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À propos deCollection XIX
Collection XIXest éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.
Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF,Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes class iques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…
Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces e fonds publiés au XIX , les ebooks deCollection XIXproposés dans le format sont ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.
Odysse Barot
Le Casier judiciaire
LIVRE PREMIER
I
AU MONT-DE-PIÉTÉ
— Trois francs sur les quatre jupons, la robe et cinq serviettes dépareillées ! A cette annonce, faite d’une voix aigre et sèche, par un petit homme râpé, à la figure en lame de couteau, au crâne dénudé, à l’œil atone, vêtu d’une redingote plus rouge que noire dont les parements étaient soigneusement prot égés par des manchettes de lustrine, personne ne répondit. Il y avait là, entassées devant une sorte de compto ir partagé, par une cloison légère, en deux compartiment, une douzaine de personnes de tout âge, de tout sexe, de toute classe, de toutes professions, de tout costume. Une vieille femme, en bonnet de linge jauni par un long usage, et couverte de haillons, à côté d’une élégante jeune fille en robe de soie, la tête couverte d’un chapeau cascadeur et le visage, prématurément fané, empâté d’une couche épaisse de blanc ; un monsieur d’apparence respectable et distinguée, qui faisait semblant de se moucher pour dissimuler ses traits, auprès d’un voyou en blouse blanche, qui, le nez au vent affectait, au contraire, de promener effrontément sur ses voisins ses yeux cernés, et qui frisottait négligemment avec la main des accroche-cœur huilés s’échappant avec symétrie de dessous une casquette de soie à la fois enfoncée sur le front et rejetée en arrière. — On fait trois francs sur les cinq serviettes, les quatre jupons et la robe ! répéta d’un ton plus brusque l’estimateur aux manches de lustrine. — C’est à vous, je crois, mon enfant ! dit tout ba s le monsieur distingué et honteux à une petite fille d’une huitaine d’années, qui tenai t de son bras gauche une poupée délabrée, achetée jadis au bazar à treize sous, et de la main droite un petit frère qui pleurnichait et qu’elle s’efforçait sans succès de consoler, ce qui l’avait empêchée d’entendre l’employé. — Je veux manger, moi ! répétait obstinément le bébé... J’ai faim !  — Tais-toi donc !... disait sa jeune sœur... Je va is t’acheter un pain de seigle en sortant du clou... — Non ! Je veux manger tout de suite ! Et il se mit à hurler. Le pauvre petit n’avait pas encore atteint l’âge où l’on comprend que le rôle d’une moitié de l’humanité est d’avoir faim, comme celui de l’autre moitié est d’avoir des indigestions.  — Ah ça, feras-tu taire ton mioche, toi ? reprit l e scribe... C’est à toi le paquet... Accepté, les trois francs ?...  — Maman a dit quatre francs, balbutia la petite en rougissant et avec une sorte d’angoisse... — Ta mère ! ta mère ! Elle dit ce qu’elle veut, répliqua-t-il d’un accent goguenard et en riant d’un rire bête... Eh bien ! si elle a dit qua tre francs, moi je dis : trois francs. Est-ce accepté ? L’enfant avait des larmes dans les yeux et semblait suffoquée par le désappointement. Son petit frère lui-même avait cessé ses cris, comme s’il comprenait instinctivement qu’il y avait pour les siens tout un drame dans cet écart de vingt sous entre le prêt sollicité et le chiffre accordé. — Maman a dit quatre francs ! insista la petite fille avec des sanglots dans la voix. Elle était si émue, si troublée qu’elle en laissa tomber sa poupée. Le personnage bien mis qui, depuis son arrivée, se cachait derrière son mouchoir, n’y
put plus tenir. Il tira son porte-monnaie, y prit une pièce de vingt sous et la tendant à sa jeune voisine : — Prenez les trois francs, ma chérie ; ceci vous fera quatre. — Tiens, il paraît que c’est un nabab ! murmura l’employé du mont-de-piété à l’oreille de son collègue, en haussant les épaules d’un air de pitié méprisante. Celui-ci l’entendit et, sans se fâcher, avec le plus grand calme : — Hélas, non, monsieur, je ne suis rien moins qu’un nabab ; ma présence ici vous le dit assez... Voyez plutôt ! Et il ouvrit tout grand son porte-monnaie, absolument vide, et ne contenant plus qu’un petit morceau de ruban rouge qu’il avait, par pudeu r, ôté de sa boutonnière, avant d’entrer dans le bureau. Il y eut un intermède. Le préposé auxengagements et son camarade des dégagementsmirent à déjeuner tranquillement dans la pièce voisine, tandis que le se public attendait le bon plaisir des estomacs administratifs. Ce n’est pas assez de prêter au pauvre à dix ou douze pour cent, on lui fait pay er en pertes de temps un lourd supplément d’intérêts. En Angleterre où le prêt sur nantissement constitue une industrie libre, un commerce comme un autre, l’individu besogneux qui apporte auPawnbrokerses bijoux, ses hardes, ses effets mobiliers quelconques, est un client, pour qui l’on a les mêmes attentions, la même déférence que pour le chaland qui vient achete r ; on le sert prestement et avec politesse. Chez nous, soit au Mont-de-Piété central, soit dans les bureaux auxiliaires, soit chez les commissionnaires, c’est un importun, un gê neur qui trouble la digestion ou dérange les conversations intimes des employés de l’administration. Il est rare que l’on ne fasse pas attendre une demi -heure au moins, et parfois davantage, un argent que l’on vend pourtant bien cher. De l’autre côté de la Manche, on est servi instantanément. En raison de la libre concurrence, c’est à qui rivalisera avec ses confrères d’empressement, de courtoisie et de bon m arché du numéraire. Là-bas, le prêteur est un marchand ; ici, c’est un fonctionnai re maussade, revêche, paresseux, insolent comme tous les fonctionnaires. Le déjeuner paisiblement achevé, le café absorbé, a insi que le pousse-café, la cigarette fumée, tandis que le public, debout, fati gué, affamé peut-être, se morfondait sans oser même maugréer et se plaindre ; tandis qu’ il y avait au logis des femmes anxieuses qui s’impatientaient, des nichées d’enfan ts qui demandaient du pain, des malades à qui l’engagement d’un anneau de mariage a llait pouvoir procurer les médicaments nécessaires, les humbles satrapes de la bureaucratie usuraire reprirent, sans se hâter, le cours de leurs opérations : malmenant à l’envi les pauvres hères qui ne tiraient que pour des sommes minimes le diable par la queue ; réservant toute leur courtoisie pour les privilégiés de la grossereconnaissance.— Même dans la gêne, il y a des catégories, des distinctions et des faveurs ; e t la misère a, comme toutes choses, ses classes, ses castes, son aristocratie !...  — Cinq francs sur la montre d’argent ! glapit le p etit homme chauve et râpé, en s’adressant au monsieur à accroche-cœur et à casquette de soie...  — De quoi ? De quoi ? riposta d’un organe enroué e t traînant le Sigisbé de barrière avec un inénarrable balancement d’épaules, qui fais ait songer au louvoiement ichtyologique. Cent ronds !... Oh ! malheur !... En gagez donc vos bijoux de famille pour vous faire des ressources ! — Acceptez-vous ou n’acceptez-vous pas ?... — Allons ! aboulez !...
— Tâchez donc d’être plus poli, jeune homme ! — Dame, aussi, si c’est pas une pitié !... Cent ronds sur mon chronomètre !... qui vient en droite ligne de Genève !... Et il marmotta entre ses dents : — Enfin, faut ben béquiller !... quoique mamarmitesoit en réparation... à Lourcine !... Brutal et cassant jusqu’alors, l’employé se radoucit quelque peu tout à coup, quand, après avoir expédié le propriétaire du chronomètre de Genève, il aperçut la personne dont le tour venait immédiatement après lui. Il s’efforça de grimacer un hidenx sourire :  — A vous, ma belle enfant ! dit-il en prenant le p aquet enveloppé d’une serviette qu’elle venait de poser devant elle sur la tablette.
II
LA BAGUE EN BRILLANTS
C’était une jeune fille d’environ seize ans, propre ment, bien que pauvrement vêtue, dont la pâleur, les yeux rougis par les larmes ou p ar l’insomnie donnaient un charme particulier à son incomparable beauté. L’impatience et l’inquiétude empreintes dans son regard, un léger frémissement de ses lèvres ; la tristesse profonde qu’accusait l’ensemble de sa physionomie, tout trahissait en elle quelque chose d’étrange et d’extraordinaire. L’employé hocha la tête en dénouant le paquet, tand is que la jeune fille suivait ses mouvements avec des angoisses auxquelles se mêlait une sorte de honte, en voyant étaler devant tout le monde les nippes défraîchies qui révélaient si éloquemment le dernier échelon de la misère. Sa joue se colora lég èrement... La pauvreté aussi a sa pudeur que le mont-de-piété ne. sait pas respecter... Il met à vif impitoyablement toutes les nudités... Elle supputait d’avance la minime somme qu’allait o ffrir cet homme. Son regard semblait implorer le chiffre le plus élevé possible.  — Combien va-t-il me donner ? pensait-elle en le v oyant tourner et retourner ces guenilles et faire une grimace qui n’avait rien de rassurant.  — D’abord, ma petite demoiselle, cette enveloppe n e peut pas servir... elle est toute trouée... Il faudrait, dans tous les cas, en aller chercher une autre... — Oh ! monsieur !... fit-elle d’un ton suppliant... Est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de la prendre telle quelle ?... Si vous saviez comme je suis pressée, et avec quelle impatience cet argent est attendu à la maison !... Son accent était si doux, si touchant, que le commi s, bien blasé, bien endurci sur toutes les détresses qui défilent devant lui du mat in au soir, eut quelque velléité d’attendrissement. Il hésitait... Il reprenait une à une et examinait avec soin les trois ou quatre loques composant le paquet... Mais l’insensibilité professionnelle reprit le dessus : — C’est que... C’est que..., murmura-t-il... Il n’y a pas assez... Je ne puis rien faire là-dessus... Il faudrait ajouter quelque chose... L’enfant s’appuya contre la tablette pour ne pas ch anceler... Le peu de sang que lui avaient laissé l’anémie et les privations reflua ve rs le cœur... Elle resta quelques secondes bouche béante... Puis, s’armant de courage :  — Oh ! monsieur !... Trois francs seulement !... F aites-moi trois francs... au nom du ciel !...  — Ma pauvre demoiselle, ce n’est pas possible... C ’est insuffisant. Tout cela n’a aucune valeur.
 — Si vous saviez, monsieur !... J’ai ma mère malad e... très malade, presque mourante... Trois francs, de grâce !... — Je suis désolé... Mais ce n’est pas moi qui peux guérir votre mère... Je ne suis pas médecin... Allons, à un autre !... Et il prit la montre que lui présentait un client. La jeune fille ne bougeait pas et attendait.  — Je vous l’ai dit, mademoiselle... Vous n’avez qu ’à retourner chez vous chercher quelque autre chose.... Je vais garder votre paquet si vous voulez.  — Hélas, je n’ai plus rien à la maison... rien !.. . tout a été vendu ou engagé... ou retenu par le propriétaire. — Pauvre petite ! murmurèrent tous les assistants...  — Je ne puis pourtant pas, s’écria-t-elle avec désespoir et en sanglotant, engager la robe que j’ai sur moi !... je ne puis pas aller vous chercher le matelas sur lequel ma mère agonise !...  — Pourquoi ne vous adressez-vous pas à l’Assistanc e publique ? demanda le monsieur qui venait de remettre sa montre à l’estimateur... — Quatre-vingts francs sur la montre ! cria l’employé, Vous acceptez ? — Oh ! vous pourriez mettre cent francs... — Pas possible !... Allons ! J’irai jusqu’à quatre-vingt-dix... — Soit ! Et le monsieur, se tournant vers la jeune fille : — Oui, l’Assistance publique n’est-elle pas là ?... Pourquoi votre mère ne va-t-elle pas à l’hôpital ?... — L’hôpital ! répondit-elle, le cœur serré. Ma pauvre maman aime mieux mourir dans son taudis que d’être guérie à l’hôpital... Et d’ailleurs, il paraît qu’on n’y entre pas aussi aisément que cela... Quant à l’Assistance publique, tout ce que j’ai pu en obtenir, c’est, une fois dix francs, et deux fois trois francs. — Et vous n’avez pas de père ? — Voilà douze ans qu’il est parti pour l’Amérique. Il est mort, sans doute. Ma mère n’a plus eu de ses nouvelles depuis bien longtemps !...  — Ce n’est pas tout ça ! interrompit l’employé... Ce n’est pas ici une salle de conversation... Vos affaires de famille ne me regardent point... Ma petite demoiselle, voici votre paquet. Elle le reprit vivement. Le souvenir paternel venai t de lui rappeler qu’il lui restait pourtant une ressource, une ressource suprême, deva nt laquelle sa mère avait obstinément reculé jusqu’alors, en dépit de l’épouv antable dénuement où les deux femmes étaient plongées. — Oh ! cette fois, ma pauvre mère ne refusera plus ! se dit-elle à elle-même. Il le faut absolument... Nous ne pouvons pas mourir ainsi, ell e faute de secours, moi faute de pain !... monsieur, je vais revenir... Je vais vous apporter un objet dont ma mère avait solennellement juré de ne se séparer jamais. Et elle sortit précipitamment. Elle n’avait pas franchi la porte que déjà l’incident était oublié ; les engagements et les dégagements se continuèrent ; les allées et venues se poursuivirent dans l’escalier sombre et tortueux qui conduisait à l’officine du c ommissionnaire, située au fond d’un sale et étroit passage du quartier Saint-Martin. Les paquets de hardes s’entassaient dans les cases disposéesad hoc, en attendant qu’ils fussent, le lendemain, portés rue des Blancs -Manteaux. Les bijoux, serrés dans des petites boîtes grossières, prenaient place dans un tiroir. Les papiers imprimés se
remplissaient, les récépissés et les reconnaissance s circulaient des deux côtés du comptoir, où les sommes, petites ou grosses, passai ent tour à tour de la caisse du commissionnaire dans les mains du public besogneux, etvice versâ.A chaque instant se Croisaient les figures mornes de ceux qui venaient engager et les visages rayonnants de ceux qui dégageaient. Un observateur placé au bas de l’escalier n’eût pas eu de peine à deviner, tien qu’à la physionomie des visiteurs, la nature de l’opération qui les appelait au bureau. Un quart d’heure plus tard, la jeune fille entra de nouveau, encore plus émue peut-être et plus bouleversée qu’elle ne l’était auparavant. Elle tira de son porte-monaie et remit au préposé aux engagements, une bague en brillants. Celui-ci, croyant à première vue qu’il s’agissait de pierres fausses, et qu’il allait avoir à tenir compte uniquement du poids de l’or, prit distraitement le bijou. Tout à coup il poussa une exclamation, et jeta sur la pauvresse un regard oblique... — On fait deux cents francs sur la bague ! dit-il en clignant de l’œil et en dissimulant ses impressions de défiance...  — Deux cents francs ! s’écria la jeune fille avec une stupéfaction mêlée d’une immense joie, deux cents francs !... Oh ! mon Dieu ! Merci, monsieur ! Merci !...  — Tiens ! tiens ! pensa le plumitif. Voilà qui dev ient plus que suspect ! Et moi qui lui aurais donné, les yeux fermés, le bon Dieu sans con fession, à cette petite ! Est-ce que cette sainte-n’y-touche ne serait qu’une habile voleuse ? Je ne lui aurais jamais supposé tant de roublardise. Qu’est-ce qu’elle me chantait donc avec son affreuse misère ? Décidément elle m’a monté le coup. Elle est très forte. Et dire que j’ai failli y aller de ma larme quand elle se disait réduite à engager les frusques qu’elle avait sur le dos ou bien la literie d’une moribonde ! C’eût été drôle ; et le matelas de maman aurait fait le pendant de laCroix de ma mèrede M. Dennery !... Ah ! ah ! ah ! ah ! ah !... Et il se mit à rire en dedans de sa bonne plaisanterie...  — C’est égal, continua-t-il ; voyez comme les phys ionomies sont trompeuses ! Fiez-vous donc aux apparences, aux mines honnêtes ; est- elle assez gentille, assez candide !... Mais, pourquoi diable cette comédie du dénuement et ce paquet de loques qu’elle avait apporté d’abord ? Et comment n’a-t elle pas donné tout de suite sa bague au lieu de pleurnicher si longtemps pour obtenir trois misérables francs ? Parbleu ! c’était pour donner le changé. Comme elle n’a jamais engagé ici que des objets sans valeur, et probablement sous un faux nom, elle craignait d’éve iller les soupçons... C’est simple comme bonjour... Puis une idée nouvelle lui traversa l’esprit. — Après tout, j’ai peut-être tort de l’accuser, cette ravissante enfant ; il se peut qu’elle possède ce joyau à titre légitime, et qu’il soit un cadeau de quelque riche monsieur, vieux ou jeune, plutôt vieux que jeune Voilà l’explication de l’aventure, et de ses hésitations, et de ses larmes. C’est l’histoire de Faust et de Marguerite, scène des bijoux... Il doit y avoir là-dessous l’intervention de quelque duègne... Elle a lutté, la pauvre chérie, et puis c’est le mauvais génie qui l’a emporté. Dans ce combat du vice contre la vertu, c’est le premier qui a fini par trionpher... Et il se mit à fredonner à demi-voix l’air de laBelle Hélène :
Dis-moi, Vénus, quel plaisir trouves-tu A faire ainsi cascader (bis) la vertu ?
Ses velléités lyriques furent interrompues par l’ar rivée du patron, qui rentrait inopinément d’une course en ville. — Eh bien ! on chante donc l’opérette ici, à présent ? fit-il d’un ton sévère.
Son subordonné rougit, s’excusa de son mieux et le mit au courant de l’incident qui avait provoqué sa verve musicale, et des soupçons qu’il avait conçus sur la provenance illégitime de la bague offerte en nantissement : — Faudra voir ! dit sentencieusement le commissionnaire du Mont-de-Piété... D’après ce que vous me racontez, la chose n’est pas claire... — Ou elle l’est trop, ce qui revient au même ! — Bref, a-t-elle des papiers ? — J’allais le lui demander quand vous êtes entré, patron. La jeune fille, presque radieuse au milieu de ses t ristesses, attendait toujours, s’imaginant que l’on préparait sa reconnaissance. Elle réglait déjà l’emploi de la somme. Le médecin avait ordonné du vin de Bordeaux vieux ; elle en achèterait en sortant quelques bouteilles. Oh ! comme elle allait soigner sa chère malade !... Il y avait si longtemps qu’elle n’avait vu deux cents francs ! C’était une fortune. Une douche d’eau glacée tomba bientôt sur cet enthousiasme.  — Vous avez une autorisation, mademoiselle ? lui d emanda sèchement le commissionnaire en la toisant des pieds à la tête.  — Une autorisation... de ma mère ?... Hélas ! non, monsieur. La pauvre femme est trop malade pour être en état d’écrire. — Tant pis ! vous ne pouvez pas engager sans autorisation. La petite tressaillit en voyant se dresser devant s es espérances un obstacle imprévu auquel elle n’avait pas songé... — Vous avez des papiers, au moins ?  — Voici une quittance du loyer de notre chambre et une lettre reçue l’autre jour de l’Assistance publique. Elle montra l’enveloppe sur laquelle on lisait : « Madame Lafontaine, 29, rue de Lancry. » lle — Oh ! cela est insuffisant... Alors vous vous appelez M Lafontaine ? — Oui, monsieur : Régine Lafontaine, modiste. — Savez-vous que pour une ouvrière vous avez de bien beaux bijoux, mademoiselle Régine ? dit à son tour l’employé, qui tenait à son idée de la duègne et du monsieur, jeune ou vieux, plutôt vieux que jeune. — Cette bague n’est pas à moi ; elle appartient à maman ; c’est le seul souvenir qui lui reste de mon pauvre père... Il faut que nous soyons tout à fait à bout de ressources, pour qu’elle ait enfin consenti tout à l’heure à s’en séparer, à me la laisser engager... J’ai cru qu’elle allait en mourir sur le coup, ma bonne chère mère... Le commis dit tout bas à l’oreille de son chef : — La fable est assez bien imaginée..... Décidément, cette fille est très forte. Et, s’adressant à Régine :  — Vous conviendrez que tout cela est bien bizarre. Il y a un quart d’heure, vous me déclariez n’avoir pas la valeur d’un prêt de trois francs... Et voici que maintenant... Voyons, voyons, ma belle enfant, il ne faut pas nous en conter... — Je vous dis la vérité, monsieur, et si vous voulez bien venir chez nous...  — Oh ! s’il fallait nous déranger ainsi à chaque i nstant, nous n’en finirions pas... Je vous le répète, vous ne pouvez engager sans papiers ou sans répondants connus ou domiciliés... Qui nous dit que cette bague n’a pas été volée ? Et il la regardait dans le blanc des yeux. Régine, à cette injurieuse supposition, se redressa toute frissonnante : — Volée, monsieur, volée ?... — Eh oui, parbleu, cela se voit tous les jours.
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