Le Christianisme sous les tropiques, Abbeokuta, origine et développement du christianisme et de la civilisation dans l'Afrique centrale, par miss Tucker. Traduit de l'anglais sur la 3e édition par J. G.,...

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Grassart (Paris). 1854. In-18, 298 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1854
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LE CHRISTIANISME
SOUS LES TROPIQUES
ABBEOKUTA
ORIGINE ET DEVELOPPEMENT DU CHRISTIANISME ET DE LA
CIVILISATION DANS L'AFRIQUE CENTRALE,
PAR MISS TUCKER.
Traduit de l'anglais, sur lu 3me édition,
Par J. C. pasteur.
PARIS.
.GRASSART, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
11, nie de la Paix.
GENECE.
E. BEROUD, LIBRAIRE.
LAUSANNE,
DELAFONTAINE et Cie.
1854
LE
CHRISTIANISME SOUS LES TROPIQUES.
ABBEOKUTA.
LE CHRISTIANISME
SOUS LES TROPIQUES
ABBEOKUTA
ORIGINE ET DÉVELOPPEMENT DU CHRISTIANISME ET DE LA
CIVILISATION DANS L'AFRIQUE CENTRALE,
PAR MISS TUCKER.
Traduit de l'anglais, sur la 3me édition .
Par J. G. pasteur.
PARIS.
GRASSART , LIBRAIRE - EDITEUR.
11, rue la la Paix.
GENEVE.
E. BEROUD, LIBRAIRE.
LAUSANNE.
DELAFONTAINE et Cie.
1854
1
Introduction. — La Traite.
... L'Eternel a regardé des Cieux vers la
Terre pour entendre les gémissements des
prisonniers et pour délivrer ceux qui étaient
destinés à la mort. (Ps. CII.—20, 21.)
Le vendredi, dernier jour d'octobre 1851, deux
personnes se rencontrèrent à la Maison des Mis-
sions , Salisbury-Square, et leur entrevue fut telle
qu'aucun des témoins ne pourra l'oublier. L'une
d'elles était un gentilhomme anglais, entre deux
âges, dont l'air calme et digne justifiait dès l'abord
sa réputation de marin chrétien et montrait qu'il
avait été longtemps accoutumé à commander.
L'autre était un jeune homme, dont la couleur an-
nonçait immédiatement un fils de l'Afrique et dont
1
2 LE CHRISTIANISME
la tenue en même temps aimable et virile racontait
toute une histoire de prodiges et de miséricorde
dont les anges avaient dû se réjouir. Ce dernier
était le révérend Samuel Crowther, natif d'Yoruba ,
qui fut esclave dans son enfance, mais qui main-
tenant est ministre de l'Église Anglicane. Le premier
était sir Henry Leeke, capitaine dans la marine bri-
tannique. Leur silence momentané qui indiquait
un débordement d'émotion, leur serrement de main
passionné, le regard inquisiteur du souvenir et ces
rapides question et réponse : « Vous souvenez-
vous de moi ? » « Oh! Oui, oui, je me souviens de
Vous ! » faisaient supposer qu'ils s'étaient rencontrés
antérieurement dans des circonstances d'une nature
plus qu'ordinaire et à une époque déjà ancienne.
C'était le cas en effet. En 1822, sir Henry Leeke,
qui commandait alors le Mirmidon, étant en croi-
sière dans le golfe de Guinée, tomba sur un né-
grier portugais et le captura. Sur ce négrier était,
entre autres, un jeune noir qu'on venait d'embar-
quer pour le transporter au-delà de l'Atlantique;
c'était M. Crowther. Il le prit, avec quelques autres
garçons, à bord de son navire, et après avoir con-
tinué sa Groisière pendant deux mois., il alla les
Mettre à terre à Sierra-Leone. M. Crowther était
alors âgé de treize ans, et depuis lors lui et le ca-
pitaine ne s'étaient jamais rencontrés ; mais vingt-
SOUS LES TROPIQUES. 3
neuf années n'avaient point effacé de la mémoire de
l'Africain reconnaissant les traits de son libérateur.
Souvent, quand il se laissait aller à rêver du temps
d'autrefois, il les évoquait dans sa mémoire, et lors-
qu'en 1841 il accompagna l'expédition qui remonta
le Niger, il fut rempli de joie de trouver dans un
des officiers du Soudan quelques traits qui lui rap-
pelaient celui auquel il était si redevable. Mainte-
nant donc qu'il le rencontrait une fois encore, qu'il
serrait sa main dans la sienne, qu'il plongeait son
regard dans le sien, qu'il reconnaissait cette phy-
sionomie pleine dé générosité et de bonté qui avait
gagné son coeur a bord dû Mirmidon, il sentait tous
les événements du passé se représenter en foule à
sa mémoire, et une émotion si vive s'emparait de
son âme qu'il en était presque accablé.
Leur entrevue fut courte, ils se séparèrent de nou-
veau, l'un pour aller prendre un commandement
dans la marine des Indes, l'autre pour s'en retour-
ner à son oeuvre d'évangélisation dans sa terre
natale.
Nous avons commencé notre narration par ce
petit incident, afin d'introduire immédiatement nos
lecteurs auprès de Crowther, dont le nom reparaîtra
fréquemment dans les pages qui suivent.
Ce serait dépasser notre but que de faire l'histoire
de la traite, celle de son abandon par notre pays
4 LE CHRISTIANISME
en 1807, ou de ses efforts pour empêcher les autres
nations de la faire; les noms de Clarkson et de
Wilberforce sont encore trop chers à la mémoire des
Anglais pour qu'on ait besoin d'en faire mention,
et les détails de leur zèle persévérant et des succès
qui le couronnèrent peuvent être lus ailleurs. Nous
nous contenterons de jeter un coup d'oeil sur l'état
des choses depuis cette époque, afin de rendre les
pages qui suivront plus intelligibles.
Les plus jeunes mêmes de nos lecteurs se rap-
pellent la forme de la côte occidentale de l'Afrique ;
ils se souviennent qu'au-delà du cap Vert, elle se
dirige vers le sud-est dans une longueur de quatre à
cinq degrés ; que les contours du golfe de Guinée la
font alors se diriger directement vers l'est pendant
plusieurs centaines de milles jusqu'au lieu où, après
avoir cédé à la mer les baies de Benin et de Biafra,
elle tourne brusquement vers le sud, déviant à
peine de cette direction jusqu'à ce qu'elle ait atteint
l'équateur. Tout le long de cette côte, sur une
étendue d'environ 2,600 milles, les Espagnols et
les Portugais, nonobstant leurs traités avec la
Grande-Bretagne, continuaient sans relâche ce dé-
testable commerce qu'on appelle la traite. Près de
soixante-dix ports étaient ouverts à leurs vaisseaux
négriers, et des dizaines de dizaines de mille êtres
humains étaient annuellement embarqués pour ali-
SOUS LES TROPIQUES. 5
menter les marchés de Cuba et du Brésil. Oh ! si les
murs de ces horribles factoreries et de ces forts
pouvaient nous raconter les scènes de douleur, de
cruauté et de désespoir qui s'y sont passées, nous
croyons que dans les annales du monde entier nous
ne parviendrions pas à trouver de page plus noire
de crimes et de misères.
L'Afrique était devenue une véritable caverne de
désolation, de misère et de crime. Une effrayante
prodigalité de la vie humaine accompagnait la cap-
ture des esclaves destinés au marché, soit dans des
marches forcées du désert à la côte, sous un soleil
brûlant, avec de faibles provisions d'eau, soit dans
la détention dans les ports, où la faim, la maladie
et le désespoir emportaient des masses de victimes.
Ceux qui survivaient à ces souffrances accumulées,
entassés durant des semaines dans l'entrepont des
vaisseaux, avaient à endurer des tourments indes-
criptibles. A peine si l'imagination peut se faire une
idée des horreurs de ce voyage : le mal de mer, la
suffocation, la soif, le vivant enchaîné au mort, l'a-
gonie du désespoir. Un grand nombre périssaient,
et les survivants étaient vendus comme esclaves et
livrés à la cruauté de leurs maîtres espagnols et
portugais.
Cet abominable commerce continua encore du-
rant plus de trente ans, après que la Grande-Bre-
6 LE CHRISTIANISME
tagne l'eut aboli, dépeuplant des contrées entières
et démoralisant les vendeurs et les vendus. Ceux
que nos croiseurs parvenaient à délivrer étaient
débarqués à Sierra-Leone comme en un port de
refuge ; mais les centaines et même les milliers 1 qui
l'étaient ainsi annuellement, étaient bien peu en
proportion de la grande masse des victimes. Toute
cette portion de l'Afrique, à l'exception de Libéria,
était plongée dans des ténèbres qui semblaient dé-
sespérantes ; la liberté corporelle, mentale ou spiri-
tuelle était inconnue, et l'oeil compatissant cherchait
en vain quelque rayon qui annonçât de meilleurs
jours.
Mais en 1839 les pâles lueurs d'une plus bril-
lante aurore se montrèrent ; et depuis lors, grâces à
la fermeté invincible d'un petit nombre de philan-
tropes anglais et chrétiens ; grâces à la bienveil-
lance prévoyante de notre gouvernement, qui fit
des traités avec les tribus les plus amicales, et à sa
persévérance à maintenir l'escadre de la croisière,
pour gêner la traite où il n'était pas possible de la
détruire; grâces avant tout à Celui qui, non seule-
ment guida ainsi les esprits de ses serviteurs, mais
dirigea les événements que surveillait sa Providence
1 Dans les trois années qui précédèrent 1838,
13,000 nègres furent enlevés à la traite et conduite à
Sierra-Leone.
SOUS LES TROPIQUES. 7
vers le même but, la traite des esclaves a graduelle-
ment diminué. En 1851, les soixante-dix ports à
esclaves étaient réduits à trois : Lagos, Porto-Novo
et Whydah, tous dans la baie de Benin ; et main-
tenant, en 1853, Lagos vient d'être pris, — Porto-
Novo et Whydah ne pourront longtemps continuer
le trafic, — le Brésil lui-même a prohibé la traite, et
nous espérons, nous croyons que c'en est fait du
monstre.
II
Les Fellatahs.
" Celui qui fait le dégât entrera dans toutes
les villes, et pas une ville n'échappera ; la vallée
périra, et le plat pays sera détruit, suivant ce
que l'Eternel a dit. Donnez des ailes à Moab ;
car il s'envolera certainement, et ses villes se-
ront réduites en désolation, sans qu'il y ait
personne qui y habite. (Jér. XLVIII. — 8, 9.)
Lorsque nous entendons dire que des dizaines
et des centaines de mille personnes étaient annuelle-
ment victimes de la traite, nous nous demandons na-
turellement, « Comment pouvait-on se procurer ces
multitudes, et d'où les tirait-on? » Nous trouvons la
réponse à cette double question dans le coeur même
de l'Afrique Occidentale. Il est vrai qu'un petit
nombre de ces malheureux étaient les prisonniers
faits dans les guerres interminables des peuplades
de la côte, mais la principale source était l'inté-
1.
10 LE CHRISTIANISME
rieur, où l'amour du gain poussait les chefs les plus
puissants à faire la guerre à leurs voisins plus
faibles, dans le but spécial de se procurer des es-
claves pour les marchés de la côte. Là, ils étaient
achetés avec empressement par les négociants es-
pagnols et portugais, qui, en retour, donnaient
aux chefs indigènes du rhum, de la poudre, des
armes-à-feu et un petit nombre d'autres objets de
fabrique européenne.
Les rois païens de Dahomey se signalent dans
ce genre de guerre barbare, mais encore, l'odieuse
prééminence leur est disputée par les mahométans
Fellatahs.
Ce peuple singulier, qui a exercé une influence
si extraordinaire sur les destinées de l'Afrique oc-
cidentale , semble avoir été primitivement une na-
tion nomade, vivant le long des bords fertiles de
la Méditerranée ; mais ayant été repoussés par les
Sarrasins, ils se retirèrent au delà du grand désert,
au sud et à l'ouest duquel ils s'établirent dans une
contrée appelée Fooladoo.
Dans cette terre de refuge, ils vécurent durant
des siècles comme peuple pasteur et inoffensif, se
transportant çà et là avec leurs troupeaux à la re-
cherche de fontaines et de pâturages. Leur nombre
s'accrut rapidement, et s'étehdant vers l'est, ils s'é-
tablirent peu à peu dans la plus grande partie du
SOUS LES TROPIQUES. 11
Soudan, tandis que de petits détachements fran-
chissaient même le Niger et s'ouvraient la voie des
pays de Boosa, Borgoo et du nord de Yoruba. On
les représente comme d'une race tout à fait distincte
de celle des nègres, comme ayant le visage ovale,
de petits traits, de longs cheveux, et un teint qui
tiendrait le milieu entre un cuivré foncé et la cou-
leur d'une bohémienne anglaise. Ils étaient maho-r
métans, et pourtant rien ne semble avoir eu lieu
qui pût faire rassortir en eux les traite distinctifs
de cette croyance rude et cruelle, jusqu'au mo-
ment où, il y a environ cent ans, ils reçurent une
immense impulsion vers la guerre et la conquête
par l'un d'eux, le sheik Othman, ou, comme il est
plus souvent appelé, Danfodio.
Cet homme ambitieux commença par bâtir une
ville dans les forêts d'Ader, et persuada à un grand
nombre de ses compatriotes de s'y établir. Le se-
cond pas qu'il fit fut l'organisation d'un système
militaire régulier ; il classa le peuple, le mit sous
différents chefs, à chacun desquels il donna un dra-
peau blanc comme un gage dé victoire, leur com-
mandant de marcher au nom « d'Allah et de son
Prophète, » les assurant que Dieu leur avait donné
toutes les ierres et toutes les richesses des " Infi-
dèles » et leur déclarant que tous ceux qui tomber
raient dans la bataille iraient certainement en pa-
12 LE CHRISTIANISME
radis. L'armée, enflammée par les exhortations et
l'exemple de son chef, courut à la guerre et fit des
conquêtes rapides et immenses.
Bientôt les pays de Haussa, de Cubbî, de Yaouri
furent conquis tout entiers, ensuite celui de Nufi
succomba à son tour, et même le puissant royaume
de Bournu, quoique mahométan, fut obligé de subir
le joug.
Depuis lors jusqu'à présent, les Fellatahs ont été
le fléau incessant de toute cette portion du conti-
nent africain. Leurs armées ont été continuellement
en mouvement, parcourant le pays, imposant des
tributs aux chefs, détruisant les villes et les villages,
et traînant après eux les infortunés habitants, pour
les vendre comme esclaves.
Le premier parmi eux, dans la personne du sul-
tan de Sokatoo, prend le titre d'Emir el Mumenin,
c'est-à-dire « Commandeur des Croyants ; » et gé-
néralement c'est de lui que les sultans inférieurs
reçoivent leur investiture comme gouverneurs des
différentes provinces. L'émir actuel est Ali-ben-
Bello, fils du sultan Bello, visité par Clapperton, et
descendant direct de Danfodio, fondateur de ce vaste
empire. L'ambition et l'espoir des Fellatahs est
d'étendre bientôt leur empire jusqu'à la mer, et
d'après ce que raconte le docteur Barth, ils ont jus-
qu'à présent si bien réussi dans l'exécution de leur
SOUS LES TROPIQUES. 13
projet, que le sultan de Tchamba, près du Tchadda,
fit, il y a trois ans, une « razzia » dans la contrée
qui le sépare de la baie de Biafra, parvint jusques
dans le pays de l'Iboe, près de l'embouchure du
Niger, pilla tout le voisinage et lui imposa un tribut
d'esclaves, de sel et de cowries 1. Mais pourtant, mal-
gré ces succès et quelques autres avantages partiels,
il y a lieu d'espérer et de croire que l'empire des Fel-
latahs est sur son déclin. Le docteur Barth nous
apprend que le pays tout entier est si appauvri, que
l'émir ne peut fournir aux dépenses de son gouver-
nement que par les lourdes taxes qu'il impose aux
caravanes qui traversent son territoire ; d'un autre
côté, Lander avait remarqué, dès 1830, qu'ils per-
daient leurs villes, l'une après l'autre, dans la
contrée d'Haussa ; enfin les dernières nouvelles
nous apprennent que le peuple de Nufi a, en grande
partie, recouvré son indépendance.
Mais remontons au temps de leur plus grande
puissance, alors que toutes les nations au nord et à
l'est du Niger leur étaient soumises, et qu'un petit
nombre seulement sur la rive occidentale étaient
capables de repousser leurs incursions. De celles-ci
la plus importante formait le royaume païen d'Yo-
1 Espèce particulière de coquillage qui est en usage
comme monnaie parmi ces peuples.
14 LE CHRISTIANISME
ruba, pays g'étendant vers l'intérieur à partir de la
baie de Bénin, d'une longueur d'environ deux
ou trois cents milles, et d'une largeur à peu près
égale. Ce royaume était borné au nord et au nord'-
est par celui de Borgoo, le Niger et une partie du
pays de Nufi ; à l'est et au sud-est, par les territoires
de Kakanda et de Benin ; à l'ouest, par le puissant
royaume de Dahomey, et au Sud, il n'était séparé de
la mer que par une bande étroite de terre apparter
nant au Popos. Séparé des Fellatahs par le large
courant du Niger et assez puissant pour tenir en
échec un ennemi formidable, le Yoruba jouissait
comparativement d'une paix et d'une prospérité
inconnues à la plupart des états voisins.
Les villes étaient nombreuses et bien peuplées
(les plus grandes renfermant quelquefois jusqu'à
soixante ou soixante-dix mille habitants), et géné-
ralement entourées d'une triple muraille de bois et
de boue avec un fossé extérieur. Des villages de trois
à quatre mille âmes étaient répandus en grand
nombre sur la surface du pays, sans compter les
fermes isolées.
Le soi était fertile, le climat salubre, les peuples
laborieux, honnêtes et affectionnés, et quoique leur
vie fût simple en elle-même, elle ne laissait pas que
d'avoir un certain confort,
La nation se composait de plusieurs tribus diffé-
SOUS LES TROPIQUES. 15
rentes, toutes reconnaissant la souveraineté du roi
d'Yoruba et lui payant tribut ; la résidence de ce roi
était Oyo ou Eyeo, près du Niger ; et quoique les
jalousies et les questions de prépondérance ame-
nassent souvent des contestations et des luttes parmi
elles, rien pourtant n'était arrivé qui compromît
l'intégrité du royaume.
Mais il y a environ quarante ans un changement
désastreux eut lieu dans la condition sociale du Yo-
ruba, et ce changement fut amené par toute une
combinaison de circonstances.
Au sud du royaume des disputes très-sérieuses
avaient éclaté, non-seulement entre tribus diverses,
mais encore au sein même des tribus ; et une que-
relie qui commença sur le marché de la petite ville
d'Aponi, à propos de la valeur d'une petite quan-
tité de poivre, fut l'étincelle qui enflamma et dé-
peupla presque tout le pays environnant. Les villes
d'Ifè, d'Ikija, de Kesi, celles des Ijebbus, des Owas
et plusieurs autres se firent entre elles une guerre
acharnée, envoyant, suivant l'exemple de leurs voi-
sins, les prisonniers qu'ils faisaient aux marchés
à esclaves de la côte.
Au nord, les désastres eurent une source diffé-
rente; ils vinrent de l'ambition d'un jeune homme
nommé Afohja, chef d'Illorin. Il avait entendu
parler des villes de guerre des Fellatahs, au-delà du
16 LE CHRISTIANISME
Niger, et se passionna du désir de les égaler. Ne
songeant qu'à l'exécution de sa volonté, et sans con-
sidérer les conséquences que cela pouvait avoir
pour son pays, il fit venir de Sokatoo un chef
fellatah nommé Alimi, et de Haussa, un autre chef
nommé Ali, pour partager avec lui le gouvernement.
Son invitation fut acceptée avec empressement ; la
porte, qui si longtemps avait été fermée, était
maintenant ouverte, et le Yoruba commença à sentir
le fléau des Fellatahs.
Les deux chefs invitèrent leurs compatriotes à les
aller joindre ; ils firent embrasser leur religion à
un grand nombre d'Yorubains, et leur guerre
ouverte aussi bien que leurs ruses ne réussirent que
trop à causer le malheur de ce peuple. Il a été cal-
culé qu'il n'y avait pas moins de vingt mille per-
sonnes, dans le Yoruba, dont la seule occupation
était la rapine et la chasse aux esclaves.
D'abord ils attaquèrent les fermes isolées, puis
les villages, jusqu'à ce que, enhardis par le succès,
ils s'emparèrent de grandes villes, marquant leur
passage par le fer, le feu et la misère. Une de ces
villes appelée Oshogun, était située à l'ouest du pays,
au-delà des monts Kong; ses murailles de bois,
avaient près de 4 milles de circonférence, et sa popu-
lation s'élevait à douze mille âmes.
Les habitants d'Oshogun étaient tranquilles, loin.
SOUS LES TROPIQUES. 17
des pays qui avaient jusques-là souffert de l'avarice
et de la cruauté des Fellatahs ; ils ne s'attendaient
point à être attaqués, et, en tout cas, ils comptaient
sur la force de leurs murailles et la bravoure de
leurs guerriers; qu'avaient-ils à craindre ? Ils furent
bientôt détrompés malheureusement. Un matin, au
commencement du printemps de 1821, le peuple
s'était levé comme d'habitude en paix et en sécurité ;
les femmes s'occupaient à la préparation du repas
du matin, les hommes étaient à leurs travaux divers,
lorsque tout à coup on poussa le cri de : « Voici les
Mahométans ! » Les hommes coururent aux mu-
railles, en ordonnant à leurs femmes de se retirer
dans les bois. Il était trop tard! L'ennemi avait si
bien formé ses plans qu'il était déjà maître . des
portes et la fuite était impossible. Les hommes com-
battirent comme des gens qui luttaient pour tout ce
qu'ils avaient ; ce fut en vain ; ils furent écrasés par
le nombre ; l'ennemi entra dans la ville, mit le feu
aux maisons, enchaîna tous les habitants qui pou-
vaient être vendus et massacra le reste., Le même
soleil qui s'était levé dans sa splendeur tropicale sur
la ville florissante d'Oshogun, jeta lesrayons de son
couchant sur une masse de ruines brûlantes au mi-
lieu desquelles nombre de cadavres calcinés indi-
quaient, par leur posture, la lutte qu'ils avaient
soutenue contre la mort. Mais quelle langue lut
18 LE CHRISTIANISME
maine pourrait dire les cris, les gémissements, les
lamentations de désespoir et de douleur qui par-
vinrent dans la nuit suivante, jusqu'à l'oreille du
« Dieu des armées », cris des veuves et des orphelins
qu'on emmenait comme des troupeaux.
Un de ces orphelins était un garçon âgé de douze
ans ; son nom était Adjai ; on l'emmena enchaîné,
avec sa mère et ses soeurs, pour les vendre comme
esclaves. Nous n'entrerons pas dans le détail des
souffrances de ce jeune garçon ; nous dirons seule-
ment qu'après avoir été plusieurs fois vendu et
revendu, traîné d'un lieu à un autre, qu'après avoir
souffert les, plus grands maux et les plus grands
chagrins, il fut, pendant le printemps de 1822, avec
cent quatre-vingt-sept autres infortunés, mis à bord
d'un négrier portugais à Lagos, ou il endura les plus
horribles traitements. Heureusement ce fut de
courte durée ; car dès le lendemain soir, par la
bonne providence de Dieu, le négrier fut aperçu de
deux croiseurs anglais et capture. Les pauvres cap-
tifs furent alors plus effrayés que jamais, car les
marins portugais étaient parvenus à leur faire croire
que les Anglais ne voulaient s'emparer d'eux que
parce qu'ils faisaient usage de leur sang pour teindre
leurs habits en rouge. Adjai et quelques autres
garçons furent conduits sur un des vaisseaux an-
glais ; mais là, leurs terreurs s'accrurent à l'extrême,
SOUS LES TROPIQUES. 19
quand ils aperçurent sur le pont des piles de bou-
lets, qu'ils prirent, dans leur effroi, pour des têtes
de nègres. Pourtant ils furent bientôt rassurés. Ce
vaisseau était le Mivmidon; le capitaine qui le com-
mandait était le capitaine Leeke, et le jeune païen
Adjai n'était autre que le ministre chrétien que
nous connaissons aujourd'hui sous le nom de Sa-
muel Crowther. Mais nous avons pour objet d'écrire
une histoire, non une biographie. Nous ne suivrons
donc pas Adjai à travers les événements des années
subséquentes ; nous dirons seulement qu'à son ar-
rivée à Sierra-Leone t il fut confié aux soins d'un
catéchiste européen et de sa femme, qui lui témoi-
gnèrent toute, sorte de bonté ; qu'il crût en grâce
comme en années, fut baptisé, devint d'abord étu-
diant , puis professeur dans l'Institut de la baie de
Fourah, où l'on élève des jeunes gens pour l'ensei-
gnement et la catéchisation.
Des années passèrent sur le Yoruba sans ramener
la paix ou la prospérité. Les Fellatahs gagnaient
toujours du terrain; les guerres à esclaves duraient
toujours, et le roi, chassé de sa capitale, fut forcé de
fixer sa résidence dans la ville d'Aggo-Ojà. Le pays
tout entier était désorganisé, et les chefs inférieurs,
rejetant l'autorité de leur souverain, ne laissèrent à
20 LE CHRISTIANISME.
celui-ci qu'une toute petite partie de ses anciennes
possessions.
La ville d'Adjai fut rebâtie et détruite une seconde
fois ; il n'en resta pas un vestige. De larges districts
furent dépeuplés, et la terre, en conséquence, fut
laissée en friche ; au lieu de moissons elle se cou-
vrit d'arbustes entrelacés et formant des bois impé-
nétrables ; au lieu du bruit de l'activité humaine on
n'entendit plus que le jargon des singes et les cris
perçants des perroquets ; concert dans lequel le ru-
gissement du lion annonçait que ce roi des forêts
avait reconquis une partie de ses anciens droits.
III
Yoruba et son Peuple.
« De qui vient la différence entre toi et un
antre ; et qu'as-tu que tu n'aies reçu ? "
(I.Cor. IV. 7.)
Il y avait une miséricorde en réserve pour le
Yoruba; et tandis qu'il paraissait s'abîmer de plus en
plus dans les ténèbres et dans la misère, le Dieu de
toute grâce était, par sa Providence, en train de pré-
parer la voie par laquelle de beaux jours allaient
descendre vers lui et guider les pieds d'un grand
nombre de ses enfants dans le sentier de la paix.
Mais ce qui suit deviendra plus intelligible, si nous
consacrons quelques pages à la description du pays
et de son peuple.
22 LE CHRISTIANISME
A partir de la côte, le pays, quoique fertile, est
d'abord bas et marécageux ; mais à mesure que
vous avancez vers l'intérieur, vous trouvez un mé-
lange de collines et de plaines ; et d'après la des-
cription qui en est donnée par les indigènes , aussi
bien que par nos missionnaires, nous devons le
croire très-pittoresque et très-beau. De profondes et
fertiles vallées s'étendent entre les collines ; des
rocs de granit, quelques-uns élancés, hardis et nus,
d'autres revêtus d'arbres et de verdure jusqu'à leur
sommet, de clairs ruisseaux se précipitant dans leurs
lits rocailleux, ajoutent à la beauté du paysage.
L'aspect des villes, à distance, est souvent im-
posant ; leurs murailles renferment une large éten-
due de terre, et les toits de chaume sont entremêlés
d'arbres et de champs. C'est une chose étrange que
sous un climat tropical, les naturels prennent tant
de peine pour se priver d'air: car la hutte de l'Afri-
cain, aussi bien que celle de l'Indou, n'a d'autre
ouverture qu'une porte basse, et le toit s'étend si
loin au delà des murs, que bien peu d'air peut trou-
ver accès même sous cet abri extérieur. Les maisons
désciasses supérieures sont bâties autour d'une sorte
de place quadrangulaire sur laquelle elles ouvrent.
Le chef de la famille occupe la plus vaste de ces ha-
bitations, et autour de lui demeurent les enfants et
petits-enfants ainsi que les autres membres, qui
SOUS LES TROPIQUES. 23
ont aussi leurs logements distincts. La cour qui
occupe le centre est souvent plantée d'arbres ; et
C'est là que la famille peut se réunir, Sans crainte
des importuns, pour causer de Ses propres affaires ;
c'est là que, par les brillants clairs de lune de ces
climats méridionaux, elle se rassemblé très-fré-
quemment tout entière: On y reste pendant des
heures, assis sur la terre, écoutant lès récits ou les
contes dont l'un des membres de la famille charme
la vive imagination de ses auditeurs. C'est l'heure
du plaisir calme-, et souvent même l'oeil du Yorubain
chrétien étincellèra à là pensée de ces scènes du clair
de lune, quoique maintenant sa conversation fût
d'une nature plus élevée et sur un ton plus saint.
Le peuple est actif, et le sol produit en abondance
les ignams, la cassé et diverses graines qui sont en
usage parmi eux. Le coton aussi y vient en grande
quantité ; les femmes le filent, et avec les hommes
elles le tissent pour en faire des vêtements qui sont
en usage dans toutes les classes. Ils sont générale-
ment bien vêtus avec les produits de leur propre
fabrique; la Couleur de leurs vêtements est souvent'
bleue, laite avec la teinture de l'indigo ; ils y ajou-
tent des tissus de coton rouge qu'ils reçoivent
d'Haussa, ou, dit-on, il Croît naturellement de cette
couleur. Ils ont beaucoup le goût des beaux habits,
et indépendamment de toute influence religieuse, les
24 LE CHRISTIANISME
dandys affectent de porter le costume mahométan,
c'est-à-dire de larges pantalons couverts de broderies
et attachés au-dessus de la cheville, une veste ample
et un turban. S'ils ne peuvent se procurer cette coif-
fure , ils roulent une longue pièce de coton autour
de leur tête. Quelques-uns d'entr'eux commencent
à adopter le costume anglais ; mais cela est regretta-
ble, parce que tout changement dans le costume
indique un changement dans le caractère national,
et leur habit actuel leur va très-bien.
Les couteaux, haches et instruments de culture
sont de fer, dont le minerai abonde dans leur pays
et qu'ils ont appris à travailler. Ils fabriquent aussi
des paniers d'osier et des nattes. La poterie rouge
dont ils se servent communément est faite par les
femmes ; pour faire cuire leurs ustensiles, ils les
empilent comme on fait des briques en Angleterre,
avec des pièces de bois entre chaque rang. Un des us-
tensiles qui leur est le plus nécessaire leur a été donné
par la nature, c'est la calebasse ou espèce de gourde.
Lorsque le fruit commence à mûrir, on fait un trou à
sa plus petite partie pour laisser pénétrer l'air, et ainsi
la pulpe se corrompt et tombe sans attaquer l'écorcé.
Quelquefois l'incision est faite autour du fruit, à
environ un tiers de la longueur à partir du plus petit
bout ; et ainsi on se procure, sans plus de peine,
un vase avec un couvercle qui s'adapte parfaitement.
SOUS LES TROPIQUES. 25
Les calebasses sont de différentes grosseurs; quel-
ques-unes sont plus petites qu'une tasse à thé, d'autres
peuvent contenir jusqu'à dix ou douze bouteilles. Il
se fait un grand commerce intérieur parmi eux. Ils
ont des marchés matin et soir dans les villes et les
villages ; et dans les villes en particulier, il se tient
tous les cinq jours un marché beaucoup plus impor-
tant, auquel se rend tout le voisinage. Leur unique
monnaie courante est le cowry blanc 1, dont il faut
quarante pour égaler deux sous. Ces coquilles sont
très-dures. On les met dans des espèces de sacs qui
sont appelés têtes et qui en contiennent chacun
2,000 d'une valeur d'environ cinq francs ; en sorte
qu'il n'y a pas lieu de s'étonner qu'un homme en ait
son faix, quand on lui donne à porter une somme
équivalant à cinquante ou soixante francs, ni que
ce soit une affaire très-dispendieuse et très-difficile
que de transporter des espèces de ce genre de Ba-
dagry à Abbeokuta.
Ils ont une certaine habitude qui leur est toute
particulière, à ce que nous croyons. Personne ne
déjeûne chez soi, mais dès sept heures du matin,
tous, hommes et femmes, s'en vont à la boutique
d'un cuisinier et font leur premier repas d'un bol
1 Le Cyproea moneta de Linnée. Ces coquilles ne se
trouvent pas sur la côte occidentale, mais sont apportées
de l'Inde ou de la côte orientale de l'Afrique.
26 LE CHRISTIANISME
de gruau indien. Les femmes vont alors au marché
et achètent de quoi préparer un repas plus substan-
tiel, que l'on prend vers dix heures. Il consiste en
boules de maïs, appelées « dengè » servies avec une
espèce de sauce faite de boeuf, de mouton,de poisson
ou de volaille et de légumes divers, le tout assaisonné
d'un sel qu'ils reçoivent des Popos, et de poivre
rouge, qui croît dans leur pays ; c'est une nourriture
très-substantielle ettrès-palatàble. Généralement, ce
repas n'est pas pris en famille, mais chacun mange
au moment où il s'y sent disposé. Quand le repas
est pris en commun, un grand plat de terre est posé
sur le sol, rempli de dengè et de sauce, et les convives
s'asseyent alentour. On partage en morceaux les
boules de maïs, on en donne une portion à chaque
personne, et alors chacun trempe la sienne dans le
plat à mesure qu'il mange. Il se consomme de cette
façon une grande quantité de substance animale,
mais on ne la mange jamais solide. L'ignam est éga-
lement un de leurs principaux articles de consom-
mation.
Quantau caractère moral et intellectuel du peuple,
au témoignage général de ceux qui ont le mieux
été en position d'en juger, il est bien au-dessus de
celui de ses voisins. 1
1 Lander parle des peuples de Roossa et de Kiami, au
nord du Yoruba, comme étant, a quelques égards, supé-
SOUS LES TROPIQUES. 27
Les missionnaires ont remarqué qu'à Sierra Leone
il se montre dans le peuple depuis 1822, un plus
haut degré d'intelligence et d'énergie qu'aupara-
vant. A cette époque les Yorubains y étaient en fort
petit nombre ; mais aujourd'hui ils y forment plus
de la moitié de la population. De l'autre côté de
l'Atlantique, lord Harris, gouverneur de Trinidad,
constate que dans cette île les Yorubains se distin-
guent des autres nègres par la supériorité de leur
intelligence. Ils ont l'esprit actif et.fin, et plusieurs
de leurs proverbes vulgaires, dont le vocabulaire de
M. Crowther se trouve enrichi, montrent une
promptitude d'observation et une connaissance de
la nature humaine, auxquelles leurs amis même,
en Angleterre, étaient loin de s'attendre. Ils sont
naturellement très-vifs; les enfants.sont toujours
prêts à rire et à jouer, et ont un goût prononcé pour
les énigmes. Vous entendriez souvent leurs joyeux
éclats de rire, lorsqu'assis à l'ombre, ils tâchent de
s'embarrasser mutuellement par des questions
comme celles-ci : « Quelle est cette petite colline
escarpée que personne ne peut gravir? » ou a Qu'est-
ce que cette chose que tout le monde peut couper
mais sur laquelle personne ne peut voir la place où
rieurs aux Yorubains, mais ces districts sont petits et com-
parativement sans importance.
28 LE CHRISTIANISME
la coupure a été faite ? » Quelquefois ces énigmes
sont de la monnaie courante dans tout un canton;
mais souvent elles semblent faites impromptu.
Les dons intellectuels que les Yorubains ont reçus
ne les ont cependant pas fait avancer beaucoup dans
les arts de la vie civilisée. Souvent vous êtes étonné,
dans la conversation, de la justesse et de la clarté
de leurs idées ; pourtant, ils n'ont point inventé de
moyen de les transmettre ou de les conserver ; et
quelques-unes mêmes des forces mécaniques les plus
simples leur ont,été jusqu'à ces derniers temps,
absolument inconnues.
Il y a chez les Yorubains un esprit d'indépen-
dance et de générosité, qui, sanctifié par le prin-
cipe chrétien, en fera une belle et noble nation. Il
est à remarquer que, tandis que sur la côte et à
Badagry, le peuple assiège les missionnaires de
demandes d'argent pour venir les entendre, les
gens d'Abbeokuta, au contraire, insistent pour leur
en faire accepter, et l'on a beaucoup de peine à leur
1 Il y a quelques années, M. Crowther se fit construire
une charrette à Sierra-Leone; à cause des marais et des bois,
on fut obligé d'en laisser une partie en route, à Badagry;
mais les roues et les essieux furent conduits jusqu'à Abbeo-
kuta et excitèrent l'étonnement le plus extraordinaire dans
toutes les classes. Non-seulement les enfants mais les grandes
personnes se délectèrent à se voiturer et voiturer encore
sur les planches posées en travers des essieux.
SOUS LES TROPIQUES. 29
faire retirer leurs offrandes. On en trouve fréquem-
ment des récits dans les journaux des missionnaires.
Par exemple, un missionnaire aura prêché sur la
place publique, à l'ombre d'un arbre, à une foule
attentive et avide ; lorsque la prédication est termi-
née, quelqu'un des auditeurs, généralement une
femme, viendra le prier d'attendre quelques minutes
et retournera bientôt avec une poignée de cowries
et quelques noix de kola 1, qu'elle s'efforcera de
lui faire accepter. Le missionnaire refuse naturel-
lement les cowries, mais généralement, il accepte
les noix de kola et les partage avec ceux qui se
tiennent près de lui.
M. Smith nous en a raconté un exemple frap-
pant. A l'occasion d'un court séjour à Osielle, il alla
visiter Malaka, ville considérable, à trois lieues
environ, plus au nord. Là, M. Smith prêcha le
Salut par Christ seul, à une grande foule assemblée
sous un bel aka, au centre de la ville, et on l'écouta
très-attentivement. Aucun Européen n'y avait été
avant lui, aussi, prit-il soin de leur dire qu'il ne
pouvait recevoir aucun présent. Mais malgré son
1 Les noix de Kola ressemblent beaucoup aux marrons
d'Inde. Elles ont un agréable parfum amer, et sont
légèrement toniques. Leur rareté dans' le Yoruba les y
rend précieuses. Les offrir en présent est une marque de
respect.
2.
30 LE CHRISTIANISME
avertissement, à peine eut-il terminé, qu'on lui
apporta une chèvre et des noix de kola, en le sup-
pliant de les accepter. A ses refus, ils répondaient
qu'ils ne pourraient pas le regarder comme un ami
s'il ne voulait pas recevoir leurs présents; et il fut
obligé de faire un compromis, il prit les noix. Il
est agréable de savoir que ces présents sont offerts
sans arrière-pensée. « C'est là, dit une fois le géné-
reux Ogubonna, la coutume de notre pays. »
Nous ne passerons pas sous silence un trait de
noblesse et de générosité, mêlé peut-être d'un peu
de sauvage enthousiasme, qui nous a été raconté
par M. Hinderer, lors du dernier voyage qu'il fit
en Angleterre. Un jeune homme d'Ibadan apprit
qu'un chef nommé Pimi, d'Ede, ville située à quel-
que distance, avait imité la cruauté d'Ali de Haussa,
en faisant travailler ses serviteurs enchaînés. Rem-
pli d'indignation à la nouvelle de cette dérogation
aux coutumes des Yorubains envers leurs esclaves,
il forme le projet de les délivrer; il appelle quelques-
uns de ses compagnons, les presse, les entraîne ;
ils partent pour Ede ; personne n'ose s'opposer à
eux et l'âme du lâche et cruel chef est terrifiée à
leur approche. Ils se dirigent vers la ferme, brisent
les liens des esclaves étonnés et reconnaissants, et
les font retourner en paix chez eux. Cette histoire a
une triste fin, car peu après cet exploit, la haine
SOUS LES TROPIQUES. 31
manifeste du jeune Ibadanien contre la tyrannie
excita le soupçon jaloux de quelques chefs, et il fut
secrètement mis à mort.
Maintenant nous devons considérer le côté le plus
sombre du tableau du Yoruba et de son peuple,
côté sur lequel il n'était pas possible de découvrir
un seul rayon qui pût diminuer ses horribles ténè-
bres.—Nous voulons parler de son état religieux :
preuve nouvelle de cette chute profonde, de cette
dégradation de l'espèce humaine qui est sa condi-
tion naturelle, aussi longtemps que l'action du Saint-
Esprit ne s'est pas encore fait sentir, quel que soit du
reste son développement dans les matières d'un
ordre inférieur. Le peuple du Yoruba était donc
aussi loin de la véritable connaissance de Dieu
qu'aucun de ses voisins.
Il est vrai qu'ils ont une idée d'un Être Suprême
qu'ils appellent Olorun et qu'ils pensent être le
créateur de toutes choses ; souvent même on les
entend exprimer leurs souhaits sous cette forme :
« Que Dieu vous bénisse, » ou « Je prie Dieu qu'il
vous conserve en santé, etc. » Mais virtuellement
ils le ment, en croyant qu'il fait peu ou point
d'attention à ce qui se passe sur la terre. C'est pour-
quoi ils ne lui offrent point de sacrifices et ne lui
rendent point d'hommages ; tout leur culte est ré-
servé aux divinités de leur invention, qui, s'ima-
32 LE CHRISTIANISME
ginent-ils, ont reçu de l'Être Suprême une déléga-
tion de son autorité : et c'est à ces êtres subalternes
qu'ils ont recours pour être secourus. 1
Un des principaux de ces dieux secondaires est
Ifa, le dieu des noix de coco ; on lui attribue le
pouvoir de guérir, et l'on envoie chercher ses prêtres
en cas de maladie. Dans ces occasions, les amis du
patient se procurent un mouton ou une chèvre pour
faire un sacrifice et envoient quérir le babbalawo ou
prêtre, qui commence la cérémonie en écrivant sur
le mur avec de la craie des caractères bizarres. Alors
prenant une calebasse il y met quelques cowries ou
1 Ces dieux ne sont pas des émanations de la divinité
ou des personnifications de ses attributs, comme Apol-
lon, Minerve, etc. l'étaient chez les anciens; ce sont
des êtres distincts, qui agissent comme médiateurs. Lors-
qu'on reproche aux Yorubains d'être idolâtres, ils sou-
tiennent qu'ils adorent Dieu ( Olorun ), mais qu'ils l'a-
dorent par la médiation d'Orisho, qui le prie pour eux
et obtient les faveurs qu'ils désirent. Aussi est-ce avec
raison que M. Townsend compare leur religion a celle
des catholiques romains, et ajoute : « Les Yorubains ne
pèchent que contre la lumière naturelle; Rome, contre
la révélation qui nous enseigne qu'il n'y a qu'un seul
médiateur. C'est le même mauvais esprit qui gouverne
les ténèbres de tout le monde, qui pourrait s'étonner de
voir les marchands d'esclaves de Lagos (catholiques ro-
mains ) consulter Ifa avant d'expédier leurs navires.
C'est toujours le même dieu. »
SOUS LES TROPIQUES. 33
quelques noix de palmier, place le tout devant les
signes qu'il a tracés et commence ses incantations
qui passent pour faire descendre le dieu dans les
noix ou les coquillages. Puis on amène la victime,
on lui coupe la gorge et le prêtre asperge de son
sang la calebasse et le mur. Alors il en barbouille
le front du malade, avec l'intention de faire passer
la vie de la victime dans le corps du patient. Le
prêtre et la famille terminent la cérémonie en man-
geant la victime, ayant soin pourtant d'en ré-
server une portion qu'on met dehors pour les
oiseaux de proie. Si cette chair est promptement
dévorée par les busards, c'est d'un bon augure.
Si le sacrifice n'a pas produit l'effet qu'on en at-
tendait, on le recommence encore et encore, suivant
les moyens de la famille et l'affection qu'on porte au
malade ; il arrive souvent que des pauvres gens se
couvrent de dettes pour acheter des animaux des-
tinés à ces sacrifices. Si à la fin du compte cela ne
produit rien, on laisse le patient à lui-même ; il n'est
pas précisément négligé, caron lui apporte de la nour-
riture matin et soir, mais durant le jour, la famille
vaque à ses occupations et le laisse terminer sa vie
seul, sans qu'une main ou une voix amie essaie de
lui adoucir le rude sentier de la mort.
Ils adorent aussi le dieU du tonnerre et de la
foudre ; et il est affligeant de voir comment hommes,
34 LE CHRISTIANISME
femmes et enfants, dans leur zèle insensé, se pré-
cipitent hors de leurs demeures, au moment des
plus terribles orages, sans s'inquiéter des éclats de
la foudre, des éclairs livides et de la pluie qui tombe
à torrents. Shango est offensé, il faut qu'on lui
offre des sacrifices ; malheur à qui oserait s'absenter !
A l'instar du plus grand nombre des autres nations
payennes, ils adorent les mânes de leurs ancêtres,
qu'ils appellent « Egungun », et une fois par an,
ils offrent des sacrifices et célèbrent une fête en leur
honneur. Il est pourtant remarquable qu'on n'a
observé chez eux aucune trace du culte du serpent;
et ceci est d'autant plus curieux, que deux ou trois
espèces de grands serpents sont adorés chez leurs
voisins les Popos.
Ils ont une idée singulière au sujet de l'âme de
leurs enfants ; ils pensent que leurs corps sont oc-
cupés par l'esprit de quelqu'un de leurs ancêtres.
Quand un enfant naît, un prêtre est appelé ; il de-
mande à la divinité favorite de la famille quel est
l'ancêtre dont l'âme va demeurer dans le nouveau
né, et donne à celui-ci en conséquence le nom qu'il
devra porter. Ce n'est pas là du tout, ce semble,
la métempsychose des Orientaux, car l'esprit du
défunt est censé habiter en même temps le corps de
plusieurs de ses descendants, et ainsi il ne se sub-
stitue pas à l'âme de l'enfant, mais l'accompagne.
SOUS LES TROPIQUES. 35
Les Yorubains ne sont pas totalement innocents
de sacrifices humains. Ils sont beaucoup moins fré-
quents au Yoruba qu'à Badagry; mais ils y sont
néanmoins offerts en certains cas. En temps de
longue sécheresse, par exemple, on prendra un mal-
heureux esclave, on l'ornera comme pour une fête
et on le précipitera dans le fleuve pour rendre pro-
pice la divinité des eaux en jetant cette pâture à ses
serviteurs les alligators et les crocodiles. Nos mis-
sionnaires en racontent plus d'un cas, comme ayant
eu lieu dans Abbeokuta même, où prenant la vic-
time sans lui révéler ce qu'on allait lui faire, après
l'avoir promenée par les rues de la ville, on l'étran-
glait dans le fatal bosquet d'Orisha.
Outre les objets de culte que nous venons d'énu-
mérer, les Yorubains en ont beaucoup d'autres ; on
peut dire que tout ce qui est capable de les servir ou
de leur nuire reçoit d'eux une sorte d'adoration. Les
gros arbres-, le grès rouge, les nids de fourmis (dans
lesquels ils s'imaginent que quelqu'être supérieur
réside) reçoivent leur part de culte ; quelquefois
même ils vont jusqu'à rendre un culte à quelques
parties de leur propre corps, leur front 1 ou leurs
1 M. Hinderer raconte que, tandis qu'il était Ilbadan,
il fut visité par un homme qui venait d'Abbeokuta, où son
maître l'avait envoyé pour quelques affaires Il paraît qu'il
y avait vu nos écoles, et il alla prier M. Hinderer de se
36 LE CHRISTIANISME
pieds, spécialement quand ils entreprennent un
voyage.
Le cinquième jour est réservé par les prêtres et
les dévots pour un culte spécial de leurs diverses di-
vinités ; mais la masse du peuple ne paraît y prendre
aucune part. Une des cérémonies de ce jour con-
siste à aller chercher de l'eau pour les dieux à quel-
fixer à Ibadan et d'en fonder une. C'était un samedi, et
M. Hinderer l'invita à venir le lendemain et à prendre
part à une leçon qu'il donnait chaque dimanche à quelques
écoliers qui se réunissaient autour de lui ce jour-là.
L'homme s'excusa sur ce qu'il avait des occupations.
« Qu'avez-vous donc à faire demain ? » lui demanda le
missionnaire. « Il faut que j'adore mon front. » — « Que
voulez-vous dire. » — « En revenant d'Abbeokuta, j'ai été
maltraité par les soldats de la douane ; ils ont brisé une ca-
lebasse qui contenait du rhum pour mon maître, et ils
m'auraient tué sans mon front ; ainsi il faut que je l'adore. »
« Comment se peut-il, » demanda M. Hinderer, « je croyais
que vous m'aviez dit auparavant que c'était toujours Dieu
qui vous préservait.» «Pensez-vous donc, hommes blancs,»
répliqua-t-il, « que nous soyons assez fous pour supposer
que nos fronts puissent nous sauver? Non, mais Dieu a
fait mon front et m'a sauvé par mon front ; ainsi il faut que
je lui rende un culte. » Nous apprenons par M. Smith
que ce culte du front consiste à tuer quelqu'animal, une
chèvre, un mouton, à arroser de son sang les idoles de la
maison et à en faire couler sur le front de l'adorateur. La
victime est coupée en morceaux et distribuée entre les amis,
sauf une portion que la famille se réserve et dont elle festine.
SOUS LES TROPIQUES. 37
que source sacrée dans le voisinage ; et dans ces
occasions on voit de longues files de prêtres, de prê-
tresses et de suivants marcher en procession, leurs
calebasses sur la tête et gardant souvent le plus pro-
fond silence 1. Une partie de l'eau est répandue en
libation devant les idoles,et le reste est conservé pour
l'usage des prêtres.
Les idoles sont faites de terre glaise, de bois ou
de métal, et on les place plusieurs dans la même
chambre, où on leur rend un culte matin et soir.
Il est clair qu'un culte offert à des divinités imagi-
naires ne peut être un culte en esprit ; point de con-
fession de péchés, point de prière pour obtenir le
pardon, point de supplications pour recevoir l'Esprit
Saint, point d'actions de grâces pour leur rédemp-
tion, rien de semblable ne sort de leur coeur ou de
leurs lèvres, parce qu'ils n'en ont jamais entendu
parler. «Fais-moi riche.»—« Donne-moi la santé. »
« Donne-moi des enfants. »—« Venge-moi de mes
ennemis : » telles sont les prières que le pauvre
Yorubain présente à son dieu.
0 Dieu! qu'est-ce que l'homme, quand il est
laissé à lui-même, que tu te souviennes de lui, ou
1 Ces jours portent le nom de jours d'Ossé, d'un mot
qui signifie Silence, et à Sierra-Leone, les Yorubains ont
tout naturellement transféré ce terme au sabbat chrétien
qu'ils appellent Ossé.
3
38 LE CHRISTIANISME,
le fils de l'homme que tu le visites ! Et ne pouvons-
nous pas ajouter : «Et toi, croyant, qui a fait que
tu ne leur ressembles pas ? »
IV
Fondation d'Abbeokuta. — Emigrés
de Sierra Leone.
« Habitants de Moab, quittez les villes et
demeurez dans les rochers, et soyez comme une
colombe qui fait son nid aux côtes de l'ouverture
d'une caverne. ( Jer. XLVIII. 28.)
Lorsque nous jetons un regard rétrospectif sur
notre histoire personnelle ou sur celle de l'Eglise de
Christ, nous reconnaissons que plus d'une fois notre
Père Céleste, dans ses desseins providentiels, a pro-
duit des résultats importants par des moyens indi-
rects et peut-être même par des moyens qui sem-
blaient devoir amener tout le contraire. Ce fut le
cas pour le Yoruba. Les circonstances qui ont con-
couru à son bonheur parurent d'abord n'avoir point
de connexion entre elles, quoique maintenant nous
40 LE CHRISTIANISME
apercevions bien qu'elles étaient toutes reliées par la
chaîne d'or de la volonté souveraine de Dieu et de
son conseil irrévocable.
Le premier dessein de Dieu fut de mettre en rap-
port forcé, par la conquête, de mêler les peuples
des tribus rivales et leurs intérêts d'abord opposés;
et comme la sagesse infinie pouvait seule obtenir ce
résultat, il sera avantageux pour nous de voir de
quelle manière elle le fit.
Au S.-O. du royaume d'Yoruba, parmi des rocs et
des collines de formation primitive, on voit, près du
bord oriental de la rivière d'Ogun, un gros rocher
de porphyre appelé Olumo, ou cachette, parce que
les voleurs avaient coutume de s'y Cacher. Le som-
met est composé de grosses pierres rondes, et dans
une place particulière, ces pierres sont entassées de
manière à former une espèce de caverne profonde,
capable d'abriter un grand nombre de personnes.
Ce lieu fut déserté par les voleurs très-peu avant
l'année 1825, et devint cette année là le refuge de
quelques malheureux, qui avaient échappé à la
main impitoyable des chasseurs d'esclaves et ne
connaissaient point d'endroit où ils eussent pu se
trouver plus en sûreté.
Les premiers qui prirent possession de la caverne
furent bientôt suivis d'autres infortunés qui avaient
été obligés de fuir leurs maisons et leurs amis ;
SOUS LES TROPIQUES. 41
quoiqu'ils eussent à souffrir beaucoup dans ce refuge,
ils avaient du moins l'avantage de se sentir à l'abri
du danger. Ils souffraient souvent du manque de
nourriture ou mangeaient quelques racines sauvages,
les feuilles de la plante à poivre ou les animaux qui
tombaient entre leurs mains. A la fin, un petit
nombre d'entre eux, plus braves que les autres, se
hasardèrent à traverser la rivière qui coulait au-
dessous de leur rocher pour acheter un peu de blé
de semence au plus prochain village, et ils commen-
cèrent à cultiver quelques coins de terre. Pendant
ce temps là, la désolation dont nous avons parlé
dans un des chapitres précédents s'étendait rapide-
ment sur toute la contrée voisine ; les villes tom-
baient l'une après l'autre ; leurs habitants étaient
emmenés en captivité, et le peu qui avaient réussi
à fuir étaient errants parle pays, en quête d'un lieu
de repos.
Au bout de quelque temps, l'attention des fugitifs
fut attirée vers Olumo; ils y vinrent par petites
bandes, s'établirent sur les collines, et les forêts cé-
dèrent peu à peu le terrain aux habitations humaines.
Chaque bande s'établit séparément avec ses lois,
ses chefs, ses juges, ses conseils particuliers, et don-
na à son nouveau domicile le nom de la ville na-
tale.
L'ensemble des villages fut nommé Abbeokuta
42 LE CHRISTIANISME
ou Sous-Pierre, partie en mémoire de la caverne,
premier lieu de refuge, partie comme allusion aux
rochers sur lesquels le plus grand nombre des nou-
velles habitations étaient bâties. De nouvelles bandes
continuèrent d'arriver jusqu'à ce que les restes des
habitants de cent trente villes eussent trouvé un re-
fuge dans Abbeokuta, en sorte que le lieu qui, il y
a trente ans, n'était qu'une caverne de voleurs,
compte aujourd'hui, en 1853, une population de
quatre-vingt mille âmes 1.
Tous viennent de la tribu Yorubaine d'Egba.
Pendant quelque temps, la joie de la délivrance et
le sentiment d'un danger commun empêchèrent les
querelles d'éclater dans la communauté. Il est plus
que probable cependant que leurs jalousies eussent
été éveillées lorsqu'ils auraient éprouvé le senti-
ment de leur sécurité et qu'il s'en fût suivi de dé-
sastreuses conséquences, si, en 1829, ne se fut venu
joindre à eux un chef nommé Shodeke, de la ville
d'Aké, qui, par sa conduite judicieuse, réussit à faire
un corps solide de cette massejusques-là hétérogène.
1 C'est là la plus basse estimation. Plusieurs voyageurs
anglais qui ont visité cette ville, s'accordent à dire que
100,000 est plus près de la vérité. Les petites villes qui
composent Abbeokuta sont encore distinctes ; mais il n'y
a pas de séparation visible. Le tout est entouré d'une mu-
raille commune, qui n'a pas moins de quinze milles de
circuit.
SOUS LES TROPIQUES. 43
Shodeke était un homme d'un esprit supérieur;
sage au conseil et brave à la guerre, il gagna peu à
peu sur les autres chefs un ascendant dont il n'usa
point dans l'intérêt de son ambition personnelle,
mais qu'il fit servir aux avantages de toute la com-
munauté. Chaque partie de la confédération con-
serva son gouvernement local ; mais les affaires d'un
intérêt commun furent discutées et réglées dans un
conseil général, composé des membres du gouver-
nement civil de chaque quartier, appelés Ogbonis,
et des chefs militaires, appelés Baloguns. Le conseil
général se tint toujours dans le quartier de Shodeke,
qui était celui d'Aké; et ce qui prouve que la mé-
moire de ce chef est toujours en vénération, c'est
que les conseils généraux continuent de se tenir
dans Aké, bien que Sagbua, le chef actuel, soit
d'un autre quartier.
C'est ainsi que des intérêts opposés ont été tissés
ensemble; et les peuples d'Owu, de Kesi, d'Ikija et
de beaucoup d'autres villes ont appris à oublier
leur anciennes haines et à vivre côte à côte en paix
et en amitié.
Leur union a fait leur force ; plus d'une fois ils
ont été attaqués, d'abord par des Ijebbus, puis par
des Yorubains, et tout récemment par le puissant roi
de Dahomey ; mais ils ont montré qu'ils sont ca-
pables de les repousser tous ; ou plutôt, Celui qui a
44 LE CHRISTIANISME
fondé Abbeokuta dans des vues de miséricorde, l'a
environnée du boucher de sa Toute Puissance.
Les Egbas étaient loin de savoir ou de soupçonner
par qui leurs pas avaient été ainsi dirigés et leurs
coeurs tournés l'un vers l'autre. La caverne d'Olumo
ne leur avait pas révélé cette meilleure « retraite »
contre le danger plus grand auquel ils étaient ex-
posés sans en avoir conscience. Les collines de
granit ne leur faisaient pas connaître le « Rocher
des Siècles » et la rivière d'Ogun, dans sa course
bondissante au milieu de son lit de rochers, ne leur
suggérait point l'existence du « Fleuve de vie »
auquel ils devaient être invités un jour. Dieu cache
ses brillants desseins dans les profondeurs inson-
dables de sa Sagesse Infinie et de son Amour sans
bornes; il conduit les aveugles par des chemins
qu'ils ne connaissent pas.
Laissant donc Abbeokuta en paix et en sûreté,
passons à un autre de ces moyens qu'il a plu à Dieu
d'employer pour son avantage permanent, et retour-
nons à Sierra-Leone.
Nous aimerions que quelque plume habile traçât
l'histoire de cette remarquable colonie. La vérité
sans ornement sur les choses qui s'y sont passées
est plus romantique que ces rêves, ces douces vi-
sions auxquelles se livrent les poètes ; mais si nous
tentions de faire cette peinture, nous irions au-delà
SOUS LES TROPIQUES. 45
de notre but. Nous n'en dirons donc que quelques
mots rapides sur les choses qui se rattachent à notre
sujet.
Les dévoués missionnaires de Sierra-Leone avaient
travaillé longtemps et anxieusement, plusieurs
même jusqu'à la mort, parmi les milliers de noirs
enlevés à la traite ; et Dieu avait béni abondamment
leurs travaux. L'éducation et la civilisation avaient
changé des multitudes de nègres asservis et dégradés
en hommes entreprenants et intelligents. La pré-
dication de l'Évangile les avait détournés du culte
des idoles et conduits vers le Dieu vivant 1, qui, par
sa grâce, avait accordé aux missionnaires bien des
sujets de gratitude en les faisant servir à amener de
nouveaux héritiers pour le royaume du Seigneur.
Ce progrès fut particulièrement rapide parmi les
natifs d'Yoruba; beaucoup d'entre eux acquirent
par degré une petite propriété indépendante ; et en
l'année 1839, nous trouvons que quelques-uns
lancèrent leur petit capital dans une entreprise de
commerce avec les rivages mêmes d'où ils avaient
été enlevés comme esclaves. Ils achetèrent du gou-
vernement un petit bâtiment négrier qui avait été
1 Quelques-uns pourtant, mais en petite proportion, de-
meurèrent asservis à leurs premières habitudes d'indolence,
de malice et de paganisme.
3.
46 LE CHRISTIANISME
pris par les croiseurs, le chargèrent de produits de
l'Europe et de Sierra-Leone, lui donnèrent un équi-
page d'Africains arrachés à l'esclavage comme eux-
mêmes 1, et encouragés par la présence des croi-
seurs anglais dans les baies (car ils étaient devenus
sujets britanniques), ils mirent à la voile pour Ba-
dagry. Quel tableau digne d'être contemplé par nous
dans les sentiments de la plus pieuse reconnais-
sance ! Quelle admirable spectacle que ce vaisseau
manoeuvré par des hommes qui avaient peut-être
fait partie de sa cargaison ! Loué soit Dieu qui a fait
naître dans le coeur de ses serviteurs la pensée d'é-
tablir la colonie de Sierra-Leone !
Ces actifs aventuriers réussirent admirablement ;
ils furent bien reçus à Badagry, placèrent facile-
ment leurs marchandises et revinrent avec de l'huile
de palme et d'autres produits du pays. D'autres de
leurs compatriotes furent encouragés à suivre leur
exemple ; ils achetèrent deux vaisseaux négriers, les
équipèrent et les frétèrent comme l'avait été le pre-
mier ; et en peu de temps un commerce sur une
petite échelle, mais vigoureusement mené, s'établit
entre Sierra-Leone et Badagry.
Alors les colons se demandèrent s'il ne serait pas
possible de retourner habiter leur terre natale, et
1 Le seul homme blanc qui fût à bord était le capitaine,
dont la présence était nécessaire pour diriger le navire.
SOUS LES TROPIQUES. 47
rejoindre des amis dont ils s'étaient crus séparés,
pour jamais. Il y avait plusieurs obstacles à cette en-
treprise ; les difficultés que l'on rencontre à voyager
dans l'intérieur, et le danger d'être pris et mis de,
nouveau en esclavage étaient bien capables de dé-
courager des, âmes moins résolues. Mais les païens
désiraient ardemment, d'échapper à la présence de,
la vraie religion, et beaucoup de chrétiens mal fixés
ne pouvaient résister à la tentation de revoir leur
terre natale, car ils ne pensaient pas au danger
auquel ils s'exposaient en s'aventurant parmi leurs
parents idolâtres, sans avoir les moyens extérieurs
de grâce 1.
Plusieurs troupes retournèrent ainsi au lieu de
leur naissance; et de 1839 à 1842 plus de cinq
cents personnes partirent de la colonie. Nous
pouvons aisément nous figurer l'excitement et l'in-
térêt qu'occasionnaient ces départs et les préparatifs
faits par le peuple lui-même. La plupart, étaient
Yorubains et se proposaient de se rendre à
Abbeokuta dont ils avaient entendu vaguement
parler par les marchands. Ils savaient peu ce qu'ils
y trouveraient, n'ignorant pas que les relations
1 Les Chrétiens plus fidèles sentirent que c'était une diffi-
culté de premier ordre, et ni l'amour de leurs proches, ni
l'amour de leur pays ne purent les décider à quitter la co-
lonie sans être accompagnés de leurs ministres.
48 LE CHRISTIANISME
commerciales avec les Européens y étaient rares et
difficiles ; c'est pourquoi ils se pourvurent d'articles
de vêtement pour eux et pour leurs enfants (car ils
avaient adopté le costume européen), emportèrent
les outils nécessaires pour exercer les différents mé-
tiers qu'on leur avait appris ; et à ces bagages ils
ajoutèrent divers petits articles qu'ils se proposaient
d'offrir en présent à leurs amis de l'intérieur. Tout
cela, joint au prix de leur passage, faisait monter
très-haut leurs dépenses, en sorte qu'un grand
nombre qui auraient été bien joyeux de partir,
furent obligés de rester, faute d'assez d'argent pour
payer leur voyage.
Quelques-uns débarquèrent à Lagos, à l'embou-
chure de l'Ogun, cela étant la route la plus, facile et
la plus directe pour se rendre à Abbeokuta, mais ils
eurent bientôt à se repentir amèrement d'avoir pris
cette voie.
Lagos était en grande partie habitée par les Popos,
dont les dispositions naturellement féroces l'étaient
devenues plus encore par suite de leurs rapports avec
les marchands d'esclaves. On supposerait que la vue
de ces gens qui retournaient chez eux après un long
exil et grâce à l'intervention généreuse d'une na-
tion puissante, fût capable d'attendrir leurs coeurs
endurcis. Mais un péché aimé, de quelque nature
qu'il soit, détruit graduellement tout bon senti-

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