Le Baron d'Astriez où les brillants exploits d'un illustre guerrier du Moyen-Age . Par Constant Guimard. 2e éd.

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Charpentier (Paris). 1870. Astriez, d'. In-12.
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Publié le : samedi 1 janvier 1870
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TEMPFER-REL.
LE
BARON D'ASTRIEZ
HANTES, IMPRIMERIE (HARPENTIER, RUE DE LA FOSSE.
LE
BARON D'ASTRIEZ
ou
LES BRILLANTS EXPLOITS
D'UN
ILLUSTRE GUERRIER DU MOYEN-AGE
j
PAR
CONSTANT GUIMARD.
DEUXIEME ÉDITION.
A NANTES
CHEZ TOUS LES LIBRAIRES.
A PARIS
CHEZ M. H. CHARPENTIER,
- Quai des Augustins, 55.
1 S V O
1*
LETTRE
AUX
ÉCRIVANT DE LA PRESSE ANTI-SOCIALE
MESSIEURS,
Au lieu de mettre ici une épitre dédicatoire à
quelque personnage illustre, je me suis avisé de
commencer cet ouvrage par une lettre à votre
adresse.
Je sais fort bien qu'il m'eût été beaucoup plus
avantageux de me placer sous le patronage de l'un
de ces hommes puissants dont la célébrité peut
servir d'égide ; parce que ces sortes de protec-
tions portent ordinairement bonheur aux jeunes
écrivains; mais l'horreur que vous m'inspirez l'a
emporté sur toute autre considération, ce qui ne
doit pas vous surprendre ; car, je pense que vous
VI
devez avoir vous-mêmes une bien mauvaise opi-
nion de vos personnes respectives.
Si par hasard vous étiez de bonne foi dans
l'erreur sur le compte des individus de votre
catégorie, rappelez-vous, non tout ce que disent
nos prédicateurs de Carême, mais seulement ce
qui se passa chez Voltaire, un jour que d'Alem-
bert et Condorcet s'y trouvaient à dîner. VoUs
y verrez que pendant ce repas philosophique,
les convives ayant voulu parler athéisme, Voltaire
les arrêta tout court en leur disant : « Attendez
que j'aie fait retirer mes domestiques, car je ne
veux pas être égorgé cette nuit. » Ainsi pensait
ce grand pontife de l'impiété au dix-huitième
siècle; ce corrupteur qui, comme vous, ne s'est
servi de son génie que pour gâter la jeunesse.
Or, si Voltaire croyait qu'une seule conversa-
tion de cette nature suffit pour faire des as-
sassins, vous devez comprendre que je suis bien
en droit de vous considérer comme les hommes
les plus pernicieux qui soient au monde; vous
dont tous les talents sont employés à pervertir
ceux qui vous écoutent ou qui lisent vos ouvrages.
Messieurs, vous ne devez pas avoir oublié non
plus que" ce grand docteur en philosophie disait
vu
encore dans une autre circonstance : « La société
sans religion ne serait qu'un repaire de bêtes
féroces. » Voilà, Messieurs, voilà comment
s'exprimait votre maître, ce coryphée du philo-
sophisme, que les libres-penseurs de son temps
portaient en triomphe dans Paris, et qui, jouissant
en grand seigneur (1) des bienfaits d'une société
formée par le christianisme, comme il l'avoue
lui-même, n'en passa pas moins la plus grande
partie de sa vie à vilipender la Religion et à dé-
chirer la société à laquelle il prépara les hor-
reurs de qualre-vingl-lrcize. Oui, c'est ainsi
que ce monstre vouait lui-même à l'exécration
publique tous ceux de son espèce, vous-mêmes,
par conséquent, vous auxquels il ne manque peut-
être que d'avoir un peu plus d'esprit pour être des
scélérats accomplis; vous qui, il n'y a pas long-
temps, dans un engouement d'impiélé, auriez bien
vendu les 'précieuses reliques de la patronne de
Paris, pour doter la France d'une nouvelle statue
de Voltaire, de cet être exécrable qui fut le fléau
de sa patrie.
Que pensez-vous, Messieurs, de cette appré-
(1) Le sieut Arouet devint le seigneur de Ferney.
VIII
ciation de votre doyen?. Pour moi, je trouve que la
vue seule de cette- photographie suffit pour faire
passer l'envie de vous élever des statues. Cepen-
dant, l'idée qu'elle nous donne de l'impie est
encore bien au-dessous de la réalité. Cette opi-
nion peut paraître fort invraisemblable à tous ceux
qui ne jouent le rôle d'impie que par fanfaronnade
et presque sans malice, comme cette foule de
jeunes gens qui s'enrôlent dans la franc maçon-
nerie sans se rendre compte du mal auquel ils
concourent à leur insu; mais cela ne change rien
à la nature du fait. Si pour certaines causes que
je ne puis pas rappeler ici, tous les impies ne
sont pas des sicaires, il n'en est pas moins vrai
que l'impiété produit le crime tout aussi naturel-
lement que la Religion produit la vertu. Oh!
Messieurs, que deviendrait la société sans la
Religion qui est comme le contre-poison de l'im-
piété ! Oui, je ne crains pas de le dire, l'expression de
Voltaire, tout énergique qu'elle soit, reste encore
au-dessous de la réalité; car quand l'homme met
sa raison au service de ses instincts dépravés, il
surpasse en cruauté les animaux les plus féroces. En
voulez-vous un spécimen? Eh bien! rappelez-vous
les forfaits de ce jeune ouvrier mécanicien dont le
Il
Htm a retenti naguère dans tous les journaux.
Passez en revue les diverses phases de ce drame
affreux commençant par l'empoisonnement de
Jean Kinck. Le voyez-vous ce malheureux père
s'unissant par les liens de l'affection à un traître
qui sous les dehors d'une amitié intime cachait
des projets d'une atroce cruauté? Le voyez-vous
cet infortuné se confiant à son bourreau comme
le firent, quelques jours plus tard, sa femme et ses
six enfants dont la mort a été si affreusement
tragique que tout le monde en connait jusqu'aux
moindres détails ?
La vie de l'homme a beau être protégée par
des lois de sûreté publique qui défendent la libre
circulation du poison, l'exécrable scélérat n'en
commença pas moins ses forfaiLs par l'emploi
de ce terrible agent de destruction; eh! s'il trou-
va moyen d'éluder ainsi la loi, ce fut grâce à
ses quelques connaissances en chimie. (Hélas!
Messieurs, c'est ainsi que la science devient un
instrument de crime entre les mains de l'impie.)
Il fit lui-même cet acide prussique qui devait
donner la mort à l'infortuné Jean Kinck auquel le
perfide amiservit traîtreusement ie breuvage em-
poisonné.
x
Messieurs, ne croyez pas pouvoir trouver une
excuse en disant que dans tous les temps il s'est
commis de ces crimes atroces, car, s'il est vrai
qu'à toutes les époques de l'histoire, depuis le
meurtre de Caïn jusqu'à nos jours, il y a eu des
monstres dont le fer homicide n'épargne ni parents
ni amis, il ne l'est pas moins que tous ces actes de
scélératesse qui vous épouvantent peut-être vous-
mêmes, ne sont que la conséquence inévitable
des funestes doctrines que vous ne cessez de pro-
pager parmi nous en vous efforçant de détruire la
Religion qui est la vie de la société.
Conduire l'homme au crime : voilà, Messieurs,
laisS'eZ-rruH vous le dire, oui, voilà quels sont vos
titres à l'estime publique.
N'allez pas croire que nous acceptions en com-
pensation le zèle que vous mettez à professer des
principes d'un libéralisme qui vous conduit quel-
quefois en prison; car votre libéralisme n'est
qu'une tyrannie déguisée qui ne tend à rien moins
qu'à nous enlever la liberté même de refuser vos
bienfaits, bienfaits de toute espèce au nombre des-
quels se trouve la liberté de s'injurier, surtout Fin-
comparable liberté de pouvoir terminer une discus-
sion en se tirant mutuellement quelques coups de
XI
révolvers dans la chaleur du vin. Non-seulement
nous ne voulons point de ce libéralisme que vous
nous offrez, pour à-compte, mais de plus, en vertu
du principe de liberté libéralement entendu, nous
prétendons même maintenir le droit de baffouer
vos utopies, et d'exécrer vos fatales doctrines qui
ne doivent aboutir qu'à l'effusion du sang et à la
ruine de la société. Je sais que plusieurs d'entre
vous n'ont nullement envie de se faire considérer
comme des malfaiteurs, vu qu'ils n'ont encore tué
personne, et qu'ils n'ambitionnent que le titre
d'impie ; mais vos susceptibilités ne nous empê-
cheront pas de dire tout haut, qu'en excitant
au crime, vous êtes tout aussi coupables que
celui qui commet le forfait. Il est vrai aussi que
plusieurs d'entre vous ne font pas partie de ce
qu'on pourrait appeler les carabins de la lit-
térature et de la science. Oui, dans vos rangs
on trouve des hommes de beaucoup de talents
et dont les grandes connaissances pourraient
rendre d'immenses services à l'humanité; mais
n'oubliez pas que la science elle-même ne peut
rendre estimable que par le bon usage qu'on en
fait. Vos talents peuvent bien vous faire redouter;
mais loin de vous excuser, en vous rendant plus
XII
célèbres, ils ne peuvent servir qu'à vous rendre
plus coupables : c'est ainsi que le serpent caché
sous les fleurs, est un animal d'autant plus dange-
reux que son venin a une plus grande subtilité.
Le Baron d'A striez, qui n'est que le premier
essai d'un jeune écrivain, ne paraîtra qu'un bien
petit livre si on le compare à cette monstrueuse
encyclopédie si solennellement inaugurée par les
beaux esprits du XVIIIe siècle, et dont la préface
seule, appelée aussi « la grande façade, » était
considérée, dit-on, il y a cent ans, comme l'une des
merveilles du monde philosophique. Néanmoins ce
petit ouvrage pourra bien ne pas être sans quelque
utilité pour vous autres lettrés qui nous avez con-
damnés à lire de si jolies choses sur la Religion.
Peut-être que mon Baron vous fera vous rappeler
que les du Guesclin, les Godefroy, les Bayard et
tant d'autres étaient de preux chevaliers qui ont
prouvé qu'on peut être des héros tout en priant
le bon Dieu.
Sans doute, vous préféreriez que ce héros
chrétien n'eût pas été élevé dans un monastère,
dans cet asile de la Religion où il reçut cette
excellente éducation qui l'empêcha de ressembler
à ces mauvais seigneurs qui furent les oppresseurs
XIII
Il
du peuple, et dont probablement vous ne nous
rappelez si souvent la scélératesse ou l'infamie
que pour trouver une excuse à votre propre per-
versité en mettant sans cesse sous nos yeux le
spectacle hideux des mœurs de ces impies du -
moyen-âge, lesquels tout méchants qu'ils étaient,
ne différaient guère cependant de ceux de nos jours
qu'en ce qu'ils avaient plus de liberté pour faire le
mal. Quoi qu'il en soit, c'est à l'ombre des autels et
dans le recueillement du cloître que le jeune
d'Astriez, cette intelligence d'élite, cette âme
de feu, puisa cette vertu solide, fruit d'une foi
éclairée, qui lui fit mener une vie toujours irré-
prochable au milieu de la corruption de son siècle.
Oh! qu'il eût été à désirer que tous les jeunes
seigneurs de ce temps-là eussent reçu une édu-
cation aussi profondément chrétienne! Le moyen-
âge aurait été l'âge d'or de la société. Hélas,
Messieurs, il n'en a pas été ainsi; et l'humanité a
eu à déplorer d'affreux désordres et des crimes de
toute espèce. Que de fois même n'a-t-on pas vu
l'Eglise se couvrir d'un voile de deuil? Oui,
l'Eglise a eu parfois à répandre des larmes bien
amères sur les scandales de ses enfants, même
sur ses enfants de prédilection ; car on vit, en ce
XIV
temps-là, la corruption s'introduire de vive force
pour ainsi dire dans le lieu saint. Des cadets dé-
shérités, mais pleins de vices; ou peut-être des
enfants du crime, comme plusieurs d'entre
vous, étaient imposés à titre de bénéficiers aux
enfants de la cité sainte. Ah! Messieurs, com-
ment la corruption n'aurait-elle pas pénétré à la
suite de ces êtres vicieux?. Jugez-en par ce
que deviendrait encore maintenant une commu-
nauté condamnée à recevoir dans son sein des
êtres tels que vous !
Aujourd'hui, le fils de l'homme opulent ne
connaît pas d'autres privilèges dans les monas-
tères que d'y être considéré comme l'enfant de
la maison au même titre que le fils du pauvre qui
y est reçu avec une égale tendresse, ce qui ne
vous empêche pas de hurler sans cesse au nom
du peuple contre les communautés, car c'est tou-
jours au nom du peuple que vous travaillez au
malheur de tous, à l'exemple de vos devanciers,
les patrons de la Révolution, dont plusieurs com-
mencèrent par jouer innocemment le rôle d'impie,
et finirent par devenir des bourreaux, faisant
mettre ou mettant tout à feu et à sang au nom
du Peuple français!
XV
Non, ce sacrilége abus de la puissance seigneu-
riale n'existe plus de nos jours; mais, hélas! un
autre despotisme non moins odieux ni moins fu-
neste lui a succédé!. C'est vous-mêmes, Mes-
sieurs, qui avez succédé à ces tyrans du moyen-
âge dans ce ministère satanique.
Ecrivant avec une plume trempée dans le venin
de l'impiété, vous jetez aux vents du siècle ces
infâmes écrits qui remplissent le monde d'une
atmosphère méphylique. Remplissant un ministère
infernal, vous mettez tout en œuvre pour faire
pénétrer vos infâmes doctrines au sein même de
ces paisibles solitudes où l'innocence va chercher
un refuge contre la corruption du siècle ; et, quand
quelqu'un des enfants de la maison de Dieu s'est
laissé prendre aux appas de la séduction; quand
il vient à succomber en cédant aux attraits du
vice, vous entonnez des chants de victoire,
comme Satan après avoir fait commettre le mal
dans l'Eden.
C'est sans doute pour le monde un grand sujet
de scandale que le spectacle de ces chutes dou-
loureuses qui, de temps à autre, viennent trans- «.
percer le cœur maternel de l'Eglise. On le con-
temple avec effroi comme la chute de l'ange dans
XVI
les enfers; et, il faut bien l'avouer aussi, c'est
le spectacle le plus lamentable que nous puis-
sions voir ici-bas. Cependant il me semble
que ce qu'il y a là de plus surprenant, c'est
que ce malheur n'arrive pas encore beaucoup
plus souvent.
Comme vous avez un goût très-prononcé pour
le dénigrement, et que vous ne pouvez pas tou-
jours le satisfaire impunément en vous attaquant
au pouvoir, vous vous en dédommagez en déni-
grant les communautés religieuses dont vous n'a-
vez rien à craindre. Assurément cela est très-pru-
dent de votre part; mais aussi il faut avouer fran-
chement que c'est une bravoure bien malhonnête
que cette bravoure que vous faites consister ainsi
à injurier, à persécuter des gens qui ne vous
veulent aucun mal et qui méritent l'estime, l'ad-
miration de tous les gens de bien.
Que sont de nos jours les communautés reli-
gieuses? Ce sont des associations d'âmes pieuses
que la foi seule a pu réunir autour des autels. Oui,
Messieurs, aucune considération humaine ne peut
influer sur le choix que l'on fait de l'état religieux
où l'on ne peut pas espérer de trouver un seul. de
ces avantages que vous recherchez le plus avide-
XVll
ment; surtout l'indépendance, le bien-être ma-
tériel, la volupté. Oui, il n'y a que la Religion
qui puisse rendre douce cette vie de privations :
voilà pourquoi, lorsque par vos infàmes doctrines
qui s'insinuent partout, vous réussissez à troubler
la foi de quelqu'un de ces êtres qui sont de chair
et d'os comme vous, sujets aux mêmes passions
que vous, et que vous avez tant à cœur de cor-
rompre; voilà pourquoi quand la foi cesse d'exer-
cer son action divine sur ces hommes, quelque
grand crime vient ordinairement annoncer an
inonde qu'un ange tombé du ciel vient de se pré-
cipiter dans l'abîme du vice. Ah! alors vous
baltez des mains; eh! c'est là surtout que votre
perversité parait dans tout ce qu'elle a de plus
exécrable; car quel est donc le sujet de vos
triomphes! Ces crimes ne sont-ils pas votre ou-
vrage?. Misérables que vous êtes, n'est-ce pas
sur vous que pèse cette terrible responsabilité?.
Scélérats! c'est vous-mêmes qui avez éteint le fa-
nal qui guidait le nautonier au milieu des écueils
et qui avez rendu ainsi le naufrage inévitable!
Oui, ce sont vos pernicieuses doctrines qui ont
produit ces crimes que vous célébrez par des
explosions d'une joie ignoble!
XVIII
Faisant le mal pour le plaisir de faire le mal, non-
seulement vous applaudissez au crime que vous avez
suggéré; mais encore, vous n'attendez que l'heu-
reux moment où une nouvelle révolution vous per-
mettra de vous procurer le plaisir féroce de voir
massacrer ou jeter sans ressource sur le pavé des
rues ces paisibles habitants de la solitude, dont vous
avez hâte de voir livrer au pillage le patrimoine
sacré, fruit de leurs économies, de leur travail ou
d'un légitime héritage ; patrimoine qui leur permet
de subvenir à l'entretien de leur vie frugale sans
être à charge à personne, et qu'ils ne possèdent
que conformément aux lois, en payant comme
vous tous les droits de possession.
Tous les ordres religieux se vouent aux travaux
de l'apostolat ou de l'enseignement, et chacun de
leurs membres consume son c'islence au bonheur de
la société, soit en Europe, soit dans quelque
autre partie du monde, en s'imposant les plus
grands sacrifices pour réparer les maux sans nombre
qu'engendrent vos œuvres impies. Qu'avez-vous
donc à leur reprocher? Par leurs travaux utiles
et si pénibles, ne paient-ils pas surabondamment
leur droit de citoyens, tout en ne demandant que
de pouvoir librement servir Dieu en se rendant
XIX
utiles à leurs semblables? D'où vient donc cette
haine implacable que vous leur avez. vouée? Ah!
Messieurs, c'est là l'affreux mystère de votre per-
versité!. Que n'avez-vous pas fail dans ces
derniers temps pour faire étouffer légalement les
congrégations religieuses?.
Le triomphe vous paraissait assuré, car nous
traversions alors une crise affreuse, époque de
vertige où le pouvoir paraissait fraterniser avec la
Révolution, et où, à la honte des souverains, on
vit l'ignoble chef des chemises-rouges traiter pres-
que en cousin le chef d'une grande nation. Il y eut
un moment où l'on put même craindre d'en-
tendre, non cette parole si connue que le grand roi
adressa après la victoire de Senef au héros qui
s'en revenait chargé de lauriers, mais celle-ci :
«Moncousin, » allez vite! vite!!!
Alors le droit public n'étant plus pour certains
souverains qu'une espèce d'escroquerie appelée
fait accompli, on vit s'exécuter, au sein même
du Corps Législatif, de véritables tours de passe-
passe. Un jour c'était une dépêche de la plus haute
importance qui apparaissait mystérieusement sans
laisser aucune trace de son passage, et qu'on
lisait, sans rire, à la grave assemblée, comme
XX
qui dirait au théâtre italien. Le lendemain c'était
une parole du souverain, une promesse soufflés
pour l'unification de la carte géographique de
l'Italie, etc. On avait contracté une telle habitude
de ces sortes de filouteries diplomatiques, qu'on
a cru pouvoir dire, sans s'exposer à perdre son
honneur, qu'en ce genre de jonglerie, « pas une
faute n'a été commise. »
Que faisiez-vous, Messieurs, pendant qu'on jouait
ainsi la comédie?. Ah! vous étiez présents! Oui,
vous étiez tous là pour applaudir; car les comédiens
étaient des vôtres, et c'étaient les plus graves
intérêts de la religion qui étaient joués ainsi en
plein théâtre officiel au profit de la Révolution;
mais pendant que vos frénétiques applaudissements
faisaient retentir le théâtre diplomatique; pen-
dant que le gouvernement se préparait des dé-
sastres, « des angoisses patriotiques; » pendant
que par vos perfides instigations, il commençait
cette série de fautes qui sont plus que des crimes,
et qui devaient se terminer par la catastrophe du
Mexique, des enfants de la France catholique
couraient à Rome pour y effacer, par leur sang,
cette tache iutlélébile que la France laissait impri-
mer à sa gloire. Oh! Messieurs, quel grand
xii
n*
spectacle offrirent alors ces héros chrétiens qui se
sacrifiaient ainsi généreusement pour la plus noble
cause qui fût jamais, et au péril de perdre, non-
seulement la vie, mais jusqu'à ce titre même de
citoyen français qui est, avec celui de chrétien, ce
que nous avons de plus cher au monde.
Témoin d'un tel spectacle, en voyant la ma-
gnanimité de ces héros qui ne craignaient pas de
tout risquer pour l'honneur du nom français, la
patrie reconnut là ses vrais enfants : ses entrailles
s'émurent; et, à une certaine honte mêlée de
colère qu'elle laissait voir en ce moment, l'Empe-
reur reconnut que la révolution n'était pas cette
France que huit millions de suffrages lui avaient
confiée. Dès lors, malgré tout le tapage que vous
faisiez dans le monde, l'illustre souverain comprit
qu'il ne pouvait transiger avec son devoir dans
une matiëre où la religion et l'honneur étaient
également engagés et à un si haut point; il com-
prit que par une complicité même seulement
tacite, il déchirerait, de ses propres mains, le
contrat par lequel la nation l'avait constitué son
mandataire. En vain eûtes-vous recours aux flat-
teries et aux menaces, tout fut inutile. L'Empe-
reur foulant aux pieds vos lâches adulations, et
XXII
bravant toutes vos menaces, prononça, en maître,,
une de ces paroles que suivent des événements
qui font époque dans l'histoire. Nos soldats volent
en Italie et vengent, à Mentana, le massacre de
Castelfidardo. Oh! Messieurs, quel beau jour
que celui où la France reprenant ainsi généreuse-
ment le poste d'honneur que lui a confié la Pro-
vidence depuis Pépin et Charlemagne, calma les
alarmes de toute la catholicité, en prenant à la
face de l'univers un solennel engagement qui la
liait pour jamais à la cause du Saint-Siège! Alors
vous prîtes l'habit de deuil, à l'exemple des vaincus
de Mentana; et la Révolution en fureur enveloppa
dans ses malédictions l'Empereur, toute la France,
et résolut de se venger en s'emparant du mouve-
ment libéral qui se préparait sous l'action d'une foule
d'événements les plus divers. Mais, il y a deux
mois, l'Empereur ayant fait de nouveau appel à la
nation, le peuple français, alla en masse, déposer
dans l'urne plébiscitaire le Oui conservateur, en
haine de la Révolution dont le Non fut également
repoussé par le clergé tout entier, et par toute la
noblesse qui, malgré de justes sujets de mécon-
tentement, a su sacrifier son ressentiment à Ii tran-
quillité publique, tout en conservant ses opinions
XXIII
avec la dignité qui convient à l'élévation de ses
sentiments.
Messieurs, votre déception a été bien grande,
n'est-ce pas? Cependant elle eût été bien plus
grande encore s'il ne restait pas quelque sujet
d'inquiétude sur le résultat final de la politique du
gouvernement ; mais il n'est guère supposable
désormais que l'Empereur tarde beaucoup à donner
une pleine satisfaction au sentiment national de la
France catholique; car là est tout l'avenir de la
patrie. Il est désormais impossible que le gouverne-
ment viole ses engagements, parce que de pareilles
violations ajoutées à un certain ensemble d'autres
fautes sont de ces événements qui conduisent au
renversement des dynasties ; mais la situation
actuelle n'en est pas moins pleine de périls.
En effet, non-seulement les ressources laissées au
Saint-Père sont trop insuffisantes pour que cette
situation puisse être durable; mais, de plus, cette
situation que le gouvernement s'est créée à lui-
même expose à de trop grands dangers pour que
l'Empereur ne se hâte d'en sortir. La Révolution
n'a pas besoin de chercher à entrer à Rome tant
que la France conservera toute sa liberté d'action;
mais s'il nous survient quelque grande guerre qui
XXIV
nous oblige de réunir toutes nos forces sur le
Rhin, ou sur quelqu'autre point de nos frontières,
si la fortune vient à trahir notre courage, qui
peut douter qu'alors l'Italie ne profile de ce
moment pour s'emparer d'une ville qui est l'objet
d'une si furieuse convoitise. Ce que l'Italie pié-
montisée a déjà fait permet au moins de conjec-
turer ce qu'elle ferait alors. Qui sait même si
toute sa politique ne va pas consister désormais à
faire naître un conflit de cette nature, un de ces
conflits qui mettent une nation dans la cruelle né-
cessité d'aller jouer son existence sur un champ
de bataille. Peut-être n'attend-elle que la mort
de l'Empereur. Quoi qu'il en soit, il est bien avéré
que la Révolution trouve que l'Empereur tarde
beaucoup trop à mourir, et cela probablement
parce qu'elle a l'intention de faire quelques mau-
vais coups. Cependant dans les circonstances pré-
sentes, le retrait de nos troupes pourrait très-bien
n'avoir pour résultat que d'amener à Rome une
garde russe ou prussienne. Toutefois, cette pro-
tection supposée ne serait pas de nature à rassu-
rer beaucoup les catholiques, car elle pourrait
fort bien n'être qu'une bravade de fantaisie dont
le but réel serait d'insulter à la France. L'inter-
XXV
vention même de l'Autriche rentrant en Italie ne
pourrait donner qu'une garantie provisoire.
Je sais fort bien que l'unité italienne ferait un
beau royaume, mais on n'a pas plus de raisons
d'exproprier le Saint-Père au profit du roi de
Piémont, que n'en n'avait autrefois Achab, époux
de la cruelle Jésabel, personnifiée par la Révolu-
tion en Italie, de s'emparer de la vigne de Naboth
pour l'agrandissement de ses jardins; et, de plus,
il y a ici une-question d'une telle importance, que
devant elle toute autre raison d'Etat s'éclipse et
disparaît : c'est la sécurité et la satisfaction du
monde catholique. Je n'ignore pas non plus que
dans les États de l'Eglise on trouve des gens qui
ne veulent d'aucun gouvernement, et d'autres qui
préfèrent être les sujets de Victor-Emmanuel plu-
tôt que de rester les sujets de Pie IX. Mais ces
Messieurs ne doivent pas oublier que les Etats de
l'Église nous appartiennent par droits de conquête,
au même titre que l'Algérie.
C'est nous qui avons donné ces possessions aux
Papes qui sont devenus ainsi les Protégés de la
France.
Ah! n'est-ce donc pas assez que l'Empereur
du Mexique ait été victime de sa trop grande
XXVI
confiance dans une protection sur laquelle repo- -
saient toutes ses espérances?. Faudra-t-il donc
que le Souverain le plus auguste qui soit au
monde, celui dont les titres sont le plus incon-
testables, celui dont le gouvernement est le plus
paternel, soit lâchement trahi et abandonné au
nom de la France? Faudra-t-il qu'une nouvelle
catastrophe vienne servir de tombeau à la gloire
du nom français? Eh quoi! faudra-t-il donc que
dans un seul règne les deux mondes soient ainsi
témoins de notre abaissement, de notre honte?.
Oh! non, la France n'essuiera pas ce nouvel
affront sous un Empereur dont la sage politique
des premières années de son gouvernement avait
élevé notre patrie à un si haut degré de puis-
sance, qu'on a pu dire depuis : « Pas un coup de
canon ne peut être tiré en Europe sans la permis-
sion de la France. » Oh! non, l'illustre Napo-
léon III ne laissera pas s'évanouir ainsi toute
la gloire de son règne! Il saura trouver, dans
sa sagesse, et avec le concours des puissances de
l'Europe, le moyen d'assurer au Saint-Père la libre
possession de ses Etats. Puisque Rome est deve-
nue le point de mire de la Révolution, cette en-
nemie, par nature, de tout gouvernement, il est
ÏXVU
bien naturel que tous les souverains prêtent la
protection de leur épée à celui qui sauvegarde le
principe suprême de toute autorité, et sans lequel
nul gouvernement ne saurait exister. Nous avons
assez fait pour l'Italie, si elle peut être suscep-
tible d'avoir de la reconnaissance. Si, au con-
traire, elle ne sait pas apprécier tous ces sacrifices
que nous nous sommes imposés pour elle, c'est
une ingrate sur laquelle il n'y a pas à compter.
Tout ce que nous ferions pour elle ne servirait qu'à
nous créer une ennemie redoutable et d'autant
plus ingrate qu'elle nous aurait de plus grandes
obligations. Messieurs, attendez-vous donc à de
nouvelles déceptions, vu que l'Empereur paraît
désirer très-sérieusement de pouvoir laisser la
couronne à son fils. Cette double affection de Sa
Majesté pour la France et pour le Prince héritier,
nous donne de bien justes raisons de croire qu'on
va voir le gouvernement ne rien négliger pour
alléger le poids écrasant des charges de l'Etat;
qu'on va voir l'application franchement libérale
des libertés qui nous ont été promises. Atten-
dez-vous à voir l'auguste Protégé de la France
rentrer dans la paisible possession de tous ses
biens. Attendez-vous aussi à ne plus rencontrer
XXVIII
ces ministres qui, par l'effet d'une prévention qui
tient de la stupidité, affectent de voir dans l'ho-
norabilité d'une congrégation ou simplement d'un
membre de la société de Saint-Vincent-de-Paul,
un danger plus à craindre pour l'État que la scé-
lératesse du franc-maçon.
Tous ces griefs que je viens de passer en revue
sont déjà bien plus que suffisants pour faire con-
naître ce qu'on doit penser de vous; cependant je
ne puis m'arrêter sans mentionner ici un crime qui
est comme le résumé de tous vos forfaits. Je veux
parler du crime que vous commettez en détruisant
les bons rapports qui doivent exister entre les
diverses classes de la société.
Messieurs, vous avez beau déguiser vos inten-
tions perfides sous les dénominations les plus spé-
cieuses, le but réel, sinon avoué, de vos œuvres
pernicieuses est toujours d'aigrir les passions en
mettant le désordre partout. Votre tactique tradi-
tionnelle est toujours d'indisposer les riches contre
lès basses classes que vous ne montrez aux grands
que comme un-composé d'individus destinés à
servir d'instruments aux jouissances de l'homme
opulent qu'en même temps vous peignez à l'autre
fraction de l'humanité, comme le tyran de ce
XXIX
qu'on appelle le peuple. Or, dans le Baron d'As-
triez vous verrez un jeune seigneur que la Religion
rend doux et humain, et qui traite les populations
de ses domaines avec cette bonté toute paternelle
qu'il avait eu tant de fois occasion d'admirer pen-
dant son séjour au monastère de Ranvrays dont
les fermiers, comme ceux de toutes les autres mai-
sons religieuses, étaient toujours l'objet d'une af-
fection qui faisait que ces bons paysans regar-
daient comme l'une des plus grandes faveurs que
le Ciel pût leur accorder en ce monde, de pou-
voir mourir en pensant que leurs enfants allaient
leur succéder dans ces lieux où ils avaient coulé
des jours si tranquilles et qui leur paraissaient
d'autant plus heureux qu'ils contrastaient d'une
manière plus sensible avec la vie misérable de
tant de pauvres serfs vivant sous l'esclavage de
maîtres durs et intraitables, comme vous l'auriez
été vous-mêmes, si vous aviez été à la place de
ces seigneurs qui n'étaient de mauvais maîtres que
parce qu'ils étaient impies comme vous.
Ne pensez pas que le Baron d'Astriez ne
doive être considéré que comme une pure fiction
étrangère aux mœurs réelles de ce temps-là ; car
vous seriez grandement dans l'erreur. Alors, comme
XII
maintenant, les grands, tous ceux qui étaient
sincèrement chrétiens, traitaient le peuple avec
bonté. Sous l'autorité de leurs bons seigneurs,
les paysans vivaient très à l'aise et surtout beau-
coup plus heureux que la plupart des fermiers qui
vivent de nos jours, dans ce beau siècle de l'in-
dépendance où il semble n'y avoir plus rien de
stable que la récolution elle-même. A cette
époque reculée, comme maintenant, on a toujours
vu régner, sous l'influence de la Religion, cette
réciprocité de bonté et d'attachement qui doit
exister entre les grands et le peuple.
Pendant qu'on s'occupait du bannissement
d'Aristide, un citoyen ignorant vint trouver l'illustre
Athénien et le pria d'inscrire le nom d'Aristide sur
la coquille dont on se servait pour ces sortes de
jugements. Aristide, sans se faire connaître, dit:
Quel mal vous a-t-il donc fait ? - Aucun, Lui ré-
pondit l'inconnu : Je ne l'ai jamais ru, mais je
suis ennuyé de l'entendre toujours appeler le
juste. De même, si l'on vous demandait raison de
l'ostracisme que vous faites peser sur la noblesse,
ne pourriez-vous pas faire la même réponse que
l'homme stupide dont je viens de parler?
Je ne dis pas que la noblesse soit sans dé-
XXXI
faut. Qh! non, car ce serait lui faire un affront
qu'elle ne mérite pas. On trouve des faiblesses
parmi les nobles, comme dans toutes les autres
classes de la société; mais aussi on y voit des
qualités dont une seule vous suffirait pour vous
concilier nos hommages. Si vous pouviez être
sincères, au moins une fois dans votre vie, vous
avoueriez que vous ne haïssez les nobles que par
cela seul qu'ils sont nobles. En effet, comment
pourrait-il en être autrement, puisqu'on vous voit
injurier tous les nobles également, sans en ex-
cepter les Aristides qui vivent au milieu de nous?
Vous avez même un penchant tellement prononcé
à injurier les gens de bien, qu'on pourrait au be-
soin s'en servir comme de guide pour distinguer
Les hommes qui méritent quelques considérations.
Quoique vous ayez toujours l'injure à la bouche
pour insulter la noblesse; soyez sûrs que vous
ne nous trompez pas. Nous savons bien que
vous ne feignez de vous apitoyer sur la misère
du peuple que pour vous frayer une route à la ty-
rannie de l'indépendance. Il est visible pour tout
le monde que vous ne cherchez qu'à répandre; à
votre profit, des semences de haine entre le peuple
et les nobles, ce qui n'empêche pas que, malgré
XXIII
toutes vos calomnies, de nos jours encore, les
fermes les plus recherchées sont celles qui ap-
partiennent à cette bonne noblesse, et où les mé-
tayers se succèdent de pères en fils depuis un
temps immémorial.
Ne vous imaginez pas que je veuille déprécier
ici les autres classes de propriétaires, ces honnêtes
gens, bourgeois ou autres, dont les sentiments
nobles et généreux ne le cèdent en rien à ceux
des gentilshommes appartenant aux plus illustres
familles. Je veux tout simplement constater un
fait dont vous êtes vous-mêmes témoins. Ne
m'objectez pas non plus qu'il y a aussi dans ces
anciennes noblesses des maîtres chrétiens qui sont
de vrais despotes, et d'autres dont personne n'a à
se plaindre, quoiqu'ils ne vaillent guère mieux que
vous autres, car, si quoique chrétien, l'homme,
quel qu'il soit, noble, bourgeois ou roturier, s'il
laisse beaucoup à désirer dans sa conduite, il faut
en conclure, non pas qu'il serait meilleur, mais au
contraire qu'il serait bien pire sous tous les rap-
ports , s'il restait complétement étranger à la
Religion. C'est ainsi que vous-mêmes qui gardez
encore quelque retenue dans la perversité, vous
seriez bien pires sans le frein de l'opinion publique
XXXIII
qui, malgré tous vos efforts, reste encore profon-
dément imprégnée de christianisme.
M. Pitre-Chevalier nous dit dans son histoire,
la Bretagne ancienne et moderne : « Comment
les paysans bretons eussent-ils attaqué cette
noblesse débonnaire et ce charitable clergé, dont
ils étaient moins les sujets que les enfants ou les
frères, grâce à la longue paix qui avait resserré
leurs liens de famille? La féodalité n'avait jamais
eu pour eux, si ce n'est passagèrement, les rigueurs
qu'elle avait eues pour la France. Les bienfaits
mêmes de la Révolution devaient donc leur rester
étrangers; et ses crimes les armèrent pour cette
double guerre de la Vendée et de la Chouanerie,
que Napoléon, dans son enthousiasme, appelait
la guerre dis géants. » C'est ainsi, Messieurs, que
cet historien explique la raison du refus que les
paysans de notre pays firent de recevoir les
libertés et les impiétés que leur apportait la Ré-
volution.
N'ayant rien de bon à recevoir de la Révolution,
ces braves paysans refusèrent opiniâtrement de
substituer à une féodalité toute patriarchale, le
libéralisme cruel et sacrilège du régime de l'a-
théisme qu'on venait lui imposer. Traitant comme
XXXIV
des bandits les libéraux que Paris nous envoya
pour égorger nos prêtres et nos nobles, ils les
reçurent d'abord à coups de bâton et à coups de
fourche; puis à coups de sabre, à coups de
fusil et enfin à coups de canon, quand ils
parurent dans ces contrées avec la cocarde du
libéralisme athée, c'est-à-dire avec les insignes
de la férocité sévissant impunément à titre de li-
berté. Ces paysans, hommes généreux, aimèrent
mieux périr glorieusement en combattant pour la
foi, pour l'honneur et pour la reconnaissance,,
plutôt que de vivre honteusement en devenant
complices des forfaits d'un gouvernement qui ne
subsistait que par le crime.
Les paysans et les nobles, unis par la Religion,
vivaient en si bonne intelligence dans toute cette
région de l'Ouest de la France, que les révolu-
tionnaires, ces dignes nourrissons de la philan-
thropie athée, ne trouvèrent rien de mieux à faire
que de livrer le pays aux flammes. Ce noble pays
succomba dans cette lutte terrible; mais ce ne fut
qu'en entraînant dans sa chute les derniers débris
de ce gouvernement dont les féroces représentants
qui étaient devenus les bourreaux de la France
entière, montèrent enfin eux aussi, l'un après
xxxv
l'autre, les degrés de l'échafaud, terminant ainsi,
pakleur mort, ce drame horrible qu'on n'a pas cru
pouvoir personnifier autrement que par cette
expression : la Terreur.
Voilà, Messieurs, ce que j'avais à vous dire ici
au sujet de vos œuvres exécrables. Je pense que
vous ne vous en trouverez pas trop offensés; car
je suis loin de vous avoir parlé aussi durement
que vous le méritez. D'ailleurs, si j'ai pu vous
blesser en quelque chose, sachez bien que c'est à
vous seuls que vous devez vous en prendre.
Enfant de la catholique Bretagne, je n'ai pas
cru devoir me-résigner à écouter en silence vos
insolentes appréciations et tous ces propos insul-
tants que vous vous permettez si librement. Ah !
si vous voulez rester étrangers au culte que nous
rendons à Dieu, au moins n'insultez pas la Religion,
c'est-à-dire ce qu'il y a de plus respectable dans
la société, dans cette société qui ne vous supporte
que par charité. Misérables! croyez-vous donc
avoir le droit de travailler à détruire la base sur
x
laquelle repose tout l'ordre social?. Ah! sachez
qu'en qualité de concitoyens vous avez des devoirs
impérieux à remplir envers nous! Si vous ne
voulez pas les remplir, eh bien ! fuyez avec vos
XXXVI
'\!' î x
impiétés! fuyez loin de la société pour laÎ\c
vous ne pouvez être qu'un él|mént4edeslri)cti(^J!S
Un citoyen trançais,
Un citoyen français,
'"̃̃ •••AVVV
CONSTANT GUIMÀRD
1
PFACE
i li- I
Nous sommes à une époque où tout le monde
veut lire : aussi, pour satisfaire cette passion
impérieuse, on imprime journellement, et par
millions, decrits destinés- à être jetés en pâture
à un public insatiable qui crie continuellement :
Apporte, apporte! Encore, encore! et qui cou-
rant sans cesse après de nouveaux ouvrages,
semble ne prendre goût qu'à ce qui peut se lire
d'un seul trait; c'est pourquoi, connaissant cette
disposition des esprits, l'un des caractères dis-
tinctifs de notre époque, j'ai cru devoir adopter
un genre de publications en rapport avec ces
idées du jour.
Lorsque j'entrai dans la carrière des lettres,
poussé par cet attrait irrésistible qui me porte à
écrire, je fus comme instinctivement prendre
place dans les rangs des écrivains catholiques;
2
c'est-à-dire parmi ces hommes à convictions,
qui, marchant à la gloire sous les drapeaux de
l'honneur, travaillent avec une ardeur infatigable
à atténuer l'effet désastreux produit chaque
jour par les productions malsaines d'une presse
licencieuse qu'on peut considérer comme le plus
grand fléau de la société moderpe. Je sais que
mes livres ne sont pas du goût de cette classe
de nombreux lecteurs qui dévorent les ouvrages
immoraux; pourtant je ne tlésespère pas de les
voir un jour entre les mains de ces lecteurs-là
même; car souvent l'impie va emprunter, à
l'écrivain catholique, des émotions pures pour
adoucir l'amertume que le vice répand dans
l'âme.
Laissant de côté les abstractions de la méta-
physique, je prends pour tâche dans cet ou-
vrage, de concourir à détourner, surtout les
jeunes gens, de ces romans pernicieux dans les-
quels, comme dans une coupe dorée, l'auteur
impie et souvent salarié présente un poison qui,
pour n'être quelquefois que lent, n'en est pas
moins presque toujours mortel, ou qui, s'il ne
détruit pas la vie, trouble la raison, fait traîner
une existence misérable dans l'ignominie et
cause des maux mille fois plus à redouter que la
mort même.
Plutarque nous dit, en parlant de Philippe III,
roi de Mécédoine : « C'était au commencement
3
un roi plein de douceur, un jeune homme sage
et tempérant; et il était devenu l'homme le plus
débauché et le tyran le plus odieUI.
» L'affection qu'il montra d'abord pour Ara-
tas élait mêlée de respect et de crainte, comme
le prouve ce qu'il fit ensuite contre lui ; car,
malgré l'envie qu'il avait de s'en défaire, per-
suadé qu'il ne serait jamais libre, bien loin d'être
tyran ou roi, tant qu'Aratus vivrait, il n'osa pas
néanmoins employer la force ouverte; il chargea
un de ses officiers et de ses amis, nommé Tau-
rion, de l'en délivrer secrètement, en employant
de préférence le poison et de prendre pour cela
le temps de son absence. Taurion, s'étant lié
avec Aratus, lui donna un de ces poisons qui ne
sont ni prompts ni violents, mais qui allument
dans le corps un feu lent, excitent une toux
iiible, et finissent par conduire insensiblement
à une phthisie mortelle.
» Pour son fi's (le jeune Aratus), le roi Phi-
lippe , lui fit donner aussi de ces poisons qui,
sans être mortels, font perdre la raison et jettent
dans la démence. Son esprit en fut tellement
aliéné, qu'il n'entreprenait que des choses hor-
ribles, et ne se portait qu'à commettre des ac-
tions infâmes, qu'à salisfaire les passions les
plus honteuses et les plus funestes : aussi, quoi-
qu'il fût encore à la fleur de l'âge, la mort fut
moins un malheur pour lui qu'un affranchisse-
4
- ment de ses maux et une véritable liberté. » Ce
double forfait, tout horrible qu'il soit, n'est que
l'image fidèle d'un drame affreux dont nous
sommes nous-mêmes les témoins. Hélas! qui
pourrait dire combien d'infortunés sont chaque
jour conduits au tombeau par le vice qu'ont sug-
géré des lectures pernicieuses et dont ils sont
les malheureuses victimes? Eh ! qui, surtout, qui
pourrait compter cette multitude immense de
jeunes gens dont la raison a été troublée par la
lecture des mauvais livres? 0 écrivains perfides,
vous surtout dont les triomphes littéraires en
imposent tant au public; vous auxquels de bril-
lants succès ont mérité des récompenses, des
décorations et des titres pompeux; vous qui en
prostituant votre génie, en abusant de vos ta-
lents; vous qui êtes devenus ainsi les fléaux de
votre patrie dont vous deviez être l'ornement;
venez contempler votre ouvrage, venez contem-
pler le spectacle si hideusement horrible qu'of-
frent ces misérables en qui vous avez inoculé le
venin que distille chaque page de vos abomi-
nables écrits ! Les voyez-vous ces infortunés en
qui vous avez allumé, irrité le feu des passions
les plus infâmes, ce feu dévorant qui leur fait
perdre le sens et les consume en faisant de leur
cœur un véritable enfer? Les voyez-vous en proie
aux désirs d'une convoitise qui tient de la fré-
nésie? Ah ! qui oserait dévoiler toutes les turpi-
5
tudes, tous les actes de scélératesse auxquels ils
se portent dans les accès de cette fièvre déli-
rante dont la mort seule semble devoir être le
terme? Oh ! quelle terrible responsabilité n'avez-
vous pas assumée sur votre tête en corrompant
cette jeunesse devenue un objet d'horreur et de
dégoût pour la société au milieu de laquelle PO
répand la contagion de vos pernicieuses doc-
trines, qui y produisent tous les ravages de la
peste ! ! !
Bien que cet ouvrage soit plus spécialement
destiné à la jeunesse qu'à tout autre âge, j'aime
à croire néanmoins que tout le monde le lira
avec intérêt, et qu'on y trouvera tous les agré-
ments qu'on va chercher, non sans danger,
dans ces livres où les formes gracieuses, où les
charmes de la poésie ne sont employés avec
art que pour corrompre plus sûrement en flat-
tant les passions. Non-seulement le Baron d'As-
triez sera lu avec plaisir par l'enfance et par la
jeunesse, mais encore par les hommes d'un âge
mûr, qui apprendront du vainqueur de Dovraine
et de Lanvar à se roidir contre les difficultés et
à sauver par audace ce que la prudence serait
impuissante à empêcher de périr. La vieillesse
elle-même lira et relira peut-être avec émotion
les brillants exploits de notre héros; car, arrivé
à cette période de la vie où le corps, fléchissant
sous le poids des infirmités qu'amènent les an-
6
nées, se courbe, s'affaisse et jette l'âme dans un
état d'ennui et de souffrances, l'homme éprouve
le besoin des distractions, le besoin de faire
trêve avec les pensées lugubres qui l'assiègent
le jour et la nuit, et qui font que, bien souvent,
le vieillard penché sur le bord de la tombe, va
demander à l'histoire ou à la fiction, des images,
des souvenirs capables de détourner de son es-
prit les sombres perspectives qui se présentent
à ses yeux. Peut-être le guerrier lui-même et
l'homme rebuté par quelque grande difficulté,
sentiront-ils leur courage se ranimer en voyant
les dangers que courut l'intrépide chevalier qui,
à force d'héroïsme et de génie, parvint dans des
situations horriblement critiques à maîtriser la
fortune en forçant les événements.
Dans ma première édition, je n'avais pas cru
devoir donner d'explications sur la nature de
cet ouvrage. J'avais pensé que le choix seul du
titre suffirait pour prévenir toute méprise; mais
les observations qui m'ont été faites depuis à ce
sujet, m'ont déterminé à répéter ici ce que j'ai
écrit en réponse à une lettre qu'un archéologue
« membre de diverses sociétés savantes, » m'a-
dressa de Paris, à l'apparition du Baron, par
l'intermédiaire de mon imprimeur, M. Char-
pentier : J'ai voulu, sous ce titre, LE BARON
D'ASTRIEZ, réunir, en les personnifiant, les sou-
venirs qui m'ont le plus vivement impressionné
7
dans mes nombreux voyages en Bretagne; et, ce
que je dis en particulier des ruines du château
d'Astriez, n'est qu'un abrégé de ce qu'on pour-
rait dire, en général, des ruines si intéressantes
que l'on trouve en Bretagne.
1*
AVIS AUX LECTEURS
Avant d'écrire cet ouvrage, je me rendis à
Astriez pour visiter les lieux illustrés par l'im-
mortel baron. Je voulus, l'histoire à la main et
à l'aide des récits légendaires, interroger ces
ruines célèbres dont la vue rappelle tant de sou-
venirs et que depuis longtemps je désirais voir,
car j'ai toujours eu un goût passionné pour les
antiquités.
Arrivé au château et sous l'impression d'un
certain saisissement qui ne pouvait être que l'ef-
fet d'un sentiment de respect mêlé d'admiration,
je me mis à étudier, sous le rapport archéolo-
gique, les différentes parties de ce palais d'au-
trefois qui avait dû être considéré, au jour de sa
splendeur, comme l'une des merveilles du genre
architectural à cette époque. Devant moi s'éle-
- 10 -
vaient des fragments de tours gigantesques, des
blocs de granit que le temps avait profondément
rongés) des pans de murailles croulantes et
presque entièrement couvertes de mousse, de
lichen et d'un lierre sombre dont les rameaux
pendaient en festons parsemés de baies sem-
blables à des perles d'ébène. Entre les pierres
croissaient, par endroits, des violiers, ainsi que
d'autres plantes dont la fleur assez gaie contras-
tait singulièrement avec cet air de majesté
grave que le temps seul donne aux monuments
et qui est comme le cachet des siècles.
Accompagné d'un vieillard du pays, organe
des traditions populaires, je pénétrai dans cet
asile solitaire, jadis une demeure princière, et
dont aujourd'hui encore l'aspect imposant étonne
l'imagination.
- J'aperçus d'abord une peinture murale assez
bien conservée et qui est certainement l'œuvre
de quelque grand maître. Un éboulement con-
sidérable, occasionné par les derniers dégels,
l'avait mise à découvert depuis deux ou trois
mois. Elle représentait le vainqueur de Lanvar
se précipitant sur les troupes confédérées et
d'un coup d'oeil assuré fixant irrévocablement le
–ii
sort de la bataille. Presque à chaque pas je dé-
couvrais de nouveaux objets d'art, mais un assez
petit nombre de ceux qui peuvent commodément
être emportés, parce que les antiquaires qui-
m'avaient précédé avaient fait d'amples collec-
tions de ce .qui leur plaisait le plus. Pourtant,
malgré tout ce qui a été enlevé, j'avoue franche-
.ment que je connais fort peu de ruines aussi in-
téressantes que celles-là. On trouve encore
beaucoup de tronçons de statues gisant çà et là
au milieu des décombres, et une foule d'ins-
criptions dont le langage muet impressienne vi-
vement le visiteur, qu'elles mettent pour ainsi
dire en relation avec des générations qui ont
disparu depuis des siècles. Ces caractères
gravés sur une espèce de pierre dont la dureté
égale presque celle du marbre, se rencontrent
surtout dans les endroits qui avaient été le plus
splendidement décorés. Malheureusement les
chefs-d'œuvre dont ils expliquaient l'idée sym-
bolique ne sont plus qu'à l'état de débris. Néan-
moins, le peu qui reste encore de ce prodigieux
travail d'ornementation, quoique depuis long-
temps exposé aux injures de l'air, suffit pour
faire connaître combien était exquis le goût ar-
- fî -
tistique du jeune seigneur qui, à son retour de
Ranvrays, déploya, pour restaurer et enrichir
l'antique manoir de ses pères, une magnificence
telle que l'un de nos artistes les plus distingués
a cru pouvoir appeler le château d'Astriez un
immense musée fortifié.
LE
BARON D'ASTRIEZ
-II:'
CHAPITRE PREMIER.
LA FAMILLE D'ASTRIEZ.
Le baron d'Astriez descendait d'une illustre
famille dont l'histoire se perd dans la nuit des
temps. Il n'avait encore que cinq ans lorsque
la mort lui enleva d'abord sa mère, puis ses
deux sœurs et enfin quatre de ses proches
parents qui habitaient le château. Peu après
il fut atteint de la même maladie qui était
une fièvre pestilentielle. Le mal fil des pro-
grès si rapides qu'en moins de deux « jours
l'enfant se trouva réduit à la dernière extré-
mité.
Le père voyant son fils sur le point de
–44–
succomber, fit solennellement le vœu de
partir pour la Terre-Sainte, si ce cher objet
de sa tendresse recouvrait la santé. Sa prière
ayant été exaucée, aucune considération ne
put retenir ce pieux et vaillant chevalier. Il se
hâta de mettre ordre à ses affaires et partit
après avoir confié son fils aux soins du véné-
> rable abbé d'un monastère fondé par la piété
des seigneurs de la maison d'Astriez.
A cette époque l'Europe entière ne reten-
tissait plus que du bruit des Croisades. Tout
se préparait pour cette lutte gigantesque qui
allait devenir l'un des plus grands événements
de l'histoire du monde. Emportés par un
élan irrésistible, un grand nombre de croisés
étaient déjà partis pour l'Orient; mais ce cou-
rageux guerrier mit une telle diligence dans
ses préparatifs de voyage et marcha avec
tant de rapidité qu'il arriva l'un des premiers
en Palestine où il périt les armes à la main
après s'être couvert de gloire dans les nom-
breux combats qu'il livra contre les Infidèles.
Le corps du héros chrétien, conduit en
15
France par ordre de Godefroy de Bouillon ,
après la prise de Jérusalem, en 1099, fut
déposé dans le tombeau de famille qui se
trouvait dans la chapelle même du château.
Cette cérémonie funèbre attira une multitude
extraordinaire qui n'avait que des bénédic-
tions à donner à la mémoire de l'illustre dé-
funt. Une lettre d'éloges écrite par le nou-
veau roi de Jérusalem, vint encore ajouter à
ce témoignage unanime de la foule qui, dans
son langage naïf, impressionnait cependant
plus vivement que ne l'aurait fait le plus
éloquent des panégyristes. Beaucoup se la-
mentaient comme s'ils eussent perdu le
meilleur des pères. Tout le monde semblait
avoir quelque sujet particulier de pleurer la
mort de cet homme qui ne s'était jamais servi
de sa puissance que pour protéger le peuple
quand on l'opprimait et dont une grande
partie des revenus étaient employés en bonnes
œuvres.
On dit que, dans une année - de disette, ce
seigneur compatissant nourrissait chaque jour

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