Le chemin de la liberté / par M. L. Sandon,...

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A. Le Chevalier (Paris). 1868. 1 vol. (95 p.) ; in-8.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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LE CHEMIN
DE
LA LIBERTE
Paris, — lmp. de P. BOUNVIER, CAPIOMONT FILS, ai Ce, rue des Pottevins, 6
LE CHEMIN
DE
LA LIBERTE
PAR
M. L. SANDON
Avocat, ancien avocat général
Remarque,
PARIS
A, LE CHEVALIER, LIBRAIRE-EDITEUR
RUE RICHELIEU, 61
1868
LE CHEMIN
DE LA LIBERTÉ
I
Un ordre nouveau et meilleur se prépare pour la société,
le temps et l'expérience ayant profité à tout le monde. La
bourgeoisie n'a plus ses prétentions d'être à elle seule toute
la nation; elle n'a plus aussi ses folles terreurs et ses haines
implacables. Les ouvriers, de leur côté, ne prêtent plus une
oreille aussi complaisante à ceux qui leur disent qu'ils sont
les seuls travailleurs, les seuls vertueux dans la société, les
seuls producteurs de la richesse que d'autres consomment;
ils sont aujourd'hui persuadés que la misère n'existe pas
pour eux seuls et qu'elle sévit cruellement parmi les classes
auxquelles ils portaient envie, d'autant plus cruellement
que l'amour-propre conseille de la cacher. Combien de gens
voués aux professions libérales affectent l'aisance et le sou-
rire du contentement, et ressemblent à ce jeune prêtre
d'Athènes qui chantait sans émotion apparente les hymnes
sacrés, pendant qu'une braise échappée de l'encensoir lui
brûlait la chair !
— 6 —
Sans doute la question sociale est l'objet de tous les rêves,
de toutes les aspirations du peuple. Mais la force et les
révolutions n'y peuvent rien. Sa solution sera l'oeuvre du
temps, de la conscience, de l'influence pacifique et féconde
de la liberté. Toutes les impatiences n'y sauraient remédier.
Non-seulement la force est stérile, mais même le raisonne-
ment, en présence de problèmes qui ne peuvent être résolus
que par le coeur qui crée la FRATERNITÉ, et par la conscience
qui crée la JUSTICE.
Le raisonnement, seul, ajoute à la misère réelle, une autre,
misère ou mal imaginaire plus intolérable que la réalité. Et,
comme des individus, 'des peuplés entiers peuvent souffrir
d'une maladie imaginaire dont les conséquences sont bien
funestes, puisqu'elles produisent le parti de la haine, le
parti de l'envie, le parti de la peur, pères de l'anarchie au
bout de laquelle est toujours le despotisme, le despotisme,
qui n'est au fond que l'anarchie morale consacrée et main-
tenue par l'ordre matériel.
La question sociale ne sera d'ailleurs jamais résolue com-
plétement, car l'homme vaudra toujours mieux que sa des-
tinée. La question sociale!... mais y pense-t-on? L'égalité
des conditions, la destruction de la misère, l'extirpation du
mal dans la société!... c'est le problème auquel se sont achar-
nés tous les philosophes, toutes les religions, c'est la grande
énigme de l'humanité depuis son origine. Y a-t-il sérieuse-
ment des gens qui s'imaginent que ce problème puisse être
résolu en prenant d'assaut un palais, en établissant un gou-
vernement provisoire tout composé d'ouvriers à un hôtel de
ville quelconque ?
C'est la vérité, pourtant, par suite de là commotion fié-
— 7 —
vreuse imprimée par les révolutions, au spectacle de toutes
les fortunes subites et scandaleuses qui se sont élevées, l'am-
bition a germé sous les crânes les plus épais, et il y a des
gens qui croient encore et qui prétendent avoir résolu le pro-
blème de la question sociale. J'en connais pour ma part
qui demandent instamment qu'on leur livre la vieille société
à empailler et à embaumer, et jurent qu'ils nous donneront
en échange le paradis terrestre. Si vous voulez avoir une
explication claire de leur système, vous serez étonné et bientôt
fatigué d'entendre exposer un ramassis de vieilles utopies, de
sentimentalités banales, d'élucubrations empiriques; un dé-
luge de mots dans un désert d'idées.
Madame George Sand nous raconte dans ses Mémoires qu'il
y avait souvent chez elle des réunions où assistaient beaucoup
d'hommes remarquables, Michel ( de Bourges) notamment.
Quand l'orateur ne savait plus ce qu'il disait, et que ceux
qui écoutaient n'y comprenaient rien, c'est alors qu'on ap-
profondissait la question sociale.
Ces discussions sur la question sociale ne produisent
guères de lumière, mais seulement de petites lueurs et un
petit pétillement phosphorescent, comme, dans les ténèbres
et par un temps froid, lorsqu'on passe la main sur le dos
d'un chat. Ainsi l'on caresse la question sociale sur le dos du
peuple : cela tout d'abord lui est agréable, mais enfin cela
l'agace, Importe aux nerfs, l'irrite, et il finit par vous mordre
s'il n'a pris le parti de vous fuir, et c'est dans ce cas ce
qui peut arriver de moins désagréable à ses flatteurs.
Je crois qu'aujourd'hui l'immense majorité de la bour-
geoisie et l'immense majorité du peuple ont abdiqué leurs
haines et- leur terreurs, et qu'elles désirent sceller leur con-
— 8 —
ciliation sur le terrain de la liberté. La révolution pourra
reprendre son cours ; fortifiée et grossie par les obstacles qui
l'ont arrêtée un moment, elle pourra le reprendre sans se-
cousse violente, je l'espère, et répandre avec la fécondité
la liberté dans le monde. La révolution se poursuivra par
la bourgeoisie, avant-garde du peuple. Car la bourgeoisie
est d'origine et de nature essentiellement révolutionnaire,
c'est-à-dire libérale et progressive. La bourgeoisie, c'est l'in-
telligence et la prospérité dans le travail, récompensées par
l'indépendance matérielle et morale.
Le règne de la liberté, source de toute moralité, de toute
activité, de toute grandeur, lui devra son retour. Personne
ne doute que la liberté ne soit non-seulement le couronne-
ment du nouvel édifice qui se prépare, mais qu'elle n'en soit
avant tout le fondement. La liberté n'est pas un simple orne-
ment, elle est une base nécessaire, la racine de l'arbre en-
core plus que sa fleur ou son fruit. Rien de ce qui a été créé
sans elle ou contre elle ne peut durer. Toute force organisée
contre elle, quelque puissante qu'elle paraisse, n'est qu'appa-
rente et passagère. En vain tous ses anciens défenseurs l'a-
bandonneraient; même quand les hommes cèdent, les idées
résistent et font leur chemin toutes seules : ni hier, ni au-
jourd'hui ne peuvent empêcher demain d'arriver.
Il
La liberté a régné autrefois, et quoique son règne ait
été fécond, qu'il ait produit de grands hommes et de
grandes choses, qu'il ait élevé le peuple matériellement et
— 9 —
moralement, elle n'a pu s'établir d'une manière définitive.
Trouvera-t-elle encore les mêmes obstacles? Ces obstacles
seront-ils plus puissants ou plus faibles? Quels seront-ils?...
Cela est intéressant à étudier.
On a depuis un certain nombre d'années répété si souvent
ces mots : autorité, ordre, pouvoir, souveraineté, légiti-
mité, démocratie, en y ajoutant des sens différents, qu'il me
semble utile de leur restituer leur signification véritable. Car
il sert peu, soit de parler, soit d'écrire, si l'on ne s'entend
d'abord sur les termes.
L' ordre, c'est le pouvoir fondé, dirigé et renouvelé par la
liberté.
La liberté politique, c'est le droit de chacun de participer,
suivant ses facultés, à la fondation et à la direction du gou-
vernement.
L'autorité est la raison générale constatée, manifestée
par la liberté, appliquée par les lois. Ainsi l'autorité n'est
pas un principe. Ceux qui parlent du principe d'autorité ne
savent ce qu'ils disent; mais ils savent très-bien ce qu'ils
veulent : ils veulent l'immobilisation, la divinisation de la
force brutale. Les lois doivent changer et progresser avec la
raison générale; pour que la raison générale progresse et se
manifeste dans les lois, il faut qu'elle ait le droit incontesté
de participer continuellement à la direction de ses propres
affaires, c'est-à-dire du gouvernement.
Le pouvoir non plus n'est pas un principe, c'est l'union
de l'autorité et de la force. Quand il s'exerce en dehors de
l'autorité créée et agissant comme je viens de le dire, il n'est
plus que la force brutale, une tyrannie, une dégradation de
l'espèce humaine.
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La démocratie est le gouvernement du peuple par lui-
même ou par ses représentants librement élus. Ce gouverne-
ment exige l'union de toutes les classes de la société, et le
respect le plus Scrupuleux de la liberté de chacun et de la
liberté de tous. Son grand écueil est la passion de l'égalité
qui va jusqu'à sacrifier là liberté. Alors la démocratie devient
césarienne, et réalise ses rêves par l'écrasement de toutes
les supériorités, par le régne des favoris, par le culte des
jouissances matérielles accessibles à tous : Du pain etdès
■spectacles !!!
La souveraineté réside dans le bon sens et dans la con-
science; il n'y en a pas d'autre. Les philosophes et politiques
se sont trompés quand ils ont parlé de la souveraineté du
peuplé. Le peuple n'est pas souverain, il est seulement fort
quand il est uni, — ce qui arrive bien rarement. L'union fait la
force, mais elle ne fait pas la souveraineté. Pascal, condamné
en Sorbonne par trois cents moines, disait que trois cents
moines ne valaient pas Une raison; on peut donc dire avec
vérité que trois cents ignorants ne valent pas un homme
instruit, que trois cents coquins né valent pas un honnête
homme, que trois cents fous ne valent pas un homme de
bon sens. Le bon sens et la conscience sont seuls souverains.
Si la souveraineté était dans la force, un âne du Poitou
serait plus souverain que vous et que moi.
Quant à ce vieux dogme qui a longtemps régi l'Europe,
qui a encore de nombreux adeptes et qu'on appelle la légi-
timité, il est assez difficile à définir.
Les uns disent que la légitimité: c'est l'ancienneté. A ce
compté mon vieux paletot d'il y a trois ans serait bien plus
légitime que mon paletot neuf.
— 11 —
D'autres disent que la légitimité est tout simplement la
nécessité. Ainsi quand l'espèce humaine est dégradée, quand
la souveraineté du bon sens et de la conscience est mécon-
nus, la tyrannie est une nécessité : dès lors elle est légi-
time.
Quand le sang est infecté d'un virus, les boutons qui font
éruption sur la peau sortent légitimement.
III
Le plus grand avantage pour un peuple comme pour un
individu est d'avoir une bonne constitution. Les honneurs,
les richesses, la puissance sont de médiocres biens pour ce-
lui qui est atteint d'une grave maladie et qui marche péni-
blement au milieu de cruelles douleurs à la fin prochaine
de toutes choses.
Mais, même quand on a une bonne constitution, il faut
savoir s'en servir, en user sainement et modérément, ne la
gâter par aucun excès. Si l'on a une constitution qui ne soit
pas radicalement mauvaise, on peut l'améliorer, la rendre
bonne avec de l'exercice, beaucoup d'exercice et du temps :
un peuple sain peut avoir comme un individu une maladie
temporaire, une tyrannie temporaire. Mais quand il a con-
servé sa conscience et son bon sens, c'est-à-dire une vraie
appréciation du bien et du mal, il guérit toujours ; les or-
ganes essentiels à la vie ne sont pas attaqués.
Le signe infaillible de la conscience et du bon sens est l'a-
mour de la liberté, de la liberté mère de l'intelligence, de
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l'activité, de la dignité humaines. La liberté, qui seule crée
dans l'ordre moral la responsabilité de l'individu, doit seule
créer dans l'ordre politique l'autorité, le pouvoir, le gouver-
nement. Elle doit être le pivot de tout.
La liberté est de droit naturel. On la prend quand on a la
force, quand on sait et quand on veut s'en servir. On la re-
couvre quand on l'a perdue; on ne peut pas l'accepter d'un
maître comme un don. Quand la liberté n'est pas un produit
direct de la nature des hommes et de la nature des choses,
le maître ne peut pas plus la donner que les sujets la rece-
voir. Ce ne serait que mensonge et dérision, quelles que fus-
sent les intentions des deux côtés.
La liberté serait même bien plus facile à donner qu'à re-
cevoir, parce qu'il est plus facile de changer le caractère
d'un homme que la nature des éléments sociaux, qui ont
exigé ou permis que toutes les libertés lui fussent sacrifiées.
Ainsi il y a eu, il peut y avoir encore des despotes malgré
eux; il n'y a pas eu, il n'y aura jamais de peuples libres
malgré eux.
Pline raconte que Trajan, ayant voulu élargir le cercle des
libertés pour se débarrasser d'une responsabilité trop lourde,
le sénat s'en inquiéta vivement et présenta au maître une
adresse ainsi conçue : « O sublime empereur ! pourquoi vous
défier de votre génie si visiblement inspiré par les Dieux?
Vous n'avez jamais commis une seule faute, et nous sommes
tous inondés de votre gloire. Quelle liberté voulez-vous nous
donner, ô divin empereur? Celle de vous contredire?... Qui
donc l'oserait sans crainte d'être dévoué aux dieux infer-
naux ? Nous avons la liberté de vous obéir et de vous admi-
rer, et c'est assez pour notre grandeur, qui ne peut être
— 13 —
qu'un reflet de la vôtre. Maître, ne nous induisez pas dans le
mal; ayez pitié de nous, pauvres êtres fragiles et sujets à
l'erreur, et laissez-nous nous identifier et nous confondre
avec délices dans votre immense et lumineuse personna-
lité. »
Ainsi s'exprimèrent Asinius A fer, Cornificius Verus, Ge-
mitius Florus, Statilius Taurus, Nasica Prudens, Aufidius
Longus, Coruncanius, Quintus Nebulo, Bibulus, etc., etc.,
tous personnages consulaires et dont les noms sont bien di-
gnes d'être transmis à la postérité, ou plutôt à leur postérité ;
car, qui doute qu'ils en aient une? Aucune espèce ne se perd
dans la nature, et les plus rampantes et les plus venimeuses
se conservent le mieux. Donc, il ne dépend de personne
d'ôter ou de rendre la liberté. Que pouvait Trajan, malgré
ses bonnes intentions, avec de pareils hommes ? Sans doute
il eût dû les chasser honteusement, et tous les Romains eus-
sent applaudi ; mais Trajan était, quoique empereur, capable
d'amitié et de reconnaissance, et il ne pouvait oublier les
anciens compagnons de sa grandeur naissante, ni leur faire
un crime de se prosterner devant lui dans l'extase d'une béate
adoration.
Ces gens lui étaient attachés, attachés il est vrai comme la
lèpre à la chair du lépreux, ne s'en séparant que lorsqu'elle
l'a corrompue et dévorée jusqu'aux os; mais, enfin, il ne
pouvait pas s'arracher la chair, et il se résignait à régner tris-
tement avec ces chancres, cette pourriture, cette vermine
d'hommes.
A un pareil état de choses un souverain, si grand qu'il fût,
ne pouvait rien. La décadence se précipitait, et aux monstres
de l'avenir aussi hideux que ceux du passé, qui allaient
— 14 —
après lui monter sur le trône, le sénat réservait les mêmes
honneurs divins.
IV
Revenons à la France, qui ne doit pas ressembler à la
Rome antique.
Quand nos aïeux de la grande Révolution nous donnèrent
la première constitution libérale, ils n'attendirent pas que le
roi en prît l'initiative ; l'on ne vit pas une majorité de lé-
gislateurs courtisans se demander avec angoisse quelle pou-
vait être la secrète pensée du maître, et si on ne lui serait pas
plus agréable en refusant ses offres qu'en les acceptant. On
ne les entendit pas s'écrier : «Maître, si sérieusement vous
voulez nous donner un peu plus de liberté, quoique assuré-
ment nous en ayons plus qu'il ne nous en faut, nous l'ac-
cepterons pour vous être agréables, mais nous avons grand'-
peur d'en mal user ; » et le ministre rassurer ces consciences
timorées en leur affirmant qu'on leur indiquerait la manière
de s'en servir; et, qu'au surplus, s'ils en usaient mal, on la
leur ôterait. lls ne s'extasièrent pas devant l'inépuisable bonté
du souverain, acceptant ses faveurs uniquement pour ne pas
lui déplaire.
Nos aïeux de la grande Révolution décrétaient, en assem-
blée nationale, la constitution française, la constitution du
S septembre 1791, la plus belle qu'ait jamais eue aucun
peuple, et la faisaient accepter par le roi. Voilà comment le
tiers état sut prendre la liberté dont il se sentait digne. Je dis
— 15 —
le tiers état, car la Constitution lui garantissait en droit, par
l'art. 2, sect. 2, tit. 3, ce qu'il possédait en fait : la souve-
raine direction des affaires du pays.
C'est le suffrage ignorant et inexpérimenté qui, en faisant
irruption, amena la confusion, l'anarchie et enfin le despo-
tisme.
En 1814, quand la liberté revint après une longue éclipse,
le roi prétendit avoir octroyé la charte. Chacun sait très-bien
qu'elle lui fut imposée par le gouvernement provisoire, par
le sénat, et surtout par l'opinion publique. Là encore, on ne
reçut pas, on prit la liberté.
Un souverain octroyant la liberté me rappelle l'arche-
vêque de Grenade autorisant Gil Blas à critiquer ses ho-
mélies. Gil Blas prit au sérieux la liberté qu'on lui octroyait,
et fut bientôt chassé comme coupable d'opposition systé-
matique pour avoir trop librement parlé de l'oeuvre de son
maître.
La liberté ne peut être un don gratuit révocable par le
donateur pour cause d'ingratitude du donataire.
La liberté doit être un contrat bilatéral, supposant de cha-
que côté des forces suffisantes pour faire respecter son droit;
elle ne peut être un don gratuit que le donateur puisse tou-
jours révoquer pour cause d'ingratitude et par l'emploi de la
force.
Le tiers état qu'on appela, dès lors, du nom plus général
de bourgeoisie, prit donc la liberté en 1814. La bourgeoisie
n'est ni une caste ni une classe dans le peuple : elle est le
peuple lui-même à l'état de virilité, c'est-à-dire le peuple
ayant conquis la richesse, l'instruction, l'indépendance, le
goût et l'aptitude des affaires politiques. Elle envahit bientôt
— 16 0—
et domina toutes les branches de l'activité publique et toutes
les fonctions du gouvernement ; elle devint réellement tout.
Hommes politiques, avocats illustres, littérateurs, industriels,
financiers, tous gens de bourgeoisie occupèrent les sommets.
Les vieilles traditions, le parti du passé, les prétentions et les
regrets nobiliaires étaient eux-mêmes défendus par des bour-
geois. Que pouvaient un restant de noblesse et la royauté
elle-même contre la bourgeoisie? La bourgeoisie n'était
autre chose, comme je viens de le dire, que le peuple ar-
rivé à l'état de virilité, par sa nature même tout-puissant,
indestructible, éternel, et le gouvernement lui appartint de
plein droit comme à la partie la plus intelligente, la plus ex-
périmentée, la plus indépendante, la plus vivace de la nation.
Exciter le peuple contre la bourgeoisie, comme on l'a si mal-
heureusement fait en 1848, c'est exciter des enfants contre
des hommes mûrs ; c'est leur dire qu'ils n'atteindront jamais
eux-mêmes à la maturité; c'est les condamner à une perpé-
tuelle minorité, qui se traduit, dans le gouvernement, par
l'anarchie et le despotisme; par l'anarchie, qui dure peu et
s'use vite; par le despotisme, qui dure trop et ne s'use qu'a-
près avoir usé toutes les forces vives du pays, choses, hom-
mes, caractères.
Quand Charles X voulut faire un coup d'État au profit de
sa noblesse, de son clergé, des amis anciens et dévoués à sa
famille et à sa dynastie, la défaite ne pouvait être douteuse.
Il se trouva en face de la bourgeoisie soulevée, ayant der-
rière elle le peuple tout entier ; car le peuple alors n'avait pas
appris à séparer ses intérêts de ceux de la bourgeoisie, qu'il
regardait comme sa tutrice naturelle, son avant-garde. Le
peuple alors comprenait qu'il deviendrait bourgeois à son
— 17 —
tour avec de l'intelligence, du temps, de la moralité et du
travail, comme de soldat on devient officier, comme d'enfant
on devient homme.
Séparer la bourgeoisie du peuple est le fait ou d'imbé-
ciles, et c'est le plus grand nombre, ou d'anarchistes cher-
chant désespérément fortune dans la ruine générale, ou
d'un scélérat ambitieux rêvant le despotisme.
Si Charles X, au lieu d'être un vieux gentilhomme inca-
pable de rien apprendre et de rien oublier, tout imbu des
souvenirs et des préjugés de sa race, avait étudié l'organi-
sation des forces de la société moderne, il aurait compris
que le despotisme n'y est possible qu'à la condition de divi-
ser d'abord le peuple, d'épouvanter toutes les consciences et
tous les intérêts ; il aurait laissé publier des journaux et des
libelles par les successeurs du Père Duchêne et de Babeuf; il
aurait subventionné ces journaux avec les fonds secrets, et
on se serait réfugié sous son autorité comme des moutons
prêts à se cacher derrière le berger lorsque la panthère ru-
git dans le voisinage.
Alors, la bourgeoisie put défendre ses droits et les faire
triompher, ce que le peuple isolé n'a jamais su, ne saura
jamais faire.
La république de 1848 eut le malheur de représenter les
nouveaux électeurs du suffrage universel comme ayant vaincu
la bourgeoisie, chose tout à fait contraire à la vérité, d'éta-
blir ainsi une scission, en donnant envie aux soi-disant
vainqueurs d'accaparer tous les bénéfices de la victoire à
l'exclusion des vaincus. En vérité, il n'y eut en février 1848
ni vainqueurs ni vaincus, il y eut un mouvement très-facile
à prévoir, plus facile à éviter , qui mit en lumière des forces
— 18 —
vises matérielles, intellectuelles et morales que dix-huit ans
de paix avaient développées et auxquelles le suffrage politi-
que, beaucoup trop restreint, refusait trop obstinément leur
part légale d'influence. Ces influences se sont imposées :
C'était leur droit et leur devoir;
La révolution de février n'a donc été que le produit de
forces réelles qui devenaient légales ; c'est ce qui expliqué
la facilité prodigieuse avec laquelle elle s'est accomplie et a
été acceptée par le pays. Je suis convaincu que toutes les
écoles socialistes, les communistes, les hébertistes n'y ont
eu qu'une très-faible parti si même ils y en ont eu une quel-
conque.; Je suis non moins convaincu qu'aucune de ces sectes
et même -toutes réunies n'auraient, pu produire une simple
émeute. Je suis bien convaincu enfin que c'est la bour geoisie,
une partie; du moins de là bourgeoisie, qui a fait la révolution
de février.
Ceux qui le lendemain ont voulu la confisquer à leur profit
étaient le produit naturel de ces générations malades dont le.
cerveau est surexcité par toute grande commotion sociale,
qui, pour jouer un rôle; exagèrent tout , déshonorent tout
et finissent souvent par passer à l'ennemi. Ce sont les troupes
irrégulières, les cosaques qui, le soir des grandes batailles,
vont achever les blessés et dépouiller les cadavres ; il y a
même des loups cerviers qui les mangent. Mais ce qui, est
incontestable c'est que loin d'être un élément de,féfiondité
dans une nation, ils y jouent le rôle du nénuphar, et île
font que l'énerver.
Leur influence a été plus grande, et partant plus funeste
à la république de 1848, qu'elle ne l'avait été sous la pre-
mière république et en 1830. La bourgeoisie eut peur du
— 19 —
peuple, le peuple eut peur de lui-même et la liberté fut perdue
pour tous deux. Elle ne pourra être rétablie que quand les
deux partis se connaîtront bien l'un l'autre, qu'ils com-
prendront que leurs intérêts sont identiques, que la conci-
liation sera faite et l'action commune rétablie. Alors rien ne
pourra résister à leurs efforts, car on aura la force unie au
droit.
V
La liberté véritable et complète est bourgeoise par nature,
par origine, par principe : en ce sens que pour la compren-
dre, l'aimer, en retirer tous les avantages qu'elle peut pro-
duire, il faut avoir une intelligence éclairée et ne pas être
écrasé matériellement par les nécessités de la vie.
La liberté dans d'autres conditions est incomplète, et il
ne dépend d'aucun gouvernement de la compléter : c'est
l'oeuvre de l'initiative individuelle. Que le gouvernement aide
le plus qu'il peut au bien-être matériel des masses ; qu'il ne
souffre pas que des castes y mettent d'obstacle par leurs pri-
viléges; qu'il favorise l'instruction, le travail : c'est tout ce
qu'on peut lui demander. Mais exiger que le gouvernement
fasse seul l'oeuvre de l'individu; qu'il le réduise à l'état de
machine passive, nourrie, amusée, obéissante ; qu'il acca-
pare toute la science, tout le commerce et toute l'agricul-
ture ; qu'il détruise tout caractère, qu'il étouffe toute ambi-
tion; qu'il attache à l'ouvrier actif, économe, laborieux, in-
telligent le boulet de tous les vicieux, sots et paresseux; qu'il
sacrifie toute liberté à une abrutissante égalité, à une im-
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morale solidarité, qu'on ne puisse plus se créer de l'aisance
et des loisirs, devenir bourgeois, en un mot; qu'à la porte
de chaque atelier on écrive, comme à la porte de l'enfer :
« Ici plus d'espérance, » non, mille fois non. Les ouvriers
français ne sauraient se passionner pour un pareil système.
Mieux vaut un million de fois la liberté avec ses dangers, ses
épreuves, ses misères, mais aussi avec ses éclatantes compen-
sations.
Je connais les souffrances du peuple et j'y compatis, j'aime
qu'on y cherche des adoucissements, mais je suis indigné
quand je vois qu'on les irrite, qu'on les exploite dans le seul
but de se faire une popularité. Je sais très-bien que le pau-
vre ouvrier soit de la ville, soit de la campagne, qui est obligé
de se lever avec le jour et de travailler jusqu'à la nuit, et
souvent de prolonger ses veilles pour gagner son pain et ce-
lui de sa famille, qui n'a ni le temps ni le goût de s'instruire,
qui est obligé de concentrer toute son activité, toute sa pen-
sée dans la satisfaction des besoins de chaque jour, qui dé-
pend du maître qui l'emploie, ne peut pas retirer un très-
grand avantage de la liberté politique tant qu'il reste soumis à -
de pareilles conditions.
C'est cette position qu'exploita le socialisme pratique pour -
déchaîner les haines et semer la division. Il n'eut garde de
dire au peuple qu'il était libre, il lui démontra au contraire
qu'il subissait toujours le plus dur des esclavages, celui de
l'ignorance, de la misère et du travail; il chercha à lui per-
suader que la liberté politique qu'on venait de lui donner
était un leurre, une amère dérision si elle n'avait pour but
et pour effet immédiat de le conduire à la liberté sociale,
c'est-à-dire à l'affranchissement de la misère, à la complète
— 21 —
satisfaction de ses besoins matériels et moraux, à l'indépen-
dance, au bien-être, aux plus hautes fonctions politiques et
surtout aux loisirs du riche.
L'affranchissement individuel s'opère tous les jours, la
bourgeoisie n'étant autre qu'une partie du peuple parvenue,
qui encourage et aide nécessairement les autres à parvenir.
Mais une école, que dis-je, vingt, trente, cent écoles s'ima-
ginèrent, sous le nom de socialisme, d'affranchir tout d'un
coup et en masse le peuple tout entier, et de lui donner tous
les avantages matériels et moraux de la bourgeoisie sans au-
cune des épreuves préalables que subit longuement et péni-
blement le parvenu. Cela devait s'opérer au moyen d'un
simple mécanisme gouvernemental que chacun organisait à
sa manière. Mais dans tous ces mécanismes on supprimait la
liberté, qu'on sacrifiait à l'égalité et à la fraternité. On dégra-
dait les natures supérieures pour les soumettre au niveau
commun, en établissant ce niveau sur la plus honteuse mé-
diocrité ; et ainsi, loin de donner à tous la liberté sociale
comme base ou conséquence de la liberté politique, on dé-
truisait pour tout le monde toute liberté politique et toute
liberté sociale.
Ces tristes résultats auraient dû être prévus par les ci-
toyens honnêtes et généreux qui, en 1848, appelèrent le
peuple tout d'un coup sans préparation, sans éducation po-
litique, sans transition préalable à la gestion des affaires pu-
bliques. Comme il est, je crois, généralement admis par tous
les partis que le peuple a le droit d'être bien gouverné, les
hommes de 1848, pour atteindre ce but, ou au moins pour
que le peuple n'eût à se plaindre de personne, lui dirent :
« Gouverne-toi. »
— 22 —
Si le peuple ne sût ou ne put se gouverner, il n'en doit
pas moins de gratitude à ceux qui l'ont affranchi politique-
ment, qui ont été victimes de leur dévouement à ses intérêts,
et attendent impatiemment qu'il devienne plus capable.
Le peuple des villes et surtout celui des campagnes, natu-
rellement moins avancé, regarda d'abord avec étonnement,
puis avec satisfaction ses nouveaux droits politiques. Ensuite
il fit comme la poule qui, ayant trouvé un diamant, après
l'avoir bien tourné et retourné dans tous les sens, après avoir
essayé de le pénétrer avec son bec et avoir senti son bec s'é-
mousser sans profit, finit par penser que le moindre grain de
mil ferait bien mieux son affaire, et il offrit ses droits en
échange de ce grain de mil. Le peuple n'avait donc été
souverain un jour que pour déposer le lendemain son scep-
tre de roseau. Le peuple est la force, mais il n'est encore que
cela, et doit obéir à l'intelligence comme le bras à la tête.
Il faut le répéter, la liberté est bourgeoise de nature et
d'origine. L'égalité, qui a toujours été la passion populaire,
est d'abord anarchique pour devenir bientôt césarienne, car
il lui faut une main puissante pour aplatir les sommités. Son
dernier terme est l'esclavage dans le communisme, le seul
régime complétement égalitaire. Ce mot d'égalité qui avait sa
raison d'être lors de notre première Révolution, alors qu'il
s'agissait de détruire la noblesse de naissance et ses nom-
breux priviléges, ne signifie plus rien aujourd'hui; on doit
l'effacer. Car, outre qu'il est absurde, il peut être très-dan-
gereux; il faut le remplacer par le mot unité, qui signifiera
l'union de tous les citoyens, et dire : LIBERTÉ, UNITÉ, FRATER-
NITÉ.
— 23 —
VI
Parlons de la liberté que je veux étudier spécialement dans
ses conditions d'existence.
On vit tout de suite en 1848 les deux conditions qui man-
quaient au peuple pour pouvoir aimer la liberté et surtout
pour en profiter : c'étaient l'instruction et le capital. Immé-
diatement on demanda, dans les clubs et dans les journaux
populaires, l'instruction gratuite et obligatoire et le droit au
travail.
Mais l'instruction gratuite et obligatoire ne peut pas avoir
un programme bien étendu; en tout cas, elle exigerait des
loisirs, une perte de temps, et ses fruits seraient lents à mû-
rir : probablement la génération virile actuelle n'en profite-
rait pas. Le droit a précédé la manière de s'en servir. Que
faire en attendant? Comment combler cette immense lacune?
Faut-il abdiquer? c'est bien dur. Faut-il mettre son droit en
gage ou en dépôt? mais ensuite comment le retirer? com-
ment surtout se garantir des dépositaires infidèles ?
Quant au droit au travail, c'était certainement le moyen le
plus honnête de se procurer une espèce d'indépendance
matérielle en donnant au travail la sécurité, la régularité, la
solidité des revenus fixes de la propriété. Pourtant il ne faut
pas oublier qu'il n'en donnait pas les loisirs, et c'est là une
lacune bien importante. Mais enfin si ce moyen avait été
pratique et applicable à toutes les professions, il aurait
— 24 —
constitué une sorte de propriété donnant une sorte d'indé-
pendance. Malheureusement on s'aperçut, et ce n'était pas
bien difficile, que ce droit au travail, admirable en théorie,
était impraticable en pratique, et qu'il tendait directement à
la destruction de la propriété. Le grand logicien Proudhon
l'a prouvé avec une complète évidence. De sorte que pour
créer une propriété factice on détruisait la propriété réelle,
pour donner à quelques-uns un semblant d'indépendance
on réduisait tout le monde en servitude.
La perspective d'un tel résultat fit trembler la bourgeoisie;
elle fut prise d'un vertige de terreur, comme au bord d'un
immense abîme, et pour le combler, elle pensa que ce n'était
pas trop d'y jeter la liberté, la liberté si lentement, si
laborieusement obtenue, et qui semblait définitivement
conquise.
La peur fut si grande dans quelques localités, qu'elle
opéra des conversions presque miraculeuses. J'ai vu toute
la bourgeoisie libérale et même voltairienne d'une ville,
craignant pour ses biens encore plus que pour son âme,
appeler à son aide le père jésuite, se confesser et abdiquer entre
ses mains. L'humiliation pouvait-elle être plus grande !...
C'est que le peuple n'était pas prêt pour le gouvernement,
pas assez fort moralement. Tout le monde le pensa et tout le
monde le dit, depuis Louis Blanc jusqu'à Michel (de Bourges).
Le peuple n'était pas prêt !... Que veut dire cela? On est
toujours prêt à recevoir un opulent héritage même inattendu.
Demandez à un pauvre diable s'il est prêt à recevoir un
million; il sera peut-être surpris, mais il sera toujours
prêt.
Pourtant rien n'est plus vrai, le peuple n'était pas prêt !..
— 25 —
Cela signifie, il me semble, que le pouvoir n'appartient
pas à la force, que la force seule n'est pas souveraine, qu'elle
peut être funeste à ceux qui l'exercent comme à ceux contre
qui on l'exerce. Cela prouve qu'une locomotive a besoin
de chauffeurs et de mécaniciens pour aller au but sans
faire explosion.
Le peuple n'était pas prêt !...
Et en attendant qu'il s'apprête, faudra-t-il que la bour-
geoisie, qui est l'élite de la nation, qui est prête, elle, sacrifie
tous ses droits, toutes ses aspirations, et peut-être tous ses
intérêts pour emboîter le pas des retardataires? Faudra-t-il
que l'homme mûr vive de la même nourriture que l'enfant,
qu'il fasse les mêmes exercices, qu'il s'étiole à user misé-
rablement ses forces inoccupées ? Ainsi le veut] le grand
principe de l'égalité. Si la majorité est composée de culs-de-
jatte, il faudra nous briser les deux jambes et nous traîner
sur le derrière. Ainsi nous devons être une génération sacri-
fiée, renoncer à toute activité digne de nous, à toute gloire :
Imus ad senectutem pet 1 silentium, comme disait Tacite.
Le rôle des Berryer, des Thiers, des Guizot, des Lamartine,
n'est pas fait pour nous. Jouer à la bourse et faire l'amour,
voilà notre mission.
Ce régime est énervant et immoral. Le peuple lui-même,
quoiqu'il en souffre moins directement, y perd son élévation,
en perdant l'exemple des grandes vertus et des grands carac-
tères que produit la liberté; il y perd même le plus vif
stimulant de son affranchissement matériel, en ne voyant
plus les résultats de cet affranchissement aussi beaux et aussi
complets. ll enveloppe toute la nation d'un linceul de
glace.
— 26 —
La liberté a ses dangers; qui en doute? et pourtant j'aime
mieux le beau soleil qui produit les bons vins, les beaux
fruits, les belles fleurs, entremêlés de quelques plantes véné-
neuses que l'usage apprend à connaître et à éviter, que le
soleil de plomb de la Sibérie, qui ne produit qu'un peu de
mousse et quelques maigres plantes.
Ce régime est irritant et absurde. La bourgeoisie, il faut
le redire, et le redire à satiété pour que les funestes er-
reurs de 1848 ne se renouvellent pas, là bourgeoisie n'est
pas une caste avec priviléges comme l'ancienne noblesse;
elle ne peut pas abdiquer, ni changer de rôle et devenir
absolutiste, ni se résigner à n'être qu'une ombre dans les
débris du passé. Elle est nécessairement l'avant-garde du
peuple, l'aristocratie du peuple, le peuple affranchi; ses Vic-
toires comme ses défaites sont des victoires ou dés défaites
pour le peuple, qui pénètre chaque jour dans ses rangs sans
autre condition que d'avoir acquis quelque indépendance par
son intelligence, sa moralité et son travail, sans autre for-
malité que d'avoir prouvé sa valeur. L'affranchissement en
masse est l'utopie des paresseux et des niais , un moyen
pour les ambitieux, un germe de division, de haine, une
semence d'anarchie et de depotisme.
VII
On a vu dans tous les temps des hommes très-honnêtes,
très-sincères, très-dévoués, affligés des souffrances du
peuple, de l'égoïsme des riches, des monstrueuses inéga-
— 27 —
lités sociales, essayer de rétablir un peu de justice et d'équi-
libre. Leur récompense, ils l'ont trouvée dans leur con-
science et dans l'auréole dont la postérité a entouré leur
mémoire. Leur récompense a été suffisante, ils n'en deman-
daient pas d'autre.
Mais il y a eu aussi des ambitieux qui parlaient au peuple
de ses souffrances, qui les sondaient chaque jour plutôt pour
les irriter que pour les guérir, qui enfiévraient les imagina-
tions dans le seul but d'escamoter le pouvoir, d'escalader
la suprême puissance et ensuite de gouverner comme on
gouverne toujours quand on est arrivé par celte voie. Car,
outre que les éléments de gouvernement sont aussi diffé-
rents des éléments d'opposition que la réalité est différente
des rêves de l'imagination, le peuple n'a pas d'ennemis plus
cruels, plus perfides, plus corrupteurs que ces gens-là quand
il les a pris pour maîtres.
Ils se défient du peuple et de ses brusques retours, et alors
ils l'enchaînent; ils se défient de la puissance de la parole, et
alors ils promulguent le silence ; ils se défient des menées
de ceux dont l'ambition n'a pu être satisfaite, et ils suppri-
ment l'influence des honnêtes gens. Ils se défient de tout
et de tous, parce qu'ils se connaissent trop bien eux-mêmes.
Ils veulent que tous perdent le souvenir du chemin qu'ils ont
suivi, et surtout que personne n'y marche après eux.
Ce n'était certes pas le chemin du progrès.
Il n'y aura de progrès réel et stable que celui dont la
bourgeoisie prendra la responsabilité et l'initiative; car
seule elle sait ce qu'elle veut, et seule elle a les moyens ma-
tériels et moraux de réaliser ses volontés. Toute révolution
faite sans elle ou contre elle échouera misérablement; tout
— 28 —
gouvernement dépassant la mesure de protection qu'elle lui
demande et l'asservissant sous prétexte de la protéger, quand
même il établirait son influence sur des milliers de suffrages,
tombera; car le nombre et la force viendront nécessairement
au bon sens et à la conscience publique spécialement repré-
sentés par elle.
En dehors de la bourgeoisie, qui donc le peuple peut-il
choisir pour lui donner une direction et lui tracer le che-
min?
Faut-il parler de la noblesse en France? Qu'est-ce que la
noblesse? Jadis on concevait des titres nobiliaires qui repré-
sentaient une fonction et un privilége, et qui, à mesure que
le pouvoir royal s'est fortifié, ont fini par représenter seule-
ment un privilége. Aujourd'hui un titre ne représente ni
fonction ni privilége. Qu'est-ce donc que la noblesse aujour-
d'hui? Pourquoi le fils d'un comte est-il comte, quand le fils
d'un ministre n'est pas ministre, quand le fils d'un général
n'est pas général ? pourquoi, quand presque tous les hommes
qui se sont illustrés dans les lettres, les arts, l'industrie, la
politique, la guerre, n'ont voulu aucun titre nobiliaire et
laissent tout simplement leur nom à leurs enfants, quelques-
uns prendraient-ils des qualifications héréditaires? Est-ce que
les noms de Kléber, de Hoche, de Marceau ne sont pas assez
glorieux sans qualifications?Est-ce que, sous la Restauration,
les noms de Laine, Martignac, Raves, de Serres ont eu besoin
d'être anoblis? Est-ce que, sous Louis-Philippe, on a ano-
bli Thiers, Guizot, Dupin, Odilon Barrot, Dufaure, Sauzet,
Garnier-Pagès, Ledru-Rollin, Arago? Chacun aujourd'hui
s'anoblit soi-même et se fait consacrer par l'opinion pu-
blique, et il me semble que ce système bourgeois vaut un
— 29 —
peu mieux que celui de l'époque où les rois anoblissaient
des assassins et des proxénètes.
Quels sont aujourd'hui les priviléges du noble? Je n'en
connais guère d'autres que d'épouser, lorsqu'il est ruiné, la
fille d'un sot et vaniteux bourgeois enrichi.
Pardon ! il peut encore devenir secrétaire d'un ambassa-
deur ou d'un ministre, qui aime à meubler ses antichambres de
vieux, noms, comme ses appartements de chiens de race, de
meubles en style Boule ou rococo, ou ses étagères de magots
en porcelaine de Chine.
Aujourd'hui qu'il n'y a plus de noblesse de naissance dans
la loi ni dans les moeurs, je ne vois aucune raison de con-
server cette vieillerie, qui n'a d'autre but que de satisfaire
la vanité puérile de quelques-uns, de semer la division dans
la nation où il faut l'unité, de créer des intérêts spéciaux,
une corporation illégale, de produire le mépris chez les uns,
l'envie et la haine chez les autres, de corrompre les moeurs,
d'entretenir une ombre malsaine qui a mille inconvénients
et pas un avantage. Mieux vaudrait qu'un gouvernement
régulier soufflât dessus que de la laisser emporter en un jour
de tempête par la colère du peuple, qui ne distingue pas tou-
jours les bons d'avec les mauvais.
Car il y a eu, il y a encore, j'en conviens, surtout dans l'an-
tique noblesse, des hommes au nom illustre, qui sont des
hommes de progrès et de liberté ; qui, par leur mérite person-
nel, sont de vrais parvenus et dignes de figurer dans l'aristo-
cratie bourgeoise, la seule aristocratie morale et féconde qui ne
fasse obstacle à personne, et où l'on prend toujours sa place
par sa propre valeur. Les nobles qui sont dans ces condi-
tions seraient médiocrement affligés de la perte de leurs
— 30 —
titres. Leur illustration, étant historique, n'a nul besoin de
qualification: leur aristocratie, étant en eux-mêmes, n'en a
pas besoin davantage. Quel intérêt ont, par exemple, les de
Broglie à être ducs ou princes, et même, dans leur opinion,
valent-ils mieux que le bourgeois Casimir Périer ? Ceux qui
sont assez grands n'ont pas besoin d'échasses,— sans compter
qu'on marche bien plus solidement sur ses jambes.
La suppression des qualifications ne serait désagréable
qu'à ceux qui n'ont pas d'autre mérite, à ces petits hobe-
reaux de province inconnus hors de leur canton qui se con-
fisent dans leurs prétentions comme des cornichons dans le
vinaigre. Le vicomte Arthur Champalimaud de la Carotière,
par exemple, n'abandonnerait pas avec plaisir son titre de
vicomte, à moins qu'il ne voulût redevenir comme en 1848
président du club des travailleurs, reprendre une blouse et
vociférer contre l'infâme bourgeoisie.
Il n'y a plus de noblesse de naissance à qui le peuple
puisse demander lumière et appui.
VIII
Donc on ne peut réaliser aucun progrès en dehors de l'as-
sentiment et du concours de la bourgeoisie.
Que sont devenus tous les tribuns qui ont cherché leur
appui au-dessous et en dehors d'elle, depuis Padilla jusqu'à
Savonarole, depuis les Gracques jusqu'à Robespierre? Je
n'examine pas si leur cause était juste, je suppose qu'elle
— 31 —
l'était, je crois qu'elle l'était. Mais, en politique, il ne suffit
pas qu'une cause soit juste pour qu'elle triomphe ; il faut en-
core qu'elle trouve des appuis suffisants, qu'elle s'incarne
dans des intérêts positifs, qu'elle passe dans les moeurs avant
d'être dans la loi, qu'elle soit pratique et applicable, que le
verbe se fasse chair, en un mot, sans quoi la masse popu-
laire se courbe sous tous les vents comme un champ d'épis
et laisse massacrer ses défenseurs. C'est ce que M. Thiers
appelait la vile multitude, et ce qu'il serait plus digne et
plus vrai d'appeler la faible multitude. Car si elle abandonne
un jour ses défenseurs, elle les divinise plus tard et rend un
culte à leur mémoire.
Que pouvaient les Gracques, malgré la justice de leur cause,
en face de deux ordres, patriciens et plébéiens, aussi orgueil-
leux, aussi puissants, aussi enracinés dans le sol l'un que
l'autre, dont la patrie était l'oeuvre commune, deux ordres
assez semblables à ce que sont de nos jours en Angleterre,
les Whigs et les Tories? Quels étaient les partisans des
Gracques? Des débiteurs ruinés par l'avarice de leurs créan-
ciers, et ayant perdu leur liberté ; de vieux soldats dans la
misère, obligés pour vivre d'affermer à un prix exorbitant
les terres des riches, terres que les riches s'étaient fait don-
ner, pu s'étaient adjugées tout simplement par droit de con-
quête. Certainement ces hommes étaient dignes d'intérêt et
leurs plaintes étaient fondées, mais la lutte entre eux et leurs
adversaires était par trop inégale : aussi furent-ils écrasés
promptement et avec eux leurs courageux défenseurs.
Il ne pouvait d'ailleurs y avoir de liberté, à Rome, que
pour les patriciens et les plébéiens ; le travail manuel et in-
dustriel exclusivement réservé aux esclaves, comme avilis-
— 32 —
sant, ne pouvait produire les merveilleux effets qu'il produit
dans nos sociétés modernes en servant d'échelon, de transi-
tion de l'état d'ouvrier à la position de bourgeois. Qu'est-ce
que le bourgeois, en effet, sinon un affranchi, un affranchi
par la puissance du travail qu'il a réhabilité. C'est le travail
manuel et industriel qui a fait au moyen âge la richesse et
la liberté des villes de Flandre, la liberté de l'Angleterre ;
c'est le travail qui a fait la bourgeoisie française, la première
bourgeoisie du monde, et bien moins égoïste, quoi qu'on
dise, que la bourgeoisie anglaise et que la bourgeoisie amé-
ricaine.
Le plus grand exemple de cette impuissance à gouverner,
en se mettant à la tète de ceux qui ne sont pas encore mûrs
pour le gouvernement, s'est vu de nos jours dans Maximilien
Robespierre, le tribun tant insulté de notre grande Révolu-
tion.
Robespierre n'était ni un grand orateur,— car il manquait
de passion, — ni un grand écrivain, ni un profond penseur :
c'était un homme de bon sens, de probité et de moeurs irrépro-
chables ; un politique libéral, avant tout un homme de carac-
tère. Il ne faut pas s'imaginer que les hommes qui ont présidé
aux révolutions des peuples et les ont marquées de leur nom, les
Cromwel, les Richelieu, les Louis XIV, les Robespierre, les
Napoléon fussent tous des intelligences extraordinaires, qu'ils
fussent même les hommes les plus intelligents de leur épo-
que. Oh! non:mais ils ont été ceux qui montrèrent le plus
de caractère et de volonté, qui ont agi avec le plus de foi en
eux-mêmes et en une idée. Quand on a foi en quelque chose
et en soi-même, on exerce toujours une grande influence.
Une trop vaste intelligence présentant les choses sous tous
— 33 —
leurs points de vue rend indécis, flottant, sceptique; elle nuit
à l'action. Ceux qui agissent rigoureusement sont précisé-
ment ceux qui, ne voyant qu'un seul côté des objets, et s'en
pénétrant vivement, marchent au but sans se détourner, sans
crainte et sans remords. Il y a deux sortes d'esprits, les pen-
seurs et les agisseurs, les impressionneurs et les impres-
sionnés, les marqueurs et les marqués : les grands politi-
ques sont des marqueurs.
Robespierre n'avait pas une intelligence supérieure, mais
il avait une grande probité, une persévérance indomptable ;
et c'est là une qualité de premier ordre, car en frappant tou-
jours au même endroit on finit par percer le métal le plus
dur ; il avait une foi complète en ce qu'il croyait et en ce
qu'il disait. Il a réellement voulu la liberté et s'est sacrifié à
elle. C'est peut-être le seul homme qui, ayant à choisir entre
la dictature et la mort, ait préféré mourir.
Robespierre donc, pendant qu'il fut uni de pensée et d'ac-
tion avec la bourgeoisie dont il représentait les ambitions
extrêmes, vit sa popularité et son pouvoir aller en grandis-
sant.
Il succomba le jour où il s'éloigna de la bourgeoisie, le
jour où il lui fit peur, où il la frappa dans ses représentants
les plus chers, dans ses chefs les plus admirés. Mais cette
faute chez lui ne fut pas volontaire; elle lui fut imposée par la
nécessité de la situation, par la nécessité de sauver à tout
prix la république, et la liberté qui devait en être la consé-
quence naturelle. La noblesse avait disparu, la bourgeoisie
était dans l'épouvante en voyant la guerre civile à l'intérieur,
l'ennemi sur les frontières; il s'agissait bien moins d'orga-
niser des éléments de gouvernement, que des éléments de
3
— 34 —
lutte et de défense; les clubs prirent la dictature, régnèrent
par la terreur et sauvèrent sinon la liberté, du moins la
France.
Mais même dans le moment de sa plus grande énergie,
ce gouvernement montrait à tous sa faiblesse organique,
faiblesse dont il devait mourir aussitôt que le danger immi-
nent qui était sa seule raison d'être aurait disparu. Il payait
des ouvriers quarante sous par jour pour assister aux séances
des clubs et applaudir les orateurs populaires. Ces ouvriers
étaient là pour représenter le peuple entier, comme le choeur
dans les tragédies antiques.
N'était-ce pas un bien triste spectacle que de voir aux gages
des tribuns cette tourbe de claqueurs en quelque sorte offi-
ciels? Cela démontrait en outre que le peuple n'a ni le temps,
ni le goût de faire seul ses propres affaires ; qu'il lui faut,
avant tout, l'affranchissement de ses besoins matériels; cela
démontrait qu'une bourgeoisie était nécessaire au peuple
afin de penser, de parler pour lui ; cela démontrait enfin que,
dans un cas de crise extrême, le peuple est capable de se
soulever, de prendre le gouvernail, mais qu'il se lasse bien
vite de ses hautes fonctions; qu'il ne peut même pas, quand il
le voudrait, les exercer bien longtemps, parce que ses besoins
de chaque jour réclament toute sa pensée, tout son temps,
toute son activité, et que le gouvernement revient naturelle-
ment à ceux qui ont l'éducation, l'expérience et les loisirs.
Cette période de lassitude et de réaction est inévitable après
toute secousse violente ; car le peuple, excité par le séduisant
mais trompeur mirage de l'émancipation en masse, après
avoir essayé du socialisme, de l'émeute, et n'avoir trouvé que
peines, misères et déceptions, finit un jour par dire : « Je
— 38 —
suis dégoûté de tout, et surtout de moi-même; gouvernez-
moi comme vous voudrez, mais donnez-moi du pain.»
C'est alors le moment des ambitieux, des sauveurs, de ceux
qui ne recherchent le pouvoir que pour le plaisir de domi-
ner; c'est l'heure où triomphent les Barras et les Tallien,
les tarés, les corrompus, gens qui désormais peuvent tout
oser, car le peuple fatigué laissera faire. Et si on se sert encore
de son nom, c'est que tous les gouvernements, même ceux
de droit divin, croient devoir lui rendre hommage. On vole
le peuple, mais il demande à être volé ; on l'opprime, mais il
demande en grâce à être opprimé. Comment résister et ne
pas se dévouer pour lui rendre ces petits services?
La bourgeoisie, de son côté, qui a été menacée et frappée,
la bourgeoisie, si libérale par nature, n'est pas moins prête
à se donner à tout pouvoir qui lui garantira le repos, la sé-
curité, la fortune, tous les biens qu'elle a perdus.
IX
Si l'on compare le peuple en masse à un arbre, la bour-
geoisie, qui en est le sommet, en sera les branches, les
fleurs et les fruits ; mais ce qui est au-dessous d'elle en sera
incontestablement les racines et le tronc, c'est-à-dire ce qui
donne la vie à tout le reste. Toutes les parties de l'arbre sont
nécessaires pour qu'il soit complet. Mais, si nous poussons
rigoureusement la comparaison à ses extrêmes limites, justes
quoique extrêmes, il faut reconnaître que les branches ne
peuvent vivre séparées du tronc, ne peuvent produire ni fleurs
— 36 —
ni fruits ; il faut reconnaître que les racines et le tronc peu-
vent vivre quoique mutilés et sans branches. ll faut recon-
naître que si le peuple, séparé de la bourgeoisie, reste sans
gloire, sans fécondité, sans avenir, la bourgeoisie, séparée
du peuple, n'a qu'une verdeur factice ; qu'elle se dessèche
bientôt et meurt.
Les Girondins, qui représentaient spécialement les som-
mités de la bourgeoisie, à peine maîtres du gouvernement
grâce à l'appui du peuple, ne comprirent pas assez qu'il fal-
lait cimenter avec lui une union indissoluble ; ils le comptè-
rent pour rien ou pour peu, et rêvèrent une république ex-
clusivement bourgeoise. Ce rêve, qui fut aussi celui de
Lafayette, devait se réaliser quarante ans plus tard, quand la
bourgeoisie se crut définitivement maîtresse de tout ce qu'elle
avait convoité, sous un prince qui, étant de la branche ca-
dette des rois, voyait dans la bourgeoisie la branche cadette
de la noblesse et parvenait avec elle.
Mais la bourgeoisie n'est pas la branche cadette de la no-
blesse, elle est bien plutôt la branche aînée du peuple : c'est
même sa seule raison d'être ; elle ne peut ni ne doit être autre
chose à peine de forfaiture, de défaillance et de mort. Quand
un homme du peuple se fait bourgeois, il avance, il monte,
il grandit; quand un bourgeois veut être noble il recule;
il perd tout principe de vie; il est méprisé de tous, et encore
plus de la classe au sein de laquelle il croit se faire admettre
que de ceux qu'il a quittés.
Chacun en a vu des exemples.
Un gouvernement vraiment libéral doit en outre être le
produit de l'opinion publique, et cette opinion ne se produit
pas exclusivement dans les salons; elle se forme aussi dans
— 37 —
la rue, dans les ateliers, et, en temps de crise, dans les réu-
nions populaires, dans les clubs, où elle devient alors un
pouvoir direct, puissant, absorbant, redoutable. Un gouver-
nement exclusivement bourgeois, qu'il se nomme monarchie
représentative ou république, est-sans force contre les pas-
sions intérieures ou extérieures. Il lui faut des temps calmes,
la paix au dehors, le travail à l'intérieur. Au contraire, dans
les moments de crise, quand la patrie est en danger, les
hommes du peuple sont plus ardents, plus dévoués, car ils
calculent moins les chances de pertes matérielles, et ils mar-
chent à la bataille avec le sublime entraînement du fana-
tisme patriotique : c'est donc une grande faute et une grande
cause de faiblesse pour un gouvernement que de ne recon-
naître à ces hommes aucun droit politique, de les désaffec-
tionner dans une patrie qu'ils aiment tant et défendent si bien.
Ce fut le tort du parti girondin de se séparer du peuple,
d'abandonner ses alliés des premiers jours, et de s'arroger
exclusivement les fruits de la victoire qu'ils avaient rempor-
tée en commun. La leçon, qui aurait dû profiter à la monar-
chie bourgeoise de 1830, ne fut pas comprise, ou fut dédai-
gnée; elle crut, elle aussi, son influence assez forte pour
pouvoir se passer des libéraux sincères qui avaient combattu
avec elle, et plus tard elle fît la triste expérience de sa fai-
blesse, de son impuissance.
Encore aujourd'hui, il y a des hommes politiques qui rê-
vent l'application du système girondin, qui, pour annuler sur-
tout l'influence de Paris où la centralisation produit si faci-
lement l'anarchie et le despotisme, se font les apôtres d'un
dangereux fédéralisme dont, le succès serait l'affaiblissement,
la ruine peut-être de la patrie.
— 38 —
Le congrès de Nancy a été une tentative dans ce but.
Quels que soient les inconvénients de la centralisation,
elle est conforme au génie, à la tradition de la France ; et le
fédéralisme aurait des inconvénients bien autrement graves,
si, ce que je crois impossible, il pouvait triompher. Quand les
malheureux Girondins, irrités de la domination de la capitale
contre laquelle ils avaient certainement des griefs sérieux,
voulurent organiser la décentralisation, ils agirent en poli-
tiques extrêmement imprévoyants ; ils tendaient à détruire,
avec l'unité nationale, la France elle-même, qu'ils jetaient
comme une proie morcelée et d'autant plus facile à dévorer
aux armées de la réaction. Il n'y a aucune analogie entre la
position de la France en Europe, entourée de nations puis-
santes et belliqueuses, qu'elle menace par ses principes
émancipateurs, et la position des États-Unis en Amérique ;
la France doit toujours être armée et concentrée.
La centralisation politique et militaire est indispensable.
Qu'on n'exagère pas la centralisation administrative, c'est
juste ; qu'on permette aux autorités locales de résoudre toutes
les questions locales qui ne sont pas absolument liées à l'en-
semble du système gouvernemental, c'est bien. Car on peut
gouverner de loin, mais on n'administre bien que de près.
Mais permettre à un département, à une réunion de dé-
partements d'organiser chez eux de petits gouvernements,
d'avoir leur petite armée, leur petit budget, leurs petits
ministres, de nommer leurs fonctionnaires judiciaires, admi-
nistratifs, financiers, etc, ce n'est pas créer la liberté, c'est
créer le chaos ; c'est amoindrir à tous les yeux l'image de la
patrie, c'est la détruire en détruisant la solidarité de tous ses
membres. La patrie n'est pas tel ou tel lieu, telle ou telle

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