Le Chemin du paradis, par Raoul de Navery (Mme E. Chervet)

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C. Dillet (Paris). 1861. In-18, VIII-267 p..
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Publié le : mardi 1 janvier 1861
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LE
CHEMIN DU PARADIS.
Beangency. — Typ. et Stér. de GASNIER.
L'AUTEL ET LE FOYER.
LE CHEMIN
DU
PAR
RAOUL DE NAVERY
PARIS
C. DILLET, LIBRAIRE-ÉDITEUR
15, RUE DE SÈVRES, 1S
1861
PREFACE.
A une époque où la fièvre de l'or préoccupe
toutes les pensées et dévore toutes les existences,
et où le réalisme envahit l'art d'une façon déplo-
rable; tandis que la démoralisation descend un à
un les degrés de l'échelle scciale, les livres les
VI PRÉFACE.
plus simples, les idées les plus saines sont, croyons-
nous, celles qui peuvent attendre les sympathies
les plus vraies, de la part de ceux qui s'isolent du
bruit et gardent au fond du coeur les croyances
religieuses.
Quand un besoin de locomotion universel en-
traîne vers d'autres pays l'homme plus curieux
de voir qu'avide d'apprendre, il est bon de parler
un peu de cette route oubliée que nous nommons
le Chemin du Paradis.
Peut-être trouvera-t-on bien naïve celte indica-
tion qui mène pourtant jusqu'à la Terre des vi-
vants : — Tout droit devant soi... Secourir l'infor-
tune, prier, aimer ! Et cependant ces quelques
mots contiennent le code moral et le code reli-
gieux de la société.
Tout droit devant soi ! malgré les obstacles qu'il
faut courageusement renverser, en dépit de la
ligne courbe qui nécessite des accomodements de
PREFACE. VII
conscience. Tout droit devant soi! quand même
le Calvaire à gravir se dresserait à l'extrémité de la
voie. L'honneur et la vertu n'ont jamais eu qu'un
sentier.
Depuis la mendiante, humble enfant de la Bre-
tagne, jusqu'à l'ouvrier laborieux de Paris, depuis
la jeune fille opulente, jusqu'au moine artiste en-
fermé dans sa cellule, depuis la douce châtelaine,
jusqu'à l'étudiant exposé à tous les entraînements
delà jeunesse, les personnages qui passent dans
ce livre ont commencé par le sacrifice, et placé
l'amour des autres avant l'amour de soi-même.
L'espérance divine a consolé les douleurs de la
terre, le Chemin du Paradis a été suivi sans dévia-
tion, bien que la couronne d'épines enserrât Je
front brûlant et que le coeur souffrit et se brisât
dans la lutte.
Nous sommes de ceux qui aiment les scènes
honnêtes, et les couvres utiles ; encouragé dans
VIII PREFACE.
notre labeur, nous le poursuivons avec la con-
fiance qu'il sera salutaire à quelques-uns ; et,
n'eût-il fait germer qu'une seule bonne pensée,
c'en serait assez pour nous communiquer une
force nouvelle.
Basses-Loges, 15 août 1861.
LE
CHEMIN DU PARADIS.
I
MATHURIN L'AVEUGLE.
Une pauvre petite fille frappait en pleurant à la
porte d'un hospice de Bretagne.
— Ouvrez-moi, je veux voir ma mère ! répétait-
elle en sanglotant.
— Va-t-en, vagabonde, répondit un gardien im-
1
2 LE CHEMIN DU PARADIS.
patienté. Il semble qu'on n'ait autre chose à faire
qu'à écouter ces petits mendiants. Allons, range-
toi lestement, laisse passer le char.
— Avez-vous vu ma mère? demanda l'enfant en
s'adressant au conducteur d'un pauvre corbillard
qui sortait en ce moment de l'hôpital.
Cet homme avait une jeune femme et deux petites
filles qui étaient à peu près de l'âge d'Yvonne ; il
en eut compassion, et la prenant dans ses bras :
— Depuis quand ta mère est-elle entrée à l'Hô-
tel-Dieu?
— Il y a trois jours.
— Comment s'appelait-elle?
— Jeanne Plouar.
— C'est bien çà ! le numéro 19 ! Eh bien ! ma
fillette, il ne faut pas te désoler, ta mère est heu-
reuse ; mais elle est partie pour un long, bien long
voyage...
— Quand reviendra-t-elle?
— Tu iras la rejoindre.
— Mais où est-elle allée? demanda l'enfant en
recommençant à pleurer.
MATHURIN L'AVEUGLE. 3
— Elle a pris le chemin du paradis, ma fille. Avec
du temps, de la résignation et de la patience, on
y arrive.
— Mais je ne connais pas la route !
Le pauvre homme parut embarrassé, puis, saisi
d'une idée :
— Sais-tu ta prière?
— Oui, maman me la faisait dire matin et
soir.
. — Bien. Alors, ma fille, va toujours devant toi,
lorsque tu verras une église, entres-y; quand tu
seras plus grande, cherche du travail pour vivre.
Pour le moment, demande aux riches pour l'amour
de Dieu, et si tu trouves plus tard des gens plus
malheureux que toi, aide-les, la Providence fera le
reste !
L'homme mit une pièce de vingt sous dans la
main de l'orpheline, la posa à terre et répéta son
indication :
— Tout droit devant toi.
Yvonne resta immobile, suivant des yeux le cor-
billard qui s'éloignait.
4 LE CHEMIN DU PARADIS.
— Le chemin du paradis... murmurait-elle, tout
droit devant moi!...
Elle marcha tant que ses forces le lui permirent,
et quand vint le soir, se trouvant en pleine cam-
pagne, elle se coucha dans une meule de foin
après avoir prié.
Quand elle ouvrit les yeux, la nature s'éveillait
aussi; les oiseaux chantaient, des bourdonnements
s'entendaient dans l'herbe, des chansons dans les
arbres, des grésillements dans les haies.
La campagne était si belle, si riche, si joyeuse
qu'Yvonne se sentit pleine de courage. Elle se leva,
passa ses petites mains dans ses cheveux blonds
mêlés de feuilles sèches et de brindilles d'herbes,
se lava le visage au ruisseau le plus proche ; et,
pieds nus, les yeux fixés devant elle, elle reprit sa
course aventureuse.
L'orpheline fit la monnaie de sa pièce blanche,
et pensa qu'avec les dix-huit sous qui lui restaient
elle pourvoirait largement aux dépenses de son
voyage.
Les premiers jours, tout alla bien. Yvonne cou-
MATHURIN L'AVEUGLE. 5
chait dans les meulières, dormait d'un bon som-
meil, et sans inquiétude, sans effroi, suivait tour à
tour les chemins frayés ou les sentiers perdus.
Mais un matin en s'éveillant, sa perplexité fut
grande : elle s'aperçut que trois routes s'ouvraient
devant elle. La pauvre Yvonne ne sachant laquelle
suivre s'assit à terre et pleura.
Un homme passa en chantant.
Yvonne courut à lui. '
— Oh ! pour l'amour de Dieu, dit-elle, enseignez-
moi le chemin du paradis.
— Le paradis, connais pas ! à moins que ce soit
le cabaret de la mère, Gertrude.
Il trébucha, continua de parler d'une voix avi-
née, et disparut.
— Il ne sait pas le chemin, pensa la petite fille,
je vais m'adresser à d'autres.
Des hommes et des femmes survinrent. Yvonne
répéta sa question en tremblant.
— Demande à M. le curé, répondit le plus jeune.
— Où demeure-t-il, le curé, reprit Yvonne.
— Vois-tu ce clocher?... vas-y tout droit.
6 LE CHEMIN DU PARADIS.
La petite fille partit en courant : le chemin du
paradis, l'église du village, le pasteur des pauvres
se tiennent de si près !
Un cri de détresse poussé non loin d'elle la fit
s'arrêter brusquement. Elle vit un vieillard cou-
vert de haillons, couché dans un fossé.
Le malheureux était aveugle.
— Ayez pitié de moi, chrétiens charitables! di-
sait-il de cette voix lente, navrée qui remue jus-
qu'au fond des entrailles.
Yvonne lui lendit la main. Si frêle que fût cet
appui, le vieillard l'accepta; il sortit du fossé,
tourna ses yeux sans flamme du côté du soleil, et
s'adressant à l'enfant :
— Qui es-tu?
— La petite Yvonne.
— Où est ta mère?
— Je vais la rejoindre, elle est au paradis.
Un sourire illumina le visage du malheureux. Le
son de la voix d'Yvonne lui avait dit son âge, sa
réponse avait peint sa candeur et sa naïveté.
Assis tous deux sur le bord du chemin, l'aveugle
MATHURIN L'AVEUGLE. 7
et la petite fille échangèrent leurs confidences.
L'un avait beaucoup souffert, l'autre s'avançait
dans la voie de la tristesse sans savoir de quel
nom on la nommait.
Mathurin avait été voué au malheur avant sa
naissance. Comme cela arrive souvent en Bretagne,
du côté de ces landes du Morbihan si poétiques et
si désolées, sa mère, aveugle de naissance, avait
épousé un aveugle, cette conformité de malheur
les avait attirés d'abord, unis ensuite.
Les époux mendiants traversaient ce pays en
chantant des complaintes tristes comme leurs vies.
Ces ballades de la douleur, inconnues de nos poè-
tes, portent avec elles un sentiment profond. On
ne les entend pas sans pleurer. Des enfants naqui-
rent de ce mariage... La mère les nourrit pendant
ses voyages, obtenant quelques secours pour les
pauvres innocents. Bientôt elle en porta un sur son
dos, deux dans ses bras, les autres s'accrochaient
à sa jupe de toile et marchaient pieds nus, hési-
tants, craintifs... Le dernier, à cheval sur le
chien qui guidait la famille, tenait ses petits
8 LE CHEMIN DU PARADIS.
bras noués autour du cou de l'excellent animal.
Elle en avait sept, tous les sept étaient aveugles !
La cécité n'est pas héréditaire; cependant j'ai vu,
à "Vannes, dans les rues tortueuses, des famil-
les semblables parcourir la ville en chantant et
demander à la pitié le pain de l'aumône.
C'était un spectacle à fendre l'âme !
On avait offert à notre pauvre famille une place
à l'hospice, mais les malheureux étaient nés libres
sous un ciel pur; ils avaient parcouru les landes
parfumées de genêts, côtoyé les champs de blé
noir aux senteurs douces comme le miel. Eux qui
ne voyaient pas la nature l'aimaient et la compre-
naient pourtant. Il leur restait l'harmonie du vent
dans les arbres, le chant des oiseaux, parfois une
heureuse veillée dans la ferme hospitalière qui les
accueillait. En échange de leurs complaintes et
de leurs airs de cornemuse, ils avaient le pain de
seigle, le lard fumé, le cidre écumeux. Ils parlaient
leur chère langue bretonne et se sentaient au
moins libres au milieu de leur malheur.
Quand le père et la mère moururent, les sept
MATHURIN L'AVEUGLE. 9
frères durent se séparer. Mathurin ne quitta guère
le pays de Vannes, tandis que les autres se parta-
gèrent la Bretagne.
Le chien, qui avait porté les enfants et guidé la
famille errante, s'était couché, pour y mourir,
sur le tombeau des vieillards.
Mathurin donna un jour tout ce qu'il avait sur
lui à de méchants enfants qui traînaient un cani-
che à la rivière.
Fido ne quitta plus l'aveugle.
Nul ne savait comme lui aboyer plaintivement
pour solliciter l'aumône et présenter la sébille en
levant des yeux intelligents.
Quand il n'avait rien reçu, il semblait compren-
dre que les privations de son maître allaient aug-
menter, et il redoublait ses caresses.
Fido était le seul ami de Mathurin.
Mais Fido mourut... Depuis deux jours l'aveu-
gle, couché près du cadavre de son compagnon,
restait à la place où Fido lui avait léché la main
pour la dernière fois, quand le ciel lui envoya
Yvonne.
1.
10 LE CHEMIN DU PARADIS.
Lorsque Mathurin lui eut raconté ce que nous
venons de dire, l'orpheline saisit dans ses petites
mains la main rugueuse de l'aveugle.
— Ecoutez, pauvre homme, lui dit-elle, je vais
au paradis où ma mère m'attend... Si vous ne te-
nez pas à aller dans un pays plutôt que dans un
autre, venez avec moi... La route n'est pas diffi-
cile... toujours tout droit... être bon, patient, s'ai-
mer les uns les autres... acceptez-vous? Je vous
tiendrai par la main et je vous conduirai encore
mieux que Fido.
Deux larmes tombèrent sur les joues hâves de
l'aveugle, il attira l'enfant dans ses bras, leva vers
le ciel ses yeux sans rayon et sembla le prendre à
témoin de cette adoption.
— Yvonne, dit-il, tu acceptes une lourde charge!
Un vieillard n'est pas un aide pour toi! mais le
bon Dieu aimait les malheureux et le bou Dieu t'a
envoyée vers moi... Tu seras mes yeux... J'ai en-
core des bras robustes, je te porterai quand tu te
sentiras trop lasse... et plus tard, c'est toi qui
m'ouvriras les portes du paradis.
MATHURIN L'AVEUGLE. 11
L'enfant se leva, frappa joyeusement dans ses
petites mains, saisit celle de son nouveau compa-
gnon, et tous deux s'acheminèrent vers le vil-
lage.
Dans ces deux âmes la foi était pareille. Le vieil
aveugle, sans avoir la naïveté d'Yvonne, savait que
la misère est une bonne mère qui nous forme pour
un autre monde. Il ne voulut point éclairer l'âme
de la petite fille ; d'ailleurs elle n'eût pas compris
la mort et comprenait le ciel par instinct.
A partir de cet instant, la vie de Mathurin fut
presque heureuse,
Il chantait à l'enfant ses complaintes ; il lui ra-
contait les légendes de tous les saints du pays. S'il
n'avait rien vu du monde extérieur, à force de
souffrir, de penser, de prier, il avait beaucoup vu
dans le monde de son âme, et il avait retenu tout
ce qui s'était dit et raconté autour de lui.
Yvonne, avec le temps, souhaita en savoir plus
que ne pouvait lui enseigner l'aveugle : elle apprit
à lire. De ferme en ferme elle demandait une ie-
çon; au bout de trois ans elle suivait la messe dans
12 LE CHEMIN DU PARADIS.
son livre. A son tour elle égayait et distrayait le
vieillard. Ceux qui les voyaient ensemble croyaient
d'abord que Mathurin était son aïeul; quand ils
apprenaient la- vérité, ils doublaient leur au-
mône.
Un riche fermier offrit de les garder chez lui, de
prendre soin de l'aveugle, d'élever Yvonne avec
ses filles, et de la conserver ensuite pour sa ser-
vante.
Yvonne était bien tentée d'accepter, car la fer-
mière paraissait douce et bienveillante, elle se
fût trouvée heureuse de vivre au milieu des champs
de blé, des belles granges, de ne plus courir le
pays ; mais elle regarda Mathurin et comprit qu'il
préférait son existence nomade.
— Merci, Jeanne ! dit-elle à la fermière. Je me
souviendrai de ce que vous m'avez offert! mais je
me dois à ce pauvre aveugle qui n'a que moi au
monde... Quand j'étais toute petite fille, je croyais,
comme on me l'avait dit, que je marchais devant
moi pour arriver au ciel et rejoindre ma mère...
Jeanne, la route du paradis, comme on me l'a ap-
MATHURIN L'AVEUGLE. 13
pris, c'est la charité, i'humilité; je ne puis m'en
détourner, et vous quitte !
— Ah! tu reviendras, Yvonne?
— La Providence le sait ! répondit-elle.
Elle avait treize ans, la pauvre enfant! Ce fut
dans une église de village qu'elle fit sa première
communion... Elle ne vivait plus seulement d'au-
mônes, elle travaillait. Tout en marchant elle filait
sa quenouille, et les écheveaux de fil fin qu'elle
vendait suffisaient presque à leurs faibles dé-
penses.
Depuis six ans elle remplissait sa promesse ;
, douce, attentive, patiente, dévouée, Yvonne veil-
lait sur Mathurin comme une mère sur son enfant.
. Ses forces, à lui, diminuaient chaque jour, Il com-
mença à trembler pour la jeune fille, s'accusant
d'avoir été égoïste en ne consentant pas à vi-
vre à la ferme. Un matin, il s'éveilla plus faible, et
voulut néanmoins se mettre en route.
— De quel côté? demanda Yvonne.
— A la Basse-Meffraie, chez Jeanne, répon-
dit-il.
14 LE CHEMIN DU PARADIS.
Il fallut quinze jours aux voyageurs pour gagner
la maison.
— Comment, père Mathurin, c'est vous ! s'écria
l'excellente femme.
— Il était temps, murmura-t-il, la route est fi-
nie.
Le soir môme la fièvre s'empara du vieillard.
On envoya chercher le prêtre.
Mathurin fut placé dans le grand lit clos de la
salle basse ; le fermier, sa femme et les jeunes fil-
les garnirent de houx et de branches vertes les
murs crépis de la chambre. On posa un cierge de
cire jaune dans chaque flambeau, un crucifix sur
la table, et l'on attendit le visiteur de ceux qui ne
peuvent plus marcher, l'ami de ceux qui souffrent,
la voie de ceux qui s'égarent, la vie de ceux qui
vont mourir...
Yvonne, à genoux, pleurait au pied du lit. Le
vieillard la calmait, la consolait, l'attirait vers
lui.
— Ne me quittez pas ! Mathurin, mon père !
Vais-je donc rester seule au monde?
MATHURIN L'AVEUGLE. 15
— Petite Yvonne, celui qui a veillé sur toi ne
t'abandonnera pas ! J'ai voulu mourir ici, parce
que dans cette maison sont de braves gens qui t'ai-
ment. Tues dans le bon chemin, suis-le toujours !
J'arrive à la fin, que le Seigneur Jésus me soit en
aide !
Le curé arriva.
Un vrai, simple et bon curé de Bretagne. Ma-
thurin lui raconta sa vie, et le pasteur, en bénis-
sant le mourant, bénit aussi la jeune fille...
L'agonie de Mathurin fut douce ; il ne regrettait
que sa chère enfant. Jeanne et son mari rassu-
raient l'affection inquiète de l'aveugle. Le pasteur
joignit à leurs promesses l'engagement de ne ja-
mais perdre de vue l'orpheline isolée maintenant
dans la vie...
— Adieu donc ! lui dit Mathurin, adieu, mon
Yvonne! toi qui m'as consolé, guidé, aimé... Je
vais retrouver ta mère, je lui parlerai de toi ! Si je le
puis, je viendrai te dire que nous sommes heureux
là-haut, pour que tu marches toujours courageuse
et dévouée ! Yvonne, ma fille, embrasse-moi en-
16 LE CHEMIN DU PARADIS.
core!... Monsieur le curé, c'est la fin!... Je ne suis
plus aveugle!... je vois une grande lumière! Oh!
le paradis!.le paradis!
Il retomba en arrière...
Mathurin était mort.
II
L'INCENDIE.
Les fléaux battaient les gerbes, les moissonneurs
chantaient, la voix des glaneuses arrivait de loin.
Les champs donnaient avec abondance le froment,
le seigle et le blé noir.
Dans la ferme de Jeanne,tout respirait, cette bonne
et franche gaîté qui fait plaisir à voir. Le curé de-
vait venir le soir bénir la moisson et la famille.
18 LE CHEMIN DU PARADIS.
Garçons et filles, maîtres et serviteurs travaillaient
pleins de courage, et se hâtaient d'autant plus
qu'on pouvait redouter un orage pour la fin du
jour.
Pendant qu'on achève dans les champs, sur
l'aire et dans la-grange, la tâche quotidienne,
deux hommes qui, pendant longtemps, se sont te-
nus cachés dans une petite futaie, en sortent avec
précaution et jettent autour d'eux des regards in-
quiets.
— Ils ont autre chose à faire qu'à nous surveiller,
dit le plus vieux. Regarde bien, Pâlot, voici l'en-
trée de la grange, l'échelle qui mène au grenier à
foin, et la porte du courtil. Quand le monde sera
couché, nous sortirons .de notre trou, et tu sais le
reste.
— C'est pourtant dangereux ce que vous me fai-
tes faire, et si les gendarmes me prenaient !
— Écoute, Pâlot, si les gendarmes te mettent la
main au collet, c'est fini, on te fusille comme dé-
serteur! Et le gouvernement ayant eu assez de dé-
sagréments à cause des gars de ton espèce, il
L INCENDIE. 19
n'aura guère d'égards pour toi. Avec un peu d'a-
dresse, tune seras pas pris... d'ailleurs, on te paie.
— Cent écus ! murmura le Pâlot, ce n'est pas de
quoi vivre à son aise.
— Eh bien, s'il est content, il augmentera peut-
être.
— A la fin, ça m'ennuie, dit Pâlot, de mettre le
feu sans savoir pourquoi.
.— Qu'est-ce que cela te fait : l'homme qui nous
paye tient à se venger du métayer... il a sans
doute ses raisons... Si tu refuses de le servir, il ne
manque pas de gens qui ont eu des affaires à ré-
gler avec la justice et qui se montreront moins
scrupuleux que toi...
— Je le ferai ! je le ferai ! dit le Pâlot., Gare à
nous, voici Jeanne.
La fermière portait le dîner des travailleurs.
Elle distribua leur part à chacun, leur donna une
louange amicale, et voyant Yvonne tout en sueur
et fatiguée, elle lui dit d'aller préparer des froma-
ges et de laisser là son fléau.
Anne et Marguet, les deux filles aînées de
20 . LE CHEMIN DU PARADIS.
Jeanne, étaient rentrées avant elle. Toutes trois
se 'partagèrent la besogne. Elles riaient, elles
chantaient, en achevant les préparatifs du souper.
La voix nasillarde d'un mendiant les interrom-
pit. Marguet coupa un énorme morceau de pain,
Anne prit quelques sous dans sa poche, et comme
Yvonne était pauvre aussi et n'avait à offrir que
ses prières, elle lui dit d'une voix touchante :
— Dieu vous bénisse, mon brave homme !
Tandis que Marguet coupait le pain, le men-
diant jetait autour de lui des regards furtifs. Au
moment de sortir, pendant qu'ils remerciait les
jeunes filles, il se trompa de porte, et ouvrit celle
qui donnait dans le jardin.
— Pas par là ! dit Anne.
Le pauvre leva le pêne d'une autre porte et vit
une seconde chambre. Marguet lui prit la main et
le conduisit en lui désignant une route qu'il de-
manda.
— C'est un singulier homme, dit Marguet.
— Il m'effrayait presque, ajouta Anne.
— Les pauvres sont les envoyés de Dieu, ré-
L'INCENDIE. 21
partit Yvonne. Comment avez-vous fait quand
Mathurin et moi nous avons frappé à votre
porte?
— Quelle différence ! dirent ensemble les deux
soeurs.
— Mathurin était bien vieux ; de plus, il était
aveugle. Moi je n'avais pas même de sabots et
mon jupon ne connaissait plus sa première pièce.
Vous vous êtes serrés pour nous faire place, et le
vieillard a souhaité mourir chez vous. Vous l'avez
fait enterrer au cimetière, on a posé une croix sur
sa fosse et vous m'avez gardée...
— Je crois bien ! dit Marguet, tu nous portes
bonheur ! depuis que tu es à la maison, les trou-
peaux sont magnifiques, on ne sait où loger les
récoltes, mes frères tirent de bons numéros !
— Allons, allons, soeur Marguet, ne mentez pas
davantage.
Les trois jeunes filles s'embrassèrent, et l'on re-
doubla d'ardeur au travail pour compenser le
temps perdu...
Le jour baissait, les chariots rentrèrent, les ger-
22 LE CHEMIN DU PARADIS.
bes furent entassées, et les travailleurs se réuni-
rent dans la salle basse.
Le couvert était mis, on allait dire la prière,
quand un second mendiant entra.
Le fermier lui fit donner une écuelle, un verre,
et le pauvre prit part au repas.
Au dessert, il chanta une complainte fort popu-
laire dans le pays : elle raconte que des métayers
ayant un soir d'hiver donné l'hospitalité à un
pauvre trouvèrent le lendemain à sa place, dans
la chambre qu'il avait occupée, un crucifix gigan-
tesque : le Sauveur avait pris l'apparence d'un
malheureux pour éprouver leur charité...
Après une journée de labeur le sommeil semble
bon. Les jeunes filles montèrent dans leur sou-
pente, les garçons de ferme au grenier, Jeanne et
son mari entrèrent dans leur grande chambre
meublée de lits clos à rideaux de serge, de bahuts
et de beaux dressoirs de chêne. On donna au pau-
vre deux bottes de paille fraîche dans l'étable.
Une demi-heure après, tout le monde dormait.
— Vers onze heures, un homme s'approcha
L'INCENDIE. 23
d'une ouverture étroite pratiquée dans le mur de
l'étable :
— Dors-tu, Pâlot?
— Non, Mingreux, je t'attends.
— Prends le phosphore et les allumettes, bon !
et dans un bout de temps, fais ta besogne.
— Et les cent écus.
— En voilà vingt ! en à compte.
Le Pâlot compta, mit le phosphore et les allu-
mettes dans sa poche et attendit que Mingreux eût
disparu. Il chercha l'entrée extérieure, dressa une
échelle et parvenu à une lucarne, jeta une poignée
d'allumettes dans les gerbes. Il redescendit, mit
le feu aux poutres de l'étable et aux râteliers gar-
nis de foin, puis, refermant la porte sur lui, il ga-
gna la campagne.
Les hennissements d'effroi des chevaux, les
beuglements des vaches et des taureaux emprison-
nés dans un cercle de flamme donnèrent l'alarme.
Quand on se leva, il était trop tard, la récolte
était perdue et les bâtiments déjà gravement com-
promis. L'escalier en forme d'échelle de meunier
24 LE CHEMIN DU PARADIS.
qui menait au logis de la plus jeune des servantes
était consumé. La malheureuse effarée, envahie
par les flammes, poussait des cris aigus en serrant
dans ses bras le dernier enfant de Jeanne. Yvonne
la voit et tremble : partout une victime réclame
du secours. La pauvre mère est à genoux, pieu- ,
rant et sanglotant. Marguet, Anne et l'autre ser-
vante se tordent les bras, on appelle, on cherche
Yvonne, nul ne l'a vue.
Un instant après, deux cris retentissent : Pierre,
le petit Pierre était dans les bras de- Jeanne, et
personne ne manquait à l'appel. On courut au vil-
lage, le tocsin jeta ses notes lugubres : mais les
puits étaient rares, les seaux manquaient. Les se-
cours furent insuffisants et la famille du laboureur
demeura groupée, les bras enlacés, les yeux fixes,
regardant sa ruine s'accomplir.
Dans.les villes, un incendie est un malheur, à
la campagne, c'est un fléau.
Quand la dernière javelle fut consumée, que les
charpentes s'affaissèrent avec bruit, que des pier-
res noircies restèrent seules pour marquer la place
L'INCENDIE. 25
de cette ferme riche et enviée, le père et la mère
se levèrent, s'embrassèrent, et Jeanne deman-
da :
— Que ferons-nous ?
—? Nous étions maîtres, nous deviendrons servi-
teurs. Anne et Marguet ne manqueront pas de
conditions, nos fils...
— Je me ferai soldat, dit Michel.
— Vous, mes amis, dit le fermier à ses anciens
domestiques, je vous dois vos gages depuis la
Saint-Jean...
— Allons, dit le plus vieux des serviteurs, je
vais parler pour moi et pour les autres... vous ne
nous devez rien ! Si nos économies peuvent vous
servir, j'ai cent francs placés à la caisse d'épargne.
— Merci, mon ami, Dieu est là.
Dieu fut représenté par le pasteur. Après avoir
appris le désastre, il songea aux remèdes possibles
et se rendit au château. Ce qu'il reçut ne sauvait
pas la famille, mais pourvoyait du moins aux né-
cessités les plus urgentes.
D'ailleurs l'énergique nature de nos paysans
2
20 LE CHEMIN DU PARADIS.
bretons, leur foi robuste défiaient l'orage et le
malheur. Ce qui chagrinait Jeanne, c'était moins
la perte de la ferme que la dispersion de sa chère
famille. Marguet entra au château pour le service
particulier de la comtesse. Antoine, le brave mé-
tayer, prit une exploitation à bail. Michel partit
pour la ville et s'engagea. Devant les désastres "de
la famille, il n'eut môme pas la joie de servir la
France par amour pour son pays, ni l'honneur de
dire : Je suis volontaire ! L'argent manquait, le
pauvre enfant se vendit comme remplaçant.
Il y a quelques années, une sorte de déshonneur
s'attachait à celle action. On disait en parlant de
celui qui partait ainsi : C'est un vendu.
D'habitude, l'argent compté pour ce marché se
dépensait en orgies. Au bout de quelques jours le
conscrit était misérable comme auparavant. Mi-
chel redoutait l'accueil que lui feraient ses cama-
rades. Mais une lettre du curé au commandant
rendit toute hostilité impossible. Le sinistre de la
Basse-Meffraie avait été connu, le dévouement du
fils plaida en sa faveur. Anne suivit à Paris une
L'INCENDIE. 27
vieille douairière née dans le pays, et, sauf Petit-
Pierre, chacun put gagner le pain de la journée.
Yvonne fut la dernière à songer à elle. La Pro-
vidence n'était-elle pas là pour l'orpheline? Lors-
qu'elle eut reconduit Antoine et Jeanne, dit adieu
à Marguet, Michel, Anne, et Petit-Pierre, elle se
rendit à la cure du village.'
La soeur du bon prêtre, mademoiselle Gene-
viève, était seule à la maison. Le souper attendait
le pasteur. Yvonne s'assit timidement, exposa sa
position à mademoiselle Geneviève et la pria de
lui donner un bon conseil.
— Ma fille, dit l'excellente femme, il y a dix ans
qu'un pauvre homme vous donna la seule marche
à suivre : aller droit son chemin, prier et travail-
ler. Près de Mathurin comme à la ferme vous avez
rempli votre devoir ; ayez confiance, — attendez
mon frère et faites ce qu'il vous dira.
Le vieux recteur rentra. Il avait passé sa journée
à visiter ses paroissiens, à les consoler ; il trouvait
encore la douleur à sa porte, cette douleur fut la
bienvenue.
28 LE CHEMIN DU PARADIS.
Il écouta Yvonne avec une angélique bonté,
puis, lui prenant la main :
— Où voulez-vous aller, ma fille ?
— Monsieur le curé, dit-elle, j'ai dix-sept ans,
et je vous répondrai comme à Mathurin : — Je
veux aller au paradis où est ma mère !
— Allons ! c'est bien, attendez-moi.
II entra dans son cabinet et revint un quart
d'heure après, une lettre à la main :
— Vous dînerez aujourd'hui avec nous, Yvonne';
demain vous vous metterez en route. Voici le prix
de votre voyage, plus trois francs... je suis pres-
que le plus pauvre de ma paroisse, chère fille...
Ma soeur vous donnera ce soir la petite chambre
qui regarde sur le. verger. Asseyez-vous, mangez
de bon appétit. Avec la lettre de recommandation
que voici, vous ne sauriez être abandonnée... d'ail-
leurs, à brebis tondue Dieu mesure le vent.
Pendant le frugal repas du curé on parla beau-
coup de la pauvre famille dépossédée. Mademoi-
selle Geneviève assura qu'un miracle se ferait plu-
tôt que Dieu la laissât dans la misère. Enfin, l'ap-
L'INCENDIE. 29
parition du premier mendiant, l'hospitalité donnée
au second, leur disparition au moment du désas-
tre parurent au curé une preuve suffisante que
la malveillance était cause du sinistre.
Lorsqu'Yvonne eut le lendemain pris congé du
curé et de sa soeur, et qu'elle fut montée dans la
diligence, elle regarda la suscription de sa lettre.
Elle portait : A soeur Claire, Supérieure des Filles
de Saint-Vincent de Paul. Rennes.
Le soir même Yvonne frappait à la porte de la
communauté.
Une tourière au visage rond, paisible, aux re-
gards bienveillants et doux la fit entrer au par-
loir.
Yvonne garda son petit paquet à la main, tira sa
précieuse lettre de la piécette de son tablier et at-
tendit la supérieure.
C'était une jeune religieuse, grande, élancée.
Son beau front pâle se cachait sous sa cornette
blanche, ses mains se dérobaient dans les manches
larges de sa robe de bure grise.
En la regardant, Yvonne se sentit rassurée.
2.
30 LE CHEMIN DU PARADIS.
Dieu lui gardait sa voix humble, perdue, bénie
par la prière et le travail. Elle entrait dans une de
ces maisons qui sont placées dans les chemins
difficiles du monde comme les cabanes de refuge
échelonnées sur les flancs du mont Cenis, afin que
le voyageur égaré dans les neiges y trouve un toit,
du feu et un cordial.
La lettre du curé était simple et courte.
Soeur Claire l'ouvrit lentement, la lut lentement
encore, puis tendit la main à la jeune fille in-
quiète.
— Vous êtes à nous, lui dit-elle. Selon que vous
le désirerez, vous prendrez place au milieu de nos
orphelines; on vous enseignera un état, puis vous
nous quitterez quand vous aurez trouvé une place
lucrative... Si vous le préférez, Yvonne, après
que nous aurons étudié vos goûts, votre voca-
tion, vous deviendrez notre soeur en religion.
— C'est trop, ma mère, c'est trop d'honneur et
de joie pour moi, s'écria la jeune fille, en tom-
bant à genoux. Qui a pu vous dire ma pensée, et
vous faire lire au fond de mon âme ?
L'INCENDIE. 31
— Le récit de votre vie, Yvonne : un vieillard
adopté... un enfant sauvé des flammes... Il y a, ma
fille, des âmes douces et contemplatives qui font
du cloître leur arche tutélaire ; il est des coeurs
énergiques, des caractères enthousiastes qui veu-
lent l'action... Dans l'Évangile nous trouvons Mar-
the et Marie... Vous serez Marthe... Vous aurez la
main légère pour panser les blessés, l'humeur pa-
tiente avec les malades... Vous aimerez les vieil-
lards et les petits enfants... Venez, ne songez
maintenant qu'à vous reposer au milieu de nous ;
quand vous aurez pris une décision, Vous me la fe-
rez connaître.
Yvonne eut un lit dans le dortoir des orphelines.
Elle dormit paisiblement, et rêva qu'on plaçait sur
sa poitrine un crucifix d'argent et que l'on mettait
un rosaire à son côté.
Un an après elle écrivait au curé.
« Monsieur le Pasteur,
« Demain je serai admise au rang des novices,
et l'enfant sans famille va se trouver membre de la
32 LE CHEMIN DU PARADIS.
plus sainte, de la plus grande, de la plus populaire
des institutions. Je suis et serai toujours indi-
gne d'un tel honneur. Comptez cependant sur
les efforts que je ferai pour imiter ce que j'admire
chaque jour. Soeur Claire est un ange, Monsieur le
curé : j'ai su par mes compagnes qu'elle est de
noble maison, et de toutes les religieuses, c'est
elle la plus humble et la plus serviable. Je ne me
suis pas seulement exercée depuis mon séjour ici
aux devoirs qui me seront imposés, j'ai encore
travaillé, vous le voyez, et chaque jour j'étudie,
moi, pauvre ignorante, le livre de l'Évangile et ce-
lui des sciences de ce monde. Jeanne m'a écrit
une lettre touchante : chacun s'associe pour inter-
céder le ciel en faveur d'Yvonne. Mes soeurs me
font fête, les orphelines, mes anciennes compa-
gnes, envient mon bonheur, et moi je bénis Dieu
par des larmes, des mots sans suite, tant je suis
émue, heureuse et triomphante !
« Le lendemain, 15 août.
« Je suis soeur Yvonne ! ma vie n'est plus à moi !
l'habit du monde n'est plus le mien, j'ai la livrée
L'INCENDIE. 33
des servantes des pauvres ! Je puis consacrer mes
pensées, mes jours, mes nuits, mon existence à
ceux qui souffrent et qui pleurent !
«C'est d'aujourd'hui seulement, Monsieur le curé,
que je suis réellement sur le chemin du paradis.
J'admire les voies cachées de la Providence qui,
d'un mot tombé de la bouche d'un pauvre homme,fit
la conduite de ma vie. Cette expression simple et
grande n'a cessé de retentir en moi, chaque soir je
me demandais : — N'as-tu pas dévié de la route?
Maintenant je ne me conduirai plus seule, mes su-
périeures me guideront. Je lis et je relis la sainte
règle laissée par notre fondateur, je cherche à me
nourrir, à m'imprégner de cet esprit de charité
ardente qui lui inspira la réalisation d'un prodige !
Toutes les oeuvres des hommes peuvent mourir,
des trônes peuvent s'ébranler, des gouvernements
crouler, des institutions être anéanties ; la création
de Vincent de Paul vivra autant que le monde,
tant elle est profondément humaine et divine tout
ensemble ! C'est à vous que je dois ma joie ! Quand
je serai assez heureuse pour adoucir les souffrances
34 LE CHEMIN DU PARADIS.
d'un malade, je vous renverrai ses bénédictions, à
vous, mon bienfaiteur et mon père !
« Priez pour moi.
« A vous, en toute charité.
« Soeur YYONNE. »
III
LA JOURNÉE DU 8 SEPTEMBRE
Le soleil brille splendide comme le jour où il
éclaira le champ de bataille d'Austerlitz.
Les clairons retentissent, les tambours battent,
le canon tonne.
On croise la baïonnette, on Lire l'épée du four-
reau.
36 LE CHEMIN DU PARADIS.
L'heure est venue pour la France de combattre
et de vaincre.
La grande journée du 8 septembre verra la prise
de Malakoff.
Du général au soldat, c'est le môme courage, le
même enthousiasme. Chacun combat pour son
pays, pour sa gloire nationale; chacun veut le
triomphe du drapeau, dût ce drapeau lui servir de
linceul. Il faut qu'on dise un jour en voyant ceux
qui luttent à cette heure : —Ils étaient à la cam-
pagne de Crimée !
Michel était sous les ordres d'un Breton comme
lui, le commandant Cornulier, qui entraîna ses
chasseurs vers la batterie noire qu'il s'agissait d'em-
porter à la baïonnette.
Il monta le premier sur le parapet, se tourna du
côté des soldats, et levant son épée en l'air, cria :
— En avant !
Une balle siffle, il tombe...
Michel était à ses côtés.
— Nous le vengerons, dit-il à ses compagnons.
La redoute fut emportée.
LA JOURNÉE DU 8 SEPTEMBRE. 37
Le fils de Jeanne faisait son chemin à travers la
mitraille.
Il porta à Sébastopol l'âme énergique d'un soldat
et la foi d'un chrétien.
Il se battait, le scapulaire sur la poitrine, comme
les croisés luttaient une croix blanche sur l'épaule.
Toujours prêt à courir où se trouvait le danger,
il s'oubliait pour ses camarades. Naturellement
serviable, bon et doux, il devenait un lion à l'heure
du danger.
De tous les soldats, le Breton est le plus vaillant,
le plus ferme, celui sur qui les chefs comptent
davantage. Du combat des Trente aux victoires du
Consulat, des conquêtes de l'Empire à l'immortelle
campagne de Crimée, le chevalier et le soldat bre-
ton n'ont jamais changé ou faibli.
Michel s'était fait une joie de la guerre qui s'ou-
vrait.
Il avait rêvé la croix, les épaulettes ! Alors il fût
revenu dans son village, la ferme eût été rebâtie,
Anne et Marguet seraient rentrées au foyer, sans
oublier Yvonne, l'orpheline.
38 LE CHEMIN DU PARADIS.
La moitié des rêves de Michel était réalisée : il
avait été décoré...
La journée du 8 septembre devait décider de son
avancement. Le bruit, la furie du combat le saisi-
rent, l'entraînèrent. Il se multiplia, il accomplit
des prodiges; mais, atteint par un boulet qui lui
enleva les deux bras, il tomba au milieu d'un
groupe de ses camarades.
La victoire coûtait cher. Officiers et soldats
payaient de leur sang le sol conquis. Les ambu-
lances regorgaient de blessés, les aumôniers ne
pouvaient suffire à leur ministère de consolation ;
et ces anges que l'on voit à côté de toutes les dou-
leurs, les Soeurs de charité, déployaient leur zèle
infatigable.
Le prêtre donnait aux mourants l'assurance
d'une autre vie et d'une autre gloire. La fille de
Saint-Vincent de Paul présentait le breuvage bien-
faisant, exécutait les ordres du chirurgien, exhor-
tait les malheureux à la patience, leur parlait de
leur mère, de leurs soeurs, et mettait une lueur
d'espoir à côté de la souffrance et de l'isolement.
LA JOURNÉE DU 8 SEPTEMBRE. 39
Au nombre des blessés qui demandaient le prê-
tre était un Breton horriblement mutilé; il ne
comptait plus que les minutes de son existence.
Ses gémissements attirèrent une jeune soeur de
charité. Émue de compassion, elle fit un panse-
ment provisoire; et, en attendant l'aumônier,
lui parla de Dieu dont il implorait la miséri-
corde.
Le malheureux tenait ses yeux fermés pour con-
centrer toute sa force, il les ouvrit à la voix de la
religieuse et poussa un cri :
— Yvonne !.... vous ici.... Pardon, ma soeur, re-
prit-il, je me trompe sans doute; mais vous res-
semblez à une jeune fille...
— Que votre mère recueillit à la Basse-Mef-
fraie...
— C'est donc vrai! ah! je mourrai.dignement
et saintement, ma soeur... Dieu est bon de vous
avoir envoyée... Il me semble que. vous apportez à
mon lit de mort tous les souvenirs du pays ! du
pays que je ne reverrai plus !
Yvonne se sentit profondément émue. Elle
40 LE CHEMIN DU PARADIS.
aussi vit repasser devant elle toutes les phases de
sa vie, depuis le convoi de sa mère sortant de
l'hospice jusqu'au jour où elle prononça ses
voeux.
Cette famille qui l'avait accueillie, allait être
frappée d'un coup terrible...
— Pauvre Michel, dit la jeune fille , vous êtes
cruellement éprouvé. Ne vous désespérez pas
pourtant, si vous perdez vos bras, des amis vous
restent... On respectera votre malheur !
— Je serai à charge à ma mère ou j'irai grossir
le nombre des invalides, Soeur Yvonne ! je ne le
désire point ! Le pain manque chez nous ! la vue
d'un mutilé est pénible... suisse capable de la-
bourer la terre? non... hélas! je ne pourrais
même plus serrer ma mère dans mes bras... J'aime
mieux mourir... en soldat, en chrétien, digne
d'eux, digne de vous qui les reverrez peut-
être!...
Il s'arrêta un moment, puis il reprit :
— Pourvu que le prêtre vienne !.... la mort
aura fait son ofiice avant le chirurgien... Comme
LA JOURNÉE DU 8 SEPTEMBRE. 41
je regretterai de n'être pas enterré dans notre
petit cimetière, à côté de l'église... Quand la
guerre sera finie , ma Soeur, vous retournerez en
France... Si vous le pouvez , détournez-vous de
votre chemin , allez chez ma sainte et vieille
mère, dites-lui que son pauvre enfant l'aimait
bien!... Portez-lui ma croix d'honneur! parta-
gez le ruban rouge entre mes soeurs et mes frè-
res...
— Je le ferai, Michel.
— Prenez ma décoration.
Yvonne la détacha de la poitrine du blessé.
— Mettez-la à votre rosaire, ma Soeur... vous
saurez bien ce qu'il faudra leur dire...
En ce moment le prêtre arriva.
Yvonne lui céda sa place près du lit de camp et
resta agenouillée , pleurant et priant pour l'in-
fortuné jeune homme.
L'aumônier le quitta.
Michel était paisible et pr eheureux.
— J'ai encore une prière à vous adresser...
— Parlez, Michel.
42 LE CHEMIN DU PARADIS.
— Dites-moi les prières des agonisants dans
notre belle langue du pays de Vannes.
La religieuse se prêta à son désir.
Penchée sur sa couche mortuaire, elle récita les
oraisons et les litanies en langue celtique. Michel
répondait. Son visage respirait la joie et l'enthou-
siasme. La présence d'Yvonne, les sons de ce
langage bégayé sur les genoux de sa mère répan-
daient sur ses derniers moments une consolation
suprême.
Il leva les yeux au ciel, regarda ensuite Yvonne
et murmura :
— Kenevo ! au revoir !
— Amen ! répondit la soeur.
Yvonne veilla le cadavre de son compagnon d'en-
fance et l'ensevelit.
Le pauvre jeune Breton allait dormir sous un
ciel étranger, les genêts ne croîtraient pas sur sa
tombe, et jamais une main pieuse n'y jetterait
plus tard un peu d'eau bénite !
D'autres mourants attendaient Yvonne.
Sa tâche était loin d'être terminée...
LA JOURNÉE DU 8 SEPTEMBRE. 43
L'armée revint à Paris, fêtée, saluée, acclamée
par le peuple.
Dans les campagnes, on guettait le facteur
avec une fiévreuse impatience. On se transmettait
des nouvelles plus ou moins vraies. Ceux qui re-
venaient de la ville étaient entourés , pressés ,
écoutés comme des oracles.
Antoine et Jeanne attendaient leur enfant. On
attribuait le silence de Michel au désir de sur-
prendre la famille. Comme il avait la croix, on
pensa que peut-être les épaulettes étaient ve-
nues.
On comptait les jours, on calculait la durée des
étapes.
Le curé avait été invité pour le retour du cher
enfant.
Le bon prêtre se ressentait du poids des années.
Ses cheveux étaient complètement blancs, ses
mains tremblaient en se levant pour bénir ; il n'en
continuait pas moins sa tâche, fortifiant, visitant,
consolant les pauvres. On l'aimait, on le respec-
tait dans la paroisse.

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