Le 13ème Chanoukim

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Junior travaille à la Bank of China de Hong Kong. Le jeune trader a détourné de l'argent et se suicide lorsque éclate le scandale. Son corps n'ayant pas été retrouvé, son père enquête sur sa mystérieuse disparition. Junior se réveille et le héros pénètre alors dans une autre dimension à la découverte de sa véritable identité.

Face à l'imminent retour de l'infâme Palog menaçant de provoquer le chaos et l'autodestruction de l'univers, seuls les Chanoukim, treize âmes uniques et détentrices d'un antique code source secret, seront capables de l'affronter.

Les veilleurs de la galaxie parviendront-ils à préserver l'existence de l'Univers ?
Avec humour, l'auteur nous embarque dans ce premier tome au cœur du mystère et de l'aventure, sans jamais rien ôter au suspense.


Publié le : jeudi 3 mars 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782334092937
Nombre de pages : 192
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175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-09291-3

 

© Edilivre, 2016

Dédicaces

 

 

À Celui qui m’inspire…
À mon père et à ma mère,
Gigi & Coco et Tita & Papilino,
À ma famille de cœur,
Avec tout mon Amour.

Et bien-sûr, à tous les Chanoukim qui se reconnaitront !

Remerciements

 

 

Je remercie de tout mon cœur mon Ami ; tu es pour moi un Exemple et un Réconfort, celui qui m’encourage sans cesse à repousser mes limites.

Sans ta lumière,

ni ma plume, ni les Chanoukim, n’auraient vu le jour.

Je remercie mon relecteur,
le Professeur Jean-Marie Mutamba,

pour le temps et la passion qu’il a consacrés à ce livre.

Je remercie mon Amie Sun J. Badia d’avoir partagé avec moi ses précieux conseils et sa bonne humeur pour mon premier shooting ! L’instant d’une image,
tu as capturé ma personnalité et tu m’as sublimée…

Merci !

Et je remercie le couple d’Artistes et Amis à l’origine
de la couverture de ce livre,

Katia De Conti et JP Kalonji,
Maîtres dessinateurs au doigté divin !

Merci pour votre enthousiasme et votre soutien sans faille.

1

4h30 du matin à Xingping en Chine. Comme chaque jour, aussi loin qu’il s’en souvienne, Lao-Sheng s’éveille au chant du coq familial. Il n’a jamais aimé les sonneries électroniques des gadgets qui envahissent les marchés d’aujourd’hui. Mais pas le temps de rêvasser, ni d’aider sa femme Fu déjà en train de charger la remorque de son scooter de papayes, corossols, mangues, durians et autres pastèques pour son stand de jus de fruits frais. Lao-Sheng est attendu au marché, pour son dernier jour de travail.

Voilà quelques années déjà qu’il est le « maître du marché » comme le surnomment gentiment ses amis. Chaque matin, il octroie les emplacements des étals et encaisse les loyers, puis passe le reste de la journée à surveiller, écouter les complaintes des vendeurs et régler les litiges. Ce marché, il le connaît mieux que personne ; c’est un peu sa famille ! Il sait comment en exploiter le moindre recoin et optimiser ainsi la productivité de cet espace d’échanges, poumon économique de sa petite ville où chacun cherche à se faire une place. Il serait capable de se diriger les yeux bandés à travers le dédale des étals, guidé par le doux parfum des pivoines et des orchidées de son ami Ming-Yu, et l’odeur alléchante des soupes et des nouilles sautées qu’il apprécie tant en fin de matinée… le poisson, les épices, la musique des négociations, le gong des poids lâchés sur les balances des vendeurs, le cliquetis des pièces jetées négligemment dans les caisses, l’anglais approximatif aux accents chinois des vendeurs de souvenirs à l’affût du moindre touriste… et les cris des enfants… Les enfants… Lao-Sheng se souvient de son enfance au marché auprès de sa grand-mère qui vendait les poissons que papy pêchait tôt le matin avec son fidèle cormoran sur la rivière Li. Il aimait peser lui-même, jouer avec les poids, les petits surtout, afin de trouver l’équilibre parfait entre les deux plateaux de la balance, le juste prix ! Mais par-dessus tout, il raffolait des histoires rocambolesques que sa grand-mère lui racontait sur ce mystérieux marché du Palais d’été de Beijing, la résidence de l’Empereur ; ce dernier ne pouvant se mêler au peuple, une rue populaire animée, peuplée d’eunuques déguisés en marchands et clients, avait été reconstituée au sein du Palais. Mais ce qui le faisait rire par-dessus tout, c’était les aventures de son ancêtre Tong qui jouait le rôle d’un voleur sans cesse rattrapé à coups de bâton par d’autres eunuques jouant le rôle des policiers !

En fait, de père en fils, sa famille avait toujours travaillé au marché ! C’est à cela que Lao-Sheng pensait ce matin-là, en s’approchant pour la dernière fois de la place qui commençait lentement à se peupler. Dès le lendemain, lui et Fu seraient en route vers Hong Kong pour rejoindre le fils dont ils étaient si fiers, trader pour le compte de la Bank of China ! Voilà un marché qui l’impressionnait ! Comment, par une simple impulsion sur la touche « Enter » d’un clavier d’ordinateur, pouvait-on vendre et acheter, en l’espace de quelques secondes, des millions de Yen, de Dollars, d’actions, de matières premières… et encaisser des milliers de Yuan de commission ? Lao-Sheng avait toujours été fasciné par ces nouveaux marchés, immatériels, virtuels, dérivés, rivalisant de jeux d’écritures sur des écrans aux quatre coins du monde… et pourtant si connectés à la réalité à telle enseigne qu’il était possible, en une fraction de seconde, de provoquer des crises financières aux répercussions mondiales…

Ne rien oublier, tout garder en mémoire… En se couchant pour la dernière fois dans la maison qu’il avait construite pour Fu avant de l’épouser, Lao-Sheng se remémora les visages de ses vieux amis, les rires de ses complices de parties de dominos et les nuages subtilement parfumés d’encens qui s’échappaient du temple au coucher du soleil… Il redoutait de s’endormir. Cette dernière étape avant le départ, il y pensait depuis longtemps. En fait, ce moment avait commencé à l’angoisser sitôt la décision prise de rejoindre leur fils à Hong Kong. L’aube. C’était l’aube qui le hantait. Il aimait tellement ces instants seul au monde, presque sacrés, au bord de la rivière Li embrumée. La beauté calme et poétique de l’eau reflétant les montagnes en pain de sucre l’avait toujours fasciné. Petit garçon, il se levait tôt dans l’espoir que papy l’emmène pêcher sur cette rivière aux multiples légendes… Et adolescent, il raffolait de ces balades sur l’eau avec Fu, dont les sourires timides et trop rares faisaient chavirer son cœur… Il fallait dormir, il était fatigué d’ailleurs ; les préparatifs et toutes ces nuits d’angoisse à penser à toutes les « dernières fois » l’avaient épuisé… Le nez dans les longs cheveux délicatement parfumés au jasmin de Fu, il finit par s’endormir, bercé par le chant d’un gecko.

Lorsque le coq chanta ce matin du départ, Fu tirait déjà la fermeture éclair de sa dernière valise. Non pas qu’elle ait eu un déménagement à préparer… Les quelques affaires qu’elle avait tenu à emporter avec eux tenaient en deux valises seulement ! Le choix n’avait pas été difficile : Fu était une fonceuse, une battante. La nostalgie ? La mélancolie ? Non merci ! Elle préférait s’occuper l’esprit en échafaudant des projets d’avenir plutôt que de ressasser de vieux souvenirs. Elle ne gardait en mémoire que le meilleur. D’ailleurs les valises étaient plutôt remplies des affaires de Lao-Sheng ! Le vieux coffret laqué rouge de son grand-père qui servait aujourd’hui de boîte à photos et sa collection de dragons en bois, taillés et sculptés au fil des cinquante dernières années, occupaient une valise entière ! Dans l’autre, en plus des vêtements de son mari, elle n’avait tenu à emporter que son ensemble des jours de fête et ses bijoux, histoire d’avoir une tenue correcte. Son fils lui avait promis de l’accompagner refaire sa garde-robe dès les premiers jours de leur arrivée. Une seule tenue était bien suffisante ; ce qui était important surtout, c’était de ne pas faire honte à son fils dans les boutiques, au jour de ce fameux shopping !

Contrairement à son mari, laisser sa maison et ce qu’elle renfermait ne lui demandait aucun effort. D’autant plus qu’ils avaient décidé de tout donner à leur neveu, y compris la maison. Sans cette impulsion positive, Lao-Sheng n’aurait peut-être pas accepté de partir. Mais la joie de voir leur neveu si heureux et impatient de prendre possession des lieux procurait à son mari la satisfaction de faire une bonne action et une motivation suffisante pour envisager de partir. Fu avait conscience que Lao-Sheng avait accepté la proposition de leur fils uniquement pour son bonheur à elle. Elle connaissait son mari et son attachement organique, presque mystique à la rivière Li, ses rituels quotidiens et son rôle de sage au sein de la communauté. Même s’il était prêt à déménager pour elle, Fu savait que sans la dynamique positive de cette donation, Lao-Sheng aurait cultivé en lui des regrets, et peut-être même qu’il aurait fini par lui reprocher ce départ. Grâce à ce passage de flambeau à la génération suivante, l’acceptation de Lao-Sheng s’était muée en approbation…

Elle attendait ce moment depuis si longtemps. Elle avait toujours espéré voyager et vivre à la grande ville. Et voilà, elle touchait presque du doigt son rêve de buildings, de vitrines de luxe et d’enseignes publicitaires aux néons clignotants multicolores. Son fils lui offrait la vie qui peuplait tous ses rêves et qu’elle voyait toujours défiler dans ses projets inaccessibles. Encore quelques heures, encore quelques minutes… Il fallait contenir cet enthousiasme qui la bouleversait dans son corps tout entier et que son sentiment de culpabilité, envers son mari, n’arrivait pas à calmer. Elle ressentit bien de la tristesse en le voyant ému, devant sa rivière, au lever du jour, écoutant pour la dernière fois la douce musique des rames caressant l’eau, alors que les premières barques des pêcheurs s’éloignaient glissant sur le reflet tremblant des montagnes. Mais sa joie était plus forte qu’une vague dévastatrice. Elle fut incapable de prononcer la moindre parole réconfortante et préféra attendre en silence que Lao-Sheng se tourne vers la rue où le bus les attendait tout au bout, le bout du nouveau monde de Fu. En remontant la rue principale qui s’éveillait à une journée aussi banale et répétitive que les précédentes, elle remercia dans son cœur tous ces touristes exotiques qu’elle avait abreuvés à son stand de jus de fruits et qui avaient égayé ses longs jours d’ennui. Il en était venu de toutes sortes : des Américains, des Africains, des mystérieux entièrement recouverts de tissus bleu profond, d’autres habillés en guenilles comme s’ils n’avaient pas de quoi s’acheter un pantalon ! Et les cheveux ! Les plus impressionnants étaient les adeptes d’un certain Marley, un chanteur dont elle avait écouté la musique sur le stand de copies des disques des derniers artistes en vogue. Ceux-là avaient une chevelure énorme coincée dans des foulards aux couleurs éteintes. Mais parmi les plus bizarres, elle n’oublierait jamais ce couple de Français qui s’était amusé à la servir et jouer les apprentis le temps d’un après-midi ! À présent, c’était à elle de jouer.

Ce matin-là, Fu éprouva un sentiment qu’elle pensait à jamais éteint. Et elle eut bien du mal à le camoufler, ne voulant pas blesser son mari. Elle se sentait jeune et libre ; la porte de la cage entre-ouverte, elle prenait son envol avec avidité et sans un regard pour ces soixante et une premières années de sa vie passées à Xingping, un village de pêcheurs insignifiant devenu une petite ville courtisée des voyageurs aventuriers du monde entier.

Confortablement installé dans le bus qui les conduisait à la gare de Guilin, Lao-Sheng jeta un dernier coup d’œil sur son village et ses proches leur faisant signe de la main. Il reconnaissait bien là sa Fu, discrète et distante, parfois même absente, mais si bienveillante envers lui ! Elle avait organisé pour lui ce petit rassemblement d’adieux ; loin d’être dupe, il savait bien que ce qui la bouleversait était de l’enthousiasme maladroitement contenu et non, comme lui, de la tristesse. Mais contre toute attente, c’est le cœur léger que Lao-Sheng s’éloigna de son village natal, ivre des énergies positives que ses vieux amis et sa famille venaient de déverser en lui, son cœur encore chaud de toutes ces accolades. Finalement, ce départ n’était pas aussi terrible qu’il se l’était imaginé… Il n’était pas seul : Fu, des rêves plein les yeux l’accompagnait, et son fils, Lao-Sheng Junior, absent depuis trop longtemps, allait désormais refaire partie de sa vie. Et peut-être même qu’ils reviendraient pour le mariage du neveu…

1h30 plus tard, Lao-Sheng tentait tant bien que mal de récupérer ses bagages, noyé au milieu d’une horde de touristes aussi pressés que lui et bien mieux entraînés ! De longues secondes, Fu, inquiète, le perdit de vue ; mais telle une anguille se faufilant entre les algues géantes de la rivière Li, il réapparut suivi de ses deux valises, l’air triomphant et satisfait d’avoir su mettre à profit sa petite taille et sa souplesse, fruit d’une vie de pratique du tai-chi-chuan. Un court instant, il s’imagina s’entraînant à nouveau avec Junior ; il chérissait le souvenir de ces moments de complicité avec son fils car bien souvent, l’apprentissage du tai-chi fusionnait avec le partage et la transmission de la sagesse ancestrale familiale.

Fin prêts pour leur baptême de l’air, ils pénétrèrent à l’intérieur de l’aéroport international Liangjiang de Guilin, heureux de n’être plus qu’à quelques heures de revoir Junior. Il avait été catégorique : pas question de perdre treize longues heures dans le train alors qu’1h30 de vol suffisait ! Il leur avait d’ailleurs envoyé des billets d’avion en première classe. Fu avait expliqué à Lao-Sheng la différence entre les différents sièges composant les avions. Mais contrairement de sa femme, ce qui lui importait, c’était le nom de la compagnie aérienne, Dragonair. Un peu candide, ce passionné de dragon envisageait ce voyage comme son premier vol sur le dos escarpé de cet animal légendaire. Et même si leur avion n’avait de dragon que le nom et l’emblème de couleur rouge apposé sur l’aileron arrière, il vécut cette expérience avec la poésie qui l’avait toujours caractérisé : un voyage immobile glissant sur les fragiles nuées duveteuses à l’aube du printemps céleste ! Dans le silence de ses boules quiès coincées au fond de ses oreilles, les yeux perdus au loin sur cet océan immaculé, Lao-Sheng était loin de s’imaginer qu’il vivait à cet instant son dernier moment de sérénité avant bien longtemps. La vie s’apprêtait à se dévoiler sous les traits les plus violents qu’un père puisse connaître.

2

Au 78e étage du Two International Finance Center1, Archibald observait le microscopique ferry quitter l’île en direction de Kowloon. Cela faisait bien longtemps qu’il ne s’était plus mêlé à la foule grouillante et cravatée de Hong Kong. Il détestait ça, la masse, ces petits moutons salariés obnubilés par leur carrière, esclaves du présentéisme et accros aux heures supplémentaires, se les infligeant eux-mêmes dans une compétition acharnée. Pourquoi ? Pour une vulgaire et minable petite réussite professionnelle… pfff lamentable ! Comment pouvaient-ils se fourvoyer à ce point dans les modèles de réussite qu’on leur imposait ? Ne levaient-ils jamais les yeux au ciel pour se vautrer à ce point dans le plus vil des matérialismes ? Mais la réponse, il la connaissait : la vraie richesse était cachée aux yeux de la multitude, et des bergers tels que lui étaient nécessaires afin d’optimiser le potentiel économique de chaque mouton, générer un profit à partir de chaque variable de leur vie, faire du business avec la moindre information les concernant et finalement, les pousser tranquillement vers l’abattoir, tout en faisant résonner la caisse enregistreuse… La moindre petite fourmi laborieuse qu’il pouvait apercevoir depuis son point d’observation travaillait pour lui et ses frères. Et ils étaient sur le point d’arracher au monde la domination la plus implacable, dans l’indifférence totale de ses peuples engourdis par le sommeil de l’ignorance.

Perdu dans ses pensées, Archibald ne vit pas que le voyant rouge du téléphone clignotait depuis quelques minutes déjà. Il fut interrompu par le timide coup à la porte de son assistante :

– Oui !

– Monsieur, le directeur de la Bank of China souhaite vous parler.

– Eh bien, dites-lui que j’ai une réunion à la HKMA ! 2

– Il dit que c’est important Monsieur, il essaie de vous joindre depuis un moment. Il dit que cela concerne un certain Lao-Sheng Junior…

Aux derniers mots de son assistante, un frisson glacial parcourut son corps tout entier et il sentit brusquement gonfler les veines de sa tempe droite. Se pourrait-il que… Impossible, tout était sous contrôle, on le lui avait assuré la veille au soir ; c’était d’ailleurs le motif de son déplacement à Hong Kong.

– Passez-le-moi !

En attrapant le téléphone, Archibald eut un très mauvais pressentiment. D’habitude, confortablement installé dans son fauteuil ergonomique dernier cri à 15.000,00$, il eut à cet instant la sensation d’être assis sur une chaise électrique, SA chaise électrique…

– Archi ?

– Oui… Dis-moi !

Au silence hésitant de son interlocuteur, Archibald ne put contenir le tremblement nerveux qui s’empara de ses mains…

– Il… C’est trop tard… Il s’est suicidé… Il a sauté…

– Merde !

En raccrochant à 10h17 ce matin-là, alors que le HSI3 en chute libre affolait les places financières asiatiques avant de se propager en quelques heures au reste de la planète tel un tsunami de destruction monétaire, Archibald comprit que l’assurance de son avenir était considérablement compromise. On n’avait pas le droit à l’erreur dans sa catégorie. Lui-même n’avait pas hésité à éliminer des « éléments problématiques » comme il disait, quoique brillants, et quand bien même ils avaient fait preuve d’années de dévouement et de loyauté. L’erreur de jugement n’était pas acceptable au sein de sa confrérie et la sienne allait coûter très cher… Plusieurs siècles déjà qu’il était pratiquement impossible de faire – ne serait-ce que – vaciller cette poignée d’hommes puissants qui s’était emparée des sagesses ancestrales disséminées à travers le monde, source de leur puissance indétrônable. Néanmoins, ils n’étaient rien de plus que des gardiens, des orphelins en attente du retour de leur Maître sans lequel tout ceci n’aurait plus de sens. Or, les pertes consécutives à son manque de discernement se chiffraient en plusieurs millénaires, trois mille cent quatre-vingt années pour être exact ! À cette pensée, la honte qu’éprouva Archibald paralysa toutes ses capacités de raisonnement. En imaginant la déception qu’il lirait dans les yeux de son père, le dégoût de lui-même lui ôta tout élan de survie. D’autant qu’il savait que face à ses frères, toute fuite serait vouée à l’échec. Il avait bien joué jusqu’à maintenant ; il refusait d’attendre patiemment que son cas soit « géré » au détour d’un parking ou d’une sortie en mer sur son yacht. Il connaissait les rouages de la machine, il avait même participé à l’un de ces comités sur les procédures de « nettoyage ».

Au 72e étage d’une tour surnommée « le rasoir »4, un homme, parmi les plus puissants du monde, assis dans son fauteuil luxueux face à la baie de Hong Kong, sirota son dernier verre de Dalmore Trinitas 64 ans d’âge, un whisky des plus rares puisque seulement trois bouteilles avaient été commercialisées. Puis, sans la moindre hésitation, il attrapa un Beretta 92 rangé dans le fond du tiroir de son bureau laqué noir. Et avant d’appuyer sur la gâchette, cet homme ne put s’empêcher de penser à l’ironie de la situation : le couperet5, plus tranchant que le rasoir, était tombé.

À bord du taxi excessivement climatisé qui se faufilait à vive allure sur le Tsing Ma bridge en direction de la tour de la Bank of China, Lao-Sheng dut maîtriser le vertige qui s’empara de lui à la vue de la forêt de gratte-ciels aux dimensions impressionnantes autour de Victoria Bay. Il prit conscience qu’ici, les titans de verre et d’acier remplaçaient les montagnes, les chemins et les rivières et il se rassura en pensant au parc dont lui avait parlé Junior. La circulation était dense à 10h30 ce matin-là, et l’embouteillage s’intensifiait à mesure qu’ils se rapprochaient du bureau de Junior. Lorsque le conducteur du taxi leur expliqua que la situation était inhabituelle, Lao-Sheng eut un mauvais pressentiment. Alors qu’il tentait de le refouler, le mettant sur le compte d’une petite crise de claustrophobie urbaine due au dépaysement brutal qu’il subissait, Fu, plus heureuse que jamais, lui montra la fameuse tour de Junior. Ils n’étaient qu’à deux pas.

Déjà dix minutes que le taxi était à l’arrêt complet ; l’attente devenait insupportable. La mauvaise humeur du chauffeur, pestant de s’être laissé coincer dans ce piège urbain, décida Lao-Sheng à continuer à pied. En récupérant les bagages au milieu d’une cacophonie de klaxons incessants et sous la chaleur étouffante d’une journée qui s’annonçait caniculaire, son pressentiment se fit plus intense, mutant même en irrépressible urgence. Il y avait un problème ; il en était persuadé ; quelque chose en rapport avec Junior. D’ailleurs, pourquoi Fu n’arrivait-elle pas à le joindre avec son portable depuis leur atterrissage ? En se frayant un chemin à travers la foule attroupée devant l’entrée de la tour, Lao-Sheng mit un moment à interpréter la scène qui se jouait devant ses yeux. N’ayant qu’une idée en tête, rejoindre Junior au 72e et dernier étage de la tour, il cherchait le moyen de contourner et d’accéder à l’entrée. Il ne prêta pas tout de suite attention aux commentaires interrogatifs des badauds, ni aux policiers écartant énergiquement la foule curieuse amassée autour d’un costume étalé par terre. Soudain, le douloureux cri d’horreur de Fu déchira ses entrailles. Et comme elle, il le vit. À quelques centimètres du costume gris maladroitement étalé sur le sol, un petit objet, si familier, étincelait sous les rayons du soleil : le bouddha assis en jade sertie d’or de son ancêtre Tong !

Des instants qui suivirent, Lao-Sheng ne garda en souvenir que le brouhaha des policiers, les interrogeant dans la cellule de sécurité de la tour, ainsi qu’un profond sentiment d’incompréhension teintée d’une violente révolte. Son premier souvenir, un policier lui expliquant les formalités d’obtention de l’acte de décès, constituera plus tard l’insoupçonnable moteur de sa rédemption, mais également le ciment de la muraille qui allait s’ériger entre lui et sa femme. Il n’accepterait jamais d’envisager cette disparition comme un suicide, aussi mystérieuse soit-elle. Il était loin de s’imaginer que sa quête de vérité le mènerait des troubles méandres de la finance mondiale, au cœur des secrets perdus de sa famille, jusqu’aux confins des mystères de l’univers, source de la vie…


1. Gratte-ciel situé à Hong Kong dans le quartier central. Le bâtiment abrite notamment la Hong Kong Monetary Authority ou HKMA qui frappe et imprime la monnaie locale. Au 78e étage se situe l’antenne asiatique de la Banque des Règlements Internationaux.

2. HKMA : Hong Kong Monetary Authority qui frappe et imprime la monnaie locale, le Dollar de Hong Kong.

3. Le Hang Seng (HSI) est l’indice boursier de Hong Kong.

4. La tour « Two International Finance Center » en raison de la forme de son sommet est surnommée « le rasoir ».

5. En feng shui, la tour de la Bank of China HK est décrite comme une construction couperet.

3

Qu’est-ce que c’est que ce truc qui me chatouille le dos ? Hein ! Mais je suis censé être mort là, les gars ! Je viens juste de sauter de mon bureau ! Soixante-dix-huit étages quand même ! Mais qu’est-ce que je fous en train de penser là ? C’est qui l’autre déjà ?… Qu’est-ce qu’il a dit ?… « Je pense donc… je suis » ? Alors je suis… je suis quoi ? Vivant ? C’est pas possible, c’est vraiment pas ma journée… de pire en pire… Je me suis raté, je suis devenu un légume vivant ! Et l’ambulance ? Qu’est-ce qu’elle fout cette ambulance ? C’estpas le moment de préparer les raviolis les gars ! Je suis là ! Hé oh ! Eh bien Junior, je crois que les félicitations sont de rigueur, c’est vraiment du grand n’importe quoi ! Une vie : du brillant trader prometteur, au gros pancake chinois, l’indice LSJ6a plongé en chute libre mes amis ! Et c’est pas le moment d’acheter à découvert, le pancake est collé par terre, bien bien collé, il ne tombera pas plus bas ! Tiens d’ailleurs c’est bizarre, je ne suis pas sur du béton là, c’est doux… hum c’est trop doux, je suis dans mon lit, alors ? Oooh c’est Lian qui me grattouille le dos ! Oh là là, stop, stop les chatouilles, stop, j’en peux plus…

C’est dans un fou rire retentissant que Junior, pensant se trouver entre les mains coquines de la plus douce de ses petites chéries, ouvrit les yeux… Et se trouva nez à nez avec un scorpion en phase d’approche, le fixant d’un regard furieux ! En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, le pancake chinois se mit à courir en hurlant jusqu’à l’épuisement qui ne tarda pas, puisqu’il était en train de courir en s’enfonçant… dans le sable tout doux qu’il venait de confondre avec ses draps de soie. Alors qu’il reprenait son souffle, l’angoisse s’empara de Junior à la vue de l’immensité qui l’entourait : un désert à perte de vue à peine éclairé par la lueur de la lune et peuplé de scorpions, très certainement féroces, seule certitude de la réalité dans laquelle il venait d’atterrir. Alors qu’un puissant flot continu de questions s’entrechoquant à l’intérieur de sa tête commençait à le faire vaciller, il aperçut une dune au loin et décida de l’atteindre ; de là-haut, il entreverrait peut-être une ville. Et c’est ainsi que Junior débuta sa marche.

Un livre entier ne suffirait pas à faire état de la multitude d’interrogations qui le traversèrent alors qu’il se dirigeait vers la dune. Cependant, deux principales le hantaient : où était-il ? Et comment avait-il atterri au beau milieu du désert en se jetant du 78e étage de la tour Bank of China de Hong Kong ? Soudain, il eut un éclair de génie, c’était l’évidence même, comment n’y avait-il pas pensé plus tôt ? Son smartphone ! Géolocalisation et communication, hélicoptère, secouristes, problème réglé ; si tout le monde y mettait du sien, il serait dès le lendemain de retour dans le monde civilisé… Il plongea alors machinalement sa main dans la poche intérieure gauche de la veste de son costume trois pièces Armani… inexistant ! Disparu ! Son costume avait disparu ! Jusqu’aux chaussures ! Junior, choqué – comment avait-il pu passer à côté de ce fait ? – se trouvait entièrement nu, en pleine nuit, au milieu d’un désert inconnu, tournant frénétiquement sur lui-même, vérifiant par réflexe que personne ne soit en train de l’observer ! Perdu et apeuré, hors de son environnement habituel, il ne comprenait pas ce qu’il était en train de vivre, et pour cause, cela défiait toute logique. Accélérant le pas malgré le sable qui alourdissait chacune de ses enjambées, il concentra toute son énergie dans son projet. Dans le doute, il se mit quand même à crier :

– STOP ! Arrêtez le jeu… Vous m’entendez ?… Si c’est le jeu à la con du film avec Michael Douglas7, je vous préviens, j’ai pas signé les papiers ! Vous n’êtes pas assurés ! Faites-moi sortir d’ici… Vous m’entendez ?… Je vais vous coller un sacré procès !… Vous n’avez pas le droit !

Pour toute réponse, il reçut le silence angoissant du désert. Face à ce Junior hurlant et gesticulant, son nouvel environnement restait de marbre. Rien à voir avec la salle des marchés qu’il venait de quitter ! Là-bas, même plongé au cœur du brouhaha des sonneries téléphoniques et des multi-conversations, on l’entendait et on lui répondait ! À cette pensée, le désespoir de Junior s’intensifia : il venait de se remémorer qu’il avait dû mettre un terme radical à...

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