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Le Capitaine de vaisseau

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286 pages

C’était jour de liesse, au bourg d’Elven en Kerlent, dans la grande maison des Kéroual. Les jeunes maîtres, comme on dit au pays breton, après avoir achevé une campagne de trois ans autour du monde, comme aspirants de première classe, venaient de rentrer avec les épaulettes d’enseigne de vaisseau.

Nés le même jour, à un quart d’heure d’intervalle, ils avaient reçu les noms de Yves et Yvon.

Leur père, Hugues de Kéroual, sacrifiant à la vieille superstition bretonne qui veut que deux jumeaux s’étiolent et meurent avant l’âge, quand ils sont séparés, leur avait permis de suivre la carrière de la marine pour laquelle ils avaient, dès l’enfance, montré une prédilection particulière.

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Louis Jacolliot

Le Capitaine de vaisseau

Scènes de la vie de mer

I

YVES ET YVON

C’était jour de liesse, au bourg d’Elven en Kerlent, dans la grande maison des Kéroual. Les jeunes maîtres, comme on dit au pays breton, après avoir achevé une campagne de trois ans autour du monde, comme aspirants de première classe, venaient de rentrer avec les épaulettes d’enseigne de vaisseau.

Nés le même jour, à un quart d’heure d’intervalle, ils avaient reçu les noms de Yves et Yvon.

Leur père, Hugues de Kéroual, sacrifiant à la vieille superstition bretonne qui veut que deux jumeaux s’étiolent et meurent avant l’âge, quand ils sont séparés, leur avait permis de suivre la carrière de la marine pour laquelle ils avaient, dès l’enfance, montré une prédilection particulière.

C’était du reste, une famille de marins ; la tradition voulait que l’aîné restât à Elven, surveillant la culture des terres, administrant les biens communs, menant, enfin, la vie de gentilhomme campagnard, tandis que le cadet servait à la mer.

Les Keroual, selon l’usage de la noblesse bre... tonne, n’avaient de tout temps admis le droit d’aînesse, qu’en ce qu’il conférait au plus âgé des fils la situation de chef de famille à défaut du père.

L’aîné était bien le possesseur effectif de tout le patrimoine qui ne pouvait en aucun cas être soumis au partage, mais ses frères et sœurs avaient le droit absolu de rester jusqu’à la fin de leurs jours, si cela leur plaisait, dans la maison paternelle, et d’y vivre sur le fonds commun. La vie patriarchale des anciens jours se continuait ainsi dans toute sa pureté sur la vieille terre bretonne.

Les comtes d’Elven et Kéroual appartenaient à la plus antique noblesse de Bretagne et tenaient le premier rang à la petite cour de Rennes sous les ducs indépendants. Mais, dès la fin du seizième siècle, cette splendeur avait singulièrement dégénéré. Toujours bataillant, guerroyant à la suite de leur suzerain ou individuellement contre l’Anglais qui venait sans cesse piller Morlaix, la capitale de leur fief, les comtes d’Elven avaient été obligés de vendre le meilleur de leur apanage, pour satisfaire les Juifs et les prêteurs sur gage, qui s’étaient engraissés de leurs dépouilles.

Plus tard, après l’annexion de leur duché à la couronne de France, ils avaient boudé les rois de ce pays, les considérant, ainsi que la plus grande partie de la noblesse bretonne, comme des usurpateurs, et, par contre, ils n’avaient jamais vu tomber sur eux la moindre parcelle de ces cadeaux, grosses prébendes, dons gracieux, et munificences royales, qui eussent pu rélablir leur fortune compromise.

La révolution avait achevé leur ruine ; les premiers parmi les chefs vendéens, ils avaient levé l’étendard de la révolte et leurs biens confisqués avaient été vendus au profit du domaine national.

Le jour des enchères publiques, personne ne s’étant présenté pour acquérir ce qui restait du patrimoine des Keroual, le vieux château féodal, encore intact grâce à ses tours massives et à l’épaisseur de ses murailles, une vaste maison de maître construite quelques années auparavant et environ cinq cents hectares de terres, prés, étangs et forêts, derniers débris d’une opulence disparue, avaient été adjugés pour une poignée d’assignats à un meunier de Kerlent du nom de Léonec, au milieu de l’unanime réprobation de tous les anciens tenanciers d’Elven.

Le vieux comte étant mort, avec l’aîné de ses enfants, sur la terre d’exil, le chevalier de Kéroual, son second fils, qui servait dans la marine sous Villaret de Joyeuse, et n’avait pas émigré, devint à vingt-cinq ans chef de la famille, sans autre avoir que son épée de lieutenant de vaisseau ; mais il ne s’en inquiéta guère, ne s’imaginant pas qu’il pût jamais quitter la mer qu’il adorait.

Il eut le bras gauche emporté à Trafalgar par un boulet et reçut le grade de capitaine de frégate pour sa belle conduite pendant le combat.

Il n’avait alors que vingt-sept ans. Au sortir du Val-de-Grâce où il avait été soigné, il voulut, avant d’aller prendre le commandement qui lui était destiné, revoir le pays natal qu’il avait quitté depuis sa jeunesse, lors de son entrée à l’Ecole des cadets, et arriva un soir incognito à Elven.

Il descendit à l’auberge de la mère Le Guen, dont les croisées faisaient face au vieux château, construit au sommet d’une petite colline, à deux portées de fusil du village. Il causa longtemps avec la bonne femme, lorsque les habitués eurent regagné leur demeure, et il obtint sur sa famille et le pays tous les renseignements qu’il désirait connaître : Les Léonec possédaient, à cette heure, tous les biens des anciens seigneurs d’Elven, et beaucoup d’autres encore, qu’ils avaient eu pour un morceau de pain ; si ça ne faisait pas pitié ! ces anciens meuniers, qui tenaient leur moulin à bail du comte de Kéroual, étaient aujourd’hui de gros bourgeois roulant carrosse. Le vieux Léonec, non content d’acheter des biens nationaux, avait fait le commerce des grains et des fourrages, puis il avait été fournisseur des vivres aux armées de l’Ouest, aux bleus comme disait la vieille Le Guen, et avait gagné des millions à ce commerce ; il venait d’être nommé maire de Morlaix et député au corps législatif de l’Empire ; du reste pas fiers au pauvre monde ces Léonec : quand les jeunes messieurs et leur charmante sœur venaient au pays, ils avaient un gracieux bonjour pour tous, et la main toujours ouverte aux malheureux.... Ah ! si leur père n’avait pas acheté le bien des anciens seigneurs !

Le lendemain, avant que le chevalier ne fût levé, des cris et des vivats éclatèrent sous les croisées de l’auberge. Toute la population du bourg, précédée par le vieux Léonec et ses enfants, venaient souhaiter la bienvenue au dernier descendant des Keroual.

« Monsieur le comte, lui dit l’ancien meunier, en me rendant acquéreur de vos biens, je n’ai été que le mandataire de votre père qui, en partant pour l’exil m’avait chargé secrètement de leur administration ; veuillez donc en reprendre possession à dater de ce jour. »

Et la foule avait mêlé les noms des Léonec et des Keroual dans ses acclamations.

A la suite de cet événement, la reconnaissance et l’amour aidant, le jeune capitaine de frégate avait épousé la belle Madeleine, fille du père Léonec, alors âgée de dix-sept ans.

Mis à la retraite comme capitaine de vaisseau après 1815, pour son dévouement à l’Empereur tombé, le comte de Keroual n’avait plus quitté Elven, partageant son temps entre la culture de ses terres et les soins que réclamait l’éducation de ses enfants.

Deux fils et une fille étaient nés de son union avec Madeleine Léonec. L’aîné Hugues, selon les traditions de la famille, n’avait quitté Elven que pour aller parfaire son éducation à Paris ; il en était revenu avec le diplôme de docteur en médecine, non qu’il eût l’intention d’exercer, mais il avait tenu à se donner une profession qui pût être utile à ceux qui l’entouraient. C’était le père d’Yves et Yvon, les deux jeunes aspirants dont nous avons parlé plus haut, et qui sont les héros de la touchante et dramatique histoire que nous allons conter.

Corentin, le second fils du mutilé de Trafalgar, né en 1808, deux ans après son frère, était entré dans la marine, et venait d’être nommé capitaine de vaisseau, avec le commandement de la Valeureuse, frégate de premier rang, qui armait en ce moment à Brest, pour les mers du sud.

Quant à leur sœur que tout le monde dans la maison appelait familièrement tante Hortense, elle avait toujours refusé de se marier, malgré les partis nombreux et distingués que sa rare beauté et sa situation de famille lui avaient attirés. Elle avait préféré se consacrer à ses vieux parents et à l’éducation de ses nièces, Amélie et Rose, sœurs des deux aspirants, âgées la première de seize et l’autre de douze ans.

Au moment où commence ce récit, le comte de Kéroual entrait dans sa soixante-dix-septième année ; c’était un beau vieillard, sec et vigoureux, aux traits fortement accentués, qui avait conservé, malgré la perte de son bras et son Age avancé, la réputation du premier chasseur du pays.

La comtesse, sa femme, de dix ans plus jeune que lui, avait vieilli dans le culte de son mari et l’amour de ses enfants ; le temps, en chargeant de neige son opulente chevelure, n’avait touché ni à la pureté de son front, ni à la fraîcheur de son teint ; on voyait que ce beau visage calme et souriant, n’avait jamais été bouleversé par le souffle ardent des passions ou les orages de la vie. C’était une de ces natures toute d’abnégation et de dévouement, qui ne vivent que pour le bien et l’affection des leurs ; aussi dans ce monde formé de la vieille noblesse bretonne, n’avait-on jamais songé à reprocher sa mésalliance au comte de Keroual ; la fille du meunier Léonec y était reçue sur le pied de la plus franche et de la plus cordiale égalité.

C’était dans les premiers jours d’août 1850, environ dix-huit mois après leur sortie du Borda, qu’Yves et Yvon, à la suite d’une campagne à bord de la Flore que commandait leur oncle, avaient été nommés aspirants de première classe, avec la plupart de leurs camarades de la même année. Toute la promotion avait reçu six semaines de congé pour fêter ses aiguillettes d’or, mais en même temps, chacun de ces jeunes gens, qu’on avait distribués sur la flotte, avait en poche son ordre d’embarquement pour le 20 septembre. Grâce aux appuis qu’il possédait au ministère, Corentin de Kéroual avait obtenu que ses neveux fissent partie de l’état-major de la Valeureuse, à la place de deux enseignes de vaisseau. Le nombre des officiers de ce grade n’étant pas au complet, la grande promotion nouvelle n’ayant pas encore eu lieu, la chose avait pu se faire sans revêtir la couleur d’un passe-droit.

Cette mesure, il est vrai de le dire, était sans influence sur l’avancement, mais pendant les trois ans de campagne qu’allait faire la Valeureuse, nos deux jeunes gens devaient habiter le carré de l’état-major, et faire fonction d’officier de quart, au lieu d’être relégués au poste des aspirants, ce qui les plaçait dans une condition de bien-être fort différente, tout en satisfaisant leur amour-propre.

Le surlendemain de l’arrivée de ses petits-fîls et de leur oncle Corentin, le comte de Kéroual, avait invité à un dîner de gala pour fêter ses noces d’or, qui concordaient avec le retour de ses enfants, le ban et l’arrière ban de ses parents et amis, et le village entier avait été convié à des réjouissances champêtres.

Ce jour-là, le soleil se leva radieux sur la plaine bretonne, et dans la vallée d’Elven, sur les rives du Kerlent, tout le long des petits sentiers bordés d’aubépine rose, de houx et de chèvrefeuille, on voyait les jeunes gars en costume de fête, veste soutachée, ceinture rouge ou bleue, vaste chapeau armoricain et culotte courte, se rendre, accompagnés de leur promise et de toute la famille, à l’invitation du comte de Kéroual. Le cidre et le vin allaient couler à flots dans la vieille auberge que tenaient toujours les petits-fils de la mère Le Guen.

Deux cent cinquante couverts avaient été dressés dans la grande allée de marronniers qui faisait le tour de la place principale d’Elven et, à l’issue du repas, les jeunes gens devaient se livrer aux jeux et exercices, habituellement en honneur dans les pardons.

La fête se terminait au programme par un bal aux flambeaux, et un feu d’artifice, chose rare dans la campagne bretonne.

Les Le Guen qui avaient l’entreprise de ce festival, véritables noces de Gamache, avaient égorgé six moutons, trois porcs et un jeune bœuf de deux ans, que l’on avait trouvé le moyen de faire rôtir tout entier, dans le four du village qui chauffait et ne désemplissait pas depuis la veille. Les Bretons, si sobres d’ordinaire, dévorent, les jours de fêtes, d’effrayantes quantités de victuailles, ils sont de taille à manger et boire pendant vingt-quatre heures de suite, sans en être le moins du mondé incommodés ; les baptêmes, les noces, et même les enterrements, selon la vieille coutume de leurs ancêtres asiatiques, sont l’occasion d’interminables agapes, qui ne cessent le plus souvent que quand il n’y a plus rien à absorber dans la maison ; comme tous les peuples restés de mœurs primitives ils ont un estomac absolument réfractaire à toute fatigue.

On n’était pas resté inactif non plus, chez les Kéroual, et depuis plusieurs jours, on avait pu voir tante Hortense, les bras retroussés, entourée d’une armée de suivantes, éplucher des amandes et des pistaches, couler des nougats, battre la pâte à brioche, confectionner des biscuits à la cuillère, carameler des crèmes cuites, édifier des pièces montées, et préparer enfin des pâtisseries, et des gâteaux de toutes espèces. Elle avait été élevée chez les Visitandines de Vannes, qui jouissaient alors dans toute la Bretagne d’une renommée méritée pour tout ce qui concernait l’art du confiseur et du pâtissier, et était devenue fort experte en la matière.

Les fines volailles, le gibier que les gardes avaient apporté de la forêt, les truites et les écrevisses du Kerlent, les langoustes de Perros-Guirec, amoncelés sur une table, attendant leur tour de se dorer à la broche, ou de mijotter à la casserole, achevaient de former un menu des plus présentables.

L’oncle Corentin, en sa qualité de gourmet, était en train de donner un coup d’œil à la cuisine, lorsqu’un bruit de voix vint le distraire de cette grande occupation ; il était précisément occupé à donner à sa sœur une recette de sa façon, sur la confection des farces truffées à base de foie gras, lorsque cette dernière l’interrompit :

 — Voici nos jeunes gens, lui dit-elle avec un sourire tout maternel.

 — Au diable les gamins, répondit le capitaine de vaisseau, ennuyé d’être ainsi troublé dans sa démonstration de chimie culinaire, ainsi qu’il avait coutume de dénommer l’art des Vatel et des Brillat-Savarin.

 — Ne va pas les gronder au moins, fit tante Hortense d’un air suppliant.

 — Il faut peut-être mettre ses gants pour parler à ces messieurs, répliqua Corentin en riant, je les avais prié d’aller au-devant de mon vieux camarade Kerven et de sa famille, et je suis certain qu’ils n’en ont rien fait.

 — Nous ne l’avons pas oublié, mon commandant, exclama Yves qui entrait sur ces paroles, suivi de son frère, en faisant le salut militaire avec une gravité comique, mais il est à peine huit heures du matin, et avant le dîner nous aurions le temps d’aller à Landernau.

 — Très bien, monsieur le mauvais plaisant, mais vous ignorez que Kerven m’a promis d’être ici de bonne heure, pour déjeuner avec vous en famille.

 — Dans ce cas, mon beau petit oncle, intervint Yvon, nous allons prendre le large, et exécuter immédiatement l’ordre de service.

 — Voilà qui est parlé, mon cher Yves, tu n’es pas comme cette mauvaise tête d’Yvon qui a toujours quelque chose à répliquer.

 — Mais je suis Yvon, mon oncle, fit le jeune homme, qui l’avait laissé aller jusqu’au bout en souriant malicieusement.

 — Allons bon ! encore la môme plaisanterie ! sacrebleu, quand on se ressemble ainsi, on écrit son nom sur sa casquette... dire que ce sont mes neveux, que je viens de naviguer près de deux ans avec eux, et que je ne suis pas encore parvenu à les distinguer l’un de l’autre.

 — Cela m’est aussi impossible qu’à toi, mon frère, répondit tante Hortense, il n’y a rien là d’extraordinaire, puisque leur mère elle-même s’y trompe souvent ; ce n’est ni sur les traits du visage, ni sur la tournure extérieure qu’elle se base pour établir une différence quelconque entre ses deux fils ; comme elle dit elle-même de prime abord, elle ne sait jamais si c’est à Yves ou à Yvon qu’elle s’adresse, ce n’est qu’après quelques instants de conversation, qu’à de certaines inflexions de la voix, à l’expression du regard, des manières plus tendres chez l’un et plus vives chez l’autre, elle parvient à les reconnaître.

 — Et encore, chère tante, fit Yves en riant, nous savons si bien nous contrefaire l’un et l’autre, que, quand nous le voulons, mère n’y voit plus rien !

 — Voyez-vous les polissons, exclama le capitaine de vaisseau, je parie qu’à bord de la Flore où je ne leur ménageais pas les consignes, il ont dû souvent faire leurs punitions l’un pour l’autre ;  — Mais toujours, mon bon petit oncle, répliqua Yvon, ainsi, vous vous souvenez de notre station à Valparaiso.

 — Hé bien ? interrogea le commandant de la Valeureuse.

 — Sur un rapport du second, vous m’avez privé de descendre à terre, pendant toute la durée de notre station en rade, parce que comme chef du poste des aspirants, j’avais laissé mes camarades donner un grand bal nocturne, paré-masqué, avec accompagnement de chaudrons prêtés par le maître coq, en l’honneur dudit second, dont on prétendait célébrer la fête ; malgré cela, et le soin que le lieutenant Kervisol mettait à nous surveiller, tous les deux jours, Yves prenait ma place à la consigne, et je descendais à terre avec la bordée de permission.....

 — Vaurien, va ! si je l’avais su.

 — Pas de danger..., sur le Borda nous en faisions autant, et on n’a jamais pu nous prendre, bien qu’on sût parfaitement à quoi s’en tenir.

 — Oui, mais te commandant de l’école avait fini par trouver le moyen de nous pincer quand même, ajouta Yves.

 — Et ce moyen.

 — Ah ! Dame !... fit le jeune homme en hésitant...

 — Ah ! je comprends, mes bons pilotins de quatre sous ! comme vous allez encore naviguer avec moi, vous ne pouvez débiner le truc qui pourra vous servir à l’occasion.

 — Vous avez deviné, mais si notre excellent oncle Corentin veut bien nous promettre de n’en rien dire au commandant de la Valeureuse....

 — Vous larguez tout !.. soit, vous avez ma parole !

 — Hé bien ! mon oncle, continua Yves, lorsque le Père Vent-Debout, c’est le nom que nous avions donné au commandant du Borda, eut comprit notre jeu, il donna l’ordre, chaque fois que l’un de nous était consigné, d’attendre pour lui faire exécuter sa punition, que l’autre eût mérité une punition semblable, ou fit partie de la bordée de service ; nous étions bien forcés alors de rester tous les deux à bord...

 — Aussi simple que supérieurement imaginé.... mais vous êtes pincés, mes gaillards.

 — Comment cela, mon oncle, puisque vous avez promis...

 — Que l’oncle Corentin ne dirait rien au capitaine de vaisseau Kéroual.

 — Cela nous suffit.

 — Mais il ne s’est pas engagé à ne point confier la chose au capitaine de frégate de Kervisal qui va être encore son second sur la Valeureuse.

 — Oh ! mon oncle ! s’écrièrent en même temps les deux jeunes aspirants, ce ne serait pas loyal....

 — Vous avez raison, mes enfants, répondit Corentin en souriant, je plaisantais, et Kervisal ne saura rien, seulement — et le capitaine en prononçant les paroles suivantes donna à sa voix une inflexion plus sérieuse — en reprenant le service, moi ausssi, je demanderai à Messieurs de Kéroual, qui ne sont plus à l’école, mais ont l’honneur de faire partie de cette vieille et glorieuse marine française, de renoncer à de pareils jeux qui ne sont plus dignes de leurs galons : Abnégation, dévouement et discipline, telle est la devise du marin, et l’officier s’honore, mes enfants, en sachant faire dignement une punition méritée.

 — Vous l’avez cette parole, mon oncle, vous l’avez, mille fois plutôt qu’une, s’écrièrent les deux jeunes gens.

Et tout émus ils lui sautèrent au cou et l’embrassèrent avec effusion.

 — Les braves enfants ! fit la tante Hortense avec des larmes plein les yeux.

 — Ne va pas être jalouse au moins, répondirent les deux aspirants en l’accablant de caresses à son tour.

 — Et maintenant, larguez les amarres, s’écria Corentin, pour cacher son attendrissement, et au château de Kerven en deux temps de galop, mon vieux camarade ne serait pas content, s’il ne recevait pas ce matin la visite que je lui ai promise en votre nom, et que vous lui devez ; vous savez à quel point il est formaliste, il serait dans le cas de ne pas assister à la fête que donne aujourd’hui votre grand-père.

 — Nous partons, mon oncle, firent les deux jeunes gens, unis dans le même élan, le temps de seller Kadour et Pacha, et dans une demi-heure nous sommes à Kerven.

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