La Vie et les crimes de Philippe, duc d'Orléans

Publié par

1793. Orléans, Louis-Philippe-Joseph, duc d'. In-8 °.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : mardi 1 janvier 1793
Lecture(s) : 36
Source : BnF/Gallica
Nombre de pages : 110
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Ainfi qut la verrau le crime a fes béros.
Voltaire,
A COLOGNE»
1793.
11
autant qu'il est possible, l'Europe, en-
Hère, sur me des causes qui ont le plus
contribué à précipiter la France dans
tous les malheurs où elle se trouve
maintenant plongée. Ce que nous allons
exposer, prouvera de la manière la plus
convaincante, que le duc d'Orléans, après
avoir annoncé par les excès de fa vie
privée, tout ce qu'il pouvoit être, tout
ce qu'il alloit devenir, a couronné l'oeu-
vre du crime en cherchant à se frayer
un chemin au trône par tous les moyens
que la scélératesse la:plus exceffive pour
voit lui suggérer.
La
III
La révolution françoise est un de
ces événemens qui intéressent toutes les
classes d'individus, puisque ses effets se
sont étendus bien au delà de son foyer,
Le sujet que nous traitons se trouvant
lié si immédiatement à ce grand évé-
nement, c'est principalement sous le
point de vue politique que nous croyons
qu'U fixera l'attention du Lecteur. Nous
croyons lui rendre une espèce de ser-
vice, en lui fournissant des apperçus
& des données, d'après lesquelles il
peut remonter à la fource & affeoir un
jugement.
2 Le
IV
Le rôle que Philippe a joué dans
la révolution, étoit bien propre h jeu
ter quelque clarté fur la maffe des in-
trigues & des manoeuvres qui ont eu
lieu pour porter les choses aux affreux
extrêmes où elles se trouvent. D'un
autre côté, en peignant ce personnage
sous ses véritables couleurs, en le repré-
sentant Comme le plus grand scélérat
qui ait existé, nous croyons augmenter
dans les âmes honnêtes Vhorreur du
vice & l'amour de la vertu.
Si jamais tin homme opéra des effets
funestes par son influence & le dévelep-
pement de ses moyens, c'eft fans doute
le
V
It monstre connu d'abord sous le nom
de Duc de Chartres, & ensuite fous celui
de Duc d'Orléans. Ce fut lui qui occa-
sionna tous les désordres, tous les excès,
toutes les divisions. C'est fur lui que
retombe le sang de tant de malheureu-
ses vicimes, sacrifiées à l'ambition, à
l'intérêt, à la rage d'un patriotisme for-
cené; cest lui enfin qui a conduit le meil-
leur des Rois à l'échafaud.
Nous avons recueilli avec foin tous
les traits qui peuvent servir à rendre
plus hideux ce portrait du héros du,
crime. Mais comme il en coûte tou-
jours de s'appesantir sur un pareil sujet ;
&
VI
& que dans l'horreur qu'il inspire, une
effervescence nuisible à l'usage de la,
raison guide toujours plus ou moins la
plume, nous n'avons pu donner à noire
style tout le fini dont la foible mesure
de nos talens l'euffent pu rendre suscep-
tible. Le Lecteur nous pardonnera cette
négligence. Les grâces & l'élégance de
la diction s'adaptent bien difficilement
au récit des trames affreuses, des machi-
nations du crime} un désordre énergi-
que peut seul s'appliquer à un pareil
cannevas.
Pour donner le dernier coup de pin-
ceau à l'affreux tableau, il ne manqueroit
fans
VII
sans doute que de représenter l'infâme
duc d'Orléans expirant au milieu des plus
horribles supplices. Mais tel est l'état des
choses, telle est l'imminence des dangers
qui menacent de tous côtés le scélérat, que,
fans êtreprophète, on peut assurer que lé
moment de sa fin n'est pas éloigné. .Léser
d'un de ses complices même, la Guillotine,
mie châtiment plus terrible encore des
vengeurs de Louis XVI., telle eft l'alter-
native qui lui est réservée.
Qu'il nous soit permis de terminer cet
avant-propos par des voeux sincères pour
la délivrance de notre patrie. l'extir-
pation des êtres dépravés & criminels
dent,
VIII
dont la pernicieuse influence a tout per-
du} la dissipation du prestige & de Va-
veuglement dans la foule qui s'est laissé sé-
duire & égarer} la cessation de ce fol en-
thousiasme pour une liberté chimérique}
enfin le retour à la vertu, à des princi-
pes sages & modérés, & surtout à l'amour
pour la monarchie & ses souverains légi-
time: voilà ce qui forme l'objet de nos
désirs le plus véhémens. Qu'ils s'accom-
plissent, que le ciel prenne pitié de la
France. & nous croirons avoir assez vécu.
LA.
LA VIE
ET LES CRIMES
i le tableau de l'héroifme de la vertu
console & encourage l'humanité, le por-
trait du vice & de ses excès doit nécessai-
rement entrer pour quelque choie dans
l'histoire du coeur humain, puisque mal-
heureusement on ne voit que trop l'in-
fluence bienfaisante de la première balancée
& même dominée par s'influence destruc-
tive de l'autre. La scène de la vie of-
fre journellement ces deux extrêmes dans
tin degré inégal de proportion. Exposer
l'un aux yeux des hommes, c'est leur pro-
curer une jouissance, c'est leur inspirer un.
défir de plus; leur montrer l'autre dans
toute fa noirceur, c'est les prémunir contre
lui, c'est leur donner des armes pour résis-
ter à ses attaques.
Nous avons déjà rempli la première de
ces tâches en traçant dans une légère es-
quisse la vie & les malheurs du plus ver-
A tueux
2
tueux des Rois. Nous Pavons représenté
opposant á la rigueur injuste du sort un
courage héroïque, la plus admirable résigna-
tion, enfin succombant fous les efforts de
la cabale affreuse déchaînée contre lui. Nous
allons maintenant opposer à ce tableau un
contraste presque auffi frappant ; nous allons
peindre le crime, ses fureurs, ses menées
ténébreuses, toutes ses trames les plus abomi-
nables. Mais où prendrons - nous notre hé-
ros ?...... dans la famille même de Louis
XVI. ; c'est son parent, c'est Philippe Duc
d'Orléans que nous offrons au Lecteur.
Vérité sainte! toi qui m'inspiras lors-
que j'osai jetter la première fleur sur lè
tombeau de mon Roi, je t'invoque encore
aujourd'hui. Daigne guider ma plume, afin
que l'impulsion d'un juste ressentiment con-
tre l'assassin de Louis XVI. ne me porte
malgré moi â outrer les couleurs, à exagé-
rer les faits. Mais hélas, pour donner á
mon pinceau la teinte la plus noire, est-il
besoin de recourir au mensonge? en sui-
vant fidèlement ton sentier, je ne suis que
trop assuré d'avoir encore â peindre un
monstre.
Et toi, douce sensibilité, toi dont je
suivis l'impulfion pour m'élever au moins
par le sentiment á la hauteur de mon su-
jet, donne à ma plume cette énergie que
tu peux seule inspirer. Soulevé dans ce
moment toutes les facultés de mon ame,
afin
3
afin que dans la vive horreur que doit faire
éprouver celui qui étouffa "raïs- cesse tes
saintes impressions, ou plutôt qui ne les
reffentit jamais, je le représente tel qu'il
fut, tel qu'il ne cessa d'être, c'est-à dire
comme le plus vicieux, le plus corrompu,
le plus criminel des hommes.
Ce fut le 13 Avril de l'année 1747, que
le ciel dans fa colère ordonna à la nature
de produire celui qui devoir être un jour
l'opprobre du genre humain & fauteur des
maux de son pays. Ce fut fans doute pour
donner un grand exemple de la déprava-
tion à laquelle f homme peut le porter,
qu'il le plaga dans le rang le plus élevé,
fur les degrés du trône & dans une famille
où la bonté & la bienfaisance étoient héré-
ditaires, Louis Philippe d'Orléans na-
quit , & avec lui le germe des passions
les plus outrées, des inclinations les plus
vicieuses» Ce n'étoit point le sang qui les
lui a voit transmises; car son père montra
assez dans le cours de fa paisible carrière,
que la bonté étoit en lui une qualité na-
turelle; que son coeur étoit le sanctuaire des
vertus privées les plus dignes d'éloges; Ôc
fi l'on peut reprocher à fa mère quelques-,
ânes de ces erreurs qui tiennent plus -encore
au tempérament qu'au moral, on ne peut
dire que la méchanceté ait formé le fond
de son caractère. Les foiblesses d'une fem-
me font tout -au plus des vices, mais el-
les conduisent rarement au crime ; la cause
A 2 même
4
même qui les produit tend à les éloigner
de ce dernier <* >.
Philippe d'Orléans ne dut donc qu'à lui*
même son organisation vicieuse ; ce fut en
lui-même qu'il trouva la source féconde de
ses désordres & de ces sentimens dépravés
qu'il se plut à développer dans le cours
d'une vie profondément criminelle, L'é-
ducation, dont le but est de rectifier les
défauts naturels, ou au moins de les rendre
moins saillans, & de donner à nos bonnes
qualités une heureuse direction & toute là
force active dont elles font susceptibles:
l'éducation ne produisit point fur lui cet
effet ordinaire ; elle ne changea rien à une
empreinte morale trop fortement exprimée
pour que rien pût en altérer le caractère
primitif. Elle lui donna même un défaut
de plus: l'art perfide de déguiser une par-
tie de ses vices, de les masquer sous les
apparences les plus trompeuses, toutes les
fois que son intérêt l'exigeoit. La dissimula-
tion n'est que trop ordinaire á la cour; telle
est même ífouvent la nécessité d'en imposer
par des dehors factices, qu'elle y est de-
venue une espèce de vertu. Mais dans
Philippe d'Orléans, la dissimulation fut tou-
jours un vice ; & l'on peut même dire que
ce
(* ) L'on lait que le Duc d'Orléans s est vanté lui-
même d'être le fils d'un cocher, La basseffe, qui
forme le fond de son caractère, rend très vrai-
semblable cette assertion. On ne doit plus s'éton-
ner que de son excessive. scélératesse,
5
ce fut le plus affreux de tous, puisqu'il la
fit servir à tant de vues funestes, puisqu'il
l'employa tant de fois à couvrir ses pro-
jets criminels & ces complots affreux qui
plongèrent la France dans les plus grands
malheurs..
Les premières années de l'homme s'é-
coulent ordinairement dans une heureuse
apathie ; l'enfance ressemble à une glace polie
qui présente partout une surface uniforme*
Nous ne nous arrêterons fur çe tems de la
vie de Philippe d'Orléans, que pour obser-
ver que son caractère vicieux réfifta à tous
les efforts de ses instituteurs, qui tentèrent
envain de semer du bon grain sur une
terre qui ne devoit produire que de l'i-
vraie (*). Rien ne put arrêter en lui l'es-
A 3 sor
(*) Sans doute l'enfance de Philippe fut plut ou
moins exposée aux écueil ordinaires: & malgré
la surveillance de ses instituteurs, la flatterie»
l'exemple, les lâches complaisances de quelque*
êtres dépravés, empêchèrent plus ou moins PefV
set de leurs foins. Mais la vie de Philippe prouve
affez que ces causes de corruption n'eurent point
fur lui une influence déterminante} & l'on peut
dire qu'il fut le corrupteur de lui-même. — Ce.
pendant Philippe, à quinze ans, étoit regardé com-
me un prodige; tous ceux qui vouloient s'en
faire un protecteur, tous fes dévoués vantoient
son efprit & son caractère. Mais un homme
sensé, qui avoit sans doute épié le moral du duc,
dit alors : C'eft une montagne qui far ses cris pro-
mettra bientôt d'enfanter quelque merveille, mais
qui ne produira q'un rut immonde.
6
for des passions les plus odieufes, l'explo-
fion des sentimens les plus vils ; & bientôt
il les mit au grand jour.
C'est ordinairement vers la volupté que
le premier développement des paffions de;
l'homme se porte. Mais cette explosion
d'un nouveau sens, qui- est souvent la source
d'une vertu, ne devint dans Philippe qu'un
principe actif de vices dr de désordres. En
éprouvant cet attrait qui nous porte à
doubler notre être r il ne ressentit point les
doux élans de la sensibilité, qui en puri-
fient la source & élèvent l'ame. Les pre-
miers pas du duc de Chartres, lors de fora
entrée dans le monde,, furent marqués par
la débauche la plus crapuleuse ; & il s'éleva
bientôt à la hauteur des plus grands liber-
tins de la cour. Nous ne le suivrons point
dans cette nouvelle carrière; nous n'en-
trerons point avec lui dans ces maisons
où le vice endurci trafique du vice ado-
lescent ; il seroit trop révoltant d'offrir
le tableau de ces orgies dégoûtantes, de ces
scènes affreusement obscènes dont le duc
fut le héros. Nous nous bornerons à tirer
de l'histoire de ce grand débauché, les dif-
férens traits qui peuvent nous servir à pein-
dre son caractère atroce; & malheureuse-
ment nous en trouverons assez, même dans
les circonstances où l'homme abandonné au
délire des sens ne médite pas ordinairement
le crime.
Après
7
Après avoir parcouru l'odieuse série des
Laïs les plus dissolues de la capitale, le
duc de Chartres fit connoissance d'une de
ces femmes que l'on ne peut précisément
appeller débauchées , parceque leurs chute*
font plutôt un effet de la 'sensibilité de
leur coeur que de sa dépravation. Il résulta
un gage des liaisons de Philippe avec Ma-
dame S. , . . Ce père dénaturé le fit por-
ter aux enfans - trouvés, malgré les larmes
& les prières de fa mère. Quelques jours
après, il quitta brusquement fa maîtresse,
fans lui rien tenir des promesses qu'il lui
avoit faites. Voilà la première preuve sail-
lante que le duc de Chartres donna de son
caractère affreux; il commença à montrer
que les sentimens de la nature étoient nuls
dans son coeur ; que Pinsensibilité, la bas-
íesse ce la plus vile lésine y régnoient.
C'est presque toujours dans le sein de la
volupté même que le débauché trouve sa
première punition. Le duc de Chartres de-
voit d'autant moins éviter cet écueil, que
fans délicatesse dans ses choix, ne cherchant
qu'une variété qui flattât ses goûts liber-
tins , le premier objet qui s'offrait à lui
étoit sûr d'exciter ses désirs impudiques,
Ce prince, dont le coeur étoit déjà gangrené,
éprouva bientôt au physique cette modifi-
cation si funeste à la santé. Le poison que
la débauche avoit glissé dans ses veines fit
des progrès d'autant plus rapides, que hour-
reau de ses sens comme le font une infinité
A 4 de
8
de jeunes-gens, il ne songeoit qu'à jouir.
Ce penchant irrésistible qui l'entrainoit vers
tout ce qui pouvoit lui procurer des jouis-
sances, lui fit contracter auffi dès fa plus
tendre jeunesse un autre vice: l'ivrogne-
rie (*). Çette paffion pour le vin ne fit
qu'augmenter en lui avec l'âge; & les bour-
geons dont fa figure est parsemée attestent
assez ses excès dans ce genre.
Tel étoit le moral de Philippe, telle
étoit fa conduite, lorsque son père, instruit
de ses excès & espérant de les faire cesser,
résolut de le marier à la fille du grand-
amiral de France,
Pro-
(•) „ Dans l'ivreffe comme à jeun (a dit un écrí-
<< vain critique avant nous) le duc de Chartres
<< fut de tout tems un méchant homme. C'est
<< dans l'yvreffe qu'il poignarda plusieurs de ses
<< concubines; c'eft dans l'yvresse qu'il tira fur
<< plus d'un de les serviteurs, & notamment fur
<< un de fes piqueurs dans la plaine de St. Denis.
<< Quand il possédé ses facultés morales, c'eft- à
<< dire fa raison, il est encore bien plus perni-
<< cieux. Vérité trop confirmée par fa conduite. >>
Ces inculpations d'un écrivain dont nous som-
mes fondés d'ailleurs à faire peu de cas, peuvent
être des inventions de la calomnie; & certaine-
ment, pour dire du mal de Philippe, il n'est pas
besoin de recourir à une pareille arme. Mais el-
les prouvent au moins combien il étoit méprisé
& haï, même avant qu'il n'eut atteint le comble
de la fcélérateffe .
9
Prononcer le nom de Mademoiselle de
Penthievre, c'est nommer la vertu même,
Nous ne ferons point ici son éloge ; est - il
un seul françois à qui la bonté & les qua-
lités de cette adorable princesse ne soient
connues? C'étoit un ange que le ciel avoit
fait descendre sur la terre & revêtu de la
figure humaine, pour faire le bonheur d'un
homme qui eut été moins corrompu......
Louis XV, sollicita lui-même le Grand-
Amiral au sujet de ce mariage; & il eut
lieu sous les auspices du monarque (*).
Mademoiselle de Penthievre ne íut qu'¬
obéir; elle accepta pour époux celui que
le choix de son père avoit honoré.
Le mariage, qui est le plus souvent un
frein pour les passions, & qui donne à l'ame
un certain á plomb favorable aux inspira-
tions de la raison ce du sentiment, ne chan-
gea rien à la conduite du duc de Chartres;
il n'en continua pas moins ses débauches;
& la personne la plus faite pour le fixer,
A 5 pour
(*) Louis XV. en se plaisant â présider à cettt
hyménéí , «ut soin de recommander au duc de
Chartres, dont il savoit la conduite dissolue , de
réparer sa santé avant de se préfenter au lit
nuptial. Cette recommandation du monarque
fait honneur à sa mémoire; elle décelé la pureté
de ion ame. II connoissoit la vertu de Made-
moiselle de Penthievre , & il auroit regretré de
rendre cette princesse victime du libertinage
d'un mari qu'il lui donnoit.
10
pour le ramener à la modération, à la ver-
tu même, eut la douleur de voir tous ses
efforts infructueux. Tout le monde fait
les désagrémens de toute efpèce qu'elle eut
a essuyer de la part de cet époux à la fois
dur & infidèle; avec quelle admirable cons-
tance elle supporta des écarts dont elle fut
elle-même la victime. Jamais on ne la vit
proférer un seul mot de plainte; la dou-
ceur , les prières & les larmes font les feu-
les armes qu'elle ait jamais employées en-
vers lui.
L'avarice, qui n'est ordinairement que
le vice des vieillards ou des hommes faits
à qui l'ambition a fait sentir son aiguillon;
l'avarice que les écarts de la jeunesse sem-
blent exclure, fut encore un des défauts
qui se manifestèrent dans Philippe dès fa
plus tendre jeunesse, La fuite prouva que
c'étoit principalement ce sentiment qui l'a-
voit porté à s'unir à la fille du duc de
Penthievre; les grands biens que poffédoit
cette maison avaient excité sa convoitise*
Mais il ne devoit pas en hériter seul; son
épouse avoit un frère, marié récemment à
une princesse charmante. Dévoré du désir
d'absorber cette riche succession, le duc
pour y parvenir imagina le plus affreux ex-
pédient. Il se lia étroitement avec le prince
de Lamballe, & profitant de l'ascendant que
sa scélératesse déjà profonde lui donnoit sur
la jeunesse confiante & inexpérimentée de
ce dernier, il i'entraina dans toutes fortes
d'ex-
12
d'excès (*), Ce projet lui réussit; l'infor-
tuné prince de Lamballe, victime des sé-
ductions de son perfide parent, mourut à
la fleur de son âge sans laisser d'héritier.
Cette mort prématurée mit le comble
aux voeux de Philippe; mais il déguisa sa
joie; il affecta même d'être vivement affligé.
Ceux qui le connoissoient déjà assez pour
appercevoir la noirceur de son ame, ne fu-
rent point la dupe de ces sentimens fins;
ils regardèrent toujours le duc de Chartres
comme l'assassin du prince de Lamballe (**),
Sans
(*) «Que je fuis fâché du libertinage de mon frère
<< de Lambalîe (disoit-il un jour à un seigneur
<< de la cour). C'est un homme sans raison; il
<< se tue, il s'empoisonne. Je l'aime autant que je
<< l'eslime; il me fera mourir de douleur de le
<< voir lui-même abréger ses jours.
Peut- on pousser plus loin la fcélérateffe , la per-
fidie? A ce trait, Lecteur, reconnoiffez Philippe
d'Orléans.
(**) Bien des gens assurent que le duc de Chartres
St avaler dans une orgie au prince de Lambalîe,
une poudre qui le rendit impuissant; d'autres di-
sent même que ce fut un poilpn lent. Mais eft-il
befoin, nous le répétons, de prêter à ce monstre
un crime fur l'exiftence duquel on n'a pas là
plus complette certitude; il y en a assez de réels
à lui reprocher. Il suffit d'ailleurs de lavoir que
ce fut lui qui causa la mort de son beau-frère, en
ruinant son tempérament par des débauches ex-
ceffives, après lesquelles il lui faifoit boire de ces
12
Sans douté fi ce scélérat eut pu envoyer en
même tems dans la tombe le père vertueux
de ce prince & fan épouse même, il n'eut
pas balancé à commettre un crime de plus.
Mais il est heureusement des forfaits qui
se trouvent hors de la portée des hommes
criminels. Si Philippe eut pu accomplir
tous ceux qu'il a médités, le monde entier
seroit la victime de sa scélératesse. Son
affreuse influence , hélas, ne s'est encore
étendue que trop loin.
Le même motif qui avoit porté le
duc de Chartres à ruiner la santé de son
parent, rengagea enfin à ménager la fienne.
Le désir de jouir du fruit de son crime, &
de satisfaire ses autres passions, lui fit met-
tre un frein à ses débauches. II avoit ap-
pris par Pexpérience dont il avoit été lui-
même le moteur, que les ressorts délicats
de l'homme s'émouffent ce s'usent par l'a-
bus des jouissances. II devint donc plus
modéré , c'est - à dire un peu moins débau-
ché; mais cette modération, qui est dans les
autres hommes l'effet d'une sage réflexion,
d'un retour vertueux sur soi-même, ne
fut dans le duc que le résultat des plus
odieuses spéculations. Il ne vouloit vivre
plus longtems, que pour commettre plus
de
liqueurs brûlantes, ou perfidement enmiellées qui
dessèchent la poitrine & détruisent tous les ref.
forts. N'est pas dans le fait avoir été son af-
faffin?
13
de crimes; il ne ralentit ses excès dans un
point, que pour être plus immodérément
scélérat dans les autres.
Les passions se succèdent dans le coeur
de l'homme vicieux avec une activité qui.
empêche presque de remarquer quelle est
la dominante. Les circonstances & les ob-
jets déterminent irrégulièrement leur in-
fluence pernicieuse; mais tout en paroissant
se céder les unes aux autres, elles domi-
nent constamment dans le fond du coeur ;
& la stagnation apparente où elles restent,
bien loin de diminuer de leur force, ne
fait que leur donner plus d'activité lors-
qu'elles viennent à être remises en jeu par
une cause quelconque. Ainsi, le penchant
à la débauche, en reposant dans l'ame du
duc de Chartres, n'en fut pas pour cela
détruit ; son explosion n'en devint même
que plus forte dans la fuite. Il y fit fuc-
céder les jouissances de l'avarice; la passion
du jeu & des paris. Mais comme dans
une ame entièrement dépravée, une passion
ne nait jamais fans le vice qui lui corres-
pond, & qui en est même l'effet, la filou-
terie prit naissance dans le coeur de Phi-
lippe en même tems que l'amour du jeu.
Un prince du sang, un personnage jouis-
sant de plusieurs millions de revenus, de-
venir filou, & aussi filou que le plus grand
coupeur de bourse de la capitale! ... Tel-
le est cependant la vérité, tel fut le degré
de
14
de perfection auquel Philippe s'éleva. L'ar-
deur d'un gain illicite le porta à s'initier
dans l'art des grecs, à s'en approprier tour
tes les subtilités. Il prit des leçons aussi
assidues des Jonas, des Cornus & des Pi-
netti, que s'il eut fait un cours d'astrono-
mie ou de mathématiques. Bientôt il de-
vint un des plus habiles escamoteurs de la
capitale, & il s'honora même de ce talent,
De la théorie de cet art perfide, il pas-
sa rapidement à la pratique. Profitant de
l'ascendant que lui donnoit son rang, il
abusa de la facilité des seigneurs de la cour
pour les dépouiller de leur fortune. Il en
ruina plusieurs de cette manière, & le spec-
tacle de l'indigence à laquelle il les avoit
réduits, ne faifoit qu'exciter ses railleries
& son ardeur à en ruiner d'autres.
Philippe avoit aussi formé une autre
spéculation qui lui réussit. Ce fut lui qui
introduisit en France les courses de chevaux
à la manière anglaise. Le goût de ces cour-
ses devint bientôt dominant à la cour ; cha-
que seigneur vouloit entrer en lice avec
le duc de Chartres, qui avoit eu foin de
se procurer les plus habiles coursiers. Il
se faisoit des paris considérables, que le duc
gagnoit presque toujours, parcequ'il avoit
encore des moyens secrets de s'assurer du
succès. Un de ces moyens étoit de subor-
ner sourdement les écuyers & les Jocqueis
de ceux contre lesquels il plaçoit des pri-
mes
15
tries illimitées. II les intéreffoit de queí-
que chose, s'ils se laissoient devancer par
fes coureurs. II lui arrivit auffi souvent
de faire proposer en sous-main à une per-
sonne des paris inégaux, dans lesquels il
se mettoit pour le dixième, tandis qu'il
«toit de moitié dans le pari contraire. C'eft
ainsi que dans un objet d'amusement qui
pouvoit aussi avoir son utilité, les person-
nes respectables de la cour étoient, fans le
savoir, les victimes de la fourberie du duc
de Chartres C*)»
Le Roi, qui fut instruit de ces petits
tours d'adresse de son indigne parent & des
pertes qui en étoient résultées, défendit
les courses de chevaux. Ce fut la feule
punition que ce prince trop indulgent in-
fligea
(.) Le Comté d'A. . . . avoit un fuperbe cheval
connu sous le nom de Roi Pépin. Dans une
«ourse où ce prince croyois erre assuré de gagner
les primes, l'écuyer du duc de Chartres joignit
celui du Comte d'A. ... & se jetra fi violem-
ment, mais d'intelligence avec le jocquey de ce
dernier, fur le cheval Pépin, que ce coursier at-
trapa un écart. — Ce fait a été confirmé pat les
deux Jocqueis,
Voici un autre fait qui preuve l'économie sage
de Louis XVI. Le marquis de C. . . était
venu lui dire que taus les seigneurs de la coitr
étoient intéressé» s* cetre course pour des sommes
considérables, & ayant engagé le monarque à s'y
intéresser auffi. Volontiers-, répondit S, M. j'y
rifquerai de bon coeur un écu.
16
fligea à celui qui déshonoroit le sang de
Bourbon (*). Le duc, dont l'activité per-
nicieuse ne se ralentissoit point lorsqu'il
s'agissoit de nuire ou de duper, retrouva
dans le jeu la ressource qu'on lui avoit
ôtée. Mais ses filouteries devinrent bien-
tôt si manifestes, que personne ne voulut
plus être fa dupe. Il passa alors en An-
gleterre, & fit de cette isle le théâtre de
ses nouveaux exploits. Plufieurs seigneurs
anglois donnerent dans le piège, il leur
gagna des sommes considérables.. Un grand
personnage se laissa même imposer par les de-
hors & l'amabiiité apparente du duc; il se
lia avec lui, & cette liaison lui coûta plu-
sieurs milliers de guinées, que Philippe
lui soutira au jeu par ses moyens ordinai-
res. Mais comme le prince de G...... étoit
lui - même un habile joueur , il s'apperçut
un jour de la filouterie du duc & le prit
fur le fait. Sa grande ame se souleva con-
tre un acte de bassesse qu'il n'avoit pu soup-
çonner dans un homme de ce rang. II
traita durement Philippe Ce lui proposa un
cartel, que celui-ci eut la lâcheté de refu-
ser.
(*) Oh non fans doute, & il l'a bien dit lui-même,
le sang des Bourbons ne coule point dans ses vetì-
nés; ce sang est trop pur, & il n'a pu dégéné-
rer à ce point. La bonté, la bienfaisance, &
surtout la loyauté, sont des qualités trop inhé-
rentes à cette famille ; & le monstre porteur d'un
nom illustre n'a montré dans le cours de -son af-
freuse carrière que les vices opposés aux vertus
des Bourbons.
17
fer. Peu après cet incident, le duc de
Chartres quitta l'Angleterre, où il s'étoit
fait assez connoitre pour emporter le mé-
pris de la nation généreuse & loyale qui
habite cette isle»
Philippe, de retour en France, conti-
nua à marcher dans la carrière criminelle
qu"il s'étoit ouverte. Il fut vil, trompeur
& méchant toutes les fois qu'il le pur (*)
Ses
(•} Voici encore un trait qui prouve bien h bas-
feffe de Philippe & sa lésine ;
Dans une occasion ou il vouloit étaler ce faste
qui lui eft naturel, il fit venir son bijoutier &
lui commanda une paire de boucles à pierre* dans
le dernier goût, pour lesquelles il convint au pris
de 24 000 livres.
Le Bijoutier prit fur le champ des engage-
mena avec un riche lapidaire, établit les bouclée
en très peu de Hins, & les porta chez le duc,
qui, réflexion faite, le repentoit de ion accord,
& cherchait le moyen de le rompre. En. voici
an qui le présenta à propos; lorsqu'il vit les bou-
cles ; elles sont affez bettes, dit-il à l'ouvrier; les
pierres font bien les mêmes que j'ai demandées ;
mais l'ouvrage eft lourd & mal exécuté ; je ne puit
Je recevois. Le marchand eut beau employer toute
fa réthorique, il fut forcé -de remporter chez lui
se» boudes. Son plus grand chagrin fut l'impor.
fibilité où il alloit fe trouver de remplir les enga»
gemens qu'il avoit pris. Enfin, d'après les con-
teils de fa femme, il retourna au palais - royal, &
il peignit au duc de Chartres tous fon défelpoir,
B
18
Ses débauches, pour être moins multipliées,
n'en portoient pas moins le caractère de
cette crapuleuse dissolution dans laquelle il
s'étoit plu à se plonger dès fa jeunesse.
Son
en lui faisant envifager la ruine qui le menaçoit.
Son Altesse parut touchée , & profitant de la cir-
constance , proposa généreufement au bijoutier t
désolé la somme de 16000 livres pour les boucles,
Le marchand y consentit, en lui assurant qu'il la.
crifioit les propres fonds pour remplir les enga.
gemeni qu'il avoit contractés. De cette manière
le duc devint possesseur des dites boucles, qui lui
coûtèrent, il est vrai, beaucoup moins que leur
valeur intrinsèque.
Feu après, le duc de Chartres vendit ces mêmes
boucles 30000 livres à un ambassadeur étranger,
en lui jurant fur son honneur qu'il en avoit payé
ce prix. Ce dernier, après les avoir essayées; trou,
vant qu'elles le blessoient, envoya chercher un
bijoutier pour remédier à cet inconvénient. Le
hasard voulut que ce fût le même à qui le duc
avoit acheté les boucles. II les reconnut, & pouf»
fant un profond soupir, il dit: Voilà des boucles
que me coûtent bien cher] je voudrois bien ne les
avoir jamais entreprises ni vendues. L'ambassadeur
étonné de l'apostrophe, fit quelques questions, &
apprit.avec surprise que le duc n'avoit payé les
boucles que 16000 livres. II dit au bijoutier ce
qu'elles lui avoient coûté, & lui confeilla de retour-
ner chez Son Alteffe, qui fans doute lui resti-
tueroit les 8000 liv. L'ouvrier suivit ce conseil;
mais lorsqu'il eut annoncé au duc l'information
qu'il venoit de recevoir, celui-ci lui répondit
avec le plus grand sang - froid : Notre convention
définitive a été que je vous payerois 16000 liv...
vous les avez refues.... Que vous importe et que
19
Son. avarice surtout dévint de plus en plus
marquée ; en s'entrechoquant avec ses autres
passions, elle ne contribua qu'à mettre dans
«ne plus grande évidence la bassesse de
ion âme, & à faire percer cette ambition
sourde, qui après avoir couvé fi longtems
dans le coeur de ce prince, éclata d'une
manière û funeste pour la France.
Le caractère du duc de Chartres prenant
de jour en jour une empreinte plus mar-
quée & se signalant par dés traits plus mul-
tipliés, l'Altesse fut bientôt appréciée de
jugée comme elle devòit l'être. Le Roi <fe
son auguste famille lui assignèrent laJuste
mesure de mépris qu'il meritoit, A Paris,
ce mépris fut même porté au point, que
lorsque Philippe traversoit à pied la capi-
tale, personne ne le saluoit; on se píaisoit
souvent à le coudoyer dans la foule, de à
lui faire sentir qu'au lieu du grince, Qn ne
Voyoit en lui que l'homme vil (*)
B 2
j'ai fait d'une chofe qui étoit devenue ma propriété*
Rezirez. vous. L'infortuné se retira la rage dans
1» coeur 5 & ppur se vanger, il divulgua l'aranture
(*) Philippe étoit méprisé, même par les objets da
mépris public, par; ces femmes perdue» de moeurs
& de principes donc Paris abonde. Larsque l' Al-
tesse paroiísoií dans les endroits publics o,ù elle»
ont coutume de se rassembler, «Iles l'évitoienî
ísigneulement, en disant : Voilà encore cet hom-
mt.là; prtnons-gardt qu'il lie nous assofte.

La bravoure, ce sentiment fi naturel aux
françois, n'étoit pas même une qualité dont
le duc de Chartres pût couvrir ses défauts.
Lors de la guerre contre F Angleterre, l'at-
Crait de la nouveauté bien plus encore qu'¬
une
Au reste, cette mauvaise opinion des Vestales
de Paris fur le duc, ne tenoit pas, comme l'on
peut penser, à une source bien noble. Plusieurs
d'entre elles se souvenoient des visites du person-
nage, qui, pour prix de leurs faveurs, ne leur
avoit laissé qu'un regret bien amer, au lieu de
déployer ía générosité envers «iles. Tel étoit même
la bassesse du duc, qu'autant par avarice que par
une forte de plaisir, il les frustroit souvent du
tribut que le dernier des hommes du peuple ne
leur eut pas refusé. C'est ainsi que Philippe faisoit
des dupes partout, même dans ìa classe la plus
abjecte & la plus méprisable.
Cependant le duc de Chartres avoit une petits»
maison, appellée letemplt de la Folie, où il don-
jnoit quelquefois des fêtes galantes, dans lesquel-
les il déployois une certaine magnificence; mais
il n'y rassembloit ordinairement que ces Lais subal-
ternes, qui peu recherchées par les illustres roués, f»
trouvoient heureuses toutes les fois qu'on daignoit
leur jetter le mouchoir, de quelque part qu'il vint.
Quant aux Lais du bon ton, á ces femmes renom»
mées par leurs attraits, & auxquelles ce renom
même donnait un nouveau mérite, comme elles I
connoissoient le duc & savoient qu'il ne payoit
généreusement ni de sa bourse ni de ía personne,
elles avoient un moyen sûr pour íe débarrasser de
lui, lorsqu'il paroi ffoit vouloir leur faire la cour. ,
elles affectoient le langage de la bonne compagnie,
& un ton de décence , qui bientôt faisait bailler
le prince & l'éloignoit .
as
une velléité d'ambition noble, lui fit désirer
de servir sur la flotte aux ordres de Mr,
d'Orvilliers, Le Roi eut égard à fa qualité
de prince du sang, & lui donna le com-
mandement d'une division» Tout le monde
íait la conduite qu'il tint sur le vaisseau le
St. Esprit qu'il montoit, à l'affaire d'Oues-
sant. L'action fut chaude, & l'on vit Phi-
lippe descendre plusieurs fois de fuite au
fond de cale fous différens prétextes ; mais
dans le fait parceque cet endroit étoit le
moins exposé aux boulets anglois. Après
le combat, le duc quitta l'escadre & revint
à Paris pour annoncer la victoire. Il s'en;
tint modestement aux lauriers qu'il avoit
cueillis, & jura dans son coeur qu'il ne guer-
royeroit plus •(*).
B 3 Phi-
(*) Au retour du duc de Chartres à Paris après
le combat d'Ouessant, les épigrammes & les sar-
casmes pîeuverent fur lui, tií cette circonstance
prouva déjà combien l'opinion publique étoit
prononcée fur son compte. Nous nous conten-
terons de rapporter un bon mot d'une dame de
la cour à ce sujet:
Le duc de Chartres se trouvant dans un cercle,
éleva une légère dispute sur le signalement d'une
personne, & s'exprimoit avec feu pour prouver
qu'il avoit raison. Mad. de F. , . . qui lui en
vouloir (parce qu'il avoit dit qu'elle étoit horri-
blement laide, propos qu'une femme ne pardon-
ne jamais) íaisit cette occasion de (e venger, &
dit avec beaucoup de tranquillité : Il ne faux pas
tentredire Mtnstigniur m tmt tireonsiame. Jet
22
Philippe donna encore d'autres pretivee
moins saillantes de cette pusillanimité qui
s'accordoit si bien avec la trempe de son
ante; & sans doute cette tache dans son
moral eût été encore plus marquée, & il
eut montré qu'il étoit le plus lâche des
hommes, comme tout annonçôit déjà en lui
qu'il en devlendroit le plus scélérat, fi le
rang auquel il le trouvoit élevé ne l'eut
îhis á l'abri des différentes épreuves aux-
quelles le commun des hommes se trouvent
ex-
trouve qu'il connoit beaucoup mieux les fignalemens
qut les signaux.
Avant de partir pour Brest, Philippe eut l'in-
dignité de solliciter la place de Grand. Amiral dont
jouifloit son beau. père. Il le fit, il est vrai,
d'une manière indirecte, dans un beau discours
qu'il adressa au Roi. Mais S. M. lui répondit
qu'elle n'entendroit jamais á aucune proposition à
ce fujet, qui ne lui fût faite par le duc de Pen-
thievre lui-même; qu'elle ne prétendoit lui for-
cer la main én aucune manière, ni même en té.
Éloigner la moindre envie que ce' soit.
Le duc ne crut pa» que cette réponse renfer.
mât un refus positif; il alla trouver son beau.
pert & lui fit íes propositions. Le Grand-Ami.
rai lui répandit en ces termes: Le Roi est maître
de ma charge, j'attendrai fes ordres ! & il tourna
le dos á l'aimable gendre qui vouloir le dépouil-
ler. Le duc sentit un peu, son ardeur guerrière
le ralentir, en voyant qu.e les dangers qu'il alloit
courir ne se trouveroient point compensés par le
plaisir de se voir revêtu d'une dignité éminente;
nui il n'étoit trop à vante, & il partit.
23
exposés. Ce fut probablement pour tâcher
de détruire Popinion défavorable que le
public avoit conçue de lui à cet égard,
qu'un beau jour il lui prit envie de mon-
ter dans un ballon aérostatique, Philippe
én s'élevant dans l'atmosphere, crut sans
doute s'élever au dessus de lui-même de
donner une preuve irrécusable d'audace*
Ce désir & l'exaltation qu'il produisit dans
fa tête, fit un moment disparoitre le dan-
ger à ses yeux, II monta avec assez d'as-
surance. Mais arrivé á une certaine hau-
teur, son imagination le refroidit, il per-
dit contenance; & la frayeur surmontant
le sentiment qui l'avoit porté à tenter Pa-
vanture, il pria instamment son compagnon
de voyage de faire descendre bien vite le
ballon , pareeque la raréfaction de Pair i'in-
çommodpit, L'obligeant aëronaute fit sem-
blant de croire á l'indisposition du prince,
qui fut fort satisfait de se retrouver sain
<& sauf à terre.
Lorsqu'un homme a pu se résoudre à
braver le mépris public (*), il lui en coûte
B 4 peu
(*) Lors de l'incendie terrible de l'opéra, qui mena-
çoit le Palais. Royal & toutes -les rues, adjacente»
d'un embrasement universel, le duc de Chartres
ne s'occupa que du foin de sauver son or, ses
bijoux, ses effets précieux &c. Rassuré des crain-
tes dont son ame avoit été la proie, & voyant
que le feu cessoit de dévorer la partie de ion
palais qu'il avoit entamée, il contemplait le feu
24
peu à* braver la haine de quelques parti-»
culiers, surtout lorsque l'une ou l'autre de
ses passions le sollicite á cette démarche,
L'avarice, & en même tems le désir de
nuire, dans lequel se complaisent toutes les
âmes méchantes, furent le mobile de cette
spéculation odieuse qui souleva encore davan-
tage les esprits contre lui. Le lecteur voit déjà
que nous vouions parler des nouvelles cons-
tructions du Palais - Royal, Il nous seroit
trop long d'entrer dans tous les détails de
cette
€tant appuyé fur la fenêtre d'un marchand de I«
sue St. Honoré, chea qui il s'étoit réfugié. Là
îl le permit de dire que cette incendie formois
an superbe tableau; quelqu'un répondit d'une voix
très intelligible & qui parvint à ses oreilles : Oui,
te stroit un tris beau feu de joie, fi tu itois au.
milieu.
Un plaisant qui fê trouvoît à la même scène, dit
«n appercevant le duc de Chartres dans cette con-
templation : Les anglois n'auront pas bon tems à
Pavenir, car Monseigneur s'accoutume au feu.
On assure auffi que le chevalier Dubois, comman.
dant du gué, remit au prince un billet cacheté, qu'il
•voit trouvé dans les décombres, & conçu en ces
termes: Tune t'en moqueras pas longtems, tu feras
grillé un jour soi è" ton Palais- Royal. Le duc se
lâcha contre Mr. Dubois & lui dit ; Allez vous
fromener ( nous adoucissons l'expreflion) vous &
sous les faiseurs de billet Je vous donnerais tous
four une toise de ce qui est brûlé de mon esca-
lier, qu'il faudr» que je fasse raccommoder à mts
iitjtns.
25
cette entreprise (*) ; de percer le dédale
des fourberies, des subtilités de toute espe-
B 5 ce
(*) La duchesse de Chartres elle-même fit tous ses ef-
forts pour engager son époux à se désister de cette
entreprise.— „ Que pensera-t-on , que dira-t-on
„ de votre Altesse, lui disoit-elle avec l'expression
„ de la douleur & du plus tendre intérêt ? " —
je m'en moque, lui répondit le duc avec cette éner-
gie qui le caractérise. Un écu dans ma poche vaut
mieux pour moi que toute l'estime publique »
Et c'est ce même nomme qui, quelques années après»
chercha à se concilier cette même estime , en parois-
sant dévoué à l'intérêt public, en se couvrant du
manteau da patriotisme. Quel excès d'hypocrisie
& de fcélératesse!
Ce qu'on se permit pour lors de plus hardi contre
Ce prince, ce fut un placard qu'on afficha au haut
du grand escalier du Palais - Royal, dans lequel on
lui donnoir l'idée d'ouvrir une souscription qui lui
foumiroit l'argent nécessaire pour bâtir les rues
piojettéesj & on lui assuroit que fi chaque person-
ne dont il étoit méprisé, donnoir seulement un écu,
il auroit encore de quoi bâtir même une ville con-
sidérable- — Le duc de Charries eut la grandeur
d'atne de mépriser ces injures hyperboliques & de
s'y répondre que par son expression ordinaire; Je
m'en
Ce fut encore â cette occasion qne l'auteur d'une
chanson plus que satyrique fit le couplet suivant.
En calculant d'avance
Son nouveau bâtiment
Chartres en diligence
Arriva dans l'insflunt
De ma société, dit -il, je me contente
Je fais bâtir un bel hôtel
D'un jardin , j'ai fait un b....
Je suis là dans mon contre
25
ce auxquelles Philippe eut recours, pour
tromper, frustrer, spolier les propriétaires
des maisons qui entouroient ce jardin íi
fréquenté. Après leur avoir offert un vil
prix de leurs possessions, qu'ils refusèrent,
il prit le parti dans sa malignité de les
masquer entièrement, en établifíant un rang
de maisons tout autour de Penceinte inté-
rieure de son palais. Cette abominable ruse
réduisait à moins du quart de leur valeur,
ces propriétés que leur situation avoit ren-
dues jusqu'alors du plus grand produit;
ceux à qui elles appartenoient se trouvè-
rent bientôt ou ruinés ou forcés de les
vendre. La plupart prirent ce dernier
parri. Le prince acheta alors à un prix
beaucoup moindre encore que celui qu'il
avoit d'abord offert; il fit tout ce qu'il
voulut, & il devint ainsi à peu de fraix
le maître d'une espèce de ville dans Pen-
ceinte de Paris. Alors il disposa à son gré
de ce vaste emplacement; il alligna des rues;'
il construisit des bâtimens magnifiques, de
superbes hôtels, qui furent loués à un prix.
excessif aux richards qui vouloient se rap-
procher de ce Palais, où Phomme pouvoit
trouver toutes les jouissances, hors celles,
que procure la vertu (*)
Toutes
(*) Le Roi s'entretenant un jour avec le duc de
Chartres ( ce qui lui arrivoit rarement) & lui
parlant d'une comédie intitulée le Roi de Cocagne,
qui je jouoit alors aux françois, & qui failoit.
27
Toutes les opérations qui suivirent cette
entreprise furent marquées au même coin;
c'est-á dire, qu'elles portèrent le caractère
de l'avarice, de l'astuce & de la fraude.
Philippe entra bientôt en conflit avec les
différens particuliers auxquels il avoit loué
les nouvelles maisons qui ceignoient le jar-
din du Palais-Royal; il leur suscita des
difficultés de toutes espèces, cassa, annula
des baux à fa volonté, chassa des marchands
qui avoient loué pour un nombre d'années
& en mit d'autres qui lui offroient un plus
haut prix. Enfin le duc montra dans tout
ce qui eut rapport à cette spéculation, toute
la sordidité de son avarice, toute la peti-
tesse de ses moyens, ce surtout toute la
fallacité de son caractère tortueux, bas &
rampant.
Nous aurions des volumes à écrire, si
nous voulions rapporter tous les différens
traits de la vie privée de Phijippe qui fer-
vent á peindre son ame. Il nous íuffira de
dire que Page, qui nous corrige d'une par-
tie
courir tout Paris; S. M. lui dit; Ce Roi de Co.
cogne fait bien des folies; mats je fuis persuadé,
Monsieur le duc, que malgré son extravagance,
vous ne sauriez lut refuser de la prudence.
„ En quoi donc, Sire, répondit Son Altesse? <«
C'est, répliqua le Roi, qu'il ne fait feint bâtir de
rues dans son jardin. — Depuis ce moment, le
sobriquet de Prince des rites fut donné au duc
de Chartres-, & il le garda longtems.
28
tie de nos défauts, ne fit que le rendre
plus vicieux, plus corrompu, plus méchant;
& mettre dans Un plus grand jour toute
la noirceur, tout le hideux de son caractère
atroce. S'élevant avec la plus honteuse im-
pudeur au dessus de toutes les bienséances
que son rang autant que Phonnêteté lui
prescrivoient, il affichoit effrontément ses ex-
cès , ses turpitudes en tous genres. Par-
tout on appercevoit Phomme vil, & jamais
on ne reconnoissoit le prince. Ce fut fans
doute pour se soustraire quelque tems à fa
réputation, qui commençoit à le gêner &
qui lui attiroit souvent de petits désagré-
mens, qu'un jour l'envie lui prit de voya-
ger. II se rendit à Versailles, où il n'al-
loit que le moins possible, ce demanda au
Roi la permission de s'absenter quelque
tems. Le monarque le reçut assez froide-
ment, & lui répondit â peu-près en ces
termes, après un moment de réflexion ; js'ai
un Dauphin; Madame peut être enceinte i
Mr. le Comte d' Artois a plusieurs primes...
Fous pouvez faire ce que vaus voudrez, jte
ne vois pas en quoi vous pouvez être utile à
la patrie : ainfi partez quand vous vouarez,
revenez quand bon vous femblera. Le
duc fit une révérence ce partit, fort peu
satisfait de cette réponse du Roi. Mais fa
grande ame favoit dignement s'élever au
deffus de l'opprobre, & supporter toutes
les difgraces (*) Nous
(*) Nous ne pouvons nous refuser à insérer íci les
vers íuivans, qui furent affichés su Palais-Royal
29
Nous ne suivrons point le duc dans le
cours de ses voyages (*). Sans doute il se
montra
le lendemain du départ du duc. Ils prouvent jus-
qu'à quel point Philippe étoit déjà haï & mé.
prisé dans le public à cette époque.
Il eft parti ce prince ingrat, injufte
Qui verfe en ce féjour l'amerrume l'borreur
Il eft parti, Venus, desffe augufe
Ecarte fon retour, c'est celui du malheur.
Du pur fang des Bourbons , ce monftre
il pu naître ?
Lui qui montra toujours un coeur faux, déloyal
L'bomme le plus abject eft plus que son égal
Aux traits de fa figure peut-on le méconnaître?
D'aucun de cette race a .t.il donc l'apparence ?
Sa démarche est ignoble, son air bas
rampant
Auffi reconnoit-On le béros d'Oueffant
Dans un prince du fang le plus noble de France,
Puiffent les troit furies le fuivre en fon voyage
Qu'elles guident fes pas aux rives du Cocyte
Que Cerbere Minos puniffant ce Thérfyte
Aient de nouveaux droits à notre jufte hommage.
Mais fi par un deftin qui ne fe concoit pas
Il revenoit jamais aux bords de notre terre ,
Puiffe quelque ennemi lui donner le trépas
Et le priver enfin de la douce lumière.
Voilà les voeux que l'on faisoit il y a dix ans
pour Philippe. Combien de nouveaux droits n'y
a-t. il pas acquis depuis ce tems! . . .
(*) En passant les Alpes, le duc de Chartres courut
le plus grand danger ; fa voiture fut renversée
30
montra aux nations étrangères aussi vil qu'il
s'étoit montré aux françois. Outre.que fa
réputation l'avoit précédé, il est des hom.
mes
dans une efpece de précipice. Mais le ciel , qui
veille quelquefois fur les scélérats, pour les faire
servir à l'exécution de les décrets & au châtiment
des hommes , sauva les jours de l'Attila du dix-
huitième siècle. Malheureusement , il n'éprouva
qu'un léger froissement à la cuiffe.
Le duc essuya auffi un autre petit désagrément,
mais d'un genre différent : Lorsqu'il arrivoit dans
une ville, ion premier foin étoit , non de visiter
les établiffemens publics, d'admirer . les chefs-d'oeu.
vres de l'art & de l'induftrie, mais de s'informer
de la demeure des femmes les plus célèbres par
leurs charmes & le trafic honteux qu'elles en font.
Se trouvant à Modene, il fît connoiffance d'une
de ces courtifannes, qui flattée d'être recherchée par
un personnage aussi diftingué , ne négligea rien
pour lui donner la meilleure opinion des beautés
modénoifes. Mais l'Italienne , qui avoit b fans doute
fait les plus beaux calculs fur la générosité du
prince, tut fort étonnée lors du dénouement de
lui trouver une lésine digne d'un valet. Elle se
fâcha & commença à l'accabler d'injures. Le
duc alloit répliquer vivement, lorsque la cour-
tifanne frappant des mains, fit sortir d'un cabi-
net voisin, feus aucune magie, quatre braves à
mine patibulaire, qui gardant le silence le plus
profond «Si fixant la beauté, n'attendoient qu'un
signal de la part pour se jetter sur le prince.
Celui -ci, aussi affrayé pour le moins qu'il le fut
un combat d'Oueffant , tira bien vite fa bourse & la
donna généreusement à cette femme , qui pour lui
témoigner la reconnoffance, fit verser du vin à les
quatre braves, prit un verre elle - même & but
31
mes dont le caractère fe saisit promptement,
parce que les grands traits qui s'en échap-
pent fréquemment fournissent des données
sures pour en déterminer la couleur. Phi-
lippe avoit cet avantage; il ne falloit que
le voir une fois pour le juger, pourvu ce-
pendant qu'il n'eût aucun intérêt à pren-
dre un mafque,
La mort du duc d'Orléans rendit Phi-
lippe possesseur de nouveaux biens & le
porta au dernier degré de l'opulence. Dans
la soif inextinguible des richesses qui le dé-
voroit , ce fils dénaturé avoit souvent té-
moigné avec la plus grande impudeur son
impatience à ce sujet : aussi cette perte f ut-
elle plutôt pour lui un événement agréable
qu'un sujet d'affliction. Il ne se donna pas
même la peine de dissimuler fa joie; il re-
gardoit fans doute comme au dessous de lui
ces petits menagemens envers l'opinion ; il
ne vouloit pas être scélérat à demie. l'on
sait d'ailleurs que depuis longtems il n'exis-
toit aucune relation entre lui ce l'auteur
de ses jours. Le duc d'Orléans n'avoit eu
que trop d'occafions d'apprendre à connoî-
tre son fils; il rougiffoit en secret de lui
avoir
de compagnie a fa lanté. Le duc tort satisfait
d'en être quitte pour son argent , prit promp-
tement congé de la nymphe modénoife , pestant
en lui-même contre ces filles d'Italie . qui n'a-
voient aucun égard pour les personnes de fou
32
avoir donné le jour; mais il renfermoit
dans son coeur le chagrin que lui caufoit
sa conduite effrénée ce ses procédés envers
lui. (*) Accoûtumé depuis longtems à une
vie tranquille loin du tumulte des affaires,
il avoit contracté une espèce de stoïcisme
qui rendoit son ame inaccessible aux impres-
sions violentes ce aux suggestions de l'am-
bition.
Si d'Orléans s'étoit montré mauvais fils,
mauvais mari, il ne se montra pas moins
mau-
(*) . Voici entre autres un de ces procédés du duc
envers son pere :
Au mariage des princes , il est d'ufage que le
Roi accorde , pour présent de noces, une certaine
somme. Le duc de Chartres fit demander cette
somme à son pere, qui l'avoit reçue pour lui. Le
duc d'Orléans, qui avoit dépenfé 800 mille livret
au mariage de son fils , répondit qu'il croyoit
avoir amplement satisfait aux intentions du Roi.
Le duc eut alors l'indignité de faire affigner fon
pere. . Quelques jours après, il alla voir Madame
de Monteffon , qui lui représenta combien ce pro-
cédé étoit indécent, & lui dit que le duc d'Or-
léans n'avoit point d'argent. Elle lui présenta en
même tems ses bijoux pour gages de la somme
qu'il réclamoit. Philippe eut encore la bassesse af-
freuse de les accepter , lorsque Madame de Mon-
teffon les lui envoya après qu'il l'eut quittée. Le
duc d'Orléans, instruit de la générosité de cette
dame, fit tout ion possible pour trouver la fom-
me, la fit remettre à son indigne fils & retirer
les diamans , qu'il renvoya à Mad. de Monteffon.
Ce trait feul fuffroit pour peindre Philippe.
33
mauvais pere. Se senfans, abandonnés dès leur
plus tendre jeuneffe à des mains étrangères, ne
furent jamais l'objet de ses foins, rarement
de ses caresses; ils n'apprirent à connoître
insensiblement l'auteur de leurs jours que
par la perversité des exemples qu'il leur
donna; fans la nécessité que son rang lui
impofoit de leur donner une éducation bril-
lante, sans doute l'in sensibilité, la lésine
même de ce monstre à qui les fentimens
de la nature étoient inconnus, les eut tenus
dans l'ignorance & l'obfcurité la plus pro-
fonde (*). La sensible duchesse d'Orléans
se dédommageoit au moins par les douceurs
de la tendresse maternelle, des rigueurs d'un
époux qu'elle n'avoit pas ceffé d'aimer,
quoiqu'elle eut tant de raisons pour le
haïr. Invariablement attachée à les devoirs ,
eIle ne croyoit pas, comme bien des fem-
mes , que l'infidélité. d'un mari donnât le
droit
(*) Philippe déploya un caractère d'originalité digne
de lui, en instituant la Comteffe de G..... non pas
institutrice., mais inftituteur de les enfans. Sans
doute, si l'efprit seul fuffit pour remplir une
pareille place, cette dame y avoit autant de droit
qu'un autre; mais Nous nous arrêtons ici.
C'eft déjà une tâche assez désagréable de devoir exer.
cer la critique la plus rigoureuse envers un homme,
pour offrir le tableau du vice dans son affreuse nu.
dité. Nous nous interdirons tout ce qui pourroit
donner à notre plume une teinte fatyrique que le
fujet que nous traitons n'auroit point sollicitée,
C
34
droit d'ufer de représailles. Elle resta conf-
tamment vertueuse au milieu des écueils
qui l'environnoient de tous côtés ; & lors-
que toute la France blâmoit le duc, lors-
que bientôt celui-ci le mit au niveau des
plus grands scélérats, elle ne vit en lui
qu'un époux à qui elle avoit donné fa foi,
que le père de ses enfans.
Constant dans ses principes ce dans les
règles qu'il s'étoit imposées, d'Orléans con-
tinua de marcher avec Paudace du crime
de de la corruption la plus outrée dans la
route odieuse qu'il s'étoit tracée. Le
furcroit d'opulence qu'il avoit acquis, ne
fit qu'accroitre son avarice. Mais cette der-
nière passion fut bientôt couverte ce pres-
que absorbée par une autre passion, dont les
circonstances augmenterent le développe-
ment ce qui domina bientôt entièrement
dans le coeur de Philippe. Nous voulons
parler de l'ambition, Ce sentiment, qui
tient ordinairement à une source noble , ne
fut encore dans le duc que l'effetde la baf-
sesse, d'un vil ressentiment nourri pendant
plusieurs années de toute la noirceur de
son caractère, de tout le fiel de son ame
Pourquoi naquit-elle dans cette ame im-
pure, cette ambition qui a causé la plus
grande partie des malheurs de la France ?
pourquoi le monstre qui l'a ressentie ne
s'eft-il pas borné aux égaremens & aux
excès de fa vie privée, & nous a - t-il fait
éprou
35
éprouver comme homme public l'influence
pernicieuse de son moral dépravé (*).
C 2 C'eft
(*) Il nous paroît affez, étonnant que Philippe, connu
& apprécié comme il l'étoit par la plus basse
classe du peuple même, ait pu figurer dans la
révolution, f» faire une infinité de partisans dans
cette même claffe , enfin jouer un role qui se fût
probablement terminé par l'ufurpation de tous les
pouvoirs, par l'envahiffement du trone , s'il eut
eu les grandes qualités d'un Cromwel comme il en
avoit les . vices. Ceci prouve combien le peuple eft.
ailé à léduire ; combien il eft aifé de lui en impofer
par des dehors trompeurs, & avec quelle facilite
il passe d'un . extrême à l'autre.
Nous terminerons ces détails fur la vie privée
de Philippe , par une anecdate qui fournit une nou-
velle preuve de l'opinion publique fur ion compte :
Un jour que toute la famille Royale étoit venue
au bal de l'opera, d'Orléans y vint anffi , mais
fans masque ni domino. Il étoit à causer are»
une femme de la suite de la Reine , lorsqu'un cer-
tain masque noir vint se mêler de la converfation.
Le duc piqué de cette familiarité, lui dit: ,, Eft-
„ ce que vous ne .me connoiffez pas ? " — ,, Par-
„ . donnet-moi, répondit le masque, vous vous
„ êtes trop bien démafqué. " Malgré le piquant
de ce propos, le duc fe contint, ignorant quel
étoit ce masque téméraire, qui pouvoir être une
personne très haute & très puissante, ou très basse
& très méprisable. Cependant son Alteffe le fui-
vant des yeux , le mafque continua de la regar-
der avec une assurance imposante. Le prince en
fut plus embarrassé qu'auparavant , & cessa de
le suivre: le mafque alors s'éclipfa.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.