Le Bonhomme anglais

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chez les libraires des nouveautés (Amsterdam). 1783. Linguet. In-12. Pièce.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1783
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LE
A AMSTERDAM,
CHEZ LES LIBRAIRES DES NOUVEAUTÉS.
M. DCC. LXXXIIL
LE
JE n'ai, grâces â Dieu, jamais vu
Linguet; je. ne le verrai jamais s'il
plaît à,Dieu. J'ai eu la manie de me
fàire dire ma bonne aventure, & lé
Devin, pour mon petit écu, m'a
prédit que je mourrois de la rage ;.
depuis, je^ crains. plus un animal; en-
ragé, fût-il baptisé, que; toutes, les
Bastilles : l'arpect. du Diable máme
me causeroit moins d'effroi. Tant que
A iii
Linguet restera à, Londres, je n'y
retournerai pas.. Je fuis né fous une
mauvaife étoile, &. íl pourróit arri-
ver que je n'échappèrois pas , aux
morfures, de Linguet ; elles n'ont en-
core fait de mal à personne; fi je les
crains, c'eft que j'ai la manie de ne
pas vouloir mourir de.la rage : d'ail-
leurs fa chère soeur la Dame B***,
a auffi ses accès de rage, & que de-
vïehdrois-je,, s'il lui prenoit pour moi
un e fantaifie !
Tòut Bon-homme que je fuis , j'ai
une incrédulité extrême fur la durée
de cette célébrité acquise per fat &
nef as. Linguet & l'Abbé Raynal font
peut-être les deux écrivains de ce
fíècle qui ont fait le plus dé bruit ;
ils.font auffi célèbres que l'étoit Eros-
tràte ; ils ont fait rire, l'on s'est ar-
raché leurs ouvragés ; ils «nt vóulii
être fingùliers, l'on a voulu voir leur
perfonne; on les a applaudis, & ils-
ont cru qu'ils avoient un grand mérite :
ils se sont crus les plus grands: hommes
de ce fiècle. C'étaient; les impiétés de
(5)
Raynal qui lui ouvroíent les portes
c'étoient les farcafmes & les mauvai-
ses plaisanteries de Linguet qui le fai- „_
foient recevoir. Comme on. ne les
estimoit ni ne les aimoit, l'on n'avoit
pour eux aucune espèce de conlìdé-
ration : il faut pour íobtenir quelque
chose de plus que de l'esprit : aux
yeux de l'impiemême, l'impie qui
en fait parade , est méprifable., Les
saillies du méchant peuvent amuser,
mais elles le font détester ; fi quelque-,
fois on le caresse , c'est pour détour--
ner de foi fa bave & fòn fiel.
Lïnguet a plus d'efprit que de gé-
nie; son imagination est froide ; elle
ne s'allume qu'au flambeau de la haine
& de la vengeance : c'est le forgeron
qui , à grands coups de marteau ,
donne au fer la forme qu'il veut qu'il
ait. Les raifonnemens de Linguet font
plus adroits que solides ; ils séduisent
plus qu'ils ne persuadent : son ftyle
n'a de force que quand sa bile eft
exaltée, facit indignatio versus ; ìl-
compofefans méthode, ii écrit fans
( 6 )
goût, delà ces répétitions fasti dieufes,.
ces détails bas , ces sarcasmes plus
grossiers que piquans, ces plaifante-
ries triviales qui inondent fes ouvra-
ges. II n'y a aucun sel dans ses épi-
grammes, nulle noblesse dans ses éloges;
s'il se plaint del'injuftice des grands,
de la méchanceté de ses égaux , il
cause à ses lecteurs de l'ennui, & ne
les attendrit pas. Presque tous les
traits qu'il lance contre ses ennemis,
retournent fur lui ; il manie l'arme
du ridicule avec une mal-adresse qui
lui ôte son effet ; mais ce qui répugne
le plus j c'est son égoifme continuel. :
l'on écoute fans intérêt le récit de
íèsfe malheurs, & personne ne croit à
fes triomphes, personne n'est fenfible
à fes injures.
Si l'on considère Linguet du côté
des connaiffances, il n'en a aucune,
de celles qui font néceffaires pour
devenir célèbre;,il n'eft ni Jurifcon-
sulte profond':,. ni Politique réfléchi ;
quand il veut être Critiqué, il n'est
que Satyrique : il n'est point Poëte,.
(7)
il eft Verfificateur ; donneur de projet,
il déraifonne. Sa gaieté est bruyante;
c'eft celle d'un homme ivre qui inspire
la trifteffe. Si fà morale n'est pas celle
d'un homme vicieux, fes actions prou-
vent' qu'il- n'a rien moins que des ver-
tus; avare par caractère, il est.quel-
quefois généreux, par ostentation ; il
est crapuleux dans son intérieur, foup-
çonneux & méfiant ; s'il croit qu'on
le craint, il est audacieux, & timide
jusqu'à la pufillanimité , s'il imagine
qu'on brave la colère : il n'ai jamais,
connu les plaifirs du coeur, & n'a été
fenfible qu'à ceux des fens ingrat à
l'égard de fes bienfaicteurs, il a
été souvent leur plus cruel ennemi 5
il les a calomniés. Sa maîtresse même
a souvent éprouvé de lui les plus
grandes duretés.
Je viens de lire fes mémoires fur
la Bastille, annoncés avec tant de fra-
cas, &, débités avec tant d'avidité,
& je n'y ai rien vu qui l'autorisât à
les annoncer au public avèc tant d'em-
phase, ni qui justifiât l'empreffement
(8 8 )
du Public à les lire. Parturient montes
Je suis , dit Linguet , èn Angle-
terre ; il faut prouver que jé n'ai
pas pu me dispenser d'y revenir, je
ne suis plus à la Bastille, il faut
prouver que je n'ai pas mérité d'y
être. C'est ce que Linguet ne prouve
pas On l'á mis dehors de là Bastille
c'est une sottise qu'à faite le Minis-
tère de France : ouil ne falloit pas
l'y mettre, au il nè falloit pas l'en
faire sortir. Quand l'on a enchaîné
un chien- enragé, ìl! faut le tuér: ou
le tenir dans les fers ; si on les rompt,
c'est plus qu'une imprudence dont l'on
ne tarde pas à; se répéntir. -Linguer
feraitmort de désespoir , fi le Gouver-
nement de France l'eût laisse écritefans
contraintes cette indifférence auroit
bientôt rendu le public très-peu empref
se à lire les écrits , c'est le soin qu'on a
pris de les défendre qui les ont fait
rechercher ; ce font les-plaintes de
deux qui croyoient avoir à s'en plain-
dre qui leur ont donné unevaleur
qu'ils n'avoient pas.
(9)
En annonçant à Linguet qu'il étoit
libre, on lui a annoncé qu'il falloir al-
1er demeurer à Réthel - Mazarin. Ruiné
par. un Agent infidèle 3. ne pouvant
ni faire. mes recouvremens. arriérés,
ni médîer aux déprédations passées,
ni prévenir les futures , comment
aurois je vécu à Réthel- Mazarin
Voilà prouver. d'une manière bien
péremptoire que Linguet n'a pu se dis-
penser- de revenir en Angleterre. Un
Agent, le Sr. Lequefhe, l'avoit ruiné,
& cependant- il achète une maison â
Londres ,il vit à Londres où le vi-
vre est plus cher qu'à Paris même,
ou le vin , qu'il aime, paie deux cent
poúr cent de droit : à Réthel il eût
ouune maison pour peu de chose,
une table bien, fervie avec l'intérêt
seul de l'argent qu'il a dépensé pour
acquérir fa maison de Londres, &
pour la faire arranger à son usage. Il
auroit été bien plus vrai de dire
Je n'aurios pas pu vivre à Réthel
parce queje n'aurois pas pu y faire
venir ma chère B, qui avoir en
(10) _ .
sa puissance mon argenterie, 240001.
de mon argent , ainsi que- mes papiers ;
parce que je n'aurois pu répandre mon
venin & continuer à calomnier mon,
prochain & à écrire mes Annales, ou
plutôt mes Libelles. Tout le monde
auroit cru à ce motif de sa fuite de
France & de son arrivée à Londres.
Linguet ne nous a. pas connu ; il
a cru qu'après avoir dit des injures
aux Anglois dans ses Annales, les avoir
vilipendés., y avoir dit que; leur consti-
tution ne valoit rien, que leurs.loix
étoient vicieuses , leur façon de vivre
ridicule & leur existence politique,
très-peu solide, il suffisoit de leur chan-
ter la palinodie pour regagner leur
amitié ; il l'a fait & s'est attiré, non
pas la haine, mais; le mépris : on le
regarde aujourd'hui à Londres avec
une indifférence qui lui donnera sûre-
ment quelques accès de rage.
Linguet s'est imaginé que l'Europe
entière avoir, les yeux-fur lui, & pre-
noit, à son sort le plus grand intérêts
cela n'a-Jamais été,: l'on abeaucoup
parlé
(11)
parlé de lui,, mais fans s'en occuper :
l'on a vu son emprisonnement avec la
méme indifférence que fa délivrance.La
. manie de Linguet a toujours été de
se croire l'objet de l'amour des uns &
de la haine des autres, & il n'a ja-
mais été que cêlui de leur indiffé-
rence. Méchant fans autre motif que
l'intérêt de son amour-propre ou de
son avidité pour l'argent, Linguet s'est
tout permis pour sè venger de ceux
qui. l'avoient humilié, ou qui n'a-
. voient pas satisfait à son avarice : il
les a attaqués, mais toujours de loin ,
fi ce n'a été lorsqu'il a seu qu'on ne
le combattroit qu'avec l'arme dont il
se fer voit. Des personnes dignes de
foi qui l'ont vu dans ces accès de rage,
m'ont assuré que la vue d'une épée,
' d'un pistolet , même d'une simple
houffine, suffisoit pour le calmer. Ja-
mais il n'a fait un acte de bienfai-
sance , pas le moindre acte d'humanité :
son silence le prouve ; il en auroit
parlé : mais s'il n'a jamais goûté le
plaisir délicieux de faire le bien, il
B
(12)
a savouré celui de faire le mal : c'est
ainsi que les esprits infernaux se dé-
dommagent des maux qu'ils souffrent
pour ceux' qu'ils font.
Linguet a voulu faire du bruit ; il
"en a fait fans doute, mais dans le
moment où il en faisoit davantage,
personne ne s'intéressoit à ses revers;
s'il a eu quelques momens de gloire,
il a eu un plus grand nombre d'hu-
miliations : il entre à la Bastille & per-
sonne ne le plaint ; il en sort & per-
sonne ne se réjouit, personne enfin n'a
pris la peine d'examiner s'il avoit mé-
rité d'y être enfermé-; s'il a dit, s'il
a fait imprimer qu'il étoit innocent}
personne ne l'a cru & ne le croira.
Tous ceux qu'on conduit à Tyburne,
protestent de leur innocence jusqu'au
pied de la potence; ils sont pendus,
& perfonne n'imagine qu'ils l'ont été
injustement.
.Linguet n'a pas assassiné; soit, mais
il a calomnié, & par ses calomnies il
atroublé, autant qu'il a pu, ,1a so-
ciété , & le crime du perturbateur du

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