Le Casseur de pierres, drame en 5 actes, en 6 tableaux, par M. Charles Deslys. [Paris, Gaîté, 18 juillet 1867.)

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Michel Lévy frères ((Paris,)). 1867. In-fol., 15 p., fig..
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
-, v
PRIX : 50 CENTIMES
.LEtTÂSSEUR-DE PIERRES
1 ! - - ui. DRAME EN CINQ ACTES, EN SI.X TABLEAUX
! PAR
n M. CHARLES DESLYS
RKPftÉSfcXTÊ- ¡:O.u'R LA PREMIÈRE FOIS Jt PARIS, SUR LE THEATRE DE LA G AI TÈ, LE 18 JUILLET 1867
I DIRECTION DU MA IN E
ilAI'N E
DISTRIBUTION DE LA PIÈCE
JEAN MAILLARD L MM. LACRESSONNIÉRE.
.JOHNSON ! ..,
DUVERNAY, filateur., ., ., LATOUcnE.
RAYMON, son fils CHAÙETIER.
HENRY, ami de Raymon • GASPARD.
ROUQUAILLE.-" MANUEL.
LE PÈRE KILOMÈTRE.--.- LEMAIRE.
JOSEPH, domestique de M. Duvernay COLLÉCILLE.
RODERT, contre-maître MM- MALLET.
UN TAMBOUR JANIN.
BRISOUET.:. HÉMCLE.
l\L\DELEIE, fenJmeùe Maillard. Mmes FANNY GÉ.NAT.
DENISE, sa fil!e.,.,. CLAIIENCE.
BERTHE, fille de Duveritay DESMONTS.
SliZON., .., ADORCY.
OUYRmnS, CANTONNIERS, PAYSANS.
S'adresser pour la mise en scène à M. Amyot, scuflleur du théâtre düla Gaîté
- d d' 1 i
Droits de reproduction, de traduction et de représentation réservés.
------ L -1 * -' - -
ACTE PREMIER ■
Clll,'Z I)UVJ~PNA lof
CHEZ DUVERNAY
Un jardin. A droite, la maison, à peine entrevue dans les arbres. A
gauche, massifs de verdure. Au fond , une haie dans laquelle une
petite porte. Au delà, les bâtiments et la haute cheminée d'une
filature.
SGKNE PREMIÈRE
JOSEPH seul. H arrose les fleurs du parterre.
JOSEPH. En voilà des fleurs qui sont fainéantes. et gour-
mandes donc!. Faut toujours que ça boive. Bois donc, puis-
que t'as soif. Ah! si ça n'était pas pour mainselle Berthe. si
douce et si bonne!. pauvre demoiselle. mais chéÜve et
palote comme cette fleur que voilà. Elles dépérissent, elles
meurent toutes les deux. sans comparaison. Dommage! la
2 LE CASSEUR DE PIERIIES*
fille de si braves gens. (La cloche de la fabrique sonne.) Six
heures. voici les ouvriers qui entrent, à la fabrique. (On a vu
passer les ouvriers de l'autre côté de la haie ; bruit d'une discussion.)
Hein!. plaît-il? Est-ce qu'on se cogne?.
SCÈNE II -
JOSEPH, dans le jardin. Au fond, ROBERT, BOUQUAILLE,
OUVRIERS.
BOUQUAILLE. J'ai dit que j'entrerais, j'entrerai.
JOSEPH, derrière le massif, 2e plan, côté du jardin. Bon!. c'est
Bouquaille. toujours Bouquaille.
ROBERT. Encore une fois, le patron, M. Duvernay, ne veut
plus vous recevoir..*
BOUQUAILLE. Et pourquoi donc ça ?. Qu'est-ce qu'on lui a
fait, à ce patron de mon cœur?
ROBERT. Vous avez fait le lundi depuis samedi matin.
JOSEPH, par-dessus la haie, à part. Et nous sommes aujour-
d'hui mercredi.
BOUQUAILLE. Mais puisque ce sont des affaires importantes
qui m'ont retenu, des affaires de famille.
JOSEPH, à part. De famille. Ah!. fameuse, la colle!.
ROBERT. Tout ça ne me regarde pas. Si vous penser en-
core attendrir M. Duvernay. ce dont je doute fort, car lors-
qu'il a dit non, c'est non. il se promène tous les matins dans
le jardin, vous pouvez l'attendre. (Aux ouvriers.) Nous autres,
au travail !
Ils disparaissent.
SCÈNE III
JOSEPH, BOUQUAILLE.
BOUQUAILLE. Dans le jardin?.
JOSEPH, ouvrant la petite porte. Entrez donc, monsieur Bou-
quaille, on vous en fera les honneurs.
BOUQUAILLE, passant devant lui. Merci, Joseph. (A part, en s'en
allant examiner la maison.) Plus souvent que je m'en irais si
tôt. je ne connais pas suffisamment les localités. (Joseph lui
frappe sur l'épaule.) Hein!. Qu'est-ce que c'est?
JOSEPH, avec mystère. Dites donc. je sais bien où vous étiez
hier soir.
BOUQUAILLE. Bah!
JOSEPH. A Trouville. au Casino. dans le monde. et dé-
guisé en monsieur.
BOUQUAILLE, embarrassé. Déguisé!
JOSEPH. Monsieur, faut être juste, ça vous allait pas mal.
On voit bien que vous en avez tâté jadis. le lorgnon à che-
val sur le nez, un gros cigare à la bouche. et devant vous,
sur le tapis vert, à la table de jeu, un tas de pièces blanches,
voire même des jaunets. ce qui m'a même un peu surpris.
car enfin, pour un ouvrier.
BOUQUAILLE, avec hauteur. Un ouvrier 1 moi!
JOSEPH. Je sais bien que vous êtes quelquefois dans les bu-
reaux, en redingote. mais on vous voit aussi dans les ate-
liers. à preuve qu'il neige du coton sur votre veste!
BOUQUAILLE, impatienté. Possible. On manque d'égards
pour mes malheurs. (A part, en continuant son examen.) Ça doit
etre la fenêtre. pas trop haute!
SCÈNE IV
LES hhIES, RAYMON, HENRY, puis SUZON.
JOSEPH. Ah ! voilà M. Raymon.
BOUQUAILLE. Le lils du patron. bon enfant. (il salue.)
Monsieur.
HENRY. Joseph, tu vas seller mon cheval.
JOSEPH. A l'instant. ■'
Il sort.
RAYMON. Je sais. allez toujours dans les bureaux. dites
que c'est de ma part. et revenez tantôt. J'aurai parlé à
mon père.
BOUQUAILLE. Oh! merci, monsieur Raymon. (A part, en
sortant.) Dans les bureaux. Comme ça se trouve. tout près
de la caisse.
llABlOX, à Henry, se promenant. Tu tiens donc à t'en retour-
ner tout de suite à Trouviile?..
HENRY. 11 le faut. une affaire.
RAYMON. Un déjeuner?
IIENRY. Précisément!
RAYMON. Je m'incline. (Apercevant Suzon qui vient d'entrer, sa
manne sur l'épaule.) Ah! Suzon !
IIENRY. 'La jolie pêcheuse de crevettes.
RAYMON. Ah ! tu connais.
IIENRY. Certes. (il la lorgne.)
RAYMON, à Suzon. Viendront-ils?.
SUZON. Le père est là, sur le cours.
RAYMON. Fais-le venir. Et sa fille ?
SUZON. Dans une heure, avec la chèvre!.
RAYMON. Très-bien, soyez là toutes les trois, et sitôt que
je t'appellerai, parais avec elles!..
SUZON , reprenant sa manne. Convenu. Mais faut d'abord que
je porte la crevette à l'office. Quand ce ne serait que pour
remettre tout de suite à Denise sa part d'argent. Dame, c'est.
mon associée. Pauvre fille! Si jeune, si vaillante, si misé-
rable. et si jolie. Ça fend le cœur.
Elle remonte.
SCÈNE V
RAYMON, HENRY, se promenant.
HENRY. Jolie!. Ah! il paraît que tu ne dédaignes pas non
plus les pêcheuses de crevettes !
RAYMON. Tais-toi, il s'agit d'une enfant!.
IIENRY. Je parie que cette enfant a de beaux yeux. d'au-
tant plus que cet air de mystère, cette chèvre. cela sent le
roman.
RAYMON, Rien de plus simple. L'autre jour, je passais sur
la plage. un homme était assis contre un rocher, .auprès
d'une femme qui reprisait du vieux linge. La femme avait le
visage triste et doux. l'homme cachait sa tête entre ses
mains. je ralentis mon pas en les regardant.
HENRY. Et la fille?
RAYMON. Attends. Au loin, parmi les roches, elle allait de
l'une à l'autre avec l'agilité d'un oiseau, ramassant des co-
quillages et pêchant des crevettes. Tout à coup elle revient
en courant, son panier tout rempli. Elle passa devant moi
comme un éclair. « Mère,, mère, dit-elle à. la pauvre femme
qui travaillait, regarde, j'en ai bien pour douze sous. » Et
elle se jeta à son cou. Tout son cœur était dans ce baiser! A
la vue de cette enfant pâle et chétive. je pensai à ma
sœur. si languissante. Elle paraît avoir le même âge. une
grande pitié me prit. Je questionnai Suzen., des pécheurs de *~
la côte. on m'apprit que cette pauvre famille était fixée
depuis peu dans nos environs. Une affreuse'misère !
HENRY. Mais l'homme?
RAYMON. Sans emploi, sans ressources , il a.quelque chose
d'un loup blessé. on dirait qu'il évite de se faire voir. J'en
ai parlé à mon père, qui va les questionner, les relever, les
sauver. Il est si bon, mon père !
HENRY. Un peu sévère peut-être, mais l'intégrité, la sa-
o-esse en personne. Il t'a poussé dans le droit chemin, le
travail! c'est de la chance.
RAYMON. Mais qui t'empêche?.
IIENRY. Oh! moi, c'est différent. L'oisiveté. le plaisir.
J'étais seul. Rien qu'un tuteur. A vingt et un ans, il m'a remis
mes comptes. Voilà votre fortune, m'a-t-il dit. allez ! Je suis
parti par la traverse.
RAYMON. Et tu cours encore.
HENRY. Que veux-tu?. Aussi longtemps qu'il me resterà
quelque chose, je sens que je ne pourrai rien de mieux.
RAYMON. Alors, ruine-toi donc une bonne fois pour toutes,
et.
HENRY. Oh! j'y travaille ardemment. C'est même déjà
très-avancé. Quand ce sera fini (Lui tendant la main), je vien-
drai peut-être frapper à ta porte.
RAYMON. Et elle te sera toujours ouverte. Mais tu tra-
vailleras.
HENRY. Parbleu!. Ne fût-ce que pour voir si c'est plus
amusant. Voici ton père.
SCÈNE VI
LES MÊMES, DUYERNA Y.
Il entre en lisant des lettres.
HENRY. Ah! al le filateur modèle.
RAYMON, sévèrement. Chut ! On ne plaisante plus, c'est le
père. Bonjour, père.
DUVERNAY, apercevant Henry. Tiens! c'est vous, mauvais
sujet?
HENRY, saluant. Monsieur.
©
LE CASSEUR DE PIERRES 3
JOSEPH, rentrant. Monsieur Henry, votre cneval est prêt!..
DUVERNAY. Comment ! vous ne déjeunez pas avec nous.
RAYMON. Il est invité à Trouville.
DUVERNAY. Ah mais vous y passerez la saison.
HENRY.' Oui, monsieur.
DUVERNAY. En ce cas, je ne vous dis pas adieu, mais au
revoir.
Il va s'asseoir et continue de lire son courrier, avec des marques
de désappointement.
RAYMON. Je te reconduis.
SUZON, parj dessus la haie. Monsieur Raymon, voici l'homme.
RAYMON, à son père. Mon père, c'est Jean Maillard.
DUVERNAY. Qu'il entre. Et la jeune fille?
SUZON. Dans un instant nous serons là toutes les deux,
avec la chèvre.
Elle sort.
RAYMON. Tout se fera comme vous l'avez résolu, mon
père.
DUVERNAY. Ramène Berthe.
HENRY, au moment de sortir. Ta sœur?. Toujours aussi faible,
aussi souffrante. Et cependant si jolie. Oh ! je vous plains
sincèrement.
RAYMON. Merci. Mais nous la guérirons. Viens.
Sortie.
SCÈNE VII
DUVERNAY, JEAN MAILLARD.
MAILLARD. Il s'arrête à là porte du jardin et regarde autour de lui
en hésitant, à part. M. Duvernay. Ah! j'avais espéré que ce
serait le fils.
DUVERNAY. Ah! c'est vous, monsieur Jean Maillard. En-
trez. entrez donc, je vous attendais.
MAILLARD. Suzon nous a dit que vous vouliez me parler :
me voilà!
DUVERNAY , à part. Ilon, lionl mauvaise mine. (Haut.)
Suzon m'a dit que vous cherchiez du travail.
MAILLARD. Suzon n'a pas menti.
DUVERNAY. Que savez-vous faire?
MAILLARD. Un peu de tout. J'ai eu quelque instruction,
autrefois.
DUVERNAY. Et, avec cette instruction vous n'avez pas pu
vous tirer d'affaire?
MAILLARD. Ah! bien oui, les affaires. J'en ai tenté cin-
quante. Elles ne voulaient pas de moi. Rien ne m'a réus-
si. Et qu'est-ce qui m'en reste? Une femme malade et
une fille que la misère tuerait.
DUVERNAY. Il se lève. Est-ce que vous lie les aimez pas?
MAILLARD, avec véhémence. Je ne les aime pas, jour de Dieu!..
(Changeant de ton.) Mais à quoi que ça sert? Je n'ai rien, je ne
puis rien, rien !.
DUVERNAY. J'ai des amis à Honfleur, si vous voulez.
MAILLARD. Dans une ville? Non. j'en sors des villes. je
ne veux pas y rentrer.
DUVERNAY. Ah! dans notre fabrique alors.
MAILLARD. Non plus. Une fabrique, c'est plein de
monde. sans compter ceux qui viennent. Les correspon-
dants. les acheteurs. est-ce que je sais? Tout à l'heure
encore (Regardant partout), il m'a semblé reconnaître.
DUVERNAY. Qui?
MAILLARD, brusquement. Personne. Mais, si ça vous est
égal, j'aime mieux du travail dans un coin, quelque part à
l'ombre, où l'on ne puisse voir personne.
DUVERNAY. Soit 1 Je connais l'agent-voyer du canton, je
vais vous donner un mot pour lui. J'espère qu'à ma recom-
mandation, il vous trouvera du travail.
MAILLARD. Ça viendra à point.
DUVERNAY, tout en écrivant. Mais, vous n'avez donc pas
d'amis ?
MAILLARD. Oh! j'en ai eu. quand j'avais encore de l'ar-
gent. Puis la mauvaise fortune est venue. et ils sont partis
comme une bande d'oiseaux au premier coup de fusil.
Alors on reste seul. la misère et la solitude, c'est trop, ça
vous pousse à la tristesse. Le pire, c'est qu'on devient
mauvais. Ah! si je n'avais pas une femme et un enfant!.
Mais pour eux, voyez-vous. j'accepterais tout. tout. les
bras sont encore bons. et peut-être le cœur aussi.
DUVERNAY, À part. Le fond vaut peut-être mieux que l'ap-
parence. Tenez, l'agent-voyer n'est pas loin d'ici. Vous
reviendrez bientôt me dire si vous avez réussi. Quoi qu'il
arrive, je ne vous abandonnerai pas.
MAILLARD. Merci, monsieur, je reviendrai, puisque vous
le permettez. Oh! si je pouvais réussir. et vous soulager
à mon tour, ma pauvre. Madeleine! ma pauvre Denise ! mais
j'ai si peu de chance. Enfin, faut toujours voir. Merci,
monsieur, merci.
Il sort.
SCÈNE VIII
DUVERNAY, RAYMON, BERTHE.
DUVE RNAY. Un passé plein d'orages. quel sera son avenir?.
(Lisant une lettre.) Ah! cette lettre du Havre. « J'ai de mau-
» vaises nouvelles à vous donner, mon cher monsieur Duver-
» nay, la crise qui vient d'éclater aux États-Unis s'est agra-
» vée. Il faut vous tenir prêt à rembourser les traites qui
» n'ont point été payées. » — C'est une somme de deux
cent mille francs qu'il faut demain. Deux cent mille francs.
RAYMOND, à Berthe. Là, là. doucement. Appuie-toi sur mon
bras, petite sœur.
DUVERNAY, qui vient de parcourir une nouvelle lettre et semble attéré.
Encore. toujours!..
BERTHE. Bonjour, père.
DUVERNAY, très-ému. Mon enfant. ma chère enfant. Com-
ment te trouves-tu ce matin?
BERTHE. Mais, très-bien, père.
DUVERNAY. Tu es un peu pâlote. Tu as mal dormi ?
BFRTHE. Mais non. Je suis très-bien, regarde comme je
suis vaillante, je vais arroser mes fleurs (Elle prend l'arrosoir et
remonte arroser les fleurs). En voici justement que Joseph a ou-
bliées, elles souffrent. Ne souffrezplus, petites fleurs, on va
prendre soin de vous.
DUVERNAY. Toutes les inquiétudes, toutes les angoisses à
la fois.
RAYMON. Qu'avez-vous, mon père? vous paraissez sou-
cieux.
DUVERNAY. Moi !. oui, un peu.
le RAYMON. Est-ce que les nouvelles que vous apportent ces
lettres. ne sont pas bonnes?. cette crise.
DUVERNAY. Elle est grave. mais j'en triompherai. Tu
sais que les obstacles ne m'effrayent pas.
RAYMON. Je le sais, mon père! élevé à votre école, j'espère
profiter de l'exemple que vous me donnez.
DUVERNAY. J'ai commencé l'apprentissage de la vie pen-
dant les dures campagnes de 1813 et 1814. Deux années fa-
tales !. Depuis, j'ai toujours lutté et fait mon devoir. De
nouveau, je traverse des jours mauvais ; mais j'ai des res-
sources, je remplirai mes engagements. Qu'importe le reste,
si l'honneur est sauf!
RAYMON. Vous avez raison, mon père, qu'importe le reste,
si l'honneur est sauf 1
BERTHE, s'asseyant sur le banc. Ah !.
DUVERNAY. Qu'as-tu donc, mon enfant ? tu te disais si
vaillante.
BERTHE. Oui, mais je ne sais. Est-ce le grand air. le
grand soleil? J'ai voulu arroser ces plates-bandes, je n'ai
pas pu, je suis brisée.
RAYMON. Oh! il faut que dès aujourd'hui un médecin.
BERTHE. Un médecin. encore! oh! mon père, je vous en
prie.
.DUVERNAY. Tu as raison, ma fille, pas de médeein, il n'en
viendra plus. Cependant, j'en ai vu un, le docteur Muller.
il répond de te guérir. à distance.
RAYMON. Oui, à distance. mais à une condition.
BERTHE. Ah ! une condition.
RAYMON, avec un signe à. son père. Écoute, petite SCBUr, ceci
te déplaira peut-être moins.
DUVERNAY. Figure-toi que le docteur Muller avait une
malade, une jeune fille comme toi, pâle, languissante et
toujours fatiguée. On l'accablait de drogues. Sais-tu quelle
fût son ordonnance?.
BERTHE. Non!
DUVERNAY. Il vida les "flacons et. lit jeter les tisanes par
les fenêtres.
BERTHE. Bravo ! voilà un médecin comme je les aime.
RAYMON. N'est-ce pas?
DUVERNAY. Après quoi, un matin, il fit monter sa petite
malade dans sa voiture. il la mena chez une pauvre femme
auprès de laquelle pleuraient des enfants qui manquaient de
tout.
BERTHE. Pauvres petits'! elle en prit soin, n'est-ce pas?
RAYMON. Sans doute.
DUVERNAY. Le docteur les mit sous sa garde. Je m'occupe
de la mère. occupez-vous des marmots, dit-il.
BERTHE. Décidément, je l'aime beaucoup ce docteur Mul-
ler. Continue, mon père, continue. ,
DUVERNAY. Le lendemain. il la conduisit dans un ménage
d'ouvriers. Le père avait fait une chute. aucune res-
4 LE CASSEUR DE PIERRES
source. La femme cependant ne voulait pas que son mari
entrât à l'hôpital. La faim arrivait.
BERTHE. Oh !
DUVERXAY. J'apporterai les remèdes, dit le docteur Muller,
vous, mademoiselle, apportez du pain.
BERTHE. Et elle en apporta?
DUVERNAY. Comme aussi des secours, des encouragements
chez tous les pauvre du docteur, qui devinrent bientôt les
siens. elle allait les voir chaque jour. elle montait dans
les mansardes où les petits enfants lui baisaient les mains et
la bénissaient.
BERTHE. Qu'elle devait être heureuse 1
RAYMON. Oui, oui, bien heureuse.
DUVERNAY. Plus d'ennui, de langueur, de fatigues, mais,
au contraire, de l'ardeur, de la gaieté. Au bout de six mois,
elle était guérie. (ils se lèvent.)
BERTIIE. Je le crois. je le èrois. faire du bien aux au-
tres. c'est s'en faire à soi-même, n'est-ce pas, frère?
DtlYERNAY, vivement. Ainsi, tu serais heureuse de pouvoir
agir comme cette amie de M. Muller, toi, si délicate, si fai-
ble'? (il lui donne une bourse.)
BERTHE. Oh! l'on trouve des forces quand il ne s'agit pas
de soi. Tenez, à cette seule pensée que je pourrais être utile
à des malheureux qui souffrent. je me sens mieux. mon
cœur bat plus vite. et l'air entre librement dans ma poi-
trine. Il me semble déjà que je suis sauvée.
RAYMON. Oui, oui, la guérison est certaine.
nUYERKAY. Est certaine si, à ces prescriptions toutes mo-
rales, on ajoute le bon air salin de nos côtes, un exercice
régulier. Enfin, et surtout chaque matin, un grand bol de
lait chaud du lait de chèvre.
BERTHE, avoc répugnance. Oh! du lait de chèvre, jamais.
RAYMON. Berthe!.
DUVERNAY. Cependant.
BERTHE. N'insistez pas, mon père : toute petite, vous le
savez, j'ai été piétinée par une chèvre dont j'avais pris le
chevreau. La bête s'élança sur moi, et il m'en est resté une
répugnance invincible. une sorle de terreur. Oh! jamais.
DUVERNAY. Même s'il s'agissait en même temps d'une bonne
action?
BERTHE. Que veux-tu direy ,
DUVERNAY, fait un signe à Raymon. Tu vas le savoir.
RAYMON, appelant au fond et faisant signe. Suzon! Suzon !
SCÈNE IX
LES MÊMES, SUZON, DENISE, ET LA CHÈVRE.
SutOn paraît d'abord, appelle du geste Denise, l encourage et la fait
p;)trer.
BERTHE. Suzon 1
DUviiRNAY. Et avec elle cette pauvre enfant. Denise.
qui, pour toute fortune, pour tout espoir, n'a que sa belle
chèvre blanche. dont personne ici ne veut acheter le lait.
(Mouvement de Berthe, qui va donner sa bourse.) Elie ne demande
pas l'aumône.
SUZON, à Denise qui hésite, Viens. arrive. avance donc.
N'aies pas peur. j'aurai l'œil sur Blanchelte.
BEHTIIE, regardant Denise qui la salue. Oh' la charmante enfant.
SUZJN. Faut excuser la chèvre, si elle ne vous fait pas.
aussi sa révérence. c'est la première fois qu'elle va dans le
monde !
DEXisii. Elle est. bien propre et bien avenante, mademoi-
selle. Elie ne broute que des herbes ou des (leurs qui sentent
bon. Aussi son lait est parfume comme votre jardin. (Montrant
la tasse qui pend à sa ceinture.) Quant à cette tasse en bois.
toute neuve , et je viens de la laver encore dans un clair
ruisseau, faut-il la remplir?.
RAYMON. Oui!.
Denise s'empresse d'aller traire la chèvre. Mouvement do Berthe.
DUVERNAY. Je t'en prie, mon enfant. je t'en supplie!.
SUZON, à Denise. La bête ne bougera pas. je la tiens
ferme.
DUVERNAY, à Berthe. Si ce n'est pas pour toi, pour elle.
Si ce n'est pas par raison, que ce soit. par charité.
BERTHE, avançant la main. YitC, alors. vite.
suzo. Jen ai bu, moi. un velours.
Dni;e présente la lasse. Berlhe va potir la prendre, nuis se recule sou-
dain avec une invincible répugnance.
RAYMON Tiens. tions..
BERTHE. Non!. non!.,, je ne peux pas. C'est plus fort
qup moi.
Elle tombe dans les bras-de son pcrc. Raymon a pris la lasse.
SUZON. V'là qui est drôle tout de même. une chèvre, ça
n'est pourtant pas un rhinocéros..
DENISE, qui se relève tristement. Allons, viens-nous-en, Blan-
chette. on ne veut décidément pas de nous (S'efforçant de ne
pas pleurer.) Je ne pourrai rien pour ma pauvre mère. C'est
fini !.
BERTHE, très-émue. Sa mère!.
DENISE. Elle a tué ses pauvres yeux à force de travailler
et de veiller pour nous gagner du pain. Mon père est sans
ouvrage, et si malheureux!. Je m'étais dit : C'est à mon
tour. Songez donc, tous les jours quelques sous de plus,
presque des rentes. Ah! si vous saviez, mademoiselle, quels
beaux rêves j'avais bâtis là-dessus, comme j'étais contente.
mais non. non. plus rien. le bon Dieu ne l'a pas permis.
C'est bien triste!.
DUVERNAY, suppliant. Berthe!.
RAYMON. Ma sœur!.
SUZON. Mademoiselle!. -
BERTHE, à son frère. Donne. donne. que je boive. (Elle
boit, rapidement, puis frissonna, chancelle et tombe dans les bras de son
père.) Ah!.
'DUVERNAY, l'embrassant. Bien! bien! ma fille.
DENISE , qui lui embrasse les mains avec une joie folle. Made-
moiselle. ma bonne demoiselle:.. Ah!. merci pour moi,
merci pour ma mère!
SUZON. Bravo !. Vous verrez. n'y a que le premier verre
qui coûte.
nEITIIE, lui donnant sa bourse. Oui. oui. tous les matins.
Voici pour le mois, je paye d'avance.
Raymon l'embrasse,
SUZON. Ah!. moi aussi. faut que j'embrasse quelqu'un.
ce sera la chèvre.
SCÈNE X
LES MÊMES, MAILLARD, puis BOUQUAILLE.
MAILLARD. De l'ouvrage! de l'ouvrage! j'ai du travail.
Ah! monsieur Duvernay, grâce à vous, j'ai du travail.
DUVERNAY. J'en suis enchanté. très-bien !
* DENISE, courant à son père. Ah! mon père. si vons SBYWZ. «
(Lui montrant la bourse.) Mais voyez donc. C'eslla Providence -
qui m'a conduite ici!.
MAILLARD, très-joyeux. Et moi, fille, j ai du travail comme
je voulais. loin de tout le monde. Je suis cantonnier. (Recon-
naissant Bouquaille qui entre, avec un soudain effroi.) Bouquaillel.
BOUQUAILLE. Lui!.
MAILLARD, à Denise qu'il entraîne dans un grand trouble. Viens.
viens. ma fille 1.
ACT EDE U X l I E
LA GRANDE ROUTE
Le tronçon d une ancienne route à demi défoncée. Au fond, un mame-
lon, derrière lequel, en contrc'bas, est censée la nouvelle. Des deux
côtés, penle assez raide. A droite, le commencement d'un bois. A
gauche, une espèce d'échoppe en paille. Sur la route, des pierres,
un tas de cailloux brisés. Tous les accessoires du cantonnier. Cid
orageux, grand soleil.
SCÈNE PREMIÈRE -
MAILLARD, seul.
Il travaille fiévreusement le maillet à la main, le masque sur le
visage. Il paraît épuisé , s'arrête, reprend avec rage" puis enfin,
vaincu par la faligue, il retire son masque et se laisse tomber sur
les cailloux.
Ah! je n'en puis plus. mon cerveau bout. Ces trois mois
d'un travail dont je n'avais pas l'habitude. cette étouffante
chaleur. Ah! je suis brisé. anéanti!
LE CASSEUR DE PIERRES 5
SCÈNE II
MAILLARD, BOUQUAILLE.
BOUQUAILLE. Eh mais!. jette le maillet aux orties. en-
voie le travail à tous les diables!
MAILLARD. Bouquaille!
BOUQUAILLE, lui tendant la main. Un ancien ami.
MAILLARD. Toi, misérable. encore toi!. (Levant son mar-
teau.) Va-t'en.
BOUQUAILLE. Ne frappe pas. mais écoute.
MAILLARD. Je ne t'ai déjà que trop écouté. autrefois, pour
mon malheur.
BOUQUAILLE. Eh!. si nous avons été malheureux. mala-
droits. ce n'est pas ma faute. Je te dois une revanche.
là. je viens te l'offrir.
MAILLARD, qui commence à 'prêter l'oreille. Une revanche?
BOUQUAILLE. Un moyen de redevenir riches. (Mouvement de
Maillard.) Ah! ce mot-là te fait dresser l'oreille.
MAILLARD. Riches?
BOUQUAILLE. A tout jamais. et grandement. honorable-
ment.
MAILLARD. Honorablement?
BOUQUAILLE. Oui. Tout en me maintenant tant bien que
mal chez mon patron, j'ai étudié les abords, le secret de sa
caisse.
MAILLARD, avec indignation. Encore un vol!. Ali! tu méri-
terais que, de ce pas, j'aille te dénoncer à'M. Duvernay.
BOUQUAILLE. Toitmais c'est donc une chimère que l'amitié.
MAILLARD. Va t-en.
BOUQUAILLE. Au moins, permets-moi d'achever.
MAILLARD. Non! te dis-je, je ne veux pas. Je me sou-
viens. Et ma femme. et ma fille. Jamais! dussé-je me
tuer le corps et l'âme à cet horrible métier, dussé-je mourir
à la peine. Non!. cent fois non!. J'aime mieux rester
honnête homme et casser mes cailloux, (n se remet à l'ouvrage.)
BOUQUAILLE. Mais puisque je m'offre à te prouver.
L'heure sonne au loin.
MAILLARD, avec effroi. Midi!.. Les autres vont venir. Puis
Madeleine. Oh! qu'elle ne te revoie pas. (Avec prière.) Va-t'en.
(D'un ton de commandement.) Va-t'en.
BOUQUAILLE. Soit. (A part.) Mais il faiblissait. Je revien-
drai. J'attendrai. D'autant plus que pour le quart d'heure,
je ne crois pas qu'il y ait bien gras dans la caisse au Duver-
nay.
VOIX, an dehors. Ohé ! (Geste de Maillard.)
BOUQUAILLE. On s'en va. mais au revoir.
SCÈNE III
MAILLARD, LE PÈRE KILOMÈTRE, CANTONNIERS ET
LEURS FEMMES, puis MADELEINE.
LE PÈRE KILOMÈTRE, au fOnd-Ohél ohé! par ici, les autres.
(Montrant le petit bois.) Il y a de 1 ombrage. A la soupe, à la
soupe!. Eh! bonjour, Maillard.
MAILLARD. Monsieur!
LE PÈRE KILOMÈTRE. Oh! des manières. Appelle-moi
donc comme les camarades. Père Kilomètre. chef et doyen
du canton. à oheval sur le règlement, rude à la besogne,
mais après, joyeux compère et bon prince, un philosophe !
Ah ! voilà les femmes apportant le fricot.
MADELAINE. Ah! me voilà, Jean, bonjour.
MAILLARD. Madeleine, (Il s'efforce de lui sourire.)
MADELEINE. 01) ! comme tu as chaud, mon pauvre homme,
tu as trop travaillé ce matin.
Elle pose vivement gamelle et pichet, fait asseoir son mari, lui
essuie le visage. »
LE PÈRE KILOMÈTRE, au fond. Asseyez-vous, les enfants.
La table est mise. et si les assiettes tombent, elles ne se
casseront pas. Ah çà! mais. où donc qu'est mon picotin, à
moi?. J'ai la fringale.
SCÈNE IV
LES MÊMES, SUZON.
SUZON. Voilà. voilà. mon oncle.
LE PÈRE KILOMÈTRE. Tiens, c'est pas ta tante aujour-
d'hui?
suzo. Oubliez-vous donc que c'est grande marée? Et les
moules donc!.. Apre au gain, matante.
LE PÈRE KILOMÈTRE, commençant à manger. Ça, c'est sa qua-
lité, fillette.
MADELEINE, servant son mari. Voici quelque chose de bon
que Denise a rapporté de chez M. Duvernay. Elle va venir
tout à" l'heure, Denise.
MAILLARD, cherchant à so remonter. Alil tant mieux. Sa
gaieté, ses bons soins, c'est tout mon courage.
SUZON. Mais la main leste, ma tante, et serrée quant à la
dépense.
LE PÈRE KILOMÈTRE. Ça, c'est ses défauts. Elle en a beau-
coup. (La bouche pleine.) Mais quelle cuisine!
suzo. Possible. Mais ce matin encore, v'li, v'lan, deux
giffles.
LE PÈRE KILOMÈTRE. Bahl bah! n'y pense plus.
MADELEINE, à Jean Maillard. Là, maintenant, du cidre bien
frais.
LE PÈRE KILOMÈTRE. Ma nièce, ta tante est ta tante.
SUZON. Comme mon oncle est mon oncle.
On rit.
MADELEINE, serrant dans ses brasson mari qu'elle embrasse. Pau-
vre cher homme !
LE PÈRE KILOMÈTRE , se levant. Faut être philosophe.
N'est-ce pas, Jean Maillard. (Surprenant la caresse.) Est-il gâté,
dorlotté ! (Suzon,lui apporte à boire.)
LE PÈRE 'KILOMÈTRE. Merci; ma nièce, comme tu as chaud,
bois un coup ma nièce.
SUZON. Merci, m'n oncle.
LE PÈRE KILOMÈTRE. Est-il heureux, ce Jean Maillard,
une digne et bonne femme comme dame Madeleine. un
amour de fil-le comme Denise. Ah! mais, sois donc plus gai
que ça. ris donc!..
MAILLARD, d'un air forcé. Assurément.
LE PÈRE KILOMÈTRE. Ça manque d'enthousiasme. et nous
n'y mordons pas encore franchement à ce joli métier do
cantonnier. Pour lui en faire comprendre et savourer les
charmes. je vas chanter.
SUZON. Eh ! quoi donc, mon oncle?
LE PÈRE KILOMÈTRE. Notre chanson.
TOUS. Quelle chanson?
LE PÈRE KILOMÈTRE. Eh ! parbleu, la chanson du Casseur
de pierres.
TOUS. Ah! oui. La ronde du Casseur de pierres. la
ronde.
SUZON. Volontiers. ;,
RONDE
Pan, pan, pan, les maillets,
Cassons les galets
Pour ferrer la route;
Que chaque heure ajoute
Au bruit de nos coups
Cailloux sur cailloux!
1
Vive la route aux berges vertes,
Ses arbres tout pleins de frissons,
Dans sa poussière, on voit, alertes,
S'rouler chardon n'rets et pinsons
Et leurs amours et leurs chansons,
Galopez les célérifères,
Charett's, omnibus, berlingots ;
Qui vous épargne les cahots
C'est l'marteau du casseur de pierres?
II
Et puis faut voir lus gais dimanches
Les citadins, les paysans,
Tout fiers dans leurs chemises blanches,
Passer et r'passer à pas lents
Puis au marché les jouts suivants)
Entre vos hameaux plus d'barrières
Ça mène à tout, mêm' chez l'bon Dieu;
Il vous faut donc r'mercier un peu
Le marteau du casseur de pierres.
III
LE PÈRE KILOMÈTRE. (PoWé.) Troisième couplet philoso
phique et d'actualité!
Pas de chemins, état sauvage,
Guerre, ignorance et pauvreté.
Toute route c'est un passage
Où vont progrès, prospérité ;
C'est la paix, c'est la liberté !
6 LE CASSEUR DE PIERRES
Or, nos mains ont droit d'êtres fiôres !
Qui vous a faits, chemins bénis,
Par qui les peuples sont réunis?
(Parlé.) A l'exposition.
C'est l'marteau du casseur de pierres.
TOUS. Bravo! bravo!
LE PÈRE 'KILOMÈTRE. Et maintenant, les amours. épar-
pillez-vous à l'ombre et dormez à la vapeur. Allez-y donc et
gaiement, jusqu'à ce que je vous sonne le réveil. Allez! Au
revoir, Suzon.
SUZGN. Adieu, mon oncle.
Reprise du refrain. Sortie générale.
SCÈNE V
MAILLARD, MADELEINE.
MAILLARD, avec une sourde colère. Ces chants. ces rires.
cette gaieté.
MADELEINE, suppliant. Mon ami!
MAILLARD. Eh! bien, oui. là. Ca me fait mal!
MADELEINE, tristement. Et moi qui espérais!
MAILLARD, très-agité.. Que veux-tu?.. c'est plus fort que
moi. J'avais comme des envies de me ruer sur eux pour les
faire taire.
MADELEINE. Ce n'est pas bien ce que tu dis là, Maillard.
Ils ont travaillé comme toi, ils remercient le bon Dieu qui
leur accorde le pain quotidien.
MAILLARD, lui prenant la main. Pardon, femme. Mais, vois-tu,
quand je pense à la vie que je te fais mener depuis notre
mariage. et par ma faute. le chagrin me prend. Plus que
le chagrin, la honte.
MADELEINE, avec un sourire. Est-ce que je me plains ? Je t'ai-
mais, je t'aime. Entre ma fille et toi, je ne regrette rien.
MAILLARD. Ce n'est pas comme moi. (Mouvement de Madeleine.)
Notre fille, as-tu dit. Mais c'est pour elle surtout que je
souffre. Privée, déshéritée de tout. travaillant et vêtue
comme la fille d'un mendiant. Oh! quand je la vois ainsi.
MADELEINE. Ce qu'il faut voir, Jean, c'est son air de santé,
ses yeux brillants, ses fraîches couleurs. Souviens-toi
comme elle était débile et pàlote, là-bas. Peut-être y serait-
elle morte, comme les autres. Ce qui l'a sauvée, c'est le grand
air, une vie active, la liberté. Voilà ce qu'il faut se dire,
mon ami, voilà ce qu'il faut voir, et tu la béniras, notre mi-
sère.
MAILLARD. Mais l'avenir!., l'avenir !.. Denise est mainte-
nant une grande fille; elle devient triste, Denise.
On entend chanter.
MADELEINE. Elle!.. (Prêtant l'oreille.) Écoute.
SCÈNE VI
LES lUÊAlEs, DENISE.
DENISE, chantant, venant du fond côté jardin.
On construit un beau navire
Tout en or et en argent,
Les voiles sont en dentelles
Et les mâts en diamants.
La feuille s'envole, vole,
La feuille s'envole au vent.
Bonjour père. bonjour mère. (Elle les embrasse.)
La feuille s'envole, vole,
La feuille s'envole au vent.
Elle dépose ses instruments de pêche au fond.
MADELEINE. Tu vois. (A" Denise.) Dis donc, fillette, ton
père qui craint que tu ne regrettes Paris.
DENISE. Ah Dieu!., moi, regretter notre mansarde, d'où
l'on ne voyait que des cheminées, des tuyaux de poêle. Ici,
!a campagne, la verdure, les fleurs, la mer. où je viens de
pêcher mes crevettes, heureuse et baignée dans le flot, dans
la brise, ni plus ni moins qu'une mouette. Puis, grimpant
aux rochers,. dans la falaise, je suis accourue vivement vous
embrasser. et je m'en vais chez mademoiselle Berthe. car
c'est le soir maintenant qu'elle prend son lait. A Honfleur,
par le bois, le long des haies. tout le monde me dit bon-
jour et me fête sur ce chemin-là. jusqu'aux petits oiseaux
qui chantent plus gaiement quand je passe. Là bas, j'étais
en cage; ici, comme eux, j'ai ma liberté!..
MADELEINE, l'embrassant. Oh! la sauvage!..
DENISE. Mais je babille. je babille. Et toi, tu ne dorspas,
père. Voilà déjà longtemps qu'ils sont en train, les autres.
(Mouvement de Maillard.) Allons, allons!.. dormez je le veux.
Là, sous ton abri. (Elle le contraint à s'y coucher.) Je le veux !..
Oh! ce serait une jolie chose qu'un père qui n'obéirait pas à
sa fille. Fermez les yeux, tout de suite !.. Faut-il qu'on vous
berce.
La feuille, s'envole vole,
La feuille s'envole au vent
(Après un temps.) Là !.. c'est fait!..
Elle se relève.
MADELEINE. Il dort ?
DENISE, bas. Oui. pauvre père. il était si fatigué.., Au
revoir, mère.
Elle va reprendre ses instruments.
MADELEINE. Où vas-tu ?
DENISE. Retrouver Blanchette, qui broute là-bas dans les
noisetiers, et vivement chez M. Duvernay.
MADELEINE. Son père est passé par ici hier soir, à cheval,
allant à Caen.
DENISE. Il en reviendra aujourd'hui. A ce soir, mère, à ce
soir.
Elle sort sur la pointe du pied.
SCÈNE VII"
MAILLARD, MADELEINE.
MADELEINE, revenant travailler auprès de son mari. Pauvre
homme!.. Ce peu de repos lui fera du bien. (chants et rires
sur la route.) Ce bruit. ces rires. Ah! ils l'ont réveillé!
MAILLARD, toujours couché et se réveillant. Hein?.. Qu'est-ce
encore?
MADELEINE. Une cavalcade de Trouville!
MAILLARD. Ah! des gens heureux, joyeux. Leur gaieté
me relance et me nargue jusque dans mon sommeil.
MADELEINE. Maillard, mon ami!..
Rires et chants.
MAILLARD, se levant. Riez. riez. chanter !.. Moi aussi,
jadis. Et maintenant, voilà la misère!..
MADELEINE. Calme-toi.
Les rires s'éloignent.
MAILLARD. Mais taisez-vous donc! que je me calme. Il me
passe comme des'éclairs dans le cerveau. j'ai la tête en
feu. mon sang bout. (Eclatant en sanglots.) J'étouffe et je
pleure. ,
MADELEINE, le prenant dans ses bras. Mon ami ! mon ami !
VOIX DU PÈRE KILOMÈTRE. Ohé! les enfants!. allons, ré-
veillez-vous. voici l'heure.
MAILLARD, relevant la tête. L'heure!
MADELEINE. L'heure du travail.
MAILLARD. Le travail.
MADELEINE, suppliant. Jean, c'est la loi de Dieu. Il faut sa-
voir s'y soumettre, et même y trouver le bonheur.
MAILLARD, raillant. Oui. n'est-ce pas? comme ce- vieillard
qui est maintenant mon -maître, comme ce cantonnier mo-
dèle qui met sa gloire à disposer avec art ses plates-bandes,
ses fossés, ses tas de pierres ! Puis, quand tout est en ordre,
bien aligné, bien ratissé, jusqu'à la dernière feuille morte,
il se redresse fièrement, il se frotte les mains, il est satisfait.
Quel beau sort de vivre sur la grande route et de porter un
numéro d'ordre sur son chapeau. Imbécile!
MADELEINE. Non. non. mais un sage.
MAILLARD. Parce qu'il n'a jamais eu d'autre ambition que
celle-là. parce qu'il n'a pas, comme moi, des regrets. des
appétits. une soif ardente de bien-être et de repos. Mais
non, jamais! je suis condamné. c'est fini. L à. toujours
là ! qu'il pleuve ou qu'il vente, malgré le froid, malgré les
ardeurs du soleil, absolument comme une des bornes métri-
ques du chemin. Encore si j'en pouvais avoir l'immobilité !
Mais non, il faut que je mange, moi. il faut que je vous
fasse manger, vous autres. Et la nécessité du travail me
remet chaque matin en mouvement. les jambes arquées,
le corps en avant, les reins rompus, la tète bestialement
courbée vers le sol, frappant des deux mains, frappant sans
relâche. Je ne suis plus un homme, mais une machine à
casser des càilloux. un marteau vivant.
MADELEINE. Oh! Jean. Jean !.

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