Le carnaval rouge / Edgar Rodrigues

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E. Dentu (Paris). 1872. Paris (France) -- 1871 (Commune). 297-8 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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EDGAR RODRIGUE^
PARIS S
K
LE
CARNAVAL ROUGE
DU MÊME AUTEUR
LE CASQUE PRUSSIEN
SOUVEDIRS ANECDOTIQUES DE-LA GUERRE
EN PRÉPARATION
LE BLOCUS DE PARIS
JOURNAL DES OPÉRATIONS MILITAIRES
DE LA DEUXIÈME ARMÉE
LES BRACONNIÈRIJS D'AMOUR
MOEURS DE L'EMPIRE
DON QUICHOTTE A PARIS
(UN AX AU KU'iAUO)
PARIS. IMPRIMERIE BALITOUT, QUESTROY ET C',
EDGAR RODRIGUES
LE
CARNAVAL
ROUGE
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAIS-ROYAL, 17-19, GALERIE D'ORLÊAXS
Tous droits réservée!
1
DÉDICACE
C'est à vous, mes chers amis du château DES
Lauriers, due je dédie ces souvenirs,' a vous qui
vous préoccupez moins des choses politiques que
du caractère exact des événements, qui avez eu le
honheur de ne pas assister aux orgies de feu et
de sang dont la guerre et la Commune nous ont
donné le spectacle.
^Quelle que soit d'ailleurs la puissance de votre
imagination, vous ne pouvez vous tracer un, ta-
hleau même approximatif de ce qu'était Parispen-
dant les 65 jours de.la Commune.
Paris, la cité soleil, comme Hugo l'a appelée,
livré à une cohue de saltimbanques Oui, j'ai vu
2 LE CARNAVAL IlOUGE
cela, malgré tous mes amis, qui, réfugiés à Ver-
sailles, me pressaient de quitter la grande ville et
d'échapper aux dangers menaçant chaque jour les
citoyens.paisibles.
Au milieu de cette ivresse générale, j'ai voulu
conserver assez de sang-froid, et la curiosité ai-
dant, j'ai pénétré un peu partout, à l'Hôtel-de-
Ville, àl'état-major, a la Préfecture, aux avant-
postes
Partout, le grotesque était rmèlé a l'horrible, la
lâcheté faisait face à la stupide vanité.
D'autres écriront l'histoire de la Commune, ce
sera la grande toile qui exige la touche d'un mai-
•̃tre, la brosse vigoureuse d'un grand peintre; Dans
ce musée de l'horrible, j'ai surpris quelques ca-
dres de modeste grandeur, photographies exac-
tes qui pourront peut-être expliquer bien des pe-
titesses, bien des mesquineries de ces grands cri-
minels de 1871
A vous mes souvenirs.
EDGAR RODRIGUES;
Versailles; juin 187):
HIER. C'EST DEMAIN !(1)
Quand on parlait, .devant les « satisfaits de
l'Empire des excès de 93, ils prenaient un sourire
moqueur et vous disaient d'un ton sec
Oh les temps sont chanbés on ne se laisse-
rait plus mener aujourd'hui par les cinq ou six
mauvais drôles qui régnèrent jadis à Paris par la
Terrcur
Malgré le dire de ces faux braves, les récentes
horreurs de la Commune ont prouvé que la ter-
reur était encore un bon moyen à exploiter en l'an
de grâce 1871 pour mener les masses;
Paris vient d'être .la proie d'une douzaine de
farceurs qui ont abusé de la « venette générale »
(I) Alfred de Musset, le 25 juin 1848:
4 LE CARNAVAL ROUGE
et déclaré guerre ouverte a la société entière.
Français contre Français sous l'œil de l'ennemi,
ils- ont réailisé cette sanguinaire prophétie de Caus-
sidière, qui disait en 1848
Il Si les bourgeois ne marchent pas, il faudra
faire jouer la boite d'allumettes pour les mettre a
la raison, et brûler Paris, de façon à ne pas laisser
pierre sur pierre. »
Nos vainqueurs se chargèrent, il est vrai, de
remplacer la boite d'allumettes par le pétrole
prussien et tandis que flambait le Louvre, ils
allumèrent des feux de joie il Saint-Denis et à
Sannois pour célébrer l'incendie de Paris brûlé
/xn1 la populace!
Les récits qui suivent sont tout personnels la
plupart ont été écrits a Versailles pendant l'orgie
sanglante que nous baptisons
LE CARNAVAL ROUGK DU 18i-l.
E. H.
N. B. Les lecteurs délicats trouveront peut-être
dans nos récits un grand abus de mots d'argot,
nous n'avons pas cru devoir les supprimer afin de
laisser à nos aventures tout leur cachet de sinistre
et écœurante réalité.
LE CARNAVAL ROUGE
CHAPITRE PREMIER
EN PLAGE, MESSIEURS, EN PLACE!
Il y 'a des mots qui font fortune. Pourquoi?
Bien malin qui le dirait le mot Commune est de
ceux-là.
Sous l'Empire, nul ne se serait avisé de le pro-
noncer mais, d'après le principes de Nicôlet, tou-
jours de plus fort en plus fort, lorsque nous
eùnies la République, on songea à monter' d'un
cran et l'on parla de la Commune.
6 LE CARNAVAL ROUGE
C'est le citoyen Delescluze qui eut le triste hon-
neur d'attacher le grelot. Après lui, Félix Pyat
et Vermorel. Quant a Jules Vallès, il fallut quel-
que temps pour lui faire comprendre ce que cela
voulait dire. L'auteur de./« Rue était, en matière
historique ou politique, de l'ignorance la plus
qui se puisse imaginer.
La Commune et la. question sociale l'une est le
moyen, l'autre est le but.
11 y a, de par le monde des énergumènes, une
certaine collection de bonshommes qui, après
boire, n'ont jamais mandlié de murmurer en do-
delinant de la tête et avec une gravité d'ivrogne
On ne va donc pas s'occuper de la question
sociale?
Vallès était de ceux-là.
Un jour, étant il la Bibliothèque ci-devant im-
périale, le Jules des Réfractaires saisit par le bou-
ton de sa redingote un frère et ami
Oh citoyen,, je viens de lire du Proudhon,
il ne manquait pas de chien, cet animal-là.
Sur l'étude de la question sôciale Vallès était
de la force du citoyen Rochefort, qui demandait
cinq minutes pour la résoudre. Certes! on lui a
donné bien du temps pour y réfléchir.
Delescluze guettait cette même dictature que
réclamait que voulait Flourens, que sol-
licitait Rigault. Un seul os pour, tant de chiens
enragés
EN' PLACE, MESSIEURS, EN l'LACE ï
Quant à la question sociale, elle demeurait et
serait toujours restée à l'état de question sans ré-
ponse sa solution importait peu à ces bons mes-
sieurs qui ne voulaient se servir du mot que
comme d'un levier pour soulever les masses igno-
rantes et cupides de nouveau. Malheureusement
ces deux formules « Commune et question so-
ciale » sont restées en l'air comme ces refrains
populaires qui servent de thèmes à un déluge de
valses, polkas et contredanses. Aussi sur le motif
Commune, il a été exécuté de sinistres variations,
avec accompagnement de chassepots, sniders,
obus et mitrailleuses, le tout corsé de finale au
pétrole.
Dans Iphiç/énie en Tauride, de Gluck, l'orches-
tre joue une sorte de danse macabre que doivent
exécuter sur la scène des sauvages bondissants.
Alors âgé de 71 ans, portant perruque et bon-
net de soie noire, Gluck assistait un jour à la ré-
_pétition. Ses sauvages lui semblaient trop mous
en leurs sauts, le musicien les excite, proteste d'a-
bord; puis n'y tenant plus, saute furieusement
sur le théâtre et le voilà bonnet de ci, perruque
de là, se tordant les membres et exécutant une
danse frénétique.
Ainsi fit Paris au mois de mars. La République
de MM.-Sftiei!s.et Jules Fay/e lui semblait tiède.
Paris a bondi^sùr la'- scène et a exécuté la danse
communarde, danse de fous, carnaval de sau-
8 LE CARNAVAL ROL'G-E
vages, qui attend le crayon d'un Hôlbéhi ou d'un
Callot.
Les premières mesures avaient été jouées pen-
dant le siège aux 5 septembre, 6 et 31 octobre,
par dame Démagogie mais la.. force publique
avait arrêté net la ballerine qui voulait trop
lever la jambe. Au 22 janvier, elle avait tenté le
grand écart et mêmc répression s'était opposée il
ce nouvel essai.
Mais les danseurs sont entêtés Les jambes dé-
mangeaient à tous les rag eurs, a tous les haineux,
à tous les impuissants ambitieux. Il leur fallait
quand même une infernale ronde.
Ils ne manquaient malheureusement pas de pré-
textes pour donner le'signal du branle-bas.
̃ ïrochu avait dit « Le gouverneur de Paris»ne
capitulera pas, » et Trochu avait donné sa démis-
sion juste a temps pour que Vinoy pût capituler
Etienne Arago s'était écrié « Jamais je ne re-
mettrai les clefs de Paris aux Prussiens, » et Ferry
avait pris sa place quand il avait fallu ouvrir les
portes.
« Pendant la durée de l'armistice, était-il écrit
dans les préliminaires, les Prussiens n'entreront
pas dans Paris, » mais, l'armistice signé, les Prus-
siens avaient passé sous l'Arc de l'Etoile et campé
aux Champs-Elysées.
Il est à remarquer que toutes ces promesses, ces
phrases, ces tromperies, comme toutes antres
EN PLACE, MESSIEURS, EX PLACE ï)
1.
excitations, sont dues, pour la plus grande partie,
à des^lioTïimësqûi n'ont jamais tenu un fusil à
l'heure du combat. Pas plus A^ago que Fav/o,
ïules Sinion -que Jules Fe^rV, DeleseMzc que
les Pyat, Ou Pil'ofcll et consorts n avaient
brûlé une once de pôiidrêpoûr repousser Tennc-
mi. Tout cela s'est donc passé entre phraseurs.
D'un côté on parlait français, _de l'autre on jas-
pinait argot voilà toute la différence.
Ce fut dans la nuit du 26 au 27 février que les
futurs chefs de la Commune tentèrent de donner
le premier accord de leur sanguinaire ronde, en
exploitant le légitime sentiment de colère que fit
naître la nouvelle de l'entrée des Allemands, qui
devaient, le lendemain, pénétrer dans Paris.
Entre ces deux bandes de meneurs s'agitaient les
masses, allant de l'un à l'autre bord, vivant d'illu-
sions et se repaissant de tous les mensonges ilélnités.
En vain le bon sens criait cette indignation
dangereusement surexcitée par les DelescMze et
Pyat, que les Prussiens, en cas d'attaque, feraient
immédiatement reculer leurs troupes eh dehors de
l'enceinte et foudroieraient la ville avec l'artillerie
des forts tombés en leur pouvoir.
Ils n'entreront pas répondait un patriotisme
aveugle.
Aux quartiers excentriques comme au centre de
Paris, c'était partout l'explosion d'un sentiment
réel qui, si fort réchauffé qu'il fut par les meneurs,
10 T'il CARNAVAL 'ROUGE
n'en était pas moins réel. Et. si, dans la nuit même j
on n'avait appris que l'entrée des Prussiens était
remise au mercredi, il ne faut pas mettre en doute
que l'héroïque folie du lundi aurait réduit Paris
en cendres.
Mais, quand quarante-huit heures eurent calmé
cette fièvre, on se décida enfin il suivre les conseils
de la froide raison. On se consola en raillant l'en-
nemi de sa piteuse entrée et en formant autour de
lui un cordon sanitaire de sentinelles, de postes
avancées et de barricades
Le 3 mars au matin, l'arniée allemande quittait
Paris, mais en s'éloignant bannières déployées
elle nous laissait derrière elle la Commune.
Comment?
Uniquement par cette raison que de leur occu-
pation était né ce refrain soufflé aux masses « Si
nous avions eu la Commune, tout cela ne serait pas
urrivé. o Tout cela» c'était le siège, Metz, Bu-
zenval, la capitulation et l'affront de l'entrée prus-
sienne
Pour arriver a un pareil résultat, on avait rude-
ment travaillé dans toutes les réunions publiques
qui s'étaient tenues durant l'investissement. Tout
orateur, quelque peu altéré de popularité, avait
perpétuellement terminé son discours par cette
invariable péroraison.
Eh bien citoyens nos désastres, nos rui-
nes, notre avilissement, voulez-vous tout réparer?
ra PLACE, MESSIEURS, -EN H..ACR! M
Proclamons la Commune. Voulez-vous qu'tune
sortie chasse l'ennemi loin de nos murs? La Com-
mune seule nous rendra victorieux.
La Commune. avec des canons bien entendu.
Car l'aimable parti dont nous étudierons plus
tard les divers groupes, avait cette gracieuse
devise que lui avait soufflé Bismark « La force
donne le droit.
Il n'est pas de démocrate a tous crins qui n'ait
un moment rêvé de mitrailler tout Paris, seul pro-
cédé infailliblement ouvert-d'après ces hommes,
pour une régénération sociale.
Après avoir hurlé contre les agissements despo-
tiques des gouvernements qui se soutiennent par
la force, messieurs les communards avaient hâte
de prouver que, comparés à eux, ces gouverne-
ments n'avaient été que de vrais moutons.
Donc, il fallait des canons.
L'entrée des Prussiens fournissait à ces théori-
ciens une rare occasion de se procurer cepersuasif
moyen de faire entendre raison à ceux qui se
montreraient récalcitrants à leurs doctrines.
Il y a, de par les boulevards extérieurs, une pe-
tite salle, tapissée d'un papier à fleurs, sentant peu
le parfum des boudoirs, garnie de quelques bancs
et éclairée de chandelles qui se fichent sùr des
clous, ce sont les Folies-Robert. Inutile de dire
que c'est un de ces bastringues infects qui, le di-
manche, réunissait la plus ignoble population.
12 I.E. CARNAVAL HOCGIÎ
Le 29 février, il y avait foule en ce bouge où
disait l'afficlie- le Comité central devait faire
une importante révélation. Ces deux mots accolés
« Comité central » avaient une fine odeur révolu-
tionnaire qui devait attirer nombreuse assistance.
Ce fut donc devant une salle bien que le
citoyen Brin annonça que le matin il était allé à
l'avenue Rapp, où il avait vules canons delà garde
nationale. Canons qu'il ne fallait pas laisser tom-
ber entre les mains de la réaction. Canons dont
on devait s'emparer au plus vite pour défendre
les «immortels principes de 89 qui allaient bientôt
renaître. »
Les principes de 89 qui arrivaient là, permettez-
moi le mot, comme des cheveux sur la soupe, sol-
levèrent aussitôt un ouragan de bravos
Principes de 89 les a-t-on mis il toutes sauces
On les voit en tête de tous les manifestes, de toutes
les proclamations C'est sur eux que s'est étayée
la Constitution bonapartiste, c'est en leur nom que
MM. Jules Favrc et Ce ont pris possession de
l'Hôtel-de-Ville le 4 septembre, ce devait encore
être eux qui donueraient le la au grand air de la
Commune.
Principes à tout faire, panacée dont tous les
charlatans politiques prétendent connaitre seuls
l'usage et les vertus ils. constituent le fond delà
langue' révolutionnaire s'ils sont immortels, c'est
à la manière de la. bêtise humaine On en tire tottt
EN PLACE, MESSIEURS, EN l'I.ACE '13
ce qu'on veut* et la badaudcrio parisienne y trouve
toujours une boulette à gober.
La révélation du citoyen Brin, vient de donner
le premier accord de la danse communarde.
En place, citoyens, en place, le carnaval rouge
va commencer
CHAPITRE II
LA JOURNÉE AU PETIT BLEU
Dans les premiers jours de mars, le 2 mars,
je crois, un ancien officier d'état-major se pré-
sente au Louvre et demande il parler au général
Yinoy.
Il est introduit dans la salle à manger où le gon-
verneur de Paris déjeune avec ses officiers.
Ah! c'est vous, X. que voulez-vous, une
réclamation?.
Mon général, je viens vous donner un très
important renseignement.
Parlez.
J'arrive de la caserne du Château-d'Eau, où
il y a dans les comlMes 40,000 cartouches, les sol-
dats, animés du plus mauvais esprit, parlent très
haut de livrer ces cartouches à leurs « frères de là
t6 1 lE CARNAVAL BOLTiK
garde national. » Les officiers, dont plusieurs
sont mes amis, se défient de leurs hommes.
Quel est le régiment caserne au Château-
d'Eau?
Le 88e DE MAltCHE.
Ace moment, on annonce le colonel X. qui
vient déclarer au général que ses hommes déser-
tent et refusent le service militaire.
-=- Allons, fait le gouverneur de Paris, encore
lui pessimiste! Prenez une tasse de café! colonel.
Mes amis, quand on-a su, comme je l'ai fait, conte-
nir toute une population affolée par l'entrée des.
Prussiens. quand on s'est tiré de lit sans un ac-
croc, on se moque pas mal des fédérés, des comi-
tés centraux. dormez sur vos deux oreilles, j'au-
rai les canons quand je le voudrai. Du reste, on
m'envoie titre division de l'armée de Chahzy.
Comité central? fit le colonel, qu'est-ce que
c'est que ça ?
Les deux visiteurs galonnés prirent congé du
gouverneur. En descendant le perron du Louvre,
celui qui portait cinq galons soit képi, dit à
l'autre
Savcz-vous ce que c'est que le Comité cen-
tral ?
Nous avons l'appétit du mystérieux. Peu d'ima-
ginations ont, jadis, résisté aux mystères' qui en-
touraient la Sainte Yehè'me, et le Conseil dés Dix.
LA JOUR-NÉE AU PETIT BLEU 17
llazzini doit sa réputation à l'habileté qu'il mit il se
dérober à ses sectaires;' Les métamorphoses de
Blanqui l'ont transformé en pontife. C'est de ce
sentiment que vient l'intérêt curieux qui s'est at-
taché au Comité central.
Nul ne savait ce qu'était le Comité central.
Durant le siège il avait nom Comité de vigilance,
mais il travaillait dans l'omhre. = Aussi lorsqu'il
fut question de lui, on le supposa tout puisssant.
Quand, sur la première affiche écarlate qu'il
exhiba, on lut les noms des relieurs, cordonniers,
vidangeurs et équarisseurs qui composaient le Co-
mité, tout le monde se dit
« Quels sont ces gens ? ~» mais non sans un léger
frisson. Billioray, Ferrât Avoine, Babick
chevaliers du brouillard 'parisien qui surgissaient
tout-à-coup aux yeux du bourgeois timoré, et s'im-
posaient à son attention de par l'autorité des cinq
cents canons dont-ils venaient de s'emparer.
Henri Martin, maire du seizième arrondissement
avait dit le premier sur la tomhe des gardes natio-
naux tués à Buzenval
« Grâce à vous, gardes nationaux, Paris gar-
dera ses foyers inviolés et ses armes. Vous zie }'en-
drez vos fusils à, personne, zzi ci un conquérant
étranger, intérieur.
on s'empara
de cette phrase et la proclamation suivante fut
votée il l'unanimité
18 LE CARNAVAL ROUGE
A L'ARMÉE
Les Délégués, de la Gorde nationale de Paris.
SOLDATS, enfants DU PEUPLE,
On fait courir, en province, des bruits odieux,
Il y a à Paris 300,000 gardes nationaux, et, cepen-
dant, chaque jour on y fait entrer des troupes que
l'on cherclae ci tromper sur l'esprit de la population pa-
risienne. Les hommes qui ont organisé la défaite, dé-
membré la France, livré tout notre or, veulent
échapper à la responsabilité qu'ils ont assumée, en
suscitant la guerre civile. Ils comptent qua(l) vous se-
rez les dociles instruments du crime qu'ils méditent.
Soldats citoyens, obéirez-vous à l'ordre impie de
verser le même sangqui coule dans nosveines? Déchi-
rerez-vous vos propres entrailles? Non! vous ne
consentirez pas à devenir parricides et fratricides
Que veut le Peuple de Paris ?
Il veut conserver ses armes, choisir lui-méme ses
chefs, et /4s révoquer quand il n'a plus confiance .en eux.
Il veut que l'armée active soit renvoyée dans ses
foyers, pour rendre au plus vite lés cœurs 'la -fa-
mille et les bras au travail.
Soldats, enfants du Peuple, unissons-nous pour
sauver la République. Les rois et les empereurs nous
ont fait assez de mal. Ne souillez pas votre vie. La
consigne n'empêche pas la responsabilité de la cons-
cience. Embrassons-nous la face de ceux qui, pour
conquérir un grade, obtenir une place, ramoner (1)
un roi, veulent nous faire entr'égorger.
VIVE A JAMAIS LA RÉPUBLIQUE
(1) Ces fautes d'impression indiquent la rapidité avec la-
quelle cette affiche fut distrihnée aux soldnts'le jour même.
LA .TOURNEE AU PETIT BLEU 19
Les délégués, dans la même séance, ont voté
des félicitations aux citoyens de l'armée de la Loire
pour l'hommage pieux qu'ils ont rendu aux mar-
tyrs de la Liberté, en portant une couronne il la
colonne de Juillet!
Cette affiche fut le premier appel public du Co-
mité central aux citoyens de l'armée.
Dans ce comité, occulte jusqu'à ce jour, s'é-
taient déjà faufilés les chefs de la secrète -société
dite des Quatre-Saîso.ns, dont Bl^tnqui est le prési-
dent, et -dont les quatre vice-présidents siègent
trois mois chacun, pendant leur saison.
Au printemps de :1871,1a Saison était le nommé
TnipoN (•!).-
On voit que la Commune approchait.
Certaine révélation faite devant nous à un des
officiers chargés d'instruire le procès des chefs
commun eux, déférés aux jugements des Conseils
de guerre, nous a appris le fait suivant, acquis
désormais iL l'histoire
Les Quatre-Saisons, purement politiques jus-
qu'en^ 870, devinrent incendiaires dès cette fatale
année Les 365 membres, dont chacun représen-
tait un jour, reçurent des bombes Orsini en dépôt,
et le début de cet engin effroyable était fixé .pour le
12 janvier, lors de l'enterrement de" Victor -Noir.
Sans l'hésitation causée par le trouble'de Ro-
(I) Il s'en est vanté à la tribune.
20 LE CARNAVAL BOUGE
chefort., cette foule de frères et amis désarmés de-
vait se vuer sur Paris, jeter le désordre dans les
rangs de l'armée, et traînant avec elle le corps de
Victor Noir, proclamer la Commune sur les ruines
des Tuileries et des casernes
On sait que l'affaire fut manquée et que Blan-
qui dut se cacher huit jours dans une malle
Au 31 octobre, les communcux étaient armés de
mêmes bombes et nous eu avons vu des fragments
sur la place de THôtel-dc-Yille.
La justice, émue par la découverte de ces en-
gins peu réglementaires, ordonna des perquisitions
et l'on trouva des milliers de homhes a Montmar-
tre et Bellevillc, notamment chez le fondeur Du-
val, futur général, et chez un nommé Girard (d),
ou apprit là que la Sccison d'hiver était présidée
par un certain Châtelain..
Eu résumé, le rapport donné au Conseil de
guerre, -rapport qui n'a pas été publié, –fixait
il dix mille le nombre des bombes saisies du 17
septembre 1870 mi) 5 mars 1871
Il est donc certain que -dès les premiers jours
de mars, la Commune était faite. On attendait un
prétexte, et je me souviens avoir entendu un garde
national s'écrier après les élections
(I) Ghei ,cé Girard on a trouve également 200 peaux Je
Ce snut nies rôiis du riiiviii-, a- L- il répondu aux officiers
instructeurs
LA JOURNÉE AU PETIT BLEU 21
• Moi c'est pas au légitimisse .que j'en veus.
ce sont de bons zigs, Dampièrre est mort dans
'bras;
On était'prêVpôur l'entrée des Prussiens, dis-je,
et cette entrée manquée,.on attendait uné autre oc-
casion, l'entrée de la Chambre, peut-être.
Certes, l'histoire se demandera toujours par
quel concours d'inepties, par quelle suite de folies,
il a pu arriver qu'un gouvernement fut en quel-
ques heures chassé 'de Paris.' On ne compren-
dra janiafs'"que"i'inhal)ileté et les-continuelles
hésitations du pouvoir aient pu amener un sem-
blable résultat.
Quant à dire que la populace s'empara de Paris
le 18 mars, ce serait commettre une 'profonde er-
reur. On lui « fit cadeau.» de la capitale, des mi-
nistères, de riIôtcl-de-Yillc et des casernés rem-
plies de munitions! ce qui est bien différent. A
l'heure même où le gouvernement s'enfuyait effaré.
à Versailles, les chefs du mouvement communards,
réfugiés dans. la mairie du clièvre-chou Bonvalet,
se consultaient tout craintifs sans se douter de leur
succès. Dans'cette 'affaire, les plus surpris furent
les vainqueurs. Ils n'osèrent se risquer àl'Hotel-
de-Ville que vingt-quatre heures après
Etait-il rien de plus grotesque que la redoute
de Montmartre ? Remparts de parade, canons et
mitrailleuses sans ?nw.utio.asjnl sans artilleurs. Les,
l^itaillons qui gardaient le tout commençaient à se
22 LE CARNAVAL ROUGE
fatiguer grandement de ce service, qui leur était
imposé par le Comité central. Seuls, les officiers
se complaisaient à cette parodie des pièces du
Cirque.
S'ils n'eussent imposé un service à leurs hom-
mes, ils se seraient vus dans l'impossibilité mo-
rale d'exhiber leurs uniformes il eût fallu dé-
poser les galons Jamais Il était si bon de poser
sur les buttes, nez au vent, épéc au poing, et d'al-
ler godailler chez le marchand de vins en répé-
tant Tout va bien, nos hommes veillent
On pourrait presque affirmer que c'est le plaisir
qu'éprouvaient les chefs v avoir des bottes jus-
qu'au ventre qui a amené et fait durer cette san-
glante parade appelée le second siège de Paris.
Et s'en sont-ils donnés' à cœur joie de cette au-
torité que leur conférait l'abus du galon. A cha-
que instant, qu'il fit jour ou qu'il fit nuit, c'était
un appel aux armes beuglé par un chef a demi-
ivre. Aussitôt, tambours de battre et clairons de
sonner. la grande terreur des habitants du
quartier, énervés par ces perpétuelles alertes.
Puis c'était mi membre de la fédération qui ve-
nait visiter les positions. On battait aux champs^
Après lui arrivait un délégué du Comité central et
on rebattait aux champs. Pantins sinistres qui
jouaient au pouvoir
Les gardes nationaux auraient bien volontiers
àehé les canons. Mais il y avait la question &.
LA JOURNÉE AU PETIT BLEU 23
trente sous, et les chefs avaient trouvé cette ingé-
nieuse combinaison de mettre dans leur poche
la solde des hommes qui manquaient au service.
C'était la condamnation aux canons forcés per-
pétuité.
La lassitude devait forcément ameller le tran-
quille dénouaient de cette comédie, car déjà quel-
ques délégués étaient venus à l'état-major deman-
der qu'on les débarrassât des canons. Mais l'auto-
rité, grâce tl l'intervention des maires, ne se hâtait
pas; elle préférait attendre le moment propice
pour faire une sottise qui ne lui paraissaitpas en-
core suffisamment mûre.
Une des plus adorables naïvetés du gouverne-
ment fut de compter sur le concours des bons
citoyen, que sa proclamation du 17 mars invitait à
se séparer des mauvais. Or, cette population se
divisait en deux groupes bien distincts
Ceux qui en avaient assez et laissaient faire
Ceux qui boudaient par suite de l'incomplète sa-
tisfaction donnée par la loi Dufaure sur les loyers
et les échéances enfin, ceux que les fédérations,
comités et autres autorités plus ou moins secrètes
se préparaient à faire manoeuvrier.
-Il faut user de conciliation pour leur repren-
dre leurs canons; disaient les bons.
Venez les chercher, disaient les récalcitrants.
Et on vint un beau matin, au nombre de
3,000 hommes, tou.tprimpr.js, le 88e. de marche, 16
24 LE CARNAVAL ROUGE
̃64e de ligue, lu le' chasseur et 200 gendarmes.
Tous les détails de cette échauffouréc fatale sont
connus, depuis les retards survenus dans l'exécu-
tion des ordres qui suivit la manœuvre bien com-
mencée et perdit tout en permettant à la, populace
de se réunir. jusqu'au départ précipité vers
Neuilly du général Vinoy galoppant a la tète
sans képi de son état-major consterné.
Comme nous le verrons bientôt dans le cours de
l'orgie communarde, ce furent les femmes qui
décidèrent les fédérés à la résistance.
On a l'habile coutume, dans notre année si
bien organisée, de fatiguer le soldat quatre ou
cinq heures d'avance, de le charger outre me-,
sure, et grâce aux soins de l'intendance de le lais-
ser par trop longtemps à jeun. Si une partie de
la troupe mit la crosse en l'air aux buttes Mont-
martre, ce fut moins pour K fraterniser avec le
peuple que dans le but plus pratique de calmer sa
soif.
Cette journée, à jamais triste, prendra la déno-
mination de La journée au petit bleu.
On a prétendu que, pour l'enlèvement des ca-
nons, il fallait d'abord un délai de vingt-quatre
heures afin de réunir les avant-trains nécessaires
et que ces préparatifs auraient donné l'éveil aux
fédérés quxon voulait surprendre..
Ce raisonnement conduit à ces deux conséquen-
ces-absurdes ••.
LA JOURNÉE AU PETIT BLEU 25
2
Puisqu'il fallait des chevaux pour enlever les
canons, pourquoi ne s'être pas procuré les atte-
lages nécessaires ? Pourquoi, n'ayant pas le nom-
bre voulu de chevaux, s'emparer des canons ?
Les femmes de Montmartre qui, parait-il, con-
naissaient les agissements de l'intendance à .l'é-
gard du soldat, s'empressèrent, à l'approche de
la force armée, de courir chez les marchands
de vins et les charcutiers voisins. (La veille de
l'entrée des Prussiens, quelques femmes tirent de
même.)Chopines et cervelas vinrent bientôt circu-
ler sous le nez des soldats affamés qui, pour saisir
ces victuailles, lâchèrent leurs chassepots mis en
faisceaux.
Si brutalement prosaïque que soit cette cause
de la défection des troupes, elle est incontesta-
])le. Les premiers mots furent J'ai 'faim Le
verre en main ou la bouche pleine, les soldats
sur pieds et il jeun depuis cinq heures du matin,
regardèrent arrêter le général Lecomte sans bron-
cher.
A la placé Pigallc, assaillants et assaillis se réu-
nirent en une colossale agape de charcuterie, à
laquelle fut donnée le sanglant intermède de la
fusillade immédiate d'un capitaine du 88° qui
avait voulu faire entendre la voix du devoir à sa
troupe avinée.
Pendant ces événements, la division Faron était
.enveloppée à Belleville par les gardes nationaux
26
et la foule dui l'emùarricadaicaU les enfants et les
femmes en avant construisaient- des barricades, que
les soldats laissaient élever en souriant.
A vingt reprises, le général Faron et ses officiers
haranguèrent la populace, on mit les mitrailleuses
en batterie, mais en présence de l'hésitation des
soldats qui désertaient les rangs et criaient Vive
la garde nationale, le général fit sonner la retraite
et laissa Belleville aux futurs fédérés.
En même temps, le 18 mars, la municipalité de
Vincennes venait impérieusement dermmàev au gé-
néral Ribourt, commandant le fort, de permettre à
la garde nationnale locale de partager le service
avec la troupe, afin, disait-elle, d'éviter l'interven-
tion du.Comité de Paris.
Le général refusa énergiquement à admettre
dans le fort, il côté de l'autorité du gouvernement
réprésentée par les troupes sous ses ordres, l'auto-
rité du Comité insurrectionnel représentée par la
garde nationale.
11 prit toutes les dispositions pour résister, les
ponts levis furent levés et les troupes consignées,
mais les soldats semblaient déjà attendre les gar-
des nationaux- comme des libérateurs plutôt que
comme des ennemis.
Le 21, la porte nord fut enfoncée par les soldats
des 4° et 21e d'artillerie, qui, malgré les efforts-de
leurs officiers, répondirent aux appels du dehors.
Le capitaine Dugla, commandant le dépôt du
LA JOURNÉE AU PETIT BLEU 27
7e bataillon de chasseurs, voyant le colonel Morel
impuissant à arrêter les troupes, arracha sa croix
d'honneur et la leur jeta 'au visage dans un mo-
ment d'indignation; rien ne put maintenir cette
soldatesque indisciplinée, qui sè répandit dans les
cafés voisins
Le fort fut envahi par les gardes nationaux, et
le delégué Mortier se présenta bientôt avec l'ordre
d'arrêter le général Ribourt.
Celui-ci eut le.temps d'ordonner aux colonels
des 4e et 21e régiments d'artillerie de se replier par
Villeneuve-Saint-Georges sur Versailles, dans l'es-
poir de conserver au pays ce matériel de guerre.
Tandis que ces ordres s'exécutaient, le général,
reconnu sur la route de Nogent, fut arrêté par dos
chasseurs ivres du 15e bâtait on réunis à des gar-
des nationaux, mais grâce l'intervention du
maire et d'un généreux communard, il put arriver
sain et sauf à Versailles avec un de ses officiers.
Il fit son rapport au Ministre, qui lui répondit
par cette lettre qu'il nous a été donné de lire
Mon cher général.
Si la fermeté et le dévouement avaient suffi pour
conserver Vincennes, vous en seriez encore le maître.
Mais seul, ou à peu près, avec vos officiers, contre' une
populace militai1'e mutinée, déshonneur du pays et de
l'armée, vous avez dû céder. Les faits sont accomplis,
il ne vous reste qu'à rejoindre, avec les fidèles et les
hommes d'honneur que vous pourrez grouper, l'armée
réunie à Versailles, autour de l'Assemblée et de la
France, qu'elle représente.
2R LE CARNAVAL K0I/G1Î
Recevez, mon cher général, l'assurance de mes sen
timcnts affectueux.
Le Ministre de la guerre,
Signé Le Flo.
Ou le voit, dans trop d endroits, l'armée frater-
nisait avec l'émeute
Cependa nt, à l'état-maj or de la Place, qu'il n'avait
pas quitte, le général Aurelle de Paladincs igno-
rait comment les choses avaient tourné. Aussi fut-ce
de la meilleure foi du monde qu'il annonça le
triomphe de Tordre: «Les Buttes Montmartre,
disait sa proclamation, sont prises et occupées par
nos.troupcs. Les canons de Monlmartre et de Bel-
leville sont au pouvoir du gouvernement de la
République. »
Grande et terrible fut sa colère, quand il apprit
le résultat obtenu par le petit bleu et le petit salé.
Un fuyard à-moitié saoul se présenta place Yen-
dôme, et dit au factionnaire.
Via lul assortim. de charcut. j'ai at-
trapé ça là-bas.
Cela vaut mieux qu'une balle
Le général parlait de tout mitrailler, quand arriva
une députation de la municipalité, qui « répondait
de tout. » ̃
Deux heures avant, à Montmartre; le maire
avait également répondu de tout, au malheureux
généra! Lecomte, inquiété par le rappel battu au-
LA JOURNÉE AU PETIT BLEU L)
2.
tour de ses troupes, pour appeler à la résistance
les fédérés èndormis.
C'est un type des jours de. révolution que le
monsieur qui répond de tout. On le voit toujours
surgir, l'oint n'est besoin de s'inquiéter. Il promet
'de ne pas faire défaut, et d'arrêter iL temps le dé-
sordre. Seulement,'comme il est vite débordé et
qu'il ne'sait jamais bien au juste de quoi il a ré-
pondu, le désordre va toujours croissant et irré-
sistible
Les premiers répondeurs de tout furent les ci-
toyens Lockroy, ïirard, Tolain et Langlois. De
bonne fo'v'-cèux-laY ils 'se sentàiëïit'fôiîs rd'ùne po-
pularité incontestée et supposaient qu'un quos ego
tombé de leurs lèvres suffirait pour tout calmer.
Grosse, erreur .de ces Ratons politiques. que fai-
saient agir, lcur profit, les Bertrands cachés der-
rière l'émeute attisée par eux.
La conciliation ? allons domc Bergeret, Jaclard
et Ferré n'entendaient pas "dé" cette "oreille-là
Le sang est tiré il faut'lë dit l'aimable
Ferré à la vue du cadavre de ce capitaine fusillé.
Avant tout, il fallait du vacarme pour doubler
la panique.
Il faut terroriser les épiciers, » s'écrie Ur-
bain au. commandant Brunel, qui arrivait suivi
de son fidèle ami J. Malroux, ancien brigadier-
trompette de l'escadron Fraîichetti, :'ce 'jour
30 LE CARNAVAL MUGE
De son côté, le gouvernement n'entendait pas
rester en 'arrière de Bergeret et de Lullier; les
tambours de l'ordre furent battus à tour de bras,
les clairons sonnèrent à pleins poumons; et pour
prouver que la situation n'était pas aussi rassurante
que l'avait affirmé la matinale proclamation du gé-
néral de Paladines, d'énergiques « aux armes! »
répondirent d'en bas aux o en avant qu'on beau-
glait en haut.
Mais, là encore, le gouvernement avait conservé
trop d'illusions.
Où la troupe avait tourné, la garde nationale ne
pouvait venir
Un homme d'un grand talent l'a dit alors « Les
gardes nationaux se divisent en deux camps bien
distincts les mauvais et les bons. Les mauvais
attaquent la société, les bons ne la défendent
pas. » Aussi, un millier de défenseurs de l'ordre
tout au plus vint-il répondre v ces appels
désespérés de l'autorité.
En constatant cette lâche prostration de la
classe bourgeoise, Picard, ministre de l'intérieur,
commit la nouvelle faute de rédiger une dernière
invocation
-Voulez-vous, disait-il, sous les yeux de l'é-
tranger, abandonner Paris à la sédition? Si vous
ne l'étouffez pas, c'en est fait de la République, et
peut-être de la France
Le ton de cette proclamation eut pour seul effet
LA JOURNÉE AU PETIT BLEU 3j
d'annoncer leur triomphe aux émeutiers, en leur
confirmant le découragement du parti de l'ordre.
De cette incertitude de l'impunité résulta aussitôt
la sanglante tragédie de la rue des-Rosiers.
Jusqu'à ce moment, la sédition n'avait été que
burlesque. L'assassinat des généraux Lecomte et
Clément Thomas ouvrit l'ère de la Commune.
Enivrés par l'odeur du sang, les bêtes féroces
s'étaient réveillées et, se précipitant des hauteurs
de Montmartre, elles accouraient sur la ville, plon-
gée déjà dans une morne et lâche terreur.
L'heure du carnaval rouge avait sonné.
CHAPITRE IIf f
PARIS LIVRÉ
Ce qui doit causer a jamais l'esbaudissement de
nos neveux, c'est la facilité avec laquelle le gou-
vernement abandonna Paris aux sinistrées fanto-
chefs qui allaient, deux mois durant^ y régner en
maîtres.
Les uns surtout ceux qui coururent les
champs ont vu dans cet acte le dernier mot de
l'habileté. En leur livrant momentanément la ca-
pitale où on les enfermait, on délivrait la France
de la traînée de poudre communarde cernée à
Paris.
D'autres ont traité fort sévèrement cette façon
34 LE CARNAVAL ROUGE
de protéger les gens tranquilles. Laisser mettre le
feu à la maison et venir ensuite l'abattre pour
arrêter les incendiaires. Nous ne voulons pas nous
prononcer sur cette question et nous laisserons à
l'histoire la tâche aride de placer sous son vérita-
ble jour cette date du 18 mars 1871.
Et d'abord est-il exact que le gouvernement ne
connut pas le Comité central et ne sût point
quelle force il avait affaire?
Des documents trouvés plus tard dans les minis-
tères et publiés ne sont-ils pas là pour répondre ?
Le 4 mars (notez cette date), M. -3?Ëiet,s, -télégra-
phiait de Bordeaux à Jules Fav^e
« Il est impossible que la garde nationale n'in-
tervienne pas à son tour et ne fasse pas cesser les
désordres qui vous inquiètent. Sï elle ne le fait
pas, nous le ferons.»
Le même jour, au général Suzanne
« En réoccupant successivement avec les an-
ciennes troupes du général Vinoy les postes aban-
donnés, on reprendra Paris peu à peu. Ne pas
éparpiller les troupes. Ne pas brusquer l'emploi
de la force. Je n'interdis pas-la force si elle est
nécessaire, mais il tautne 1 employer qû a propos,
et, dans ce cas, avec la dernière énergie. »
M. Xniefs, en s'adressant au délégué de la
guerre, télégraphiait aussi
l'ARIS LIVRÉ 35
«Traitez les troupes le mieux possible et. quoi
qu'il en coûte. »
Recommandation qui resta stérile, puisque,
nous l'avons vu, la défection du 18 mars fut moti-
vée par la faim et la soif.
Le général Vinoy s'adressait en ces termes au
ministre de la guerre, à Bordeaux
« Si vous avez une division prête, envoyez-la
moi, car un mouvement 'insurrectionnel s'orga-
nise publiquement. Les gardes nationales de Mont-
martre, La Chapelle, Bellévillë et Mouffetard dé-
sarment les gardiens de la paix, pillent les muni-
tions et Jes "canons des remparts. »
Autre dépêche de M. Jules Ferry à M. Jules
Simon, toujours datée du 4 mars
« La garde nationale n'est plus qu'un immense
désordre. Depuis la démission de Clément Tho-
mas et le départ de beaucoup d'officiers, elle a
cessé de former un corps. partie
des bataillons obéit il: un Comité central fort bien.
organisé qui, pour l'instant, semble n'avoir pas
d'autre but que de rassembler, en lés prenant par-
tout, même par la force, fusils, canons, munitions.
La masse prend plaisir à jouer au soldat. Les me-
neurs pensent à autre chose:
Le lendemain 5 mars, M. Feh^ change de note
« La cité est entièrement calme: Au fond de la
situation, grande lassitude, besoin de reprendre la
36 LE CARNAVAL ROUGE
vie normale. Mais pas d'ordre durable à Paris sans
gouvernement et assemblée. »
Voilà qui éclaire une situation et ne permet pas
une surprise. Dès les premiers jours de mars on
est parfaitement au courant de ce qui se passe; on
fait venir des troupes et on surveille le Comité
central.
Pour sa justification, le gouvernement dit avec
raison que, délaissé par la garde nationale de l'or-
dre, trahi par la troupe régulière, il a dû demander
à l'éloignement une sûreté qui lui permît de se
rendre fort.
A cela on peut répondre, et avec raison, que,
prévenu comme il l'était de tous les agissements du
Comité central, le pouvoir n'aurait pas dû lui lais-
ser le temps de préparer à son aise un mouvement
dont il était facile d'empêcher l'explosion par l'ar-
restation des meneurs.
Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que le 18 mars
dérangea absolument les plans du Comité central.
.Les aimables inconnus qui le composaient rê-
vaient des mesures radicales leur plan, révélé par
l'un d'eux, était plus simple que celui du général
Içocjiu il consistait à s'emparer à un jour donné
*at> de tous les ministres, de M. JPnie^'s, de tous les
personnages marquants, et alors d'organiser en fa-
mille un bon petit gouvernement de fantaisfëso-
cialiste.
Donc, grâce au 18 mars, le Comité central ne
l'ÀKlo UVKÉ 37
u
trouva plus personne devant lui, ses ennemis lui
avaient échappé, mais en le ter-
rain net. •-
Dans une proclamation, le général Vinoy décla-
rait qu'il faisait activement rechercher les meneurs.
Or, il eut suffi de prendre l'omnibus avec corres-
pondance pour le nrevrché du Temple là de de-
mander la rue de la Corderie, d'arriver au n° 6,
de pénétrer dans une allée sombre et mal tenue,
de monter au troisième étage, de suivre un cor-
ridor et enfin de s'arrêter devant une porte vitrée
sur laquelle un écriteau portait ces deux mots Co-
mité CENTRAL.
On m'a raconté qu'au ministère de l'intérieur,
un monsieur bien mis se trouvait devant un bureau
d'acajou, tenant la tète dans ses mains, quand un
général vint le trouver
Ces conspirateurs ne me laissent pas un mo-
ment de repos dit le galonné où sont-ils, où se
cachent-ils ?
Rue de la Corderie, n° 6.
Impossible, riposte le général. Si on savait
leur adresse ce ne seraient plus des conspira-
teurs
En somme, le 18 mars au soir, Paris se trouva
sans gouvernement.
On était donc dans un de ces moments où Paris
n'est à personne, et où la population surprise reste
inerte et indécise.
38 LE CARNAVAL 'ROUGE,
Un ne traite pas avec des assassins, -avait
crié Jules
On ne traite pas, soit! mais on ne part pa,s,
.leur laissant la facilité de commettre d'autres
assassinats. surtout quand, le matin, une procla-
mation du gouvernement disait énergiquement
« Il faut à tout prix et sans un jour de retard que
l'ordre renaisse entier, immédiat, inaltérable
Notre intention n'est pas de faire le procès des
ministres mais, nous le répétons, ne valait-il
pas mieux prévenir le mouvement en arrêtant les
chefs qui allaient donner le branle, plutôt que de
laisser la place nette aux bandes armées qui se ré-
pandirent impunément dans Paris épouvanté?
CHAPITRE IV
L'HEURE DE L'ABSINTHE
Le café de Madrid fut, pour ainsi dire, le ber-
ceau de la Commune.
Comme je n'ai pas .la prétention d'écrire un
livre, mais bien de grouper des souvenirs person-
nels, qu'il me soit permis de réunir, comme un
bouquet de fleurs, les physionomies des grands-
maîtres et des vulgaires adeptes de la démocratie
extra-militante croquées autour des tables de ce
C'était, au temps jadis, un siniple lieu de rendez-
vous littéraire où, pour se délasser des fatigues du
reportage, une vingtaine de journalistes venaient
tremper leurs lèvres et .retremper leur courage
dans une purée d'absinthe; C'était alors l'heureuse
40 LE CARNAVAL ROUGE
époque du limonadier Bouvet, qui, la serviette au
bras, glanait de ci de là le mot du lendemain et le
racontar de la veille débités par les articliers en
vogue.
Un beau jour la politique pénétra dans ce sanc-
tuaire de l'absinthe et du bitter. Dès lors, le mar-
bre des tables devint une tribune; chaque soir des
Mirabeau d'occasion, au verbe haut, y renver-
saient l'Empire en imagination et les soucoupes
en réalité. Peu de temps après, sur les boulevards,
on renversait les kiosques
Quand sonna l'heure du triomphe de la Com-
mune, lieaucoup de ces personnages se transfor-
mèrent subitement en hauts fonctionnaires, zébrés
de galons et bottés jusqu'au ceinturon. Le véri-
table état-major se tint plutôt au café de Madrid
qu'à l'hôtel de la place Vendôme.
Là, se préparaient les grandes mesures qui de-
vaient régénérer le monde Là, tout imprégnés
des senteurs du tabac et de l'arôme ile l'absinthe,
discutait le cénacle qui exhibait sur la terrasse du
café ses types divers.
Pénétrons dans un fouillis de colonels.
A. tout seigneur, tout honneur.
Voici Razoua, le commandant de l'École-Mili.
taire, chargé-en sa qualité d'ancien spahi, d'orga-
niser la cavalerie de la République! Son procédé
pour arriver à ce résultat fut des plus simples; il
L'HEURE DE L'ABSINTHE
consistait à faire arrêter en pleine rue les voi-
tures et il dételer tous les chevaux qui parais-
saient encore assez robustes pour porter un cavalier.
Ce mode de remonte lui procura environ deux
cents bêtes, qu'il fit enfourcher .par ces burlesques
et' craintifs cavaliers que l'on voyait passer, co.ur-
bés au petit trot, la main crispée dans la crinière
de leur monture, le pantalon retroussé jusqu'au
genou et frappant d'un nerveux talon le pauvre
animal qui ne voulait plus démarer de la station
où il avait l'habitude d'attendre alors qu'il trai-
nait un fiacre
Pendant tout le premier siège, Razoua était
resté vêtu d'une vareuse râpée.
Quand le drapeau rouge fut arboré àl'Hôtel-de-
Ville, le colonel jugea indispensable d'endosser la
tunique à revers écarlates et de fourrer ses jambes
grêles dans des bottes molles.
La vérité sur ce croquemitaine, c'est qu'il était
inoffensif. Tony Révillon l'avait découvert a l'es-
taminet du Rat-Mort, sorte de crèche où l'on éle-
vait les bébés de la démocratie avant de les lancer-
au café de Madrid; de bock en bock, il glissa
jusqu'à la Commune. Ce prétendu féroce était tout
simplement un mélancolique amoureux. Il avait
passionnément aimé une fille des boulevards,
grande blonde aux yeux bleus, assez distinguée,
qui, ne se donnant qu'à ceux qui lui plaisaient,
n'avait jamais voulu du futur commandant de
̃'(2 LE CARNAVAL ROUGE'
l'École-Militaire. L'amour déçu lui plongea le nez
dansl'absinthe.
Autre type le beau Massenet DE Marancourt,
non moins colonel que Razoua. Grand bellâtre, la
moustache en croc; jouant auprès-des femmes cer-
tain rôle fort goûté de l'autre côté des Alpes, mais
peu estimé sur les bords de la Seine. On le disait
alors protégé par une comtesse italienne, que
la police qui ne s'enthousiasme pas sur les titres
de noblesse, a reconnu plus tard pour une sim-
ple voleuse. Aventurier en politique comme en
galanterie, le dit Massenet passait pour un répu-
hlicain auprès des ms, pour un agent provocateur
auprès des autres. Au reste, cet infatigable causeur
payait d'audace et de cynisme. Il répondit un soir,
devant nous, il un pseudo-capitaine qui l'ap-
pelait entretenu Ne l'est pas qui veut
Il réunissait autour de sa table, devenue un
centre de ralliement, tout un groupe de jeunes
officiers communards qui se pâmaient au récit
de ses aventures beaucoup plus imaginaires que
réelles.
Troisième colonel, mais moins assidu au café
de Madrid, où il ne faisait que des « apparitions, »
le comte, Barral DE Montabï. Celui-là affectait
une raideur de tenue peu en rapport avec le dé-
hraillé dé ses collègues. Il a depuis expliqué. le
rôle joué par lui dans ces terribles circonstances,
fort bien joué d'ailleurs, car il fallait voir avec
L'HEURE DE L'ABSILVTHE 43
quelle sainte furéur il s'emportait, contre lès in-
fâmes versaillais. •
Un jeune lieutenant d'état-major, que nous
avions surnommé Charly-, parce qu'il ressemblait
en blond, au comédien de l'Ambigu, venait sou-
vent écouter les purs. Sa physionomie honnête,
triste, mystérieuse, nous avait frappé. Un soir
nous demandâmes son nom.
Lui,'nous dit le garçon en riant, c'est le ne-
veu à Clément Thomas, il a hérité.de son oncle.
d'un grade dans l'état-major de Bergeret!
Depuis, nous avons appris son histoire navrante
et comique à la fois. Ce jeune homme était un
communards malgré lui! Il fut envoyé rue des Ro-
siers pour réclamer au nom de la famille le
corps de Clément Thomas. Arrêté et condamné à
mort, il fut gracié pai Bergeret à la condition qu'il
servirait sans broncher la Commune
On verra dans la suite de ces souvenirs'- que le
lieutenant Thomas, toujours prêt à fuir, remplit
les plus périlleuses missions et sauva Notre-Dame
et l'Hôtel-Dieu d'un incendie certain.
Aux tables d'entrée se réunissaient les écrivains
de la presse communarde, les échotiers du Père-
Duchêne) de la Montagne, du Booanet-Rouge, du
Cri du Peuple
Vermesch, avec sa tête en boule, ses yeux ronds,
ses cheveux hérissés. Vaniteux jusqu'à la'plus
épaisse sottise, et brave. au point d'avoir pêùr du
̃ A4 LE CA IIN A Y AT. nOl'CE
tic-tac/le sa -montre; son journal lui servit à as-
souvir de hasses rancunes.!
IJumbekt, son copin, posait moins. Beau par-
leur, il discutait toujours sur le ton de la colère,
accentuant ses phrases de son poing sur la table
et se crovant aaras cesse à la tribune d'un club
populaire. Sorti de la classe ouvrière, Humbert,
auquel ne manque ni l'intelligence ni la verve,
avait lutté contre l'Empire. Ennemi de' Jules Fa-
Vjfe, il eut le bonheur de le tenir un soir, dans une
réunion publique de la rue des Cordelicrs Saint-
Marcel, et dam! il dauba si fort du hec sur l'ancien
cinq que ce dernier s'enfuit sans demander ré
pliquer.
Parlerai-je de Maroteau, le pauvre fou qui, il
l'heure où paraîtront ces lignes aura peut-être suc-
combé au mal qui l'épuise? Je le vois encore dé-
biter, d'un air grave, des énormités auxquelles il
ne croyait pas et dont surtout il ne pressentait pas
l'effroyable portée. Faible de caractère, il fut un
pantin dans les mains du fameux général Eudes,
qui lui donnait le ton et le sujet de ses articles, dont
ce vrai gamin dénué de sens moral devait endos-
ser plus tard la terrible responsabilité.
Le rédacteur du Ijonnet-Rouge, Achille DE SE-
gondigné Scgondigné tout court, quand le
niveau communard eut passé sur ses prétentions
nobiliaires. 11 en veut la société d'être, boi-
teux
L'HEURE DE L'ABSINTHE 4">
3.
PIERRE DENIS, écrivain d'un talent viol'ent mais
réel, s'était fourvoyé au journal de Vallès, le Cri
du Peuple. Coiffé d'un bonnet de fourrures, empa-
queté dans une polonaise à brandebourgs, il offrait
à l'œil du passant, avec sa tête d'oiseau malade la
plus étrange physionomie.
VERMOREL, toujours en route, véritable Juif-Er-
rant de la Commune," dont je l'explique plus
loin il exécrait tous les membres, visitait presque
tous les jours les attahlés il la terrasse du café de
Madrid.
Il causait un peu avec tout le monde, ne fumant,
ne s'asseyant jamais. Yermorcl, qui s'est fait tuei"
pour répondre aux accusations de mouchard pour-
tées contre lui par Rochofort, n'avait ni vices ni
hesoins.
D'une incroyable activité morale et physique il
faisait plusieurs lieues par jour, lisait et écrivait
durant des heures entières, assistait aux séances
de la Commune, et pour se reposer allait aider'
Theisz dans ses fonctions de délégué aux postes.
Comment tourna-t-il il pareil vent? Nous ne sau-
rions l'expliquer. Sans vouloir l'excuser, nous af-
firmerons qu'il rêvait un autre rôle que celui que
les événements lui ont fait jouer.
Sans trop savoir où il allait, il s'est trouvé em-
pêtré dans l'orgie communiste, et l'amour-propre,
avec une stupide crainte du qu'en dira-t-on, l'em-
pêchèrent d'en sortir.
46 LE CARNAVAL MUGE
En tous cas, il n'était pas de la conjuration du
18 mars, nous pouvons l'affirmer, car au moment
même où les Fei^é et B^iinel du Comité central
laissaient fusiller les généraux prisonniers, Ver-
morel se trouvait au Palais-Royal chez notre édi-
teur M. Dentu, et lui proposait un curieux ouvrage
intitulé Les incapables de la politique,
Il nous avait souvent parlé de ce livre qu'il ne
devait jamais achever
Le gros COURBET ne dédaignait pas de. venir s'as-
seoir devant le café de Madrid.
Il arrivait suant, soufflant, agitant l'air avec un
éventail noir C'était la mouche du coche commu-
nal. Il répétait à qui voulait l'entendre que tout
ir ait moins maal si on voulait l'écoutai. et il pes-
tait de n'avoir plus le loisir de peindre.
Bouffi d'un monstrueux orgueil, ne voyant
que lui dans la création, cette énorme outre ju-
geait de tout en dernier ressort. La phrase sui-
vante est de lai
On devrait enfermer Rachel, Rossini et De-
lacfoix dans un même sac, jeter tout le paquet à
l'eau,, si l'un de ces personnages s'échappait ce se-
rait un malheur pour l'art pur.
w Notez que ce réaliste répétait depuis dix ans
cette phrase à tous ses satellites de carrefour et que
ceux-ci s'inclinaient en l'appelant Maiaiaître
Tous les raisonnements du peintre d'Ornans
étaient de cette force. Sa réputation d'outrecui-
L'HEURE DE L'ABSINTHE 47
dante fatuité était telle, que devant le tribunal
maître Lachaud n'a eu qu'à l'invoquer pour atten-
drir les; juges en faveur de son client. Depuis
le déboulonnement de la colonne Vendôme, la
valeur aitistique des toiles de Courbet a monté
de cent sous.
Miot était la bête noire de Courbet, qui à sa vue
devenait muet en se faisant aussi petit que le per-
mettait sa taille de mastodonte. Cet ex-pharmacien
de la Nièvre, auquel un pamphlet de Claude Tillier
avait jadis tourné la. tète, venait aussi fréquem-
ment exhiber au boulevard Montmartre sa barbe
longue et son chapeau pointu. Entre chaque con-
sommation, il s'engageait à demander à la Com-
mune la tête de Courbet. A peu près aliéné, ce
malheureux avait passé dans les prisons une partie
de sa vie, qui finira infailliblement à Charenton ou
aux Incurables.
Place à CAVALIER, auquel Vallès avait donné une
notoriété ridicule en l'affublant du surnom de
Pipe-en-bois. Fut-il bien terrible, ce pauvre et fluet
besogneux chargé d'une famille nombreuse?
En examinant bien le fait de cet Alphand-com-
munard, on découvrirait peut-être que c'est à la
misère qu'il dut le conseil d'accepter une place
qui ferait vivre les siens et lui-même.
Plus heureux a été le fugitif CLÉMENT. Ce
chansonnier, ce membre de'la Commune avait
écrit la Lanterne impériale et la Lanterne du
48 LE CARNAVAL ROUGE
peuple, grossier parodiste de Rochefort; qu'il
nommait un chançard sans talent. Son incontes-
table supériorité sur Rochefort est qu'il ne se lave
jamais les mains.
Mais voici tout d'un coup que la clientèle en-
tière s'incline respectueusement devant un homme
sec, guindé, boutonné, aux mains gantées, coiffé
d'un chapeau haut de forme, c'est le maître Jaco-
bin, le chef de la bande, c'est Delescujze le pon-
tife, le type le plus curieux (le la société commu-
narde.
Il a vécu, il est mort sans que son caractère tout
d'une pièce ait jamais plié Digne descendant des
fanatiques du XVI° siècle, c'était un véritable sec-
taire, impassible, froid, sacrifiant tout à ses idées.
Sa vie et la vie des autres ce n'était rien pour lui-.
Honnête homme de par sa conscience, mais Jaco-
bin sinistre, il eut fait fusiller son père
Et quel visage? un nez crochu, des yeux d'ai-
gle, la dent aiguë et blanche, la bouche sans sou-
rire.
Que celui qui a vu Delescluzo rire, lève la
marin, disait Vallès.
En s'emparant de son éphémère pouvoir il avait
juré de mourir, il a tenu parole. La vie n'était
pour lui qu'une épouvantable et incessante souf-
france causée par les rhumatismes et une désorga-
nisation de l'estomac.
Des doutes se sont élevés sur l'identité de son

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