Le Billard, poème en cinq chants par M. B***... suivi des règles du jeu et de notes historiques

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J. Lefebvre (Paris). 1830. In-12.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1830
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POÈME EN CINQ CHANTS, .
Par Je. fà ***/
DÉDIÉ
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SUIVI
DES RÈGLES DU* JEU'ET DE NOTES HISTORIQUES.
|Jart*,
JULES I.EFEBVRE ET COMPAGNIE, ÉDITEURS,
Bue des Grands-Augustins, n° iS,
1830.
LE BILLARD.
•ùY'ittf?,
IMPRIMERIE DE SELLIGTJE ,
rue des Jeûneurs, n. i4-
^IBa ^HHE ^OCET TE33 ^X& ^OE» ^H2W ^T*3> ^BEr im
POÈME EN CINQ CHANTS.
M*. a&. & ***,
f^ié â^its^ttfttfr^itîqnc i>e***;
S01VI
DES REGLES DU JEU ET DE NOTES HISTORIQUES.
PARIS.
JULES LEFEBVRE ET COMPAGNIE, ÉDITEURS,
rue des Grands-Augustins, n. 18.
1830.
La première chose dont on s'enquière, pat
le temps qui court, à propos d'un poème, c'est
s'il est classique ou romantique : naguère on
voulait tout simplement savoir s'il était bon
ou mauvais.
Tel est l'empire de la mode : elle décide
par caprices du mérite du poète, et dispense à
son gré le renom, la faveur et la gloire.
Il faut cependant à chacun sa quote-part,
dans les faciles succès de la littérature. L'homme
qui a noirci quelques légères feuilles azurées,
s'il est assez heureux pour faire gémir la presse,
'j
a droit à des lecteurs : il faut quon le juge:
il sort déjà par cela seul de la tourbe com-
mune •, et s'il a laborieusement assemblé de
longs vers , il peut hardiment prétendre à
quelque parcelle d'immortalité.
Tel est du moins l'avis sincère des poètes et
de leurs éditeurs j telle est l'origine de ce dé-
luge de publications sous lequel, journalistes
et public, se résignent à courber la tête. Aussi
la poésie ir est-elle presque plus le langage des
dieux ;■ ses: jours d'aristocratie sont passés*,
et l'envahissante méthode Jacotot menace déjà
de la ranger dans son domaine.
G» moment de -révolution poétique .est-il
bien choisi,pour publier^; notre ouvrage? le
public en décidera.
Nous le lui livrons tel qu'il nousest advenu
après le décès de l'auteur.
Et ce mot décès n'est pas mis ici sans des-
sein ; un classique eût dit le trépas, et se fût
empressé de jeter quelques Heurs posthumes
sur une célébrité inédite ; un romantique eût
écrit, la mort, puis serait parti de là pour
raconter la déplorable vie du poète, ses an-
goisses, son déclin et sa fin; nous ne suivrons
ni l'une ni l'autre route. L'auteur de ce poème
nous fut tout-à-fait inconnu. De. quelle école
était-il? peu nous importe, et au lecteur aussi,
si ce petit ouvrage lui agrée ; pour nous, nous
avouons en toute humilité n'en avoir pas lu
quatre vers.
Mais le titre nous a séduit : le sujet nous
parait heureux. Classique ou romantique,
l'auteur a pu chanter le billard avec un égal
amour, avec une pareille conviction. Le tapis
vert, en effet, ne rassemble-t-il pas chaque jour
les deux écoles ? comme la poésie3 n'offre-t-il
pas des succès égaux à des systèmes op-
posés?
Romantique, notre poète aura vanté les
effets, il verra la gloire dans un carambolage,
Maingaud sera le héros de sa fantaisie ; clas-
sique, il chantera le bloc élégant et pur, le
doublet simple et naturel, Spolard brillera
dans ses vers ; philosophe, il dira l'adresse de
Voltaire ; congréganiste, il louera la dextérité
de l'évêque d'Hermopolis •, mais, si du reste ,
son vers est facile et spirituel, si ses préceptes
V
sont judicieux, si sa gaîté est vive et de bon
goût, à quelque école qu'il appartienne, son
poème trouvera parmi les vrais amis du plus
noble des jeux, de bienveillans lecteurs.
Un mot nous reste à dire sur une partie du
volume, dont la responsabilité ne saurait équi-
tablement retomber sur l'auteur du poème :
nous voulons parler de la partie didactique
et technique.
Jusqu'à ce jour on n'avait publié sur le bil-
lard aucun ouvrage spécial et complet, qui
embrassât dans leur ensemble et les principes
exacts de ce jeu y et les règles auxquelles Tu-
sage soumet les joueurs.
Nous avons cru faire une chose utile et
ajouter un puissant attrait à notre publica-
tion , en joignant à notre poème un traité où
se trouvent consignés tous les enseignemens ,
tous les faits , tous les procédés approuvés par
la science et l'expérience.
M. Noal, l'un des plus habiles amateurs
de Paris, a bien voulu donner ses soins à cette
partie intéressante de notre livre. Les théories
qu'il développe sont d'une application facile
et certaine; et l'on trouvera à le lire non-seu-
lement un vif intérêt, mais une utilité posi-
tive. Quant aux règles générales et particu-
lières que nous imprimons comme appendice,
ce sont les seules qui puissent demeurer dé-
sormais en vigueur; elles ont été discutées et
arrêtées par l'assemblée de tous les bons
V1J
joueurs, et l'on s'est appliqué à leur donner
constamment pour bases les décisions de l'ex-
périence et de la raison ; tous les coups sus-
ceptibles de conteste y sont prévus et expli-
qués ; cette partie de notre ouvrage n'est cer-
tes pas la plus brillante ; elle sera du moins la
plus utile.
C'est donc avec l'espérance de le vo/ir favo-
rablement accueilli que nous lançons ce petit
livre dans le tourbillon de la publicité, lui
souhaitant pour lecteurs tous ceux qu'il peut
intéresser ou instruire.
L'ÉDITEUR.
«QUiatt $&IB3(UL!Ë]1U
LE BILLARlK
^«IW.
uman/ ^zlrer/ue-r.
DES jeux imaginés par l'humaine industrie
Pour charmer les soucis et les maux de l'a vie,
Qu'on y rencontre ou non les chances' du hasard,
Le plus beau, selon moi, c'est le jeu de Billard;
4 * LE BILLARD.
Si l'on veut être juste et juger avec calme,
Quel autre jeu pourrait lui disputer la palme?
Quel autre jeu, réduit à sa propre valeur,
Exerce sans fatigue, amuse sans langueur?
Des chagrins importuns nous éloigne , nous venge,
Et, comme lui, procure un plaisir sans mélange?
L'un monotone et plat, dépourvu d'action,
N'occupant que les yeux, faible distraction, .
Sur leur siège retient les joueurs immobiles;
Du corps et de l'esprit rend les dons inutiles j
Et, sans le moindre attrait, hors le gain convoité,
Aux faveurs du hasard attache la gaîté;
L'autre , de vains calculs embarrassant la tête ,
Fixant les deux rivaux sur le coup qui s'apprête,
Par cent combinaisons qu'à peine on peut saisir,
Fait un rude travail d'un objet de plaisir.
Ccîui-ci, triste effort de la seule mémoire,
N'offre qu'une routine à qui cherche la gloire;
Celui-là, vrai bourreau des jambes et des bras ,
Nous livre à trop haut prix ses périlleux appas.
' CHANT PREMIER.
Enfin , il n'en est point, parmi ceux que l'on vante
Qui de quelque côté ne lasse ou ne tourmente ,
Et ne laisse au joueur, bientôt rassasié,
Le regret d'un loisir tristement employé.
Le billard, au contraire, à la santé propice,
Offre dans tous les temps un utile exercice,
Varie en cent façons l'altitude du corps ,
De l'oeil comme du bras fait mouvoir les ressorts ,
Compense à volonté la force , la faiblesse,
Fait briller à la fois la science , l'adresse ,
Invite chaque jour à de nouveaux progrès ,
Et ne peut assigner de limite aux succès.
Surtout, sur les chagrins quelle est son influence!
Si je le chante, hélas! c'est par reconnaissance :
Long-temps anéanti sous le poids de mes maux ,
Je n'ai dû qu'à lui seul quelque instant de repos :
Non sans frais, non, sans doute, il faut que je l'avoue;
Mais le triste Ixion attaché sur la roue ,
Et Prornéthée en proie au vautour éternel
Qui cherchait danses flancs un aliment cruel,
6 LE BILLARD.
N'euesent-ils pas payé du plus grand sacrifice
Un moment de relâche à leur affreux supplice?
Mais, sans plus différer, abordons le sujet,
Et chantons de mes vers le glorieux objet.
Ne cueillant que la fleur sans toucher à l'épine ,
Billard! quelle que soit ton obscure origine,
Ton chantre l'abandonne à déplus érudits;
Le seul mot de recherche offusque ses esprits.
Bien loinqu'un tel travail ait pour lui quelque charme,
Tout grave in-folio l'effarouche et l'alarme;
11 redoute à l'excès la poudre des écrits,
Que rongent à loisir de savantes souris;
Et né pouvant payer du plus mince salaire
Le commode secours d'un bibliothécaire ,
Il te conjure i<i, bénévole lecteur,
De ne point exiger le nom de l'inventeur.
Tardifs en leurs progrès , de toMte connaissance,
D'obscurs commencemens ont marqué la naissance:
CHANT PREMIER.
Qu'importe à ce beau jeu celui qui l'inventa,
Ou même à quel degré tel ou tel le porta,
Jusqu'aux jours triomphans, époque de sa gloire,
Qui seuls, à mon avis, sont dignes de mémoire;
Et jusqu'à ces joueurs dont les fameux duels
Eternisent les noms des Maingaut, des Npëls.
A chanter mes exploits pour animer ma veine,
Je n'irai point troubler les ondes d'Hjrpocrène ;
Cêst au punch, à Bacchus que je dois obéir;
Je ne veux que des vers dictés par le plaisir.
S'ils se montrent parfois rebelles sous ma plume ,
Si mon travail devient plus dur que de coutume,
Si du sens et des mots la juste liaison
Ni; peut faire accorder la rime et la raison,
Si quelque ligne enfin du tableau que je trace
Refroidit les élans d'une louable au,dace ,
Je quitte la copie , et dans un gai local
Je vais me réchauffer près de l'original. .'
C'est là que retrouvant l'équilibre de l'âme,
Mon courage abattu se relève et s'enflamme ,
8 LE BILLARD.
Surtout, si deux rivaux d'une égale valeur,
Plus que par l'intérêt excités par l'honneur,
Opposant l'art à l'art, la prudence à l'adresse,
Mais asservis aux lois de la délicatesse,
Tous deux d'un même zèle à la gloire animés ,
Commandent le silence aux spectateurs charmés.
Mais avant de brûler un encens légitimé
Sur l'autel des héros de cette noble escrime,
Avant de détailler leurs règles, leurs secrets, e
D'esquisser des joueurs les principaux portraits,
Disons un mot de vous , intéressante arène,
Où combattre en champ clos, n'est jamais une peine.
Les plaisirs que l'on goûte à jouer ce beau jeu
Ne sont pas tout-à-fait indépendans du lieu,
Et je tiens pour beaucoup, en telle circonstance ,
.D'un commode salon l'élégante ordonnance.
Dam un local choisi, largement éclairé .
Ni trop tumultueux , ni par trop retiré,
CHANT PREMIER.
Où le gaz en hiver , en été la verdure ,
Donnent une clarté toujours égale et pure ,
Sur sept appuis formés par la main du tourneur ,
Placés en carré long, et d'égale grosseur ,
Etablie avec soin parmi artiste habile ,
Qu'une table solide , et surtout immobile ,
Soit construite d'un bois séché bien lentement,
A l'épreuve de l'air et de tout changement.
Réglé par le niveau , ce plan bien mis en place ,
D'un tissu de drap fin voit couvrir sa surface ;
Et ce tapis brillant, d'un vert pur, gracieux,
Aussi doux à la main que ïavorable aux yeux,
Tendu sur tous les points par la pince puissante,
Ne laisse aucun obstacle à la bille roulante.
Qu'ensuite , sur les flancs , trois percés répartis
Soient de chaque côté par le fer arrondis.
N'étendons point leur cintre en cuvette maudite ;
Ou estime à bon droit une blouse petite ,
Où le plaisir s'obtient par la difficulté:
Rejetons fièrement trop de facilité !
Mais que de repentirs, ami, si tu commandes
A l'inepte ouvrier le détail de tes bandes!
>• LE BILLARD.
Ke te prépare point des regrets superflu» ,
La table fait beaucoup , les bandes éncôr plot.
Que la vis et l'écrou, distribués entre elle»,
Serrent à volonté ces bandes parallèles;
Que leurs dehors légers, arrondis mollement,
Ne nous laissant à craindre aucun désagrément,
Loin d'être surchargés d'une vaine parure,
Se bornent aux filets de leur simple mouluré..
Maintenant, que. l'ivoire-habilement tourné"
*
Soit en globes parfaits , s'il se peut, façonné.
Pour ne point dévier, quand sa marche est tardive.
Qu'arrivé, dès long-temps, de l'africaine rive ,
Il brave des saisons l'inconstante rigueur,
Et conserve toujours une exacte rondeur.
Enfin que le sorbier, le platane, lej'rène ,
Ou quelque autre sujet de la forêt prochaine ,
Sur quatre pieds deliai.it, en longs cônes tronqués,
A. l'aide de l'acier, avec, soin fabriqués.
CHANT PREMIER. 1 I
Amenuisés d'un bout, de l'autre faisant masse ,
Aplatis ou sur une ou sur quadruple face ,
Du joueur qui s'exerce à ces combats joyeux,
Servent également et le bras et les yeux!
Que deux ou trois, formés sur un plus long modèle,
Gardent pour certains cas leur secours infidèle.
Quand la bille à jouer , trop distante du bras,
Ne nous laisse eu tous sens qu'un égal embarras,
Il faut bien recourir à ces gaules tremblantes,
Qu'on ne rend qu'avec peine à l'oeil obéissantes.
Jadis, lorsque la blouse en son ample circuit
Recevait aisément le globule introduit,
On allait, aussitôt sans peine le reprendre
\a gouffre, où du joueur la main pouvait descendre.
Mais ces énormes creux, léformés à bon droit.
Ayant cédé la place aux contours très-étroits ,
Où les doigts du marqueur ne peuvent s'introduire ,
'mit' unique ressource, il a fallu conduire
Sur des plans inclines , suspendus au-dessous.
Le ('lobule roulant au nouveau rendez-vous.
1 LE BILLARD.
Cependant cet effet -, d'un heureux artifice,
Commode en plus d'un sens., n'est pas exempt de vie
La bille en ces canaux, accélérant son cours ,
Dansleurssentierspoudreux s'altèreen peu dejours.
— Mais il est d'autres poin ts ou mon sujet m'attire :
Essayons des détails épineux à décrire.
Qu'un fil en forme d'arc, à la bande adossé,
Soit derrière un fil droit sur le tapis tracé;
Que ce dernier paraisse à deux pieds de distance f
D'un des bouts de la table où la lutte commence:
Parallèle à tous deux, immobile rempart,
Il marque le quartier et le lieu du départ.
En face, à l'autre bord, une mouche appareu'
De la bande opposée également distante,
D'une ligne semblable occupe le milieu ,
Et de chaque combat reçoit le premier feu.
Qu'au mur le plus voisin l'ardoise suspendue .
Sur des traces de craie en arrêtant la vix»
( ..ANT PREMIER.
Soit prête à suppléer la mémoire en défaut.
S'il s'élève un débat dans le cours de l'assaut,
Pour la décision, que la règle imprimée
Ne soit en aucun cas vainement réclamée;
Mais si le jeu présente un fait éventuel,
C'est l'usage qui juge; il juge sans appel.
Que le procès réclame ou les yeux ou l'ouïe ?
Les arbitres sont ceux qui forment galerie ;
On ne peut de leur voix infirmer la valeur:
S'il n'est pas de témoins, ou en croit le marqueur.
O vous ! meuble vivant, agent sûr et fidèle ,
Dont rarement le monde offre un parfait modèle,
Vous, chargé de compter, et d'entendre et de voir,
Un injuste joueur , trompé dans son espoir,
D'une légère erreur parfois vous rend victime.
Ah! comment d'une erreur peu t-on vous faire un crime?
De vos pénibles jours l'emploi fastidieux
Commande le pardon, même aux plus rigoureux;
Que de maux à souffrir ! qui ls dédains ! quels caprices !
Combien ne faut-il pas essuyer d'injustices,
l4 LE BILLARD.
Quand un joueur proscrit par le sort irrité,
Qui, dans de courts instans , l'a vingt fois maltraité ,
D'humeur et de dépit ne pouvante défendre,
S'il n'a pu par hasard, en comptant, vous surprends,
Prétend que vos calculs l'ont vingt fois abusé,
Et vous rend les chagrins dont son coeur est brisé*
La tablette autrefois, sauvant toute querelle ,
Tenait, dis points marqués, un registre fidèle,
La cheville et les trous, employés à propos,
Au marqueur fatigué permettaient le repos ;
Dans cet usage heureux, chacun trouvait son compte-;
Des pointsqu'on demandait larechercheétaitpromptej
Et, quel que fût le sort, ni vaincu , ni vainqueur,
Ne pouvait au hasard imputer une erreur,
Mais déjà du billard , seul jeu digne du sage,
J*ai décrit le local, les meubles et l'usage,
J'ai fourni, bien ou mal, matière au premier chae*:
La tactique du jeu remplira le suivant.
esAira &&vsffâai!&«
€( iBUlarî».
tcvicMzi Q/}euaxe/?te:
OEUX joueurs renommés pour la grâce et l'adresse
occupent le billard : autour d'eux on se presse;
ls disputent d'abord l'honneur des premiers coups,
)out le plus pétulant niest pas le plus jaloux :
Zav du poiut de départ les deux globes rapides
l'efforçant, sous la main de leurs différens% guides ,
L toucher au retour la bande de plus près ,
!e qui seul peut donner p-ain de cause au procès.
t8 UE BILLARD.
On voit bien rarement ce léger avantage
Acquis par la prudence à l'ardeur du jeune âge.
Mais avant d'énoncer les modes différeus
Usités aujourd'hui parmi les combattans ,
Né Lorrain , je suivrai le penchant qui m'er.traîiio
Et décrirai d'abord la lutte à la Lorraine.
Tel que , delà grenade imitant la couleur ,
Brille, au sein des blés verts , l'ardent pavot en fleur
Tel un globe de pourpre éclatant surJa mouche
Va bientôt obéir au globe qui le touche;
Vers les milieux cintrés ou l'un des quatre coins
Conduit avec adresse, il produira trois points;
Et peut, au même instant, remis en même place ,
Suivre la même route avec la même audace :
Mais des sentiers heureux s'il s'écarte une fois,
Du: globe rouge ou blanc l'adversaire a le choix.
A't-il blouse la blanche , ou billes arrêtées
Sont-elles par la sienne en leur poste heurtées?
On comptera deux points: ce dernier coup fréquent
Est dit caramboler, du son que l'on entend.
CHAUT DEUXIÈME. *9
A la suite !du coup , si l'une ou l'autre bille, .
''Ou même toutes deux ont, dujoueur qui brille,
En tombant, signalé l'adresse ou le bonheur,
On cumule pour lui l'une et l'autre valeur.
Mais si des deux à part il fait seulement l'une ,
Sur la même il ne peut poursuivre sa fortume ;
S'il se perd en touchant la bille, cette erreur
Profite à l'adversaire et compte en sa faveur.
S'il a carambolé , une juste sentence
De quatre ou de cinq points punira cette chauce,
Bien qu'en réussissant, il n'eût gagné que deux;.
Mais on a respecté la loi de nos aïeux.
Se blouser, sans toucher ( n'importe la partie ),
De trois, points que l'on perd cette faute est suivie.
Mais, mauquer le contact, sans nul autre accident,
S'entraîne que d'un point le léger châtiment.
On risque cependant que l'habile adversaire
Par cette omission trouve beaucoup à faire ;
D'un saut impétueux si Pon franchit les bords ,
Il en coûte trois points quand la bille est dehors.
Enfin, des deux rivaux qui, dans la noble arène ,
Ont lotig-temps balance le succès et la peine ,
20 :LE BILLARD»
Le premier arrivant à* vingt points accomplis
Estproclainé Vainqueur et remporte le prix.
En ce monde, il n'est rieD qui sans cesse nous plaise :
Déjà depuis long-temps , ainsi que la Française,
Cette partie est morte , ou du moins va périr ,
Ne laissant de ses lois qu'un faible souvenir.
La dernière surtout, dans sa marche tardive ,
Ne pouvait s'accorder à l'allure si vive ,
A la bouillante ardeur d'un peuple dont le sang ,
Indigné du repos, bondit en circulant.
Ne parcourir qu'au pas la route de la gloire ,
Ne pouvait long-temps plaire aux fils de la victoire :
Lui, qu'un premier triomphe accable de regrets ,
S'il ne peut s'élancer de succès en succès.
Aussi parutbiertôt la lutte continue ,
Où, sans se refroidir , la valeur s'évertue ;
Où, le carambolage habilement conduit,
Doublant pour le joueur l'honneur et le produit,
Peut le faire arriver sans cesseï de combattre ,
Jusqu'au laurier conquis parle point de vingt-quatre;
Tel un chef entouré de s.ildats généreux ,
Rendus parla victoire ardeus , impétueux,
CHANT DEUXIEME. 21
Héros infatigable au grand jeu de la guerre
A coups précipités frappant son adversaire ,
Pour atteindre son but ne perd pas un moment :
Sa présence est la foudre, et sa marche un torrent.
Mais une autre partie encor plus séduisante,
Par sa variété charme, délasse , enchantc(i).
Comme un pré nuancé des plus brillantes fleurs,
Le tapis offre aux yeux trois superbes couleurs ,
L'orange n'appartient qu'aux blouses mitoyennes;
Lorsqu'elle tombe ailleurs, d'indévotes antiennes ,
Retentit aussitôt l'énergique clameur;
Car il coûte six points au malheureux joueur :
Autant eût-il compté, si le sort favorable
Eût dirigé sa chute eu un lieu convenable;
Et même jusqu'à huit s'élève perte ou gain ,
Quand le carambolage a lieu dans le chemin.
l.epoitrp/e, aux quai recoins, donne quatre de chance,
Le globule a-Airii suit la même oidonnauce ,
(i) La pailic russe.
V» LE BILLARD.
Mais, s'ils sont l'un ou l'autre arrêtés aux milieux t
Même perte punit ce sort malencontreux.
C'est aux peuples du nord qu'on doit une partie
Un peu trop au hasard sans doute assujettie ,
Mais la plus attrayante à mille autres égards.
C'est là que la valeur brille de lotîtes parts;
On frappe à droite, à gauche^n fait force ravage;
Ici bille au bloqué , là, le carambolage ,
Plus loin à la douceur d'autres succès sont dus;
Et jusqu'à douze points , d'un seul coup obtenus
{ Sans paraître un prodige, une chance étonnante ),
Très-souvent du joueur viennent combler l'attente.
Surtout, si, parvenant au but de ses labeurs ,
Il sait en peud'espace, assemblerles couleurs.
C'est alors/que sans peine il se procure en foule
Des chocs avantageux de l'une à l'autre boule,
Qui „ bien que le faisant marcher à petit pas ,
Valent pour l'intérêt bien plus que le fracas ,
Etdouceinent conduits par l'adresse prudente ,
Atteignent la victoire au terme de quarante.
CI1AST DEUXIÈME. li
Ainsi, nobles rivaux qui sûtes tant de fois
Occuper de vos noms la déesse aux cent voix ,
Je vous ai vu briller surdifférens théâtres,
Rendre de vos talcns les témoins idolâtres.
Tantôt, tout renverser par un choc destructeur,
Comme ces conqùérans que guide la terreur;
Tantôt, vous éviter, tâcher de vous surprendre ,
Reculer quelquefois, mais ne jamais vous rendre;
Enfin , à la fortune, à ses retours fâcheux,
N'opposant que le calme , un souris dédaigneux,
La forcer d'obéir à la main souveraine
De l'art qui la fléchit, la domine et l'enchaîne.
Souvent, après avoir de très-loin ramené
L'espoir qui paraissait l'avoir abandonné ,
Déjà près de toucher au but de la carrière ,
Un joueur prévoyant redoute l'adversaire ,
Qui, vainqueur avant lui, par quelques points de plas
Eût rendu d'un rival les efforts superflus;
Alors, des coinbattans la crainte respective
Leur donne aux pourparlers une oreille attentive ,
24 LE BILLARD.
Ou propose, on lefusc, enfin on est d'accord
D'éloigner plus ou moins la sentence du sort.
Aussitôt, ranimés par un nouveau courage ,
Ils luttent de rechef avec même avantage,
Jusqu'à ce qu'un succès , espéré tour-à-tour ,
Se réalise enfin pour l'un d'eux sans retour.
J'aborde maintenant la savante partie,
Qui d'un t;«Ient réel offre la garantie.
Bille au même n'est rien pour l'habile amateur;
Digne d'embarrasser le plus vieux professeur ,
C'est au doublé qu'il faut calculer la science,
Pénétrer ses desseins, admirer sa prudence,
Voir comme il sait jager sans affectation
Les angles d'incidence et de réflexion,
Trouver par leur secours un beau carambolage ,
Et dès-lors, assuré d'un nouvel avantage,
Attacher un exploit à chacun de ses pas ,
Et finir par donner un brillant, coup de bas.
Mais bientôt non moins sûr de ressources pareilles,
'•in rival irodnim merveilles sur merveilles;
CHANT DEUXIEME. 25
D'abord de cette cncein'e, où Charles, retranché ,
Croit d'un globe ennemi n'être point approché ,
Un trait répercuté par la bande fidèle
Sous la main de Léon part comme une étincelle;
Non-seulement dérange un coup presque certain,
Mais obtient sur le jeu quatre ou cinq points de gain.
Quel succès, quel triomphe! un si beau coup sans doute
A de nouveaux exploits ne peut qu'ouvrir la route ,
Et Léon en espoir est déjà couronné.
Attendons cependant : un moment consterné,
Charles espère encor soutenir la querellé,
Et ramener à lui la fortune infidèle;
Cette lutte paraît, au premier aperçu ,
Peu chanceuse au joueur de cinq»blouses exclus;
•Mais quiconque a du jeu certaine expérience,
N'est pas assurément dupé de l'apparence ,
Et refuse à bon droit quelques points demandés
Par celui qui s'attend à les voir accordés.
Enfin un combattant, quelquefois sans limite ,
S'engage à ne jouer que la bille prescrite
Quand son rival agit en toute liberté;
Mais aussi reçoit-il une ample indemnité ,
l6 LE BILLARD.
Puisqu'il lui faut, sans cesse, égalant les plus braves,
Affronter des périls ou rompre des entraves.
C'est là que le joueur, par les difficultés
Forcé de déployer toutes ses facultés„.
Presque à chaque moment frappe, saisit, étonne ,
Et brise avec fracas les chaînes qu'on lui donne.
J'ai vu, qui le croirait? par un bras exercé,
A la place voulue, un globule lancé,
Toucher bande cinq fois, faire, en ce long voyage,
Une bille incroyable ou le carambolage,
Anéantir l'espoir des plus heureux paris.
Confondre l'adversaire , enlever tous les prix,
Et, par ce coup d'éclat, montrer à la faiblesse
Ce que peut l'union du nerf et de l'adresse.
Terminant ces détails non sans peine tracés,
Venons, il en est temps, aux portraits annoncés ;
Des différens joueurs peignons le caractère,
Il en est, et plus d'un, Vraiment digues de plaire.
CHANT DEUXIEME. 27
Combien d'autres, d'avance, inquiets, soucieux,
Craignent de mon pinceau l'essor audacieux.
Vous qui de mes crayons redoutez quelque offense,
Faites, vous le pouvez, cesser la ressemblance,
Et plus contens alors de vous et du miroir,
Sans peine et sans courroux vous pourrez vous y voir.
O toi qui, rassemblant tout ce qu'on voit d'aimable,
Tiendras dans cet écrit une place honorable,
Qui des vices du jour heureusement exempt,
Fais sans cesse avec eux un contraste frappant,
Toi, de l'honnêteté le plus parfait modèle,
Chacun reconnaissant ton image fidèle
Dira que si j'ai peint des vices détestés ,
J'ai su rendre justice aux nobles qualités ,
Mêler quelques leçons à mon sujet futile,
Et tirer du plaisir une morale utile.
m&m mmsmw®.
Ce iïiilarî».
(oAatz/ W-><ocàcefne.
Franchise ! vertu rare en ce siècle pervers !
Je prétends que ton culte ennoblisse mes vers.
Je t'ai depuis long-temps voué mon existence ;
Et bien loin d'adopter une molle indulgence,
J'ôtai toujours le masque à tes vils ennemis :
Je veux le faire encor, dussent-ils, réunis,
32 LE BILLARD.
A défaut de courage Remployant la souplesse,
M"accabler sous l'effort de leur funeste adresse.
Je dirai leurs moyens, leurs ruses, leurs secrets,
Jjeur odieuse ligue et ses cruels effets;
Pour mieux nous enlacer, leurs louanges perfides ,
La soif de l'or perçant dans leurs regards avides,
Les détours sinueux de leur art inhumain,
Tout l'opprobre , en un mot, de ce peuple assassin.
Et toi qui nous fais voir l'humeur la plus fâcheuse,.
Au moindre événement de chance malheureuse ;
Qui, ne jouant jamais, sans un lucre certain ,
Parais n'être conduit que par l'appât du gain;
Soi-disant amateur, tout aussi condamnable
Que l'escroc le plus vil et le plus redoutable;
Je n'épargnerai .point ce sordide intérêt,
Qui, de tes froids calculs, semble l'unique objet;
Je veux mettre au grand jour la fraude, l'avarice,
Décréditer la ruse, épouvanter le vice}
Et de mille travers signalant la laideur,
Ramener au billard la décence et Thonneur.
CHANT TROISIÈME. 33
Mais, que dis-je! en poignard pourquoi changer
ma plume?
Tremper tous jnes crayons de fielet d'amertume?
Pourquoi d'un satirique afficher le courroux?...
Ne peut-on réussir avec un ton plus doux?
Oui, sans doute, il vaut mieUx, armé du ridicule,
Au vice n'opposer qu'une simple férule ;
Mais qu'à leurs doigts rougis, à leurs trépignemens,
L'oeil le moins exercé juge les délinquans.
Jeunes initiés, qu'au sein des grandes villes
On voit admis partout, grâce à nos moeurs faciles,
Vous qui long-temps avant de raser vos menton? ,
Fréquentez lieux publics , spectacles et salons ,
Voulez-vous échapper, par mon expérience,
Aux pièges trop souvent tendus à votre enfance,
Promptement devenir sages à peu de frais,
Au jeu noble jadis , n'être dupes jamais,
Amuser vos loisirs sans pertes remarquables ,
Eviter les excès , les propos méprisables,
Dans un doux exercice, avec très-peu d'efforts ,
Acquérir la souplesse et'les grâces du corps;
34 LE BILLARD.
Ecoutez mes avis : novice téméraire ,
Gardez-vous de choisir pour premier adversaire
Un rival inconnu dont le jeu déguisé -
Vous donnerait l'espoir d'un avantage aisé ,
Mais qui bientôt, montrant un peu de la science ,
Se mettant au niveau de votre intelligence ,
Par un adroit calcul balançant les succès ,
De plus d'un point sur vous ne l'emportant jamais ,
Finirait cependant sans prétendre à là gloire ,
Par emporter toujours le prix de la victoire,
Vous laissant convaincu qu'au terme du combat,
Le sort seul entre vous a vidé le débat.
Faites un meilleur choix : qu'un ami plus traitable
Soit de vos premiers pas le guide raisonnable ;
Qu'à l'école des moeurs et du bon ton formé,
D'une humeur agréable, et de zèle animé ,
N'ayant d'autre intérêt que de vous être utile,
Il ne connaisse point ce trop puissant mobile,
Qui du joueur taré fait l'unique souci.
A vous instruire enfin , quand il a réussi,
Que des frais seulement la dépense légère
Plus souvent que la sienne ait été votre affaire ;
CHANT TROISIÈME. 35
Car ce serait agir peu délicatement,
Que de faire payer les leçons que l'on prend.
Mais surtout que jamais paroles mal sonnantes
Ne viennent à salir vos lèvres innocentes ;
Vous n'entendrez que trop, dans ces sortes de lieux,
Termes inconvenans et discours graveleux ;
Mais bien loin de montrer indécence pareille,
Sachez avec pudeur, faisant la sourde oreille ,
Rougir innocemment d'un propos effronté,
Qui n'a point d'autre sel que la témérité;
Et laissez le faquin, élevé dans la crasse,
Applaudir le blasphème ou sourire à l'audace.
Avec le même soin évitez ces rébus ,
Ces quolibets si plats mille fois rebattus ,
Que depuis cinquante ans inventa la sottise,
Qu'admire l'idiot, que l'homme instruit méprise;
Ne parlez qu'à propos, ou même point du tout,
Pour peu que l'adversaire ait aussi même goût.
36 LE BILLARD.
le billard offre assez d'intérêt par lui-même
A l'honnête joueur qui le goûte et qui l'aime,
Pour qu'on puisse y passer plus d'un heureux moment
Sans l'absurde secours d'un babil assommant.
Avec les spectateurs si, formaut galerie ,
Vous êtes seulement témoin de la partie,
N'allez pas entamer des discours superflus,
Qui font le plus grand tort aux joueurs éperdus,
Inquiètent surtout celui que la fortune
N'a point gratifié d'une chance opportune,
Et ne permettent pas qu'il espère obtenir,
Pour se dédommager, \in meilleur obtenir,
Hélas! il m'en souvient, la blessure est réceute.
Un vaisseau suria merbattupar la tourmente ,
En proie aux aquilons qui déchirent ses flancs,
Tout près de succomber aux fougueux ouragans ,
Tantôt frappant la nue et tantôt dans l'abîme,
De la foudre et des flots déplorable victime,
CHANT TROISIEME. 3"]
N'est pas plus agité que je le fus cent fois,
Troublé par le caquet, par la criarde voix,
D'un vieillard importun , qui, de jaser sans cesse
Avait, pour mes péchés , l'incurable faiblesse ;
Quel déluge , grand Dieu, de mots assouidissans!
Pour lui c'était plaisir d'assassiner les gens.
Telle on voit la sangsue attachée à la veine ,
Cédant à son poids seul, dont la force l'entraîne,
N'abandonner le corps du pâle patient
Que gorgée à loisir et pleine de son sang.
Avant ces jours affreux de discordes civiles,
Qui vinrent abolir tant de choses utiles
Pour ne mettre en leur lieu qu'absurdes nouveautés,
Telles que lois, budget, chambre de députés,
Bien loin de donner prise'à la juste censure ,
Les témoins, au billard, gardaient quelque mesure ,
Pour peu qu'un des joueurs eût paru se troubler
D'entendre trop souvent chuchoter ou parler;
Ils n'attendaient jamais qu'on perdît patience,
Ne laissaient pas vingt fois réclamer le silence,
38 LE BILLARD.
Et ne répondaient pas aux avertissemens
Par un babil moqueur ou des ris insultans.
On ne doit que mépris aux gens de cette espèce.
Que toujours avoués par la délicatesse ,
Vos succès résultant de calculs combinés,
Ou par le hasard seul franchement amenés,
Etranger» tout-à-fait aux manoeuvres du vice,
Soient le produit de l'art et non de l'artifice;
Ne.vous abaissez point à ces indignes tours
Que l'avide aigre-fin appelle à son secours,
Quand craignant un revers, de sa perte certaine
Il prétend reculer la disgrâce prochaine,
En vous interloquant, au moment du danger, .
Par un faux incident qu'il a su ménager.
Prêt à jouer son coup , votre adversaire en place ,
N'allez pas à l'instant vous mettre juste en face ,
Le guettant au moment qu'il pousse son billard ,
Déranger son coupd'oeil par un subtil écart;
Ou bien , avec la queue, en votre main errante,
Formant sur le tapis une ombre vacillante,
CHANT TROISIÈME. 3g
Faire sur lui l'effet de ce point lumineux
Qu'un miroir au soleil réfléchit sur les yeux.
Assez et trop long-temps de telles gentillesses
Ont passé parmi nous pour licites prouesses ;
Parce qu'un amateur d'un talent renommé ,
Mais fort loin , pour cela, d'être au lucre animé ,
S'amusant de l'effet de ce moyen commode,
S'était fait un plaisir de le mettre à la mode.
Jamais il n'y manquait, ni lui, ni ses amis,
Nul genre de finesse entre eux n'était omis,
Et loin de s'offusquer d'une ruse nouvelle ,
Chacun s'évertuait à trouver la plus belle.
Mais de tels procédés l'usage insidieux
Bientôt en fit juger l'exemple dangereux;
L'homme vraiment honnête en laissa la pratique
Nourrir, des vils escrocs la bande famélique.
Il faudrait renoncer à finir mon travail,
Si je voulais entrer dans le menu détail
Des secrets trop nombreux de ce genre d'escrime.
Donc on n'usera pas, si l'on tient à l'estime,
4o LE BILLARD.
Mais qu'il est bon pourtant de ne pas ignorer,
Pour se mettre en état de les pouvoir parer.
L'un voyant qu'à coup sûr une bille est à faire ,
. Recourt au bruit aigu d'une aigre tabatière;
L'autre, de son mouchoir, s'essuyant nez et bec,
Avec beaucoup d'apprêt ne se mouche qu'à sec ;
Celui-ci se hâtant, quoique rien ne le presse,
Pour vous masquer le jour calcule sa vitesse;
Celui-là, lourdement traversant le local,
Marche en courrier botté qui descend de cheval ;
Presque à chaque moment cet autre vous harcèle ,
Sur des points bien comptés suscite une querelle,
Et de son dire enfin ne se désiste pas
Qu'il ne vous ait ému par de fâcheux éclats.
Mais voit-il sur vos traits le trouble qu'il espère,
Il revient doucement de sa feinte colère ;
Le succès est certain, car vous avez pâli ;
Déjà la faute est faite , et son but est rempli;
Il ne lui coûte plus d'avouer sa méprise ,
« Sa mémoire en défaut sans doute fut surprise ;
» Mais sur ce point long-temps entre vous contesté ,
» Accusez son erreur et non sa loyauté ! »
CHANT TROISIÈME. 41
En toute occasion voilà-comme il s'en tire;
On reste stupéfait, mais on n'a rien à dire ; ~
Il faut bien avaler l'indigeste morceau.
.Daignez jeter les yeux sur cet autre tableau,
Dont les traits, empruntés à la seule nature,
Sont plutôt adoucis qu'outrés par la peinture.
Êtes-vous ombrageux? des nerfs trop délicats
Font-ils au moindre bruit tressaillir votre bras ?
Evitez ce joueur à rustique encolure,
Aux brusques mouvemens, à la voix rauque et dure ,
Qui, toujours l'oeil en feu comme un tigre e n fureur,
En toussant seulement vous glace de terreur.
Il ne connaît que trop l'effet inévitable
De son air effaré, de son humeur damnable ;
S'il gagne, il fera bien quelques petits efforts
Pour adoucir l'aigreur de ses rudes ressorts :
L'intérêt satisfait humanisant son âme,
S'il n'arrive aucun coup qui l'irrite et l'enflamme,
Sans trop de défaveur on pourra le juger;
Mais attendez un peu , la scène va changer :
k2 LE BILLARD.
Lasse de le servir, la fortune inconstante ,
Lui garde à sa manière une injure sanglante;
Par l'effet désastreux d'unhasardinsolent,
Le coup le mieux joué tourne à son détriment ;
Ou bien l'effet subit d'une rencontre heureuse
Donnant à l'adversaire une chance flatteuse,
Il se voit arracher le gain presque assuré,
Qu'en lui-même, d'avance, il avait dévoré :
Ses muscles aussitôt se gonflent de colère,
Les bouillons de son sang, près de rompre l'artère,
Ont coloré ses traits d'un rouge nébuleux,
Sa voix s'enfle, et prenant un caractère affreux,
Fait entendre le bruit précurseur de l'orage ,
Ou du tyran des bois le murmure sauvage.
Cependant son courroux quoique toujours croissant,
Lui permet d'embrasser un parti très-prudent ;
Puisque, trop assuré désormais de sa perte,
Il laisse sagement la carrière déserte,
Avant que son rival, r.eprenantle dessus,
Puisse avoir, à son tour, des droits sur ses écus.
Avec un tel joueur , tout commerce est nuisible,
La déroute certaine et le gain impossible :
CHANT TROISIÈME. 43
Je l'ai plus d'une fois appris à mes dépens.
Voici le même écueil sous des traits diffèrens.
Porteur d'une figure innocemment riante,
Risible quelquefois, d'elle-même contente,
Se piquant d'afficher la singularité,
Mais, malgré ses efforts, ne donnant qu'à côté,
Du brutal irato contraste véritable,
Ce faux original n'est pas plus supportable ;
Car, ne voulant rien dire ainsi qu'un autre dit,
A ses absurdités tout seul il applaudit ;
Et comme un autre fait prétendant ne rien faire,
N'offre qu'une grimace au lieu d'un caractère.
Cependant sa douceur, peu sujette à changer,
De lutter, avec lui vous cache le danger ;
On ramasse le gant sans trop de défiance,
Mais bon Dieu ! que bientôt on en fait pénitence !
Pour ouvrir la carrière à peine est-il placé,
Que déjà l'on voudrait n'avoir pas commencé ;
Nul coup ne s'offre encor, il tourne , il examine,
Il savoure à longs traits sa lenteur assassine;

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