Le Bâton de Jacob

De
Publié par

Plus que l'épopée d'un voyage à la recherche d'un objet qui améliorera le processus de fabrication des cloches, le roman démontre à l’envi que l'auteur s’est posé de bonnes questions sur l’Histoire, les techniques, les architectures, les régions, la nature, sur une société en transition. Il a réuni quelques-unes de ses réponses au fil d’une intrigue qui fait découvrir des lieux à une époque et au travers de mœurs qui ont souvent été négligés au profit de périodes plus tapageuses. Avec la justesse des personnages qui l’animent, ce roman exhale des parfums gourmands autant qu’il inscrit des paysages aimés dans des images pittoresques. Une visite dans le temps et dans l’espace des Ardennes plurielles.



Benoît de Deker


Publié le : mardi 28 juillet 2015
Lecture(s) : 3
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782332940506
Nombre de pages : 246
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-94048-3

 

© Edilivre, 2016

Le Bâton de Jacob

 

 

Depuis le début de la révolution industrielle, même dans les Ardennes de 1855, les entreprises doivent rivaliser d’imagination pour pérenniser leurs activités.

Il s’en suit d’âpres luttes pour s’approprier de nouveaux secrets de fabrication.

Des combats sans merci qui se livrent dans un univers sans foi ni loi. Tous les coups sont permis.

L’absence de scrupules côtoie l’honnêteté des paysages.

Dédicaces

 

 

Aux fondeurs et aux gardiens de la mémoire campanaire

À Liliane W.
Sage-femme de la plume.

À Grimbert Le Taisson, à Cécile et Pascal, à Brigitte et Marie-Thérèse, à Françoise qui s’essayèrent à m’administrer quelques corrections… littéraires.

À Benoît
qui m’invita chez lui à écrire quelques pages hivernales, au milieu des vignes,… sous 35 degrés à l’ombre.

À ma dyslexie
qui m’offrit de connaître les joies de l’imaginaire en compensation.

À mes personnages
qui sont devenus des amis ou des ennemis.

Deuxième édition revue et corrigée.

Prologue

C’est un désagréable sentiment que celui qui m’envahit dans la chambre des veillées. Un je ne sais quoi d’irréel. Peut-être est-ce dû à l’éclairage des bougies alignées sur le dressoir et dont les vacillements font danser des ombres sur le vieux meuble ? Sans doute à cause des cierges plantés sur quatre hauts bougeoirs qui encadrent le cercueil.

Sûrement parce que maintenant je regarde papa, mort, là, devant moi.

Une chute stupide sur un rocher moussu lors de la promenade au trou de l’Awé a mis fin aux vacances chez les cousins. La plus grande chambre de leur maison de chasse où nous avons l’habitude de loger durant ce temps sert aujourd’hui de reposoir.

Partant des chaussures vernies, mon regard parcourt son corps. Je m’arrête aux mains menottées par le chapelet de grand-mère puis je remonte au revers du veston qui encadre une chemise blanche fraîchement repassée. Je m’attarde sur le ruban de velours qui noue son col cassé. Je caresse du regard l’ondulation de ses cheveux noirs et me laisse enfin pénétrer par la sérénité de son visage.

La même sérénité que celle qu’il y avait dans la voix lorsque nous nous parlions.

Je caresse la barrette de verre crénelée qu’il m’avait donnée la veille de sa mort en précisant « Qu’il m’en expliquera son utilité ».

Je sais maintenant que je ne la connaîtrai jamais à cause de cette stupide chute.

Ce 28 mai 1847, je viens d’avoir quatorze ans. Je réalise peu à peu que je ne pourrai plus mener à bien mes projets car je n’aurai plus le soutien de ses avis affectueux. Ses conseils discrets qui ont permis à tant de mes rêves de se réaliser.

Je me souviens de cette expédition en barque sur la Semois avec Hubert. Sans même élever le ton, sans insister sur le danger, pourtant bien réel, de mauvaises rencontres, il a juste suggéré, à mi-mots, de nous faire accompagner de Jules et Robert. Deux « grands » qui encadrent volontiers la jeunesse de Tellin lors des ducasses. – « Pour que le voyage soit plus agréable grâce à leurexpérience… ! » avait-il dit simplement.

Comment faire maintenant ? Surtout avec Maman qui ces derniers mois oubliait régulièrement « Où elle avait mis soncabas… ? » et qui regardait fixement et de plus en plus longtemps la haie du jardin. Elle est assise à côté de la mère Collas et de Madame Debière, à droite du cercueil, se balançant tronc et tête de gauche à droite.

Et petit Pierre ? Trésor d’insouciance à qui je finis par dire :

– Arrête avec les bougies, Pitou… Ici on ne joue pas… Va chez Marie à la cuisine.

– Chut, me fait-il le plus sérieusement du monde avec l’index sur la bouche. Chut, papa dodo, chut…, dit-il en disparaissant de la chambre comme englouti par l’ombre de la porte.

Je suis tout étonné de lui avoir dit ça et encore plus de le voir m’obéir. J’ai ressenti une sérénité, presque une joie intérieure. J’avais envie de garder ce nouveau sentiment pour moi tant il était personnel. Ce que je lui ai dit, c’est venu tout naturellement. Un peu comme lorsque j’ai sauté par-dessus le trou du diable. Un trou profond entre deux rochers, au sommet du bois Antoine. C’était haut, je l’avais fait sans réfléchir et je n’ai eu peur qu’après. Je me souviens que papa, à qui je racontais cette anecdote m’avait dit : « C’est ça devenir grand ».

– Bonjour, dit Monsieur Drasuac en entrant dans la pièce.

– Mes condoléances, marmonne-t-il à maman qui ne doit pas l’avoir reconnu. Il salue ensuite nos deux voisines, ainsi que les tantes Else et Elisabeth, le curé Dongelberg et Monsieur Duprez, le marchand de bois.

Charles Drasuac est le propriétaire de la fonderie de cloches à Tellin. Un ami de papa. C’est lui qui m’avait fait venir au château pour profiter des leçons données par le précepteur de ses enfants. Papa aurait préféré que nous allions à l’école du village parce que, disait-il : « on apprend des autres autant que des livres ». Finalement ils s’étaient mis d’accord pour que j’aille chez eux le jeudi après-midi pour approfondir les mathématiques et découvrir la physique et la chimie. C’est comme cela que depuis mes 12 ans, je fréquente Henry et Manette, les enfants du Maître fondeur. Henry, l’allumette, comme on dit au pays à cause de sa maigreur. Son éternelle écharpe nouée autour du cou même lorsqu’il est à côté du feu de la salle où nous avons cours.

Manette, mieux choyée par dame nature, me caresse discrètement le bras. Elle a accompagné son père. Je sens sa respiration. Je suis heureux qu’elle soit venue ! Son « Je suis là » susurré à l’oreille s’est blotti en moi.

– Et ta maman, ça va ? chuchota-t-elle.

– Je crois, dis-je, que l’écueil du rocher qui a tué papa a aussi coupé net le fil ténu qui la reliait encore au monde.

Mais je pense que c’est surtout pour Pitou qu’il faut s’en faire. Plus sauvage qu’un renardeau, il aura besoin d’être entouré, réconforté. Perdre un papa et une maman en même temps… !

Heureusement les câlins de Marie, la bonne, remplacent ceux de maman et il s’endort volontiers au creux du gilet en mouton de Guillaume, son mari.

– Et toi ?

– Moi ?

Moi je n’ai rien pu dire. Je ne sais pas comment ça se passe quand on perd ses parents. On va sûrement être mis dans une famille comme Lucien et Bernard de l’école. C’est comme ça que Lucien ne voit plus sa sœur. Ce sera la même chose pour Pierre et moi ?

Tout droit, joignant les talons et serrant les fesses, bien l’une contre l’autre, je tends à mon tour la main à Monsieur Drasuac. Je le regarde dans les yeux, le remercie d’être venu pour maman et lui indique un siège où s’asseoir. Pour ne pas manquer à mes obligations, je lui dis aussi que l’enterrement aura lieu samedi à 10 heures et qu’il sera le bienvenu après, à la maison.

Gravement il me répond :

– Je vous remercie, Philippe.

Il s’assied le regard tourné vers papa. Ils se sont parlé. Sûrement de choses importantes car les sourcils de Monsieur Drasuac se sont froncés et j’ai vu bouger ses lèvres, deux fois !

Moi ?… Moi, aujourd’hui c’est comme lorsque je suis tombé du pommier. Je ne sais plus très bien si c’est moi qui parle ni même ce que je dis.

Alors en plus, ces bougies… Maman… Papa… la tête me tourne…

– S’il vous plaît, Marie un grand verre d’eau !

Revenant de la cuisine avec le verre, elle me dit :

– Tiens petit homme… Oui, Pitou dort, me dit-elle comme devinant mon souci.

– Et toi ? Tu as pu dormir la nuit passée ?

– Oui, votre tisane m’a bien aidé.

Manette s’est glissée près de moi et me souffle :

– J’y vais… on se reverra jeudi. Elle glisse ses doigts dans mes cheveux et m’embrasse sur la commissure des lèvres. Je ne quitte sa nuque du regard que lorsqu’elle franchit la porte.

Monsieur Drasuac m’interpelle :

– Philippe, puis-je vous entretenir un instant ?

– Oui, Monsieur Drasuac, dis-je en me plantant devant lui.

Pressentant quelque chose d’important, je fais comme il se doit et invite mon interlocuteur dans le salon où nous nous retirons.

– Voilà, dit-il, j’avais jadis promis à votre père de m’occuper de vous tous, en cas de besoin. La semaine prochaine, le notaire Rousseau vous annoncera officiellement que je deviens votre tuteur et administrateur de vos biens. Vous habiterez donc le village et, si l’on peut dire, le château comptera trois chaises en plus à sa table. Ta maman aura une chambre rien que pour elle. Marie et son Guillaume viendront aussi au château.

J’ai du mal à ne pas montrer ma satisfaction. Vu l’état de maman, je ne me voyais pas m’occuper des repas, de la maison et des leçons de Pitou !

Chapitre 1
Une mission importante

Le claquement sourd du sabot de Bucéphale sur le pavé de la cour fait jaillir une étincelle dans la pénombre matinale.

– Tout doux Bucé, moi aussi j’ai hâte de prendre la route, susurrai-je à l’oreille de mon cheval.

Le barda bien arrimé, j’inventorie une dernière fois la précieuse trousse de cuir toute rembourrée de martre à l’intérieur. Quelques louis et napoléons pour la nourriture, le logement et autres frais. La lettre d’accréditation du père Drasuac. Document indispensable pour voyager en France où sont durement réprimés les opposants de Napoléon III. Ici à Tellin, on a vu passer des émigrés français cherchant asile auprès de la nouvelle nation belge. À mon flanc gauche une chaînette et un lien de cuir ajustent la trousse discrètement dissimulée sous mon bras.

Sans bruit, je me hisse sur Bucéphale. Après un regard au château encore endormi, je donne un léger coup de rein et les sabots martèlent le sol puis deviennent plus sourds sur le chemin de terre qui mène à la route du Bestin vers Transinne.

Chemin faisant, je me remémore les huit années écoulées depuis la mort de mon père. Huit années sereines chez les Drasuac. Chez nous quoi !

Maman est morte un an, jour pour jour, après papa. Pitou s’est découvert un goût prononcé pour le calcul et caracole en tête de sa classe. Moi, j’ai étudié la chimie et la physique tout en fréquentant assidûment la fonderie à Tellin, où je travaille maintenant.

Je repense au dernier Noël, à la saveur de l’oie tendre que la farce de gésier rendait plus moelleuse encore. Preuve si besoin que Marie, notre cuisinière, s’était aussi bien intégrée chez les Drasuac !

Et le rouge de Torgny ! Un corps ferme sans rugosité qui lui conférait une robe pourpre tamisée par la lueur des bougies dans les verres. À Noël, la table est toute recouverte de bougies et autres cierges tandis que les quinquets de gaz sont mis au repos. Le bahut, l’armoire basse et même le dessus de la cheminée sont aussi décorés, comme dans le temps.

Manette a les joues rouges. Son décolleté souligne la rondeur toute régulière de deux seins pas plus grands qu’une main caressante.

Le repas terminé, Monsieur Drasuac ou plutôt Oncle Charles nous interpelle, son fils Henry et moi :

– Allons au fumoir les garçons, j’ai encore une surprise pour vous !

– Père si vous le permettez, je vais me retirer. Je voudrais me coucher tôt pour ne pas gâcher les forces que je sens revenir en moi, dit Henry pourtant toujours aussi malingre.

– Tu as raison, dit son père, ne te fais pas de soucis pour nous.

J’aime l’ambiance feutrée du fumoir. C’est là que mon oncle m’entretient une fois par semaine de la marche de la fonderie. Les murs sont recouverts de livres dont les reliures forment des vagues de cuir sur les rayonnages.

Accueilli par un fauteuil généreux, je regarde le feu ouvert où s’irradient des braises dont le ronronnement s’éveille par à-coups en projetant des scintillements étoilés.

– Aujourd’hui tu vas me faire le plaisir de goûter ce nectar de Charente, me dit l’oncle en me tendant un verre.

Ouvrant ensuite une boîte de Spa, il me présente un de ses « cigares des Îles » avec un sourire entendu. Je me suis demandé si ce sourire évoque pour lui les balancements généreux de quelques corps indigènes. Je sais que je ne le saurai jamais car oncle Charles Drasuac est un bon vivant pour qui la modération est le piment de la volupté !

Je découvre la douceur pralinée du cigare dont l’embout a été humidifié dans l’eau de vie des coteaux de l’Angoumois, là où se trouve Cognac.

Se calant à son tour dans l’autre fauteuil, mon oncle se fait plus grave. Se penchant vers moi il me dit :

– Philippe, j’ai une mission à te confier. Depuis que tu travailles à la fonderie, j’ai pu apprécier ton savoir-faire. Surtout quand tu as réussi à trouver la mesure exacte des diverses épaisseurs de la cloche que nous destinions à l’église de Matuicourt. Que de nuits blanches !

Je peux te le confesser, ce jour-là tu as sauvé la fonderie.

Mais le combat n’est pas fini !

J’ai été approché par Michel de Saint-Léger pour savoir si je pouvais fondre une cloche de 216 kilos pour l’église de Selange. Il a lui-même fondu la cloche existante en 1845 mais celle-ci a été endommagée par l’incendie du presbytère et, en l’absence de successeur, il remet son affaire.

Selange est dans l’entité de Messancy. La porte du nouveau bassin sidérurgique où les paroisses renaissent grâce à l’afflux de main-d’œuvre dans les fabriques.

Si nous voulons la commande, nous devons être sûrs de notre savoir-faire mais pour cela il nous manque un outil simple pour calculer l’épaisseur du bord d’une cloche. Celle à partir de laquelle on calcule les autres épaisseurs en remontant vers le haut de cloche et ainsi avoir la note voulue.

Bien sûr l’oreille du fondeur sera toujours indispensable mais les délais de livraison imposés par le marché, nous obligent à conforter notre tour de main par des méthodes rationnelles.

Vu les enjeux, on ne peut plus se le permettre. Elles sont révolues les années 30 où l’on cueillait les contrats.

Selon les écrits de l’abbé Mersenne, il existerait une échelle campanaire plus pratique à manipuler que nos gros livres d’abaque, surtout dans les ateliers.

J’ai pris plusieurs contacts et j’ai reçu une réponse d’un certain Dom Bernard Ginssel, supérieur d’une communauté issue de l’ancienne abbaye de Morimond, aujourd’hui en ruines, dans le Bassigny. Il dit pouvoir nous aider.

– Accepterais-tu de te rendre là-bas ? J’honorerai tes débours de voyage. Tu profiterais aussi de ton périple pour prospecter les pays traversés, écouter l’une ou l’autre doléance campanaire et t’informer sur les idées post-révolutionnaires sous ce Napoléon III qu’on dit si peu tolérant pour tous ceux qui ne partagent pas ses vues.

La distance à parcourir d’ici à Bassigny est assez courte aussi tu prendras le temps qu’il faut. Cette mission doit être discrète. Il me semble que la visite à tes cousins de là-bas pour raison d’héritage serait un excellent prétexte.

Je t’apprécie comme mon fils aussi je ne veux pas que tu t’engages à la légère. Je sais ce voyage périlleux car tu traverseras forêts et régions inconnues, voire hostiles. Je te propose de réfléchir à ma proposition et de me faire part de ta décision lors de la fête des Rois.

J’écoute sans broncher, le plaidoyer de l’oncle Charles.

Le lendemain des Rois, je fais part à mon Oncle que j’accède donc tout naturellement à son vœu. Je vois encore son visage rasséréné par ma décision et un reflet de soulagement dans son regard droit d’honnête homme.

– Quand pars-tu ? me demande-t-il.

– Je vous propose le mercredi après avoir reçu les Cendres.

Ce temps de préparation à un renouveau, coïncide bien avec ma soif de découvertes.

Chapitre 2
Pierre le Grognard

Un aboiement perce la nuit mourante et en même temps un frisson me parcourt l’échine. Bigre, je m’endors dans la froidure matinale ! Ma montre gousset indique 7 heures et le gel commence à givrer la rosée qui couvre la verdure du chemin. Je rajuste mon col de fourrure pour que la température n’y cristallise pas trop mes expirations.

Bucé et moi échangeons nos chaleurs. Son vrai nom c’est Bucéphale, comme le cheval d’Alexandre le Grand. J’ai appris leur histoire dans un des livres que me prête régulièrement Manette. J’ai été impressionné plus par Alexandre lui-même que par ses conquêtes.

J’aime les grands hommes. Pas parce qu’on les dit « grands » mais parce que pour le devenir, ils ont dû un jour se regarder en face.

Alexandre le Grand a d’abord dû être Alexandre. Alors moi, Philippe Sregels, c’est Philippe et Bucéphale, c’est Bucé.

Au sortir de la scavée de Bouillon, nous gravissons un chemin en pente douce sous des fourrés qui forment une arche. Un « rondon » comme on dit chez nous ! Il culmine à l’orée du bois de Transinne. À ce point précis, je me retourne pour profiter de la vue sur Tellin. Le givre a figé le mamelon sur lequel s’érige le pays. Une légère brume aquarellise la vallée qui le contourne. Les chênaies donnent l’impression de flotter sur du coton. Le soleil rasant évapore la rosée des ardoises et éclaire la chaux bleutée de la maison du vieux Michel. Une des dernières encore en colombage. Les autres sont en pierre… on n’arrête pas le progrès ! N’empêche chez le Michel, on a le sentiment de mieux respirer et le bruit court qu’il consomme moins de bois pour se chauffer… Allez savoir !

Un corbeau tournoie dans le ciel et Bucé me fait un flehmen en retroussant sa lèvre supérieure comme pour, à son tour, humer le paysage.

Je suis maintenant à la chapelle Saint-Roch. C’est là qu’on franchit la porte des Ardennes. À cette heure la traversée du bois se fera sans encombre et je pourrais être à 12 h à Transinne. Ce soir, si Dieu le permet, je dormirai à Ochamps. Un layon récent me fait découvrir une jeune plantation de sapins. Au bord du chemin s’étagent des grumes de chênes qui ont dû céder la place à ces nouvelles exploitations. Décidément le changement est partout ! Un cousin des Drasuac, ingénieur je ne sais plus où, avait dit que le sapin émet un bruit sourd avant de se briser et que les mineurs pouvaient ainsi gagner du temps pour fuir avant l’effondrement d’une galerie. Sûr que le sapin augmentera la sécurité dans les galeries minières mais de là à ne plus cultiver que cette espèce ! En plus tous ces bois passent les uns après les autres aux mains de propriétaires qui habitent la ville. La douceur ouatée de la neige me réchauffe. La forêt d’ordinaire si sombre est lumineuse sous le soleil qui se faufile entre les arbres comme des doigts sur les cordes d’une harpe.

Soudain devant nous un lièvre détale. Bucé et moi avons un léger sursaut à la vue de la grosse boule qui décampe en zigzaguant. Et pour cause !

Campée au milieu d’un sentier juste à notre droite, une biche a stoppé net son élan. Ses yeux noisette me regardent fixement. Seule l’oreille droite se meut par à-coups. Quel port altier et quelle belle robe brune au poil dru ! Je la regarde à mon tour, attiré par tant de grâce et par ce museau qui pointe sa moue comme pour m’envoyer un baiser.

Un coup de feu claque d’arbre en arbre.

Elle se cabre et, sans me quitter du regard, entame une danse désarticulée puis s’écroule sur le flanc. Elle gît comme une offrande sur la neige qui boit son sang.

– Merci mon gars, clame une voix rauque à ma gauche. Sans vous, je n’aurais pu l’ajuster !

Après avoir fourré, comme dernier repas, une branche de genêt dans la bouche de l’animal et une autre dans son flanc ouvert, il s’avance vers moi avec un large sourire édenté, les cheveux en broussaille, les poils de barbe et les sourcils gelés. Je regarde sa sale tête de tueur émergeant d’un costume de peaux.

– Pierre Regard, Grognard de l’Empereur… pour vous servir Monseigneur. Il renchérit :

– Ne traînons pas ici Messire, il n’est pas bon de chasser sur les terres du Busquin. Le seigneur y est bon mais le régisseur est fourbe. Il ne tolère pas la bracquenie même pour nourrir la marmaille. Sans le sou, même un bon chrétien reste toujours au bas du pavé. Notez que pour le régisseur c’est la même chose mais, en plus, il a une fâcheuse tendance à confondre la traque de l’animal avec celle de l’humain. Sans doute pour préserver un je ne sais quel territoire.

Revenu de ma frayeur, je lui demande :

– Pourquoi me faites-vous confiance, à moi ?

Il répond :

– Dame, une biche ne se laisse jamais approcher par quelqu’un qui échafaude un maudit plan ! C’est bien connu, les arrière-pensées brouillent le regard. Croyez-moi ou non, elle m’a renseigné sur vous. Que diriez-vous d’un vin chaud au logis ? C’est à une lieue au sud, juste avant la route du Busquin.

Il commence bien mon périple ! J’accepte l’invitation d’autant que ma crainte s’est estompée vis-à-vis de ce philosophe en guenilles pour qui aimer et tuer ne sont pas antinomiques. La biche arrimée à Bucé, il ferme la marche relevant çà et là une branche pliée pour brouiller nos traces. Au bout de cinq minutes à peine de cette procession insolite, mon hôte signale :

– Nous y sommes, prenez la sente à droite puis le layon de gauche.

Je serais passé vingt fois devant et jamais je n’aurais vu le logis. C’est à croire que la forêt a choisi de protéger du regard la maison du grognard. Pas même l’ombre d’une odeur de fumets mijotés car, au sortir de la cheminée, les vents dominants s’en emparent et l’enfouissent dans les creux noirs du bois de Transinne.

Trois auréoles de buée trahissent des présences de derrière le carreau. Une ombre les survole et le gel les efface. La porte d’entrée se fend d’une raie lumineuse qui happe la biche.

Pierre Regard me dit :

– Venez, vous pouvez mettre votre cheval dans l’appentis. Il y pourra boire. Désolé, mais je n’ai pas plus. Aux bois, pas de pâture, donc pas de grange ! Je vis du bois. De temps à autre je fais encore du charbon mais la houille mettra fin à cette pratique. Encore que je soupçonne fort certains composants de la houille de nuire à la pureté des métaux lors de la fusion.

Je pense :

– Savant avec ça mon hôte !

J’enjambe le sommier qui sépare l’appentis du logis et nous voilà dans une réserve à l’arrière de la cuisine. La biche, les pattes arrière entrelacées à une esse, fume son dernier sang dans une bassine. Le loquet d’une porte claque et ouvre l’accès à une chaleureuse cuisine. Les murs de chaux bleutée se parent çà et là de voiles cuivrés que diffuse la lampe à pétrole.

Dans un recoin de la pièce, trois lutins m’épient en chuchotant. Au centre, une femme, la taille cintrée dans une robe de coton noir, fait place nette sur une table de chêne.

– Bonjour Monsieur, dit-elle. Contrairement à son homme, elle n’en ajoute pas davantage. Les trois lutins essayent de m’apprivoiser en domptant mon regard par des gloussements orchestrés.

Mon hôte lance :

– Prenez place, monsieur… Puis d’emblée dit :

– Que faites-vous sur le chemin de Transinne par ces temps ?

Sans réfléchir mais prudent, je réponds que je vais sur Ochamps.

Questionneur, il ajoute :

– Votre but doit être sérieux pour vous balader en ce temps peu clément !

Je ne lui dis que ce voyage est un plaisir personnel et lui confie simplement que je viens de la fonderie de Tellin.

– Un fondeur de cloches, Femme, nous accueillons un fondeur ! proclame avec fierté le grognard.

Il poursuit :

– Noble métier que le vôtre ! Je m’étonne de moins en moins vous avoir fait confiance pour la biche. Un mois de solide pour les petits. Saintier, vous êtes un cadeau ! Vous êtes donc de ceux qui placent dans les églises ce que nous entendons mais ne voyons pas. À l’inverse des saints que l’on voit mais qu’on n’entend pas. Ou bien qui disent ce que l’on veut bien entendre ! Vous ne trouvez pas ça fou le culte des saints ? Je me demande si au plus profond d’eux-mêmes les gens sont vraiment pour un seul Dieu ! Chaque fois qu’ils le peuvent, ils invoquent tantôt Sainte-Rita, tantôt Saint-Antoine ou Sainte-Claire et j’en passe et des meilleures.

– Ça y est ! lui dit Marie, sa femme, en l’entendant. Faudra un jour que tu te confesses de tes hérésies, mon homme. N’y a pas si longtemps c’était le bûcher pour pas pire !

Comme un enfant pris en défaut, il la toise puis esquisse un sourire.

J’aime cette chaleureuse connivence qui contraste avec l’animosité de ces couples qui n’existent que par leurs passes d’armes publiques.

C’est alors que je sens le bas de mes chausses délicatement agité. Je me penche et croise les yeux de furet de ce qui me semble être la plus vaillante des enfants. Je demande doucement :

– Tu es qui toi ?

Seul un sourire me répond et des doigts pas plus gros que des allumettes me tendent une poupée de son.

Mon hôte dit gêné :

– Laisse donc l’invité tranquille… Puis, le regard bas, il me souffle :

– Excusez la petite mais elle est un peu simplette et en plus elle ne sait pas parler.

Tandis qu’elle effleure ma main laissée ballante, je dis :

– Elle ne parle pas mais elle s’exprime à merveille. Je poursuis en disant :

– J’ai déjà eu l’occasion de rencontrer des simples. Ils dérangent certaines personnes car ils installent d’emblée l’intimité. Je crois que nous utilisons des modes de défenses dans toutes nos relations. Nous pouvons ainsi nous dérober à tout qui veut nous percer à jour. Mais voilà, ces défenses n’ont aucune prise chez les simples de sorte qu’ils sont à prendre ou à laisser ! L’enfant, arrimée à mon index, me tend l’autre main. Je la hisse et aussitôt elle se plaque sur ma poitrine et ne bouge plus.

– Crédieu ! Vous savez y faire vous… s’étonna le père mi-embarrassé mi-soulagé de ce que je ne marque aucune défiance vis-à-vis de son rejeton.

– Je crois qu’il faut toujours respecter une distance avant d’approcher quelqu’un, dis-je simplement.

– Le laisser libre, c’est vrai, dit-il puis il poursuit :

– Avec les idées nouvelles qui viennent de France, on parle de plus en plus de liberté et curieusement c’est devenu chose courante que de s’immiscer dans l’intimité des gens sous prétexte de faire régner la loi… mais la loi de qui ? J’ai le sentiment que la loi ne sert qu’à asseoir des pouvoirs occultes ou nous rendre docile pour permettre au commerce de grandir… Mais jusqu’à quelle taille et pourquoi ? Tiens, selon vous, le fondeur, quand toutes les églises seront équipées de cloches, verra-t-on un jour toutes les habitations dotées de carillons ?

La petite n’a pas bougé. Racrapotée sur ma pelisse elle a repris son rythme végétatif. Son regard est devenu vide et sa mère la reprend pour la poser doucement sur une couverture en la calant entre deux coussins où elle poursuit sa destinée.

Je demande :

– … et les deux autres ?

Comme au rapport, Monsieur Regard me dit qu’elles vont à l’école publique au grand dam du curé Gérard de Transinne. Et que Dieu ne lui en voudra point trop de faire fortifier les petiotes en connaissances en leur inculquant lui-même le sacré. Il conclut :

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Les 12 portes du Kaama

de editions-edilivre

Le Prix des choses

de editions-edilivre

Le Chant de Marie

de editions-edilivre

suivant