Le Carnaval des rois, essai pour servir à l'histoire du second Empire, par Thomas Puech...

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Décembre-Alonnier (Paris). 1869. In-18, III-217 p..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1869
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LE
CARNAVAL
DES ROIS
ESSAI POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU SECOND EMPIRE
PAR
THOMAS PUECH
« Le roi de Prusse et M. de Bis-
marck ont quitté Paris convaincus,
que la guerre est inévitable, et que
le carnaval des rois aura un triste
mercredi des cendres. »
(Bund du 15 juin 1867.)
PARIS
DÉCEMBRE-ALONNIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
20, RUE SUGER, 20
PRÈS LA PLACE SAINT-ANDRÉ-DES ARTS
1869
AU LECTEUR
Et l'histoire écho de la tombe
N'est que le bruit de ce qui tombe,
Sur la route du genre humain,
LAMARTINE,
En plaçant cette pensée de Lamartine en tête
de notre volume, nous avons voulu démontrer,
combien peu nous avons la prétention d'avoir
fait une oeuvre originale.
Mêlé au mouvement politique et social qui
s'est accompli jusqu'à ce jour sous le second
Empire, frappé par certains faits, nous les
avons recueillis sur la route parcourue. L'heure
nous paraît venue de les produire; nous les
produisons.
— II —
Nous nous sommes efforcé de garder dans
notre travail cette réserve qui est le propre de
la sincérité. Nous avons voulu être ferme, mais
nous n'avons pas voulu qu'on pût nous accuser
de nous faire une arme de l'injure. L'invective
n'est pas de l'histoire.
Subissant dans plus d'un endroit, l'effet d'un
entraînement naturel, il nous est sans doute
arrivé de prêter à plus d'un événement, une
couleur particulière qui n'est peut-être pas la
vraie; qu'on nous excuse. Chacun voit avec
ses yeux et l'on sait qu'il serait souvent
beaucoup mieux, de voir avec les yeux d'un
autre.
Voilà pour le côté moral de l'oeuvre.
Quant à la partie matérielle, nous n'en dirons
qu'un mot concernant les notes placées à la fin
du volume.
Quoique ces extraits soient le plus souvent
de simples reproductions de discours, d'articles
ou de fragments d'articles, nous avons pensé
qu'il pourrait être intéressant pour le lecteur
de les avoir sous la main.
Au fur et à mesure que le temps s'écoulera,
— III —
ces notes acquerront le relief qui peut leur
manquer aujourd'hui : alors elles présenteront
le double avantage d'épargner des recherches,
et de reproduire exactement dans leur ensemble,
le sentiment d'une époque sur une série de
faits.
T. P.
LE
CARNAVAL DES ROIS
CHAPITRE PREMIER
Pas d'absolutisme sans politique personnelle.
Lorsqu'en politique on ne recherche que la rai-
son d'État au fond des choses, on risque souvent
de faire fausse route.
Là, comme dans les actes ordinaires de la vie,
le mobile des faits tient la plupart du temps non à
une loi d'intérêt général, mais à une nécessité d'in-
térêt privé. L'on a vu, à toutes les époques, les plus
habiles politiques prendre certaines déterminations
sous l'influence de sentiments personnels, plutôt
que sous l'influence d'un sentiment national.
Les gouvernements républicains seuls paraissent
être à l'abri de ce grave inconvénient, car chez eux
les mesures de politique intérieure ou extérieure,
1
— 2 —
les mesures administratives, les traités internatio-
naux, étant soumis au contrôle d'assemblées déli-
bérantes et législatives, le pouvoir exécutif n'a qu'un
droit d'initiative nominal et s'efface en présence de
cet être impersonnel qui s'appelle la Nation, repré-
senté par un nombre plus ou moins considérable d'in-
dividualités. Ces dernières, dont les aspirations pro-
pres, s'emboîtant pour ainsi dire les unes dans les
autres, se fusionnent, donnent aux décisions prises
un cachet de désintéressement incontestable, comme
le sont généralement toutes décisions arrêtées par
les masses, dans les circonstances sérieuses de
l'existence d'un peuple.
Et encore, ne faut-il parler que des républiques
vraiment démocratiques; car si l'on jette les yeux
sur les républiques aristocratiques, les choses chan-
gent aussitôt d'aspect, surtout lorsqu'à une époque
quelconque, une faction ou une famille viennent à
jouir d'une influence prépondérante.
Ainsi, par exemple, dans l'antiquité, à Athènes,
sous Periclès, et après lui sous Alcibiade ; à Car-
thage, un peu avant Annibal et même après sa dé-
faite, lorsque les Hannon et les Barca divisaient la
ville en deux camps ; à Rome, lorsque César reve-
nant des Gaules marcha contre Pompée, et après
l'avoir vaincu à Pharsale, s'empara du pouvoir,
enfin, au moyen âge et dans les temps modernes,
à Gênes et à Venise.
Dans ces différentes républiques, souvent la vo-
— 3 —
lonté d'un seul se substitua, comme on le sait, au
sentiment national; et non moins souvent, des
guerres furent déclarées et des traités furent con-
sentis, non point parce qu'il importait à l'intérêt
public qu'ils le fussent, mais uniquement parce
qu'il convint à la famille influente ou au dictateur
de les déclarer ou de les consentir.
Lors donc qu'on se trouve en présence d'un pou-
voir absolu ou tel en réalité, il y a de grandes chan-
ces pour que les faits qui se produisent portent avec
eux la marque de l'intérêt personnel du souverain;
nous nous expliquons :
Quand on y regarde de près, la politique, ou
autrement dit, les affaires des peuples se compor-
tent absolument de la même façon que les affaires
privées ou des individus. Il y a toujours deux intérêts
contraires en présence qu'il faut concilier, ou qui
ne pouvant coexister doivent se combattre pour
arriver à une absorption. On passe par les mêmes
phases, on fait jouer les mêmes ressorts, on poursuit
le même but, on obtient le même résultat ; c'est-
à-dire le triomphe d'un intérêt au détriment d'un
autre. Ceci revient à dire, que tel particulier, par
exemple, pour acheter ou obtenir le droit de pas-
sage sur les terres de son voisin, sera parfois obligé
de déployer autant de diplomatie qu'on a pu en
déployer pour faire sortir les Prussiens de Luxem-
bourg. Dans le premier cas, l'activité humaine agit
sur un terrain beaucoup moins vaste, il est vrai,
mais pour arriver à ses fins elle emploie évidem-
ment des moyens identiques.
Ceci établi, il est facile de démontrer que les af-
faires politiques, dans un gouvernement absolu,
doivent forcément se ressentir du tempérament,
des passions, des aspirations, des affections, des
antipathies, des froissements qu'éprouve le souve-
rain, et que lorsqu'un fait se produit, en apparence
absurde ou inexplicable, il faut aller en chercher
l'origine dans un des sentiments ci-dessus énu-
mérés.
Avant d'être souverain on est homme, en effet,
et lorsqu'un homme qui n'a pu dépouiller ni ses
faiblesses, ni ses passions, se trouve investi d'un
pouvoir tel, qu'il lui est toujours possible de les
contenter plus ou moins, arrive une heure où il est
tenté de les satisfaire, et une autre heure où, malgré
lui, presqu'à son insu quelquefois, il les satisfait.
Pourquoi n'en serait-il pas ainsi? N'arrive-t-il
pas souvent de voir une personne agir dans un sens
entièrement opposé à ses intérêts? Quoi d'éton-
nant, par exemple, de se trouver en présence d'un
individu qui aimera mieux laisser dépérir sa chose
que de la vendre dans de certaines conditions ? A
première vue, on le considérera comme un fou ou
comme un imbécile, mais si on lui demande pour
quel motif il procède de la sorte, on se convaincra
bientôt qu'il y a ou un intérêt caché ou une pas-
sion en jeu.
— 5 —
Pourquoi tel propriétaire qui pourrait transiger
avec son voisin, plaide-t-il contre lui, bien qu'il soit
sûr de perdre son procès ? uniquement parce qu'en-
tre son voisin et lui il y a des questions d'amour-
propre qui les divisent, et qu'il sait qu'en plaidant
il lui porte un préjudice grave. " Je n'ignore pas »
vous dira-t-il, si vous l'interrogez, " que je perdrai
" vingt ou trente mille francs ; mais j'en ferai
« perdre quinze mille à un tel, et je n'aurai pas
« reculé. » — C'est ridicule, mais c'est humain,
et cela arrive souvent.
Or, l'intérêt privé, quel que soit l'homme chez
lequel il est mis en éveil, produit des résultats
similaires. C'est pourquoi, lorsqu'un simple parti-
culier consent à perdre trente mille francs pour
ne pas avoir un démenti ou pour se donner le plai-
sir de la vengeance, il fait un sacrifice proportion-
nellement aussi grand que le fait un chef d'État,
lorsque, mû par les mêmes mobiles, il rompt les
relations diplomatiques qui existent entre lui et ses
voisins, s'expose à la guerre ou la fait.
Et qu'on ne dise pas que nous exagérons; l'his-
toire fourmille de faits qui viennent appuyer notre
théorie. Sans aller chercher bien loin, ne trouve-
t-on pas la preuve de ce qui précède dans la guerre
à outrance- que Louis XIV, le grand roi, fit, nous
ne dirons pas à la Hollande, mais à Guillaume
d'Orange? N'est-il pas avéré que le Roi-Soleil
poursuivait plutôt une vengeance personnelle qu'un
— 6 —
but politique, et que pour voir les hostilités cesser
contre lui, le Stathouder n'eût eu qu'à baisser
pavillon, devant l'homme qui avait dit : l'État c'est
moi ?
On sait quelles conséquences désastreuses cette
lutte contre la Hollande eut pour la France, et
comment Guillaume, qui rendait à Louis XIV, haine
pour haine, faillit nous faire payer bien cher, une
fois devenu roi d'Angleterre, la prétention qu'on
avait eue de l'humilier !
Cet exemple nous dispense d'en rechercher
d'autres. Il prouve, en même temps, que bien des
faits historiques restés incompris se seraient trouvés
expliqués naturellement, si l'on eût pu lire au fond
de la pensée des souverains, comme on l'a pu
dans la circonstance que nous venons de rappeler.
Il était nécessaire d'établir nettement ce prin-
cipe, avant de jeter un rapide coup d'oeil d'ensem-
ble sur les actes principaux du second Empire. Ces
actes, selon nous, quoique s'étant produits à des
époques différentes, dans des circonstances spé-
ciales, et dans un but en apparence déterminé,
ont tous eu cependant, depuis le discours de Bor-
deaux dans lequel a été donnée la formule impé-
riale : l'Empire, c'est la paix, jusqu'à la visite
faite par les souverains à l'occasion de l'Exposition
universelle, un objectif invariable, que nous allons
essayer de mettre en lumière.
— 7 —
CHAPITRE II
Situation de Napoléon III après le coup d'État, à l'égard
de la France et des puissances étrangères.
Lorsque l'Empereur est arrivé au trône, sa prin-
cipale préoccupation lui est venue non de l'inté-
rieur, mais de l'extérieur.
Le coup d'État du 2 décembre l'avait placé au-
dessus des lois : les suffrages qu'il obtint le dé-
chargèrent, en quelque sorte, de la lourde res-
ponsabilité qui pesait sur lui. Il pouvait donc,
comme un débiteur qui a réglé ses comptes avec
ses créanciers, vivre sans trop de souci du lende-
main.; mais cette tranquillité intérieure acquise, il
lui restait autre chose à faire.
Etre empereur, c'était beaucoup. Disposer des
forces vives d'une nation de trente-huit millions
d'âmes; une des premières du globe, tant par le
prestige qu'elle exerçait sur les autres peuples,
que par les immenses ressources qu'elle possédait,
était chose non moins considérable. Avoir réalisé
ce rêve de toute une vie pleine de hasards et de
déceptions; tenir enfin ce sceptre qu'on avait joué
— 8 —
contre l'existence ; porter sur sa tête la couronne
de Charlemagne ; se voir aux Tuileries où étaient
passées des générations de rois et d'où Napoléon 1er
avait failli dicter la loi à l'Europe, était presque
fantastique.
Ce fut, nous imaginons, une heure bien étrange,
que celle où Louis-Napoléon Bonaparte put se
dire : J'ai voulu monter au sommet et m'y voilà !
Lorsque le Christ fut transporté sur la montagne il
dut être à coup sûr moins ébloui que cet homme,qui,
le front soucieux encore et le coeur palpitant, put
d'un coup d'oeil embrasser l'immensité de son bon-
heur en même temps que l'étendue de sa puissance.
Le temps d'ailleurs avait déjà fait son oeuvre.
A peine s'il restait un souvenir de cette fatale
journée pendant laquelle Paris connut les horreurs
de la guerre civile, non de cette guerre comme on
en vit sous quelques règnes, et comme l'imagina
la Fronde ; mais de cette guerre comme on la fai-
sait au temps de Marius et de Sylla, et dans
laquelle le sang des citoyens romains coulait avec
autant de prodigalité, que s'il se fût agi de celui des
Germains ou des Cimbres.
La joie du nouveau souverain pouvait donc être
sans mélange, et il est probable qu'elle le fut dans
les premiers instants. Mais une fois l'ivresse de
cette joie passée, il fallut s'occuper du dehors.
Nous avons connu un millionnaire qui est mort
malheureux, quoique millionnaire. Pendant le der-
— 9 —
nier tiers de sa vie, cet homme n'eut qu'une seule
pensée, ce fut de prendre pied dans la noblesse.
A cette intention, il alla jusqu'à donner sa fille à un
misérable débauché qui avait une couronne de vi-
comte peinte sur les panneaux de son cabriolet.
Quand le drôle eut touché la dot et défloré la fille,
il traita femme, beau-père, belle-mère en valets,
jusqu'au jour où, n'ayant plus rien à dissiper, il
disparut. Après la fuite de son gendre, le bonhomme
continua à voir ses nobles parents, mais ceux-ci
s'obstinèrent plus que jamais à le considérer comme
un intrus. On l'appelait l'homme aux millions, pas
autrement, et jamais on ne l'avoua, ce dont il eut
un dépit mortel.
Nous ne dirons pas qu'une situation semblable
fut faite à l'empereur Napoléon III après son élé-
vation au trône ; mais il nous paraît incontestable,
néanmoins, qu'au fond il y avait un peu de cela.
Il savait très-bien avec quelle dédaigneuse hau-
teur les souverains avaient accueilli son oncle au
début de son règne. Il n'ignorait pas que vingt an-
nées de gloire n'avaient pu effacer, aux yeux des
familles couronnées, la tache originelle que le pre-
mier des Napoléons portait avec lui, et il se dit :
que s'il avait été donné au général Bonaparte d'im-
poser une dynastie, son rôle, à lui, était de la faire
admettre.
Cette pensée se révèle dès le premier acte du
nouvel Empereur.
1.
— 10 —
Beaucoup de gens ne comprennent point encore
pourquoi au lieu de prendre le nom de Napo-
léon II, il a pris le nom de Napoléon III, accordant
ainsi au duc de Reichstadt un règne tout à fait
imaginaire. Le motif de cette apparente contradic-
tion se perçoit très-bien cependant. Il est clair
qu'en agissant de la sorte, l'Empereur a voulu
créer à son profit une sorte de succession d'aïeux
et donner à son avènement l'autorité d'une triple
consécration.
Telle est l'économie de cet acte si peu explicable
à première vue.
Il est donc certain que sa pensée dominante,
aussitôt après son élection, fut de savoir comment
les princes régnants allaient l'accueillir, et s'ils le
traiteraient en frère, ou bien en parvenu de la
fortune, comme ils avaient fait de Bonaparte. La
question de reconnaissance par les autres gouver-
nements ne pouvait donner aucune inquiétude. Il
était absolument impossible, à moins de. vouloir
rompre avec la France, qu'on ne finît par recon-
naître l'Empire. La solution serait plus ou moins
lente, mais elle était assurée dans un sens favo-
rable. Toutefois, il ne suffisait pas d'être reconnu.
Le nouvel élu du peuple français voulait aller au
delà. Le formalisme diplomatique lui importait peu
dans le fond. Il tenait avant tout à ne point être
contesté, soit comme héritier d'un droit dynastique,
soit comme représentant d'une maison peu ancienne
— 11 —
assurément, mais non moins noble, selon lui, que
les maisons souveraines les plus blasonnées.
A la première expérience qu'il fit, il put voir
qu'il n'atteindrait pas son but sans peine et que
plus d'un ennui lui était réservé.
L'Europe avait vu s'établir la République avec
une grande défiance; mais en présence, toutefois,
de l'attitude du Gouvernemeut provisoire, en pré-
sence du manifeste Lamartine, en présence, en un
mot, de cette révolution honnête et bonne fille,
qui respectait la propriété des princes expulsés et
qui faisait bénir par les prêtres ses arbres de la li-
berté, les gouvernements comprirent qu'il n'y avait
rien à redouter de la France, que les hommes de
48 ne ressemblaient en rien aux hommes de 93,
et que ce qui venait d'arriver était une simple
évolution, grâce à laquelle on passerait, à coup sûr,
de la monarchie de Juillet à la restauration de la
branche aînée.
L'élection à la Présidence du prince Louis Bo-
naparte n'avait pu chasser cette conviction. Aux
premiers jours de cette élection, il y avait bien
eu un mouvement, de surprise générale, mais
bientôt on fut tellement convaincu de l'innocuité
des intentions et de la médiocrité des moyens du
nouveau Président, que les amis du comte de Cham-
bord doutèrent moins que jamais de la réintégration
prochaine de ce dernier.
Aussi, lorsque l'Europe apprit ce qui s'était passé
12 —
dans la journée du 2 décembre, lorsqu'on sut que
ce même homme, dont le caractère avait toujours
paru vacillant et dont les mains débiles, en appa-
rence, semblaient être incapables de tenir long-
temps les rênes du pouvoir, avait par un de ces
coups d'audace qui se comptent dans l'histoire,
renversé l'état de choses établi, et substitué son
autorité à celle de la Nation, on passa de la con-
fiance à la stupeur. Comme s'ils fussent sortis d'un
rêve, les souverains étrangers se prirent à réfléchir
sur cet événement extraordinaire, inattendu, et se
demandèrent si l'homme de Sainte-Hélène allait
avoir un continuateur.
De là l'éloignement qui se produisit tout d'abord.
Cependant, le soin le plus empressé du Prince
devenu dictateur, fut de faire rassurer les gouver-
nements sur ses intentions. Mais ni sa proclama-
tion au peuple français, ni ses assurances ne purent
effacer l'effet produit par le coup d'État. Moins
faciles à se laisser convaincre que la France, les
gouvernements étrangers s'obstinèrent à tenir en
suspicion l'homme qui, pendant un long temps,
avait joué la bonhomie, la faiblesse, et qui se révé-
lait subitement doué d'une froide énergie, d'une
implacable volonté d'exécution.
A vrai dire, ils n'avaient pas tous les torts, car
nul ne pouvait savoir ce qui germait dans le cer-
veau de ce futur empereur.
— 13 —
CHAPITRE III
Napoléon III adopte une ligne de conduite. — Nécessité de
gagner du temps.
Telle était la situation générale des esprits en
Europe, quand le prince Louis-Napoléon Bonaparte,
appelé au trône parmi sénatus-consulte, fit ratifier
la décision du Sénat par un vote général et se fit
proclamer empereur sous le nom de Napoléon III.
Comme nous avons déjà eu l'occasion de le dire,
le bill d'indemnité que la nation venait de lui
accorder par son vote, lui permettait d'envisager
tranquillement sa position intérieure, mais, aux
yeux de l'étranger, il avait à racheter le double
tort de son origine et de son élévation.
C'est à quoi il s'appliqua avec cette constance
que rien ne lasse, qui marche avec le temps et qui
sait en profiter loin d'être usée par lui.
Il ne nous convient pas d'entrer dans le détail
des faits qui précédèrent sa reconnaissance comme
souverain. Le voudrions-nous que les moyens nous
manqueraient d'ailleurs, car on le devine, les se-
— 14 —
crets de la politique impériale ne nous ont pas été
livrés. Quoi qu'il en soit, il tombe sous le sens que
bien des démarches furent faites auprès des cours
étrangères, pour obtenir d'elles qu'elles reconnus-
sent le nouvel Empire. On ne peut aller jusqu'à
prétendre que ces démarches n'aient pas-toujours
été dignes : mais cependant, si l'on en juge par les
faits connus, il est permis de supposer que plusieurs
gouvernements manifestèrent à l'égard de Napo-
léon III un dédain peu équivoque et reçurent ses
ambassadeurs avec une fierté blessante.
Quoique ces éventualités eussent sans nul doute
été prévues, il est présumable que le nouvel Empe-
reur en souffrit cependant. Si le refus de la Russie,
par exemple, put l'offenser comme homme, et le
contrarier dans ses projets comme chef d'État, ceux
du roi de Hanovre, des ducs de Parme et de Modène
étaient faits pour l'irriter profondément. Il y avait
effectivement, chez ces derniers, plus qu'une ques-
tion de famille en jeu, il y avait surtout une ques-
tion de caste et c'était recevoir le coup de pied de
l'âne, que de voir de semblables roitelets retirer
leur main sous le prétexte qu'elle n'était point faite
pour serrer celle d'un Bonaparte.
Napoléon III dut d'autant plus souffrir de ces
insuccès, qu'en France ses ennemis en riaient, et
qu'une partie de la population, sans en rire, trou-
vait la chose singulière. Aussi, bien que la plupart
des souverains eussent consenti à lier avec lui des
— 15 —
relations diplomatiques, bien que politiquement
en conséquence, il eût pu, dans une certaine me-
sure, se déclarer satisfait, le bruit a couru à l'épo-
que qu'il ne le fut pas. Cet ennui provenait de ce
qu'il sentait instinctivement qu'il y avait, entre
ceux-là mêmes qui l'avaient reconnu et lui, une
froideur considérable, et qu'en dehors des relations
politiques générales, il n'existait, entre son gou-
vernement et les autres, aucune sympathie de per-
sonnes, aucune solidarité d'intérêts. Dans la famille
des rois où il venait d'entrer, en quelque sorte de
vive force, l'isolement se faisait autour de sa per-
sonne. Ceux qui ne lui tournaient pas le dos se
tenaient à distance. Cette situation était intolérable,
il fallait la faire cesser quand même.
Deux moyens s'offraient :
Le premier consistait à parler plus haut que les
autres ; mais celui-là était dangereux, car il pou-
vait amener une coalition. Or, plus heureux ou
plus habile que Napoléon 1er, vaincrait-on cette
coalition, par laquelle il avait été brisé ? Poser le
problème, c'était le résoudre. — On recula.
Le second moyen consistait à gagner du temps
d'abord, à donner des gages de bonne amitié en-
suite, enfin, à conquérir des droits à l'estime et à la
reconnaissance des rois; il était plus long, mais
plus sûr. — On l'adopta.
Une fois cette résolution prise, on s'appliqua à
suivre la ligne de conduite tracée, avec une scru-
— 16 —
puleuse exactitude, et à y ramener tous les actes
qui durent être accomplis.
C'est ainsi que, premièrement, au lieu de rompre
avec les souverains qui avaient refusé ou différé
de le reconnaître, le gouvernement impérial conti-
nua à entretenir avec eux des relations diploma-
tiques, négociant toujours, et attendant une occa-
sion favorable.
Pendant ce temps, il s'affermissait à l'intérieur.
CHAPITRE IV
Mariage de Napoléon III. — Expédition de Crimée. — Son
but. — Ses effets. — L'Empereur et l'Europe après la
prise de Sébastopol.
C'est vers cette époque, que se place un des
événements les plus considérables de la vie de
Napoléon III, nous voulons parler de son mariage.
On comprendra que nous nous abstenions ici de
toute réflexion, touchant l'élévation au trône de la
comtesse de Montijo. Il est des questions qu'il est
défendu à tout homme délicat d'aborder. Ce sont
les questions intimes de famille, que ces familles
soient d'ailleurs princières ou bourgeoises. Tout
ce que nous pouvons dire, c'est qu'à l'occasion de
— 17 —
ce mariage, les bruits les plus divers furent mis
en circulation. On crut à un coup de tête du sou-
verain, à une sorte de défi jeté aux maisons ré-
gnantes ; nul ne songea à l'attribuer à des raisons
tirées de la nature même des choses, et les plus
modérés soutinrent qu'il avait pris son origine
dans le pressentiment qu'avait le nouvel empereur
de se voir éconduit.
La vérité est, qu'il étonna.
A partir de cette époque jusqu'en 1854, le soin
du gouvernement impérial, qui, petit à petit, avait
fini par prendre rang, et par obtenir voix délibéra-
tive dans le conseil des souverains, fut de recher-
cher des alliances.
De tous les monarques qui avaient mal ac-
cueilli Napoléon III, le czar Nicolas 1er était sans
conteste celui qui avait montré le plus de hauteur,
et qui, même après la reconnaissance, conservait
les allures les plus dédaigneuses. D'un autre côté,
l'Angleterre était de toutes les nations européennes,
celle qui avait le plus franchement et le plus
promptement accepté l'Empire; c'était en outre
celle vers laquelle penchait personnellement l'Em-
pereur, soit à cause de son long séjour à Londres,
soit à cause des nombreux amis qu'il y avait
laissés.
Lors donc qu'à la suite des humiliations infligées
par le prince Mentschikoff à la Porte, et de la mar-
che des Russes vers le Danube, il devint nécessaire
— 18 —
d'intervenir dans les affaires d'Orient, le gouver-
nement impérial sauta sur l'occasion qui s'offrait à
lui de réaliser ses voeux secrets, tout en adoptant
une politique extérieure conforme aux intérêts de
la France et à celle antérieurement suivie par les
gouvernements qui s'étaient succédé.
Ainsi, les événements servaient Napoléon III à
souhait. D'une part, ils lui donnaient un allié d'au-
tant plus sûr, qu'il était plus intéressé ; de l'autre
ils lui offraient la possibilité de tirer satisfaction
d'un souverain qui l'avait blessé dans son amour-
propre d'homme et de chef d'État; enfin, grâce au
concours de l'Angleterre, on avait des chances de
mener à bien une des plus grandes entreprises
militaires qui eussent été conçues, et de laquelle, si
elle venait à réussir, on tirerait à la fois gloire et
prestige.
C'est avec de semblables perspectives, que fut
entreprise la guerre de Crimée. Chacun sait com-
ment les choses tournèrent et que, la partie sud de
la ville abandonnée par eux, les Russes se retirè-
rent dans la partie nord de Sébastopol.
Le but du gouvernement impérial était atteint.
Aussi, malgré le gouvernement anglais, qui voulait
pousser jusqu'au bout les conséquences de la vic-
toire des armées alliées, et qui entendait forcer les
Russes à payer les frais de la guerre, le cabinet des
Tuileries accueillit les ouvertures de paix qui lui
étaient faites.
— 19 —
Quelques personnes prétendirent, qu'il avait du
céder devant les difficultés insurmontables que
présentait une nouvelle attaque, et que d'ailleurs
le traité de 1806 donnant, au point de vue poli-
tique, satisfaction aux puissances occidentales, ces
dernières auraient eu tort d'aller plus avant.
Nous ne dirons pas qu'il n'y ait du vrai dans
ces affirmations ; mais sont-elles réellement con-
cluantes? Il y a d'abord, pour les combattre, le sen-
timent des hommes d'État et des hommes de guerre
anglais, qui pensaient qu'on devait et qu'on pouvait
continuer les hostilités. Il y a, en outre, ce fait
capital, à savoir : que la France dont la victoire
avait été achetée au prix de milliers d'hommes ne
recouvrait même pas un centime de ses dépenses
en se retirant, ce qui parut d'autant plus singulier,
que, lors de l'invasion, les Russes touchèrent
exactement leur part et portion des deux milliards
que nous coûtèrent Louis XVIII et la gloire impé-
riale.
C'est pourquoi nous sommes d'avis, qu'indépen-
damment de ces raisons apparentes, il en est d'au-
tres qu'il faut rechercher, et qu'en cette circon-
stance, l'Empereur mit pour la première fois en
pratique le système gouvernemental consistant à
faire marcher de pair les intérêts de la France avec
lés intérêts dynastiques.
L'orgueil russe était atteint, le prestige des
armes de la France rétabli, l'Angleterre nous était
— 20 —
redevable d'un service ; c'était assez pour la na-
tion. Il fallait maintenant songer à la famille,
essayer de tirer un parti moral de la victoire;
en un mot, il fallait parvenir à se faire un ami, de
l'ennemi lui-même.
Les circonstances étaient favorables. Nicolas 1er
venait de mourir. L'empereur des Français n'avait
aucune raison personnelle de haïr le nouveau czar,
qui n'était évidemment pour rien dans ce que les
relations antérieures de la Russie avaient eu de
choquant pour lui. Napoléon III pouvait donc
tenter un rapprochement sérieux entre les deux
cours, et dans ce but, mettre fin à la guerre, alors
qu'elle nous était le plus favorable, et que nos
alliés nous pressaient de la continuer. Dans ces
conditions, la chose prenant les proportions d'un
service, le gouvernement russe devait nécessaire-
ment en savoir gré au souverain français.
Tel fut, à notre sens, le secret mobile de Napo-
léon III, et qui fit qu'il se montra si facile.
Nous verrons plus tard jusqu'à quel point cette
politique devait lui réussir.
Il ne faut pas perdre de vue que la guerre de
Crimée fut une première infraction au principe
proclamé à Bordeaux : l'Empire, c'est la paix.
Elle ne devait pas être la dernière. Ces contradic-
tions étaient fatales. Nous voulons croire pour notre
compte à la sincérité de cette déclaration, et nous
nous expliquons fort bien, qu'après avoir été faite
— 21 —
elle ait été enfreinte à diverses reprises par celui-
là même qui l'avait si hautement formulée.
Lorsque le discours de Bordeaux fut prononcé,
elle était, comme on dit dans le langage familier,
« en situation. " Il était nécessaire de rassurer à la
fois la France et l'étranger. Peut-être bien aussi
que le Prince-Dictateur, animé par un sentiment
fort naturel chez un homme qui vient de passer
par une grande crise, et qui a été heureux, pris
de ce besoin d'épanchement qu'on éprouve quel-
quefois à certaines heures, et de cette nécessité de
faire le bien qui s'impose comme la réaction
d'un acte violent ou illégal, avait la ferme vo-
lonté de tenir ce qu'il promettait. Après tout je
veux le bien, semblait-il dire à la France et à l'Eu-
rope; donc vous, Français, rassurez-vous ; et vous,
souverains, accueillez-moi comme un ami.
Mais telle est la singularité de certaines positions,
qu'un homme, quoi qu'il dise ou quoi qu'il fasse,
n'est ni cru, ni écouté; telle est en outre la nature
humaine, qu'alors les bons sentiments s'envolent,
laissant au fond du coeur haine et dépit, et que,
pour obtenir satisfaction, l'homme n'hésite pas à
agir dans un sens exactement opposé à la ligne
qu'il s'était proposé de suivre.
Ce fut là, en grande partie, la cause efficiente
des contradictions de la politique impériale; les
causes, vraies en apparence, ne furent en général
que des causes occasionnelles.
22 —
Après la guerre de Crimée, l'Empire, qui avait
conquis une place désormais incontestable, vit l'at-
titude des gouvernements européens se modifier;
mais il n'y avait rien de changé au fond, il n'y avait
qu'un sentiment de jalousie de plus, enté sur le
sentiment de répulsion qui existait déjà. En un
mot, le seul résultat positif qu'on eût acquis par
la guerre, avait été d'inspirer la crainte. Il fut taci-
tement convenu au dehors qu'on attendrait le mo-
ment de nous faire payer cher les avantages de po-
sition que nous avions pris.
Les choses marchèrent ainsi jusqu'en 1859.
Comme nous ne voulons pas qu'on puisse nous
accuser de partialité, nous n'hésiterons pas à dire
que pendant celte période, l'influence française
alla toujours croissant, et que notre situation, à
l'égard de l'étranger, fut de beaucoup supérieure .
à ce qu'elle était avant 1848. Nous devons, tou-
tefois, faire une réserve : c'est que l'étranger con-
tinua à subir l'Empire pendant tout ce laps de
temps, et que la cour des Tuileries ne gagna
pas un pouce de terrain dans l'amitié des autres
cours. Qu'on ne nous objecte pas le voyage de la
reine d'Angleterre en France ; ce voyage ne vaut,
comme preuve, qu'au point de vue des relations
diplomatiques. Si l'on en doutait, on n'aurait qu'à
rapprocher ce qui eut lieu à cette époque, de ce qui
s'est passé dernièrement, quand la même reine,
traversant Paris, a pour ainsi dire consigné sa porte.
— 23 —
C'est dans ces circonstances qu'éclata la guerre
d'Italie.
CHAPITRE V
Expédition d'Italie. — Son but. — Pourquoi l'Empereur
s'arrêta à Villafranca.
L'Empereur, en arrivant dans la Péninsule, lança
ce fameux manifeste, dans lequel il disait : que
l'Italie serait libre des Alpes à l'Adriatique. L'émo-
tion fut grande en France, et l'enthousiasme im-
mense chez les Italiens. On attendait avec anxiété
les premiers incidents de cette campagne, dans la-
quelle nos troupes allaient, pour la première fois,
depuis la chute de Napoléon 1er, faire la grande
guerre et donner la mesure de leurs moyens, en
rase campagne, comme elles avaient donné la me-
sure de leur solidité devant Sébastopol.
Les événements se précipitèrent. Magenta et
Solférino se succédèrent avec une étonnante ra-
pidité. La joie était intense et tout le inonde pen-
sait que le programme impérial allait s'accomplir.
Déjà même on annonçait l'entrée de nos troupes
dans le quadrilatère, lorsque survint la nouvelle
- 24 —
de la cessation des hostilités et celle de l'entrevue
de Villafranca. Pour le coup, on n'y comprit rien.
Pourquoi l'Empereur s'arrêtait-il ainsi en pleine
victoire? Pourquoi se donnait-il à lui-même un si
éclatant démenti?
Les suppositions abondèrent.
On prétendit, pour le quadrilatère autrichien,
ce qu'on avait prétendu pour la partie nord de Sé-
bastopol. Les opérations contre ces places fortes
présentaient, disait-on, des difficultés, insurmon-
tables ; nos troupes, quoique victorieuses, étaient
affaissées. On affirma, d'autre part, que les Prus-
siens nous menaçaient sur le Rhin, qu'aller plus
loin, c'était tout compromettre; et qu'en s'arrêtant
l'Empereur faisait preuve d'un grand sens politique
uni à une rare modération.
Comme, arrivées à ce degré d'exécution, les
campagnes d'Italie et de Crimée ont une analogie
frappante, nous répondrons à notre tour pour
Villafranca, ce que nous avons déjà répondu pour
le traité de Paris : Il a existé, pour amener cet
événement, d'autres raisons que celles avouées.
En ce qui concerne la difficulté des opérations
dans le quadrilatère : à côté de certains hommes du
métier, qui sont d'avis qu'on a bien l'ait de s'arrêter,
se trouvent des hommes spéciaux qui prétendent
que l'engagement pris par l'Empereur eût pu être
exécuté, non sans peine assurément, mais pour
ainsi dire à coup sûr. D'autre part, en ce qui
— 25 —
concerne l'intervention présumée des Prussiens,
elle avait été prévue, puisqu'une armée dite d'ob-
servation, et forte d'environ cent mille hommes,
avait été groupée dans les départements de l'Est
et placée sous le commandement du maréchal Pé-
lissier.
Et encore, bien que la campagne de 1866, entre-
prise par la Prusse contre l'Autriche, soit venue
prouver que l'armée prussienne était redoutable-
ment organisée, on ne peut invoquer ce fait en
faveur de la décision prise par Napoléon III. Nul
n'avait alors, et le gouvernement français pas plus
que les autres, la conscience exacte de la force
militaire de la Prusse. Il n'est point démontré, enfin,
que les Prussiens eussent eu raison des Français
commandés par Pélissier, aussi facilement qu'ils
ont eu raison des Autrichiens commandés par Be-
nedeck et privés de leurs contingents alliés.
C'est donc là un point qui, dans tous les cas,
reste douteux et qui, si l'on accorde quelque pré-
voyance à l'Empereur, laisse subsister les proba-
bilités en faveur d'un but secret, dissimulé derrière
la paix de Villafranca.
Ce but quel est-il ?
C'est ici qu'il faut surtout tenir compte de la
nouvelle situation faite à Napoléon III par les évé-
nements d'Italie. Cette rapide campagne, pendant
laquelle s'étaient livrées deux grandes batailles où
des masses énormes avaient été mises en mouve-
2
— 26 —
ment, avait littéralement étonné le monde. Voilà
pour l'effet produit à l'étranger. Quant à l'effet
produit en France, il avait été non moins grand.
Le Français est malheureusement trop sensible à
la gloire militaire, aussi l'amour-propre national
était-il surexcité au plus haut degré. C'est dire, que
l'Empire se trouva du coup plus solidement établi
que jamais. Quant à la'situation personnellement
faite à l'Empereur, au point de vue des relations
de souverain à souverains, nous allons essayer de la
mettre en relief.
Du côté de la Russie, la jalousie que les succès
de Napoléon III auraient pu faire naître, était tempé-
rée par la satisfaction que chacun éprouvait de voir
l'Autriche vaincue, elle qui n'avait rien fait pen-
dant la guerre de Crimée pour appuyer les Russes,
qui, en 1848, avaient empêché la ruine de la maison
des Hapsbourg en écrasant les Hongrois.
L'Angleterre était indifférente.
Seule des grandes puissances non engagées clans
la lutte, la Prusse nourrissait des sentiments mau-
vais contre la France.
Quant à l'Italie, quoique déçue, elle ne pouvait
méconnaître cependant le service qu'on venait de
lui rendre, et dans tous les cas, Victor-Emmanuel
était désormais-l'obligé de l'homme par lequel il
régnait sur la Péninsule.
Les liens qui rattachaient la personne de l'Em-
pereur et ses intérêts dynastiques à la personne
27 —
et aux intérêts dynastiques des souverains, étaient
donc devenus plus nombreux, il lui était facile de
les augmenter sans inconvénient apparent, pourquoi
ne les augmenterait-il pas? Pourquoi, en d'autres
termes, ne tenterait-il pas de se faire un ami de
François-Joseph, comme il avait tenté de s'en faire
un d'Alexandre II?
Pour atteindre ce but, il n'y avait qu'à s'arrêter,
et Villafranca eut lieu.
Les relations qui parvinrent d'Italie en ce mo-
ment, furent toutes d'accord pour dire que l'entre-
vue des empereurs avait été très-touchante. Napo-
léon III, oubliant son rôle de vainqueur, se montra
plein de prévenances vis-à-vis de François-Joseph.
Personne, au reste, n'a su exactement ce qui s'était
passé entre les deux souverains, car négligeant de
s'adjoindre des conseillers, ils demeurèrent seuls,
et quand leur entrevue fut terminée, la paix était
arrêtée en principe, les bases en étaient pré-
cisées, il ne restait plus à régler que des questions
de détail.
Les clauses du traité ne tardèrent pas à être
connues. Celle d'entre elles qui frappa le plus vi-
vement les esprits, fut la stipulation par laquelle,
l'empereur d'Autriche cédait la Lombardie à l'em-
pereur des Français. Cette fois encore, la France
ne réclamait pas une obole à l'ennemi vaincu.
Ainsi, comme on le voit, après le traité de 1856,
Napoléon III put se flatter de s'être personnellement
— 28 —
attaché la famille royale d'Angleterre et la famille
impériale de Russie. En 1859, après Villafranca, il
put croire s'être rallié deux autres souverains, l'un,
qu'il avait sauvé, le roi Victor-Emmanuel, l'autre
qu'il avait ménagé, l'empereur François-Joseph. Et
par le fait, ce dernier lui sut gré de ses ménage-
ments. Jusqu'à un certain point même, il lui marqua
sa reconnaissance et son estime, en lui faisant la
cession de la Lombardie. Il ne faut pas perdre de
vue que cette cession fut effectivement consentie
non à la France ou au gouvernement français,
mais en propre à l'Empereur. Cette distinction est
importante, à notre sens, et nous paraît caractéris-
tique.
CHAPITRE VI
Vices de la politique impériale. — Ses effets négatifs.
Lorsque, de retour en France, Napoléon III après
s'être vu accueilli par la population que ses récents
succès avaient empoignée, jeta un coup d'oeil en
arrière, il dut être content.
Sept ans s'étaient à peine écoulés depuis qu'il
— 20 —
était monté sur le trône, ayant à combattre ses en-
nemis politiques au dedans et les préventions qui
existaient contre lui au dehors. De tous les chefs
-d'État, il était le seul qui ne tînt par aucune rami-
fication à la grande famille des souverains et qui
ne pût compter sur une sympathie sérieuse. Au-
jourd'hui, ses ennemis de l'intérieur se trouvaient
réduits à l'impuissance par la tournure qu'avaient
prise les événements, d'un autre côté, sur sept
empereurs ou rois qui se trouvaient à la tête
des puissances de premier ou de second or-
dre, cinq, à savoir : la reine d'Angleterre, le
czar, l'empereur d'Autriche, le roi d'Italie et
l'empereur de Turquie étaient devenus plus ou
moins ses obligés. Il ne restait que la Prusse,
réservée et toujours menaçante. Peut-être bien
qu'on songeait déjà à la ramener comme les
autres.
La situation était par conséquent très-rassurante,
et, tout en tenant compte du bonheur avec lequel
il avait procédé, il faut convenir qu'au point de
vue personnel, Napoléon III avait, dans une cer-
taine mesure, été fort habile.
Malheureusement, par suite même de la force des
choses, sa politique était atteinte d'un vice rédhi-
bitoire : elle avait manqué de précision ; les assem-
blages étaient mal faits ; d'où il advint que bientôt
tout l'échafaudage branla.
Alors qu'en effet il pouvait se supposer le plus
2.
— 30 —
avant dans l'estime et l'amitié des princes, alors
qu'il avait le droit de croire qu'il ne lui restait plus
que peu de choses à faire pour chasser les dernières
répugnances qui subsistaient encore ; il s'aperçut,
ainsi que le millionnaire dont nous avons parlé au
début de ce travail, que lui et les siens étaient tou-
jours considérés obliquement, et que ses amis d'hier
étaient prêts à se tourner demain contre lui. Il n'y
avait rien de bien apparent en tout cela. Mais
ce sont choses que l'on devine plutôt qu'elles ne se
démontrent. Un homme qui a du flair comprend,
lorsqu'il entre dans un cercle, si on lui est hostile
ou non, et si, dans le milieu où il se trouve, il y a
quelqu'un de particulièrement indisposé contre lui.
Donc, Napoléon III s'aperçut bientôt que, malgré
ses efforts, il n'avait créé que des liens superficiels.
Au fond, Alexandre II et François-Joseph ne lui
pardonnaient pas d'avoir été vaincus par lui, bien
que, s'il l'eût voulu, leur humiliation eût été com-
plète ; l'Angleterre, de son côté, malgré les ser-
vices rendus,lui reprochait de s'être arrêté au bon
moment, et l'Italie lui tenait rigueur d'avoir manqué
à sa parole, quoique, sans son intervention, elle eût
été infailliblement brisée. En résumé, il n'avait fait
que des mécontents ou des ingrats, et au point de
vue de ses intérêts dynastiques, sept ans d'efforts,
de concessions, de sacrifices, l'avaient laissé pres-
que au même point qu'au premier jour; car ils n'a-
vaient pu établir la solidarité qu'il recherchait.
— 31 —
CHAPITRE VII
Expédition du Mexique. — Pourquoi elle fut entreprise. —
Éloignement des souverains après Queretaro. — Napo-
léon III obligé de recommencer son oeuvre.
C'est quelque temps après que naquit la ques-
tion du Mexique, et que s'engagèrent les pourpar-
lers entre la France, l'Angleterre et l'Espagne pour
entreprendre une expédition commune.
Nous laisserons de côté l'examen de toutes les
négociations qui précédèrent le départ des troupes
alliées, et nous arriverons sans retard, au moment
où les Anglais et les Espagnols, ayant accepté les
clauses de la convention de la Soledad, se reti-
rèrent, tandis que le général français, ayant reçu
l'ordre d'agir, se mit en campagne.
On a fait un bruit considérable autour de l'affaire
du Mexique, mais, malgré tout ce qui a été dit au
sujet de cette malheureuse expédition, nous
croyons qu'on ne l'a pas jugée exactement et que
le vrai côté en a seulement été entrevu.
Il est d'abord certain que l'obstination du gou-
vernement français à ne pas vouloir se déclarer
— 32 —
satisfait, alors que l'Angleterre et l'Espagne se
contentaient de ce qui leur était offert par les
Mexicains, prouve que le gouvernement impérial
était allé chercher autre chose, dans ces contrées,
que le redressement de certains griefs et que le rem-
boursement de certaines créances plus ou moins jus-
tifiées, telle que l'était par exemple la créance Jecker.
Ces causes apparentes de l'expédition cachaient
des causes secrètes, comme il a para depuis, et
comme il a été démontré.
Mais lorsque la discussion s'est ouverte sur ce
point à la Chambre, ni M. Jules Favre d'abord, ni
M. Thiers ensuite, ne sont allés, à notre sens, jus-
qu'au fond des choses.
Sans doute M. Jules Favre a dit vrai quand il a
soutenu,que le gouvernement impérial avait voulu,
grâce à l'occupation mexicaine, se ménager les
moyens d'achever, suivant que tournerait la for-
tune, l'oeuvre commencée par la sécession, et faire
germer, sur les ruines de la grande république, le
principe de l'absolutisme monarchique. Sans doute
il a dit vrai, quand il a prétendu que Napoléon III
avait tenté d'en finir une fois pour toutes avec les in-
stitutions républicaines, qui, après s'être réfugiées
en Amérique, avaient acquis une force d'expansion
telle, qu'elles devaient s'extravaser, dans un délai
plus ou moins long, et envahir l'ancien conti-
nent. Mais ce qu'il n'a pas suffisamment indiqué,
ou plutôt ce qu'il n'a pas indiqué du tout, c'est pour-
— 33 —
quoi Napoléon III s'est ainsi, et de propos délibéré,
érigé en quelque sorte en don Quichotte du monar-
chisme.
Qu'avait à craindre l'empereur des Français, de
plus que les autres souverains?
La France, même sous un Napoléon, n'avait-elle
pas dos droits à l'amitié des États-Unis?
Si, parmi les puissances européennes, l'une
d'entre elles avait quelque chose à redouter, c'é-
tait l'Angleterre d'abord, contre laquelle les
Yankees nourrissaient des sentiments de haine
mal contenue; c'était l'Espagne, dont ils convoi-
taient les magnifiques possessions, Cuba, notam-
ment ; c'étaient enfin tous les autres États avant
la France, et cependant, ce fut le gouvernement
impérial qui prit en mains la cause des rois contre
les républiques.
Ceci est pour le moins étrange et mérite d'être
examiné de très-près. Il nous paraît évident, quant
à nous, que, bien qu'on ait dit que l'Empereur avait
fait la guerre pour relever son prestige, diminué
depuis 1859, et aussi en haine de la démocratie ;
comme en réalité, son prestige n'avait point été
atteint, et que les Américains ne le menaçaient
pas, il est allé au Mexique dans un tout autre but.
Nous n'avons certes pas la prétention de soute-
nir que nous sommes absolument dans le vrai ; nous
n'avons pas non plus celle d'imposer notre ma-
nière de voir, mais y a-t-il réellement présomption
— 34 —
à prétendre que cette malheureuse expédition, qui
a commencé par un échec et qui s'est terminée
par un événement tragique, a eu son origine dans
le désir secret qu'avait l'Empereur de s'acquérir
de nouveaux droits à la reconnaissance des souve-
rains et de pouvoir leur dire :
« Nous étions menacés par la démocratie amé-
« ricaine, dédaignés par elle, je l'ai réduite à l'im-
« puissance en la coupant en plusieurs tronçons.
« J'ai mieux fait : il y avait à craindre que les Etats-
« Unis, étendant leur influence dans l'Amérique
« du Sud, n'absorbassent le Mexique d'abord, les
« sept Républiques-Unies ensuite, et que, suivant
« leur marche envahissante, ils n'atteignissent jus-
" qu'au Brésil, et ne vinssent substituer la formé
« républicaine à la forme monarchique qui fleurit
« dans cette contrée. Pour empêcher la réalisation
« de semblables éventualités, j'ai brisé la républi-
« que mexicaine, et, sur ses décombres, j'ai installé
« un empire qui, grâce à sa position géographique,
« formera une barrière infranchissable, contre la-
" quelle tous les élans démocratiques du Nord
« viendront se heurter. Ce même empire pouvant,
« d'autre part, donner la main au Brésil, il en ré-
" sultera, qu'ensemble, ils seront assez forts pour
« dicter la loi aux républiques disséminées autour
ce d'eux, jusqu'au jour où les, idées républicaines
ce incessamment battues en brèche, disparaîtront; à
ce moins que les républiques elles-mêmes ne se
— 35 —
" fondent auparavant dans les monarchies. Voilà
« mon oeuvre ! Ai-je gagné mes éperons, et croirez-
« vous maintenant que j'aie le droit de prendre
« place parmi vous? »
Il nous semble qu'il n'y a rien d'illogique dans
les vues que nous prêtons à l'Empereur. Tout nous
paraît, au contraire, propre à établir la vérité de
cette supposition ; car, en dehors d'elle, on ne voit
point à quoi peut se rattacher l'entreprise mexi-
caine, que rien ne justifie en fait.
Cette combinaison ne manquait ni d'habileté ni
de grandeur. Ce rêve d'un empereur était doux à
caresser ; un Charles-Quint ou un Louis XIV eussent
pu le former assurément, car il était à la hauteur
de leur royal orgueil. Par malheur, ce vaste plan
monarchique devait échouer contre la ténacité d'un
homme, qui, joignant aux qualités de l'Indien les
ressources d'un esprit cultivé et la probité d'un
Washington, sut fuir devant la tempête et mettre
les libertés, qui lui avaient été confiées en dépôt, à
l'abri de son inébranlable volonté.
L'abandon du Mexique devint fatal à l'Empire. Ce
fut, en effet, un rude coup porté à son prestige, que
le retour de nos troupes ramenées par le flot mon-
tant de la démocratie; ce fut, en outre, un bien
douloureux crève-coeur pour les familles régnantes,
que le spectacle de celte femme, de cette impéra-
trice, errante et affolée, laissant un lambeau do
sa raison dans toutes les cours auxquelles elle
— 86 —
s'adressait, et qui ne lui répondaient que par leur
impuissance.
Du jour où le premier de nos soldats mit les
pieds sur le navire qui devait le ramener en Eu-
rope, l'espèce de fossé moral qui séparait la cour
des Tuileries des autres cours sembla s'élargir.
Tous les sentiments hostiles qui germaient, à l'état
latent, dans le coeur des souverains étrangers, se
manifestèrent avec une énergie nouvelle.
En Autriche, l'indignation était à son comble.
On n'avait pas assez de malédictions à lancer con-
tre cet Empereur, qui voulait se poser en distri-
buteur de couronnes, et qui délaissait ensuite ceux
qui, confiants dans sa parole et pleins de foi dans
sa puissance, étaient partis comptant sur son appui.
En Angleterre, on voyait avec satisfaction l'abais-
sement de la France qui avait voulu, dans cette
campagne entreprise à trois, s'attribuer le rôle
principal et traiter ses alliés comme de simples
comparses.
En Espagne, on était naturellement animé des
mêmes sentiments qu'en Angleterre.
En Italie, on prétextait de l'occupation de Rome
pour s'affranchir de toute reconnaissance.
Enfin, en Russie, on était heureux de voir le
vainqueur de Sébastopol vaincu à son tour.
Quant à la Prusse, qui se préparait de longue
main à jouer la grande partie qui devait lui donner
la prépondérance en Allemagne, elle était désor-
— 37 —
mais assurée que le colosse impérial était un co-
losse aux pieds d'argile, et qu'elle n'avait point à
se préoccuper de lui.
Ainsi donc, cette profonde combinaison sur la-
quelle nous nous sommes étendu plus haut, pro-
duisait des fruits tout contraires à ceux que l'on
attendait d'elle. On avait non-seulement perdu les
avantages précédemment acquis, mais on s'était
aliéné, qui plus est, l'Espagne que les procédés
du gouvernement impérial avaient froissée, sans
compter qu'on s'était fait un ennemi mortel des
États-Unis, auxquels les intentions secrètes de
l'Empereur n'avaient point échappé.
Conséquemment tout était à recommencer, et
dans de bien plus mauvaises conditions que pré-
cédemment.
Il est absolument impossible que Napoléon III
ne se soit pas rendu un compte exact de sa situa-
tion. Aussi le voyons-nous, pendant que, d'une main
pesante, il comprime les sentiments qui menaçaient
de faire explosion à l'intérieur, suivre à l'extérieur
une politique docile, si l'on peut ainsi s'exprimer.
C'est à partir de ce moment que les cabinets
européens montrent tant d'arrogance dans leurs
relations avec nous. En Russie, le prince Gorstcha-
koff, qui trouve mauvais que la France s'intéresse
à la Pologne, le dit d'une façon plus que nette, et.
nous engage officiellement à nous mêler de nos
affaires. La Prusse met la main sur le Sleswig-Hols-
3
— 38 -
tien, et répond à nos remontrances en s'établissant
plus solidement dans sa facile conquête. En Italie,
on lâche Garibaldi sur Rome, et c'est à peine si
l'on prend le soin de dissimuler qu'il est soutenu
par l'armée nationale.
En un mot, de tous les côtés, on nous brave, et
si l'on ne va pas jusqu'à nous attaquer, c'est qu'on
a mieux à faire ailleurs.
Nonobstant, chacun s'arrange, s'accommode au-
tour de nous. La Pologne reçoit le coup de grâce;
l'unité de l'Allemagne se poursuit; l'Italie, aug-
mentée de la Vénétie, se montre bien plus exigeante
dans ses prétentions sur Rome, et conspire ouver-
tement avec la Prusse contre nous,
Pendant que tous ces faits s'accomplissaient, que
toutes ces transformations s'opéraient, nous appre-
nions que notre Trésor était vide, que notre maté-
riel de guerre était hors de service ou n'existait
plus, que nos arsenaux étaient dépourvus d'appro-
visionnements, que notre armement était à refaire,
que notre effectif était incomplet et que, par consé-
quent, il nous fallait subir ce que nous étions im-
puissants à empêcher.
Tels furent, en 1866, les résultats de la politique
personnelle qui, à notre sens, détermina seule l'ex-
pédition du Mexique.
— 39 —
CHAPITRE VIII
Bataille, de Sariowa. — Ses effets. — L'Empire dégage sa
situation. — L'Exposition universelle. — Quels profits on
espérait en tirer.
Heureusement pour l'Empire, que l'expédition
de 1866, entreprise par la Prusse contre l'Autriche,
vint modifier la situation générale en déplaçant les
intérêts. Ce fait eut assez d'importance pour atté-
nuer d'abord la nouvelle de la captivité de Maxi-
milien, et plus tard, celle de sa mort. En un mot,
l'abaissement profond de François-Joseph et la dis-
parition de quelques royautés firent une diver-
sion suffisante pour que l'affaissement de la France
passât plus inaperçu.
Si, d'ailleurs, la nation ressentit douloureuse-
ment le contre-coup de Sadowa, le cabinet des
Tuileries dut en juger avec plus de froideur qu'elle,
et d'une façon tout autre sans doute. Cet événement
considérable lui donnait, en effet, le temps de res-
pirer.
En troublant le système d'équilibre continental,
l'agrandissement subit des Hoheazollen faisait
naître, ipso facto, des jalousies, des craintes, des
haines.
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D'une part, la Russie, que nous avons vue depuis
marcher toujours d'accord avec le cabinet de Ber-
lin, devint momentanément défiante. Elle redouta
que le gouvernement prussien, poursuivant ses con-
quêtes, ne portât audacieusement la main jusque
sur le Danemark et ne s'emparât des passages de
la mer du Nord, sur laquelle il aurait alors com-
mandé en maître. L'Angleterre put, de son côté,
craindre que la Hollande, absorbée comme le Ha-
novre, la Saxe, etc., etc., ne donnât à la Prusse des
côtes considérables, et des ressources maritimes
dangereuses à la fois pour sa marine de commerce,
et même pour sa marine de guerre; cette convic-
tion subsiste encore. La Hollande trembla pour son
existence. Tous les gouvernements de l'Allemagne
du Sud furent dans l'attente d'une exécution.
Quant à l'Autriche, nous n'en parlons pas ; elle
pleurait sur ses défaites et entretenait précieuse-
ment la haine de ses vainqueurs.
Le cabinet des Tuileries n'avait donc, en quelque
sorte, qu'à se laisser aller au courant des faits. Lui,
qui se trouvait, quelques mois avant, isolé et dédai-
gné, voyait converger vers lui les regards de presque
tous les peuples. Son épée était faussée ; mais il
s'appuyait sur une nation aux élans vigoureux et
aux ressources inépuisables. L'ombre même de la
France était imposante en ce moment.
Ce furent d'abord tous les petits États, la Bel-
gique exceptée, qui se tournèrent vers lui. Ce fut
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l'Angleterre, qui, sans la France, ne peut rien dans
une question purement continentale où ses intérêts
se trouvent engagés parallèlement aux nôtres ; ce
furent quelques États allemands, la Saxe en se-
cret, le Wurtemberg et probablement la Bavière.
Ce fut, enfin, l'Autriche que sa déroute avait jetée
dans nos bras.
La politique impériale se trouvait conséquem-
ment dessinée; et la chance fut telle, pour le ca-
binet des Tuileries, qu'en ce moment, on put con-
sidérer comme un bonheur le retour des quarante
ou cinquante mille hommes que nous avions au
Mexique. D'autre part, les injonctions des États-
Unis parurent moins blessantes. La seule nécessité
dans laquelle on était de concentrer hâtivement
tout ce qui nous restait de matériel, et de troupes
à peu près équipées, sauva presque l'honneur de
notre drapeau.
Aussi, quand l'on s'arrête un instant à consi-
dérer tous ces faits, on n'éprouve plus aucun éton-
nement à voir le gouvernement impérial dégager
insensiblement sa position, et reprendre quelque
influence. Ce qui étonne, au contraire, c'est qu'une
telle situation étant donnée, il n'ait pas fait davan-
age. Et, en vérité, il fallut que nous fussions bien
tombés et bien dépourvus, pour ne point profiter
d'une occasion si belle d'établir notre prépondé-
rance ou tout au moins d'assurer nos frontières.
La guerre inévitable qui se prépare aujourd'hui
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est la conséquence immédiate des fautes qui furen
commises alors.
Néanmoins, telle est la place qu'occupe la France
dans les événements européens, telle est sa néces-
sité à certaines heures, qu'au moment même où
l' Empire paraissait être le plus sérieusement atteint,
il se trouva poussé en avant.
Le pouvoir, auquel on ne peut refuser le mérite
de savoir se servir des circonstances et d'utiliser
les moyens qui s'offrent à lui quand il s'agit de sa
conservation propre, fut pris d'une fièvre ardente
de reconstruction. Pendant que, sûr de l'appui de
l'Angleterre, il soulevait la question luxembour-
geoise, il pressait d'autre part ses armements et
jetait les millions à pleines mains dans ses arsenaux.
Comme un homme que la nécessité rend indus-
trieux,- il tira parti de tout : de son crédit, de son
pouvoir discrétionnaire, des emprunts, des vire-
ments, de son omnipotente influence sur la Cham-
bre, etc., etc. Enfin, le chassepot parut.
Dans cet intervalle de temps, la question du
Luxembourg s'était vidée; et bien qu'elle se fût
terminée d'une manière assez désavantageuse pour
la France, qui, ayant voulu expulser la Prusse
pour prendre sa place, se vit évincer à son tour,
le cabinet des Tuileries put prétendre qu'il avait
remporté une victoire diplomatique complète.
Il est juste de dire que l'effet produit par cet
événement fut assez sensible, tant à l'intérieur qu'à
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l'extérieur. A l'intérieur, il satisfit, dans une cer-
taine mesure, le chauvinisme du plus grand nom-
bre, et grâce aux innombrables journaux officieux
dont il dispose, le gouvernement put faire accroire
■à la nation qu'il venait de prendre en quelque sorte
la revanche de Sadowa. Il va de soi que les esprits
tant soit peu clairvoyants apprécièrent à sa juste
valeur la retraite des Prussiens. Quant à l'effet pro-
duit à l'étranger, pour être moindre, il exista ce-
pendant. La question soulevée par la France eut,
à défaut d'autres, le mérite de prouver que la
France vivait encore.
Cependant, quoique les relations entre Paris et
Berlin fussent très-tendues ; quoique chacun s'at-
tendît à voir les hostilités commencer, la guerre
n'éclata point. Il y eut, comme on le sait bien, une
double raison à ce fait. D'abord le gouvernement
impérial était incapable d'entrer en campagne ;
ensuite, la Prusse, qui ne songeait qu'à consolider
ses récentes conquêtes, ne pouvait penser à nous
attaquer avant d'avoir acquis la cohésion jugée par
elle nécessaire.
C'est dans ces circonstances qu'on vit le gouver-
nement impérial revenir à son principe primitif :
l'Empire, c'est la paix. Tout les discours prononcés
par l'Empereur, tous ceux prononcés pas ses mi-
nistres ou parles hommes qui l'entouraient, affir-
mèrent des tendances pacifiques. La presse offi-
cielle et officieuse prêchait la concorde. On fut
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étonné de cette attitude nouvelle, surtout après les
guerres de Crimée, d'Italie et du Mexique, et per-
sonne ne voulut croire sérieusement à ces rassu-
rantes protestations. Mais le cabinet des Tuileries,
qui avait son but, avait prévu le cas; et dans cette,
prévision avait annoncé une exposition universelle
pour 1867. Déjà même l'enceinte du Palais de l'in-
dustrie commençait à se dessiner sur le Champ de
Mars.
Il y avait à peine douze ans qu'une exposition
universelle avait eu lieu en France, et le désir
d'exposition ne se faisait nullement sentir; aussi,
dès qu'elle fut décidée, chercha-t-on à pénétrer le
motif qui avait fait agir le gouvernement impérial.
Une foule de raisons furent données. On parla de
la nécessité dans laquelle se trouvait le pouvoir
d'opérer une diversion dans les esprits ; du besoin
que l'on avait d'imprimer un peu de mouvement
aux affaires ; de l'obligation dans laquelle était
placé l'Empire de démontrer, par un fait solen-
nel, la sincérité de ses affirmations pacifiques. On
parla aussi du mécontentement de la population
parisienne, des embarras financiers de la Ville de
Paris ; et l'on dit que, par le fait de l'exposition, le
pouvoir arriverait à satisfaire à la fois les Parisiens
et les besoins de la Préfecture, qui verrait ses re-
venus plus que triplés pendant la durée du con-
cours universel.
Nous pensons que la plupart de ces motifs ont
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posé d'un certain poids dans la détermination
prise par l'Empereur et ses ministres ; mais, à
notre avis, ils n'étaient en quelque sorte que com-
plémentaires, et constituaient comme un appoint
d'avantages aux avantages plus précieux que le
gouvernement avait en vue d'obtenir.
Nous estimons,quant à nous, que le seul mobile
du pouvoir fut d'abord de dissimuler la faiblesse
de ses moyens en proclamant la paix à outrance,
et ensuite de tenter, dans un effort suprême, ce rap-
prochement avec les souverains si ardemment re-
cherché depuis l'élévation au trône de Napoléon III.
Tout le reste n'était que secondaire et se trouvait
impliqué dans l'objectif principal.
Un seul moment, pendant toute cette période,
l'Empereur se départit de la ligne de conduite qu'il
avait adoptée. Ce fut pendant qu'il accomplissait son
voyage à Lille. Chacun se rappelle encore le dis-
cours d'Auxerre et les fameux points noirs dont il y
fût parlé ; mais le souverain français ne pouvait
faire autrement. À cette époque, l'arrogance de la
Prusse était telle, ses attaques directes et indirectes
si nombreuses et parfois si brutales, que le gouver-
nement impérial ne pouvait se taire sans courir le
risque d'être accusé de faiblesse. Le sentiment na-
tional demandait qu'il lut répondu aux insolences
prussiennes, et Napoléon III, s'inclinant devant
la nécessité, prononça ce discours, qui eut du reste
bien plus de retentissement à l'intérieur qu'à l'ex-

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