Le bal des imposteurs

De

Du plus loin qu’elle se souvienne, Violaine a toujours eu la vie facile, comblée par l’amour de sa mère, Catherine Montillac, propriétaire des Vergers du "Haut-Vignet", dans la Vallée du Rhône.

Elle a vingt ans lorsqu’elle rencontre Mathias, ouvrier saisonnier, et en tombe éperdument amoureuse. Il lui faut combattre les préjugés de sa mère pour le faire accepter dans leur milieu de propriétaires terriens et l’épouser.

Puis, elle doit prendre la succession de Catherine dans la direction de l’exploitation lorsque celle-ci, malade, ne peut plus l’assumer. Unis dans un désir commun, Violaine et Mathias vont travailler à faire prospérer le bien familial.

La quarantaine venue, femme d’affaires redoutable et respectée, Violaine a la certitude de son bonheur entre son mari, et leurs deux enfants jumeaux, Adrien et Emma.

Mais ce bel équilibre va chanceler lorsqu’elle va découvrir de lourds secrets liés à sa famille.

Elle va alors comprendre que la vie peut n’être qu’un tragique bal où évoluent des menteurs et des imposteurs.

Ses aventures vont mener Violaine de la Provence jusqu’en terre d’Irlande où elle suivra sa destinée.

Originaire d’une petite ville côtière de Haute Normandie, Mariane Michel vit sur la Côte d’Azur depuis 25 ans. Après une carrière essentiellement axée sur la communication, elle a mis fin à ses activités professionnelles afin de se consacrer à l’écriture. Elle puise son inspiration dans les faits de société, notamment ceux touchant particulièrement les femmes. L’imaginaire ajouté à son vécu donne des ouvrages pleins de sincérité, de réalisme et d’émotion. Mariane Michel a trois enfants et quatre petits-enfants. À côté de son activité littéraire, elle est très proche de ses petits-enfants à qui elle inculque entre autres, l’amour des livres...


Publié le : dimanche 15 juillet 2012
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782362521867
Nombre de pages : 286
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DU MÊME AUTEUR
L’Angoisse de l’Aube
Presses du Midi
Lisa
Presses du Midi
La dame à l’œillet
Société des Écrivains
Et si tout devait s’arrêter Éditions l’Infini
Éditions Mélibée, 2012
9, rue Sébastopol - BP 21531 - 31015 Toulouse Cedex 6
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À
Jean,
Alexia, Julien, Rebecca
Lucie, Luca, Marine, Sacha
Je vous aime.
M.M


Le soleil commençait à pointer à l’est. Une fine ligne de jour se profilait à l’horizon. C’est le moment que le vieux Clément préférait. Il pouvait à loisir communiquer avec la nature. La terre, encore humide de la nuit, exhalait une odeur d’humus. Les fleurs sauvages allaient ouvrir leurs corolles pour se faire adorer du soleil.
Son oreille aiguisée reconnaissait le chant de chaque oiseau.
Devant lui, la truffe au sol, furetait Charlot, le petit bâtard qu’il avait ramassé à la ferme, dans une portée de chiots noir et blanc promis à la noyade. Lui, l’avait attiré avec sa tache noire sur l’œil gauche. Et depuis, ils ne se quittaient jamais.
Mais ce matin, sa jambe, enfin ce qui lui en restait, le faisait souffrir. Cela arrivait de plus en plus souvent. « Tu te fais vieux, vieille carcasse ! Putains de boches ! ».
Il avait été grièvement blessé à Dunkerque, au cours des jours d’horreur de juin 1940. Les hommes étaient pris dans un déluge de fer et de feu. Et lui, Clément, y avait laissé la moitié de sa jambe gauche. Quand on l’avait ramassé, celle-ci n’était plus qu’une masse informe de chairs sanguinolentes et sans hésitation, un chirurgien l’avait coupée au-dessus du genou. Il avait 25 ans. Et depuis tout ce temps, la partie manquante ne cessait de le torturer par des démangeaisons, des chatouillis auxquels il n’y avait aucun remède.
« Putain de guerre ! » répéta-t-il !
Peut-être aurait-il la chance de trouver quelque gibier dans ses collets posés la veille au soir. Il savait que c’était interdit, mais quand il vendait un lièvre au restaurant du village, il pouvait s’offrir une bouteille de vin marquée au lieu du vieux picrate habituel.
D’ailleurs, tout le monde connaissait son manège, mais mettait un point d’honneur à l’ignorer. Même, l’adjudant de gendarmerie et ses deux adjoints s’efforçaient d’ignorer sa pratique frauduleuse. Il y avait bien eu ce petit jeune, fraîchement nommé qui avait voulu faire du zèle. Mais très vite, il avait été mis au pas. C’était un peu leur Clément à tous ! Et puis, il avait quitté son beau village provençal pour aller défendre le pays, là-haut dans le « grand nord », à Dunkerque.
Madame Catherine, la maîtresse des Hauts Vignets avait été bonne avec lui. Elle lui avait laissé à son retour de la guerre, la jouissance d’un petit cabanon à la limite de la propriété contre quelques petits travaux. Ses parents travaillaient déjà sur le domaine au temps des parents de Madame Catherine qui avaient fondé le domaine.
Il bénéficiait d’une indulgence générale et tout le monde l’aimait bien au village, surtout les enfants avec qui il jouait avec plaisir.
Le bougre le savait, et en abusait honteusement ! La retraite et la pension de guerre étaient si minces qu’il fallait bien un petit surplus pour améliorer l’ordinaire.
Tout à coup, Charlot s’élança comme une flèche en aboyant frénétiquement.
Le vieux prit peur. Le chien était encore jeune et impulsif et la proximité de la nationale était un danger pour lui. Tout en claudicant avec sa canne, il appela :
— Charlot, viens ici… Reviens, sale cabot ! Bon Dieu, ce chien est trop jeune pour moi ! Charlot, viens mon chien !
Tout transpirant malgré la fraîcheur du petit matin, il rejoignit enfin son chien, arrêté au bord du chemin longeant la route si dangereuse.
— Ah merde !
Un spectacle hallucinant s’offrait à lui.
Une voiture rouge était retournée sur le toit. Les traces de freinage sur la route en disaient long sur les efforts du conducteur pour éviter l’accident. L’arbre qui avait arrêté sa course portait sur son tronc les marques du terrible choc.
— Ah merde !
Le vieux Clément, tétanisé par le spectacle, ne pouvait que répéter ces deux mots.
Le souffle coupé, il reconnut le véhicule :
— Nom de Dieu ! La voiture de Monsieur Mathias !
Il finit par se décider à approcher. L’intérieur de la voiture en cuir noir, était maculé de larges taches rouges. Un corps coincé entre le siège du conducteur et le volant était inerte et le sang sortait par petites giclées d’une large blessure au front. L’homme, les yeux fermés, était encore en vie, respirant par saccades. Il reconnut le mari de Madame Violaine.
— Bon sang ! Monsieur Mathias !
Les aboiements de son chien l’attirèrent de l’autre côté, derrière le talus. Il descendit aussi vite que le lui permettait sa jambe.
Là, un autre homme gisait comme un pantin désarticulé, geignant, roulant des yeux effrayés, fixant le ciel qui rosissait, prometteur d’une belle journée.
Il reconnut le jeune italien qui était à la propriété depuis quelques mois.
— Ah, ça alors ! Il est là aussi !
Le ton méprisant de la phrase en disait long sur son sentiment envers le jeune ingénieur.
— Pour sûr, celui-là est en bien mauvais état !
Apeuré autant qu’impressionné, il hésitait à s’approcher plus près. Il en avait vu des corps comme celui-là, pissant le sang de partout. Mais voilà, c’était la guerre. Le monde tournait à l’envers. Il y en avait tant qu’on n’y faisait plus attention, occupé à sauver sa propre carcasse.
Mais, là, cet être humain qui avait peut-être cessé de vivre, Clément le respectait. Ce n’était pas en accord avec la paix environnante de cette heure matinale.
— Bon sang ! Mais qu’est-ce que je peux faire !
Il regretta un instant de ne pas posséder cette minuscule boite qu’ils appelaient téléphone portable et dont personne semblait ne pouvoir se passer ! Mais ce n’était pas dans ses moyens.
— Bah ! Même si j’en avais voulu, j’aurais pas su m’en servir !
Il décida de retourner auprès de la voiture et d’essayer d’arrêter le premier véhicule qui passerait.
Mais à cette heure matinale, il dut attendre de longues minutes avant d’entendre enfin le bruit d’un moteur.
Avec sa canne levée, il fit de grands signes au camion qui s’engageait dans le virage.
Celui-ci s’arrêta enfin dans un grand nuage de poussière.
— S’il vous plaît, vite, il y a eu un accident, c’est grave !
Le chauffeur s’extirpa de son siège et rejoignit le vieillard.
— Oui, j’ai l’impression qu’il a morflé.
— Il faut faire vite, je crois qu’il vit encore ! C’est Monsieur Mathias !
Le camionneur sortit de sa poche le fameux téléphone et fut tout de suite en contact avec la gendarmerie, puis il s’approcha du blessé.
— Il va falloir faire vite si on veut le sauver ! Il était seul ?
— Non, il y a un corps un peu plus bas, mais je ne sais pas s’il vit encore ! Quand même, quel choc !
Devant l’état visiblement affolé du vieux, le camionneur se dirigea vers son bahut et revint avec une bouteille.
— Tenez, Pépé, vous êtes tout pâle. Buvez un coup, ça va vous remonter !
Clément ne se fit pas prier. Il enfila le goulot dans sa bouche, et tout à coup, une bonne chaleur envahit tout son vieux corps. C’était bon ! Il y avait longtemps qu’il n’avait bu un alcool aussi bon.
Comme il faisait le geste de rendre la bouteille, le camionneur refusa :
— Gardez-la, Pépé ! Vous la boirez à ma santé.
Le vieillard ne se fit pas prier et rangea la bouteille dans sa musette, les yeux brillants de plaisir.
Les sirènes des secours se faisaient enfin entendre.
L’adjudant de gendarmerie Jacques Brunelli sortit de sa voiture :
— Alors, le père Clément, c’est vous qui avez donné l’alerte ?
— Ben oui… J’me promenais avec Charlot… Et puis, j’ai vu tout ça… Et le camion s’est arrêté. Dites, celui qui est encore dans la voiture, c’est Monsieur Mathias !
— Que voulez-vous dire ? Mathias Aubernet des Hauts Vignets ?
— Tout juste ! Je le connais bien, puisque j’y habite, moi, aux Hauts Vignets !
C’est avec une évidente fierté qu’il revendiquait ce qui semblait être pour lui, un privilège.
— Bien, bien. Calmez-vous, père Clément. On va s’occuper de tout.
Devant la mine défaite du vieillard, l’adjudant le fit asseoir dans la voiture, avec gentillesse :
— Reposez-vous un peu ici, au chaud. Il fait encore froid.
— Merci, merci.
La chaleur de l’alcool avait ramené des couleurs sur le visage tout ridé. Il se laissa aller sur le dossier du siège et ferma les yeux.
Le médecin ne put que constater l’état critique de l’homme qui avait été projeté par le pare-brise avec une violence inouïe. Quant au conducteur, il respirait encore faiblement et il les fit transporter d’urgence à l’hôpital voisin.
Les papiers retrouvés sur eux avaient livré leur identité.
Le vieux Clément avait dit vrai. La voiture était bien celle de Mathias Aubernet et il en était le malheureux conducteur.
Quant à l’autre blessé, il s’agissait d’un jeune Italien du nom de Roberto Rossi.
Il n’y avait plus qu’à aller prévenir la famille.
Il connaissait bien Violaine Aubernet, l’épouse de Mathias. Elle dirigeait de main de maître les grands vergers Montillac dont elle hériterait à la mort de Madame Catherine. Depuis bientôt dix ans, elle avait mis un point d’honneur à faire fructifier le bien qui serait un jour le sien. Ce qu’elle avait parfaitement réussi.
Tout en roulant vers les Hauts Vignets, il se rappelait combien il avait été amoureux de la petite Violaine. Depuis l’école primaire.
Ce n’était pas une petite fille comme les autres. Auréolée du mystère de sa venue au domaine, inaccessible comme les princesses dont il suivait les aventures haletantes dans « Cœurs Vaillants ». Simplement, un matin, les ouvriers du domaine avaient vu cette inconnue au côté de la patronne. Tout le village en déduisit qu’elle avait adopté cette enfant, pour remplacer celle qu’elle avait perdue.
Souvent seule, réservée, discrète, elle l’impressionnait beaucoup. Elle avait toujours de jolis robes et tabliers. Il se rappelait comme les autres petites filles lui enviaient ses chaussures vernies et ses chaussettes blanches, et ses beaux rubans dans les cheveux. Elle arrivait toujours à l’école dans une voiture du domaine.
Et il s’était senti encore plus ému devant la jeune fille qui était revenue après des années passées dans la grande école où elle avait appris à gérer le domaine. La petite fille blonde aux yeux bleus, au teint clair, détonnant dans cette région du sud était devenue une bien jolie femme.
Mais Madame Catherine rêvait pour sa fille d’un parti brillant. Et lui, simple gendarme, fils du cordonnier, n’avait jamais osé montrer ses sentiments. Il avait épousé Juliette et avait connu un bonheur simple jusqu’à ce que le cancer emporte son épouse. Et depuis cinq ans qu’il était seul, il avait eu des aventures, mais jamais aucune femme n’était entrée chez lui, par respect pour ses enfants. Et quand ils avaient déserté le nid familial, il s’était retrouvé bien seul. Et chaque fois qu’il était confronté à la nouvelle maîtresse, il gardait toujours la même timidité dont il n’avait jamais pu se libérer.
Et aujourd’hui, la tâche lui paraissait d’autant plus dure qu’il allait porter le malheur chez Violaine.
Il soupira et appela son adjoint :
— Lenoir, venez avec moi. Nous devons rendre visite à la famille.
Et c’est le visage grave qu’il monta dans sa voiture et démarra. Des ronflements sonores venant de l’arrière du véhicule lui rappelèrent la présence du vieux Clément.
— Bah, laissons-le. Nous le déposerons à son cabanon.
La fraîcheur du matin fit frissonner Violaine. Elle s’aperçut qu’elle avait dormi sur ses bras croisés et elle dut les secouer pour chasser l’ankylose qui l’avait gagnée.
Elle regarda autour d’elle.
Les petites tables rondes avaient été désertées. Les nappes en papier blanc qui les recouvraient étaient maintenant maculées de taches de vin et de nourriture. Les cendriers, pleins à ras bords dégageaient une odeur désagréable de tabac froid. Les lampions éteints ressemblaient à des clowns tristes. Seuls, les bouquets de fleurs disséminés sur chacune d’elles témoignaient encore de la fête.
La fête !
Violaine consulta sa montre. Six heures !
Était-il possible qu’en si peu de temps, sa vie ait ainsi basculé ?
Il y avait à peine 24 heures, ils préparaient tous cette fête avec fièvre. La fête, censée couronner leur travail et leur réussite ! La fête, qu’elle avait voulue, sûre de sa vie et de son bonheur !
Elle prit tout à coup conscience qu’elle était seule. Ah, ils avaient tous fui ! Alors qu’elle les avait conviés à admirer leur réussite, leur bonheur insolent, ils avaient tous assisté à la curée, à la mise à mort de ce bonheur, à l’effondrement de ce qu’elle avait si patiemment bâti au long de ces 20 années !
Et Mathias ! Où était-il passé ? Où était-il allé cacher sa honte ? D’ailleurs, avait-il honte ? Elle n’en était pas vraiment sûre ! Sinon, il ne lui aurait pas jeté la terrible vérité au visage devant toute l’assistance ! Elle sentait encore sur ses joues la chaleur de sa propre honte !
Mais quelle force étrange l’avait conduite à sa recherche alors qu’il tardait à ramener du champagne de la cave ?
Elle ne pouvait effacer de son esprit la vision de son mari enlaçant et embrassant à pleine bouche, un autre homme ! Oui, un homme ! Non seulement elle était trompée, pas par une femme, mais par un homme ! Son mari, amoureux d’un homme !
Rien qu’en se remémorant la scène, elle fut prise d’une nausée et dut se pencher pour vomir dans l’herbe.
Elle ne pouvait oublier le regard insolent du jeune homme blotti dans les bras de Mathias. Quant à lui, il n’avait montré à sa vue qu’un douloureux étonnement, et elle avait décelé dans son regard, comme un soulagement d’être découvert.
Son cri avait attiré les invités et tout le monde avait compris.
— Va-t’en, Mathias, va-t’en ! Comment as-tu pu me faire ça ? Je te hais ! Va-t’en ! Tu me dégoûtes !
Et il avait fui ! Il n’avait pas eu le courage d’affronter son jugement, pas plus que les regards incrédules des enfants.
Emma et Adrien, jumeaux, avaient eu vingt ans en mars.
Qu’allait devenir leur famille ?
Ses larmes recommencèrent à couler sur ses joues puis sur ses mains.
Et maintenant, elle était seule.
Devant l’horreur de l’aveu, Emma s’était réfugiée chez les métayers. Quant à Adrien, elle ne savait pas où il était allé. Sa famille s’était désintégrée en quelques minutes.
Pouf ! Comme un feu d’artifice !
Debout devant la piscine, dans le jardin exhalant les parfums des fleurs amoureusement entretenues, elle regarda sa maison. La solide maison de vieilles pierres où elle avait grandi.
Elle se souvenait de ce jour, où l’année scolaire terminée, elle était rentrée au domaine et avait eu l’immense surprise de découvrir cette piscine derrière la maison.
Chère maman ! Elle ne savait que faire pour la rendre heureuse.
Catherine Montillac était veuve et peu de temps après la mort de son mari, sa fille âgée de huit ans avait succombé à une méningite. Restée seule, elle avait dirigé le domaine.
Puis, Violaine, à son tour, avait mis tout son cœur et toute son énergie dans la gestion du domaine quand l’âge et la maladie avaient contraint Catherine à passer les rênes.
Mais elle n’avait jamais révélé à Violaine le mystère de sa venue au domaine. Quand elle eut dix-huit ans Catherine lui avait simplement dit que, à la mort de ses parents, elle l’avait recueillie, petite fille de deux ans à peine. Elle n’avait rien pu savoir de plus. Elle n’avait aucun souvenir d’avant ce temps-là, comme si elle était née à deux ans.
Seul, le refrain d’une comptine qu’elle entendait souvent dans ses rêves d’enfant, doucement chantée par une jolie voix de femme « Bââ, bââ, black sheep, have you any wool… »
Et la mélodie, lancinante, revenait encore parfois hanter ses nuits. Elle était certaine que le mystère de son origine résidait dans ces quelques mots.
Elle fut tirée de ses réflexions par un bruit de cloches. Loin de la réalité, il lui fallut quelques secondes avant de réaliser qu’on sonnait au portail.
Elle s’affola en apercevant la voiture de la gendarmerie, et courut ouvrir.
Le gendarme la salua d’un doigt sur son képi :
— Bonjour Violaine.
— Bonjour Jacques. Que se passe-t-il ?
— Je suis désolé de t’a…, pardon, de vous apporter de mauvaises nouvelles…
Elle pâlit. Qu’allait-il lui arriver encore ?
— Allons, Jacques, pas de manières ! Dis-moi vite !
— C’est votre mari…
Il n’arrivait pas à tutoyer la maîtresse du domaine. Et cela le rendait furieux envers lui-même.
— Il a eu un accident… Là-bas, à la fourche Saint Michel…
Elle l’interrompit :
— Oh, non ! Pas ça !
— Je suis désolé. C’est arrivé tôt ce matin. La voiture devait rouler très vite et a percuté un arbre. Votre mari est sérieusement blessé. Il y avait également un passager. Un jeune Italien. Il demeure chez vous ?
Mais cette nuit d’horreur ne finirait donc jamais ! C’en était trop pour elle. Elle glissa aux pieds du gendarme.
Quand elle reprit ses esprits, elle était allongée sur le canapé du salon, et Jacques, son ami d’enfance, était à ses côtés. Elle regarda autour d’elle, puis elle se rappela :
— Mon mari, vite, je veux le voir !
— Calme-toi, Nous allons t’y emmener. Mais la personne qui l’accompagnait ? Tu connais sa famille ? Qui doit-on prévenir ?
Elle ne l’écoutait même pas.
— Vite, je veux voir mon mari !
En sortant, elle se vit dans le miroir de l’entrée. Qui était cette femme dont l’image lui était renvoyée ? Hagarde, décoiffée, la luxueuse robe blanche souillée par les larmes et les vomissures, le visage marqué de longues traînées de maquillage. Ce n’était pas elle, mais une étrangère qui lui faisait peur. Où était passée la vraie Violaine ? Existerait-elle encore après cette affreuse nuit ?
À l’arrivée aux urgences, à l’hôpital voisin, on leur répondit que Monsieur Aubernet était en salle d’opérations. Il fallait attendre.
Elle s’assit, machinalement.
Retrouvant enfin la familiarité de l’enfance, le gendarme dit doucement :
— Veux-tu que nous prévenions quelqu’un ? Des proches ?
— Oui, oui… Je veux bien… Julienne et Henri. Leur pavillon est au fond du domaine. Tu les connais. Lui est métayer, et elle, gouvernante. Ils ne doivent pas être encore arrivés à la maison. Leur numéro est là, au nom de Demarchais.
Et elle lui tendit son petit calepin. C’était au-dessus de ses forces de téléphoner. Puis se rappelant qu’Emma était sans doute chez eux et peut-être même Adrien :
— Surtout, ne parle qu’à eux. Il est possible que mes enfants soient chez eux. Il faut les ménager.
— Ne t’inquiète pas. Nous faisons le nécessaire.
Elle pensa tout à coup à Catherine, et retrouvant le ton de commandement que tout le monde respectait :
— Surtout, que personne ne dise quoi que ce soit à ma mère. Veillez-y bien !
Et la longue attente commença.
Au bout d’un temps qu’elle n’aurait pu chiffrer, Julienne arriva. Elles se jetèrent dans les bras l’une de l’autre. Enfin, elle avait retrouvé « quelque chose d’avant ». Elle pouvait s’y raccrocher. Comme lorsqu’elle était petite et qu’elle avait un gros chagrin, elle avait posé la tête sur la large poitrine de la fidèle gouvernante et elle s’était endormie.
IL était environ midi quand le chirurgien vint enfin les voir.
Elles se levèrent ensemble, dans un même élan. Qu’allait être le verdict ? Violaine scrutait avidement le visage du praticien, cherchant à interpréter son regard grave.
— Mesdames, je viens de terminer. Monsieur Aubernet a supporté l’intervention. Les prochains jours seront déterminants. Quant à son passager, il reste dans un état critique. Il faut attendre. Je ne peux que vous conseiller d’aller vous reposer et de revenir en fin de journée.
— S’il vous plaît, puis-je le voir ? Même un tout petit instant ?
— L’infirmière va vous y conduire. Mais juste un instant. À ce soir. Courage, Madame.
Après avoir endossé les vêtements stériles, elle put enfin le voir.
Violaine étouffa un cri. Non, ce n’était pas son mari qui gisait là, entouré de bandes blanches comme une momie. Son nez, sa bouche étaient reliés à d’étranges appareils. Ses grandes mains allongées sur le drap semblaient sans vie.
Un instant, oubliant la trahison, tout son amour refluait en elle.
L’infirmière la prit gentiment par l’épaule :
— Venez maintenant. Il ne se réveillera pas avant plusieurs heures. Allez vous reposer, nous nous occupons de lui. Revenez ce soir.
Elle se retrouva assise dans une voiture du domaine, conduite par le jeune Romain, un apprenti.
— Oh, Julienne, est-ce possible tout ce qui arrive depuis hier !
De grosses larmes salvatrices coulaient jusqu’à son menton, tout le corps secoué de sanglots.
La vieille femme la berça :
— Pleure, ma chérie. Laisse-toi aller. Tu as supporté beaucoup trop de choses en quelques heures ! Je vais t’emmener chez toi pour que tu te changes et puis tu te reposeras.
— Au fait, Emma et Adrien sont chez vous ? Vous leur avez dit ?
— Emma, oui. Mais je ne sais pas où est ton fils. Non, je n’ai encore rien dit à ta fille, nous allons lui parler maintenant.
— Julienne, le gendarme et le médecin ont parlé du passager. C’est bien l’ingénieur italien ! Ils étaient donc partis ensemble !
Julienne hésita un moment, puis acquiesça :
— Oui, il s’agit de lui. Pauvre garçon ! Il n’a que vingt ans !
Elle regarda sa vieille amie avec un étonnement mêlé d’horreur :
— Que dis-tu ? Pauvre garçon ! Je te rappelle que c’est l’homme avec lequel mon mari m’a trompée ! Un homme, Julienne ! Est-ce que tu comprends ça ! Ne me demande pas d’avoir de la pitié pour lui !
Elle lui répondit sévèrement :
— Violaine, tous ces événements te font perdre la tête ! Enfin, ce n’est quand même pas un criminel ! Pense à ses parents !
— Mais sans lui, rien de tout cela ne serait arrivé ! Il a tout gâché, tout sali ! Tout ce à quoi je tenais ! Toutes mes certitudes !
— Il n’est pas le seul fautif.
Julienne avait dit cela avec beaucoup de douceur.
Elles ne dirent plus un mot jusqu’à la maison.
Violaine fut presque étonnée de la voir encore debout. Elle n’aurait même pas été surprise de la trouver en ruines, comme sa vie. Mais insensible à ses souffrances, le soleil de juin éclaboussait le jardin. Tout était à sa place. Les traces de la fête avaient disparu. Occupé à trier les fleurs dans la loggia, Henri les attendait. Il avait meublé l’attente en faisant disparaître tout ce qui restait de cette soirée catastrophique. En silence, il la serra dans ses bras. Il jeta un regard interrogatif à sa femme et celle-ci lui répondit par un hochement de tête : Mathias était encore en vie. Mais pour combien de temps ?
— Oh, si vous saviez comme j’ai mal ! Pourquoi tout cela ? Pourquoi ?
Puis, repensant à ses enfants :
— Au fait, il va falloir parler à Emma. Et je ne sais même pas où est Adrien !
— Il a appelé, il est chez Véro. Je ne lui ai rien dit. Il va falloir le prévenir.
— Tu veux bien le faire, Henri ? Je vais me changer et puis je leur parlerai à tous les deux.
Ils la regardèrent monter à l’étage, portant sur ses épaules tout le chagrin du monde.
Elle prit une longue douche, laissant couler sur tout son corps, cette eau bienfaisante qui, lui semblait-il, la nettoyait de tout. Elle se sentait humiliée, bien sûr, mais aussi souillée. Depuis combien de temps, son mari menait-il cette double vie ? Comment avait-il encore pu l’embrasser, l’aimer, l’étreindre en sortant des bras d’un homme ?
Elle aurait voulu à tout prix chasser de son esprit l’image des deux hommes enlacés.
D’autres images, encore plus avilissantes, s’imposaient à son imagination.
« Mais quelle horreur ! »
Elle se sécha, attacha ses cheveux, revêtit un jeans et un tee-shirt, enfila les premières sandales qui lui tombèrent sous la main.
Enfin prête, elle descendit. Une lourde tâche l’attendait : annoncer l’accident à ses enfants.
Comment prendraient-ils la nouvelle ? Ils avaient découvert la vérité en même temps qu’elle et elle craignait une violente réaction de leur part. Ils adoraient leur père et entiers comme tous ceux de leur âge, arriveraient-ils à comprendre et à lui conserver leur affection ?
Autant de questions auxquelles elle ne trouverait pas de réponse avant longtemps.
Quand ils arrivèrent, ils la questionnèrent fébrilement :
— Où est-il ? Avec lui ?
Emma, la première se jeta dans ses bras, en sanglotant :
— Oh, maman ! Comment a-t-il pu faire ça ? Je le déteste ! Et l’autre avec ! Je les déteste tous les deux !
Adrien, lui, restait étrangement silencieux. Violaine leur tendit les bras à tous deux et ils mêlèrent leur chagrin.
— Mes chéris, j’ai quelque chose à vous dire.
Son fils l’interrompit, sarcastique :
— Ne te fatigue pas, maman. On a compris !
Elle ne tint pas compte des paroles de son fils :
— Il est arrivé un accident à votre père, et il est à l’hôpital. Il a été opéré et il faut attendre.
Elle s’arrêta un instant, puis reprit :
— Il ne faut pas vous inquiéter outre mesure. Il va simplement lui falloir du temps pour se remettre. Elle pensa en elle-même « Est-ce que je me remettrai, moi ? »
Emma la regarda fixement :
— Un accident ? Mais quand ? Où ? Et comment ? Comme si le reste ne suffisait pas !
— Très tôt ce matin. Il a manqué le virage de Saint Michel et est entré dans un arbre. Nous pourrons le voir dès ce soir.
— Maman, il était… seul ?
— Non, ma chérie. Il était avec…
Elle se tut. Elle ne savait comment qualifier cet autre qui lui avait pris son mari.
Elle reprit, la voix étouffée :
— Il était avec… son assistant. Il a été, lui aussi, très grièvement blessé.
— Qu’il crève !
— Oh, Emma !
Julienne avait eu ce cri, choquée de la violence de la jeune fille !
— Ben quoi ! C’est tout ce qu’il mérite, ce porc… Il m’a volé mon papa ! Jamais plus, je ne le verrai comme avant ! C’est moche, c’est sale !
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