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Le champ littéraire africain

De
285 pages
Cette étude entend esquisser une histoire sociale de ce qu'il est convenu d'appeler maintenant "le champ littéraire africain". A rebours de l'historiographie classique, cette histoire analyse les conditions dans lesquelles la littérature africaine a pu se constituer, depuis, au moins, les années 1930 jusqu'à aujourd'hui, en un monde social autonome, dont les auteurs et leurs textes bénéficient d'un statut institutionnel à part entière dans le vaste marché des biens symboliques.
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Sommaire

REMERCIEMENTS.......................................................................... 9
PRÉFACE......................................................................................... 11
INTRODUCTION.............................................................................. 17
PREMIÈRE PARTIE.......................................................................... 27
L'INVENTION D'UN MONDE LITTERAIRE
EN AFRIQUE FRANCOPHONE ...................................................... 27
CHAPITREI : SES MANIFESTATIONS..................................... 29
I - LA PARTURITION......................................................................30
II - LE RENVERSEMENT OU L'APPROPRIATION................... 34
CHAPITREII : SONFONCTIONNEMENT
OU L'AMORCE DEL'AUTONOMISATION.............................. 39
I- LE MYTHICIDE ET LE PARRICIDE........................................ 39
1- La réécriture du texte..................................................................... 39
2- Coïncidence écriture, critique et idéologie.................................... 46
II - DU DESENCHANTEMENT AU DESAPARENTEMENT :
LE PARADOXE - L'INSUBORDINATION - L'ECART................ 53
CHAPITREIII :BRÈVES REFLEXIONS
SUR LA CONSTITUTIOND'UN
CHAMP LITTERAIRE AFRICAIN............................................ 59
I - LES PROPRIÉTÉS GÉNÉRALES DU CHAMP :
UNE ANNEXION DE L'ORALITÉ ET DE LA TRADITION........ 60
II - LES PROPRIETES SPECIFIQUES......................................... 78
A-Uneinstitution inversée................................................................. 79
1- Un champ aux frontières mouvantes.............................................. 79
B–Unepratiqueparadoxale..............................................................85
1-Des instances de légitimation expatriées.......................................86
2-Àla recherche d'un « corps de lecteurs »...................................... 90

C – Problèmes de l’autonomie du champ........................................... 92
CONCLUSION................................................................................. 95
DEUXIÈME PARTIE......................................................................... 97
RÉALITÉS DUCHAMP :TENSIONS AUTOUR DES FORMES
ORALES ET TRADITIONNELLES................................................. 97
CHAPITREI : LEPATRIMOINEORALET TRADITIONNEL
COMMEMATRICE D'UNCONTINUUM :
ÉTUDE DES PREMIÈRESFORMES......................................... 103
I - QUELQUES ITEMS DE LA CULTURE ORALE
ET TRADITIONNELLE................................................................. 104
A–Lesartsdelaparole................................................................... 104
B–Lafigure du maître delaparole................................................. 116
C–Les instrumentsdemusiquetraditionnels.................................. 121
1- Cora et balafon senghoriens / tam-tam césarien......................... 122
2 – « Bèndrè » ou tambour du griot chez Pacéré / «Dôdô » ou l’arc
(musical) chez Zadi.......................................................................... 129
II- REPRÉSENTATION DU MONDE
OU UNE CERTAINE IDÉE DEL'AFRIQUE............................. 135
A–De Joalà Fort-de-France........................................................... 138
B–D’Abidjanà Manega.................................................................. 147
CHAPITREII : LESDEUXIÈMESFORMES :
JEUDEL'ÉCRITURE-ENJEUDUDISCOURS..................... 165
I- JEU DE L'ÉCRITURE............................................................... 165
A–Contestation –Inversion –Déformation ?................................. 165
B– «Les lamentins vontboire àlasource duSimal » .................... 177
II -ENJEU DU DISCOURS............................................................ 189
A– «Libidodominandi » -Lagérontocratieou lepouvoirdesanciens
-Lasubversion ou laprétentiondes prétendants ............................. 190
1- Le droit d’ainesse littéraire.......................................................... 193
2- Le laissez-passer littéraire........................................................... 196

6

B–Letempsdesclassiques ou lerègne àvie.................................. 201
CONCLUSION............................................................................... 209
CONCLUSION GÉNÉRALE.......................................................... 211
NOTESET RÉFÉRENCES.......................................................... 215
BIBLIOGRAPHIE......................................................................... 265

7

Le travail de mille générations construira ma Côte d'Ivoire/ Elle paraîtradevant
les nations dans tout l'éclat de sa gloire/ telle est mon unique destinée/ puisque
vaillants et fiers mes aïeux sont morts pour la défendre/ EtMoi je vivrai pour
l'aimer(Texte fondateur, auteur inconnu)

REMERCIEMENTS

Plus qu’une histoire, ce livre est le produit d'un trajet et d'une
expérience dontles acteurs méritent notre profonde gratitude. Nous
pensons d'abordaux professeurs émérites KotchyBarthélemy et
Bernard Mouralis :Lepremier,pouravoir su, aveclarigueurdu
maître et lapatience du père conduirenos premiers pasdejeune
chercheur.Lesecond,pour saprésence et sa disponibilité detous les
instants,mais surtout pouravoiraccepté depeaufiner notre démarche
scientifique et notrepersonnalitéintellectuelle.
Qu’ il nous soit permisdesaluerégalementceux qui,par la
précieusesymbolique del'amitiéont sucréer,par leursconcours,leurs
soutienset leur présence,lesconditionsdepossibilité de cette
publication.D'abordl'homme du sentier, ParfaitDiandué.Les
Samaritainsdu tempsdelatempête, MartinMbia, OlivierMagnanet
Simplice Kassi.Ensuite,les jeunes frères quej'aurais vouluavoir,
Franck-Stéphane HardingetJean-ErnestN'guessan,pour leur fidélité.
Egalement la belle amie Sara Tagliacozzo toujourscourageusesurce
chemin tortueuxdes humanités.MerciàmonamiSergesYavo pour la
révision qu’ila aimablementaccepté d’appliquerà cetexte.

PRÉFACE

Lescritiqueset leschercheurs qui sesont intéressésàlaproduction
littéraire dans les langueseuropéennesdel'Afriquesubsahariennese
sontattachésàjustetitre,pendant longtempsdu moins, àtracer les
contoursd'unehistoiredont ils ont soulignéles généalogies,les
évolutions,les ruptures,lisiblesàlafoisdans les texteseux-mêmeset
dans lesconditions sociales,politiques, culturelles,linguistiquesde
leurénonciation.Mais, au furetàmesurequese développaientet se
diversifiaient laproduction littéraire et les travauxcri- tiques qui lui
étaientconsacrés,un phénomène,quelquepeu paradoxal,s'est
manifesté avec deplusen plusd'évidence :lalittérature africaine
n'était pas seulement un objetexistantdans une dimension historique;
elle étaitaussi,sinon plus,un objet quiexistaitdans une dimension
spatialeet qu'il fallaitappréhenderàtravers larelationquel'écrivain,
en tant quesujetdelalittérature, entretenaitaveclesautresécrivains
d'Afrique, d'Europe, du monde.
C'estdanscetteperspectivequ'il faut situer leprésent livre de
David N'Goran,Le champ littéraire africain. Essai pour une théorie.
Celui-ci s'inscritdans uncourantcritiquequicommence àse
manifesteraudébutdesannées 1980et proposeune approche des
littératuresafricainesàpartirdelaprise encompte delanotionde«
champ littéraire», empruntée à Pierre Bourdieu.Plusieurs travaux
illustrentdéjà cetteorientation nouvelle et,pour ne citer que ces seuls
exemples,jementionneraideux ouvragescollectifs qui, chacunàsa
façon,ont proposéune explorationde cettenotion: Romuald
Fonkoua, Pierre HalenetKatharina Städtler, éd.,Les champs
littéraires africains(Paris, Karthala,2001)etProsperDeh, éd.,La
littérature africaine : à la croisée deschemins(Yaoundé, CLE,2001).
L'étude de David N'Goran innovepar rapportà ces travaux sur un
certain nombre depointsen proposant uneréflexion plus systématique,
appuyéesur une documentation trèsétenduequi faitappelà de
nombreuses œuvres littéraires, critiques,historiqueset sociologiques.
À cetégard,onappréciera en particulier lesoucidemettre en
perspectivelesanalysesde Bourdieu par rapportà celles qui relèvent

de l'histoire, un domaine avec lequel le sociologue aentretenu, on le
sait, un rapport passionné et passionnel.
La démarchesuiviepar l'auteur s'organise endeux moments: dans
un premier temps,ilexaminel'« invention »,par lesécrivains
africains, du mondelittéraire del'Afriquefrancophone; puis, dans un
deuxièmetemps,ilanalyseles tensionsdontce champ littéraire est le
théâtre, en insistant particulièremel'nt surenjeu quereprésente, dans la
luttequi opposeles plus jeunesàleursaînés,l'appropriationdu «
patrimoineoral traditionnel »et sur leprofit symboliquequeles unset
lesautresattendentde cette appropriation.
Enadoptantcetteperspective,David N'Goran setrouve ainsi
conduitàretracerd'abord,non pas l'histoire delalittérature,maiscelle
dela constitutionduchamp littéraire africaindepuis lesannées 1920
jusqu'ànos jours.Il soulignelescontraintes qui,pendant touteune
période,rendent sonautonomie difficile et qui tiennentàlavolonté des
écrivainsd'êtreprésentsdans le champ littéraire et politiquefrançais,
toutau longdelapériode coloniale, etau rôlepolitique et social que
beaucoupd'entre euxentendaient jouerau lendemaindes
indépendances, conformémentàune conception «engagée»dela
littérature.Cettesituation prendrafinàpartirdu moment où va
s'opérercequel'auteurappellele« mythicide et leparricide»et qu'il
définitcommeun «renversementdudiscours littérairepar lefaitd'une
modificationdelamatièretextuelle, ainsi que des stratégies pour sa
reconnaissance».Processus quiest la conséquence d'une double
nécessité.D'unepart,un recentrementdel'activitélittéraire dans
l'espace africain:« lalittérature africaineissue d'uneparturition
occidentale estalléepar ”révoltes” successives: ellefutd'abord dans
sapremièrephase d'autonomisation ”unchampafro-francophone”
sousdominationcoloniale.Elleseposa ensuite comme”unchamp
africain”définissant lui-mêmeses modesdefonctionnement. "D'autre
part,prisce deonscience du fait quel'écrivain, àmoinsdeserenier,ne
peut trouver une consécrationdelapartdepouvoirs politiques souvent
discrédités:« les illusionsetdésillusions néesdes indépendances ont
profité au 'champ littéraire'dans laperspective deson
autonomisation. »
Toute cetteréflexionestconduite avecun souci fort netd'évaluer
lesconceptsempruntésà Pierre Bourdieuetdevoirdans quelle

1

2

mesure ceux-cisont susceptibles de rendre compte du cas africain.
L'auteur souligne ainsi lescoïncidenceset lesdivergencesavecle
champ français.Parmicelles-ci,il montre,parexemple, en quoi la
posture dela«bohème»,manifestéepardenombreuxécrivainset
artistesduXIXesièclefrançaisdans leur volonté des'opposeraux
valeurs «bourgeoises »,n'apas véritablement sonéquivalenten
Afrique et ilécrità cesujet:«Lesécrivainsafricains nerenient pas
moins lalogique économique del'économisme.Ils imposent une
économielittéraire conforme auchamp littéraire.Leur procédé
consisterapour l'essentiepl nonasàrésisteràl'”économie
économique”en optant pour ”la bohème”,mais plutôtà contourner la
misèresocialequi impose cetterésistance àtravers l'exercice de
professions parallèlesetdont l'avantage [...] estdeleur permettre de
s'affranchirdes idéologies politiques oudes impératifséconomiques
imposés par les instancesde consécrationd'alors. »
La deuxièmepartie de cette étudepeutêtre considérée commeune
illustrationdes propriétésdéfinies précédemmentetellereposesur
l'étude d'uncorpuspoétiqueréduit, constituépar les œuvresde
SenghoretCésaire, d'unepart, de Bernard ZadiZaourouetde Frédéric
Pacéré Titinga, d'autrepart.Le choixdelapoésie est intéressantdans
lamesureoù nousavonsaffaire àun genrequi peut semblera priori
plusdéconnecté du mondesocial queleromaln ouethéâtre.Mais les
tensions relevées n'en seront queplus significatives.
Parmicelles-ci,on retiendra,parexemple,l'affrontement qui
opposelejs pluseunesàleursaînésàproposdel'appropriationde
l'oral,lisible en parti-culieràtravers l'usagequeles unset lesautres
fontdelaréférence aux instrumentsdemusique, aux langues
africaines, àla« tradition », àl' «africanité».David N'Goran montre
ainsi la dimension manifestaire delapoésieproduitepar les plus
jeuneset l'effort qu'ilsdéploient pourapparaître commeles poètes qui
ont su forger l'image del'Afriquelaplusconforme àla« vérité».À
cetteoccasion,il faitapparaîtreun mécanismesubtil: Senghoret
Césaire ayant, en raisonducontextehistorique dans lequel ils
écrivaient, élaboréuneimageglobale del'Afrique,voire du monde
noir toutentier,les plus jeunes n'avaient guère d'autre choix que de
chercherà créer l'image d'une Afriquequi soit laplus localepossible.
Quitte ensuite à connectercetespace«àtoutel'Afrique et tous les

1

3

espaces du monde ».Cforteci nous vaut au passage des considérations
intéressantes sur la notion d' « ivoirité », qui, d'une certaine façon, a
été d'abordune prise de position esthétique dans le cadre d'une
contestation menée,au début des années 1970, par des étudiants de
l'université d'Al'hégémonie de la notion « sénégalaise »bidjan contre
de négritude.
MaisDavid N'Goran ne se contente pas de souligner que les poètes
de cettegénération, pour reprendre une formule souvent employée par
Bourdieu, « ont fait de nécessité vertu ».Il montre encoreque ces
écrivainsdemeurent préoccupésendéfinitivepar laquestionde
l'universel:«Une autre caractéristique du ”didiga”etdela
”bendrologie”, c'est que contrairementàl'ambition universalisante de
lanégritudequiconstruitdes particularismesen vue demieux intégrer
l'”universel”,ils privilégient lerégionalismevoirele”micro
nationalismelittéraire” pour mieux intégrer peut-êtrel'”universel”
maisavant tout un ”universel”de dimension réduite,limité àl'échelle
continentale. »Cettevoienouvellequiapourenjeu l'affirmationd'une
nouvelleforme del'universelapporte ducoup unéclairagesur le
processus quia conduitàfaire depoètescomme SenghoretCésaire
desclassiqueset qui s'exprime àlafoisdans les texteseux-mêmesde
cesauteursetdans les lecturesdontceux-ci ontétél'objet.
Apartirde ces quelquesexemples,on saisira en quoi l'étude de
David N'Goran,touten s'y référant fréquemment,s'écarte dela
perspective d'unehistoire delalittérature.Les notionsde«champ
littéraire»,«dispositions »,«positions »,«prisesdeposition»
empruntéesà Bourdieuetauxquelles l'auteurajoutenotammentcelles
de«droitd'aînesselittéraire»etde« laissez- passer littéraire»
permettentdesouligneren quoi lemondelittéraire est unespace
relationnel.Mais lemode d'existence de celui-ci n'est pas sans poser
problème et l'on peut se demander s'il faut le considérer uniquement
commeuneréalitéobjectivequel'on pourraitcerneren sefondant
pour l'essentiel surlerepérage desattitudes manifestées par les
écrivainsàun momentdonné del'histoirelittéraire, dans sa double
dimension,textuelle et institutionnelle.Dans une certainemesure,
commeon leverra, David N'Goran s'écarte decette conception quia
été celle de Bourdieuen soulignant lerôlequepeut jouer lelecteur
dans la constitutiondu «champ littéraire», aveclasubjectivité

1

4

inhérente à toute lecture.Celui-ci, en effet, comme je le suggérais
moi-même dansL'Europe, l'Afrique et la folie, est toujours libre
d'établir toutes sortes de« relations » et d' « intersections » entre les
textes, contribuant ainsi, commele note encoreDavid N'Goran, à
l'autonomisation du champ littéraire ou, plusexactement, à une
nouvelle forme de cette autonomisation : « ce nouvelespace littéraire
que nous nommons ”champ autonome” peut ainsi, selon les loisde sa
propre logique, établir [...] des rapports inattendus entre des écrivains
éloignés géographiquement ou appartenant à des époques ou à des
culturesdifférentes (Rimbaud etCésaire, Senghor autour du paradigme
de la négritude, Mudimbe etAlthusser autour de l'anthropologie d'un
côté puis dumarxisme et du parti communiste de l'autre). »
Bernard Mouralis

1

5

INTRODUCTION

L'AUTRE EXPÉRIENCE DE LA SPÉCIFICITÉ
L'Afrique commemotifde création ou objetderéflexion, aperdu
saprésomptiond'évidence.Sonambiguïté devraporteràlapenser,
non plusdans le confortdesafixité etdesonatemporalitéproclamées,
mais plutôtdans lareconnaissance desondroitàl'opacité, ainsi que
dans laréalité deson histoire en mouvement oudes mouvementsde
son histoire.
Danscesens,proposer « unethéorie duchamp littéraire africain »,
c'est réfléchiràlapossibilité etàlapertinence d'un outil
méthodologique etconceptuel qui permette derevisiter l'objetet le
sujet littérairesafricainset francophones.Plus précisément, c'est
réinterrogercettelittérature et son«doublenécessaire»2, c'est-à-dire
sascience critique dans le contexte d'une«anthropologie des mondes
africainscontemporains »3.
Eneffet,il semblenécessaire deprocéderàune« science des
œuvresafricaines », dans lesensd'une démarchesusceptible de créer
lesconditionsd'une appréhensionefficace de cequi semble constituer
la« spécificité»des textesafricainsdans leurétatactuel.Orcomment
investircettespécificitéafricainesansen subir ladoxainstituée?
Laquestion ici ne consisterapas tantàsavoircequiconstituel' «
africanité»d'uneœuvre etdesonauteur.Il s'agirasurtoutd'explorer
lesconditionsde compréhensionde cette«africanité», car proclamer
defaçonaxiomatiquele caractère«africain »d'un produit textuel sans
rendre compte delatotalité du phénomènelittéraire, devientaussi
futilequ'ériger lareligionen « opiumdu peuple» ou traiter les
politiciensde« menteurs »,sanséclairer sur lastructure deschamps
deproductiondontcesagents (religieux,politiques oulittéraires)
tiennent leur raisond'être.
Autrementdit,l'enjeude cette étudesera de comprendreles
stratégies par lesquelles lalittérature del'espace africainapu
s'instituer,s'imposeret sefairereconnaître en tant quelieu socialàpart
entière, enconstruisant ses propreloiss «et règlesdu jeu »dans un

sens institutionnel et systémique.Ilapparaîtra alors quelavaleur
axiologique dela« spécificité africaine»et,par-delà elle, celle des
littératures portant l'Afrique comme désignations qualificativeset
définitoires,nesont pas,selon les motsde Lukács, desdonnées «en
soiesoi ».t pourElles sontdesconstructions issuesd'unarbitraire àla
fois sociologique et historique, conférant toutesalégitimitéou sa
recevabilité esthétique,générique,stylistique,thématique et
institutionnelle àl'œuvre africaine etàsonauteur.
Pourtant,plusieursaporiesentachent lascience critique enfoncée
jusqu’icidans lesablemouvantde cettefameuse« spécificité».
CRITIQUE DELA CRITIQUE
Unehistoire des histoiresdes littératuresd'Afrique etdela
francophonieparticulièrementdonnerait lieuà divers invariants
épistémiques.
D'abordl'histoire des «critères objectifs »,telleque celle-ci se
propose decontribueràunenette distinctiondel'œuvre« littéraire»et
del'œuvre« nonlittéraire».Ainsi,suivantàpeu près lemodèle
4
classique,tel quel'amontréAlainVialapour le cas français,la
5
critique africaine évacuera ducercle admisdelalittérature africaine
des œuvres néesdelapériode coloniale, etdont lapart «africaine»est
jugéepeuconvaincante.C'est pourquoi, accuséesd'être dominées par
cequi fut nommé àl'époque«L'espritd'empire»en tant que
pérennisation, défense et illustrationdel'idéologie coloniale,
Esquisses sénégalaises(1853)del'AbbéDavid Boilat,Force bonté
(1926)de BakaryDiallo,L'esclave(1929)de FélixCouchoro,Les trois
volontés deMalickde Mapaté Diagne,L'empire duMogho Nabade
DimDolobsonet plus tardDoguicimi(1938)de PaulHazoumé,pour
neretenir que cesexemples,serontdésignées « œuvrescoloniales »et
non «africaine.s »
6
Undeuxièmetype d'historiographie,nondifférenten soidu
premier, entend, dans uneperspectiveréaliste et politique,ou même,
selon un pointdevue exagérément positiviste,réduirelaproductionet
l'étude des littératuresafricainesà des notions politiques suivant
7
l'exemplehederien .Cette approche confère alorsaux œuvresetaux
écrivains, des fonctionsdont le contenu portesur lapromotiondes
valeurs socialeset l'élaborationdes mythes relatifsaux groupes

1

8

constitués ou aux projets communautaires (nation, race, région,
ethnie...).Dans ce cas, les événements sociopolitiques de l'esclavage,
de la colonisationou des indépendances africaines en deviennent des
points principaux de repères.
Enfin, une troisième histoire semble être celle des événements
littéraires dansleur déroulé chronologique en rapport avec la littérature
du centre-parisien.L.KestelootetJ.Chevrier sesont fort illustrésdans
cetype de démarche,toutencourant lerisque,malgréleurs précieux
apports, du piège évolutionniste :lapremière aquelquefois succombé
àlatentationd'analyser laproduction littéraire africainesous l'angle
d'unematuration progressive afindelahisser lemoment venu, au rang
,
de celle del'Occident.Ainsi, érige-t-elle, daouvrns sonageLes
écrivains noirs de langue française, naissance d'une littérature8,
l'argumentdifférentialiste dans son sensculturaliste defondement
d'ipséitéoud'histoire exclusive, encritère dereconnaissance, en
investissant leschéma«Eux-Nous ».Ellenoteparexemple :« (...)
Leurs (cesécrivains noirsafricains) idées nousattirentautant queleur
façondeplier notrelangue àunesensibilitéqui nousestétrangère...
Cesécrivains ontd'autrescaractères quenous ».9
Chevrierconçoitégalement lepostulatdelaraceoudela
différence culturelle comme élémentd'unehistoireoud'une esthétique
littéraire africaine.
10
Lesconséquencesde ces inconséquences transparaissentàtravers
plusieurs lectures naïves relevantd'undécodagemalencontreuxde
l'expérience dela« spécificité».Ainsienest-il,parexemple, des
paradigmescontenusdans lesdénominations presquefacileset
déconcertantes telles que«Griot »11serventàidentifierau-delà dela
métaphore, desécrivainscomme BiragoDiop, D.T.Nianeou
AhmadouKourouma.Ilenestdemême delamauvaisemanipulation
descatégoriescomme«âmenègre-racenoire-communauté/ identité
africaine» poséescommevariantesde cette« spécificité»dans la
perspective du mythe dela collectivité, en tant que«conscience
commençante ducri poétique»12.Egalement, desexpressionscomme
« un grandpoètenoir »13utilisées parAndré Breton pouradmirerAimé
Césaire et son œuvrepoétique, etdont l'équivalent setrouve dans les
débats marginauxayantengendréle célèbre article de DanielDelas sur
L.S.Senghor,intitulé« lecture blanched'un poètenoir ».14

1

9

BOURDIEU ET LA LECTURE AFRICAINE
Postuler,paranticipation,quel'interprétationbourdieusienne du
fait littéraire estàl'origine del'ainsi nommée« théorie duchamp
littéraire africain »,revientà démontrer l'apportdelasociologie des
champs symboliquesdans l'histoire dela critique,puis, àjustifier
l'opportunité de cette approche dansl'étude des littératuresafricaines.
Eneffet,l'histoire desdécryptagesdu texte, desactesdelectures,
tels qu'ilsnaissentet seperpétuent sousdivers paradigmes
méthodologiqueset traditions herméneutiques propose, desdifférentes
approchesdu texte,une distinctiond'ensembleopposant «explication
interne»et « lecture externe».
16
Ainsi,selon lepointdevue de TerryEagleton,« l'explication
interne»est-ellelefaitd'unetradition formaliste concevant les œuvres
comme des significations intemporelles, des formes pureset
anhistoriques, excluantdonctouteréférence à desdéterminations
historiques ou sociales.Les tenantsde cette approche,issus, d'unepart,
ducontexte delarévolutionbolchevique de1917et, d'autrepart, du
new criticism(illustré enAngleterreparT.S.EliotetenFrancepar
PaulValery), choisirontdenes'intéresser qu'àlamatérialité du texte
littéraire, ainsi qu'àlafaçondontelle estarticulée.Letextelittéraire,
diront-ils,n'étant pas un moyendevéhiculerdes idées ou le« reflet »
delaviesociale,l'œuvre doit, enconséquence, être définie comme«
un fait matérieldont lefonctionnement peutêtre analysé comme celui
17
d'unemachine» ou, commele déplore Bourdieu, comme«des
18
structures structurées sans sujet structurant ».Laformelaplus
parfaite de cette approchetextuellesetrouvera,plus tard,illustréepar
lestructuralisme àtravers uncertain nombre depostulats privilégiant,
parexemple,une analyseimmanentemise en relief par lesyntagme(le
textetout seul,rien queletexte),puis une analysestructurelle
impliquant quelesélémentsdu textenepeuvent porter sens quepar le
jeudes relations qu'ilsentretiennententre eux.
Lasecondelecture est une démarche externaliste,servantàpenser
lerapportentrelemondesocialet les œuvresculturelles.Cetteoption
apu trouver sesexpérimentations les plus typiqueschez lescritiques
d'obédiencemarxiste,tels que GeorgLukács, TheodorAdorno, Lucien
Goldmann... lesquels partentdu principequelalittérature est une

2

0

pratique sociale supposée traduire une dualité de rapport entre le texte
et la société.Adite « externe » ou sociologiqueussi, toute approche
reviendra-t-elle, selon eux, à concevoir unacte de lecture dit « réaliste
», précisément centré sur la catégorie hégéliennede la totalité.Cela
signifie que le texte littéraire doit nécessairement rendrecompte du
réel ou de la totalité des rapports sociaux, ou encore traduire lasociété
et ses problématiques : les structures économiques, juridiques,
politiques ouidéologiques qui la fondent.En clair, l'œuvre doit être
rapportée aux intérêts d'une classe et l'artiste devient ce queGoldmann
19
a appelé un « quotienttrans-individuel »au sens de porte-parole d'une
collectivité constituée.
Manifestement, ces deux principales approches se posent dans un
rapport antithétique.Cette opposition presque radicale servira
justement à la critiquebourdieusienne de l'œuvre littéraire.
En effet, PierreBourdieu a élaboré la sociologie des champs
symboliques autourdes années 1970 pour, semble-t-il, opérer une
synthèse de Marx,Durkheim et Weber, afin de contribuer au
renouvellement de la critiquesociologique.Cette dernière subissait le
carcan réducteur du point de vuemarxiste, lequel faisait du
sujetécrivain le médium de son groupe social d'appartenance. Mais face à
la proposition matérialiste se trouve, inversement,l'illusion idéaliste
du sujet-écrivain comme conscience individuelle libre.En concevant
donc la notion, aujourd'hui consacrée, de « champ » au sens d'espace
social à la fois extérieur et intérieur au sujet, la critique
bourdieusienne apparaîtdans son principe comme un point de vue
conciliateur, transcendant les barrièresétanches dressées depuis la
philosophie platonicienne entre « matière » et« esprit », puis par la
tradition herméneutique entre « forme » et « fond »,« interne » et «
externe », « texte » et « contexte », « monument » et « docu- ment »,
etc.Bourdieu postule donc un renversement à partir duquel la réalité
artistique devient une réalité sociale dont la nature ne réside ni dans le
monde desidées, ni uniquement dans le monde réel, encore moins
dans l'antinomieentre ces deux mondes.D'où la proclamation de deux
modes d'existencesociale tels que les décrit PascalDurand :
L'idéeforce de Bourdieuest qu'il ya deux modesd'existence du social:un
mode d'existence extérieur,lié àl'inégale distributiondes ressourcesetdes
capacitésd'accèsà ces ressources (sociales,scolaires, économiques,

2

1

culturelles) et d'autre part un mode d'existence intérieur lié à l'incorporation
par lesujet social sous la forme de schèmes mentaux et corporels, de ses
conditions d'existenceobjectives.20
Autrement dit, « le champ » est inséparable de la notion d’habitus
vue comme« le principe qui règle l'acte»21, c'est-à-dire, faisant partie
des catégories d'appréhension et de perception du monde gouvernant «
le sens pratique » du sujet et orienté par le capital d'expériences, voire
les atouts, lesvaleurs, les représentations de la classe d'origine.
Considérer donc la littérature africaine comme « un champ », c'est
la définircomme un espace social particulier régi par des
caractéristiques, des règles,des modes de fonctionnement spécifiques,
essentiellement producteur d'unpatrimoine, des ressources, voire d'un
capital dont la valeur et les critères delégitimité relèvent de sa seule
autonomie.Bourdieu lui donne les traits parti- culiers suivants :
Lemicrocosmesocialdans lequel seproduisent les œuvresculturelles,
champ littéraire, champartistique, champ scientifique, etc.est unespace de
relations objectivesentreles positions (...)et on nepeutcomprendre cequi
s'y passequesi l'on situe chaque agent ouchaqueinstitutiondans ses
relations objectivesavectous lesautres.C'estdans l'horizon particulierde ces
rapportsdeforcespécifiquesetdes luttes visantàles transformer que
s'engendrent les stratégiesdes producteurs,laforme d'art qu'ilsdéfendent...au
traversdes intérêts spécifiques qui s'ydéterminent22
Mais quelest l'intérêtde cetteproposition pour la critique
africaine?
Son intérêt nerésidepasabsolumentdans un rapportdirect ou
affectifentrelesociologue et l'Afrique, car hormis ses travaux portant
sur l'Algérie et lasociétékabyle,lemotifet l'objet «africains » n'ont
pas véritablement intégréles paradigmes référentielsbourdieusiens.
Dès lors,l'intérêtde cette démarchesesitue-t-il, dans un premier
temps, àun niveaudidactiqueoùapparaît l'urgence d'une«autre»
orientationdel'activitécritique.
Eneffet, en plusdesapories précédemment relevées,
l'herméneutique des œuvresafricaines,tellequ'elles'exerce
aujourd'huidansdes universitésafricaines fonctionne au rythme dela
critiquetraditionnelle enappropriant lesclivages tenus pour « vrais »
entrelectureinternaliste etapproche externaliste.Ainsi, àl'université
d'AbidjanenCôte d'Ivoire,parexemple,il neserapas rare devoir,

2

2

sous le modèle d'une appartenance clanique, doublée de fascinations
idéologiques et même dogmatiques, les partisans de la sociocritique
contre ceux de la critique narrative ou sémiotique. Quelques
appendices commela critique génétique introduite depuis 1997 par
KotchyBarthélemy tententde se frayer un chemin sans pour autant
parvenir à résoudre la question del'efficacité en termes de « totalité »
de la critique africaine.Dans sa généralité, cette critique ne parvient
pas à transcender son malheureux balancemententre histoire
synchronique et diachronique, l'analyse de l'œuvre et son auteur(sujet
individuel dans son expérience de vie privée : l'homme et l'œuvre), la
logique binaire des coupures opératoires : colonial/postcolonial,
blanc/noir,tradition/modernité etAfricain/Européen.
L'approche bourdieusienne,parcequ'elleseveut totalisante,
constitueraunapport précieux.Bien sûr, commetoute démarche
23
scientifique, ellenesaurait transcenderabsolument l'idéologie.Mais
ellepossède au moins l'avantage dedonner les moyensderépondre à
laquestion fondamentale etdéterminantepour tout projet interprétatif,
àsavoir restituer leurs sensau «comment »etau « pourquoi »d'une
formetextuelleparticulière àun moment historique donné dans une
société biendéterminée.
Danscetteperspective,lasociologie deschamps symboliques
permettra deréinterroger les modèlesd'écriture etde discoursdes
auteursafricains, ainsi que ceuxdu métadiscours (discoursdela
critique)accompagnantces productions.Touteschoses qui,selon
MohamadouKane(pour le casdela création littéraire)et plus tard
24
Locha Matelso (poure casdela critique),sontabondammentconçues
àpartirdes présupposés sur « latradition »et l' « oralité», comme
nous pourrons largement le développer toutau longde cette étude, en
évitant, bienentendu,l'investissement maladroit par lequelces
concepts setrouventaujourd'hui galvaudéset vidésdeleur juste
contenu.
Dans undeuxièmetemps, cetteoption trouveson intérêtdans une
perspectivesansdoute épistémologique,mais surtout politique,voire
de«dépolitisation »,où il nous fautappliqueràl'Afrique cequi
semblen'avoirété conçu quepour unespace culturel spécialement
européen, avec desconditionsdematurité d'ordresociologique,
historique et matérielavérées.Danscesens, cette étudepourrapousser

2

3

la prétention jusqu'à évoquerBalandier et sasociologie actuellede
l'Afrique noiredans un contexte où sur fond d'arguments spé- cieux, il
avait été admis25une ligne de démarcation entre des disciplines des
sciences humaines et les espaces géographiques ou politiques.Ainsi,
la sociologie serait-elle la science de l'espace urbain (ville, Occident,
État/nation) quandl'anthropologie26serait celle de l'espace rural
(village,Afrique, Orient ...).
Cette théorie du champ littéraire africain vient donc initier, non pas
une radicalisationde la pensée, sur fond illusoire d'une science
africaine pour unobjet africain praticable par les seulsAfricains, mais
plutôt une « autonomie »à la fois théorique et pratique des objets et
sujets culturels africains.Epar ce moyen la catégorisation den réfutant
l'Ade « dépolitiser » lafrique et de sa littérature, il s'agira surtout
théorie littéraire en la rendant, en tant que science, applicable à tous
les textes.
Dans tous les cas, cette étude devra, à terme, entraîner une
redéfinition dela nature et de la fonction attribuées aux littératures des
« pays dominés »comme celles d'Afrique francophone.
PROBLÈMES
Par sescontours,laproblématiquelaisse apparaîtrequeleprincipe
del'exercicesera deprendrelesujet-écrivain, d'analyser sesconditions
et positionsdeproduction, d'interroger lesens,lejeudesonécriture et
l'enjeudesondiscours.Or, ceux-ci reposentessentiellement sur
l'argumentde« l'oralité»etdela« tradition »africaines.
Eneffet, depuisRené Maran27,pour le cas francophone, etThomas
Mofolo28,pour le casanglophone,jusqu'aujourd'hui, en passant par la
période1930,marquant l'avènementd'unelittérature africaine
pratiquée enFrancepardesétudiantsafricainsetantillais,lalittérature
africainen'a eude cesse à chercheret rechercher ses traits «
spécifiques »dans un vasteréservoir nommé« tradition,oralité».
Senghorexprime cetteréalitépar lafameusephrase :«Si on veut nous
chercherdes maîtres,qu'onailleplutôtducôté del'Afrique.Nous
sommescomme des lamantins qui vontboire àlasource duSimal...
».Dès lors,ildevient urgent, auxantipodesdes prêts-à-penser
29
essentialisants,reprenantà boncomptele dogmefacile des identités
oudesentreprisesd'identification, deseposer laquestion suivante :

2

4

quelles peuventêtre les lois qui autorisent cette affluence des écrivains
africains vers les artsoraux et traditionnels ? Ou, comment l'oralité et
la tradition en sont-ellesvenues à s'ériger en éléments identifiants de la
littérature écrite au point d'enapparaître comme la forme dominante?
Cette étude sera menée en deux parties :d'abord, elle donnera lieu à
une brèvehistoricisation de la pratique littéraire en tant que fait de
discours, c'est-à-dire,telle qu'elle prend forme dans ses manifestations
et son fonctionnement parétapes successives jusqu'à sa constitution en
un « champ » dont les propriétésgénérales portent principalement sur
les items oraux et traditionnels devenusforme dominante du texte
africain.Ensuite, elle décrira, sous une forme socioempirique, le «
champ » dans son état actuel comme arène des écrivains dansleur
ensemble.Érigées donc en objets de lutte entres les acteurs du champ,
« l'oralité » et « la tradition » constituent « les règles du jeu » ou « les
lois devie » de l'espace littéraire africain.L'objetde cettelittérature
n'estalors pasen soi leréel,mais uneffetderéel traduisant laréalité
duchamp.

2

5

PREMIÈREPARTIE

L'INVENTIOND'UN MONDELITTERAIRE
ENAFRIQUE FRANCOPHONE

Ilest remarquableque ceux qui sesont occupésàfaire delascience des œuvres,
avecles intentionset les présupposés théoriqueset méthodologiques les plus
différents,ont régulièrement omisdeprendre encompte en tant quetels lesespaces
sociauxdans lesquels setrouvent situés lesagents quicontribuentàproduireles
œuvresculturelleset quej'appelle deschamps (littéraire, artistique,scientifique,
philosophique, etc. (Pierre Bourdieu,Actes de la recherche en sciences sociales89,
1991).

Puisque le champne peut se réduire trivialement à l'équivalence
d'un stadequalitativement achevé de la littérature africaine dans son
processus historiqueet constitutif, il faut, dès le départ, postuler que
cette histoire littéraire est essentiellement celle qui se fait, se défait, et
se refait au quotidien.C'est sans doute cette interrogation de ces « faits
divers littéraires » qui feraapparaître ce qui a pu subrepticement se
construire comme règles du jeu oulois de vie littéraire de l'espace
africain.
Ce chapitre servira donc à procéder à une histoire de la pratique
littéraire africaine,selon qu'elle naît par le fait d'un discours parturient
ou d'un « effetd'altérité »30qu'elle va s'approprier ; suivant des
modalités qui lui permettentde fonctionner par autonomisations
successives jusqu'à sa constitution en unmonde spécifique, c'est-à-dire
un « champ » dont les règles de vie semblentporter sur l' « oralité » et
« la tradition orale ».

2

8

CHAPITREI
SES MANIFESTATIONS

Que dire de la genèse de la littérature de l'Afrique francophone
dans sonensemble ?
L.Kesteloot31fait remonterbien loin « l'ancêtre»delalittérature
africaine actuelle.Selonelle, eneffet, cettelittératurepartdela
tradition orale en tant quefondementet véhicule dela civilisationdu
continentetdesesdifférentescultures.
Elles'accompagne, dans un premier temps, delatraditionécrite en
araberemontantauXVIesiècle(avecle Tarik-elFettachet le
Tarik-elSudan, ainsi queles manuscritsde TombouctouauMali),puisau
XVIIesiècle dans l'Estafricain (c'est-à-dire auKenya etenTanzanie
avecl'épopée de LyongoFumo, en swahili sans oublier l'Ethiopie
chrétienne écrivanten guèze etenamharique).
Dans un secondtemps, cemouvement oral s'accentue auXIXe
siècle d'abord avec certainsécrits religieux,poétiques ou historiques
réalisésen languesafricaines (peulhet wolofenAfriqueoccidentale,
xhosa,zoulouet soutoenAfrique du sud) ;ensuite etessentiellement
avecl'entreprise de collecte des missionnaires, ethnologueset
administrateursayant portésur lescontes,les fables,les mythes,les
proverbes, etc.
Detoute évidence, cemouvement oral initial vienten prélude àla
littérature colonialequiengendrera àson tour lalittérature écrite
moderne et sesavatarsactuels.Leplus important ici n'estdoncpasde
prêterattentionaux mouvements historiques soumisàla chronologie
ordinaire, à des séries juxtaposéesd'œuvres ouà des successions
nationales.Il faudraplutôtanalyser les ondesde choc, c'est-à-dire,les
périodesde contradictionsetdegrandes rupturesayant favorisé
réellement l'apparitiond'unespacelittéraire africain ou la constitution
delalittérature africaine en univers social répondantàunelogique
pouvant luiêtrepropre.
Cequi précèdesetrouve, au préalable,légitimépar l'interrogation
suivante :pourquoi,malgré cet historiquesiclairementétabli par
l'histoirelittéraire,les spécialistesconsidèrent généralement la

littérature occidentale commeorigine de la littérature africaine et, en
32 33
particulier avec tout le paradoxeque celasuppose,Batoualade René
Maran comme « premier roman nègre » ouexplicitement précurseur
du discours littéraire africain ?
Lepremier pointdevuepouvant servirdejustificatifà cette
approchesemblelié à cequi pourrait senommer le discours parturient
ou l'effetd'altérité.
I - LA PARTURITION
Si l'on tente d'élaborer unehistoiresociale detoutes les littératures,
qu'elles soienteuropéennes ouafricaines ou mêmemondiales selon le
34
pointdevue dePascaleCasanova ,ilapparaît nettement qu'undes
principesdetoutelittérature estdeprendreformepar /contreune
altérité, c'est-à-dire, des'érigeren uneinstance deprise delaparole,
pouvant favoriser une auto-désignationàtravers uneinventionde«
l'autre», comme cefut justement le casauXVesiècle et jusqu'àlafin
duXVIesiècleoù les renaissances italienne et française entrèrenten
rivalité en s'inventant mutuellement, ainsi qu'àlafinduXVIIIeet
durant tout le XIXeoù lalittérature anglaises'affirma et s'identifia en
oppositionà celle dela France.Onassistera égalementaucoursde
cettepériode àlanaissance delalittérature allemande dressée contrela
philosophievoltairienne et sa croyance explicite en « lasupériorité de
35
lalittératurefrançaise classique» .Àson tour, cettelittérature
allemandes'affirma et se consolida contre celle dela Russie etdela
plupartdes paysdel'Est.
Danscettemêmeperspective,le champ littérairefrançais,tel qu'il
36
s'estamorcé auXVIIIesiècle etaccompliau milieuduXIXesiècle ,
aurarecoursàun modèle discursif proposépar l'ethnologie et
consistantàprocéderàunemanipulationde certainesdichotomies
37
établies: eux / nous, ethnos /polis, écriture/ oralitépour reprendre et
développerau sujetdel'africainetdesonespace,laproblématique de
« l'autre» oude« l'âmenègre».
Commelemontrera Michèle Duchetdans sonAnthropologie et
38
histoire ausiècle des lumières,l'influence de cetteproblématique
développée, audépart,par lesécritsdevoyagefut très sensiblesur
l'esprit philosophique duXVIIIesiècle,sur l'éclosionde certaines
idéologies politiques,sur laformationde diverses institutions, ainsi

3

0

39
que sur le fonctionnement de quelquesadministrations dontles
histoires coïncident avec celles d'entreprises deconquête et de
domination.
Cette influence paraît plus nette dans le domaine littéraire en
général, et,particulièrement dans « le champ afro-francophone »40,
dont les contours systémiques et les fondements institutionnels
relèvent absolument de cette problématique de « l'autre ».
Àcet effet, il est possible de répertorier toute une typologie de
textes ayantpréexisté aux textes africains, et qui semblent marqués
essentiellement parcette coloration du rapport à « l'autre ».
D'abord, le texte exotique41à caractère ethnographique, caractérisé
par unevolonté manifeste de découvrir « l'autre » et son espace
comme objetsd'un décor curieux.Ce genre de texte développait ainsi
une stratégie d'écriture tendant à instituer tout un ensemble de
stéréotypes, portant à la fois surle paysage et les hommes.
Dans le premier cas, le cadre géographique est représenté en termes
spatiotemporels avec l'imposition, par exemple, des paysages dits
tropicaux et toutesles charges connotées qui leur sont associées. On
peut, à cet effet, se souvenird'une œuvre commeLe roman d'un
spahi42de PierreLotiet tout letraitement presqueperversdela
thématique d'une Afrique« terre defeuetdesoleil »qui s'y trouve,
ainsi quelareprésentationdominéepar l'imaginairemédiévale d'une
Afrique désignée commeun réceptacle d'opprobre etdemalédiction
auxquelles nepouvaitéchapper levoyageur.Lepersonnage de Jean
Peyral setrouvera àjustetitre englué dans unétrangeprocessusditde
décivilisation jusqu'àsamortdans le désert.
Cettereprésentationde« l'autre» perçueun peucommeunemise
en gardéde deshumanisation porteunautreversant, consistantà
opposerau stéréotype delarudesse duclimatetdelalétalité du
paysage,lefantasme d'unenaturevierge, accueillante,voire édénique,
suivant lemodèleinitiépardesauteurscomme Chateaubriandou
Baudelaire43,parexemple.Selon lepremier, cettenature dite des
origines,loindeporter lamort, devient, aucontraire,un lieu par
excellence dereligiosité,non seulement propice àtoute élévation
spirituelle,maisaussidestinée àsauver l'homme ditcivilisé en le
rapprochantdel'étatdepuretéoriginelle.Lesecondprésente etconçoit

3

1

également le paysagede « l'autre » comme un espace « superbe et
singulier pour ses savantes etdélicates végétations où se prélasse
l'éternelle chaleur et resplendit l'infini del'azur tropical»
44
Dans le second cas, cette écriture portera sur les hommes
euxmêmes, dontl'évocation débouchait ainsi sur la croyance d'une
différence de natureet de degré entre une société regardante
(dominante) et la société regardée(dominée).
Apparaît ensuite un deuxième type de textes, se présentant sous une
»
45
forme philanthropiqueet que Mouralis nomme « texte négrophile
avec toutel'ambiguïté qui le caractérise, à savoir décrire et condamner
l'esclavage aunom d'une certaine « raison universelle » et,
développant la thèse paradoxaleet aberrante du « bon maître ».Le
dernier genre detextes qui nous sembletrès importantest letexte
colonial, encesens qu'ilconstitue,par saposition institutionnelle,un
pointde départ immédiatdel'écriturelittéraire africaine etdudiscours
qui lemotive.
Eneffet, c'estàpartirdu partage del'Afriquepar les puissances
occidentales (lerepèrereste celuidela conférence de Berlin
18841885) quele champ littérairefrançais,reprenantet perpétuant le
46
discours proposéinitialement par les récitsdevoyage ,poussases
frontières jusque dans lescolonies où lescolons, des missionnaires,
desadministrateursetdesethnologues,faisant figuresdepremiers
agentsde cequ'onappellera« lalittérature coloniale»,seproposeront
detraduire au public européen l'imagevéritable des populations noires
d'Afrique.Cefutalors letempsd'unelittérature detémoignage,
constituée essentiellementde collectesde certaines pratiques
47
culturellesetautres productions
traditionnellesafricaines,soustendues par undiscours littéraire dont lesensétait perceptiblepar la
barrièrerendue étanche del'Européenetdu noneuropéen,permutable
avec celle d'une«âme blanche»etd'une«âmenègre»,largement
diffuséepardes magazinescomme L'illustration, Le magazine
pittoresque, Le tour du monde, La quinzaine coloniale, etc.
Cettelittérature colonialeperçue commeun sous-ensemble du
champ littérairefrançais nes'affirmeravéritablement qu'avec
l'institution scolaire.Roland Lebel la définitalorscomme

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2