Le Célèbre artiste, ou Vie d'Augustin Pajou,... par Mme A. Grandsard. [L'Enfant curieux. La Rente du chapeau.]

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F.-F. Ardant frères (Limoges). 1864. Pajou. In-8° , 143 p., portr..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1864
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BIBLIOTHÈQUE CHRÉTIENNE
OE L'ADOLESCENCE ET DU JEUNE AGE
Publiée avec approbation
de Monseigneur l'Évoque de Limoges.
Propriété des Editeurs.
LE
ou
VIE D'AUGUSTIN PAJOU
LE SCULPTEUR
PAR Mme A. GRANDSARD,
LIMOGES
F. F. ARDANT FRÈRES,
Rue du Taules.
PARIS
F. F. ARDANT FRÈRES,
25, quai des Augustins.
I
31 MODELEUR PAJOU-
Vers le milieu du siècle dernier, vivait,
dans l'une des plus modestes maisons du
faubourg Saint-Antoine, l'honnête et labo-
rieuse famille Pajpu, dont le père, mode-
leur d'ornements, réunissait tous ses efforts
afin d'éloigner la misère de sa femme et de
ses trois enfants.
A peine âgé de quatorze ans, le fils
aîné travaillait déjà dans l'atelier de son
père; mais il était facile, de s'apercevoir,
à son air sérieux et préoccupé, qu'il avait
en tête de grands projets, et que ses rêves
l'emportaient au-delà du cercle étroit dans
lequel s'exerçait son ardente activité.
Souvent, au lieu d'aller se reposer le
soir avec ses frères dans la chambre com-
mune , il retournait secrètement à l'atelier
et y passait une partie de la nuit à mode-
ler de petits objets d'art qu'il serrait ensuite
dans un tiroir avec une étrange sollicitude.
Si Pajou avait pu voir ces chefs-d'oeu-
vre de son enfant, et surtout l'expression
de bonheur qui animait les traits de celui-
ci au moment où il venait d'en terminer
un nouveau, il aurait compris pourquoi
cet enfant apportait si peu de zèle dans les
travaux futiles qui lui étaient imposés pen-
dant le jour. Mais le modeleur ignorait
même les veilles fréquentes de son fils ;
aussi songeait-il plutôt à lui reprocher les
distractions de son esprit qu'à l'applaudir
dans ses courageux desseins.
— 9 —
à déplorer sérieusement les étranges dispo-
sitions de son enfant.
— Voilà où mènent les idées extrava-
gantes de la jeunesse, lui dit tristement son
mari lorsqu'il vint lui apprendre la dispa-
rition de son fils. Il ne se trouvait pas à sa
place près de nous, cela était facile à voir;
qui sait par quelle folle espérance il a pu se
laisser égarer en nous quittant ainsi, sans
même juger à propos de nous demander
nos conseils ?
—Il nous reviendra, sois-en bien cer-
tain, mon ami, répondit la pauvre mère
en versant des larmes ; jusqu'alors il' s'est
montré si docile à notre volonté, qu'il ne
saurait avoir formé le projet de nous aban-
donner aussi cruellement.
— Je vais aller à sa recherche, reprit
le modeleur ; s'il revient avant mon retour,
gronde-le comme il le mérite, et ne t'op-
pose plus à l'avenir à ce que je le conduise
avec fermeté.
— 10 —
—J'ai eu tort, je l'avoue, murmura dou-
cement la pauvre femme. Tâche de me le
ramener, et je te promets de ne plus blâmer
ta sévérité envers nos enfants.
Le modeleur laissa là ses outils, qu'il
n'aurait pu manier d'une main habile,
agité qu'il était par son inquiétude, et
descendit dans la rue Saint-Antoine afin de
s'informer près des voisins s'ils n'auraient
pas vu passer son fils.
Personne n'avait aperçu le jeune hommes
— Que faire? se dit Pajou en regardant en
vain de tous côtés ; puis se rappelant tout-
à-coup le plaisir qu'éprouvait toujours,
Augustin à feuilleter les cartons de gravu-
res exposées près d l'Institut, il prit rapi-
dement cette cette direction, tous en exploration
des yeux les différents quartiers qu'il trou-
vait sur son passage.
II
L'ATELIER DE MAITRE ALAIN.
Ce jour-là était jour de paie chez l'ha-
bile sculpteur, maître Alain Lemoyne.
Tous les élèves s'agitaient avec anima-
tion dans le vaste atelier; les uns mettant
en ordre les marbres, les modèles et les
outils ; les autres questionnant un de leurs
camarades qui essayait inutilement de ga-
gner la porte, afin sans doute de se sous-
traire à la curiosité générale.
— 12 —
— Pourquoi nous quittes-tu, ami Sa-
muel? s'écriait-on de toutes parts. Un pro-
fesseur plus savant que maître Alain t'au-
rait-il offert ses leçons? Où demeure-t-il
ton nouveau maître? Réponds, réponds-
nous, car nous sérions désolés de perdre
tes traces après t'avoir eu si longtemps
four fidèle compagnon d'étude.
— Plus tard je vous dirai tout, mes
amis, répondit gravement Samuel dès
qu'il lui fut possible de dominer les voix
tumultueuses de ses interlocuteurs. Aujour-
d'hui je n'ai rien d'arrêté encore. Laissez-
moi partir, car vous me feriez manquer un
rendez-vous sur lequel je fais reposer tout
mon avenir.
Ces paroles avaient été prononcées avec
un ton de supériorité si imposant qu'aus-
sitôt les rangs se desserrèrent pour livrer
passage à Samuel; puis le tumulte recom-
mença plus étourdissant que jamais ; si
bien que personne ne songea à remar-
quer la présence d'un jeune garçon de
—13—
quatorze à quinze ans qui venait de s'in-
troduire dans l'atelier d'un air timide et
préoccupé.
— Lequel de nous remplacera ce digne
élève auquel maître Alain ne craignait
point de confier ses travaux les plus diffi-
ciles? s'écria un grand blondin qui, pour
donner plus d'autorité à sa voix, s'était
placé dans la chaire du professeur.
— A bas l'orateur! répondit-on de tous
les coins de la salle. Nous ne sommes que
des commençants, si nous nous comparons
à l'habile Samuel; comment aucun de nous
oserait-il donc se flatter de prendre sa
place?
— Souvent, mes amis , les circonstances
font éclore subitement en nous des facul-
tés qui y sont restées en germe parce
qu'elles n'ont point eu encore l'occasion
de se manifester, reprit le grand blondin
sans paraître se déconcerter le moins du
monde de l'accueil peu favorable que l'on
faisait à son éloquent discours.
— 14 —
— A bas l'orateur ! à bas! à bas ! répé-
tèrent tous les élèves de manière à faire
trembler les vitraux de la salle.
Tout-à-coup le silence se fit comme par
enchantement. L'orateur se cacha au fond
de la chaire, les élèves reprirent leurs
places, les yeux fixés vers une porte de
damas rouge où venait d'apparaître un homme
à la taille élevée, au regard sévère et irrité.
— Qu'est-ce, Messieurs? s'écria ce der-
nier en s'avançant avec animation. Ne
vous ai-je pas déjà défendu de manquer
ainsi de respect à cette enceinte consacrée
à nos sérieux travaux? Qu'il ne vous arrive
plus de la troubler de nouveau par vos
cris discordants, car je vous mettrai tous
à la porte, comme on le ferait de bambins
indociles.
— Ce n'est pas moi, maître ! ni moi, ni
moi ! murmurèrent çà et là quelques voix
d'un ton timide.
— N'avais-je pas assez du souci que me
— 15 —
cause la perte de mon meilleur élève, sans
que vous vinssiez encore me troubler l'es-
prit par cette scène de désordre? reprit
gravement maître Alain. Reprenez votre
travail, car vous vous êtes rendus indignes
de profiter, de ce jour de sortie.
Cet arrêt tomba comme un coup de fou-
dre sur la jeune et turbulente assemblée ;
mais personne ne se hasarda à faire la
moindre observation, ce qui parut calmer
un peu le courroux du sévère professeur.
— Je me rends dans mon atelier, dit-il ;
songez que depuis là je vous vois et vous
entends, et ne vous exposez plus à me fâ-
cher, car alors je serais inexorable.
Maître Alain écartait déjà le rideau de
damas rouge qui formait la porte de son
atelier particulier, quand il se sentit tout-
à-coup arrêté par le bras. Il se retourna
brusquement, croyant sans doute qu'il s'a-
gissait de quelque réclamation de l'un de
ses élèves ; mais quel ne fut pas son éton-
— 16 —
nement lorsqu'il se trouva en présence d'un
petit bonhomme assez pauvrement vêtu,
qui se tenait immobile et silencieux com-
me s'il eût redouté de prendre la parole.
— Qui es-tu ? que me veux-tu ? demanda
vivement le professeur.
— Maître, répondit l'enfant, depuis
longtemps j'avais formé le projet de venir
me recommander à votre bonté, et je bé-
nis le ciel de n'y être venu qu'aujourd'hui,
puisque vous avez besoin d'un sculpteur
pour remplacer celui que vous avez perdu.
Un immense éclat de rire , que l'on es-
sayait vainement de contenir , vint de nou-
veau troubler la paix dans l'atelier à ce
préambule du jeune candidat.
Chacun examinait avec dérision ce pauvre
enfant qui, pour se donner un maintien,
retournait dans ses mains un petit bonnet
rayé bleu et blanc qu'il avait ôté avec res-
pect quand le maître s'était retourné vers
lui, et un sourd murmure de malins pro-
— 17 —
pos circulait d'un bout de la salle à l'autre.
— Silence ! s'écria le professeur d'une voix
tonnante. Qui vous dit que ce jeune gar-
çon ne soit pas capable de terminer digne-
ment les oeuvres commencées par Samuel?
Ne montre-t-il pas déjà beaucoup de cou-
rage en affrontant comme il le fait vos
malveillantes interprétations à son égard?
Cela suffirait pour m'inspirer confiance ;
car le vrai talent peut seul avoir assez de
fermeté pour ne pas se troubler en pareille
circonstance;
Toutes les têtes rieuses se baissèrent
confuses à ces paroles du maître, et celui-
ci reprit en s'adressant à l'enfant :
— Es-tu disposé à te mettre aussitôt à
l'oeuvre, mon garçon? demanda-t-il d'un
ton plein d'intérêt.
— Comment ne le serais-je point, maître,
lorsque je vous vois pour moisi bon, si
indulgent! répondit l'enfant avec assurance.
Satisfait de cette réponse, le professeur
Célèbre Artiste. 2
— 18 —
plaça un modèle devant son jeune protégé,
lui remit en main un ébauchoir, lui donna
ses savants conseils, et se retira en recom-
mandant à ses élèves de travailler avec
aptitude.
La recommandation ne produisit pas
grand effet sur ces jeunes esprits dont la
curiosité moqueuse se trouvait si vivement
excitée par la présence de l'étrange rem-
plaçant de leur ami Samuel ; aussi le maî-
tre n'eut-il pas plutôt laissé retomber ses
rideaux de damas, que tous les yeux se
portèrent avec malice sur le pauvre enfant
dont le front baigné de sueur semblait être
accablé depuis un instant par une inquié-
tude profonde.
— Une réussira pas, murmurèrent les uns.
— A-t-on jamais vu artiste avoir une
mine aussi piteuse? dirent les autres ; et
tous se réjouissaient d'avance de le voir
éconduire par maître Alain après son pre-
mier essai.
— 19 —
Lorsque midi sonna, l'enfant, était tou-
jours là, le front penché devant son mo-
dèle et la main droite posée inactive sur
son ébauchoir.
— Comment ! tu n'as rien fait ? s'écria
maître Alain qui venait d'entrer dans l'ate-
lier.
— Je réfléchis, maître, répondit le
jeune sculpteur en tressaillant comme s'il
se réveillait d'un songe profond.
Cette fois le professeur oublia sa gra-
vite ordinaire et se mit à éclater de rire,
ce qu'imitèrent avec une joie tumultueuse
tous les malins apprentis qui étaient enchan-
tés de se dédommager ainsi de la contrain-
te où les avaient tenus les menaces du
maître.
— Serais-tu paresseux, mon pauvre
garçon ? demanda, de nouveau le profes-
seur, après avoir imposé silence à la
joyeuse assemblée.
— 20 —
Deux grosses larmes qui vinrent glisser
le long des joues de l'enfant furent la seule
réponse que put obtenir maître Alain.
— Allons, allons, du courage! s'écria
ce dernier avec une certaine émotion; je
me trompe rarement dans l'art d'interpré-
ter les visages; le tien promet de belles et
bonnes choses; aie confiance, et tu réussiras.
Comme c'était l'heure du déjeuner, le
maître et les élèves se retirèrent, et le
pauvre enfant demeura seul.
Ce qui se passa alors dans l'âme du
jeune sculpteur, nul ne saurait le dire; ses
traits s'inspirèrent et ses mains se mirent
à l'oeuvre avec une agilité.et une adresse-
qui tenaient presque du prodige.
Deux heures après maître Alain reve-
nait dans l'atelier afin de juger si les résul-
tats obtenus par son protégé justifieraient
un peu les favorables prédictions qu'il
avait faites sur lui.
— 21 —
— Ah! ah! je ne m'étais pas trompé,
mon digne enfant ! s'écria-t-il dès qu'il eut
arrêté ses regards sur le travail de ce der-
nier. Tu as surpassé ton modèle par la grâ-
ce et la pureté de l'exécution. Viens dans
mes bras, mon fils; je suis heureux de te
posséder, car tu deviendras un jour un
grand artiste, et mon plus beau triomphe
sera d'avoir guidé tes premiers pas dans la
carrière des arts.
Le jeune sculpteur était plongé dans
un tel ravissement qu'il ne pouvait répon-
dre une seule parole aux éloges affectueux
que lui prodiguait le professeur.
— Retire-toi dans mon atelier, cher
fils, dit vivement maître Alain; je vais al-
ler t'y rejoindre dès que j'aurai joui de la
surprise et de la confusion de toutes ces
mauvaises têtes.
L'enfant obéit, et le maître se hâta de
placer la charmante sculpture de manière
à ce qu'elle pût être aperçue par les élèves
à leur entrée dans la salle,
— 22 —
Nos jeunes lecteurs s'imagineront facile-
ment la stupéfaction de tous, lorsque leurs
yeux s'arrêtèrent sur ce petit chef-d'oeuvre
sorti des doigts agiles du pauvre enfant
qu'ils avaient vu deux heures avant comme
anéanti devant son modèle.
— Vous aviez raison, maître, votre
protégé est digne de remplacer Samuel!
s'écria-t-on de toutes parts avec un mélange
d'approbation et de mécontentement.
— J'espère qu'à l'avenir vous ne juge-
rez plus d'un arbre sans avoir goûté de
ses fruits, observa maître Alain.
— Oh ! la leçon d'aujourd'hui nous sera
profitable, maître, nous vous le promet-
tons , répondirent seulement quelques voix,
tandis que le plus grand nombre murmu-
raient sourdement afin de ne point être en-
tendus du professeur.
Un quart-d'heure après maître Alain ve-
nait retrouver son jeune protégé dans son.
— 23 —
cabinet particulier et s'informait de son
âge, du nom de ses parents et de la posi-
tion de ces derniers.
— J'ai quatorze ans et demi, maître,
répondit l'enfant. Mon père, qui se nomme
Pajou, est assez habile dans l'art de mo-
deler des ornements ; il voulait que je prisse
son état, mais son atelier me semblait une
prison étroite où mon esprit se voyait con-
damné à ployer ses ailes; c'est pourquoi
j'ai pris le parti de me présenter chez vous,
dans l'espoir que vous m'ouvririez une vie
large et active dans laquelle je pourrais
m'élancer avec bonheur.
— Et tu n'aurais pu t'adresser à moi
dans un meilleur moment, mon jeune ami,
dit vivement le professeur. Le départ de
mon meilleur apprenti me plongeait dans
un embarras dont je ne serais sorti que
bien difficilement si tu n'étais venu prendre
sa place. Maintenant je suis hors d'inquié-
tude; tu vas terminer ses oeuvres, mieux
sans doute qu'il ne l'aurait fait lui-même,
III
MAITRE ALAIN CHEZ LE MODELEUR.
Vers le soir, le modeleur Pajou s'en-
tretenait tristement avec sa femme de l'in-
explicable disparition de leur fils, qu'ils
avaient cherché vainement pendant tout le
jour, lorsqu'un homme vêtu d'un pourpoint
de velours grenat, et la tête couverte d'un
large feutre gris, se présenta bravement
dans leur modeste demeure et leur dit'
sans aucun préambule :
— Vous possédiez un trésor dont vous
— 26 —
n'appréciez pas le prix ; voulez-vous me le
confier? Je vous promets que vous ne vous
en repentirez pas.
— Expliquez-vous, Monsieur, répondit
Pajou qui ne comprenait rien à ce discours.
— Je veux parler de votre fils que vous
amusiez ici à modeler des futilités, tandis
qu'il est destiné à créer des chefs-d'oeuvre
en sculpture, à en juger par l'essai qu'il a
fait chez moi aujourd'hui même.
— Vous savez où est notre enfant, Mon-
sieur? demanda vivement" la mère dont la
tendresse alarmée ne pouvait en ce moment
se réjouir que de l'espoir de revoir bientôt
son fils.
— Il est chez moi, reprit l'homme au
pourpoint de velours. Il s'y est présenté ce
matin pour implorer la faveur d'entrer Com-
me élève dans mon atelier ; son air me plut,
je lui mis en main l'ébauchoir et devant
les yeux un modèle. Jugez de mon ravisse-
— 27 —
ment lorsque , étant revenu vers lui deux
heures après, je me vis en présence d'une
-merveilleuse création qui surpassait de beau-
coup le modèle que j'avais confié à ses
doigts agiles. Je suis venu aussitôt chez
vous afin de vous révéler le rare mérite de
cet enfant dont vous comptiez faire un
simple modeleur, et que je vous enlève,
moi, maître Alain le sculpteur, renommé
surtout pour la protection que j'accorde
aux jeunes artistes doués d'un véritable ta-
lent.
— Le célèbre Alain dans mon humble
demeure ! Le célèbre Alain prolecteur de
mon fils ! s'écria Pajou avec bonheur ; oh !
que Dieu soit loué pour toutes les béné-
dictions dont il nous favorise en ce jour!
— Je commence à voir que nous traiterons
à l'amiable cette importante affaire, reprit
le sculpteur en tendant la main à Pajou.
— Trop heureux de ce que mon pauvre
enfant ait su captiver ainsi votre bienveil-
— 28 —
lant intérêt, maître, répondit le modeleur.
Le ciel seul a pu lui inspirer la bonne pen-
sée de se recommander à vous; car j'aurais
bien pu, comme vous me le disiez tout à
l'heure, ne pas pressentir de longtemps
les nobles facultés que votre oeil d'artiste a
reconnues en lui.
— Tu vois, mon ami, que je ne te trom-
pais point quand je te disais que la Provi-
dence appelait notre fils à une grande des-
tinée, observa la tendre mère en versant
des larmes de joie.
— Tu es une bonne et pieuse femme,
répondit le modeleur avec émotion; qui sait
si ce n'est pas à tes prières ferventes que
nous sommes redevables de cette bénédic-
tion du ciel ?
— Bien, bien ; je suis heureux de vous
connaître, mes braves gens, dit vivement
maître Alain. Vous allez me suivre chez
moi, où voire digne enfant vous attend sans
doute avec impatience. Je vous montrerai
— 29 —
son petit chef-d'oeuvre, puis nous dînerons
ensemble: cela vous va-t-il?
— Vous nous faites trop .d'honneur,
maître, répondit Pajou. A peine si nous
osons accepter votre bienveillante invita-
tion.
— Le cher enfant que vous me confiez
ne doit-il pas être à l'avenir un lien d'a-
mitié entre nous? observa le professeur.
Vous avez deux autres fils, appelez-les, et
préparez-vous tous à me suivre; car je
Veux vous fêter durant toute la soirée com-
me si vous étiez ma propre famille.
Madame Pajou se rendit aussitôt dans la
chambre voisine où s'amusaient ses deux
jeunes fils, et s'occupa de leur toilette
ainsi que de la sienne, tout en leur racon-
tant l'heureuse nouvelle.
— Conduisez-moi à votre atelier, dit
alors maître Alain à Pajou. Je sais où vo-
tre laborieux enfant cachait les petits tra-
— 30 —
vaux qu'il faisait en secret; nous en pren-
drons connaissance, et si quelques-uns
peuvent me servir , je vous demanderai la
permission de les emporter.
Un instant après le mystérieux tiroir
était ouvert à l'aide d'une petite clef
qu'Augustin avait remise au professeur, et
ce dernier étalait aux yeux charmés de
l'heureux père une foule d'objets d'art d'un
travail admirable.
Tous ces objets étaient modelés avec de
la cire. Il y avait des oiseaux dont les ailes
légèrement soulevées semblaient vouloir
prendre essor dans les airs ; puis des vases
en miniature, style antique, dont tous les
détails étaient d'une délicatesse et d'une
grâce merveilleuses; enfin des fleurs cher-
mantes , aux corolles à demie épanouies,
au feuillage et aux boutons d'un naturel
irréprochable.
— Ah ! je ne m'étonne plus maintenant
du peu de zèle qu'apportait mon pauvre
— 31 —
enfant dans les travaux vulgaires que je
lui imposais! s'écria le modeleur après
avoir admiré quelque temps en silence
toutes ces délicieuses petites merveilles.
Pourquoi n'ai-je pas pressenti tout d'abord
que son talent le plaçait au-dessus de mon
humble métier? je lui aurais évité bien
des peines, car il a du beaucoup souffrir
de la contrainte dans laquelle j'emprison-
nais son jeune esprit.
— Oublions le passé pour ne songer
qu'à l'avenir honorable qui se prépare
pour lui, mon ami, répondit maître Alain.
Plus que jamais je suis convaincu qu'il
sera un jour l'un de nos plus illustres
sculpteurs, et que l'univers entier glori-
fiera ses oeuvres et son nom.
— Que Dieu vous entende et protège ses
efforts, maître , balbutia Pajou avec atten-
drissement.
— Je commencerai par lui donner cent
francs par mois en retour des services
— 32 —
qu'il me rendra dans mon atelier, reprit
le professeur: puis j'augmenterai peu à
peu son traitement, afin qu'il puisse s'a-
masser une somme suffisante pour aller
étudier à Rome dès qu'il le jugera néces-
saire.
— Oh! maître, quelle reconnaissance !...
— Ne parlons pas de cela, interrompit
maître Alain ; n'est-ce point un devoir sa-
cré pour tout homme de coeur de venir en
aide à un noble enfant qui a le courage
de se soustraire par son travail et son in-
telligence à la chélive destinée qui devait
être son partage.
Maître Alain ayant fait son choix dans
les petits objets modelés par son jeune
protégé, passa amicalement son bras sous
celui du modeleur, et tous deux se rendi-
rent près de Mme Pajou, qui déjà était
prête ainsi que ses deux jeunes fils.
IV
STELLA
Parmi les nombreux élèves de maître
Alain un seul sut captiver l'affection d'Au-
gustin Pajou par la bonté et la franchise
de son caractère.
C'était précisément le grand blondin que
nous avons entendu discourir dans la chaire
du professeur au moment où Samuel venait
de quitter l'atelier.
Orphelin, sans fortune , il avait été
Célèbre Artiste 3
— 34 —
recommandé au savant sculpteur, et celui-
ci s'en était chargé, quoique rien ne lui
eut prouvé que le pauvre garçon possédât
en lui l'étincelle de génie qui fait le grand
artiste.
I
Depuis deux ans déjà Stella suivait les
cours de maître Alain sans avoir produit
une oeuvre tant soit peu remarquable, ce
qui lui attirait les railleries incessantes de
ses impitoyables compagnons d'étude, et
lui valait souvent d'assez sévères reproches
de la part du professeur.
Doué d'une nature droite et active, le
jeune Stella serait peut-être parvenu à
triompher de son infériorité s'il avait eu l'é-
nergie de se dire que cela lui était, possible ;
mais il se laissait si facilement décourager
par les difficultés, que parfois il semblait
avoir perdu tout espoir de réussir.
Augustin avait aussitôt deviné la cause
du peu de progrès de son ami ; aussi s'était-
il placé près de lui, afin de le stimuler
— 35 —
dans ses efforts et de le guider dans ses
travaux.
— N'avez-vous pas en vous tout ce qu'il
faut pour arriver au succès , mon cher
Stella ? lui disait-il : votre intelligence con-
çoit facilement les plus sérieux secrets de
la sculpture, votre coeur s'anime en pré-
sence de, ce qui est beau, vous êtes aussi
laborieux que possible; travaillez donc
avec confiance, et bientôt vous pourrez ri-
valiser avec les meilleurs élèves de l'ate-
lier.
— Répétez-moi souvent ces bonnes pa-
roles, n'est-ce pas, mon jeune ami? répon-
dait le pauvre garçon. Elles éveillent en
mon âme des espérances que je n'aurais
jamais osé entrevoir avant de vous avoir
entendu.
Ces conversations des deux amis exci-
taient les sourires moqueurs de la généra-
lité des apprentis; mais personne n'osait
élever la voix, car Augustin, en sa qualité
— 36 —
de successeur de Samuel, devait être con-
sidéré comme contre-maître, et tous sa-
vaient que maître Alain n'aurait pas plai-
santé s'ils s'étaient permis de lui manquer
de respect.
Le jeune Pajou devint donc un puissant
soutien pour le pauvre Stella.
Peu à peu le caractère de ce dernier se
sentit plus ferme sous cette égide, sa main
devint plus vigoureuse dans le travail, et
son coeur plus confiant dans l'avenir.
Six mois après, Stella remportait le pre-
mier prix dans une composition générale.
— Courage, mon garçon, courage! lui
dit maître Alain en le couronnant. Le ciel
t'a envoyé un sauveur dans cet ami dévoué
qui ne cesse de projeter sur toi la lumière
de son fécond esprit. Continue à profiter
de ses conseils et de son salutaire exemple,
et je pourrai me glorifier un jour d'avoir
été ton maître.
— 37 —
Quant à Pajou, il s'avançait d'un pas
de géant dans le grand art de la sculpture.
Plusieurs dé ses créations lui avaient
déjà mérité les éloges des plus savants
connaisseurs ; mais il n'était qu'à l'aurore
de cette longue et belle vie qu'il sut utili-
ser d'une manière si puissante.
Chaque semaine voyait éclore un nou-
veau chef-d'oeuvre de ses doigts habiles.
On oubliait qu'il n'avait encore que quinze
ans en présence de ces admirables concep-
tions de son génie, et déjà on le citait
dans le monde comme un grave penseur,
comme un célèbre artiste.
Jamais maître Alain ne s'était senti si
fier de son titre de professeur.
Il avait élevé à trois cents francs par
mois le traitement de son cher petit Augus-
tin, ce qui permettait à ce dernier de ve-
nir en aide à sa famille, tout en économi-
sant la somme nécessaire à son futur voya-
ge en Italie.
— 38 —
Trois ans s'écoulèrent ainsi pour notre
jeune sculpteur.
Mais s'étant aperçu que maître Alain,
malgré son dévouement pour lui, ne pou-
vait plus le faire progresser dans son art,
il forma secrètement le projet de sortir de
chez lui, et disparut un jour sans que per-
sonne pût dire où il était allé.
Maître Alain comprit bien qu'il n'y
avait pas là ingratitude de la part de son
jeune protégé, et que s'il l'avait quitté
ainsi sans l'avoir averti, c'était surtout pour
lui éviter de pénibles adieux. Cependant
cette séparation le plongea dans un tel
chagrin qu'il fut plusieurs jours dans l'im-
possibilité de reparaître à . son atelier.
Heureusement pour lui son ancien élève
Samuel se trouvant sans place depuis
quelque temps, lui avait fait proposer de
rentrer dans sa maison ; il le fit venir et
lui confia de nouveau la sous-direction de
ses apprentis.
V
LE GRAND PRIX DE ROME.
On était au mois de mai. La verdure et
les fleurs avaient repris leur éclat sous les
lueurs printanières, et la foule semblait
circuler avec plus de confiance et d'anima-
tion que jamais dans les immenses rues de
la capitale.
Ce jour-là, si nos jeunes lecteurs
avaient pu se trouver sur la place de la
Bastille, ils auraient vu passer comme un
éclair un jeune homme au front joyeux,
— 42 —
aux yeux brillants, dont la main agitait en
l'air une couronne de laurier, comme l'au-
rait pu faire un glorieux triomphateur.
Ce jeune homme n'était autre qu'Augus-
tin Pajou.
— Ce garçon a perdu la tête, pensait-
on en le regardant courir et gesticuler
ainsi, sans paraître se préoccuper le moins
du monde des yeux curieux qui s'arrêtaient
sur lui.
Arrivé près de la demeure de maître
Alain, il s'arrêta un instant, afin sans
doute de se remettre un peu de l'agitation
produite par sa course presque aérienne,
puis il monta à l'atelier du sculpteur d'un
pas alerte et décidé.
— L'Académie vient de me décerner le
grand prix de Rome, mon maître, mon
seul guide! s'écria-t-il en s'élançant avec
transport dans les bras de son bienfaiteur.
Permettez que je le partage avec vous,
— 43 —
mon bon père, car c'est à vos soins dé-
voués que je le dois.
Ce disant, le jeune sculpteur posa la
couronne sur le front de maître Alain, qui,
étourdi et ravi à la fois, semblait ne point
avoir la force de prononcer une seule parole.
— Oh ! nous allons fêter dignement ce
beau jour, l'un des plus heureux de ma
vie! répondit-il lorsque son émotion se fut
un peu calmée. Puis il appela tous ses élè-
ves pour leur apprendre la bonne nouvelle
et leur donner des ordres au sujet de la
fête en question.
On pense bien que le bon Stella ne fut
point le dernier à se réjouir de ce glorieux
succès de son jeune ami. Après avoir em-
brassé ce dernier de manière à l'étouffer, il
courut commander des guirlandes de fleurs
et de verdure pour en orner lui-même le
balcon et la porte extérieure, puis il pré-
para une magnifique illumination, afin que,
la nuit venue, la maison de maître Alain
— 44 —
put avoir l'air souriant qui lui convenait
en cette mémorable circonstance.
Pendant ce temps, maître Alain avait été
inviter le père, la mère et les jeunes frères
d'Augustin à venir passer là soirée chez
lui, sans les prévenir toutefois de l'heureux
événement ; et les élèves avaient organisé
pour tous une immense table dans l'atelier
et un trône de feuillage pour le jeune roi
de la fête.
A peine Augustin avait-il pris possession
de ce trône, aux acclamations bruyantes
de sa nombreuse cour, que la porte de la
salle s'ouvrit pour livrer passage à ses chers
parents et à son digne bienfaiteur.
— Jouissez du triomphe de votre noble
enfant! dit ce dernier en entraînant le
père et la mère de son jeune protégé vers
le trône de verdure.
— Mon fils! mon cher fils! s'écria la
—45—
tendre mère avec une expression de sur-
prise et de bonheur impossible à rendre.
— Qu'es-tu devenu? que t'est-il arrivé,
mon enfant? dit à son tour l'heureux père,
sans rien comprendre encore à ce qui se
passait sous ses yeux.
— J'ai remporté le grand prix de Rome,
mes bons et dignes parents, répondit Au-
gustin en leur présentant sa glorieuse cou-
ronne. Ne me demandez pas comment j'y
suis parvenu, continua-t-il; votre coeur
s'affligerait trop vivement à la pensée des
travaux et dès privations que j'ai dû m'im-
poser durant les six mois qui viennent de
s'écouler. Contentez-vous donc de vous ré-
jouir du présent sans vous préoccuper du
passé.
Alors on .entoura la vaste table, et le
festin commença aux acclamations enthou-
siastes de tous les convives pour le jeune
roi de l'assemblée.
— Maintenant, dit ce dernier lorsqu'on
— 46 —
fut au dessert, il faut que je vous appren-
ne ce que je compte faire à l'avenir ; car
je ne puis pas toujours vous quitter comme
un déserteur, sans vous dire où je vais
et quels sont mes projets»
Le silence se fit, et tous les yeux se
portèrent sur le jeune sculpteur, qui con-
tinua ainsi :
— Il est temps que je me rende enfin à
Rome pour y étudier sous l'influence des
chefs-d'oeuvre de Michel-Ange et des maî-
tres antiques.,
— Quoi ! tu nous abandonnerais encore,
cher fils? interrompit vivement Mme Pa-
jou.
— Il le faut, ma bonne mère, reprit
Augustin; mais consolez-vous, je revien-
drai aussitôt que mon esprit se sera assez
inspiré de ces puissantes créations pour
créer lui-même des oeuvres dignes de l'hon-
neur que m'a fait aujourd'hui l'Académie
en m'accordant le grand prix.
VI
PAJOU A ROME.
Le lendemain, Augustin Pajou se ren-
dait à Marseille, où il devait s'embarquer
pour l'Italie , et s'arrêtait dans toutes les
villes qui ont l'avantage de posséder soit
une cathédrale, soit un monument de quel-
que valeur comme architecture.
Le soleil continuait à verser des flots de
vie et de lumière sur la nature, dont la
puissante végétation réjouissait la vue et
embaumait l'air de ses mille senteurs.
Célèbre Artiste, 4
-50 —
Les petits oiseaux modulaient l'hymne
matinale sous la feuillée naissante ; les pa-
pillons et les abeilles voltigeaient sur les
arbres en fleurs dont le miel parfumé atti-
rait leurs ailes légères ; tout enfin chantait
le bonheur et l'espérance dans la féconde
création ; tout y glorifiait le saint nom de
Dieu et son infinie bonté.
C'était la première fois que notre jeune
sculpteur se trouvait en pleine campagne ;
aussi avec quel ravissement ne parcourait-
il pas du regard les sites variés. et char-
mants que traversait la voiture pour le
transporter d'une ville à l'autre.
Il se rappelait les doux enseignements de
sa pieuse mère quand, tout petit enfant,
il allait faire avec elle des promenades
dans les environs de Paris, et son coeur
murmurait avec reconnaissance la naïve
prière qu'il adressait alors à la Providence
pour la remercier de ses divins bienfaits.
Lorsqu'il se trouva sur la mer, ses im-
— 51 —
pressions changèrent complètement, quoi-
qu'elles se reportassent toujours vers le
principe immuable de toutes choses. Les
flots agités qui venaient se briser en gé-
missant contre les flancs du vaisseau
étaient pour lui l'image du monde avec ses
luttes incessantes et ses dangereux écueils;
et la voûte du ciel qui s'étendait lumineuse
et azurée au-dessus de sa tête lui repré-
sentait ces hautes régions de la pensée où
l'âme va s'épurer sous le regard de Dieu
et s'illuminer aux brillants rayons de la foi.
Combien il se sentait heureux alors d'a-
voir toujours préféré ces régions élevées à
la vie tumultueuse du monde où il se serait
vu réduit à ses propres forces, à ses seules
lumières !
— Je continuerai à m'inspirer à la source
éternelle où Raphaël, Rubens, Michel-
Ange ont puisé leur puissant génie, se di-
sait-il. Qu'est-ce que l'art si Dieu ne lui
donne la vie ? Un marbre sans âme, une
toile froide et morte, une lyre sans har-
— 52 —
monie ! Pas de sculpteurs, pas de peintres,
pas de musiciens, pas de poètes possibles
si leur esprit ne se nourrit point de la
manne céleste.
Ce fut dans ces favorables dispositions
que le jeune Pajou pénétra dans cette Ro-
me célèbre qui de tout temps a été le foyer
des arts et le plus beau rêve des hommes
de génie.
Déjà sa précoce renommée l'y avait de-
vancé; aussi à peine était-il arrivé depuis
deux jours qu'il recevait de nombreuses in-
vitations de la part de nobles seigneurs et
d'artistes distingués.
Parmi ces dignes protecteurs des arts,
un surtout témoigna le plus vif intérêt à
notre jeune sculpteur.
C'était le respectable cardinal Antonio,
dont la vie se partageait entre les devoirs
sacrés de sa sainte mission et son admira-
tion pour tous les chefs-d'oeuvre d'un mé-
rite réel.
— 53 —
Dès que Pajou aperçut cette tête vénéra-
ble où l'élévation de la pensée se mêlait
à une ineffable expression de bonté, il se
sentit pénétré d'un profond sentiment de
reconnaissaece et de respectueuse affection
pour son nouveau protecteur.
Un jour le saint homme, après lui avoir
fait visiter ses magnifiques galeries de
sculpture et de peinture, l'emmena dans
sa bibliothèque et lui dit en lui mettant en
main une édition illustrée des oeuvres de
Bossuet :
— Vous pouvez emporter cet ouvrage
et venir à ma bibliothèque chaque fois
que vous éprouverez le besoin de vous dis-
traire de vos laborieux travaux, jeune
homme ; ce me sera toujours un plaisir de
vous recevoir et de vous prêter des livres.
Pajou rougit, balbutia, et finit par
avouer que, n'ayant reçu aucune instruc-
tion, il' savait à peine lire dans son livre
d'heures.
— 54 —
— Et comment ferez-vous pour faire
rayonner sur le marbre l'inspiration des
traits de nos héros littéraires et historiques,
si vous ne connaissez ni leurs oeuvres ni
leurs exploits? observa le cardinal afin de
faire sentir au jeune sculpteur la nécessité
pour lui de se livrer au plus tôt à l'étude.
— Dans un mois je serai en état de pro-
fiter de vos offres bienveillantes, Monsei-
gneur, répondit Augustin; et il fut au-dessus
de sa parole ; car quinze jours après il re-
vint à la bibliothèque de son digne pro-
tecteur avec l'assurance d'un jeune homme
qui a vaincu une difficulté et se sent tout
fier de mettre à profit sa victoire.
— Vous êtes un noble et courageux en-
fant, lui dit le cardinal Antonio en lui ser-
rant la main avec une tendresse toute pater-
nelle. Je vous guiderai dans vos lectures,
-afin de proportionner toujours l'aliment de
votre esprit à son développement de cha-
que jour. La littérature est un soleil qui
éblouirait les yeux si on s'avançait impru-
— 55 —
demment vers son midi avant d'en avoir
vu l'aube d'abord , ensuite l'aurore.
Augustin remercia sincèrement le saint
homme de sa vive sollicitude pour lui, et
lui promit de consacrer régulièrement plu-
sieurs heures de la journée à son éducation
morale et religieuse.
Ce fut ainsi que le célèbre sculpteur
Pajou acquit toutes ces connaissances
sérieuses et profondes qui le firent distin-
guer dans la suite par tous ceux qui eu-
rent l'avantage d'avoir avec lui des rapports
intimes.
Les portes de l'admirable bibliothèque
du Vatican ne tardèrent pas non plus à
lui être ouvertes. Il y avait là tout un
monde nouveau à explorer pour sa haute
intelligence; aussi avec quelle ardeur ne
se livra-t-il pas à la recherche de la vérité
jusqu'à ce qu'il put enfin la voir briller
dans toute ' sa beauté sur sa laborieuse
existence !
VII
REUNION DE DEUX AMIS.
Pajou ne tarda pas à se voir l'objet de
l'admiration de l'élite des seigneurs et des
artistes de Rome par la prodigieuse rapidité
avec laquelle il produisait ses magnifiques
créations.
Inspiré sans cesse par les études appro-
fondies qu'il faisait de tous les chefs-d'oeu-
vre des grands maîtres, il s'efforçait de
communiquer son âme ardente au marbre
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qu'il tenait sous son active main; aussi
chacune de ses statues semblait-elle penser,
agir et s'émouvoir selon le caractère du
personnage qu'elle représentait et les cir-
constances dans lesquelles s'était trouvé ce
personnage.
Les visites et les commandes abondaient
dans le modeste atelier du célèbre sculp-
teur, quoique cet atelier n'eût jamais
pour ornement que l'oeuvre commencée;
car toujours les travaux de Pajou étaient
vendus avant même qu'il les eut terminés.
Sa position était magnifique, mais ses
habitudes continuaient à être simples et
rangées comme elles l'avaient été jus-
qu'alors.
N'avait-il pas une famille aimée à sou-
tenir et à rendre heureuse? Cette pensée
eut suffi au noble coeur de Pajou pour
l'engager à continuer sa vie d'ordre et
d'économie, lors même que ses inclina-
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tions ne l'y eussent pas porté naturelle-
ment.
Il habitait Rome depuis trois ans lors-
qu'il reçut une lettre de son ami Stella
qui l'informait qu'ayant reçu un petit hé-
ritage de l'un de ses oncles, il était décidé
à se rendre près de lui, afin de continuer
ses études sous l'influence de ses conseils
et des immortels chefs-d'oeuvre des grands
maîtres.
Cette nouvelle enchanta Pajou.
Il loua deux chambres voisines de son
logement et les fit préparer aussitôt pour
que le jeune voyageur put s'y installer, dès
son arrivée, et il l'attendit avec l'impatien-
ce d'un bon camarade qui se réjouit de
serrer dans ses bras un ami longtemps
regretté.
Stella ne se fit pas désirer plus d'une
semaine.
Un soir qu'Augustin se hâtait de termi-

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