Le bourgmestre de Liége / par Henri Conscience

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M. Lévy frères (Paris). 1872. 1 vol. (264 p.) ; in-18.
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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COLLECTION MICHEL LÉVY
OEUVRES COMPLÈTES
DE
HENRI CONSCIENCE
OEUVRES COMPLÈTES
DE
HENRI CONSCIENCE
Publiées dans la collection Michel Lévy
I.ANNÉE DES MERVEILLES 1 ■ .
AO'RÉLIEN . . -
BATAVIA 1
LES BOURGEOIS DE DARLINGEN I
LE BOURGMESTRE DE LIÈGE 1
LE CHEMIN DE LA. FORTUNE 1
LE CONSCRIT 1 —
LE COUREUR DES GRÈVES 1 —
LE DÉMON DE L'ARGENT 1 —
LE DÉMON DU JEU 1 —
LES DRAMES FLAMANDS 1 —
LA l'IANCÉF, DU MAÎTRE D'ÉCOLE 1 —
LE FLÉAU DU VILLAGE. .'..., 1 —
LE GANT PERDU J
LE GENTILHOMME PAUVRE 1 —
LA GUERRE DES PAYSANS 1 —
LE GIJET-AFKNS 1 —
LA JEUNE FEMME PALE i —
HEURES DU SOIR 1 —
HISTOIRE DE DEUX ENTANTS D\U: \ !:l!.",S 1 —
LE JEUNE DOCTEUR I —
LE LION DE FLANDRE 2 —
MAÎTRE VALHNTIN 1 —
LE MAL DU SIÈCLE . 1 —
LE MARCHAND D'ANVERS 1 —
LE MARTYRE D'UNE MÈRE 1 —
LA MÈRE JOB i
L'ONCLE ET LA NIÈCE ! ' —
L'ONCLE REIMOND , 1 —
L'ORPHELINE . ! •-
LE PAYS DE L'Oit 1
UN SACRIFICE ']
LE SANG HUMAIN, i ■■■■
SCÈNES DE LA VIE FLAMANDE 2 ■ —
SOUVENIRS DE JEUNESSE I —
LA TOMBE DE FER I —
LE TRIBUN DE GAND 2 —
LES VEILLÉES FLAMANDES 1 —
LA VOLEUSE D'ENFANT . „ 1 —
La propriété littéraire cil l.n^urj frïiri.;;:iîLie? des ouvres de -II. Il'ini
Conscience appartenant à JDI. Michel Lévy irèrrs, i.s p;nu-suivrotit cumule
contrefaçon toute réimpression fuite au mépris de leurs droits, soit en
France, soit dans tous les pays qui ont ou qui auront des traités interna-
tionaux avec la France.
CticBY. — Impr- Paul DOPOKT et C.ie, rue du Bac-d'Asnières, 13.
LE
BOURGMESTRE
DE LIEGE
PAR
HENRI CONSCIENCE
NOUVELLE ÉDITION
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
HUE AUBER, 3, PLAGE DE L'OPERA
LIBRAIRIE NOUVELLE
MUI.EVAItD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GIUMMONT
Mme Ve JONAS, LIBRAIRIE DE L'OPÉRA
1872
Tous droits réservés
LE
BOURGMESTRE DE LIEGE
i
L'histoire de Liège et l'histoire des Flandres
semblent des pages d'un même livre, d'un livre
qui raconte' les aventures d'une population peu
nombreuse, mais laborieuse, fière et indomp-
table.
Là, comme ici \ la vie agitée des bourgeois ne
fut, pendant des siècles, qu'une lutte sans trêve,
une lutte de géants, pour la sauvegarde de leurs
libertés, chèrement acquises, et de l'indépendance
toujours menacée de leur patrie. S'élevait-il à Liège
1. L'auteur habite une ville des Flandres.
2 LE BOURGMESTRE DE LIÈGE
un cri de détresse, ce cri trouvait un écho jusqu'au
coeur de la Flandre. Souvent, après une longue op-
pression de la bourgeoisie, le feu de la vengeance
populaire s'alluma simultanément dans les deux
pays, comme si les coeurs des hommes libres bat-
taient à l'unisson, sur les bords de la Meuse et sur
les bords de l'Escaut, aussi bien dans les jours
de deuil et d'humiliation que dans les jours de
triomphe et de prospérité,
C'est que la nature, quoiqu'elle ait donné à ces
peuples une langue différente, les a cependant
créés frères par l'esprit et le coeur, leur a assigné
dans le monde et dans l'histoire une même mission,
et les a destinés à aimer et à détester les mêmes
choses.
Toutefois, à la fin du xvie siècle, Liège, seule,
entre toutes les parties de la Belgique actuelle, avait
su conserver son ancienne indépendance. L'ambi-
tion envahissante de la maison de Bourgogne et
la puissance colossale de la couronne d'Espagne sur
la tête de Charles-Quint, avaient passé sans avoir ravi
à la ville libre des Ëburons sou existence propre.
LE BOURGMESTRE DE LIÈGE 3
Celte situation exceptionnelle, elle la devait à la
nature même de ses institutions politiques. Elle
formait, en effet, avec la contrée assez étendue
qui l'entourait, une principauté qui ne pouvait
être transmise ni par mariage ni'par héritage, non
plus que cédée ou vendue par la volonté du titu-
laire.
Cette principauté avait pour chef spirituel et
temporel un évêque qui devait être choisi, par les
chanoines de l'église Saint-Lambert, parmi les
membres même du chapitre.
Les libertés du peuple y étaient depuis des
siècles très-étendues, et presque toute la direction
des affaires temporelles était remise entre les mains
des magistrats et des Trente-Deux métiers. Il en ré-
sultait naturellement que le prince, poussé par d'am-
bitieux courtisans et par l'exemple de l'étranger,
risquait de temps en temps une tentative pour
restreindre les privilèges de la bourgeoisie, si an-
ciens qu'ils fussent, et pour étendre ainsi sa propre
.autorité. Mais les Liégeois étaient sur ce point si
jaloux et si intraitables, que chaque essai d'oppres-
i LE BOURGMESTRE DE LIEGE
sion fut pour eux une occasion de sceller leurs
droits de leur sang et de les faire reconnaître de
nouveau, même alors que ces droits semblaient
écrasés par la force supérieure des armées étran-
gères.
Dans la première moitié du xvif siècle, lorsque
éclata la terrible guerre de Trente ans, la France
s'était liguée avec les provinces hollandaises contre
l'Espagne unie à l'empire d'Allemagne. Les deux
ennemis, comprenant bien que leur abaissement
définitif ou leur prépondérance européenne devait
sortir de cette lutte, n'avaient rien épargné pour
s'assurer des alliés à quelque prix que ce fût,
même par les intrigues les plus honteuses. C'était
surtout l'opulente ville de Liège qui était l'objet de
ces machinations opposées.
L'Espagne, au moyen d'habiles manoeuvres, était
parvenue à faire élire, pour la seconde fois, un Alle-
mand àl'évêché de Liège. On espérait ainsi déter-
miner le grand corps germanique à sortir de sa
neutralité et à prendre parti pour l'Espagne contre
la France. Le nouveau prince-évêque qui fut inau-
LE BOURGMESTRE DE LIÈGE 5
guréen 1612, se nommait Ferdinand de Bavière,
déjà électeur de Cologne, et n'était même pas
prêtre i.
Son élection, qui dépendait entièrement et sans
appel du chapitre de Saint-Lambert, était-elle ré-
gulière ou non? Les Liégeois s'en inquiétèrent peu.
Ils accueillirent leur nouveau prince avec de
grandes démonstrations de joie et de respect ; mais
quand il voulut, de sa propre autorité, restrein-
dre les libertés par lui jurées et changer les an-
ciennes lois, il rencontra tant de résistance, qu'il
se vit obligé de renoncer pour quelque temps du
moins, à ses projets, en se réservant de choisir
un moment plus favorable pour punir ce peuple
indocile et pour le soumettre à ses volontés. Il
s'en fut dès lors résider- à Bonn, dans son élec-
toral.
Comme dans tout pays libre, il existait à Liège
deux partis.
Le premier, moins nombreux, mais puissant par
1. Ferdinand de Bavière mourut en 16R0 sans avoir reçu
l'ordination.
6 LE BOURGMESTRE DE LIÈGE
ses richesses et par l'appui que lui prêtait l'Es-
pagne, se composait de l'ordre équestre, de bour-
geois notables et de quelques membres des mé-
tiers, qui dépendaient d'eux ou qui suivaient
leurs conseils. Ce parti était l'ennemi delà démo-
cratie; il voulait étendre l'autorité du prince et
faire embrasser par la ville de Liège la cause de
l'Espagne.
Le second, comprenant presque toute la popu-
lation, voulait, au prix de ses biens et de son sang,
défendre les vieilles libertés en même temps que la
neutralité du pays; et, comme cette neutralité n'é-
tait menacée que par le prince et par l'Espagne, le
sentiment populaire penchait vers la France, dont
le roi avait promis aux Liégois de les assister contre
leurs ennemis.
Il arriva vers ce temps-là que quelques jeunes no-
bles, peu aimés du peuple, revinrent de Paris avec
un nouveau costume. Us portaient des chaussures
dont les revers tombaient presque sur les pieds,
avec des garnitures de noeuds et de rubans qui
les faisaient ressembler à une sorte d'hirondelles aux
LE BOURGMESTRE DE LIÈGE 7
pattes emplumées, nommées chiroux 1 en patois
de Liège.
Lorsque ces jeunes gens sortirent un dimanche
de l'église Saint-Lambert, le peuple se moqua
de celte mode nouvelle et leur cria : Chiroux ! chi-
roux !
Eux, de leur côté, pour exprimer qu'à Liège on
avait l'habitude de critiquer et de repousser toute
innovation, répondirent par le cri de: Grignoux!
Grignoux! ce qui signifie grognons, frondeurs ou
mécontents.
Depuis lors, les deux partis s'approprièrent ces
sobriquets et se parèrent, comme d'un titre de
gloire, du mot qu'on leur avait jeté à la face
comme une injure.
. Deux causes avaient beaucoup contribué à ac-
croître la puissance du parti populaire et à soulever
dans la bourgeoisie une haine violente contre Fer-
dinand de Bavière.
1. De ces souliers mignons, de rubans révolus,
Qui vous font ressembler à des pigeons paitus.
MOLIÈRE, École des maris.
8 LE BOURGMESTRE DE LIÈGE
Ce prince avait permis aux Espagnols et aux
Allemands de passer avec leurs armées sur le ter-
ritoire liégeois et de violer,ainsi la neutralité delà
principauté. Peut-être avait-il appelé ces forces
étrangères pour punir les Liégeois. Quoi qu'il en
fût, les Espagnols, les Lorrains et les Croates déso-
laient incessamment le pays, brûlant les villages,
saccageant les châteaux, pillant les fermes et égor-
geant un grand nombre de gens sans défense. Les
habitants de la ville s'étaient mis en campagne pour
chasser de la principauté ces avides et sanguinaires
étrangers ; mais , après des pertes inutiles , ils
reconnurent bientôt qu'il n'y avait pas moyen de
lutter contre des forces supérieures. Ils se renfer-
mèrent donc entre leurs murailles, prêts à vendre
chèrement leur vie et leur liberté, si l'ennemi
osait entreprendre le siège de la forte et presque
imprenable ville de Liège.
Les cruels assassinats commis sur de pauvres
paysans mirent le comble à la haine de la bour-
geoisie contre Ferdinand de Bavière. 11 eut beau
protester qu'il n'était pas la cause de ces malheurs,
' LE BOURGMESTRE DE LIÈGE 9
et que le passage des armées étrangères sur le
territoire liégeois ne pouvait être attribué qu'au
roi d'Espagne et à l'empereur, on n'admit point
ses excuses, parce que rien ne prouvait que le
prince-évêque se fût opposé à celte violation de la
neutralité.
Vers cette époque, le bourgmestre Beckman,
le chef et l'instigateur des grignoux, fut atteint
d'une maladie étrange et mystérieuse. Son corps
fondait pour ainfei dire lentement, au point d'être
devenu un vrai squelette vivant, bien que jus-
qu'à l'heure de sa mort il conservât toute, son
intelligence et toute son énergie.
Le peuple prétendait qu'il avait été empoisonné
par l'ordre du prince Ferdinand. Rien cependant
ne constatait que la mort du bourgmestre ne fût
pas naturelle. On ne put donc produire aucune
preuve contre Ferdinand de Bavière ; mais mal-
heureusement, dans ces temps maudits de politi-
que perfide et cauteleuse, ces meurtres officiels
n'étaient pas rares. Il va de soi que ces fatals
événements devaient exciter le peuple à la ven-
1.
10 LE BOURGMESTRE DE LIEGE
geance et mêmes à d'injustes persécutions contre
les chiroux. Les Liégeois n'avaient pas beaucoup
de patience. Lorsqu'une injustice signalée ou
quelque attentat contre leurs vieilles franchises
avait allumé dans leurs coeurs une étincelle de
colère, il ne fallait pas grand temps pour chan-
ger ces étincelles en feu dévorant. Ces hommes
courbés toute la journée, la poitrine et les bras
nus, sur le fer rouge, ou habitués à miner
sans cesse le roc de leurs montagnes, à extraire
le charbon des profondeurs ténébreuses de leur
sol et toujours en lutte avec une nature âpre et
rude, ces hommes, une fois emportés, devaient
être héroïques dans le combat et implacables dans
la haine.
Une rixe eut lieu. On tua quelques chiroux,
et les partisans des Espagnols auraient souffert
bien davantage si les magistrats, pour donner
quelque satisfaction à la colère du peuple, n'eus-
sent banni de la ville et du territoire de Liège un
grand nombre de bourgeois et d'artisans sus-
pects.
LE BOURGMESTRE DE LIÈGE îl
' L'habitude des chiroux aussi bien que des gri-
gnoux, était d'appliquer réciproquement la pros-
cription au parti vaincu et de mettre ses biens sous
séquestre.
Il y eut donc, à différentes époques, des mil-
liers de personnes chassées de la ville et de son
territoire, avec femmes et enfants, sans moyens
d'existence, exposées à mourir de faim et de mi-
sère.
La plus grande partie de ces bannis se tenait
cachés dans la forêt des Ardennes ou dans les
bois et hameaux du duché de Limbourg, vivant
et languissant dans l'espoir qu'un changement
des affaires leur rouvrirait les portes de leur ville
natale, et toujours prêts à courir au moindre signal
à l'aide de ceux qui, restés à Liège, devaient re-
commencer la lutte contre leurs ennemis com-
muns.
. Dans la sombre profondeur du bois de Clermont,
sur les frontières du Limbourg, quelques ménages
s'étaient installés, sous la protection d'un block-
haus que les Espagnols avaient élevé dans.ces en-
12 LE BOURGMESTRE DE LIÈGE
virons. Les pauvres exilés, qui craignaient d'être
pris par les Liégeois, pouvaient donc, en temps de
détresse, trouver un refuge chez les Espagnols
dont ils soutenaient la cause.
Bien étrange et bien douloureux était l'aspect
des exilés dans les bois de Clermont !
Au pied du flanc abrupt d'une montagne, sous
de grands chênes, étaient groupées une dizaine
de misérables huttes, grossièrement bâties de
troncs d'arbres et couvertes de gazon et de feuil-
lage. Un grand nombre de femmes et d'enfants
demi-nus ou couverts de guenilles, dont les hail-
lons accusaient-cependant un certain bien-être
antérieur, entraient et sortaient de ces huttes,
silencieux et défiants comme si la crainte con-
tinuelle de la trahison les avait frappés de
mutisme.
Il n'y avait alors que deux hommes au campe-
ment.
Un vieillard, dont la longue barbe blanche des-
cendait jusque sur la poitrine, était assis par terre,
à l'ombre des chênes, occupé à tresser des bran-
LE BOURGMESTRE DE LIÈGE 13
ches de saule et à tourner lentement entre ses
genoux un panier commencé.
A côté de lui, un autre vieillard, debout, frap-
pait avec un marteau sur une enclume et s'essouf-
flait à forger quelques clous. Il était d'une maigreur
effrayante, de même que le petit garçon, qHi, près
de lui, attisait un feu de charbon de bois avec une
espèce de soufflet de forge.
Ils travaillaient depuis longtemps en silence, lors-
qu'un coup de sifflet aigu retentit derrière la mon-
tagne.
Le vieux forgeron laissa tomber son marteau sur
l'enclume et s'écria avec joie :
— Enfin, voilà les camarades? puissent-ils avoir
réussi ! ils apportent sans doute de la viande !
Une dizaine d'hommes dans la fleur de l'âge, le
fusil sur l'épaule et un paquet à la main, descen-
dirent de la montagne. Aussi mal vêtus que les
deux vieillards, ils avaient tout l'air de mendiants
armés qui reviennent d'un pillage.
Dès que le son de leur voix arriva jusqu'au cam-
pement, les femmes coururent à leur rencontre,
U LE BOURGMESTRE DE LIÈGE
les débarrassèrent de leurs paquets, et les condui-
sirent jusqu'aux huttes, avec des cris joyeux.
Le vieux forgeron, après leur avoir serré à tous
la main, leur dit :
— Jeunes gens, vous m'avez joliment effrayé.
Je pensais que vous étiez tombés entre les mains
des méchants grignoux. Nous vous attendions à
midi, et voilà qu'il est cinq heures!
— Une drôle d'affaire, répondit un des jeune?
gens en riant. Nous avons couru presque toute la
journée après 4,000 florins.
— 4,000 florins! Quel trésor! Que veux-tu
dire?
Il paraît qu'un Espagnol s'est enfui de Bruxelles ;
c'est une espèce de ministre ou de général, qui a
volé des millions dans les caisses de l'État et qui
est condamné à mort. ADaulhem, à l'armée, on est
averti que d'Aix-la-Chapelle il essayera de gagner
le territoire de' Liège en traversant le Limbourg,
afin de jouir en paix du produit de son vol. Le
•général Jean de Weert promet quatre mille florins
à qui lui livrera le voleur ; voilà ce que m'a dit un
LE BOURGMESTRE DE LIÈGE 15
soldat espagnol qui parlait un peu le français.
— 0 Dieu ! si tu l'avais trouvé! soupira le maré-
chal, nous aurions été riches jusqu'au jour de la
délivrance.
— Il y en a bien d'autres qui cherchent l'oiseau
rare, reprit le jeune homme-, sur toutes les routes
etles sentiers, le long de la frontière, on rencontre
des soldats espagnols, même d'Argenteau et de
Naragne. Tous les passages sont occupés ; mais
celui qui est assez malin pour voler des millions
n'ira pas se jeter, comme un étourneau, dans les
filets de l'oiseleur.
— Attention ! Du monde dans le bois ! s'écria un
des hommes en sautant sur son fusil.
Les autres regardèrent alors autour d'eux, et
fixèrent les yeux avec méfiance sur un homme qui
arrivait de loin par un petit sentier que les pros-
crits s'étaient tracé eux-mêmes à travers le taillis
épais.
Lorsque sa tête sortit des broussailles et qu'il vit
un de ceux qui l'épiaient, souffler sur la mèche de
son arquebuse, il leva la main et cria :
16 LE BOURGMESTRE DE LIÈGE
— Chiroux !
— En croirai-je mes yeux? s'écria le forgeron.
En vérité, c'est le doyen des tonneliers. Voici des
nouvelles ! l'heure de la délivrance a peut-être
sonné! — Eh bien! monsieur le doyen, quelles
nouvelles apportez-vous? lui demanda-t-il après
l'échange des premiers saluts.
— Une bonne et joyeuse nouvelle, camarades,
un peu d'argent de la part de nos amis de Liège.
Combien êtes-vous ici ?
— Vingt-neuf, dit une des femmes, vous pouvez
les compter, monsieur ; tous, grands et petits ;
nous nous trouvons autour de vous.
— Et les cinq autres ?
— Morts.
— Morts ! en six mois ?
— L'hiver, le rude hiver, monsieur.
■— Oui, oui, murmura le doyen en secouant
tristement la tête. ■— La mort nous rend de fré-
quentes visites dans la grande forêt d'Herlogen-
wald. La semaine passée, mon fils aîné, hélas!...
mais ne touchons pas à ces sujets douloureux. —>
LE BOURGMESTRE DE LIÈGE 17
Qui de vous reçoit l'argent que je vous apporte?
A ces mots, il découvrit une ceinture de cuir,
il en tira quelques pièces d'or et les compta dans
la main du forgeron.
— Voici cent quarante-cinq florins : cinq florins
par tète. C'est peu en six mois de temps; mais
bientôt on vous enverra de Bruxelles un secours
plus considérable. Le roi d'Espagne a promis de
donner 'aux proscrits un subside régulier.
—■ De l'argent ! C'est quelque chose pour des
misérables comme nous, murmura le forgeron
avec une colère contenue ; mais la délivrance, la
liberté? Mes cheveux ont grisonné à force d'impa-
tience !
— Le jour approche, camarades, dit le doyen.
Il approche rapidement, croyez-moi. Nos amis de
Liège sont devenus puissants. Il se trame quelque
chose que je ne puis pas vous divulguer entière-
ment, mais tenez-vous prêts, soit à rentrer dans
vos demeures aux cris des chiroux victorieux, soit
à forcer les portes de Liège avec le secours d'une
puissante armée hispano-allemande; je ne puis
18 LE BOURGMESTRE DE LIEGE
vous en apprendre davantage. Prenez courage et
patience ; de pareils efforts demandent du temps.
— Toujours des promesses et de vains mots !
s'écria une femme. Tant que le bourgmestre La-
ruelle vivra, les grignoux resteront les maîtres à
Liège. Il est l'idole du peuple aveuglé.
— Les grignoux auront bientôt fini de chanter,
dit un des hommes armés. Nous avons rencontré
un paysan de Julemont qui a été hier à Argenteau
et qui a entendu dire que Laruelle était tombé subi-
tement malade et qu'il se mourait. Toute la ville de
Liège est en deuil et en mouvement, car on répand
le bruit que, comme le bourgmestre précédent,
Laruelle a été empoisonné.
— Malédiction ! s'écria le forgeron furieux. Si
ces bruits avaient le moindre fondement, je serais'
le plus enragé des grignoux ! ce n'est point par de
pareils assassinats qu'un Liégeois défend ses droits.
— C'est vrai, il a raison ! s'écrièrent les autres.
Si les Espagnols s'imaginent...
— Mais taisez-vous donc, mes amis, interrompit
le doyen. Vous vous laissez tromper par chaque
LE BOURGMESTRE DE LIÈGE 19
fausse nouvelle de nos ennemis. C'est ainsi qu'ils
excitent sans raison la haine du peuple. Laruelle
est sain et sauf, et personne* ne songe à attenter à
sa vie. Hier au soir, dans la forêt d'Herlogenwald,
quelqu'un de nos bons amis de Liège est venu jus-
qu'à nous ; il avait vu la veille encore le bourg-
mestre Laruelle se promener avec le résident fran-
çais, sur la place Saint-Jean, devant la maison du
chanoine Lintermans. Ainsi, n'écoutez pas tous
ces faux bruits que répandent journellement les
grignoux, parce qu'ils voient que leur force dimi-
nue et qu'une partie du peuple commence à ouvrir
les yeux. Restez courageux et confiants, votre
délivrance est proche : n'en douiez pas. Oui, oui,
camarades, il se prépare de grandes choses. Tenez-
vous prêts à seconder, au premier signal, notre
suprême effort pour la délivrance de notre chère
patrie. Au revoir, il faut que je vous dise adieu.
— Déjà ! Nous avons de la viande fraîche, ne
voulez-vous pas souper avec nous? demanda le
vieux forgeron.
— Impossible, répondit le doyen, les amis du
20 LE BOURGMESTRE DE LIÈGE
bois de Grinho m'attendent, et c'est là que je dois
passer la nuit.
— Ne craignez-vous pas de vous mettre seul
en route avec de l'argent?
— J'ai un sauf-conduit spécial du général, et je
ne dois pas faire un pas sur le territoire liégeois.
Pourtant, je voudrais bien être guidé par un de vous
dans le bois ; car tout à l'heure je me suis perdu et
' j'ai cherché longtemps mon chemin.
Tous les jeunes gens saisirent leurs armes, prêts
à l'accompagner ; mais, sur ses instances, la plu-
part déposèrent leurs fusils et les quatre plus
robustes seuls le suivirent.
En chemin, on parla peu, à cause de la diffi-
culté de la marche à travers les arbres serrés du
bois; de temps en temps, le doyen répondait aux
questions qu'on lui adressait au sujet de quelque
ami campé dans la forêt d*Herlogenwald.
Ils atteignirent enfin la lisière du bois, non loin
du village de Clermont. Là, le doyen serra encore
une fois la main de ses guides, et leur dit qu'ils
recevraient avis, en temps utile, de la moindre
LE BOURGMESTRE DE LIÈGE 2t
nouvelle intéressante, puis il les quitta pour prendre
le chemin de Grinho.
Les proscrits retournèrent par le bois. Ils sui-
vaient à pas lents un sentier étroit ; causant de ce
que leur avait dit le doyen et de leur prochaine
délivrance.
Bientôt, pour raccourcir encore un peu leur
chemin, ils passèrent à travers un épais fourré et
gravirent le liane d'une montagne. Ils se taisaient
depuis quelque temps, car la montée était difficile.
Celui qui marchait en avant et qui atteignit le
premier le sommet, s'arrêta tout à coup et se baissa
pour cacher sa tète derrière la montagne, en fai-
sant signe à ses compagnons de venir à lui et de
garder le plus profond silence. Il souffla rapide-
ment sur la mèche de son arquebuse et leva le
chien, comme s'il se trouvait en danger.
— Eh bien, qu'as-tu vu? lui demanda-t-on à
voix basse.
— Je vois du monde là-bas ; ils espionnent le
camp et rampent comme des renards. Ils ont
assurément de mauvaises intentions.
22 LE BOURGMESTRE DE LIÈGE
— Combien sont-ils ?
— Je n'en sais rien ; il m'a semblé voir plusieurs
chapeaux remuer et disparaître entre les taillis ; ce
ne sont pas des soldats.
— Des grignoux de Liège, des espions envoyés
par nos ennemis.
— Venez, taisez-vous, et voyez vous-mêmes.
Les autres gravirent la montagne, levèrent la
tête au-dessus du sommet et virent, en effet, deux
hommes au moins qui, penchés sur les broussailles,
semblaient regarder vers les huttes.
— Venez, suivez-moi, dit un des jeunes gens ;
si ce sont des ennemis, nous le saurons bientôt?
Mais, à ce moment, l'un des inconnus se redressa,
et leva les yeux vers le sommet de la montagne,
où les proscrits armés se montraient. Saisis de
crainte à cette apparition inattendue, les étrangers
prirent leur course à travers le bois et disparurent
derrière le feuillage.
— Par ici, ils ne peuvent pas nous: échapper!
cria ielui qui paraissait être le chef des jeunes
LE BOURGMESTRE DE LIÈGE 23
Suivi de ses compagnons, il descendit rapide-
ment sur le côté de la montagne, dans l'intention
de couper la retraite aux fuyards.
En effet, après avoir marché aussi vite que pos-
sible pendant quelques minutes, la petite troupe
déboucha tout à coup en face des deux inconnus.
Ceux-ci, voyant qu'il était inutile de chercher à
s'échapper, s'arrêtèrent lorsqu'on leur cria, en
patois de Liège : « Halte-là ! qui vive ? »
■—Ce sont des Liégeois, murmura un des
fuyards à l'oreille de son compagnon.
Et, agitant son chapeau, il s'écria dans le même
idiome :
— Amis, vive les grignoux !
A peine avait-il prononcé ces mots, qu'il reçut
dans le dos un coup de crosse de fusil qui faillit le
jeter par terre. x
— Tiens ! cela t'apprendra à crier : « Vive les'
grignoux ! » dit un des proscrits.
Les inconnus étaient vêtus comme des habitants
des environs. L'un portait un sarrau. Cdlai qui
avait reçu le coup semblait être un bourgeois aisé,
24 LE BOURGMESTRE DE LIEGE
un marchand, ou du moins un riche fermier. Il
avait la taille haute, les traits du visage réguliers,
sa barbe soignée; et sa contenance, même dans
cette position critique, était fière et majestueuse.
Tous deux avaient une grosse canne de bois de
néflier, comme en portaient ordinairement les gens
de la campagne.
Comme toute résistance contre les armes à feu
leur semblait impossible, ils se tinrent tranquilles,
résignés à subir les mauvais traitements qu'il
plairait aux agresseurs de leur infliger. On les
avait arrêtés et on leur tenait les bras liés pendant
qu'on leur demandait avec force injures :
— Qui ètes-vous ! Que venez-vous faire ici ?
' — Amis, pourquoi nous voulez-vous du mal?
répondit l'homme à la grande taille : Je suis un
bourgeois de Soumagne, mon compagnon est un
tanneur du Brabant que j'ai accompagné à Henri-
Chapelle pour y acheter des écorces de chêne. Nous
retournons à Soumagne.
— Vous mentez ; ce n'est pas ici le chemin de
Soumagne !
LE BOURGMESTRE DE LIÈGE 23
— Nous voulions abréger notre route et nous
nous sommes égarés.
— Ce, sont des traîtres ou des espions, dit un
des jeunes gens ; celui-ci n'est pas de Soumagne,
car il parle le patois de Hermal ; je l'entends bien,
puisque je suis né à Saint-Séverin.
— Mais je suis né à Àmay, il n'est donc pas
étonnant que vous reconnaissiez mon langage, ob-
jecta le bourgeois avec un calme apparent.
— Vous êtes certainement un grignoux et vous
venez ici pour espionner les pauvres proscrits,
pour préparer encore de plus grands maux à ceux
que vous avez dépouillés.
— Comme vous vous trompez, bonnes gens,
répondit-il ; je suis chiroux, fidèle chiroux, et ma
demeure a déjà été pillée deux fois par les gri-
gnoux.
— Et vous criez : « Vive les grignoux ! »
— J'entendais que vous pariiez.le liégeois ; dans
ces temps malheureux, un pauvre bourgeois doit
hurler avec les loups et bêler avec les agneaux,
comme dit le proverbe. Vous nous menaciez et la
26 LE BOURGMESTRE DE LIÈGE
peur... C'est facile à comprendre, n'est-ce pas?
— Avez-vous un sauf-conduit? lui demanda-t-on.
— Nous en avions un; les soldats espagnols
nous l'ont pris en route.
— Tout ce que vous me dites est louche et
m'inspire de la méfiance, s'écria le chef. Qu'on les
fouille de la tête aux pieds !
Cet ordre fut exécuté avec rudesse, mais la re-
cherche n'amena aucun résultat. On trouva seu-
lement quelques florins de menue monnaie dans
la poche de l'habitant de Soumagne; quant au
Brabançon, il ne possédait que quelques sous.
■—Gardez cet argent, je vous le donne, mes bons
amis, dit le bourgeois. Vous êtes sans doute pau-
vres, et si vos souffrances imméritées...
Mais son compagnon, sans que les proscrits le
remarquassent, lui pinça le bras pour l'inter-
rompre. ,
— Nous ne voulons pas de votre argent ; nous
ne sommes ni des voleurs ni des mendiants, ré-
pondit-on.
Ls chef dit à l'un de ses compagnons :
LE BOURGMESTRE DE LIÈGE 27
— Toi, Pierre, veille sur les prisonniers, l'ar-
quebuse au poing; si l'un d'eux fait un pas, tire
dessus ; que les autres me suivent pour décider de
ce que nous allons faire de ces vauriens, car ce
sont certainement des espions.
Les trois proscrits s'éloignèrent de quelques pas
pour se concerter. Le premier qui parla était d'avis
de laisser aller les prisonniers. D'après lui, c'étaient
des bourgeois inoffensifs ; de quelle mauvaise in-
tention pouvaient-ils être animés en venant sans
armes dans le bois* de Clermont ? Aux yeux du
second, l'homme à la grande taille et à la mine
altière, malgré ses humbles habits, pouvait bien*
être le ministre espagnol qui s'était enfui de
Bruxelles avec les millions volés; mais les autres
combattirent celte opinion, en riant d'une pareille
supposition, car ce bourgeois était incontestable-
ment un Liégeois né, selon toute apparence, à
Âmay, comme il le disait lui-même.
Enfin on s'arrêta à cette conclusion, c'est que,
dans les manières et dans le langage de ces in-
connus, il y avait quelque chose qui ne semblait
28 LE BOURGMESTRE DE LIÈGE
pas clair, et que, pour la sûreté commune, ce qu'il
y avait de mieux à faire, c'était de les conduire au
blockhaus et de les livrer à la garde dss Espagnols.
Là, on finirait par savoir ce qu'il y avait de vrai
ou de faux dans leurs explications, et si, contre
toute probabilité, le bourgeois était le criminel
qu'on cherchait partout, les proscrits recevraient
la récompense promise.
— En route pour le blockhaus, dit le chef aux
deux prisonniers, en avant !
— Le blockhaus ! s'écria le bourgeois en pâli?-
sant; eh quoi, mes bons amis, ajouta-t-il sur le ton
de la prière, voulez-vous donc me livrer entre les
mains des soldats? Quel crime avons-nous commis?
Ne soyez pas si cruels envers deux innocents, je
vous récompenserai, dites ce que vous voulez...
Le Brabançon feignit de trébucher comme s'il
avait donné du pied contre une souche, et tomba
avec une certaine force sur le bras de son compa-
gnon, qui comprit le signe et se tut.
Ils se mirent donc en marche, résignés et silen-
cieux, entre leurs conducteurs armés; mais, de
LE BOURGMESTRE DE LIEGE 20
temps en temps, ils échangeaient un coup d'oeil
inquiet. Ils avaient sans doute très-grande peur
des soldats espagnols ; car ils courbaient la tête
avec découragement et paraissaient écrasés sous le
poids de réflexions désespérantes.
La troupe armée, après s'être fait reconnaître,
fut introduite dans un petit retranchement et se
présenta devant l'officier, qui commandait là une
cinquantaine d'hommes de la garnison du bloc-
khaus. C'était un Espagnol qui comprenait très-peu
le français. Les longues explications des proscrits
l'impatientèrent. Le fait seul d'avoir crié sur le ter-
ritoire du roi : <c Vive les grignoux ! » lui parut
contre les prisonniers une charge suffisante, et il
interrompit dédaigneusement le rapport des jeunes
gens pour aller vers les deux bourgeois garrottés ;
mais ceux-ci avaient l'air de ne pas comprendre
l'espagnol, l'officier appela un de ses soldats et
lui dit : .
— Qu'on mette ces deux hommes au cachot et
qu'on place une sentinelle devant la porte. J'attends
M. Gilles Desas ; celui-là connaît toutes les langues
30 LE BOURGMESTRE DE LIÈGE
possibles. En tout cas, ces deux hommes égarés
seront transportés demain à Navagne. Ce sont des
grignoux et ils n'ont pas de sauf-conduit, cela
suffit.
Les deux bourgeois furent enfermés dans une
sorte de cave voûtée, où les barreaux qui fermaient
l'unique ouverture ne laissaient pénétrer qu'une
faible lumière. Longtemps ils restèrent muets et
mmobiles, assis côte à côte sur le banc de bois,
car derrière les barreaux s'agitaient les têtes de
quatre ou cinq soldats qui paraissaient se pousser
les uns les autres pour voir les prisonniers, et les
moindres paroles de ceux-ci auraient pu parvenir
jusqu'aux curieux.
Enfin, les têtes disparurent de l'ouverture; le
bourgeois à la haute taille leva les mains et cria
assez haut en français.
— Gobert! Gobert, mon ami, dans quelle ter-
rible situation nous trouvons-nous !
— Pour l'amour >de Dieu, monsieur, ne pro-
noncez pas mon nom, répondit son compagnon
d'une voix étouffée. Les murs ont des oreilles, la
LE BOURGMESTRE DE LIÈGE 31
sentinelle est là devant la porte. Déjà vous avez
oublié ce que nousavions si soigneusement débattu
et arrêté : offrir de l'argent aux proscrits, c'est
votre perte inévitable.
— Entre les mains des soldats espagnols. 0
ciel ! murmura l'autre, quel terrible sort nous at-
tend !
— Cela dépend de vous, monsieur; si vous êtes
prudent et si vous exécutez ce que vous avez dé-
cidé avec tant de sagesse, tout espoir n'est pas
encore perdu. Personne ne nous connaît ici, et les
pauvres soldats espagnols ou croates seraient bien
malins s'ils devinaient quels sont ceux qu'ils tien-
nent entre leurs mains.
— Ici, c'est possible ; mais demain on nous
conduira au quartier général et on nous mettra
en présence du général Jean de Weert. Cet homme
inexorable me connaît; c'est un ennemi mortel
du général fugitif Van den Berghe, mon compa-
gnon d'infortune. C'en est fait, Gobert: la comédie
approche de son dénoûment!
— Si c'est inévitable, monsieur, ainsi soit-il,
32 LE BOURGMESTRE DE LIÈGE
répondit l'autre avec un soupir. Pour vous
l'échafaud, pour moi la potence. Nous vivions
bien petitement en Hollande, mais au moins nous
n'y avions à craindre ni la potence, ni l'échafaud.
Quelle fatale idée vous poussa à pénétrer dans la
ville de Liège à travers l'armée royale.
— Il était temps, plus que temps, Gobert, que
je quittasse la Hollande. Condamné à mort, j'ai à
la cour de Bruxelles, tu le sais sans doute, des
amis qui font tous leurs efforts auprès du prince
cardinal pour obtenir ma grâce. Naturellement
j'étais en correspondance avec eux. On a inter-
cepté mes lettres, on les a envoyées de Bruxelles
au prince Frédéric-Henri. Déjà l'ordre était signé
de m'arrêter comme accusé de haute trahison. Il
fallait fuir : un jour de plus en Hollande, c'était
ma perte.
— Mais pourquoi alors être venu à Liège ? La
France vous est ouverte. Votre fils Albert a été
parfaitement accueilli à la cour.
— Ah! vois-tu,- Gobert, à Liège seulement, il
m'était possible de me venger des Espagnols et de
LE BOURGMESTRE DE LIÈGE 33
mes persécuteurs de Bruxelles. J'y ai des amis, do
généreux amis.
■ Ils se turent un instant et courbèrent la tête
pour dérober, autant que possible, leur visage à
un redoublement de curiosité des soldats.
Lorsque ceux-ci se furent encore une fois éloi-
gnés, le bourgeois reprit :
— Il est bien regrettable que je n'aie pu attein-
dre Liège. J'aurais donné une telle besogne à ces
fiers Espagnols, qu'ils eussent reconnu la haute
valeur de celui dont ils repoussent si inconsidéré-
ment les services. Ah! ils me l'auraient payé
cher; mais à présent le lion est dans leurs filets et
ses ennemis triomphent.
— On vient, murmura l'autre, un bruit de clefs,
on ouvre notre cachot.
En effet, la porte grinça sur ses gonds, et l'of-
ficier entra en disant à quelqu'un qui le sui-
vait :
— Voyons, monsieur Desas, si vous saurez tirer
de ces gens-là ce qu'ils sont et d'où ils viennent.
Essayez de découvrir s'il n'y a pas des loups cachés
34 LE BOURGMESTRE DE. LIÈGE
sous ces peaux de brebis. Peut-être sont-ils pires
encore que de simples grignoux.
Celui qui entra à la suite de l'officier était un
homme robuste et de haute taille ; sa tête était cou-
verte d'un large chapeau emplumé , un vaste
manteau gris était jeté sur ses épaules, et une
longue épée pendait à son côté. Était-il soldat ou
bourgeois, c'est ce qu'on ne pouvait guère dé-
terminer au premier coup d'oeil, car il portait la
barbe très-courte et son costume pouvait ap-
partenir aussi bien à un citadin qu'à un homme
d'armes.
Lorsqu'il entra dans la prison, il tenait les yeux
à demi fermés; à travers ses sourcils noirs el
froncés, il jeta sur les prisonniers un regard rusé
comme celui d'un renard.
Comme le soir commençait à tomber et que la
lumière du jour avait déjà sensiblement baissé, il
s'approcha d'eux et regarda le bourgeois en face,
Il fit un pas en arrière comme un hommf
frappé d'une soudaine surprise. Mais, voyant que
l'officier le considérait avec étonnement et que le
LE BOURGMESTRE DE LIÈGE 35
bourgeois pâlissait, il maîtrisa son émotion et dit
en espagnol avec un sourire :
— Hasard étrange, j'ai un cousin qui est capi-
taine au régiment d'Alégro, et qui ressemble à ce
bourgeois trait pour trait, du moins à ce qu'il m'a
paru d'abord, dans la demi-obscurité ; mais ce
n'était qu'une illusion de mes sens, mon cousin a
encore les cheveux tout noirs, tandis que celui-ci
est déjà gris.
Il se mit ensuite à interroger les prisonniers en
français : ceux-ci lui donnèrent les mêmes explica-
tions qu'aux proscrits. Il fallait que le questionneur
fût assez peu adroit ou qu'il remplît son office
avec bien peu de zèle, car il n'insista sur aucun
.point et parut accepter pour vraies toutes les ré-
ponses qu'on lui fit. Aussi son enquête dura-t-elle
très-peu de temps; il se tourna vers la porte du
cachot, prit l'officier à part et lui dit à l'oreille :
— Ne me demandez rien ici, lieutenant; à mon
tour il faut que je vous parle seul. Vous allez
apprendre une chose étonnante, à laquelle vous ne
vous attendez certainement pas.
36 LE BOURGMESTRE DE LIÈGE
Les deux visiteurs disparurent et la porte fut
verrouillée.
— Nous sommes perdus!, s'écria le bourgeois
d'un ton anxieux.
— Pourquoi cela? demanda son compagnon;
celui-ci me semble plus simple et plus candide
que tous les autres.
— Tu te trompes, Gobert, il dissimule, c'est un
renard qui a flairé la nature du gibier tombé dans
la trappe.
— Mais comment pouvez-vous le savoir, mon-
sieur?
— Comment? j'ai vu plus d'une fois cet homme
dans ma vie. Où l'ai-je vu? C'est ce que je ne puis
dire, mais ce regard oblique et hypocrite, je l'ai
certainement rencontré plus d'une fois. Gilles
Desas, c'est ainsi que le nommait l'officier; où
l'ai-je connu? En Hollande? à Bruxelles? je ne m'en
souviens plus. N'as-tu pas remarqué qu'il m'a
reconnu du premier coup d'oeil !
— Maïs il a expliqué à l'officier les causes de sa
surprise; vous ressemblez à son cousin.
LE BOURGMESTRE DE LIÈGE 37
— Prétexte ! L'officier sait déjà tout, il prépare
sans doute les chaînes et le supplice. Si j'avais du
papier, j'écrirais mon testament. Je voudrais, en
mourant, me venger de ceux qui m'ont trahi. Je
connais des secrets qui pourraient faire tomber à
Bruxelles plus d'une tête fière et hautaine.
— On revient, murmura son compagnon ; pour
l'amour de Dieu, monsieur, ne perdez pas courage.
Quoi qu'on dise ou qu'on tente, ne vous trahissez
pas!
Cette fois, l'homme au manteau gris entra seul
dans la prison. Il ferma la porte, posa une lampe
par terre, et, ôtant son chapeau, il dit avec une
politesse ironique :
— Salut à M. le comte de Warfuzée et à son
fidèle valet de chambre Gobert"!
Un frisson parcourut les membres du bourgeois,
mais il ne répondit pas et eut l'air de ne pas com-
prendre.
— Ah ! il ne vous plaît pas de me reconnaître, [
i
moi qui fus si longtemps votre compagnon assidu?
dit l'&utre avec un ricanement moqueur, en rap-
38 LE BOURGMESTRE DE LIÈGE
prochant la lampe et en se plaçant devant les pri-
sonniers, sur une grande pierre. Écoutez, seigneur
comte de Warfuzée. Je vais vous rappeler une his-
toire que tout le monde connaît. Est-elle vraie?
est-elle faussé ? Vous pouvez mieux en juger que
n'importe qui.
» On raconte qu'un jour un grand seigneur de la
cour de Bruxelles alla avec un certain général,
Henri Van deri Berghe^ je crois, à Bréda, afin d'y
vendre sa patrie à la France et à la Hollande, pour
deux cent mille couronnes. Cet illustre seigneur
était trésorier du roi d'Espagne dans les Pays-Bas,
et devait avoir dissipé ou volé des millions dans
les caisses du royaume. N'êtés-vous pas ce célèbre
gentilhomme? Est-ce que ma figure ne vous rap-
pelle rien ? Il y avait pourtant à Bréda une per-
sonne qui suivait tous vos pas, qui avait su se faire
le confident etj'ami du secrétaire du prince Fré-
déric-Henri et qui trouva ainsi moyen de révéler à
Son Altesse le gouverneur de Bruxelles vos moin-
dres paroles et chacune de vos démarches. Vous
vous rappelez bien le gentilhomme français, banni
LE BOURGMESTRE DE LIÈGE 39
parle roi, qui avait trouvé un refuge dans les Pro-
vinces-Unies de la Hollande!... Ne regardez pas
les barreaux de fer et parlez franchement; les
précautions sont prises. La sentinelle est en haut.
Personne ne nous épie ; personne ne peut nous
entendre.
— Ah! traître! s'écria le prisonnier, en rele-
vant la tête avec fierté ; c'est donc à vous que je
dois ma condamnation à une mort honteuse !
— Comme vous dites, seigneur comte.
— Un gentilhomme ? Vous êtes un espion , un
moine défroqué !
— En effet, un moine défroqué qui a quitté le
cloître pour exercer son intelligence naturelle sur
un plus vaste théâtre.
— Vil serpent, tu m'as vendu pour de l'argent,
murmura Warfuzée avec une fureur croissante. 0
Grandmont, Grandmont, rends grâce à Dieu de ce
que je sois impuissant à me venger.
—- Nommez-moi Gilles de Sas, seigneur comte ;
c'est mon nom ; et ne parlez pas si haut : c'est
dangereux pour vous. Vous m'accusez d'avoir servi
40 LE BOURGMESTRE DE LIÈGE
mon roi pour de l'argent ? Et vous ? Vous avez
bien vendu votre patrie pour de l'argent ! Qui est
le plus coupable de nous deux? Et, d'ailleurs,
pourquoi y regarderak-on de si près dans ces
temps de tromperie universelle ? Qu'est-ce que Ri-
chelieu ? que sont les rois d'Espagne, l'empereur
d'Autriche, le prince-évêque et tout ce qui tient
aujourd'hui à une cour princière ? Que sont-ils tous,
sinon un tas de corrupteurs, semant partout la
fausseté et la trahison, et trafiquant à prix d'or de
leur patrie et de leur honneur ? On appelle cela de
la diplomatie italienne; la France l'a introduite
chez elle, l'Espagne l'a pratiquée à son tour, et
ainsi le monde entier est devenu un marché où l'on
vend les âmes et les territoires au plus offrant.
Est-ce vrai, oui ou non ?
— C'est vrai, murmura Warfuzée.
■—Eh bien donc, reprit Grandmont, pourquoi
commettrions-nous un crime en agissant comme
nos princes, leurs ministres et leurs courtisans?
Pour ce qui me concerne, je n'y vois pas de
mal. Je suis même venu ici pour vous faire une
LE BOURGMESTRE DE LIÈGE il
proposition de ce genre. Voulez-vous m'acheter?
— Comment l'entendez-vous? demanda War-
fuzée, d'un ton qui indiquait une espérance sou-
daine.
— Je vous sauverai, seigneur comte, et je vous
conduirai à l'endroit qui vous paraîtra offrir le
plus de sécurité.
— Ciel ! Grandmont, mon bon Grandmont, pour-
riez-vous faire cela ? dit le comte avec un élan de
joie.
— N'en doutez pas, je suis encore ce que j'étais
auparavant : agent principal de politique souter-
raine, éventeur de secrets, confident du général,
muni de pleins pouvoirs. Je n'aurais qu'à dire
un mot pour que l'on vous ouvrît la porte du
blockhaus.
— Pour l'amour de Dieu, monsieur Grandmont,
dites ce mot! s'écria Gobert, se jetant à genoux;
je vous bénirai jusqu'à mon dernier jour !
— Fort bien, mon cher Gobert, répondit Grand-
mont avec ironie, mais la monnaie que vous m'of-
frez n'a cours nulle part. Tenez-vous tranquille ;
42 LE BOURGMESTRE DE LIÈGE
je désire terminer l'affaire à l'amiable avec votre
maître.—Parlez, seigneur comte, avez-vous de l'ar-
gent sur vous?... Non? Alors, je ne puis pas vous
assister; je ne le puis absolument pas, fussiez-
vous mon propre père. Demain, à Navagne, et,
delà, à Bruxelles! C'est comme si. le bourreau
aiguisait déjà sa hache pour vous trancher la
tête. Je m'y trouverai; ce sera une grande fête
pour, vos ennemis et même pour beaucoup de vos
amis ; car les morts se taisent et ne trahissent plus
personne.
— Eh bien, dites, combien vous faudrait-il?
reprit Warfuzée, frappé de terreur à cette affreuse
prédiction.
— Pour ne pas rendre la chose difficile, et pour
vous prouver que je veux être généreux, je ne vous
demanderai que six mille florins.
— C'est une somme énorme pour un homme
disgracié comme moi ; mais, tout compte fait, la
vie vaut bien ce prix-là. Je souscris à vos condi-
tions. Dès que je serai à Liège, écrivez-moi où je
dois vous envoyer cet argent.
LE BOURGMESTRE DE LIÈGE 43
— Oh ! cela ne peut pas aller ainsi, murmura
Grandmont en secouant la tête. Je me contente-
rais bien, à la rigueur, d'une promesse pareille;
car les moyens ne me manqueraient pas pour
vous contraindre à payer, fussiez-vous même à
Liège ; mais, voyez-vous, seigneur comte, je ne
suis qu'un intermédiaire dans cette affaire, et,
pour vous sauver, j'ai dû acheter des gens qu
veulent être payés ce soir même. Vous devez
avoir de l'argent, de l'argent comptant; donnez-le-
moi; cependant, si ce n'est'pas une grosse somme,
c'est inutile, alors je ne puis rien pour vous.
— Allons, Gobert, dit le comte, donnons tout ce
que nous avons ; d'ailleurs, sur l'échafaud, cela ne
nous servirait à rien.
Warfuzée et son domestique dévissèrent la partie
supérieure de leurs bâtons de voyage et en firent
tomber une foule de pièces d'or dans le chapeau de
Grandmont.
— Je pensais bien que le magot devait être caché
quelque part, dit Grandmont en riant; un homme
comme le seigneur comte sait trop bien qu'avec
44 LE BOURGMESTRE DE LIÈGE
de l'or on peut échapper aux positions les plus cri-
tiques. Combien y a-t-il là ?
i — Deux mille florins.
• —Juste?
! — Tout juste, et toutes pièces contrôlées.
■— Je le crois, elles semblent sortir directement
de la caisse du roi. Cela suffit pour faire patienter
mes cointéressés. Maintenant, seigneur comte, vous
allez me signer une obligation de mille florins,
payables à ma première réquisition. Ne craignez
rien, je vous laisserai tout le temps de vous établir
à Liège sur un bon pied. Qui sait si nous ne ferons
pas d'autres affaires ensemble? Car je sais que
vous êtes un politique sans préjugés, un diplomate
de la bonne école, de l'école italienne.
En disant cela, il avait tiré de sa poche une
feuille de papier et un encrier qu'il tendit au comte.
Lorsque celui-ci eut écrit l'obligation, Grandmont
la mit dans sa poche.
— Le général Jean de Weert, ajouta-t-il, avait
promis quatre mille florins à celui qui vous pren-
drait. Quatre mille florins pour vous livrer au
LE BOURGMESTRE DE LIÈGE 45
bourreau, et six mille florins seulement pour vous
sauver la vie! convenez, seigneur comte, que,
cette fois-ci, je travaille pour rien. Mais.le roi paye
si mal aujourd'hui.
— Quand nous délivrez-vous de cette prison?
s'écria Warfuzée.
— Quelques moments de patience; un quart
d'heure tout au plus ! l'officier vous fera paraître
devant lui; il vous interrogera une seconde fois,
vous lui tiendrez tête comme la première et lui
ferez les mêmes réponses. Alors, il vous fera sortir
du blockhaus, comme s'il était convaincu qu'on s'est
trompé à votre égard et que vous êtes des bourgeois
inoffensifs. Suivez le chemin qui monte devant la
porte du blockhaus ; à deux cents pas d'ici, vous
me trouverez. Nous gagnerons le bois de Clermont,
et je vous conduirai par des détours ignorés, jus-
qu'à ce que vous soyez hors de danger. Mais com-
prenez-moi bien, seigneur comte, et vous aussi,
Gohert : si jamais un mot sur votre sauveur s'é-
chappe de vos lèvres, mon épée trouvera bien le
chemin de vos poitrines! Car, soyez-en sûrs, à
46 LE BOURGMESTRE DE LIÈGE
Liège même, je vous verrai souvent, peut-être
serai-je à vos côtés sans que vous vous en doutiez.
Et maintenant apprêtez-vous à partir. La nuit est
noire; tant mieux !
Lorsque la porte fut refermée, le comte respira,
en se félicitant de sa délivrance inattendue. Mais
Gobert montrait moins de joie et secouait la tête
d'un air défiant.
— Que crains-tu encore? demanda le comte.
Tout à l'heure nous allons être libres, et demain
nous serons à Liège.
—■ Ce Grandmont, monsieur, me paraît un rusé
coquin, capable de vendre son propre père. Lui et
ses complices vont nous tirer du blockhaus, parce
que, sans cela, la récompense appartiendrait aux
proscrits. Maintenant, ils tiennent eux-mêmes cette
récompense, et Grandmont a deux mille florins en
sus.
— Qu'est-ce que cela nous fait, si nous sommes
libres?
— Mais il ne serait pas difficile pour Grandmont
d'obtenir en même temps les quatre mille florins
LE BOURGMESTRE DE LIÈGE 47
du général, s'il nous livrait lui-même, ou s'il nous
faisait tomber dans un piège !
On ne leur laissa pas le temps d'en dire davan-
tage. Un soldat entra dans le cachot et les con-
duisit dans une chambre où se trouvait le lieute-
nant.
Celui-ci fît semblant de les interroger une se-
conde fois, puis donna ordre de les mener hors du
blockhaus et de les laisser partir en pleine liberté.
Ils prirent en toute hâte le chemin qui, comme le
leur avait dit leur libérateur, gravissait une mon-
tagne devant la porte.
Après quelques minutes d'une marche précipitée,
ils virent tout à coup une figure noire' sortir des
buissons qui bordaient la route. Bien qu'ils dussent
s'attendre à cette apparition, ils s'arrêtèrent en
tressaillant.
La forme noire s'approcha, saisit la main du
comte et murmura :
—Par ici ! il faut quitter cette grande route pour
chercher sur la lisière du bois des chemins couverts.
Marchez sur mes talons et ne dites mot, sinon, nous

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