La Villa

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Un soir, je décidai d'aller revoir la Villa vide de ses habitants, la saluer, jeter un dernier coup d'oeil, faire un tour dans le jardin. J'allai jusqu'à la petite allée. Le portail était juste poussé. La Villa de briques et de tuffeau m'apparut blanche, comme voilée, enveloppée de rêve. Pourtant ils étaient tous là, envolés mais présents, sur trois générations, hommes, femmes et enfants, femmes surtout, avec à leur tête, Mia, la patriarche jamais contestée.
Publié le : mercredi 2 juillet 2014
Lecture(s) : 13
EAN13 : 9782336352091
Nombre de pages : 197
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Marie-Claire Hériche

La Villa

Roman
































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ03271Ȭ9

EAN : 9782343032719

La Villa

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Musso (Frédéric), Le petit Bouddha de bronze, 2014.
Guillard (Noël), Entre les lignes, 2014.
Paulet (Marion), La petite fileuse de soie, 2014.
Louarn (Myriam), La tendresse des éléphants, 2014.
Redon (Michel), L’heure exacte, 2014.
Plaisance (Daniel), Un papillon à l’âme, 2014.
Baldes (Myriam), Où tu vas, Eva ?, 2014.
Paul (Maela), L’homme à la peau de soie, 2014.
Couture (Josiane), Courtes éternités, 2014.
Lecocq (JeanȬMichel), Rejoins la meute !, 2014.
Bastien (Danielle), La vie, ça commence demain, 2014.
Bosc (Michel), L’amour ou son ombre, 2014.
Guyon (Isabelle), Marseille retrouvée, 2014.
Pain (Laurence), Elsa meurt, 2014.
Cavaillès (Robert), Orgue et clairon, 2014.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr




















MarieȬClaire Hériche

La Villa

Roman

L’Harmattan

Dans la famille de la Villa, je demande…

MIA, la matriarche
1919

La première fois que Mia Dantzig vient à la Villa des Ternes,
elle est de très mauvaise humeur. Séra, le chauffeur envoyé
par son beauȬfrère est venu la chercher rue de Trévise. C’est
sa première sortie depuis son veuvage, et même si cette inȬ
vitation à déjeuner chez sa sœur est conforme aux règles de
la bienséance, Mia ne décolère pas. Elle vient de rester enȬ
fermée avec les enfants et la bonne pendant six mois, tout
l’été elle a eu trop chaud dans ses robes noires à manches
longues. Le jour où elle peut enfin retrouver la douceur de
l’air autrement qu’à sa fenêtre, elle reçoit un pli lui expliȬ
quant la venue du chauffeur et lui ordonnant d’être prête à
onze heures. Sa sœur lui écrit cela. Elle ose. Mia sait que
Germaine a écrit sur ordre de Julien, sous sa dictée. Mia imaȬ
gine sa douce sœur vêtue de gris ; Germaine n’a perdu
qu’un beauȬfrère elle. Élégamment installée face au petit seȬ
crétaire, elle a écrit ce mot autoritaire, avec sur son épaule la
main lourde de son mari. Ce secrétaire était celui de leur
mère et Germaine en a accepté le cadeau ; en tant que fille
aînée, Mia a légitimement emporté rue de Trévise le bureau
paternel.

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Elle attend le chauffeur, assise dans le fauteuil de son
père, devant le bureau de son père, habillée de noir de la
tête aux pieds ; cela ne la dérange pas. Elle aime que sa
maisonnée la voie en noir à chaque heure. Même tard le
soir, la femme de chambre qui l’aide à se déshabiller lui
enfile parȬdessus sa chemise de nuit blanche un long peiȬ
gnoir de velours noir. Les reflets du velours siéent à Mia
qui se permet la porte fermée, les cheveux dénoués, de se
regarder dans la psyché en tournant le corps de droite à
gauche. Dans les années d’avantȬguerre, elle portait souȬ
vent un déshabillé amande. À chacune de ses permissions,
Étienne aimait se dresser le soir derrière elle et poser ses
deux mains sur ses épaules. Il admirait leurs deux silȬ
houettes, elle habillée de clair, lui auȬdessus d’elle, la barbe
à peine grisonnante posée sur sa veste d’intérieur prune.
La veille, elle a vu Étienne derrière elle auȬdessus de sa
triste robe de chambre noire. Elle aurait dû se regarder avec
sa chemise de nuit blanche, le reflet du lustre donnait dans
le miroir le vague reflet d’un visage.
À onze heures moins cinq, Mia Dantzig ne se regarde
pas dans sa psyché, elle cherche dans le bois noir du buȬ
reau les traces d’entailles laissées par le couteau de son
père. Chaque soir il faisait ses comptes, et chaque soir,
après avoir taillé ses crayons il donnait un coup de lame
dans le bord du bureau avant de refermer son canif. Un
assez grand canif que Mia aurait bien voulu avoir, quoique
ce soit un objet massif, lourd, très masculin. Mère a froncé
le sourcil quand elle en a parlé. Elle l’a donné à Julien, son
beauȬfrère, pas même à Étienne, Mia en aurait hérité auȬ
jourd’hui. Pauvre père, mourir en 1916, au moment où nos
armées semblaient perdues ; il n’aura pas vu la victoire, la
France victorieuse et glorieuse. Il n’aura pas eu le chagrin
de connaître la mort de son gendre et de me voir, moi, sa

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fille chérie, veuve à trente ans, vêtue de noir pour le restant
de sa vie. Ce que je déteste dans mes tenues de deuil, ce
sont les bas épais et opaques qui me grattent fort ; quant au
voile, j’étouffe làȬdessous et parfois la buée de mon souffle
colle le tissu à ma bouche. Mais c’est si digne, si beau me
disent mes enfants, cet immense voile qui se drape autour
de moi jusqu’à mes pieds. Je l’ai essayé devant mes filles,
c’est la première fois que je le porte depuis les obsèques
d’Étienne. Avec l’aide de Félicie, je voulais m’assurer comȬ
ment le fixer et le faire bien descendre devant mon visage.
Pour le tirer complètement devant moi j’attends que Séra
arrive.
La colère la saisit à nouveau, elle se lève d’un geste
brusque et commence à marcher, mais ses pieds se prenȬ
nent dans le voile, elle le tire et entend un craquement. DéȬ
chiré, un morceau traîne sur le parquet. Il y a un autre voile
dans son armoire. Elle n’a plus le temps d’en changer, la
sonnette résonne. Quel coup long et vulgaire, m’envoyer
un domestique ! Tout ce que ma sœur et mon beauȬfrère
sont capables de faire pour moi. Enfin, je verrai leur maison
installée.
Dans l’encadrement de la porte Séra sourit, la casquette
sous le bras gauche, la main droite à demi tendue. Mia ne
prend pas cette main. Il faut garder ses distances. Séra a
tenté ce geste inhabituel devant cette jeune veuve engloutie
sous ses voiles noirs. Il rectifie sa position, se redresse
presque au gardeȬàȬvous. Il a combattu dans cette guerre,
il en est revenu, sans blessure. Quand elle lui parle, Mia
regarde ailleurs. Séra comprend. Dès la fin de la guerre, il
a été engagé par la famille Dantzig, son permis de conduire
tout juste en poche. Depuis la mort de Monsieur Étienne, à
peine aȬtȬil entrevu Mia, Madame Myriam, lorsqu’il lui apȬ
portait rue de Trévise des paquets de la part d’un membre

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de la famille. Mia referme la porte, tâtonne pour tourner la
clef dans la serrure. « Mais Félicie est là, Madame ! — Eh
bien, elle rouvrira de l’intérieur, d’ailleurs elle n’a pas à
sortir, elle a déjà fait le marché ce matin ».
Pendant le trajet, Séra signale les magasins qui ont rouȬ
vert, de nouvelles plaques de rue, un trottoir élargi. « Ne
vous donnez pas la peine. Je suis au courant. Je n’ai pas
vécu six mois coupée du monde. On m’a raconté. ConcenȬ
trezȬvous sur votre conduite et épargnezȬmoi le klaxon s’il
vous plait. Cela me déchire les oreilles ».
L’arrivée à la Villa est spectaculaire. Séra klaxonne dans
le virage de l’avenue des Ternes. Le gardien sort de sa maiȬ
sonnette et vient saluer Mia, la tête à demi courbée en tenȬ
tant de voir le visage masqué par les mousselines noires.
Mia lève sa main gantée et ordonne à Séra d’accélérer. « Le
règlement ordonne de rouler au pas, Madame Myriam,
c’est une voie privée ici ». Mia hausse les épaules, geste
perdu pour le chauffeur qui ne regardait plus dans le réȬ
troviseur.
À l’intérieur l’allée se prolonge, on va au pas certes,
mais cet endroit est plus important qu’on ne le lui a laissé
entendre. Les Julien se sont installés richement. Une maiȬ
son qu’ils ont achetée avant la fin de la guerre, en profitant
de leurs fournitures de drap militaire aux armées.
La voiture s’est arrêtée, un portail en fer à deux battants
s’ouvre, les jeunes fils jumeaux des Julien arcȬboutés les tiȬ
rent en arrière. Au fond d’une longue cour, un bâtiment à
trois portes cochères. La voiture stoppe devant Germaine
et Julien encadrés de leurs quatre fils. Mia regarde autour
d’elle avant de soulever son voile d’un ample mouvement
du bras. Exclamations. Baisers. Mia embrasse tout en reȬ
gardant parȬdessus les épaules de sa famille la maison derȬ
rière la verdure. Germaine pleure longuement, puis prend

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sa sœur par le bras et l’emmène à pas lents vers le perron.
Quelques marches, une rampe de fer forgé. Germaine comȬ
mente : « CelleȬci est la grande entrée, il y a encore une
porte donnant dans l’atelier, et une porte de service à l’arȬ
rière, face à la buanderie. Quelle commodité ! » Tout le
monde redescend du perron. On fait le tour de la maison
pour atteindre un petit bâtiment adossé au mur du fond du
jardin. Les deux sœurs entrent par la porte basse, Mia
pousse un cri : « Il y a une marche, tu aurais pu me préveȬ
nir, je me suis tordu la cheville ! » Le grand lavoir en
ciment, son plan incliné pour battre le linge, les deux lessiȬ
veuses sur leur trépied à gaz, le séchoir à plusieurs rangs.
Germaine explique :
— La lavandière vient deux fois par semaine. Avec
quatre enfants et cette grande maison, tu imagines le linge !
— J’ai des enfants aussi.
Dans la cour on entend les jumeaux courir et rire avec
leur père.
— Jamais mes enfants ne joueront avec leur père ainsi.
— Tu te fais du mal Mia. J’ai tant de chagrin pour toi.
Viens voir la maison maintenant. Pourquoi n’asȬtu pas emȬ
mené tes enfants, au moins tes gentilles filles ?
— J’ai préféré venir seule, ceci est ma première sortie
après mon grand malheur.
Mia fait des compliments du bout des lèvres, elle est imȬ
pressionnée par la taille de la maison, par son élégance.
Germaine ne lui fait grâce d’aucun détail des pièces
qu’elles traversent. Mia doit s’intéresser aussi aux salles de
service, elle a droit à la lingerie, à l’office, la cuisine, l’escaȬ
lier qui mène à la cave et à la chaufferie. Retraversant le hall
d’entrée, elles arrivent aux deux salons, à la salle à manger,
à l’atelier. Là, Julien réapparaît, montre ses achats

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d’antiquités, joue quelques mesures d’une musique moȬ
derne sur le piano demiȬqueue, puis sur l’harmonium.
— Que jouesȬtu ? C’est horrible !
— Debussy, ma chère belleȬsœur, un grand composiȬ
teur, français cette fois, pas allemand !
Mia a un de ses fameux haussements d’épaule qui font
cliqueter ses dormeuses de jais. Germaine la félicite :
« Puisque c’est toi en tant qu’aînée qui a hérité des plus
beaux bijoux de Mère il est bien que tu les portes ». Elles
sont enfin arrivées au premier étage, quatre chambres, une
pour les jumeaux, une pour les cadets et la très chambre
parentale avec des fenêtres sur les deux façades.
— Et la quatrième chambre, questionne Mia
— Nous espérons avoir une fille un jour, rougit
Germaine. Tu as de la chance avec tes ravissantes fillettes,
déjà presque des jeunes filles.
— Neuf et onze ans, comme tu y vas ! Tu imagines ma
responsabilité : amener seule à l’âge adulte et au mariage
deux filles ?
— Nous allons t’aider. Julien va être un frère pour toi,
et un second père pour tes enfants. Étienne sur son lit de
mort lui a fait jurer de veiller sur vous ». Germaine pleure,
Mia cache son visage dans son mouchoir.
La cloche sonne sur le perron, les quatre garçons grimȬ
pent aussi vite que possible selon leur âge. Julien appelle
dans l’escalier. Le repas est ponctué de disputes entre mari
et femme. Ils laissent leurs fils parler, faire de plus en plus
de bruit ; à un moment Julien tonne, tape sur la table du
plat de la main, enjoint aux garçons de se taire, Germaine
plaide pour la liberté de ses fils. Les parents se reprochent
mutuellement l’éducation trop brutale ou trop douce qu’ils
pratiquent. Mia, sur le point de faire des reproches à sa

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sœur, choisit de soupirer avec bruit. Julien se tait,
Germaine s’excuse. Mia déclare :
— Les enfants ne parlent pas à table, un point c’est tout.
Mon pauvre Étienne et moi étions d’accord sur l’éducation
des enfants comme sur tout.
— Ma pauvre chérie, murmure Germaine.
Mais elle se souvient des oppositions entre sa sœur et
son beauȬfrère sur toutes sortes de sujets. Étienne trouvait
sa femme très sèche avec leurs enfants. Dans le court siȬ
lence qui suit, on entend la voix de Mia : « Ce sont les meilȬ
leurs qui partent les premiers ». Julien hausse les sourcils
et se retient de répondre.
Les enfants sont autorisés à sortir de table. Pour les
adultes, le café est servi sous la tonnelle. Le lierre y est
jeune, la lumière du soleil perce à travers les branches. Mia
se laisse aller au fond du fauteuil de métal, elle ouvre deux
boutons aux poignets de ses manches, elle savoure son
café, se sert des dragées posées sur le plateau.
Julien invite les deux sœurs à visiter les ruelles et les imȬ
passes de la Villa des Ternes. On remonte l’avenue de Verzy
jusqu’à la loge du gardien, on redescend jusqu’à la rue
Guersant, avant d’explorer les courtes ruelles perpendicuȬ
laires. Julien détaille les maisons l’une après l’autre, insiste
sur les architectures récentes que Mia condamne :
— Une maison n’a pas à être artistique.
À l’autre extrémité de l’avenue de Verzy, Julien décrit
un hôtel particulier de taille moyenne à la façade plate préȬ
cédée d’un joli jardin.
— Je sais qu’elle va être en vente bientôt.
— Vous m’imaginez acheter cette maison, Julien ?
M’installer ici, à la campagne ?

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— Vous seriez près de chez nous, les enfants joueraient
ensemble dans l’avenue. Je dois vous protéger, je l’ai proȬ
mis à mon frère, ce serait facile si nous étions voisins.
— Je n’ai pas besoin d’être protégée. PardonnezȬmoi
Julien, c’est très gentil à vous. Je suis troublée. Déménager,
vous dites, m’éloigner de toutes les connaissances de mon
quartier. D’un autre côté, je dois reprendre peu à peu une
vie normale pour mes chers enfants, et ils seraient mieux
ici qu’en pleine ville. Mais cette maisonȬlà ne me dit rien.
Combien y aȬtȬil de chambres ? Il m’en faut au moins
quatre, une pour les filles, une pour Jacques, Victor et la
nourrice, une pour les domestiques. Que disȬje, cinq au
moins. Chère Mère va venir s’installer au plus vite avec
nous, dès que la succession de Père sera close. Il lui faut
une chambre spacieuse avec un cabinet de toilette particuȬ
lier.
— La rue de Trévise sera trop petite, donc vous serez
obligée de déménager.
— En auraiȬje la force ? Je dois réfléchir. Une autre maiȬ
son peutȬêtre.
— Il va s’en construire d’autres, si vous pouvez atȬ
tendre. Il n’est pas impératif que Mère vienne tout de suite.
— J’ai besoin de son aide mais je ne déménagerai pas avant
la fin de mon deuil. Et sa présence deviendra indispensable
quand j’irai au bureau avec vous. En attendant, m’imaginezȬ
vous, mon cher Julien, discuter avec des fournisseurs, comȬ
mander des déménageurs, offrir une pendaison de crémaillère,
recevoir tous nos cousins et nos amis ?
Julien et Mia marchent côte à côte, ils examinent les bâȬ
timents construits, pèsent les avantages et les inconvéȬ
nients de terrains encore à bâtir : trop loin de l’avenue, trop
près de la maison modern style, trop obscurci par les imȬ
meubles voisins.

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— Un appartement peutȬêtre ? À partir du troisième ils
surplombent les hôtels particuliers d’alentour. Ils sont paȬ
raîtȬil très bien conçus avec tout le confort moderne.
— Je ne vais pas quitter un appartement pour entrer
dans un autre. Je dois penser aussi à la distance avec la rue
des Petits Champs, si je dois y aller deux fois par jour.
— Si vous vous installez ici, nous ferons le trajet enȬ
semble avec Séra, ce sera commode et nous pourrons discuȬ
ter de questions qui se posent dans l’entreprise pendant les
trajets.
— Cette allée privée est tentante, et l’adresse, bien que
e
dans le XVII arrondissement, est convenable.
Germaine marche deux pas derrière eux. Elle s’arrête
quand ils s’arrêtent, regarde le bâtiment que son mari déȬ
signe du doigt. Elle ne les écoute pas mais réfléchit à la siȬ
tuation qui se prépare. Sa sœur va venir s’installer tout près
d’eux, ce sera bien pour les cousins d’être élevés en bande,
mais elle recevra les ordres de trois personnes : son mari,
sa sœur et sa mère. Elle soupire, Julien se retourne : fatiȬ
guée mon amie ? Les protestations de Germaine sont couȬ
vertes par des exclamations de Mia.
— C’est charmant ici, quelle jolie petite rue, nous ne
l’avions pas encore vue. Des arbres tout le long, et cette
belle maison de trois étages, trop grande malheureuseȬ
ment.
— Les appartements sont en location. Nous sommes
dans l’avenue Yves du Manoir qui longe notre propre jarȬ
din. Le terrain s’étend au dos des immeubles de l’avenue
GouvionȬSaintȬCyr. Parce qu’il est dans l’ombre une grande
partie de la journée, il n’a pas encore été vendu.
— À cause de ce défaut le prix du mètre carré doit en
être abaissé. Le terrain est grand, je pourrais y faire consȬ
truire ce dont j’ai besoin pour ma famille.

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— Faire construire !
Julien est consterné. Faire construire représente beauȬ
coup de démarches, de soucis, de négociations ; ce n’est pas
Mia qui s’en chargera mais lui. Il souhaite que sa belleȬ
sœur s’installe près d’eux, mais pas près à ce point ! Il est
trop tard, Mia a décidé. Le terrain est plus grand que celui
de l’avenue de Verzy, elle l’a noté tout de suite, elle fera
construire une maison à deux étages sur un rezȬdeȬ
chaussée surélevé, ce sera très sain.
— Cela risque d’être cher. Déjà notre maison, avec un
seul étage, son achat n’a été possible que grâce à mon hériȬ
tage. Hélas, je n’ai plus ni père ni mère.
Mia tranche :
— Je peux me le permettre. J’ai l’héritage de mon père,
et si Mère vient me rejoindre, elle pourra vendre sa maison
de Metz. Puisque nous vivrons ensemble il sera normal que
nous financions ensemble la nouvelle maison. Ce grand
terrain est libre ?
— Oui, dit Julien avec hésitation.
— Parfait, je vous en confie l’achat. Vous me tiendrez au
courant de vos démarches. Germaine, ma chère sœur, nous
allons habiter côte à côte, je fais construire une maison sur
le terrain mitoyen. Nous percerons une porte dans le mur
pour pouvoir aller facilement d’une maison à l’autre sans
passer par la rue. Germaine, les yeux baissés, sourit sans
ouvrir les lèvres. Mia regarde sa sœur avec insistance.
Après un instant de silence les sœurs s’embrassent.
— Je suis décidée. Maintenant, mon cher beauȬfrère, il
est temps que l’on me ramène rue de Trévise. Je compte
que la maison soit terminée dans dixȬhuit mois environ. Je
sortirai de mon deuil, nous nous installerons, et nous feȬ
rons une superbe fête.

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