Le chevalier aux armes vertes / par J.-M. Des-Journaux

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P. Lethielleux (Paris). 1866. 1 vol. (246 p.) ; in-18.
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Publié le : lundi 1 janvier 1866
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LE
CHEVALIER
AUX ARMES VERTES
LONS-LE-SAUNIER, IMPRIMERIE HENRI DAMELET.
LE
CHEVALIER
AUX ARMES VERTES
PAR
J.-M. DES JOURNAUX
PARIS,
P. LETHIELLEUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR
23, rue Cassette, et rue de Hézières, 11.
1866
( Tous droits réservés.)
LE CHEVALIER
AUX ARMES VERTES
I
Le vieux mameluk,
Les Etats chrétiens fondés en Orient par les
premiers croisés se trouvaient dans la situation la
plus critique et la plus précaire en l'année 1187.
Jamais, depuis qu'ils existaient, ils n'avaient couru
d'aussi graves dangers.
La seconde croisade conduite par le roi Louis VII,
n'améliora point le sort des fidèles. Il faut dire
qu'ils étaient en partie les artisans de leurs pro-
pres maux : malgré le joug dont les menaçait
Noureddin, calife abasside de Bagdad, ils se dé-
chiraient mutuellement, affaiblissant leurs for-
ces dans ces discordes intestines. L'islamisme au
contraire, tendait à concentrer toutes les siennes
dans la main d'un grand homme, bien connu sous
le nom de Salah-Eddin.
2 LE CHEVALIER
Ce chef musulman, après avoir accompli, comme
lieutenant de Nourreddin, la conquête de l'Egypte,
où il mit fin au califat des Fathimites, profita de
la mort de son maître pour monter au rang su-
prême. Devenu souverain de la terre des Ploté-
mées et des Pharaons, de la Syrie, de la Méso-
potamie, du Kurdistan, il entreprit de chasser les
Francs de la Palestine, et se porta avec toutes ses
forces contre le royaume de Jérusalem.
Gui de Lusignan, qui occupait le trône fondé
dans la Ville-Sainte par les glorieux pèlerins de
l'Occident, marcha à la rencontre du sultan; une
bataille terrible se livra dans les champs de Tibé-
rïade, et ses résultats furent désastreux pour les
chrétiens : trente mille tombèrent dans la lutte ;
le roi et les principaux chefs de l'armée restèrent
aux mains du vainqueur.
Salah-Eddin, poursuivant ses succès, s'empara
sans peine de Jérusalem et de la plupart des
places de la Palestine. Au milieu de l'année que
nous avons dite, il ne restait guère aux chrétiens
que les villes d'Antioche, de Tripoli, de Beyrouth,
de Sidon et de Tyr, lesquelles, évidemment, ne
pouvaient opposer une longue résistance aux for-
ces prépondérantes du chef de l'islamisme.
Déjà le sultan, à la tête de ses troupes, mar-
chait contre la dernière de ces places, qui était
aussi la plus importante. Le 1er novembre il
campa dans les plaines de Géraser, à dix-huit lieues
de Tyr.
Bien que la saison fût avancée, la journée était
brûlante. Les Sarrasins, exténués de fatigue par
le passage des montagnes, comptaient prendre
quelques repos avant d'ouvrir les travaux du siége.
AUX ARMES VERTES. 3
Les lieux, d'ailleurs, étaient propices ; il y avait là
d'épais ombrages, des eaux saines et abondantes.
Au moment où commence ce récit, les rayons du
soleil couchant enflammaient le ciel ; la chaleur
diminuait et une brise agréable commençait à ra-
fraîchir l'atmosphère ; les soldats musulmans cir-
culaient, conversant bruyamment.
Alors parut à l'une des portes du camp un
homme d'aspect étrange, dont la tournure et l'é-
quipage attirèrent aussitôt les regards curieux des
infidèles. Il avait trente ans environ, était de sta-
ture et de proportions athlétiques, et ses mem-
bres, aux muscles saillants, annonçaient une vi-
gueur peu commune. Il avait le teint brun très-
foncé, la barbe épaisse et couleur de jais, les
yeux noirs et pleins de feu, les traits réguliers,
empreints de noblesse et d'une rare énergie. Il
possédait cette mâle beauté commune aux eufants
de l'Orient, mais qui, trop souvent, voile chez
eux une âme perfide, livrée aux plus mauvais
instincts.
Une espèce de calotte blanche, entourée d'un
énorme turban, couvrait la tête puissante de ce
personnage singulier. Il portait une veste verte,
un burnous déchiré et de larges hauts-de-chausses
d'étoffe grossière. Un cimeterre sans fourreau
pendait à sa ceinture. Il montait à crin un âne
magnifique, tel qu'on n'en voit point en nos pays ;
ses jambes demi-nues descendaient de chaque
côté du paisible animal, et ses pieds touchaient
presque la terre.
Les Sarrasins qui gardaient l'entrée du camp
ne purent sempêcher de rire à la vue de cet ac-
coutrement grotesque. L'étranger ne parut point
4 LE CHEVALIER
offensé des railleries plus ou moins piquantes
qui l'accueillirent; il se jeta à bas de la bête,
s'approcha des gardes avec assurance, et leur de-
manda doucement :
— Ne connaissez-vous point un fidèle croyant
nommé Hor-Hissar ?
— Hor-Hissar, le vieux mameluk ? firent les
soldats en cessant aussitôt leurs plaisanteries.
— Le vieux Mameluk, répéta le nouveau venu ;
je crois, en effet, que c'est ainsi qu'on le sur-
nomme. Pourriez-vous me dire en quel endroit
je le rencontrerai et s'il me sera permis de le
voir ?
— Hor-Hissar, répondit un musulman, est un
homme considérable et demeure dans le quar-
tier du sultan. Ne pénètre pas qui veut auprès
de lui.
— Cependant j'ai l'espoir qu'il me recevra.
— Qui es-tu ?
— Le parent de Hor-Hissar.
— S'il en est ainsi, je te conduirai moi-même
jusqu'à sa tente. Viens.
— Allah te bénisse ! fit le visiteur qui s'em-
pressa de suivre son guide tout en tenant son
âne par le licol.
Arrivés à l'enceinte renfermant les pavillons de
Salah-Eddin, les deux hommes eurent quelque
peine à obtenir d'y être admis. Le soldat indiqua
à l'étranger une vaste tente et lui dit:
— C'est là.
Ensuite il pria une sentinelle d'avertir Hor-
Hissar qu'un de ses proches désirait paraître en
sa présence, et il se retira, comblé des remer-
cîments de celui qu'il avait obligé.
AUX ARMES VERTES. 5
Ce dernier attendit fort longtemps à la place
où le musulman l'avait laissé, et il ne manifesta
aucune mauvaise humeur. Doué, sans doute de
la patience et du flegme propres aux Orientaux,
il s'était accroupi sur ses talons ; il attendit plu-
sieurs heures dans une immobilité parfaite, dai-
gnant à peine regarder ce qui se passait autour
de lui.
Pourtant il finit par arrêter les yeux sur deux
personnages qui venaient de sortir d'une tente
magnifique pour se promener au frais. Il les
examina attentivement et avec une grande per-
sistance.
Ils portaient la longue chevelure des hommes
de l'Occident et le brillant costume des hauts
seigneurs francs. L'un d'eux, vieillard vénérable,
dont la barbe blanche couvrait la poitrine, était
triste, mais résigné ; l'autre, d'âge mûr et de
tournure très-distinguée, semblait en proie à une
profonde tristesse. Ils allaient et venaient, causant
gravement et à demi-voix ; des gardes armés les
surveillaient. Toutefois, bien qu'ils parussent ne
point jouir d'une complète liberté, ils recueil-
laient des marques de respect de la part des
soldats.
Pendant que le visiteur contemplait les deux
Francs, une voix rauque et brusque éclata der-
rière lui et le fil tressaillir.
— Qui me demande ? disait-elle.
L'étranger se retourna et se trouva en face d'un
homme de soixante ans, au moins, de taille
moyenne, mais de large et robuste carrure. Vêtu
d'habits luxueux bien que négligés et malpropres,
il avait au flanc un splendide cimeterre et deux
6 LE CHEVALIER
poignards passés dans sa ceinture de soie brodée
d'or. Une barbe rude, fauve, hérissée, garnissait
son visage farouche, tailladé par le haut d'ef-
frayantes balafres qui se perdaient sous un im-
mense turban; ses yeux petits, vifs et ardents,
étincelaient sous d'épais sourcils ; son nez, aux
ailes écartées, mobiles, et recourbé comme le bec
d'un oiseau de proie, ajoutait une expression si-
nistre à cette physionomie, qui respirait l'audace
brutale et la cruauté.
C'était Hor-Hissar, désigné plus fréquemment
sons le nom de vieux Mameluk, parce qu'il était
un des plus anciens soldats de cette fameuse mi-
lice et qu'il avait surpassé tous ses compagnons
par de nombreux actes de bravoure.
A la vue du chef, l'étranger s'inclina profondé-
ment, et répondit :
— Seigneur, j'ose espérer que vous daignerez
accueillir votre indigne parent.
— Toi, mon parent! fit Hor-Hissar étonné.
— J'ai cet honneur, affirma le visiteur en s'in-
clinant plus bas encore que la première fois.
— Mais je ne te connais pas et nous ne nous
sommes jamais rencontrés.
— Effectivement, seigneur, depuis ma nais-
sance, votre glorieuse profession vous a constam-
ment retenu sur les champs de bataille. Néan-
moins, j'appartiens à votre famille.
— Il peut se faire que tu dises vrai, et je ne
discuterai point avec toi ; j'ai tant de parents main-
tenant qu'il me serait difficile de me souvenir de
chacun d'eux. Quel est ton nom?
— Abul-Giafar.
— J'ai entendu prononcer ce nom déja, je crois,
AUX ARMES VERTES. 7
et il n'est point étranger parmi nous. Tu es, sans
doute, quelque arrière petit-cousin?
— Je suis mieux que cela.
— Qui, enfin?
— Votre neveu.
— Mon neveu !
— Certainement.
Le vieux mameluk secoua la tête et reprit d'un
air à peu près convaincu :
— C'est bien possible. J'ai tant de neveux que
je n'en sais plus le nombre. Mettons que je suis
ton oncle, et qu'il n'en soit plus question.
— Avant de partir du pays où je suis né, j'ai
vu votre mère.
— Ah ! l'excellente femme doit-être bien vieille;
il y a quelque vingt-cinq ans que je ne l'ai visitée,
et c'est à peine si je me rappelle son âge.
— Elle a plus de quatre-vingt-dix ans.
— Voilà qui s'appelle filer habilement son
existence ; tout le monde n'en fait pas autant.
— De plus, elle jouit d'une bonne santé.
— Tant mieux !
— Avant de descendre dans la tombe, elle serait
heureuse de vous embrasser.
— Nous penserons à ce voyage dans quinze
ou vingt ans. Mais que viens-tu faire ici avec cet
âne?
— Je souhaiterais de m'enrôler dans les Mame-
luks et de profiter de vos beaux exemples.
— L'idée n'est pas mauvaise: à ce trait, je te
reconnais pour mon véritable neveu : bon chien
chasse de race.
— Vous m'acceptez?
— L'affaire ne dépend pas entièrement de moi.
8 LE CHEVALIER
— Quelles formalités dois-je remplir?
— Il me faudra te présenter au sultan.
— Quand vous voudrez ; je suis prêt.
— Demain donc je te mènerai chez Salah-
Eddin. Il t'admettra, je pense, facilement, sur
ma recommandation, parmi ses fidèles. Une fois
cette faveur obtenue, avec du courage, mes con-
seils et la protection d'Allah, tu réussiras à faire
fortune.
Abul-Giafar se confondit en remerciements.
Cependant, un sourire légèrement ironique se
dessina sur ses lèvres.
— Maintenant, ajouta Hor-Hissar, je suppose
que tu as bon appétit ; on va servir mon souper et
je t'offre une place à ma table.
Le neveu du Mameluk ne refusa pas ; ayant con
fié son âne à l'un des gardes, qui l'attacha non loin
de là, il pénétra dans la tente où il partagea le
copieux repas de Hor-Hissar. Quand il fut ter-
miné, Hor-Hissar annonça à son parent qu'il lui
ferait donner des vêtements plus convenables pour
paraître devant le sultan. Puis il sortit brusque-
ment, en invitant Abul-Giafar à l'attendre. Il
rentra au bout de quelques instants, et expliqua
qu'il avait un cheval à soigner, auquel il devait
donner sa ration avec une rigoureuse exactitude,
aux heures fixées.
— Eh quoi! êtes-vous donc palefrenier? demanda
le neveu surpris.
— Oui, et je compte bien n'être jamais frustré
de cet honneur.
— Vous me dites-là, mon oncle, une chose
étrange ; vous, le vieux mameluk, l'un des plus
braves officiers de Salah-Eddin, qui avez une
AUX ARMES VERTES. 9
troupe d'esclaves à vos ordres, vous vous occupez
d'une écurie ?
— Par Allah ! je n'échangerais point cette fonc-
tion pour le titre d'émir.
— Je n'y comprends rien.
— C'est que ton ignorance est grande. Le che-
val dont je parle est le fameux coursier d'Ali.
— Votre réponse ne m'instruit guère.
— Tu as beaucoup de choses à apprendre, je le
vois, constata Hor-Hissar. J'ai affaire en ce mo-
ment chez le sultan; dans une heure je serai de
retour, et, tout en respirant le frais sur le seuil
de ma tente, je te raconterai ce que c'est que le
cheval d'Ali, et de quel incomparable honneur
jouit le mortel fortuné appelé à le servir.
Le vieux Mameluk s'éloigna de nouveau et re-
vint comme il l'avait promis. Il s'assit sur un
tapis étendu à l'entrée du pavillon, fit mettre
Abul-Giafar à ses côtés, et déclara assez haut pour
être entendu à une certaine distance qu'il allait
retracer l'histoire du coursier d'Ali.
Cinq ou six officiers ou soldats, qui rôdaient
autour de la tente du chef musulman, s'appro-
chèrent et sollicitèrent la permission, qui ne leur
fut pas refusée, d'écouter le récit. Ils l'avaient
entendu vingt ou trente fois déjà, peut-être; mais,
passionnés, comme tous les Orientaux, pour les
contes et les légendes, ils ne se lassaient point
de faire redire même ceux qu'ils savaient le
mieux.
Les auditeurs s'accroupirent sur leurs talons
devant le mieux mameluk La nuit était venue ;
la lune épanchait sur la terre des flots argentés
de lumière ; la brise soufflait doucement, et les
1*
10 LE CHEVALIER
mille bourdonnements confus qui s'élevaient de
tous les points du camp s'apaisaient insensi-
blement.
Hor-Hissar, s'étant recueilli commença bientôt
en ces termes :
« Tout le monde, sauf mon neveu que voilà,
est au fait d'une vieille coutume existant au-
trefois au Caire. A la porte du palais du calife,
on voyait l'un des meilleurs chevaux qu'on pou-
vait avoir; on le tenait sellé et bridé, et on le
relevait chaque jour et chaque nuit comme une
sentinelle.
« Cet usage, qui semble étrange au premier
abord, avait été institué à cause d'une prophétie
éçrite dans nos livres; elle portait qu'un person-
nage du nom d'Ali sortirait de l'Egypte, monterait
un de ces coursiers, et deviendrait le maître des
Sarrasins aussi bien que des chrétiens.
« Or, il arriva que Salah-Eddin entra en ce
pays à la tête d'une armée dont je faisais partie.
Le prince ne possédait point la puissance dont il
jouit aujourd'hui; mais il aspirait au rang su-
prême, et se sentait appelé à commander aux
croyants. Il avait résolu de conquérir l'Egypte
et de détrôner le calife Fathimite, qui régnait au
Caire.
« L'entreprise offrait de graves difficultés : il
fallait ruiner un pouvoir affermi depuis plus de
deux siècles et entouré de respect. Nous parûmes
devant les murs de Babylonia, une place voisine
de la capitale, et nous formâmes le siége. Nos at-
taques, malgré l'énergie que nous déployâmes,
furent inutiles, et nous désespérions du succès.
« Salah-Eddin connaissait la prédiction et l'u-
AUX ARMES VERTES. 11
sage antique maintenu par le calife Azed qu'il
voulait déposséder. Considérant que si une ville
d'importance secondaire offrait tant de résistance,
le Caire ne pourrait jamais être pris par la force
des armes; réfléchissant, en outre, que la domi-
nation de l'Egypte dépendait de l'occupation de
l'illustre cité, le sultan médita d'accomplir la chose
la plus étonnante qu'on eût imaginé jusque-là.
« Il dépêcha un député au calife pour déclarer
qu'il renonçait à la guerre. Le messager devait
ajouter que Salah-Eddin, repentant d'avoir at-
taqué le maître de l'Egypte, se proposait de venir
en personne implorer son pardon; il porterait
sur le dos un bât d'âne, en signe de soumission,
et se ferait accompagner seulement de quelques
hommes pour écarter les indiscrets.
« Telle fut la mission de l'ambassadeur, qui s'en
acquitta de son mieux.
« Azed, transporté de joie à ce langage ines-
péré, manda au Caire tous les émirs, pour qu'ils
fussent témoins de cette grande scène, qu'ils vis-
sent Salah-Eddin suppliant, et qu'ils l'entendissent
implorer miséricorde.
« Notre chef prit avec lui quarante de ses meil-
leurs mameluks, au nombre desquels j'ai l'honneur
de figurer; nous tenions tous une baguette à la
main, comme il avait été convenu ; mais nous
avions caché sous nos habits des armes bien trem-
pées. Salah-Eddin, conformément à sa promesse,
se mit un bât sur le dos, et plaça, ainsi que nous,
une épée le long de sa cuisse.
« Il entra au Caire, rampant sur les pieds et sur
les mains. Nous le suivîmes, le stimulant de nos
baguettes, comme une bête de somme.
12 LE CHEVALIER
« La foule curieuse , qui se pressait sur notre
passage, et qui applaudissait à ce spectacle, courut
au palais des califes pour annoncer à Azed dans
quelle humble attitude se présentait son en-
nemi.
« Arrivés à la splendide demeure du prince de
l'Egypte, nous aperçûmes le cheval tout harnaché,
selon la coutume traditionnelle. A son aspect, un
rayon de joie illumina la figure imposante de Salah-
Eddin : il espéra devenir bientôt le cavalier du
noble coursier et jouer le rôle de cet Ali que les
croyants attendaient.
« Azed, assis sur son trône, ordonna d'intro-
duire notre chef audacieux, qui s'avança comme
un coupable, se prosterna et baisa les pieds du
calife. Ce dernier promit sa faveur au suppliant.
« Aussitôt Salah-Eddin, jetant brusquement le
bât qu'il portait, tira son glaive et perça le coeur
d'Azed.
« A l'exemple de notre maître, nous nous sai-
sîmes rapidement de nos armes et nous tuâmes
les gardes présents dans la salle. Nous frappâmes
également les soldats qui tentèrent de les secourir
et nous en fîmes un grand carnage.
« Les habitants du Caire, voyant le calife mort
et croyant qu'une armée entière avait envahi leurs
murs, n'opposèrent aucune résistance et nous
livrèrent la place.
« Salah-Eddin monta l'un des chevaux qui
attendaient Ali, et cet acte impressionna vivement
les esprits. Il manda sur le champ à ses troupes
de s'emparer de Babylonia ; ce qui fut exécuté sans
peine. La ville céda et on y trouva d'immenses
trésors. Le sultan soumit avec une égale facilité
AUX ARMES VERTES. 13
Alexandrie, Damiette et bientôt toute l'Egypte (1).
« C'est ainsi, poursuivit Hor-Hissar, que Salah-
Eddin conquit le fameux cheval qui doit procurer
à son maître l'admiration universelle. La prédic-
tion est en partie réalisée : le sultan, devenu le
chef des croyants, a dompté la plupart des chré-
tiens de ce pays, et il n'est pas douteux qu'il ne
finisse par triompher de ceux de l'Occident. A
dater du jour où il s'est rendu possesseur du cour-
sier d'Ali, la fortune n'a jamais abandonné ses
étendards, et elle leur demeurera fidèle tant que
le prince sera le cavalier du noble animal.
— Ainsi, interrogea Abul-Giafar, cette condition
est indispensable pour que Salah-Eddin achève de
subjuguer les chrétiens ?
— Elle est absolument nécessaire.
— Alors le sultan doit se hâter avant que son
cheval miraculeux ne vieillisse.
— Le coursier paraît toujours jeune. Il est aussi
robuste, aussi fougueux qu'au moment où notre
glorieux chef le prît à la porte du palais d'Azed.
— N'est-il pas à craindre que les chrétiens ne
cherchent à le faire périr ?
— Nullement. Peu d'entre eux savent cette his-
toire. D'ailleurs, qui oserait tenter un coup sem-
blable quand le vieux mameluk veille infatigable-
ment sur le cheval d'Ali ?
— Il y a longtemps que vous en êtes le gardien?
— Depuis que Salah-Eddin s'en est emparé.
Notre chef m'a confié la charge éminente de
conserver ce dépôt inestimable, en récompense de
ma bravoure et de mes longs services.
(1) Cette tradition orientale, dont le fond n'est pas dénué de vraisem.
blance, est rapportée par Bernard le Trésorier.
14 LE CHEVALIER
— Vous méritiez cette distinction, je ne fais au-
cune difficulté de l'avouer.
— Tu admets donc enfin que cet emploi n'est
point indigne de mon rang ?
— Assurément. Un vizir serait fier d'une telle
fonction. Tout ce que vous m'avez dit, seigneur,
m'inspire le plus ardent désir de voir, ne fût-ce
qu'un instant, le cheval d'Ali.
— Quand le sultan le montera, tu pourras le
contempler.
En achevant ces paroles, le vieux mameluk se leva
et rentra dans sa tente, où Abul-Giafar le suivit.
— Si vous ne consentez à me montrer ce soir
le noble animal, osa déclarer le neveu, je ne dor-
mirai de la nuit.
Hor-Hissar, flatté de l'intérêt que son neveu
avait pris à son récit, grimaça un sourire et ré-
pliqua :
— Soit donc comme tu le souhaites.
Et il conduisit Abul-Giafar à un vaste pavillon
entouré d'une double et forte palissade, percée
d'une seule porte. Cinq hommes armés jusqu'aux
dents gardaient l'entrée ; trois autres sentinelles
circulaient à l'entour de la tente, en face de
laquelle apparaissait un corps de garde renfer-
mant une vingtaine de mameluks, destinés à relever
les factionnaires.
L'oncle et le neveu ayant franchi la porte de
l'enceinte, pénétrèrent dans l'écurie, près du seuil
de laquelle ronflaient trois ou quatre palefreniers
subalternes. Hor-Hissar marchait le premier, une
lanterne à la main. S'étant approché de l'hôte de
cette demeure quasi princière, il dirigea sur lui les
rayons du foyer lumineux.
AUX ARMES VERTES. 15
Il y avait là un superbe cheval arabe de taille
médiocre, aux jambes admirablement déliées,
aux formes irréprochables, à l'oeil ardent ; ses
naseaux semblaient souffler du feu ; sa robe
noire et lustrée était d'une propreté parfaite. Il
portait au front un double croissant dont les
cornes, dirigées en sens inverse, offraient un des-
sin bizarre.
Le coursier d'Ali avait pour litière un épais tapis;
il mangeait, dans une crèche de bois précieux, du
grain mondé avec soin ; il avait sur le dos une
riche housse de drap écarlate, et son logis était
aussi bien tenu que celui du sultan.
Par précaution, on l'attachait avec une chaîne
d'argent massif, fixée à un long pieu enfoncé pro-
fondément dans le sol.
Abul-Giafar remarqua toutes ces particularités ;
cependant il examinait beaucoup plus attentive-
ment les dispositions de l'écurie que le cheval lui-
même. Néanmoins, il ne manqua pas de s'extasier
longuement sur le prodigieux quadrupède, vanta
sa beauté, et adressa les compliments les plus
élogieux au vieux mameluk, qui ne dissimula point
combien il était flatté que son neveu appréciât si
pertinemment une bête de cette valeur.
Non content de regarder, Abul-Giafar essaya de
caresser le cheval de la main; mais l'animal lui
lança une ruade qui l'eût renversé s'il ne se fût
promptement rejeté en arrière.
Hor-Hissar éclata de rire.
— Ce cheval, dit-il, n'a pas l'humeur facile.
— Je m'en aperçois, du reste.
— Nul, excepté Salah-Eddin, n'a jamais réussi
à le monter. Deux ou trois palefreniers et moi
16 LE CHEVALIER
seulement l'abordent impunément. Je te préviens,
crainte de mésaventure.
Abul-Giafar ne répondit pas. Mais, s'éloignant
quelque peu, il continua d'inspecter minutieuse-
ment les lieux, les harnais luxueux, les décorations
de l'écurie. Indiquant ensuite du doigt la chaîne
d'argent :
— Ceci, fit-il, est de nature à tenter les vo-
leurs.
— Aussi un palefrenier se risqua un jour à
mettre la main dessus.
— Qu'advint-il ?
— Le coursier d'Ali retendit demi-mort sur le
pavé, où on le retrouva le lendemain. Le misé-
rable ayant avoué son crime, Salah-Eddin le fit
couper en quatre quartiers et donner à manger
aux oiseaux de proie. Aucun serviteur, depuis lors
n'a cédé à la tentation. La leçon a été profitable.
Un imperceptible sourire effleura les lèvres
d'Abul-Giafar, que le vieux mameluk emmena hors
de la tente servant d'écurie au cheval du sultan.
Le guerrier convia son neveu à passer la nuit dans
son pavillon, ce que l'autre ne refusa point. Hor-
Hissar assigna un compartiment isolé à son parent,
et dit en se séparant de lui :
— Demain matin nous irons tous deux chez
Salah-Eddin. J'espère qu'il consentira à t'admettre
dans notre milice.
Abul-Giafar remercia et se retira dans la pièce
où il devait coucher. Un instant après, deux
esclaves lui apportèrent de somptueux vêtements,
afin qu'il put paraître décemment devant le chef
des croyants.
II
Un coup de main,
Les serviteurs de Hor-Hissar étant partis, Abul-
Giafar, désormais certain qu'on ne viendrait plus le
troubler, examina minutieusement à la lueur d'une
petite lampe que le vieux mameluk lui avait laissée,
le compartiment du pavillon qu'il occupait ; puis
il endossa les habits dont la générosité de son
oncle lui avait fait présent. Ce qui lui causa le
plus de plaisir, ce fut un excellent cimeterre à
lame brillante et un poignard bien affilé ; il plaça
ces deux armes à sa ceinture avec un air de grande
satisfaction.
Hor-Hissar avait fait largement les choses, et
il avait voulu traiter libéralement ce neveu qu'il
semblait d'abord ne pas connaître. Toutefois, disons-
le pour n'y plus revenir, le guerrier avait reçu ré-
cemment un message au sujet d'Abul-Giafar,
lequel l'avertissait de la prochaine visite du fils
d'une de ses soeurs qui portait ce nom ; s'il l'avait
accueilli de la façon que nous avons dite, c'était
par un trait de son caractère fantasque, et pour
juger jusqu'à quel point ce proche parent était
capable de garder son sang-froid. Satisfait de la
18 LE CHEVALIER
contenance de celui qui se donnait pour être de sa
famille, séduit peut-être aussi par sa bonne mine,
le Mameluk, dans un accès de belle humeur, avait
résolu tout d'un coup de l'accabler de bienfaits.
Aussi, d'après ses ordres, les esclaves avaient
déposé sur une petite table, à côté des vêtements,
une bourse pleine d'or, que le neveu considéra
avec quelque plaisir. Pourtant il parut éprouver
des scrupules, et il murmura :
— Dois-je prendre cette somme?
Il réfléchit une minute ou deux et ajouta :
— Ne suis-je pas en pays ennemi? Pourquoi
hésiter ? D'ailleurs, j'emploierai utilement cet or
à faire quelque bonne oeuvre.
En même temps il serra la bourse dans sa cein-
ture.
Enfin, il toucha du doigt le fil de son glaive, et
constata qu'il était tranchant comme un rasoir.
— Dieu merci ! fit-il, tout va bien, et ce début
me donne de belles espérances.
S'étant assis sur une escabelle de bois, il resta
longuement absorbé dans une profonde méditation.
On eût dit que parfois il écoutait les bruits du
dehors, qui cessèrent peu à peu, de sorte que,
vers miuuit, tout le camp était plongé dans le
repos et le silence.
Abul-Giafar, se levant doucement, troua de son
cimeterre la toile du pavillon, après avoir pris la
précaution d'éteindre la lampe, et il jeta un coup
d'oeil au dehors par l'étroite ouverture. La lune
disparaissait à l'horizon et l'obscurité enveloppait
la terre.
Alors, se servant de nouveau de son glaive, il
agrandit la fente d'un second coup et se glissa
AUX ARMES VERTES. 19
hors de la tente. Il s'arrêta un instant pour s'orien-
ter, et se dirigea vers le pavillon devant lequel il
avait vu se promener, dans la soirée, les deux
seigneurs francs. Les sentinelles l'arrêtèrent à
l'entrée.
— Où vas-tu ? s'enquirent-elles.
— Je suis le neveu de Hor-Hissar, répliqua-t-il
avec une certaine hauteur. Votre chef m'a chargé
de faire une ronde pour savoir si tout est en bon
ordre.
Les soldats, qui n'ignoraient point le titre que
se donnaient le nouveau venu, et qui avaient appris
l'accueil qu'il avait reçu du vieux mameluk, ne
s'opposèrent point à son passage.
Abul-Giafar s'introduisit dans le pavillon, au
fond duquel deux hommes reposaient tout habillés,
sur un lit de fourrures. Au bruit que fit le visiteur,
ils se levèrent en sursaut. Le plus âgé s'avança
jusqu'au milieu de la pièce qu'éclairait une torche
mince achevant de se consummer.
— Qui êtes-vous, demanda-t-il d'une voix sé-
vère ; pourquoi venir troubler notre sommeil ?
Seul, Hor-Hissar est autorisé à pénétrer ici sans
se faire annoncer.
Le second des captifs, sans donner à l'intrus le
temps de s'expliquer, ajouta:
— Si vous n'êtes point touché de notre malheur
ni de la dignité royale dont je suis revêtu, res-
pectez au moins les volontés du sultan ; il est
juste, et il a ordonné de ne point nous molester.
— Marquis de Montferrat, et vous, roi de Jéru-
salem, répondit Abul-Giafar à voix basse et en
langue franque, mon intention n'est point de vous
outrager.
20 LE CHEVALIER
— Votre nom ? firent les deux prisonniers très-
étonnés.
— Permettez-moi, illustres seigneurs, de garder
le silence à cet égard. Qu'il me suffise de vous
annoncer que vous serez libres demain, si vous le
voulez.
— N'est-ce point un piége que vous nous tendez ?
dit le vieux marquis.
— Gardez-vous de le croire ; il me serait facile
de vous prouver la loyauté de mes sentiments ;
mais ce n'est pas le moment de parler, et il faut
agir avec promptitude. Marquis de Montferrat,
vous plairait-il d'être à Tyr, dans vingt-quatre
heures, auprès de votre fils? et vous, roi de Jéru-
salem, de rejoindre vos fidèles défenseurs ?
Un éclair de joie jaillit de la prunelle de Guil-
laume de Montferrat, et la figure mélancolique de
Gui de Lusignan (1) s'éclaira d'un rayon d'espé-
rance; mais un nuage de tristesse, voila pres-
qu'aussitôt le front des deux princes, qui répon-
dirent :
— Nous ne pouvons accepter vos propositions.
— Qui vous en empêche ? s'enquit Abul-Giafar
stupéfait. Conservez-vous de la défiance ? ou bien
la témérité de l'entreprise vous effraie-t-elle ?
— Ni l'un ni l'autre de ces motifs ne nous arrête
déclara le vieillard. Nous souhaitons ardemment
d'être libres, mais un obstacle invincible s'oppose
à ce que nous cherchions à nous échapper.
— Lequel ?
— Notre parole.
— Quoi ! vous auriez...
(1) Gui de Lusignan et Guillaume de Montferrat avaient été faits pri-
sonniers à la bataille de Tiberiade, nous l'avons dit.
AUX ARMES VERTES. 21
— Oui, nous avons promis sur l'honneur, de ne
point fuir.
Cette révélation déconcerta Abul-Giafar.
— Ah ! Messeigneurs, soupira-t—il, quel malheur
que vous vous soyez liés de la sorte !
— Enfermés d'abord dans les prisons de Damas,
repartit le roi, nous y subissions d'affreux traite-
ments. Grâce à nos engagements, notre sort s'est
adouci.
— En vérité, murmura Abul-Giafar avec dépit,
je ne vois guère ce que vous rapporte votre con-
duite. N'êtes-vous pas gardés dans cette tente
comme si vous n'aviez contracté aucune obliga-
tion ?
— Nous avons réclamé nous-mêmes les senti-
nelles dont on nous entoure, exposa le marquis de
Montferrat ; elles nous protégent contre le fana-
tisme de certains musulmans qui n'hésiteraient
point à nous occire, s'il leur était permis de nous
aborder.
— En ce cas, je m'éloigne, reprit Abul-Giafar
avec tristesse. Marquis de Montferrat, n'avez-vous
rien à mander à votre fils ?
— Est-ce donc bien vrai qu'il est à Tyr ?
— Je l'affirme. Il se prépare à résister à toutes
les forces de Salah-Eddin.
— Dites-lui de ma part de lutter énergiquement,
répondit le vieillard ; qu'il ne livre point la ville,
quand même on lui offrirait, pour prix de la
reddition, la liberté de son père.
— S'agirait-il de ma vie, appuya Gui de Lusi-
gnan, qu'il ne se dessaisisse jamais de cette noble
cité.
— Oui, ajouta Guillaume d'un ton ferme, il vaut
22 LE CHEVALIER
mieux qne nous périssions tous les deux plutôt
que de voir passer aux mains des infidèles l'une
des dernières possessions chrétiennes de l'Orient.
— Il y a peu de temps que nous sommes sortis
de cette ville, répliqua le marquis de Montferrat.
Salah-Eddin, supposons-nous, espère utiliser notre
présence dans son armée pour échanger nos per-
sonnes contre les derniers territoires occupés par
les chrétiens. Mais ces calculs seront trompés.
Nous ignorons qui vous êtes, malgré votre lan-
gage ; si vous appartenez aux Sarrasins et que
vous soyez un de leurs agents, rapportez-leur mes
paroles.
Ces défiances firent monter le rouge au front
d'Abul-Giafar.
— Avant peu vous saurez qui je suis ; vous vous'
repentirez de m'avoir traité en espion, murmura-
t-il. Adieu ! je ne puis rester avec vous davantage,
car j'ai une autre entreprise que je tiens à exécu-
ter cette nuit même.
— Quel est votre projet ? s'informa le roi de
Jérusalem.
— Demain vous l'apprendrez, repartit le neveu
de Hor-Hissar en se retirant.
Il traversa de nouveau le cordon des sentinelles
qui ne lui adressèrent aucune question. Les soldats,
au reste, se reposaient sur la foi des captifs, et
plusieurs dormaient couchés à terre.
Abul-Giafar retourna à la tente du vieux mame-
luk ; mais, au lieu d'y rentrer, il se glissa douce-
ment le long des toiles et ne tarda pas à atteindre
l'enceinte palissadée qui défendait l'écurie du
cheval de Salah-Eddin. Il aborda par le côté
opposé à la porte, et il aperçut une sentinelle qui
AUX ARMES VERTES. 23
se promenait au dehors. Il essaya d'amolir le bruit
de ses pas, afin de surprendre le soldat ; mais le
factionnaire était vigilant. A peine eut-il distingué
dans la nuit l'ombre de Giafar, qu'il mit sa lance
en arrêt et ouvrit la bouche pour appeler ses
camarades. Le neveu de Hor-Hissar le prévint en
se nommant. Il ajouta qu'étant en proie à l'insom-
nie, il était sorti de la tente du vieux mameluk
pour se distraire et rafraîchir son cerveau en feu.
— Une permission était nécessaire pour cela,
répondit la sentinelle.
— Crois-tu donc que je ne l'ai pas demandée ?
fit Abul-Giafar.
— Je ne dis pas le contraire.
— Tu parais l'insinuer. Mais laissons cela ; je te
pardonne et ne porterai pas plainte à mon oncle,
qui te châtierait sévèrement s'il apprenait le sans
gêne avec lequel tu traites ses parents.
Le soldat s'excusa de son mieux, et le rôdeur
de nuit, paraissant se radoucir, engagea prompte-
ment une conversation à voix basse avec le fac-
tionnaire, qu'il affectait de traiter avec une certaine
familiarité. Pendant que ce dernier riait silencieu-
sement des bons mots de son interlocuteur, Giafar,
qui l'épiait, lui sauta à la gorge, et, avant qu'il
n'eût pu crier, il le bâillonna, le garotta, et l'ayant
mis dans l'impossibilité de remuer, il le porta à
quelques pas.
A l'oeuvre sans perdre une minute, il ouvrit une
brèche dans la double palissade avec son cime-
terre, fendit la forte toile du pavillon, et pénétra
dans l'écurie du cheval de Salah-Eddin. Il avait si
bien examiné toutes choses, lors de la visite qu'il
avait faite quelques heures auparavant ; il avait si
24 LE CHEVALIER
parfaitement retenu la disposition des lieux, qu'il
pût rentrer sans trop effaroucher le coursier.
La difficulté n'était pas à demi-vaincue cepen-
dant. Le but d'Abul-Giafar, on le devine, était
d'enlever le noble animal à la possession duquel
le sultan attachait tant de prix, et cette entreprise
offrait d'immenses obstacles.
Mais le neveu de Hor-Hissar avait l'habitude de
manier les chevaux, et il savait les dompter au
besoin; s'il n'avait point fait parade de son habi-
leté devant son oncle, c'est qu'il avait d'autres
desseins, et qu'il désirait laisser le vieux mameluk
dans la conviction que nul mortel n'était capable
de monter le cheval de Salah-Eddin. Il s'approcha
d'une certaine manière, le calma en quelques mi-
nutes, saisit la riche chaîne d'argent, la détacha,
et en passa une partie clans la bouche du cheval
en guise de mors.
Tout cela se fittrès-rapidement, quoique à tâtons
et dans l'obscurité. Puis Abul-Giafar, prenant la
chaîne d'argent, entraîna le cheval vers la brèche
pratiquée dans la tenture. Il franchit sans en-
combre cette ouverture ainsi que celle de la palis-
sade, et s'achemina, en traversant la partie la moins
fréquentée du camp, du côté d'un retranchement
dont il avait remarqué, en arrivant, le peu de
hauteur.
Arrivé à un endroit où les tentes étaient clair-
semées et éloignées l'une de l'autre, il s'arrêta,
caressa une seconde son cheval, et s'élança brus-
quement sur son dos. L'animal tressaillit sous ce
fardeau, comme s'il l'eût jugé indigne de lui, et il
s'efforça de se débarrasser de son cavalier, il ruait,
bondissait, se cabrait, et imprimait au neveu de
AUX ARMES VERTES. 25
Hor-Hissar de terribles secousses. Mais il avait
affaire à un homme doué d'une force peu commune
et rompu, semblait-il, à l'art de l'équitation. Abul-
Giafar pressait parfois si vigoureusemeut les flancs
du coursier, que celui-ci poussait des hurlements
de douleur.
Réveillés enfin par le bruit, les soldats des tentes
voisines commencèrent à s'agiter. Bientôt, d'un
magnifique pavillon dressé à une cinquantaine de
pas, sur la gauche, s'élança un homme de haute
taille, dont on ne distinguait que confusément les
traits à la lueur de la torche qu'il portait d'une
main, tandis que de l'autre il tenait son cimeterre
nu. Il courut au cheval et au cavalier, qui se dé-
battaient toujours. Ayant élevé son flambeau de
manière à éclairer Bbul-Giafar en plein visage, il
poussa un cri rauque et sauvage.
— Le chevalier aux armes vertes! hurla-t-il.
Au son de éette voix, la figure d'Abul-Giafar se
contracta et s'enflamma de colère ; malgré les ré-
sistances du coursier de Salah-Eddin, il chercha de
la main la poignée de son glaive, et il murmura :
— El-Hamar !
Mais déjà celui qu'il venait de nommer se pré-
cipitait vers sa tente, agitant sa torche en l'air et
criant :
— Mes armes et mon cheval ! debout, compa-
gnons ! voici l'homme aux armes vertes !
A cet appel retentissant, deux hommes quittèrent
la tente d'où El-Hamar était sorti, et une dizaine
de soldats surgirent en même temps des pavillons
voisins.
— A cheval ! armez-vous ! Le chevalier aux
armes vertes est là !...
1**
26 LE CHEVALIER
Mais déjà Abul-Giafar courait un autre danger
que celui d'être reconnu : les Sarrasins l'environ-
naient, armés de glaives et de torches, et il se
trouvait enfermé avec le coursier dérobé dans un
cercle de lumière.
— Le cheval de Salah-Eddin ! fit-on tout à
coup ; on vole le cheval du sultan !...
Ce cri se répéta de tente en tente, et ne tarda
pas à passer de quartier en quartier ; la nouvelle
en se propageant s'exagérait, comme il arrive
toujours en pareil cas : les uns racontaient qu'on
avait tué le noble coursier ; d'autres que le sultan
lui même avait été assassiné ; on prétendait encore
que le feu était au camp ou qu'une armée chré-
tienne venait de paraître.
Pendant que ces rumeurs volaient de bouche en
bouche, et qu'un bruit immense s'élevait de cette
ville de toile, l'auteur du tumulte, Abul-Giafar,
comprenant l'immense danger de sa situation,
exerça une pression si furieuse sur les flancs de sa
monture, que le cheval, poussant un hennisse-
ment de rage, partit comme le vent ; d'un élan
irrésistible, il franchissait tout, hommes, tentes,
barrières. Il parvint ainsi à l'enceinte formée
d'un retranchement en terre retenue par des
pieux.
Une ligne de gardes veillaient ; mais ils ne purent
arrêter le coursier impétueux, dont le cavalier
penché en avant les menaçait de la lame de son
terrible cimeterre, prêt à frapper l'audacieux qui
tenterait de s'opposer à son passage.
Le cheval, sans hésister, bondit par-dessus l'en-
ceinte, et Abul-Giafai se trouva en plaine cam-
pagne. Au même moment, une troupe de cavaliers
AUX ARMES VERTES. 27
débouchait dans la plaine par une des portes du
camp.
Mais l'homme qu'ils poursuivaient ne les crai-
gnait plus : maître maintenant de son vaillant
coursier, qu'il avait réussi à dompter, il le guidait
à son gré. Sûr de garder l'avantage dans la fuite,
il se retourna vers les Sarrasins en brandissant
son large cimeterre, et il s'écria d'une voix qui
domina les clameurs :
— Christ, sois-moi secourable !
Les musulmans répondirent à ce défi du chré-
tien par un hurlement, et ils se précipitèrent sur
les traces de l'homme qui les bravait. Mais Abul-
Giafar, pressant les flancs de son cheval, semblait
fendre l'air ; il disparut dans l'obscurité, et ses
ennemis n'eurent pour se guider dans la poursuite
que le bruit lointain de la course du fugitif.
Environ une heure et demie après, l'aube blan-
chit le ciel qui se teignit bientôt de pourpre et
d'or; puis le soleil montra son disque rouge et
éblouissant au-dessus des montagnes. Abul-Giafar
n'avait point modéré la vitesse de son cheval, qui
paraissait à peine toucher la terre, et il courait
dans la direction de Tyr.
Derrière lui, à deux milles peut-être, une troupe
de cavaliers, guidés par El-Hamar, galopait sur
la même route.
Hor-Hissar, monté sur le meilleur cheval de son
écurie, les suivait, le cimeterre au poing et dans
un état de fureur inexprimable. Il pressait ses
compagnons d'accélérer leur course, pour repren-
dre le cheval de Salah-Eddin ; et il les menaçait
de leur faire couper la tête en cas d'insuccès.
Le vieux mameluk ressentait une colère d'autant
28 LE CHEVALIER
plus grande qu'il s'était plus facilement laissé
tromper par ce prétendu neveu ; malgré l'astuce
qu'on lui attribuait, il s'était livré à un ennemi, à
un chrétien, avec une confiance dont la naïveté
touchait à la niaiserie. Lui qui avait cru faire le
bel esprit et obtenir l'admiration par l'indifférence
qu'il avait montrée pour sa famille, il était tombé
dans un piége qu'un jeuue homme eût évité. Un
habile espion, dépêché par le faux Abul-Giafar,
avait merveilleusement préparé les voies. Hor-
Hissar, quoi qu'il en ait dit, savait parfaitement
qu'il avait un neveu de son nom, fils de sa soeur,
et vivant au village natal. Cependant nous devons
avouer qu'il ne l'avait jamais vu.
L'aspect dn guerrier chrétien avait séduit le vieux
mameluk, et il se promettait de tirer beaucoup de
gloire de cette nouvelle recrue. N'ayant pas de fils,
il eût été fier de présenter au sultan un homme
de sa race doué d'une si mâle beauté.
Les réflexions de Hor-Hissar le transportaient
de rage ; il sentait qu'il allait devenir la fable de
l'armée et l'objet du courroux de Salah-Eddin. Le
coup audacieux accompli pour ainsi dire sous ses
yeux rendait sa disgrâce, sa mort peut-être inévi-
tables, s'il ne réussissait à réparer le mal.
Malheureusement pour le vieux mameluk, les
poursuivants perdaient du terrain au lieu d'en
gagner : au bout d'une heure, celui qu'El-Hamar
avait appelé le chevalier aux armes vertes, avait
distancé de plus d'un mille les musulmans. Ayant
atteint un petit bois couvrant le versant d'une
colline, il s'arrêta sous les arbres et cria :
— A moi. Charpentier !
A cet appel, un guerrier franc, de stature élevée,
AUX ARMES VERTES. 29
de robuste carrure, sortit du bois, tenant par la
bride deux chevaux tout harnachés. Cet homme
portait une cotte de mailles, un casque, un bou-
clier, l'épée et la lance ; sa visière relevée permet-
tait de voir ses traits irréguliers, mais fortement
accusés et empreints d'une indomptable énergie.
— Est-ce là le coursier ? fit-il en désignant la
monture du fugitif.
— Oui, c'est le cheval du sultan.
— Ainsi, vous avez pleinement réalisé votre
projet ?
— Le succès dépasse mes espérances, Diégo.
— Dieu soit béni !
— On me poursuit activement, ôte à mon des-
trier, ses harnais, et mets-les à celui qui n'a pas
son pareil.
En donnant cet ordre, le prétendu Abul-Giafar
sauta à terre, et maintint le coursier du sultan par
la chaîne jusqu'à ce que Diégo l'eût complètement
harnaché. Alors, jetant un regard en arrière, il
aperçut un nuage de poussière qui grossissait
rapidement ; il le montra au guerrier franc en
disant :
— Vois ce tourbillon au milieu duquel appa-
raissent des cavaliers.
— Eh bien ?
— C'est Moyn-Eddin-El-Hamar (le rouge) et
ses fils.
— Eux ! est-il possible ? s'écria Diégo qu'on
surnommait le Charpentier.
— Je suis sûr de ce que j'avance.
— Vous m'étonnez singulièrement.
— Je n'ai pas été moins surpris de les rencon-
trer au camp des infidèles.
1***
30 LE CHEVALIER
— Comment sont-ils venus à l'armée du sul-
tan ?
— Je l'ignore ; tout ce que je sais, c'est qu'ils
ont été les premiers à me reconnaître. Mais il est
temps de partir...
En effet, les cavaliers sarrasins se rapprochaient
avec célérité, déjà on distinguait leurs costumes
et leurs armes. Le chevalier aux armes vertes et
son compagnon sautèrent en selle. Diégo condui-
sait le cheval qu'on avait dépouillé de son harnais
pour en revêtir celui de Salah-Eddin. Le mer-
veilleux coursier d'Ali, malgré la traite qu'il avait
fournie, eût dépassé les deux autres, si son maître
ne l'eût contenu.
Les musulmans cette fois, parvinrent à conser-
ver la distance à laquelle ils se trouvaient et même
à gagner un peu de terrain. Poursuivants et fugi-
tifs dévoraient l'espace ; c'était une course effrénée,
effrayante à regarder ; la sueur ruisselait le long
du flanc des chevaux, dont le mors fatiguait la
bouche, et qui rendait une écume sanguinolente ;
la poitrine des hommes haletait ; tous gardaient
un profond silence.
Enfin une ligne bleuâtre, réfléchissant les rayons
du soleil, apparut au loin, se confondant avec
l'horizon; ensuite on découvrit une enceinte de
murailles et de tours crénelées qui semblait émer-
ger de cette ligne brillante.
— La mer ! s'écria Diégo.
— La ville de Tyr ! ajouta le chevalier.
Et ils précipitèrent leur course échevelée, se
retournant parfois pour mesurer l'intervalle qui
les séparait encore de leurs ennemis.
Les Sarrasins, de leur côté, accélérèrent leur
AUX ARMES VERTES. 31
poursuite et arrivèrent presque en même temps
que les fugitifs en face des murs de l'antique cité,
jadis la reine des mers et l'entrepôt du commerce
du monde. Les flots l'entouraient à peu près de
tous côtés et protégeaient ses remparts ; elle ne
communiquait avec le continent qu'au moyen
d'une étroite chaussée, que deux énormes bastions
défendaient à sa naissance.
Le chevalier aux armes vertes et Diégo s'en-
gagèrent sans hésiter sur ce chemin difficile et
poussèrent vivement vers la place.
Les infidèles, n'osant les suivre, firent halte à
l'extrémité de la chaussée, et regardèrent avec
colère les deux cavaliers disparaître bientôt sous
la porte cintrée de la ville.
Moyn-Eddin et Hor-Hissar rugissaient de rage
et brandissaient leurs glaives avec désespoir ; les
autres musulmans baissaient la tête et se lamen-
taient.
— Hélas ! disaient-ils, la fortune de notre armée
s'est évanouie, et il nous faut renoncer aux splen-
dides perspectives qui s'ouvraient naguère à nos
yeux : Salah-Eddin a perdu le cheval d'Ali ! Jamais
maintenant le sultan ne soumettra ces chiens de
chrétiens que maudit la loi de Mohammed.
Ils se tenaient là, immobiles, ne sachant que
faire, quand une troupe de guerriers sortant de la
ville s'élança sur eux et les força à la retraite.
III
Le siége.
Les deux fugitifs ayant pénétré dans la place,
le prétendu Abul-Giafar fut accueilli par de
bruyantes acclamations ; le nom du chevalier aux
armes vertes était dans toutes les bouches ; on
saluait en lui un guerrier renommé, et dont les
exploits, sans doute, justifiaient la haute répu-
tation.
Au nom de l'héroïque aventurier, la joie se ré-
pandit dans les murs de Tyr : les soldats descen-
daient des remparts, les habitants quittaient leurs
maisons, et tous ensemble faisaient retentir les
airs de leurs cris enthousiastes.
Ce fut au milieu de cette ovation populaire que
le chevalier entra dans une maison située dans
l'un des principaux quartiers de la cité, laissant
sur la voie publique Diégo et les trois coursiers.
Il reparut bientôt, dépouillé de son costume
sarrasin, mais armé de pied en cap comme il
convenait à un chrétien. Son équipement se fai-
sait remarquer plutôt; par la solidité de l'armure
que par le luxe ou la richesse des différentes piè-
ces. Les armes, de couleur vertes, lui avaient
AUX ARMES VERTES. 33
valu, au dire de Bernard le Trésorier, le nom
sous lequel on l'acclamait ; on ne paraissait même
pas lui en connaître d'autre, car on ne prononçait
que celui-là. Sur son écu à fond vert était tracée
une simple croix, sans aucun ornement.
La tenue martiale du guerrier, sa bonne grâce,
sa mine haute et fière, les proportions admirables
de ses membres excitèrent des applaudissements
frénétiques, quand il revint près de Diégo. La
foule immense qui se pressait dans la rue, admi-
rait aussi le superbe cheval de Salah-Eddin.
Le chevalier ayant remercié courtoisement la
multitude, s'élança sur le coursier du sultan, le
fit caracoler un moment, puis se dirigea au petit
trot vers le centre de la ville, accompagné du
Charpentier et suivi de la multitude, qui ne se
lassait point de l'acclamer.
Il arriva avec ce cortége sur la principale place
de Tyr, en face de la grande église, devant un
vaste et magnifique palais au balcon duquel se
montrèrent aussitôt plusieurs personnages attirés
par le tumulte.
Parmi ces personnages, on en remarquait deux
surtout, objet des respects de ceux qui les en-
touraient, et qui devaient appartenir à un rang
élevé.
L'un était une damoiselle gracieuse et belle,
qui, à la vue de tout ce peuple, rougit légèrement
et recula jusqu'au milieu de ses dames d'atours.
L'autre s'avança jusqu'à la balustrade. C'était
un homme dans la maturité des années, aux traits
fins, énergiques, peut-être trop fiers et trop durs.
Des guerriers se pressaient à ses côtés. Ayant
jeté un regard sur la place, il aperçut le che-
34 LE CHEVALIER
valier aux armes vertes, et ne put retenir un cri
de surprise:
— Quoi ! déjà de retour ! fit-il; et il ramènerait
le cheval !
Le chevalier n'entendit point ces paroles ; mais
il avait remarqué la noble damoiselle, et il s'in-
clina sur sa selle pour lui rendre hommage. Il
en fit autant à l'égard de l'homme dont nous
venons d'esquisser le portrait, et dont le peuple
mêla bientôt le nom à celui de l'audacieux aven-
turier.
— Honneur à Conrad de Montferrat! Honneur
au chevalier aux armes vertes ! cria-t-on de toutes
parts.
Le fils du marquis de Montferrat qui portait
les titres de comte et de prince, rentra à la hâte
dans le palais avec sa suite. Bientôt, par ses
ordres, la grande porte s'ouvrit à deux battants ;
le chevalier et Diégo poussèrent leurs chevaux
sous la voûte et pénétrèrent dans la cour, à l'ex-
trémité de laquelle apparut Conrad de Montferrat
avec quelques hommes d'armes, mais sans la
noble damoiselle qui s'était montrée un instant
au balcon.
Le chevalier aux armes vertes, ayant mis pied
à terre, prit par la bride le destrier de Salah-
Eddin et s'avança vers le comte, devant lequel il
fléchit légèrement le genou.
— Messire, dit-il, vous m'avez demandé ce
cheval; je suis heureux de pouvoir vous l'offrir.
— Voilà donc ce fameux coursier auquel les
Musulmans attachent un si haut prix, répondit
Conrad de Montferrat stupéfait.
— Regardez-le bien, messire, et vous recon-
AUX ARMES VERTES. 35
naîtrez qu'il répond parfaitement à la description
qu'on vous en a faite.
— J'en conviens.
— Pour avoir accompli ce coup, j'ai failli être
assailli par le camp des infidèles tout entier. Les
meilleurs cavaliers du sultan m'ont poursuivi jus-
qu'aux portes de la ville.
— C'est un exploit prodigieux, fit le comte qui s'ex-
tasiait en présence du superbe animal. Mais dites-
moi, brave chevalier, comment vous avez réussi à
vous rendre maître de cet incomparable destrier ?
— J'ai mis en oeuvre la ruse et l'adresse qu'on
a la bonté de m'attribuer. Après la promesse que
je vous avais faite de vous amener ce cheval, je
me rendis chez un musulman que je connais, an-
cien soldat sarrasin demeurant en ce pays. Je
parvins à tirer de cet homme de précieux rensei-
gnements sur le principal officier de Salah-Eddin,
qui est aussi son grand palefrenier, et qui se
nomme Hor-Hissar. Je sus que cet infidèle, d'hu-
meur bizarre et très-crédule, avait des parents,
des neveux qu'il n'avait jamais vus, et je combinai
vite mon plan.
J'adressai, par le plus subtil de mes espions,
un message au Mameluk, pour lui annoncer la
visite du fils de sa soeur; je me déguisai en Sar-
rasin, je partis avec mon écuyer Diégo, que je
laissai en chemin, dans un bois, avec ordre d'y
attendre mon retour, et je me présentai au camp
musulman, où je fus admis.
L'héroïque aventurier retraça ensuite la façon
dont il s'était introduit dans la tente de Hor-
Hissar, puis dans l'écurie du coursier d'Ali, et les
péripéties de son évasion.
36 LE CHEVALIER
Conrad de Montferrat et tous les assistants
écoutèrent attentivement et avec un vif intérêt
le récit de ce drame. Ils comblèrent d'éloges le
chevalier, et le félicitèrent chaudement du résultat
de son expédition.
Cependant le guerrier ne parla point de Moyn-
Eddin; mais il ne cacha pas au comte la courte
entrevue qu'il avait eue avec Guillaume de Mont-
ferrat et Gui de Lusignan ; il lui rapporta que les
deux princes défendaient absolument qu'on s'oc-
cupât de leur délivrance.
Conrad parut fâché que son père n'eût pas
profité de l'occasion pour échapper aux mains
de l'ennemi. Quant au roi de Jérusalem, il s'en
inquiétait peu ; les habitants de Tyr, pas plus
que lui, ne l'aimaient, et son sort ne leur inspirait
aucune douleur.
Le chevalier transmit au comte les instructions
que les deux captifs lui avaient données pour
la conduite à tenir lorsque la ville serait assié-
gée. Conrad jura de s'y conformer exactement,
et il ajouta:
— Vous me cédez le destrier de Salah-Eddin ?
— Vous savez, Messire, répondit le guerrier,
que je ne l'ai conquis que pour vous. Il vous ap-
partient donc dès ce moment.
— Nul présent ne saurait m'être plus agréable,
reprit Conrad. Par ce coup d'audace, vous avez
rendu un immense service aux chrétiens. Ce che-
val, sans doute, n'a par lui-même aucun pouvoir
surnaturel, et, à ce point de vue, il ne nous cau-
sait aucune crainte; mais les infidèles crédules
s'imaginaient qu'il était comme leur palladium.
Maintenant qu'ils ne le possèdent plus, leur courage
AUX ARMES VERTES. 37
faiblira, et ce sera pour nous un avantage consi-
dérable que de leur avoir enlevé ce noble animal
qui exaltait leur fanatisme.
— Aussi, je suis aise d'avoir été utile en cette
circonstance à la foi que nous défendons tous.
Pourtant, Messire, j'oserai réclamer la récom-
pense que vous vous êtes engagé à m'accorder.
A ces mots, le comte fronça le sourcil et sa
figure exprima une vive contrariété.
— Je n'ai rien oublié, répliqua-t-il ; mais il
s'agit d'une grave affaire; et nous ferions mieux,
ce me semble, d'en remettre la conclusion après le
siége dont nous menace le sultan.
Le visage du chevalier s'assombrit à cette ré-
ponse.
— Il y a plusieurs semaines, dit-il, que' vous
ajournez la réalisation de mes voeux les plus ar-
dents, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un
autre. Plus tard, je le redoute, il en sera de
même encore. Si vous m'imposez de nouveaux
délais, j'en serai profondément contristé.
— Ma reconnaissance pour vos services est
sincère, affirma Conrad avec quelque hauteur.
Néanmoins, je le déclare positivement, en ce mo-
ment il ne m'est pas permis de penser à autre
chose qu'aux préparations de défense.
Un profond soupir s'échappa de la poitrine du
chevalier.
— J'attendrai, puisqu'il le faut, murmura-t-il.
Mais de quel coeur voulez-vous que je combatte,
quand je me vois sans cesse frustré de mes plus
chères espérances?
— Libre à vous de nous quitter, dit sèchement
le comte. S'il vous déplaît de mettre votre épée
2
38 LE CHEVALIER
à notre disposition, vous pouvez partir : la mer
et la terre sont encore ouvertes ; mais alors tout
sera rompu entre nous.
— Je n'ai nullement l'intention de m'éloigner
de la ville à l'heure du péril, protesta le chevalier,
quoique je devine bien que vous ne regretteriez
point mon absence ; l'honneur ne me permet pas
un acte de lâcheté, et j'obéis toujours à la voix de
l'honneur.
Conrad s'apercevant que cette discussion com-
mençait à produire un fâcheux effet sur son en-
tourage, se hâta de dire :
— Vous êtes dans l'erreur, en supposant que
je souhaite votre départ; j'estime votre valeur et
me souviens de ce que je vous dois, mais je
n'aime point qu'un chevalier marchande ses ser-
vices dans un moment si critique, surtout quand
il a contribué à augmenter le danger.
— Les reproches que vous m'adressez sont
injustes, repartit vivement l'illustre aventurier.
— Nierez-vous que l'enlèvement du cheval de
Salah-Eddin n'irrite davantage encore le sultan,
et ne l'engage à nous attaquer plus tôt ?
— Je vous engage, Messire, à vous rappeler
les remerciements que vous m'adressiez, il n'y a
qu'un instant, pour l'acte que vous blâmez main-
tenant, et que je n'ai accompli, au risque de ma,
vie, que sur votre désir formellement exprimé,
Tâchez d'être d'accord avec vous-même.
— Assez ! interrompit le comte ; n'envenimons
point une querelle qui ne saurait être profitable
à personne. Qu'il me suffise d'ajouter que je ne
conteste point les obligations que je vous ai. Ayez
patience seulement, et je m'acquitterai un jour.
AUX ARMES VERTES. 39
— Il y a longtemps que je prends patience,
riposta le chevalier. Mais j'ai affaire au plus inique
et au plus perfide de tous les hommes.
Ces plaintes, provoquées, sans doute, par la
douleur et des griefs fondés, ne furent point
entendues de Conrad, qui était rentré dans son
palais, après avoir ordonné de conduire à ses
écuries le cheval de Salah-Eddin.
Le chevalier aux armes vertes, suivi de son
écuyer, partit de la cour d'honneur du comte de
Montferrat et regagna la rue, le regard sombre
et triste.
Le sultan, comme il était facile de le prévoir,
entra dans une effroyable colère lorsqu'il apprit
la disparition de ce cheval favori, qu'il avait con-
quis avec tant de peine, et qui était pour une si
large part dans le prestige qu'il exerçait sur les
Musulmans. Oubliant son humanité habituelle, il
fit couper la tête à tous les palefreniers et aux
gardes chargés, la nuit du rapt, de la surveillance
de son quartier. Hor-Hissar allait subir le même
supplice; mais il se jeta aux pieds du sultan et le
conjura de lui laisser la vie, promettant de la con-
sacrer à chercher le coursier volé ; en cas d'insuc-
cès, il consentait à être livré au bourreau.
Salah-Eddin, comprenant que l'amour-propre
blessé bien plus que la crainte de la mort dictait
la prière du vieux Mameluk, et le jugeant capable
de tenir parole, accepta la condition.
En attendant, le sultan résolut de faire éclater
sa vengeance sur la ville de Tyr, où il savait que
s'était réfugié le ravisseur de son cheval; de plus,
cette ville était particulièrement odieuse aux Sar-
rasins, dont les historiens expriment les haines
40 LE CHEVALIER
dans les écrits qu'ils nous ont légués. Ils ap-
pellent Tyr le siége des fraudes des infidèles,
le nid de leurs perfidies, l'asile des fugitifs
et le refuge des vagabonds.
Avant la prise de Jérusalem, Salah-Eddin l'a-
vait déjà assiégée une fois inutilement ; il avait
donc à venger en même temps un échec et des
injures personnelles. Aussi jura-t-il que, s'il s'en
emparait, il passerait tous les habitants au fil de
l'épée.
Cette résolution arrêtée, il leva son camp et
vint assiéger la ville avec toute son armée, tandis
que sa flotte, au grand complet, remontait les
côtes afin de l'attaquer par mer.
Jamais Tyr n'avait couru de plus grands dan-
gers: jamais non plus elle n'avait renfermé de
plus vaillants défenseurs. Tout d'abord, en ap-
prenant les premiers préparatifs de Salah-Eddin
et ses menaces, elle s'était crue perdue ; clans son
effroi, elle avait nommé des députés pour aller
implorer une capitulation.
Ce fut en ce moment critique que Conrad de
Montferrat arriva dans ses murs. Grâce à ce.guer-
rier, la face des choses changea.
Conrad, fils du marquis de Montferrat fait pri-
sonnier à Tibériade, possédait d'éminentes qua-
lités et une grande réputation ; son nom, célèbre
en Occident, avait retenti jusqu'en Asie.
Dès sa plus tendre jeunesse, il s'était distingué
dans la guerre du Saint-Siége contre l'empereur
d'Allemagne. La passion des aventures l'amena
ensuite à Constantinople, où il dissipa une sé-
dition qui menaçait le trône impérial et tua sur
le champ de bataille le chef des rebelles. La soeur
AUX ARMES VERTES. 41
d'Isaac l'Ange, empereur de Byzance, et le titre
de César, avaient été le prix de son courage et de
ses services.
Mais son caractère inquiet ne lui permit pas
de jouir longtemps de sa fortune. Désireux de
mériter tous les genres de gloire, éveillé par le
bruit de la guerre sainte, il équipa un vaisseau,
abandonna sa femme ainsi que l'empereur grec,
et fit voile avec quelques chevaliers pour les
côtes de la Syrie.
Après quelques vicissitudes, il aborda à Tyr,
dans le temps que nous avons dit.
Mais aux dons brillants dont la nature l'avait
doué, Conrad de Montferrat joignait de grands
défauts qui neutralisaient l'admiration et l'em-
pêchaient d'obtenir les résultats qu'il eût été en
droit d'espérer: dur, arrogant, impérieux, plein
d'orgueil et d'ambition, il ne savait point se faire
aimer de ses compagnons d'armes ; on ne comp-
tait guère sur son honneur et sa loyauté, et il ne
craignait pas d'entacher, quand son intérêt lui
semblait l'exiger, le noble blason de ses aïeux.
Au courage du lion, il unissait quelquefois la ruse
du renard.
Les auteurs arabes connaissaient bien son ca-
ractère, et ils ne l'ont pas ménagé. Daus leur lan-
gage oriental quelque peu hyperbolique, ils l'ap-
pellent le plus perfide et le plus redoutable des
Francs, le plus vorace des loups de la chrétienté,
le plus rusé des chiens de la foi du Messie, un
diable incarné pour l'artifice et l'intrépidité.
Sans accepter ces épithètes dans ce qu'elles ont
d'exagéré, il est permis d'affirmer que le comte
de Montferrat n'était point scrupuleux sur le choix
42 LE CHEVALIER
des moyens, et qu'il sacrifiait volontiers à ses
convenances ou à ses passions ce que les lois de
la morale prescrivent de respecter.
Quoiqu'il en soit, l'arrivée de cet homme fut
un bienfait pour la ville de Tyr. Il commença par
s'y faire décerner la souveraineté avec le titre de
prince, et les habitants ressentirent aussitôt les
effets de sa présence.
Il agrandit les fossés, répara les fortifications,
en éleva de nouvelles, fit construire des machines,
sépara du continent la presqu'île où s'élevait la
cité, qu'il plaça de la sorte sous la protection des
flots et rendit presque inaccessible.
Il avait amené avec lui un certain nombre de
guerriers, parmi lesquels le chevalier aux armes
vertes. Il adressa un appel à ceux de la Palestine,
et les Hospitaliers, les Templiers, les plus braves
défenseurs de la Terre-Sainte se hâtèrent d'ac-
courir dans les murs de Tyr.
Aussi, lorsque Salah-Eddin se présenta, il trouva
les habitants prêts à le recevoir. Le sultan avait
réuni à ses troupes les corps commandés par son
frère Malek-Adhel et son neveu Taki-Eddin, de
façon qu'il était à la tête de la meilleure partie de
ses forces. Il assit son camp sur une montagne
voisine et dirigea tous ses efforts contre la langue
de terre qui reliait l'île à la terre ferme.
Les Tyriens, commandés par un habile chef,
secondés par de valeureux chevaliers, devinrent
tout à coup d'invincibles guerriers et repoussèrent
les attaques de l'armée et de la flotte du sultan,
qui les investissaient complètement.
Avant d'aller plus loin, Salah-Eddin essaya d'un
autre moyen que les armes pour réduire la place,
AUX ARMES VERTES. 43
et il se servit, dans ce but, du vieux marquis de
Montferrat.
Il manda à Conrad qu'il lui rendrait son père et
lui donnerait à lui-même de riches possessions en
Syrie, s'il voulait lui ouvrir les portes de Tyr.
Le prince, connaissant les volontés de Guil-
laume, refusa.
Le sultan l'envoya alors menacer de faire placer
le vieux marquis devant les rangs des Sarrasins et
de l'exposer aux traits des assiégés.
Conrad répondit avec fierté qu'il méprisait les
menaces des infidèles autant que leurs présents,
et que la vie de son père lui était moins chère que
la cause des chrétiens. Il ajouta que rien n'arrê-
terait ses coups ; et que si les musulmans étaient
assez barbares pour assassiner un vieillard, prison-
nier de guerre, il se ferait gloire de descendre
d'un martyr (1).
Salah-Eddin n'osa livrer le marquis à la mort,
et les assauts recommencèrent avec une fureur qui
n'eût d'égale que la vigueur déployée par les
assiégés dans leur défense. La ville n'avait point
de citoyen qui ne sût combattre ; les enfants mêmes
étaient autant de soldats ; les femmes animaient
les guerriers par leur présence et leurs discours.
Sur les flots, au pied des remparts, il se livrait
sans cesse de nouvelles batailles. Partout les Sar-
rasins retrouvaient les héros chrétiens qui, depuis
un siècle, les avaient si souvent fait trembler.
Mais nul ne montra une valeur plus brillante que
le chevalier aux armes vertes. A lui seul, disent
les chroniqueurs du temps, il repoussait et disper-
(1) Michaud, Histoire des croisades.
44 LE CHEVALIER
sait des bataillons ennemis ; il portait la terreur et
la mort jusqu'au milieu du camp de Salah-Eddin.
Il se battit plusieurs fois en combat singulier ; les
plus intrépides des musulmans éprouvèrent la
force de son bras et furent terrassés par lui. Bien
que le sultan n'ignorât pas que l'héroïque aventu-
rier fût le ravisseur de son cheval, il ne put, dit-
on, refuser des éloges à ses hauts faits d'armes.
Chose étrange ! cependant, malgré ces sorties
presque quotidiennes, il n'aperçut jamais Hor-
Hissar et personne ne lui donna de ses nouvelles ;
de sorte qu'il conclut que le vieux mameluk était
mort ; il pensa qu'il avait péri à cause de la dis-
parition du coursier d'Ali, confié à sa garde.
Désespérant de s'emparer de Tyr, Salah-Eddin
leva le siége vers le mois de janvier et dirigea son
armée du côté de Tripoli.
Les habitants de la ville éprouvèrent une grande
joie le jour où ils virent disparaître les étendards
musulmans. Ils célébrèrent cet événement par une
fête solennelle. Après Dieu, ils attribuèrent leur
délivrance au prince et au chevalier aux armes
vertes : l'un avait sauvé la place par son habileté
et sa prévoyance ; l'autre l'avait préservée par son
courage.
Les témoignages de la reconnaissance publique
laissèrent le chevalier triste et sombre. Une peine
secrète semblait tourmenter son âme; il fuyait les
regards, maintenant que la lutte était terminée,
et il se réfugiait dans sa demeure solitaire avec
son écuyer.
Enfin, au moment où les réjouissances allaient
cesser, il se rendit au palais de Conrad de Mont-
ferrat. Le prince, en nombreuse compagnie, se
AUX ARMES VERTES. 45
livrait à l'allégresse ; mais son front se rembrunit
à l'aspect du visiteur importun.
— Messire, lui dit résolument l'illustre aventu-
rier, vous devez savoir pourquoi je viens vous
trouver ?
— Je le soupçonne. Cependant expliquez-vous.
— Votre accueil est moins encourageant que je
n'aurais le droit de l'attendre. Néanmoins je ne
vous tairai pas que je me présente ici pour récla-
mer l'exécution de vos promesses.
— Vous voulez parler de votre alliance avec ma
nièce Bérengère?
— Sans doute.
— Il m'est impossible d'accéder à vos voeux ; sol-
licitez de moi autre chose ; fût-ce la moitié de Tyr,
je vous l'accorderai.
— Vous vous acquitteriez trop facilement.
— Comment cela ?
— Votre mémoire est courte, Conrad de Mont-
ferrat, répondit avec amertume le chevalier ; vous
oubliez que la délivrance de la ville me confère sur
elle autant de droits qu'à vous.
Ce fier langage irrita l'âme hautaine du prince.
— Je le répète, s'écria-t-il avec impatience, je
ne puis vous donner la main de ma nièce.
— Et cependant vous vous êtes engagé quatre
fois.
— Je ne le nierai pas ; la nécessité, des accès
de générosité imprudente, avaient précipité mes
résolutions ; mais j'ai réfléchi, et je ne vous satis-
ferai point en ceci.
— Il y a deux mois, je ne me trompais donc point
en pensant que vous agiriez comme vous le faites
aujourd'hui au mépris de votre parole.
2*
46 LE CHEVALIER
— Adressez-moi une autre requête.
— Et que vous demanderai-je ? fit le chevalier
avec colère. Jai sauvé la vie à votre nièce, j'ai
sauvé la vôtre aussi ; je vous ai mis en possession
du cheval favori de Salah-Eddin, et je vous ai aidé
puissamment à conserver votre principauté de Tyr.
Qu'avez-vous qui puisse dignement payer tant de
services, sinon la main de Bérengère, dont vous
m'avez engagé la foi ?
— J'ai eu tort, répondit froidement le prince.
— Pourquoi?
— Ma nièce pourrait se repentir un jour de
cette union.
— N'a-t-elle pas été la première à consentir ?
— Tant que mon vieux père, le chef de notre
maison, sera captif, je tiendrai le même langage.
— Dites plutôt que vous cherchez à colorer
d'un prétexte votre refus. Prince de Tyr, je ne
crains pas de le proclamer en présence de tous les
chevaliers qui vous entourent, je vous regarde
comme un chevalier déloyal.
— Ainsi, s'écria Conrad hors de lui et en se
levant, vous venez m'insulter jusque dans ma
demeure et au milieu de mes amis ? Vous avez
trop compté, sachez-le, sur ma patience.
— Non, Messire, je ne vous insulte pas : je
constate seulement votre mauvaise foi. Dans l'in-
térêt de votre orgueil, par crainte de ce que vous
appelez une mésalliance, et aussi pour ménager
vos intérêts matériels, vous brisez le bonheur de
votre nièce et le mien. Que le Ciel vous pardonne;
pour moi je ne le puis. Adieu ! je me retire, car
votre vue m'est désormais insupportable.
Et le chevalier aux armes vertes sortit de la
AUX ARMES VERTES. 47
salle, l'âme navrée de douleur, le coeur plein de
colère et d'indignation.
Pour l'intelligence complète de cette scène, il
est nécessaire de rapporter la cause première qui
l'avait amenée.
Conrad de Montferrat avait quitté l'Italie en
1186, emmenant avec quelques guerriers, amis ou
parents, sa nièce Bérengère, qui allait rejoindre
en Orient une tante, dont elle apprit la mort en
débarquant.
Une troupe de croisés siciliens avait pris pas-
sage sur le même navire que les Italiens. Elle
avait pour chef le comte Renzo Mariani et un che-
valier inconnu, à qui la couleur de ses armes fit
donner le nom de Chevalier aux armes vertes. Il
avait pour écuyer Diégo de Hirta, qu'on appelait
généralement le Charpentier, surnom qu'il de-
vait à sa robuste carrure, à la vigueur de ses
coups, et à la formidable hache d'armes dont il se
servait dans les combats.
Le vaisseau à bord duquel étaient montés ces
nombreux passagers fut assailli par la tempête et
poussé sur les rives du Bosphore. Il toucha à Cons-
tantinople au moment même où la sédition mettait
en péril le trône et la vie de l'empereur grec.
Nous avons raconté comment Conrad se com-
porta dans cette révolte ; il combattit les factieux
et tua leur chef; mais s'il triompha, il le dut en
grande partie au concours que les Siciliens, et
surtout le chevalier aux armes vertes lui prê-
tèrent.
En cette même circonstance, l'héroïque aventu-
rier se signala par un exploit bien propre à lui
mériter à jamais la reconnaissance du comte de

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