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Le Bassin de la Reine

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Ce roman ramène à une époque de la vie aux Antilles, quelques années après l’abolition de l’esclavage. Moy, qui porte en lui des stigmates profonds de cette période douloureuse en est le personnage central. Le théâtre de son quotidien est le lieu mythique du domaine de la Pagerie, qui a vu naître Joséphine de Beauharnais. D’une paresse viscérale à laquelle il cède trop souvent, Moy a trouvé refuge dans le rhum. Comment un être humain peut-il devenir son propre esclave ? Il en fait la démonstration en existant entre deux mondes qui ne peuvent se réconcilier, entre ses fantasmes de jeunesse inassouvis et les superstitions, les pratiques d’un temps, la posture à oublier. Une leçon de vie encore d’actualité, en dépit de l’évolution du monde.


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LUCIEN RENCIOT Le bassin de la reine
Ce roman ramène à une époque de la vie aux Antilles, quelques années après l’abolition de l’esclavage. Moy, qui porte en lui des stigmates profonds de cette période douloureuse en est le personnage central. Le théâtre de son quotidien est le lieu mythique du domaine de la Pagerie, qui a vu naître Joséphine de Beauharnais. D’une paresse viscérale à laquelle il cède trop souvent, Moy a trouvé refuge dans le rhum. Comment un être humain peut-il devenir son propre esclave ? Il en fait la démonstration en existant entre deux mondes qui ne peuvent se réconcilier, entre ses fantasmes de jeunesse inassouvis et les superstitions, les pratiques d’un temps, la posture à oublier. Une leçon de vie encore d’actualité, en dépit de l’évolution du monde.
©Lucien Renciot 2016 ISBN : 979-10-92020-11-3
Sommaire
Le bassin de la Reine Moy au bassin de la Reine Misère et résistance Discrimination La médecine des pauvres Amitié et respect ! Le coup de main D’une fin aux soifs Sonson La source Man Valérie L’opportuniste Le grand retour du départ Sciences perdues Les nuits de chasse Les contrastes Mort de Ti-Chal
À propos de l’auteur
Rencontre avec Moy
Je ne me souviens pas exactement de l’heure ni du jour. Le soleil venait à peine de lever tout timidement le voile de la nuit, qui, dans sa fuite précipitée, avait abandonné la rosée, luisante sur l’herbe verte, elle-même encore tout engourdie de sommeil. Nous constituions un petit groupe d'une demi-douzaine d’âmes d’âges différents. Tranquilles, nous allions vers l’abattis perché sur le flanc encore sombre du morne. Au détourMadè[1], la route se cassait presque en deux pour engager une descente abrupte. Tout en contrebas, la rivière abondante et généreuse laissait remonter un grondement effrayant. À cet instant, nous croisons un homme rendu banal à cause de sa maigreur et de sa laideur. Une douleur sédentaire le faisait boiter et, ce jour-là, il semblait nerveux. Son corps voûté laissait penser qu’une charge pesait en permanence sur son dos. Son âge restait indéfinissable. Cette personne longiligne semblait douloureusement épuisée par une paresse consubstantielle qui guettait sa vie et l’assujettissait par l’indigence. Même sa pensée profonde se troublait et son regard tombait lourdement à chaque croisement. Ce matin-là de février, il ventait fortement. Le chatouillement du vent détournait de nos oreilles le bruissement des pas déterminés. Subitement, un éclat de voix supplanta la quiétude ambiante. Un rire étouffé, presque fou, puis franc et même malicieusement provocateur montait de la tête du cortège. L’arrière du groupe progressait en rupture. L’atmosphère placide venait de prendre sa première gifle. Mwen led pasé'w ?Suis-je plus laid que toi ? Le groupe interloqué s’immobilisa complètement. Cette agression verbale soudaine, matinale et surtout déraisonnable appela une réplique. — Jéy mal neg ! Ébé !Quel nègre tu es ! Ébé ! La repartie arrivait de la tête de file aussi moqueuse que la situation paraissait ridicule. Un ricanement signifiait que tout semblait dit, entendu et compris. Aspirée par l’appel d’une journée riche de perspective, la bande prit le soin de commenter l’événement. Le mouvement avait repris avec la sérénité habituelle. Nous venions de croiser Moy ! J’avais entendu parler de ce personnage atypique qui ne cessait de prendre les chemins sans tenir compte du temps. Il n’avait pas osé interrompre sa lancée pénible, conduite avec forces et sacrifices, tout en maugréant sa défiance et même son mépris pour la vie. Je considérais cela comme un non-événement ! Pourtant, je voyais pour la première fois un homme oublié tant par la nature que par l’humanité. « Mizérab ! Mizérab ! Mizérab ! »,susurrait à répétition Ti-Chal.
Je n’y comprenais pas grand-chose. L’échange semblait trop brutal, trop rapide et trop matinal. Mon cerveau ne réagissait pas assez vite ni ne possédait suffisamment de maturité pour déchiffrer ces bribes de phrases, ces exclamations, ces dérisions. La suite allait m’apprendre que ces deux hommes nourrissaient un antagonisme viscéral comme héritage de leur naissance. J’étais stupéfait d’apprendre que ces deux personnes, frères de sang, ne savaient pas se supporter, et ne trouvaient jamais le temps nécessaire pour solder leurs différends. Ils ne se fréquentaient jamais, ne riaient jamais ensemble. Pas même un seul échange subtil ou bref ou complice les réunissait. Juste la suspicion les animait. Ti-Chal venait de croiser son frère. La rencontre restait aussi glaciale que l’atmosphère du matin sec. Il avait raillé son frère qui ne l’abordait pas. Il se moquait en public. Il savait que Moy ne supportait plus ses sarcasmes. Et il lui en voulait toujours un peu plus. Même si tout ce petit peuple se connaissait depuis très longtemps, le courant ne passait plus entre eux. Moy ne se présentait pas non plus exempt de tout reproche, à cause de son histoire même lointaine. Ses sautes d’humeur déconcertaient son frère qui ne supportait plus son misérabilisme. Ils n’avaient jamais réussi à mettre en commun un seul aspect de leur fratrie. Le longiligne Moy demeurait sans charme, méprisant l’hygiène et la fierté. Ses cheveux crépus emmêlés depuis des années affichaient notoirement sa règle de vie. Pour la première fois, je me trouvais en face d’un être humain dépourvu de la notion de beauté, du concept de l’élégance et surtout de la pensée de l’orgueil nègre. L’homme ne possédait pas les fondamentaux de la vie au point que même l’eau de la source Man Valérie ne pouvait retenir ses considérations. Cette eau de jouvence jaillissait des entrailles de la Terre par un minuscule orifice. Y mettre une main, un pied, un bonheur sublimissime vous envahit totalement pour comprendre l’unicité humaine. L’extase secrète montait jusqu’aux neurones. Au lieu de jouir pleinement de la régénérescence d’un bain, Moy se contentait le plus clair du temps de se mouiller à peine le visage et le cou. Sa philosophie prévalait toujours sur la raison. Il avouait que le contact avec une eau aussi froide produirait un effet néfaste à sa santé. Cette magie de bien-être ne lui suscitait aucune émotion. Par conséquent, seule la contrainte des pluies imposait à ses pieds réfractaires de se faire mouiller. Ses habits subissaient les mêmes traitements. Les stigmates ne finissaient jamais de s’accumuler sur tous les revers. Des figures illisibles, des formes informelles et des peintures inédites. Un mélange de matériaux bien involontairement choisis et assemblés, livrait des paysages surprenants. Ses orgies d’alcool apposaient leurs signatures. Ses pantalons souvent trop courts et parsemés de déchirures honoraient des ceintures d’écorce demawo-piman[2], dont la durée de vie restait limitée. Sa barbe nauséabonde retenait trop souvent d’ostensibles restes. Le pauvre homme charroyait à tous les instants une effusion mal odorante qui combinait le rassis avec le neuf, les sueurs avec les remises gastriques.
L’insouciance notoire de Moy l’amenait à user ses vêtements sur « quatre faces », à l’endroit comme à l’envers, la face et le dos. Ces nippes tenues jusqu’à la dernière fibre partaient souvent par pans entiers laissant à l’air les flétrissures fessières. L’indigence attaquait le bougre depuis la matrice de sa mère, jusqu’à défier le temps. Alors, pour consolation, il marchait par tous les temps vers des rendez-vous impromptus. Il ne préoccupait jamais du temps, ni d’ailleurs des événements. Moy figurait parmi les premiers hommes attachés à la vie bien malgré eux. Un agacement imperceptible ressortait de son visage fantomatique. Pourtant, il ne suscitait jamais l’indifférence. Quelques fois, l’odeur de son corps ne semblait pas provenir de la terre ni de sa paillasse conçue avec des feuilles séchées de bananier. Les longues nattes repliées sur elles-mêmes, puis cousues, formaient cette paillasse qui le gardait bien au chaud durant les nuits tristes. Dans ses solitudes, une odeur se dégageait en provocateur de conscience. Tout, chez lui avait des particularités. Le croiser sur un chemin de campagne devenait un risque, une honte, un traumatisme.
Moy au bassin de la Reine
Sa technique particulière de baignade vint à la connaissance de tous. Son style unique s’expérimentait certainement depuis des années. D’abord, il déterminait le jour pour ce brin de toilette et son rendez-vous devait s’accompagner du soleil. Cette condition lui évitait des allergies. L’audace ne convenait pas à son rituel, aussi, compte tenu de la topographie, il avait choisi de ne plus s’y rendre. L’autre bassin de meilleure renommée répondait royalement à son goût. À quel titre n’avait-il pas droit à l’histoire ? Il fondait son rituel de bain sur une crainte mystérieuse de réveiller les vieilles douleurs de son corps. Elles devenaient plus sournoises que sa vieille cervelle. Une pleurésie tapissait certainement à sa porte ; même un coup de froid s’avérerait difficile à combattre. Il avait organisé son approche par quelques pas lents et légers dans le lit de la rivière, après s’être laissé glisser doucement sur l’herbe courte. La piste plus ou moins escarpée lui offrait une discrétion parfaite à cette heure de la journée. Mais il ne la prenait pas, par contradiction conventionnellement établie entre lui et lui-même. Il préférait l’instinct du guide. Habituellement, les baigneurs qui s’aventuraient dans ce bassin tentaient toujours leurs plongeons du haut des rochers surplombant pour s’amuser à aller chercher le fond. Moy ne prétendait pas déranger la course de l’eau, d’où sa discrétion. Dans une sorte d’extase, un pied se plaçait fermement devant l’autre sur les galets, avec la justesse ingéniée d’une règle initiatique entre corps, pieds et sol. Il entrait dans une redécouverte de sensations. Cet épisode toujours plus particulier restait l’instant d’une intimité magique que sa paresse et son indigence lui offraient. Se trouvait dans ce contexte-là une familiarité de l’espace contre la retenue de l’esprit. Un secret, une complicité, personne ne devrait le découvrir. Le Bassin réservé aux seules Reines du monde risquait d’en pâtir. Alors une scrutation exigée servait de préliminaires à l’osmose libératrice. L’attente dans un face-à-face avec le plan d’eau se transformait en un instant très spécial pour la capture filigranée des ondes en actions. Cette sorte d’accord spirituel comportait selon lui un risque lorsque la brise venait agiter les feuilles. Dans un mouvement épisodique, il levait la tête, réalisait un mouvement lent de va-et-vient. Puis, laissait retomber son visage sur le fond de la rivière. Ses yeux restaient écarquillés. Ses narines ventilaient à plein ses poumons. Les apports olfactifs dévoilaient les indiscrets, et les espiègleries perdues derrière des rochers creux se trouvaient dévoilées. Il tournait en rond à la manière d’un chien perdu. Il organisait tout un simulacre de sortie d’urgence. Durant cette méditation, il jaugeait la température de l’eau, la profondeur du moment, évaluait le nombre de brasses nécessaire pour la traverser même avec l’aide du courant. L’histoire lui revenait à l’esprit. Ensuite, l’hypnose engageait sa ronde. Il allongeait son
long corps nu dans l’eau qui oscillait à peine. Il ne prenait plus le temps d’entendre les chuchotements symphoniques. Son action frisait la situation expéditive, comme un refus d’affronter la paix. Ce principe ne permettait pas de passer plus de temps à cet endroit. Le passage au bassin de la reine devait rester une faveur expresse. Sa trempette s’imaginait interdite aux hommes, aux indigents. Un baigneur venait d’échapper à une catastrophique rencontre avec l’eau, il haletait sur les cailloux, le souffle difficile, le corps en berne. Alors sans perdre une seule minute, il devait se rhabiller puis rejoindre la berge pour l’inévitable pause de défiance. Son regard lourd de confusion plombait la relation éphémère, mais conflictuelle qu’ils entretenaient. Discrètement, il hissait sur son dos son sac sale et bourré de toutes espèces de victuailles. D’un pas peu serein, sa route reprenait. Sa tête restait pleine de désordres à cause de ce moment particulier dont il se passerait parfaitement. Il ne devait pas séjourner trop longtemps à proximité de cette eau vicieuse qui n’attendait qu’une seule occasion pour l’envoyer au fond d’ailleurs. Bref ! Le nécessaire réalisé, son exploit cyclique accompli, la vie suivait son cours, abandonnant son bassin de prédilection en plein centre d’une rivière capricieuse qui ne supportait pas que les eaux tombent du ciel par les mornes. Elle avait accepté de creuser cette Sublimité sous les assauts répétés des flots. Depuis des siècles, les averses passaient par les montagnes avant de nourrir les torrents-malaxeurs dont les impétuosités raisonnaient à des kilomètres. Ces flots n’exprimaient aucun respect pour un pavé de roches de formes aplaties, cachet de noblesse du mythique lieu où la jeune femme née en 1763, avait choisi elle aussi, d’aller s’y baigner jusqu’à ses seize ans. Marie-Josèphe Tachère de La Pagerie s’y épanouissait avant de devenir l’épouse du vicomte de Beauharnais et mère. Puis couronnée impératrice de France en 1804, elle devint reine d’Italie et mère de l’Europe. Lieu de légende, restait un cadre superbe d’agrément à l’existence, souvenirs imaginés et imagés, plaisir sans partage, délectation pure. Quelques cocotiers vertigineux et abondamment garnis semblent toujours guetter nostalgiquement. Ils ignorent que la reine est partie depuis longtemps. Plus loin, à flanc de montagne, de jeunes cotonniers exhibaient joyeusement la blancheur de leurs pompons. Le fromager assis sur la pente rocheuse dénudée libérait ses fleurs légères, la brise complice qui sur le bout de ses doigts les livrait à l’inconnu. Il n’était pas rare de rencontrer Moy dans les environs, bourrant son sac de ce qui ne lui appartenait pas. Ses explications de récupérateur de noix de cocos secs portaient sur le caractère préventif de son action. Il tenait à éviter l’obstruction des passages difficiles par l’accumulation de nombreux cocos au moment des crues. Ce prélèvement allait aux plus offrants. Cette recette bien précieuse transformait Moy en héritier perpétuel de récoltes indues.