pierre-le-Réitéré, que nous connaissons;
2° celle de Gourdaine, qui était située en dehors de la
ville, à l'extrémité de la rue de Gourdaine et un peu à
droite des Pans-de-Gorron ; 3° celle de Saint-Hilaire, qui
BIBLIOGRAPHIQUE. xxiij
se trouvait au pied des murs de l'ancienne cité, entre la
rue Danse-Renard et la Poterne.
CATHÉDRALE (1).
Comme je ne veux ni ne dois composer tout un
volume pour décrire notre belle cathédrale, je vais me
borner à quelques chiffres et à quelques notes qui don-
neront au moins les dimensions de ce magnifique édifice,
et feront comprendre, en peu de mots, ce qu'il a fallu
de soin, d'efforts, de persévérance et de sacrifices pour
le construire tel que nous l'admirons aujourd'hui.
On peut regarder comme certaines les mesures que je
donne ici, parce que je les ai prises moi-même avec le
plus grand soin, excepté pourtant celle de la hauteur de
la voûte, que j'emprunte à M. Richelet.
La longueur du parallélogramme de la
nef est de 56 m. 75 c.
Sa largeur de 22 50
La longueur de la croix de 52 20
Sa largeur, de la grille à la chapelle
du fond, de,. 10 »
La longueur du choeur de 42 70
Sa largeur, avec ses latéraux, de. . . . 30 20
La longueur de la nef et celle du choeur, réunies à la
largeur de la croix, donnent pour longueur totale de
l'édifice, du grand portail à l'entrée de la chapelle du
fond , 109 mètres 45 centimètres de dedans en dedans.
La hauteur de la grande voûte, selon M. Richelet, est
de 34 mètres.
(1) Page 17.
xxiv NOTICE
La fondation de la cathédrale date de la fin du troi-
sième siècle. A cette époque saint- Julien, le premier
évêque du Mans, vint prêcher le christianisme dans les
Gaules; il obtint du gouverneur de la province du Maine
un vaste bâtiment, en fit une église et y consacra un
autel en l'honneur de la Vierge et de saint Pierre. Ses
successeurs , jusqu'au commencement du huitième,
agrandirent beaucoup l'édifice; ils y construisirent de
nouveaux autels et y déposèrent les reliques de saint
Gervais et de saint Protais. Le gouvernement de Charles
Martel fut, on le sait, peu favorable au clergé ; par suite
des confiscations et des dilapidations des biens de l'Eglise,
l'évêque Mérole vit sa cathédrale presque entièrement
détruite ; aussi pria-t-il Charlemagne, lorsque ce prince
passa au Mans ( 772-784), pour aller faire la guerre aux
Sarrasins, de lui venir en aide. La sainte basilique sortit
de ses ruines (793-816); mais en 840, la division des
fils de Louis le Débonnaire lui fut fatale, et les troupes
de Lothaire, dont les ravages rappelèrent les peuples les
plus barbares, dévastèrent la riche église. Saint Aldric
répara ces dévastations , et la cathédrale se releva plus
grande, plus riche et plus magnifique encore. Elle eut
de nouveaux autels, un choeur, des portiques, un parvis
et douze cloches pour appeler les fidèles à l'office divin.
Ce fut une riche proie offerte à la cupidité des Nor-
mands, qui pénétrèrent plusieurs fois dans notre pro-
vince , et laissèrent derrière eux des monceaux de
ruines (865-905). Ces nouveaux ravages appelèrent de
nouveaux sacrifices ; l'impiété ne put triompher de la
foi, et grâce à plusieurs évêques, tout fut réparé, et
l'intérieur richement décoré ; l'un d'eux jeta même les
BIBLIOGRAPHIQUE. xxv
fondements de la croix et du cancel (1060). Mais ces
travaux avaient été faits avec plus d'empressement que
de prudence, et devaient tromper l'espoir des fidèles.
Une nuit, en effet, tout l'édifice s'écroula avec un bruit
épouvantable, et on dut se remettre encore à l'oeuvre.
Quelques évêques acceptèrent résolument cette mission,
et dans l'espace de vingt ans environ , ils firent jeter une
seconde fois les fondements de la croix, paver et monter
le cancel, terminer les ailes, poser le toit, décorer les
croisées de superbes vitraux, et en 1093, sous le ponti-
ficat de Hoël, les reliques de saint Julien furent trans-
portées dans la cathédrale que l'évêque lui dédia. L'église
s'était encore accrue, et de nouveaux autels avaient été
consacrés, lorsque dans l'année 1134, l'incendie qui
dévora une partie de la ville et l'église de Saint-Benoît,
comme nous l'avons dit, s'étendit jusque sur la cathé-
drale élevée avec tant de peines et de sacrifices ; il y fit
d'horribles ravages. A peine étaient-ils en partie réparés,
qu'un nouvel incendie menaça de la détruire encore; il
gagna la maison épiscopale, consuma le toit du sanc-
tuaire qui était couvert de chaume, et sous lequel repo-
sait le corps de saint Julien ; il calcina les murailles et
les fenêtres, et dégrada les statues extérieures.
Moins de quarante ans après ce désastre, la cathédrale
parut plus belle et plus riche, et en 1217 le roi Philippe-
Auguste permit aux chanoines de l'étendre au delà des
murs de ville. Pendant deux siècles et demi, elle gagna
encore en richesse et en magnificence; mais le 1er avril
1562 , les Huguenots, ces Normands des temps modernes
pour les monuments catholiques, fortifiés par un grand
nombre de soldats venus de Mamers et de Bellême, se
xxvj NOTICE
rassemblèrent à l'hôtel du Louvre, près du marché Saint-
Pierre , chez un de leurs chefs, et prirent leurs mesures
pour se rendre maîtres de la place. Leur projet réussit,
et bientôt leurs rangs se grossirent d'une foule d'êtres
hideux, artisans de pillage et de meurtre, qui surgissent,
on ne sait d'où, dans des circonstances semblables, et
qui épouvantent ceux mêmes dont ils se font les auxi-
liaires. Ces forcenés commencèrent leurs criminelles
prouesses par le couvent des Capucins dont ils enfoncè-
rent les portes ; ils allaient y mettre le feu, quand les
voisins les arrêtèrent. Tout fut bouleversé, brisé, sac-
cagé dans le couvent, et, perte regrettable, huit grands
volumes écrits en lettres d'or et des manuscrits rares
furent livrés aux flammes. Après les Capucins, ce fut le
tour des Cordeliers ; leur couvent fut réduit en cendres,
et pendant que l'incendie le dévorait, on vil des misé-
rables disputer au feu la proie qui tentait leur avidité.
Ici nous pouvons dire avec un poëte :
« Une femme, grand Dieu ! faut-il à la mémoire
« Conserver le récit de cette horrible histoire...?
Une femme, l'arquebuse au bras et le pistolet à la
ceinture, souriait à cette tourbe d'incendiaires, et du
haut des tours les excitait du geste et de la voix !
L'église de Saint-Pierre-de-la-Cour, si riche des dons
de Henri II, roi d'Angleterre, fut également livrée au
pillage, et le 7 mai, jour de l'Ascension , les profana-
teurs portèrent leurs mains impies sur la cathédrale. Ils
pillent le trésor, renversent les autels, brisent les tom-
beaux, s'emparent des croix, des vases précieux, et
mutilent les statues ! Toutes les traces de ces lamenta-
BIBLIOGRAPHIQUE. xxvij
Mes dévastations n'ont pas entièrement disparu même
aujourd'hui, et les statues extérieures, qui furent indi-
gnement mutilées alors, indiquent toujours aux nouvelles
générations les criminelles fureurs de ces jours néfastes.
Vers la fin de la même année, le 5 mai 1583, ou 1588,
les deux dates sont indiquées, la foudre tomba sur le
choeur de l'église, et fondit tout le plomb dont il était
couvert. Le feu gagna un clocher où se trouvait une
cloche d'argent, et l'incendie , qui dura plusieurs jours,
causa de si grands ravages, que les voûtes menacèrent
ruine, ce qui fit suspendre, dans le choeur, le service
divin qu'on célébra quelque temps dans la nef. Depuis ce
, temps la cathédrale traversa deux grands siècles, bril-
lante et respectée ; puis éclata la révolution, et pour elle
revinrent les jours de deuil. Comme ces tristes scènes ont
une date bien récente, et que tous les acteurs n'ont pas
encore disparu, je me bornerai à dire, en terminant
cet article, que, dans ces jours de fatale aberration,
notre sainte basilique fut transformée en temple de la
Raison !!!
ÉGLISE DES JACOBINS (1).
Le nom de Jacobins fut, dit-on, donné en France à
l'ordre des Dominicains, parce que leur premier couvent,
à Paris, fut bâti dans la rue Saint-Jacques (Jacobus) ;
dans les autres pays on les appelait Dominicains, de leur
fondateur saint Dominique; on les nommait encore
Frères Prêcheurs, parce qu'ils avaient pour mission de
prêcher et de convertir les hérétiques. Ils s'établirent
(1) Page 29.
xxviij NOTICE
dans notre ville au commencement du treizième siècle
(1215-30); les chanoines leur donnèrent quelques mai-
sons et la chapelle de Notre-Dame-des-Marais ; la reine
Bérengère leur accorda aussi des terrains dont ils firent
leur enclos. Ils bâtirent leur couvent à l'extrémité de la
rue Saint-Dominique, qui leur doit probablement son
nom ; et leur église, qui longeait la route de Bonnétable,
était contiguë à la maison de Mme Pattier. Ils y avaient
pratiqué un passage pour se rendre à leur couvent.
Cette église, ainsi placée en dehors de la ville, eut
beaucoup à souffrir des guerres contre les Anglais, et vers
la fin du quinzième siècle elle fut presque entièrement
détruite. La charité publique et la générosité de Pierre
de Courthardy, premier président du parlement de Paris,
la relevèrent de ses ruines. Plus heureux que les Corde-
liers, leurs voisins, les Jacobins échappèrent aux dévasta-
tions des Huguenots, grâce au courage de quelques ci-
toyens qui se placèrent avec des armes dans le jubé
dont ils firent une forteresse. Les incendiaires, qui ne
s'attendaient pas à cette réception à coups d'arquebuse,
se retirèrent sans mettre l'église en cendres et le couvent
au pillage. Il était réservé à la révolution de les détruire
tous les deux.
LA VILLE ET LES FAUBOURGS. (1).
J'ai dit, au commencement de cette courte notice, que
la ville du Mans avait subi des changements considé-
rables ; on peut en juger en voyant ce qu'elle était à diffé-
(1) Page 32.
BIBLIOGRAPHIQUE. XXIX
rentes époques, et dans quelles limites elle se trouvait
circonscrite.
Au temps de M. Ragot, la ville comprenait sept pa-
roisses, savoir : le Crucifix, à la cathédrale ; Saint-Pierre-
de-la-Cour, Saint-Pavin-de-la-Cité, dans la rue de ce
nom ; Saint-Pierre-l'Enterré, Saint-Benoît, Saint-Hilaire
et . Gourdaine ; dans les faubourgs, il s'en trouvait
quatre sur la rive gauche de la Sarthe : la Couture, Saint-
Nicolas, Saint-Ouen et Saint-Vincent; et cinq sur la rive
droite : la Magdeleine, Saint-Germain, le Pré, Saint-Jean
et Saint-Gilles. Les paroisses de Gourdaine et de Saint-
Hilaire ne furent comprises dans la ville que vers la fin dû
treizième siècle, lorsque le quartier de la Tannerie fut
entouré de murs; celle de Saint-Benoît ne cessa d'être en
dehors de l'enceinte que vers la moitié du quatorzième.
"Si donc nous retranchons de la ville, à l'époque qui nous
occupe, les trois paroisses de Gourdaine, de Saint-Hilaire
et de Saint-Benoît, il ne restera pour la cité gallo-romaine
qu'un fort petit espace qui avait à peu près la forme d'un
heptagone, peut-être même d'un octogone irrégulier,
dont quatre côtés, presque parallèles deux à deux, avaient
pour points principaux : 1° la tour qui se voit encore à
quarante pas derrière le bas-côté gauche de la nef de
Saint-Julien ; 2° la porte ferrée ou de la Cigogne, qui
s'élevait devant la maison des demoiselles Faribault, et
occupait un espace qui est resté vide dans cette habita-
tion; 3° la tour Saint-Hilaire; 4° l'école mutuelle, où l'on
a trouvé les fondements d'une tour, nommée Tour, du
Chantre. A ce point se rattachait le mur qu'on vient de
détruire pour bâtir l'escalier et la fontaine des Jacobins ;
il passait derrière le choeur avant que Philippe-Auguste
xxx NOTICE
eût permis aux chanoines de la cathédrale de bâtir les
chapelles qui avancent sur la place, et pour lesquelles on
fit alors une nouvelle enceinte.
SAINT-VINCENT (1).
L'abbaye de Saint-Vincent fut fondée en 565 et occupée
par des religieux dont on ne connaît pas la règle. Les
Normands la dévastèrent, et l'évêque Robert, qui la re-
leva, y mit douze chanoines. Au commencement du sei-
zième siècle, ce monastère fit partie de la congrégation
Chezal-Benoît, et en 1636 les Bénédictins s'y établirent.
On sait quels services ces savants infatigables rendirent
aux sciences, aux lettres et aux arts. Nous leur devons les
douze premiers volumes de l''Histoire littéraire de France,
ouvrage considérable que le gouvernement a fait conti-
nuer par l'Institut. Sur la demande du ministre, l'abbé
Renouard lui envoya les papiers de D. Colomb, l'un des
collaborateurs de D. Rivet, qui conçut le plan de cette
vaste histoire, et qui, de son vivant, en publia les huit
premiers volumes. Le neuvième était composé, quand la
mort l'emporta, le 7 février 1749; D. Taillandier le fit
imprimer sur son manuscrit en 1750. Les trois suivants
parurent en 1756,1759 et 1763. A cette époque, l'histoire
fut interrompue, et l'Institut travailla sur les notes des
Bénédictins, pour continuer l'ouvrage qui compose au-
jourd'hui vingt et un volumes. Le dernier traite de la fin
du treizième siècle; il a été publié en 1847. G'est la classe
d'histoire et de littérature qui fut chargée de ce soin.
(3) Page 37.
BIBLIOGRAPHIQUE. xxxj
En 1791 le séminaire fut établi à Saint-Vincent; la ré-
volution en fit une caserne en 1793, et le séminaire n'y
fut replacé qu'en 1815. A cette époque, l'ancienne église
abbatiale fut détruite et remplacée par la chapelle que
nous voyons aujourd'hui.
LES CAPUCINS (1).
Les Capucins ne s'établirent au Mans qu'en 1602, et
l'évêque de Beaumanoir consacra leur église sous l'invo-
cation de la Vierge, le 4 juillet 1612. Nous avons vu, à
l'article de la cathédrale, les ravages que ces religieux
souffrirent de la part des Huguenots. L'église et la mai-
son conventuelle ont disparu à la révolution. Ce monas-
tère a été remplacé par la maison des Dames de l'Ado-
ration perpétuelle.
HOPITAL GÉNÉRAL (2).
La ville du Mans comptait autrefois un grand nombre
d'hôpitaux, c'étaient :
1° L'hospice de Gourdaine, fondé au sixième siècle
entre la Sarthe et le mur de ville ;
2° Le Sépulcre, sixième siècle, non loin de l'église du
Pré ; une rue porte encore ce nom ;
3° L'hôpital de Sainte-Croix, vers la fin du même
siècle, entre l'avenue de Paris et l'ancien cimetière ;
4°. L'hôpital Saint-Martin, à Pontlieue, à la même
époque ;
(1) Page 37.
(8) Page 38.
xxxij NOTICE
5° L'hôpital Saint-Germain, même époque, près de
l'ancienne route d'Alençon ;
6° L'hôpital Saint-Ouen, commencement du huitième
siècle, à la place occupée aujourd'hui par le Lycée;
7° L'hôpital de Coulaines, neuvième siècle, sur les
bords du ruisseau de la Gironde ; il se trouvait dans la
quinte ou la banlieue ;
8° L'hôpitau, neuvième siècle, dans la rue qui porte
ce nom ;
9° L'hôpital Saint-Blaise, fin du dixième siècle, entre
les rochers de Roxan et de Douce-Amie. — Banlieue;
10° L'hôpital des Ardents, commencement du onzième
siècle, près de la cathédrale, à l'entrée de la Grande-Rue ;
11° L'hôpital Saint-Lazare, fin du onzième siècle, dans
le faubourg Saint-Gilles, route de la Suze ;
12° La Maison-Dieu ou Hôtel-Dieu de Coeffort, vers la
fin du douzième. — A la mission ; une rue porte ce nom ;
13° L'hôpital du Sanitas, dix-septième siècle, entre le
Greffier et le champ de Marine ;
14° L'hôpital Saint-Charles, 1731, dans la maison des
Filles-Dieu, rue de ce nom, près l'ancienne salle de spec-
tacle.
Plusieurs de ces établissements avaient déjà disparu, et
le dernier, qui servait de retraite aux pauvres ecclésias-
tiques du diocèse, n'était pas encore fondé, lorsque
l'hôpital général fut établi par lettres patentes du roi
Louis XIV, le 12 octobre 1657, confirmées par d'autres
lettres de septembre 1658. Les hospices du Sépulcre , des
Ardents, de Coulaines et de Saint-Lazare furent réunis à
l'hôpital général. En 1765, on construisit à côté l'Hôtel-
Dieu, où quatre ans après, le 17 juillet 1769, on trans-
BIBLIOGRAPHIQUE. xxxiij
porta processionnellement les malades de l'hôpital Coef-
fort, qui fut dès lors supprimé.
LE GRAND CIMETIÈRE (1).
La loi des douze tables défendait d'ensevelir ou de
brûler aucun cadavre dans Rome : Hominem mortuum
in urbe ne sepelito neve urito ; aussi les inhumations se
faisaient-elles toujours hors des villes et sur le bord des
grandes routes. Mais l'empereur Léon abrogea cette loi
en 886 ; dès ce temps, les villes devinrent de vastes cata-
combes , et les églises cachèrent une foule de morts sous
leurs colonnes ou leurs pavés. Il en était de même au
Mans au dix-septième siècle ; chaque église avait son
cimetière, et recevait bien souvent dans son sein quelque
mort plus ou moins illustre.
Le parlement de Paris en 1765, l'assemblée consti-
tuante en 1790, les consuls en 1801, prirent des arrêts,
firent des décrets pour empêcher les morts d'envahir la
demeure des vivants, et pour ordonner que les cimetières
fussent éloignés des communes de 35 à 40 mètres.
Le grand cimetière dont il est question dans la vie de
M. Ragot, est celui qui se trouvait derrière les jardins
de la préfecture ; il a été supprimé le 30 octobre 1843,
et le 2 mars 1847 on transféra, dans le cimetière, tout
ce qui restait des morts déposés en ce lieu.
LES ARDENTS (2).
Cet hôpital fut fondé vers la fin du dixième siècle ou
au commencement du onzième par Avesgaud, évêque du
(1) Page 51.
(2) Page 52.
xxxiv NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE.
Mans. On y recevait des aliénés ou des personnes atteintes
d'un mal connu sous le nom de feu sacré. Il était situé
près de la cathédrale, à l'entrée de la Grande-Rue. Nous
avons dit que cette maison fut réunie à l'hôpital général.
LA MAISON-DIEU (1).
Le prince manceau avec lequel nous avons déjà fait
connaissance, Henri II, roi d'Angleterre , remporta,
dit-on, une grande victoire à l'entrée de l'avenue de
Pontlieue, et comme il la dut surtout au courage de
son arrière-garde, il voulut, pour en conserver le sou-
venir, fonder sur ce lieu une maison destinée à recevoir
les pauvres , et il la nomma Maison-Dieu de Coeffort.
La salle de l'hôpital fut plus tard transformée en une
église , qui prit le nom d'église de la Mission, parce que
des prêtres de cette congrégation remplacèrent les
frères de l'hôpital. Nous avons vu que les malades de
cette maison furent transférés à l'Hôtel-Dieu, voisin de
l'hôpital général, en 1769 ; aujourd'hui elle fait partie
de la caserne.
A. D.
(1) Page 56.
VIE DE M. RAGOT.
PERMISSION de monseigneur l'Illustrissime et Révéren-
dissime Père en Dieu Louïs de Lavergue-Montenard de
Tressan, Evêque du Mans, Conseiller du Roy en ses con-
seils, et premier Aumônier de son Altesse Royale Mon-
sieur Frère unique de sa Majesté.
NOUS avons permis l'impression de la Vie de Maître
Pierre Ragot, Prêtre et Curé de la paroisse du Cru-
cifix dans notre Eglise cathédrale, laquelle a été compo-
sée sur des mémoires fidelles, certifiée par des personnes
de piété et dignes de foy ; et comme nous avons été édifiez
pendant la vie dudit Sieur Ragot, de toutes les vertus
Chrétiennes et Sacerdotales que nous avons reconnuës en
lui, nous avons consenti qu'on donnât au public le récit
de sa vie, afin que ceux qui en ont été les admirateurs,
conservent le souvenir de sa mémoire, et soient excitez à
louer et remercier Dieu de toutes les grâces que sa Misé-
ricorde a communiquées à ce digne prêtre et très-zélé
Pasteur, afin aussi que le recit de ses actions serve de
miroir et de règle à tous les Prêtres et Pasteurs de notre
Diocèse, pour l'imiter dans son humilité profonde, dans
sa charité ardente et infatiguable pour le soulagement
des pauvres, dans son zèle pour le salut des âmes, et
dans l'obéissance Chrétienne et Religieuse qu'il a tou-
jours eue pour l'authorité sainte que Notre Seigneur
J. C. a attachée au caractère Episcopal pour le gou-
vernement de son Eglise, en sorte que nous pouvons
dire que ce bon Prêtre a été dans notre tems et de nos
jours un de ces Prêtres fidelles, qui sont selon le coeur
de Dieu, et qui marchent dans les voyes de ses Comman-
demens. Il a été dans une vie humble, cachée et péni-
tente, comme un Soleil qui a brillé dans notre Eglise par
l'éclat de ses vertus.
Quasi sol effulgens, sic ille effulsit in templo. Eccl. 50.
7. Il a été comme ce vase du plus précieux métail enri-
chi des pierres précieuses.
Quasi vas auri solidum, ornatum omni lapide pretioso.
V. 10. Son extérieur étoit vil et abject aux yeux du monde
et des gens du siècle, qui ne jugent du mérite des per-
sonnes que par les apparences extérieures ; mais son
intérieur étoit précieux aux yeux, de Dieu par les
richesses de sa charité ardente pour le salut des âmes, et
infatiguable pour la consolation des affligez, comme pour
le soulagement des pauvres : la pureté et l'innocence de
sa» vie, son assiduité à l'Oraison et à la Prière, et sa
Patience dans les injures et le mépris des hommes,
étoient des pieres précieuses qui ornoient ce vase rempli
de charité. Nous éxortons les Prêtres et les Ecclésiastiques
de notre diocèse de lire souvent la vie de ce bon Prêtre,
afin qu'il règle la leur sur les saints exemples de la sienne
et qu'ils imitent ses vertus, sur tout cette crainte salu-
taire qu'il avoit toujours dans le coeur des Jugements de
Dieu, et des menaces qu'il fait aux Prêtres desquels la
vie, au lieu d'être d'une odeur de suavité, est un sujet de
scandale pour l'Eglise, et de malédiction pour les peuples
par leurs dérèglements et par leurs péchés. Vos recessistis
de via, et scandalizastis plurimos in lege , irritum fecistis
pactum Levi, dicit Dominus. Propter quod et ego dedi
vos contemptibiles, et humiles populis, sicut non servastis
vias meas, et apcipisti faciem in lege. Malac. 2. 8. Ainsi,
pour éviter les effets de la colère de Dieu, à l'exemple de
ce digne Prêtre, approchez-vous de J. C. comme de
la pierre vivante, entrez vous-même dans la structure
de l'édifice, comme des pierres vivantes ; pour composer
une maison spirituelle et un ordre de Saints.Prêtres, afin
d'offrir à Dieu des Sacrifices spirituels qui lui soient
agréables par JÉSUS-CHRIST. Souvenez-vous que selon le
sentiment de Saint Pierre, Prince des Apôtres, vous êtes
la portion principale de la race choisie de l'ordre des
Prêtres Roys, la nation Sainte, le peuple conquis, afin que
vous publiez les grandeurs de celui qui vous a appelez des
ténèbres à son admirable lumière. Faites réflexion, mes
chers frères, que cette haute dignité, ces grandeurs et
ces grâces que Dieu vous a communiquées, lorsque vous
avez été faits participans du Royal Sacerdoce de JESUS-
CHRIST, ne vous ont pas été données pour élever votre
personne, pour flater votre ambition, ni pour vous atti-
rer la vénération, les respects et les soumissions des
peuples; mais pour être les ministres de leur salut par la
Doctrine salutaire que vous leur devez sans cesse com-
muniquer , et par l'exemple d'une vie régulière remplie
d'actions de piété et de charité.
LOUIS, Evêque du Mans.
Approbation des Docteurs en Théologie.
Nous soussigné Charles le Vayer Prêtre, Docteur en
Théologie de la Faculté de Paris, selon l'institut de la
Maison de Sorbonne, Grand Archidiacre de l'Eglise du
Mans; certifions avoir connu avec des sentiments d'une
estime toute particulière, celui de la Vie duquel l'Autheur
de ce Livre s'est efforcé d'écrire l'histoire que Nous avons
lûë par deux diverses fois avec grande attention ; et assu-
rons que quelque habile que nous ait semblé la main de
l'ouvrier, qui a travaillé à nous donner le portrait d'un
si Saint Homme, et quelques vives que soient les couleurs
dont il s'est servi pour en faire tous les traits avec fidé-
lité, cet ouvrage n'est cependant à notre jugement qu'un
léger crayon de la vérité des choses : tant grand nous
paroît avoir été le mérite de défunt Monsieur Ragot, de
la plupart des actions duquel nous avons été témoin ocu-
liste. Memoria justi cum laudibus et nomen impiorum
putrescet. Proverb. 10. Vers. 7.
Au Mans, ce 12 Juin 1684.
Signé, LE VAYER.
J'AI soussigné, Docteur en Théologie, de la Maison et
Société de Sorbone ; certifie avoir lû la Vie de feu
Monsieur Maître Pierre Ragot, Curé du Crucifix, où je
n'ai rien trouvé qui ne répondît à la vertu et à la piété
de ce S. Homme.
Au Mans, ce 23 Juin 1684.
Signé, J. BOURRÉE DE RÉVEILLON.
LA VIE
DE MONSIEUR RAGOT
PRÊTRE
CURÉ DU CRUCIFIX AU MANS.
1. PRÉFACE.
L'ESTIME générale que toute cette Province con-
serve pour la mémoire de l'eu Maître Pierre
Ragot, Prêtre, Curé du Crucifix, et le mérite singu-
lier de cet admirable Père des pauvres, ont engagé
à faire un petit recueil de quelques actions de sa
Vie, pour satisfaire au saint empressement de tout
le peuple qui le désire, et pour encourager par son
exemple tous les Prêtres à travailler utilement à la
Vigne du Seigneur. On y découvrira les trésors in-
finis de la Sagesse de Dieu, qui va chercher un ser-
viteur fidèle au milieu des armées. On y verra ce
que peuvent faire ceux qui entrent dans l'état Ecclé-
siastique par une véritable vocation. On y adorera
la providence, qui suscite un homme sans biens et
sans appui, pour nourrir un nombre innombrable
de pauvres, et pour être le refuge et le soutien de
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2 LA VIE
tous les malheureux; et ceux qui aiment la gloire
du monde, y reconnoitront que ce qu'ils cherchent
n'est qu'une fumée, qu'ils se trompent dans leurs
projets, et qu'ils ne peuvent acquérir une solide
gloire que par l'humiliation; ils envieront même
les abaissemens qui ont rendu la mort de ce Saint
Prêtre si recommandable.
2. SA NAISSANCE.
CET homme de Dieu nâquit au Mans le dix-sep-
tiéme d'Octobre mil six cens neuf, en la paroisse
de Saint Pierre l'Enterré. Sa naissance n'eut rien
d'illustre, il n'est redevable de tout ce qu'il a été,
qu'à la seule miséricorde de Dieu, qui se plaît à se
servir des plus foibles instrumens pour ses plus
grands ouvrages. Son pere, qui s'appeloit Simon
Ragot, était tailleur d'habits, honnête homme,
craignant Dieu, mais si chargé d'enfans, qu'il ne
pouvoit pas les élever comme il eût bien souhaité.
Il en avoit six d'un premier ht, et dix-huit d'un
second mariage, duquel étoit notre bon Prêtre. Sa
mere se nommoit Louise Fournier.
3. SON ÉDUCATION JUSQU'A VINGT ANS.
ELLE aimoit assez ses enfans, mais elle n'eut pas
pour celui-ci toute la tendresse que sa vertu mé-
ritoit. Elle ne le pouvoit souffrir toujours à genoux
DE MONSIEUR RAGOT. 3
ou à l'étude. Cette application continuelle lui faisoit
peur. Tantôt elle s'imaginoit qu'elle venoit de bêtize,
tantôt elle craignoit qu'il n'en devint fol. Dans cette
vue elle s'opposoit à tout ce qu'il vouloit. Souvent
même elle lui arrachoit les Livres de la main, et les
jettoit au milieu de la chambre. Il les ramassoit dou-
cement sans se plaindre; et se dérobant aux yeux
de sa mère, il alloit continuer ses études dans quel-
que coin de sa maison. Ses frères et ses soeurs, sui-
vant l'exemple de leur mère, n'avoient pas pour lui
beaucoup d'égard ; il en étoit comme le rebut. Ils
ne pouvoient néanmoins s'empêcher d'aimer sa dou-
ceur et d'admirer sa patience. Il commença dès l'âge
de quatorze ans à mortifier son corps, qui n'étoit
guéres accoutumé à la délicatesse; il le condamna
dès-lors à de rudes disciplines, punissant des péchés
qu'il n'avoit jamais commis; et comme s'il eût voulu
lui faire faire un apprentissage de tout ce qu'il lui
a fait souffrir dans la suite, il l'accoutuma à cou-
cher tantôt sur la terre, tantôt sur une table, et à
jeûner souvent au pain et à l'eau.
4. CE QU'IL A FAIT DEPUIS 21 ANS JUSQU'A SA
PRÊTRISE.
QUAND il eut vingt-un ans, il se crut obligé de dé-
charger son père du soin de le nourir; et ne se
sentant nulle inclination à aucun métier, il se trouva

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