Le chevalier silencieux

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Du sang neuf. Une nouvelle lecture des mystères de Rennes le Chateau. Un roman révolté, sexué, érudit, qui ne laissera pas indifférent le lecteur et bougera la lectrice.


Publié le : mardi 26 avril 2016
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EAN13 : 9782369551041
Nombre de pages : non-communiqué
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« Je tiens à remercier ma femme, douce, tendre et brillante. Sans toi, l’intrigue du « Chevalier silencieux » serait réalité. De A jusqu’à Z...

Un immense merci pour le soutien apporté par ma famille, ma sœur Yoanna, ma mère et mon autre sœur Mila Aristizábal, talentueuse photographe, dont les conseils m’ont juste sauvé la vie...

Pour toi Virginie Don, ta lecture passionnée et attentive.

Ma gratitude à mon ami depuis 21 ans. L’auteur Marek Corbel.

Je tiens à remercier Eric Susini, des éditions A verba FuturoruM. Sa confiance, ses précieux conseils et sa patience lors du mois de Janvier...

Enfin, tous mes amis du Var et des Bouches du Rhône. Vous, qui avez bouleversé mon existence. Vous vous reconnaîtrez...

A la mémoire de mon père, anarchiste divin.»

« Les hommes doués intellectuellement savent qu’il n’y a pas de différence nette entre le réel et l’irréel, que les choses ne nous apparaissent qu’à travers la délicate synthèse physique et mentale qui s’opère subjectivement en chacun de nous. Mais le matérialisme prosaïque de la majorité condamne comme folie les éclairs de voyance qui déchirent, chez certains, le voile habituel de l’empirisme banal. »

H.P.Lovecraft

« En règle générale, les hommes civilisés sont plus malpolis que les sauvages car ils savent se montrer grossiers sans se faire fendre le crâne pour autant.»

« La barbarie est l’état naturel de l’humanité [...]. La civilisation n’est pas naturelle. Elle résulte simplement d’un concours de circonstances. Et la barbarie finira toujours par triompher. »

Robert E. Howard

« Ce que la guerre a fait, seule la guerre peut le réparer. »

Constantin Simonov

Première Partie - Les illuminés de province - 1873

Marthe

- Il danse des étoiles.

- Que dis-tu Marthe ?

- Le secret est dans la mine.

La jeune paysanne ne savait pas parler. Un mélange d’occitan mâtiné de français suffisait amplement. Peu de gens de la ville montaient à Missègre, ce petit hameau calme, niché comme un écrin au creux des Corbières. La vie y était rythmée par le soleil. Des courtes journées de labeurs en hiver, et puis ces étés rudes, secs et rayonnants. Marthe Rouget, 12 ans, aimait la belle saison. Les moissons puis les vendanges. Un travail âpre. Il fallait de grosses mains d’hommes pour manier la faux. Soulever les épis. Prendre soin de la terre. En septembre, lorsque la pluie tombait, des gitans venaient participer aux vendanges. La peau tannée, des yeux noisettes, de longs cheveux d’un brun profond. Marthe aimait les voir investir la place du village. Elle caressait leurs juments. Rodait autour des roulottes. Contrairement à ce que pouvait colporter certains, leurs habits étaient propres, les roulottes lustrées, coquettes. Le seul problème était le langage. La petite Rouget n’y comprenait pas grand chose. « Ils parlent catalan » lui avait dit un soir le curé du village. « C’est proche de ta langue. Mais en plus rocailleux ». La Catalogne. Si vaste et si lointaine. Elle savait que passé les gorges de Galamus1, on y était presque. « Enfin », soufflait elle, « Qu’irais-je faire à Perpinya2 ? Pour la foire peut-être ? Et encore, les marchés de Limoux et de Quillan permettent de vivre. » Aux yeux de Marthe, le véritable voyage était un rêve tzigane. La nuit, entre les chiens et les chevaux, les plus vieux gitans racontaient la légende de Jeanne la Noire. Leur français correct mais approximatif faisait parfois sourire le curé. Qu’importe. L’important était de se faire comprendre. Marthe ne saisissait pas tout. Son imagination était emportée par les bribes de phrases qu’elle attrapait au hasard. On parlait de Révolution Française, de tourmentes et de crimes. Au milieu de ces affres apparaissait la figure lumineuse de Jeanne. Une gitane ou supposée telle. Sa foi l’avait dressée contre la dictature jacobine. Les églises profanées, les croix abattues. Ces Christ défigurés traînés dans la glaise. « Un gitan est catholique. Il voyage, il prie. Il aime la Vierge. Personne ne doit toucher à Jésus ». Marthe frissonnait. Elle pensait à cette femme sortant de son clan pour haranguer les foules. Cette nouvelle sainte, dont la tumultueuse passion lui avait valu la mort. Il se murmurait que Jeanne fut dénoncée par « un Français ». Un payo3 grand et blond. Son ancien amour de jeunesse. L’échafaud fut levé en plein Carcassonne. Elle y monta digne et libre. Depuis, dit-on, un spectre noir hante les sanctuaires. Jeanne, dans l’autre vie, protège encore les églises contre les républicains et les profanateurs.

Marquée par ces légendes, la petite paysanne avait cherché l’étrange Jeanne. Partout, dans les haies et les sous-bois. Au cœur des grottes abandonnées, dans les églises aussi et les cloîtres silencieux. Rien. Pas une ombre. Son voile, pourtant, flottait quelque part. Marthe en était sûre. Les plus grands lui avaient bien parlé d’une vierge noire, adorée près de Limoux.

« Notre Dame de Marceille4». « Elle fait des miracles ». « Guérit les aveugles ». « Rend les femmes fécondes ». « Une vraie sainte ma pitchoune. Tu peux la prier si tu veux ».

Marthe priait beaucoup. Elle ne connaissait que le Notre Père. Et quelques bribes de l’Ave-Maria. Le reste n’était qu’un rythme vague. Une étrange musique qu’elle répétait sans fin les soirs d’office. Elle aimait cependant s’en pénétrer. Faire chair avec les mots latins. Balbutier les offertoires. Un véritable bonheur s’emparait de toute sa gorge, lorsque, aux premiers rayons du soleil, elle ânonnait ces paroles incomprises. Les chevriers la prenaient pour une folle. Une petite fille à part. Ils la voyaient courir, la robe trop longue, sur les rocs secs et durs surplombant le cimetière.

- Elle va finir par se faire mal.

- S’ouvrir la tête contre un arbre.

- Elle chante quoi ?

- Les cantiques du Ritou5.

Les sons et les notes voltigeaient dans les airs, grimpaient jusqu’aux nuages, embrassaient les oiseaux. Marthe était heureuse. Son rire cristallin respirait la douceur de vivre.

Les premières douleurs apparurent à l’aube. La fillette était debout, surveillant le réveil des bêtes. Appuyée contre un mur ocre, elle avait senti une aiguille s’enfoncer dans son poignet. Une souffrance subite, sans raison apparente. Marthe était dure. Elle avait connu des chutes, des bleus sans nombre, et même la morsure des vipères. Cette fois, la blessure était différente. Presque sensuelle. La petite défaillit.

- Papa !

La sensation de brûlure avait envahi son corps. Le poignet laissait apparaître une marque sanglante.

- Je saigne oh moun Déou, je saigne.

Des gouttes de sang glissaient sur son bras. La chemise était sale. Le monde tournoyait.

- Je vois des spectres ! Ils approchent, ils me mangent.

La fillette était tombée. La boue recouvrait une partie de son visage. Des insectes s’enroulaient autour de sa langue. Marthe cracha. Son esprit sombrait en un tourbillon grisâtre.

-Marthe !

- La nuit les démons m’attaquent.

L’abbé Ancé, curé de Greffeil, était blême. Léonce Mailhe, son collègue de Misségre, l’avait fait venir, désespéré, pour tenter de comprendre l’état de la petite Rouget. Il savait que son ami pourrait l’éclairer sur les phrases mystérieuses que Marthe, psalmodiait bruyamment, le soir, toujours à la même heure.

- A Trois heures et quart précisément, la fillette se réveille. Son teint est alors jaune.

- Que se passe-t-il ensuite ?

- La prunelle de ses yeux devient noire. D’un noir profond...

- Puis le chant commence ?

- Parfaitement.

L’abbé Ancé caressait les mains de Marthe. Les doigts étaient froids. Vieillis par l’usure.

- Pauvre enfant.

- Ma chérie, il faut que tu nous racontes.

La jeune paysanne balançait la tête. Un chiffon bleu enlaçait son beau visage.

- Ils viennent chaque nuit.

- Que font-ils ?

- Je sens leurs présences. Comme une onde qui va vite.

- Une onde ?

- Quand je jette un caillou dans l’eau ça fait des ronds. Là c’est pareil, tout vibre, tout bouge.

Les deux abbés frissonnaient. Aucuns d’eux ne croyaient au diable. Raymond Ancé avait découvert, à proximité de son village, des objets de cultes païens. Il conservait toutes sortes de pièces rares, d’armes antiques et de sculptures idolâtres. Son esprit scientifique n’admettait pas le recours au surnaturel.

- Ils te parlent ?

- Ce sont des loups, des bêtes bizarres. L’un d’eux veut ma poitrine, l’autre découvre mes cuisses. Et puis et puis, s’écria t-elle, ils griffent, ils taillent, ils mordent mon âme !

La petite pleurait. Sa respiration était lourde. Haletante. Une atmosphère humide avait envahi toute la pièce. Il faisait froid.

- Regardez, voilà ce qu’ils me font !

Marthe se retourna. Son dos nu laissait apparaître des entailles et des griffures. Les croûtes étaient encore chaudes. Brûlantes.

L’abbé Ancé sortit un mouchoir de sa poche. Passant délicatement le velours sur la peau scarifiée de l’enfant, il se releva, terrifié.

- Il faut prévenir les Gendarmes.

- Pardon ?

- À tout prix.

- Ces fainéants ?

- Les plaies ont été ouvertes par des dents...

François De Muriel

Limoux

« Gravis la montagne et trouve la clef. »

Antoine Alban affichait un doux sourire. Son vieux Maître, Jean Videgrain, l’avait convoqué pour une ultime instruction. Tous deux œuvraient au cœur d’un cénacle alchimique, fondé sous Louis Philippe par un fou sublime, drapier de son état. À vrai dire nul ne connaissait les motivations de ce François De Muriel, le très énigmatique père de leur ordre. Certains le considéraient comme un escroc. Il avait dès 1819 publié de fantasques annonces dans le journal « Les petites affiches ». Toutes personnes susceptibles de lui confier mille Francs se verraient récompenser par vingt-cinq mille Francs d’or alchimique.

De mystérieux mécènes avaient bien fait don de six mille Napoléon. Une belle manne qui aurait permis à notre Adepte de poursuivre tranquillement son ouvrage. Malheureusement le rêve de toute une vie s’était heurté au mur de l’indignité. Les donateurs avaient souhaité assister aux travaux ! Voir de prés le processus de transformation. Connaître la teneur exacte de la poudre de projection6. Cela suffisait ! Les conditions étaient trop dures. Ces imbéciles ne pipaient rien à l’affaire.

« L’art hermétique7 se pratique seul. J’ai besoin du silence de l’atelier. Votre regard perturberait le délicat mouvement de métamorphose. Comment voulez-vous que le Roi féconde la Reine8 ? Suis-je dans votre garçonnière lorsque vous honorez votre cousine ? »

Les réflexions du drapier avaient provoqué un effet désastreux. Aucuns des préteurs ne déboursèrent un seul centime. De Muriel se retrouvait seul, abandonné, fier certes, mais sans le moindre sou. Il lui fallait frapper un grand coup. Il se mit en tête de commettre un ouvrage dans lequel il révélerait une partie de ses secrets. La tâche était ardue. Exaltante. Il serait le nouveau Basile Valentin9. Celui qui ferait pénétrer ce siècle stupide dans le palais fermé du Roi10. Écrire lui paraissait une vaste chimère. Il avait peu d’inspiration pour la littérature et penchait plutôt pour la technique. Celle qui soumet la nature en vous rendant maître et possesseur de ses arcanes. Qu’importe les difficultés. Il irait jusqu’au bout. Il se l’était promis. Juré.

La rédaction fut longue. Des nuits passées à la lueur d’une chandelle, d’autres à contempler les étoiles. D’autres encore à adopter la méthode du divin Nostradamus11. Le mage de Salon avait laissé entendre que la consommation de champignons pouvait stimuler certaines qualités prophétiques. De Muriel appliqua ce conseil à la lettre. Il s’était procuré d’étranges plantes auprès d’un groupe de vagabonds. Rentré chez lui il avait prié Notre Dame avant de déguster les précieux ingrédients.

Les effets furent longs à se manifester. Assis devant son bureau, l’encrier rempli, la plume prête à servir, De Muriel continuait ses prières. Deux heures plus tard, toujours immobile, il perçut des êtres scintillants.

- Vous êtes la beauté même.

De Muriel flottait. Il vit son corps attablé, comme une enveloppe vide, distincte de son âme. Son véritable moi était ailleurs. Au sein des éthers lumineux. Sur des astres arides. Parmi les anges et les démons socratiques12.

- Je suis l’élu.

Ces béatitudes avaient duré de longs mois. Le temps de composer un ouvrage et de communiquer avec l’Esprit Sain. En 1821 le bouquin était enfin achevé. Des pages entières emplies d’encre sèche et de lignes serrées. L’alchimiste sourit.

- Je tiens là l’immortalité.

Pour des raisons obscures, le livre ne parut que vingt ans plus tard. François avait 79 ans.

L’ouvrage était adressé à celui qui cherche fortune. Composé en un style clair, il révélait la méthode pour devenir un adepte. Sous les auspices d’Hermès, la discipline intérieure, l’ascèse morale et intellectuelle, devait clairement élever le niveau de conscience de l’initié. Tout était affaire de regard, d’intuition et de prière.

Le livre fut accueilli froidement. La police de la pensée, alliée à l’étroitesse bourgeoise, avait traîné cette œuvre dans la boue. Une existence passionnée, dévorante, au service des sciences secrètes se trouvait brisée de la pire manière. François était anéanti. Ne jetez point vos perles aux porcs. Surtout lorsque les animaux en question sont les adorateurs d’une Monarchie de Juillet, voltairienne et matérialiste.

La rumeur continuait à accuser le pauvre De Muriel d’escroquerie manifeste.

N’étant pas chimiste mais drapier, François avait révélé la façon dont l’art spagyrique13 lui avait été communiqué. Seul dans son lit, vers sept heures du matin, il avait perçu un vent léger soufflant à son oreille. Cette sensation, précédée d’une bruyante détonation, l’avait laissé dans un état d’extase. Une voix grave indiquait la méthode pour perfectionner l’Art Royal14.

La presse locale s’était déchaînée.

« Un drapier qui entend des voix. »

« La Jeanne d’Arc barbue de l’occultisme. »

Les critiques étaient cinglantes, dures, presque humiliantes. Le déluge de moqueries avait continué plusieurs semaines. On traitait François de malade. Un édile de Quillan griffonna une caricature de notre alchimiste couronnant Napoléon. De Muriel, bonapartiste convaincu, avait affirmé avoir assisté au sacre de l’Empereur.

La coupe était pleine. François, livré à l’outrage, avait disparu. On le cru mort ou exilé. La seule adresse qu’il léguait à la postérité avait des relents de fausses pistes : 8 Rue Juda à Paris.

La vérité était à la fois étrange et prosaïque. Lassé des violences répétées d’une modernité honnie, François était parti retrouver son groupe d’amateurs de champignons. Bons pour le bagne, ils avaient crée une petite communauté entre le village de Serres et celui de Bugarach. Dormant au cœur des grottes inexplorées, se lavant, parfois, dans les eaux chaudes de Rennes les Bains, la cohabitation avec les autochtones était tissée d’amour et de haine. Les notables Louis-philippards les tenaient en peu d’estime. Le maire de Couiza, bonhomme court sur pattes, leur avait donné la troupe.

« Du plomb et du travail, voilà qui redressera ces mauvais bougres ».

Si le Parti de l’Ordre15 ne pouvait souffrir la présence de ces bons à rien, la haine de la Gauche dynastique était aussi ardente.

Fuir la civilisation était considéré comme un acte de guerre envers les promesses exaltantes du progrès. Les cénacles libéraux chantaient l’amour du labeur. Pendant ce temps, hirsute, De Muriel cultivait des salades.

C’est dans ce contexte que Jean Videgrain pu rencontrer François. Jean était fasciné par les religions primitives. Il avait étudié les mœurs des indiens sioux et approfondi les légendes des civilisations éteintes. De troublantes similitudes semblaient exister entre ces expériences mystiques et la spiritualité des associaux du Razès16. Jean était étonné. Pour étayer sa thèse, il était parti à leurs rencontres. Un périple difficile, jusqu’aux Bains de la Rennes et ses grottes hantées. Là, suivant les conseils d’un vieux curiste, il avait gravi un long chemin forestier. Des pierres étranges en bordaient l’étroit sentier. Difformes, cassées et parfois obsédantes, elles paraissaient avoir été déposées par des géants.

« Les restes d’un continent perdu ? »

Jean s’était arrêté. Des signes et des inscriptions recouvraient certains monolithes.

« Hiéroglyphes atlantes ? »

Une lourde voix se fit entendre.

- Non mon cher, alphabet alchimique.

Jean s’était retourné. Il vit un vieillard voûté, les cheveux en bataille, appuyé contre une canne. Sa redingote mauve lui donnait une aura fantomatique. Il avait une fleur entre les dents.

- Plaît-il ?

- Je vous entends parler de géants et d’Atlantes. Vous divaguez mon ami. Les secrets de l’Art Royal ont été déposés ici même.

Videgrain se frottait les yeux. Un hurluberlu lui donnait des leçons d’hermétisme. Un vendredi soir, en pleine forêt humide.

- Vous vivez parmi les déclassés ?

- Je vous laisse le choix de la nomenclature.

L’explorateur était rouge. Il détestait employer le vocabulaire du Parti de l’Ordre. Un sentiment de honte mêlé de crainte s’était emparé de tout son être. Il balbutia un timide pardon.

- Vous êtes chez les Pirates !

Jean étouffa un fou rire.

- Les Pirates des terres rouges. Notre domaine est sans limite. Nous errons, prions et sacralisons la terre mère. La materia prima17 mon cher ! Le fruit des premières émanations.

Notre promeneur était interloqué. Le vieil original faisait de grands gestes. Sa canne voltigeait en tous sens.

« Il va finir par danser la gavotte. »

Jean eut un drôle de pressentiment.

- Faites attention tout de même.

Emporté par ses tremblements le vieillard glissa. Sa carcasse gisait dans l’herbe sale.

Videgrain s’était précipité pour lui tendre la main. Comme si de rien n’était le pirate se releva. Digne mais crasseux.

- Je suis François De Muriel lança-t-il tout de go. À qui ai-je l’honneur ?

Jean avait souri.

- Videgrain. Jean Videgrain. Pour vous servir.

C’était le début d’une amitié de cinq ans. Jean était un semi Pirate. Il rejoignait son nouveau groupe d’amis le dimanche. Parfois les mardis soir pour des veillées au coin de l’âtre. En guise d’âtre les Pirates allumaient un petit feu de feuilles sèches. François parlait d’alchimie et d’œuvre au noir18. Tous s’extasiaient devant les effets du champignon bleu.

Jean Videgrain y goûtait un certain bonheur. Il avait pu mettre en pratique diverses techniques de méditation. Travailler sur le souffle. Visualiser son âme. Redevenir un enfant. Il faisait l’amour à la glaise, se roulait dans les plantes et parlait aux oiseaux. Il était devenu une sorte de Saint François d’Assise initié par les sioux. Les visages pâles de la société moderne le rebutaient profondément.

- J’abandonne ma qualité d’électeur. Je paie le cens car je rends à César ce qui lui revient. Mais ne comptez plus sur moi pour vos bavardages grossiers.

Les heures passées auprès de François avaient valeur d’initiation. De Muriel fit de Jean son confident, son ami, et presque son frère. Ils se promenaient ensemble, le printemps venu, aux alentours de la petite commune de Sougraigne. Explorant des ruines, pénétrant dans les chapelles, ils tentaient de ressentir l’âme du monde.

- C’est l’agent magique universel. Le fluide par excellence. Connais-la, pénètre-la et tu opéreras comme un dieu.

Videgrain était envoûté. Il avait proposé à son Maître de fonder un ordre. Un cénacle secret où serait préservé les enseignements alchimiques.

- Je refuse il est encore trop tôt.

François avait 84 ans.

- Sur mon lit de mort, peut-être j’accepterai.

Six mois plus tard De Muriel agonisait. Il avait souhaité mourir dans une grotte. Entouré de ses amis et de quelques chiens errants.

- À l’instant où mon souffle s’évaporera, l’Ordre sera fondé. J’en serai le commandeur. Le temps fugace et merveilleux de passer la porte basse. Celle de la mort et du silence.

Jean n’avait pu retenir ses larmes. Il tenta de chasser les cabots dont la présence lui semblait mal venue. Mais le mourant l’avait arrêté net.

- Laisse les vaquer à leurs occupations. Ce sont des créatures divines.

Un petit chien noir et feu s’était approché. Ses grandes oreilles s’agitaient en tous sens. Joueur, il ne trouva rien de mieux que de lécher les orteils de François.

- Ce toutou doit aimer mes ongles.

Un râle était venu interrompre sa phrase. De Muriel, les yeux vitreux, s’était tourné vers son ami.

- Je meurs comme Socrate ! En philosophe. Je devise, je devise.

Jean était bouleversé. Il serra l’alchimiste contre son cœur.

- Nous t’aimons tous.

Videgrain déposa un baiser sur le front de son ami. Il sentit le corps se tendre. La chair devenir dure. De Muriel était froid. Son âme avait rejoint le paradis des génies.

- Dors mon vieux Pirate. Tes disciples ne t’oublieront jamais.

Antoine Alban continuait à sourire. Il connaissait parfaitement l’histoire de son Maître. Le livre de François leur avait servi de base pour tenter toutes sortes d’expériences. Sans résultat, autre que catastrophique.

- Nous avons essayé toutes les voies. Tous les procédés. Il y a un an, nous avons failli faire sauter la moitié de Limoux. Mélanger du mercure lourd et du souffre n’était vraiment pas une bonne idée. Je sais que tu connaissais De Muriel mais nous faisons fausse route.

Du haut de ses 26 ans, le solide Antoine se permettait d’instruire Videgrain.

- Je pense sincèrement que François n’a pas livré une méthode opérative.

- Que veux-tu dire ?

- Le procédé décrit par l’auteur ne fonctionne pas. Autrement nous serions déjà riches. Ou immortels. Non. De Muriel donne une indication.

- Pardon ?

- Un lieu.

- Tu divagues.

- Je connais assez bien la région. Autant que toi. Mon oncle est maire de Misségre. Ma famille vit non loin de Saint Polycarpe. J’ai arpenté les collines.

- Et alors ?

- Ce livre fait référence à une géographie sacrée. Il décrit un endroit précis. Une cache où serait déposé un grand et immense secret.

Jean était déstabilisé. Son jeune disciple remettait en question vingt-cinq années de recherche. Un regard neuf, pénétrant, inédit. C’était impossible. Il avait été trop proche du vieil alchimiste.

- François me l’aurait signifié.

Videgrain réfléchit.

- Il aurait oublié de me dire quelque chose ?

Les yeux d’Antoine étaient perçants.

- À mon sens, tu as hérité des principaux indices. Le livre. Un cénacle para-maçonnique. À toi de découvrir son mystère.

- L’œuvre de ma vie.

- Notre mission corrigea le jeune homme.

« Écoute moi Jean. Je crois avoir trouvé le lieu où se tapit le secret du vieux fou : Trouve la clef et gravis la montagne. »

- Le Bugarach ?

Le disciple avait repris son sourire.

- Pas du tout mon frère...

Prophéties

Misségre

L’abbé Mailhe scrutait longuement Raymond. « Des dents ». La petite n’était donc pas malade. Son père devait la battre, à moins que Gilles, l’aîné, ne la martyrisait en secret.

- Es-tu sûr ?

Le curé de Greffeil prit une courte inspiration.

- Cette enfant est victime de barbarie.

Léonce n’y croyait pas.

- Je connais la famille. Des paroissiens fidèles. Georges, le père, est toujours prêt à donner un coup de main.

Mailhe s’était tu. Lorsque l’église fut reconstruite, Georges s’était donné à corps perdu pour rebâtir le temple. Soulever des briques. Descendre à la ville récupérer les statues.

- Ces gens sont inoffensifs.

- Es-tu au courant des avancées scientifiques ?

- Non.

- Ces individus sont victimes de dégénérescence.

L’abbé Ancé s’était redressé. Passant doucement la main sur son visage, il avait continué d’une voix ferme.

- Bon nombre de paysans souffrent de troubles mentaux. J’ai lu des rapports sur des cas de cannibalisme.

- Enfin Raymond.

- Les routes de certains villages sont à peine ouvertes. Misségre est enclavé depuis des siècles. Tes paroissiens...

Ancé avait fermé les yeux.

- Je suis désolé Léonce, tes paroissiens sont frappés par toutes sortes de tares héréditaires. Observe le père de Marthe, typique d’un criminel brachycéphale19.

L’abbé Mailhe était interloqué. Il avait lu dans les « Semaines ecclésiastiques » des mises en garde contre ce genre de discours. L’évêque de Narbonne était intervenu, se fendant d’une « lettre aux médecins » pour rappeler l’unité de l’espèce humaine.

- Son crâne est difforme. Mâchoire carrée, front trop haut. Regarde les pommettes. Des pommettes de sadique. C’est évident.

Léonce ne tenait plus.

- Comment peux-tu juger Georges ?

- La...

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