Le Cid Campéador, ou Le héros de Castille : tiré fidèlement des chroniques et histoires du temps, espagnoles et arabes / par A. de Saint-Fargeau

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Barbou frères (Limoges). 1867. 1 vol. (248 p.-[1] f de front.) ; in-12.
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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BIBLIOTHEQUE
CHRÉTIENNE ET MORALE
APPROUVÉE
PAR MONSEIGNEUR UÉVÊQUE DE LIMOGES.
le SÉRIE.
LE CID CAMPEADOR.
1 K CID CAMPEADOR.
Ce fut une occasion pour liifjfe donner une preuve de
sa magnanimité.
LE CID dPMDOR
ou
LE HMOS DE CASTILLE
TIRÉ
FIDÈLEMENT tfES CHRONIQUES ET HISTOIRES
DÛ TïJHfe, ESPAGNOLES ET ARABES.
PAR
A DE SAINT-FARGEAU.
LIMOGES.
BARBOU FRÈRES, IMPRIMEURS-LIBRAIRES.
1867

"- J
AYANT-PROPOS.
L'histoire des premiers temps de la monar-
chie espagnole aprês la conquête des Arabes,
c'est-à-dire le récit des événements qui se
sont passés en ce pays depuis le vme siècle
jusqu'au commencement du xme, ne repose,
pour la plus grande partie, que sur de nom-
breuses chroniques espagnoles et arabes, tant
8 LE CID CAMPEADOR.
en prose qu'en vers. Les chroniques en vers,
plus connues sous le nom de Romanceros,
semblent même avoir précédé et inspiré celles
en prose. Leur origine l'explique facilement:
alors que l'imprimerie n'était point encore
connue, ces nations, avides de gloire et de
poésie, aimaient à conserver sous un rythme
favorable à la mémoire les hauts faits de leurs
ancêtres. Berceau de la poésie espagnole, ces
lais des anciens ménestrels, qui vivaient à
à colporter de château en château leurs ré-
cits cadencés, inspirèrent tout naturellement
les premiers romanceros. Là ont donc dû
puiser ceux qui plus tard entreprirent de
nous transmettre l'histoire des commence-
ments de ce grand et puissant empire. Mais,
hélas ! sans atteindre la sublimité du chantre
d'Ulysse, les bardes inconnus à qui nous de-
vons ces premiers documents ont rivalisé avec
lui d'exagération et d'emphase j aussi toutes
LE CID CAMPEADOR. 9
1..
ces chroniques, rimées ou non rimées, ne
méritent-elles qu'une confiance très-limitée.
Ceci est d'autant plus juste que, la plupart
du temps, les narrateurs espagnols et arabes
sont dans la contradiction la plus ouverte.
Une bataille s'est-elle donnée entre ces deux
peuples rivaux, qui se firent une guerre
acharnée de huit siècles, si l'issue n'a été que
légèrement défavorable à l'un des deux partis,
vous rencontrerez de part et d'autre la rela-
tion d'une victoire : n'avons-nous pas vu
maintes et maintes fois, de notre temps,
chose à peu près semblable ? Si, au contraire,
l'avantage a été trop décisif pour permettre
aux trouvères du parti vaincu de corriger les
événements, vous trouvez, d'un côté, rien,
et de l'autre, le récit d'une victoire exagérée.
Cela devait être ainsi : on ne va pas de porte
en porte chanter sa honte. L'historien de la
nation qui a eu le dessous n'a donc trouvé
10 LE CID CAMPEADOR.
aucune trace du combat dans les romanceros
qui lui ont servi de guide, et s'est tu faute de
renseignements ; tandis que l'autre, au con-
traire, l'a amplifié et surchargé à l'instar de
ses auteurs. Quelques écrivains, plus com -
plaisants encore, ont poussé l'amour-propre
national jusqu'à dénaturer ou colorer d'une
ou d'autre manière des faits qu'il était impos-
sible de passer sous silence. Ainsi, par
exemple, les chroniques arabes mentionnent
une expédition dirigée, en 964, contre la
Galice, par le roi maure Alhaxem Il, et
disent que le fott de Saint-Etienne de Gor-
maz et les villes de Salamanque, Clunmia,
Zamora et plusieurs autres, furent prises
d'assaut, détruites et complètement rasées.
Or, à la même date de 964, les chroniques
espagnoles constatent bien une invasion for-
midable des Maures, mais ajoutent que les
infidèles furent repoussés avec perte ; seules
LE CID CAMPEADOR. 11
ment elles enregistrent ce fait, qui s'explique-
rait difficilement sans le secours de l'histoire
arabe : Dans cette même année, le feu du ciel
ravagea et détruisit de fond en comble Za-
mora, Salamanque et plusieurs autres bourgs
et villes considérables.
De tout cela il résulte bien certainement
qu'il ne faut accorder à ces chroniques qu'une
croyance limitée par la raison ; ceci est juste
et naturel; mais il y a loin de là à supprimer
complètement ce qui a pu prêter à de grandes
exagérations. Ainsi quelques historiens, mal-
gré la coïncidence des sources contradictoires
arabes et espagnoles, ont été jusqu'à nier
l'existence du Cid, et à prétendre, sur l'auto-
rité de documents tout aussi incertains que
les autres, que le héros castillan du xi,, siècle
n'est qu'un être imaginaire sur la tête duquel
on a réuni une série de faits appartenant à
plusieurs autres capitaines de ce temps. Fau-
12 tLE CID CAMPEADor.
dra-t-il donc qu'un jour, parce que l'imagi-
nation se refuse à concevoir la rapide série
de succès innombrables dont Napoléon a
étourdi l'histoire contemporaine, on lui nie,
à lui aussi, tout ou partie de ses glorieuses
campagnes?
Quelques autres ont discuté l'époque de
sa naissance, et, ne pouvant lui contester
les dernières années de sa vie, trop mar-
quantes dans l'histoire du temps pour être
révoquées en doute, ont voulu à toute force
en supprimer les premières. Ainsi, sur un
soi-disant acte de mariage, daté de 1074, et
conservé dans les archives de la cathédrale
de Burgos, d'un Rodrigo Diaz avec une dona
Ximena, fille de Diego, duc des Asturies, et
cousine du roi Alphonse VI, on a voulu nier
et tous les faits attribués au Cid sous le règne
de Ferdinand Ier, et son mariage avec la fa-
meuse Ximena Gomez, dont Corneille a im-
LE CID CAMPEADOR. 13
mortalisé l'histoire; et cependant, sans comp-
ter que ce fait n'a vraiment rien en lui-même
d'assez extraordinaire pour que l'on puisse le
supposer inventé à plaisir, n'existe t-il pas
aussi d'autres pièces qui établissent cet hy-
men d'une manière irrécusable? Certes, on
ne peut nier que les moines, en Espagne
surtout, n'aient été les premiers dépositaires
de tous les documents historiques. Eh bienî
dans le monastère de Saint-Jean de la Pena,
et dans celui de Saint-Pierre de Cardena. où
reposent encore aujourd'hui les restes du
Cid, on trouve de nombreuses preuves de
l'existence d'une dona Ximena Gomez, épouse
de Rodrigo Diaz, vulgairement appelé le Cid.
Et puis, après tout, si l'on veut absolument
que, sous le règne d'Alphonse VI, un Ro-
drigo Diaz ait épousé une Ximena, fille de
Diego, comte des Asturies, ce mariage ne
peut-il s'expliquer sans bouleverser et anéan-
14 LE CID CAMPEADOR.
tir toutes les notions acceptées sur notre hé-
ros? N'est-il pas positif que le Cid eut pour
contemporain un seigneur asturien nommé,
comme lui, Rodrigo Diaz, puisque c'est à
cause de cette conformité de nom qu'il prit,
de l'un de ces domaines, celui de Bivar ?
n'est il pas également bien constant que le
Cid eut un fils dont l'existence n'a pu être
supposée à dessein, puisqu'on ne lui attribue
aucun fait du plus léger intérêt, et que l'on
dit seulement de lui qu'il mourut à un âge
peu avancé, dans un combat contre les Sar-
rasins? Or le Cid était né en 1026; il s'était
- marié jeune; qu'y aurait-il donc de surpre-
nant à ce qu'en 1074, c'est-à-dire à l'âge de
48 ans, il ait marié son fils à cette Ximena,
cousine d'Alphonse VI? Peut-on dire, en
conscience, qu'il y ait là matière suffisante à
retrancher légèrement d'un trait de plume
toute une série de glorieux faits d'armes
LE CID CAMPEADOR. 15
consignés dans les plus anciennes chro-
niques?
Quant, à nous, tout en repoussant ce qui
nous a paru exagéré pour n'admettre que des
faits qui se trouvassent en concordance par-
faite dans les chroniques espagnoles et
arabes, nous avons tâché de conserver dans
leur intégrité tous les hauts faits de ce grand
capitaine, qui a si puissamment contribué
au triomphe de la sainte religion, et
dont l'Espagne s'honore encore aujourd'hui,
comme du plus beau rayon de sa gloire mi-
litaire.
INTRODUCTION.
L'histoire du Cid est si intimement liée à
celle des rois maures et chrétiens qui se par-
tageaient, de son temps, le royaume d'Es-
pagne dans une proportion bien inégale en-
core, qu'il faut nécessairement, avant d'en,
entreprendre le récit, jeter un coup d'œil ra-
pide sur l'origine, la formation et la topogra-
phie de ces divers États.
18 LE CID CAMPËADOR.
Baignée presque entièrement par les deux
grandes mers européennes, l'Océan et la Mé-
diterranée, douée par la nature du soleil le
plus beau, du climat le plus fertile et le plus
doux, enrichie de nombreuses mines des mé-
taux les plus précieux, tenant d'un bout à
l'Europe, et de l'autre à l'Afrique; à l'une
par une chaîne de montagnes, à l'autre par
un détroit, qui semblent tous deux, grâce à
une faveur spéciale de la providence, desti-
nés, soit à l'y réunir pour son intérêt, soit à
l'en séparer pour sa défense, l'Espagne est,
sans contredit, le pays le plus beau, le plus
riche, le plus avantageusement situé de
notre continent. Aussi cette terre favorisée
ne pouvait-elle manquer d'exciter au plus
haut degré l'envie et la cupidité, et de chan-
ger de maîtres plus souvent qu'aucune autre.
Les Celtes, les Zacinthiens, les Rhodien?,
les Phéniciens, vinrent les premiers y fon-
LE CID CAMPÉADOR. 19
der des établissements. Après eux apparurent
les Carthaginois. Aussi droit que brave, ce
peuple de commerçants et de guerriers tout
à la fois réussit à étendre sur l'Espagne pres-
que tout entière une domination qui résista
longtemps aux efforts multipliés des Ro-
mains, jaloux de conquérir une si belle
proie. Il en fut pourtant, à la fin, de ce pays
comme de tout ce qu'attaqua alors ce pou-
voir formidable. Après de longues et san-
glantes guerres, où s'illustrèrent les plus
grands généraux du temps (200 ans avant
J.-C.). les aigles romaines finirent par éten-
dre leurs ailes triomphantes sur la Pénin-
sule, pour y planer victorieusement pendant
près de six cents ans. Comme passent toutes
les puissances de ce monde, la puissance de
Rome (400 ans avant J.-C.) disparut alors,
balayée par ces torrents sauvages de barbares
que le doigt de Dieu avait marqués pour ré-
20 LE CID CAMPËADOR.
générer l'Europe. Parmi eux les Suèves, les
Alains, les Silinges et les Vandales pénétrè-
rent les premiers en Espagne, et y demeu-
rèrent plutôt à l'état de tribus que de royau-
mes, jusqu'à ce que, vers le milieu du ve
siècle, les Goths et les V isigoths vinrent y
fonder une dynastie qui commença, en 466,
à Théodoric, pour finir, en 711, à Rodrigue,
par la bataille de Xerez, où se décida, en une
seule journée, le sort de la chrétienté en Es-
pagne.
Quelques mots sont indispensables sur cet
événement important.
En aidant Rodrigue à usurper la couronne
du tiran Witiza, les Goths ne firent autre
chose que mettre sur le trône les mêmes
vices sous un autre nom : leurs excès devaient
amener la ruine de l'empire. Cava, fille du
comte Julien, chef de l'une des plus grandes
familles du pays, était attachée au service de
LE CID CAMPEADOR. 21
la reine, comme il était alors d'usage que le
fussent les demoiselles nobles. Sa vue ne
tarda pas à inspirer au roi Rodrigue une vio-
lente passion, qu'il voulut assouvir à tout
prix. Après de nombreuses tentatives, déses-
pérant de venir à bout des résistances opi-
niâtres de la belle Cava, il éloigne le comte
son père de la cour, en lui confiant, en
Afrique, une mission importante, la fait en-
lever, et arrache par la violence ce qu'il n'a
pu obtenir ni par les promesses ni par les
menaces. Il était loin de prévoir les terribles
conséquences de son action infâme.
A cette épopque, les califes d'Orient, après
avoir glorieusement continué l'œuvre ..com-
mencée par Mahomet, et soumis à la loi du
prophète la Perse et la Syrie, s'étaient em-
parés de tout le littoral du nord de l'Afrique,
depuis Alexandrie jusqu'à Fez. L'illustre ca-
pitaine Muza-ben-Noseir gouvernait alors
22 LE CID CAMPEADOR.
pour le sultan Walid la Mauritanie ; et cette
partie des côtes de la Méditerranée, appelée
en ce temps-là Afrique, correspond à peu
près aujourd'hui aux États de Tunis et de
Tripoli. A lui était réservé l'honneur de sub-
juguer l'Espagne et de lui donner le nom de
Musarabie. C'était auprès de Muza que le
comte Julien avait été envoyé par Rodrigue.
Instruit, par une lettre de sa malheureuse
fille, de l'outrage qui vient d'être fait à son
honneur, le comte, furieux, repasse aussitôt
en Espagne, feint de tout ignorer, et dispose
en secret toutes choses pour sa vengeance,
et, sous un prétexte spécieux, repart pour
l'Afrique, emmenant avec lui la pauvre
Cava, que Rodrigue n'ose retenir de peur
d'éveiller les soupçons. A peine débarqué, il
vient trouver Muza, lui raconte l'injure que
le roi lui a faite, lui apprend à quel point ce
prince est haï de ses sujets, et l'engage à ve-
LE CID CÀMPEADOR. 23
nir appuyer de quelques troupes la révolte
que lui et ses amis ont sourdement préparée.
Le royaume d'Espagne tout entier doit être le
prix de ces secours donnés à sa vengeance ;
pour sa vengeance, la chrétienté doit être
mise à deux doigts de sa perte.
(710—711.) Une aussi belle proie était
trop tentante pour la laisser échapper ; mais
la prudence ne permettait pas à Muza de s'a-
venturer aveuglément sur des promesses qui
pouvaient être tout au moins hasardées; il
envoya donc Taric-ben-Zeyad, l'un de ses
généraux les plus habiles et les plus expéri-
mentés (710) pousser une reconnaissance de
l'autre côté du détroit, et fit en même temps
demander au sultan Walid, son maître, l'au-
torisation d'entreprendre la conquête de l'Es-
pagne. Les renseignements arrivèrent bien-
tôt. Tout était comme l'avait annoncé le
comte Julien ; d'un autre côté, la permission
24 LE CID CAMPEADOR.
du sultan ne se fit pas attendre, et un an
après (711), sur les bonds du Guadelete, le
roi Rodrigue payait ses honteuses débauches
par la perte de sa couronne et de sa vie.
Quelques années et un petit nombre de com-
bats suffirent à Muza pour dompter et paci-
fier toute l'Espagne (714). Fatigués de vio-
lences et d'exactions, les malheureux chré-
tiens se laissèrent persuader sans peine par
des paroles captieuses et pleines de douceur :
on promettait de leur permettre le libre exer-
cice de leur culte, on allégeait de beaucoup
les taxes énormes qui pesaient sur eux, on
établissait une justice protectrice pour tous ;
pourquoi se fussent-ils obstinés à repousser
ceux qu'ils devaient considérer plutôt comme
des libérateurs que comme des ennemis.
(714-718.) Mais, hélas! que sont des
promesses, et surtout des promesses de rois
et de conquérants? Bientôt les Sarrasins,
LE CID CAMPEADOR. 25
2
appelés par les bruits presque fabuleux qui
circulaient sur la richesse et la beauté du
pays, accouraient par milliers en Espagne ;
et, tandis que la portion la plus noble et la
plus hardie traverse les Pyrénées, subjugue
la Narbonnaise et envahit la France, le reste,
appuyé par des gouverneurs avares et cruels,
pressure le peuple, insulte à sa religion, et
ne laisse aux chrétiens épouvantés d'autre
ressource que de fuir, abandonnant tout à
leur insatiable avidité, et d'aller demander
aux montagnes de la Galice, des Asturies et
de la Navarre un refuge contre l'oppression.
Mais, tandis qu'ils gémissent et pleurent
amèrement sur leur belle patrie, sur cette
longue race de rois dont le malheur leur fait
oublier les totis et qu'a perdue l'incontinence
du tyran Rodrigue, l'incontinence d'un de
leurs vainqueurs va se charger de remuer
des cendres encore mal éteintes, et en faire
26 LE CID CAMPEADOR.
sortir l'étincelle régénératrice de la monar-
chie espagnole. Otman-ben-Abi-Neza, l'un
des gouverneurs maures, que les chroniques
espagnoles et françaises désignent sous le
nom de Munuza, s'est pris à son tour d'une
violente passion pour la sœur de Pelage, Pe-
lage dernier rejeton des rois goths par Favila
et Chindasvinte, Pélage que les chrétiens
opprimés ont unanimement choisi pour leur
chef, et à qui Dieu réserve la mission glo-
rieuse de sauver la religion du Christ en Es-
pagne. Ne pouvant vaincre les scrupules de
Pélage et l'obliger à lui accorder la main de
sa sœur, Otman fait célébrer par la force cet
hymen sacrilège. Alors le jeune prince et ses
amis ne sentent plus de frein à leur colère;
ils gagnent secrètement nombre de partisans
dans la Galice, la Biscaye et les Asturies; la
révolte s'organise de proche en proche, elle
éclate, on se soulève, on attaque bravement
LE CID CAMPEADOR. 27
les Maures étonnés, abasourdis de cette ma-
nifestation inattendue, presque incroyable,
et tout ce qui résiste est massacré. Alsama-
el-Chulani, gouverneur général d'Espagne,
accourt avec une armée considérable. Épou-
vanté par la venue de ces forces qui mena-
cent de l'écraser, Pélage cherche un refuge
dans une caverne taillée dans le roc. A peine
s'il a un millier d'hommes avec lui, et ses
ennemis sont plus de trente mille. On somme
les révoltés de se rendre, tous répondent
qu'ils préfèrent cent fois la mort. Mais Dieu
est avec eux, son regard les protège, et la
rage même de leurs ennemis va les sauver.
Les Barbares, furieux, lancent des milliers
de flèches contre le roc vif, qui les leur ren-
voie avec une force meurtrière ; les premiers
rangs tombent frappés sous ces traits, qui
semblent échappés à une main invisible. La
superstition les aveugle, une terreur panique
28 LE CID CAMPEADOR.
s'est emparée d'eux, ils jettent leurs armes,
ils fuient ; Pélage et les siens les poursuivent
en poussant de grands cris. La victoire est
complète, plus de la moitié des infidèles reste
sur la place, et Pélage est proclamé, sur le
champ de bataille, roi de Galice et des Astu-
ries. Ainsi fut fondé, en 718, ce royaume
berceau de la plus puissante monarchie qui
ait jamais étonné l'Europe, de cette monar-
chie qui devait un jour doter l'univers d'un
nouveau monde, et étendre si loin sa puis-
sance sur tous les points du globe que, comme
l'a dit un poète célèbre, le soleil ne se cou-
chait jamais sur ses Etats. Mais pour cela il
fallait bien des siècles encore, et elle devait
grandir peu à peu, mais avec une progression
constante, et cela au milieu même des enne-
mis innombrables qui l'environnaient de
toutes parts : image de cetto puissante reli-
gion du Christ qui, après avoir grandi jour
LE CID CAMPEADOR. 2!)
2.
par jour au sein même de l'idolâtrie, doit fi-
nir un jour par remplir et dominer le monde.
Quelques années plus tard, en 750, par
les soins de Garcia Semenus, se forma éga-
illent, de ce côté des Pyrénées où est silué la
Gascogne, un petit royaume, berceau de celui
de Navarre et d'Aragon. Enfin, vers l'an 800,
fut fondé le comté de Barcelone par un petit-
fils de Charlemagne nommé Bernard. Mais,
de même que le royaume de Galice et des
Asturies, il leur fallait grandir laborieuse-
ment pied à pied aux dépens des Maures,
leurs ennemis communs, contre lesquels ils
n'auraient pas même toujours le bon esprit
de réunir leurs efforts, au lieu de se faire
entre eux une guerre coupable et impie.
Dans les commencements, du moins, ils
eurent heureusement la raison et la prudence
d'éviter tous débats intérieurs et de n'avan-
cer que pas à pas, ne faisant aucune cori-
JO LE CID CAMPEADOB.
quête, si petite qu'elle fût, sans la fortifier
d'abord solidement et s'en assurer la posses-
sion contre les efforts incessants des Sarra-
sins. De cette habitude est venu le nom
même de Castille (*), donné originairement à
une petite portion du royaume des Asturies,
qui ne consista, dans le principe, qu'en quel-
ques vallées comprises entre le versant des
montagnes où rÊbre prend sa source et le
pays d'Alava et de Pancorvo. Aussi, grâce à
la prudence, à l'activité et au courage de Pé-
lage et de son successeur Alphonse Ier, que
son zèle pour la religion fit surnommer le
Catholique, nul doute que l'accroissement de
ce petit royaume n'eût été infiniment plus
rapide sans un événement qui vint complè-
tement changer la face des choses pour les
Musulmans d'Espagne.
(*) Castillo, Château-fort.
LE CID CAMPEADOR. 31
(750—755.) Vers l'année 750, Abdala-
Asefah-ben-Alabas, de la race des Alides,
ces ennemis acharnés des Beni-Omeyas,
alors califes d'Orient, usurpa le trône, et,
pour assurer sa conquête, fit mettre à mort
tous les membres de cette famille infortunée.
Un seul, Abderahman, petit-fils du calife
Hixem, parvint à se soustraire aux recherches
les plus actives, et, après avoir traversé,
sous divers déguisements, tout le littoral de
l'Afrique, vint chercher un refuge non loin
de Tremecen, à Tahart, alors capitale des
Zénètes. Accueilli avec la plus franche hos-
pitalité de ces tribus puissantes, auxquelles
il était allié par sa mère, il y vivait tran-
quille et sans crainte, quand on vint lui of-
frir un trône, qu'il devait illustrer par .son
courage et ses vertus. VEspagneétait trop
éloignée du siège de leur empire pour que
les califes pussent rien pour son bonheur,
32 LE CID CAMPEADOR.
alors même qu'ils n'en eussent point été em-
pêchés par les troubles intérieurs dont l'O-
rient était depuis quelque temps le théâtre.
Elle gémissait de plus en plus sous le despo-
tisme et les exactions d'une foule de gouver-
neurs, qui, avaient fini par bouleverser le
royaume et y allumer de toutes parts le flam-
beau de la guerre civile. Las de courber la
tête sous ce joug de fer, et voyant leur pays
sérieusement menacé par ces luttes impies,
à l'ombre desquelles grossissait de jour en
jour la puissance des chrétiens, les bons
Musulmans d'Espagne s'étaient rassemblés.
Instruits de l'existence du jeune prince seul
débris de cette grande et illustre famille des
Omeyas, ils avaient unanimement décidé de
lui offrir le royaume de la Péninsule, et,
pressés d'accomplir cette résolution, avaient
fait immédiatement partir des ambassadeurs
pour Tahart. Là leurs envoyés se présen-
LE CID CAMPEADOR. 33
tèrent à Abderahman, lui firent agréer leurs
offres et le ramenèrent en Espagne, soutenu
par un corps nombreux de cavalerie zénète.
Le jeune prince fut reçu avec acclamation;
le pays tout entier semblait voler au-devant
de lui. Il eut donc bientôt dompté la résis-
tance des anciens Arabes, plus haïs encore
qu'ils étaient craints dans le pays, et put je-
ter d'une main ferme, sur les débris de cette
puissance anarchique sans avenir, les pre-
miers fondements de la belle dynastie des
Beni-Omeyas, qui, pendant près de trois
siècles, régna avec autant de prospérité que
de gloire sur la Musarabie.
Tant que dura la puissance de cette race,
les chrétiens ne firent que des progrès bien
lents en Espagne, et, bien que le royaume de
Galice et des Asturies et celui de Navarre, de
Gascogne et d'Aragon, ainsi que les comtés
de Barcelone et d'Urgel, se soient petit à pe-
34 LE CID CAMPEADOR.
tit étendus aux dépens des Maures, profitant
avec adresse et courage de leurs moindres
discussions pour s'agrandir, ils étaient en-
core bien resserrés quand une nouvelle révo-
lution dans l'empire des infidèles vint ouvrir
la porte aux efforts de leurs princes, mais
surtout à ceux de Ferdinand Ier, roi de Cas-
tille et de Léon (*), et, après lui, de Sancliell
et d'Alphonse VI ses successeurs.
(976-1051.) Alhaxem II était monté sur
le trône en 961. Sa faiblesse suffit à prépa-
rer la décadence de la puissance musulmane
en Espagne. Non-seulement, pendant son
règne, ce prince laissa l'une de ses femmes,
la sultane Sobiha, exercer sur toutes les af-
faires de l'empire une influence toujours fa-
tale, mais encore, en mourant, il nomma
(*) L'ancien royaume de Galice et des Asturies prit ce nom
à l'avènement au trône de Ferdinand I.
LE CID CAMPEADOR. 35
pour son successeur le jeune prince Hixem,
son fils, à peine âgé de dix ans (976). La
sultane sa mère était investie de la tutelle,
qu'elle partagea bientôt avec son favori Muha-
mad-el-Moaferi, connu, dans les chroniques
espagnoles et françaises, sous le nom d'Al-
manzor (*). Il est bien difficile, quand on a
gouverné longtemps un grand et puissant
empire, de se décider à résilier ce pouvoir
enivrant. Almanzor et Sobiha, aussi jaloux
l'un que l'autre de conserver celui que leur
avait donné la faiblesse d'Alliaxem, étouffè-
rent, en quelque sorte, le jeune roi dans les
plaisirs du sérail, dont il ne sortit qu'à leur
mort. Sous un tel prince, la porte était ou-
verte à toutes les séditions, et bientôt la cou-
ronne fut arrachée violemment de son front
0 Almanzor en langue arabe signifie : victorieux.
36 LE CID CAMPEADOR.
pour ceindre en moins de vingt ans la tête
de plus de dix rois, qui ne firent que passer
du trône au cachot ou à la mort. L'on juge
de ce que devint le royaume au milieu d'une
lutte pareille; de toutes parts les gouverneurs
de province et même de simples villes levè-
rent l'étendard de la révolte, et usurpèrent,
sous le nom de seigneurs et même sous celui
de rois, la souveraineté des pays confiés à
leurs soins.
(1058.) Au moment enfin où Ferdinand 1er
monta sur le trône de Castille et de Léon,
l'empire musulman était divisé entre neuf,
rois, sans compter bon nombre de seigneurs,
tels que ceux de Dénia, de Santa-Maria d'A-
ben-Racin (aujourd'hui Albarrazin), de Cas-
tellon, etc.
Comme ces rois sont tous appelés à jouer
un rôle dans cette histoire, il est indispen-
sable de les faire connaître.
LE CID CAMPEADOR. 37
Le royaume de Cordoue était éclm à
Gewhar, ancien ministre de l'un des der-
niers rois de la famiJleùes Beni-Omeyas.
Gewhar s'était vu appelé à la souveraineté de
l'empire musulman tout enlier ; mais en
vain tenta-t-il tous les moyens de se faire
reconnaître; fort de sa faiblesse, tous les
gouverneurs refusèrent de se soumettre, et
force lui fut de se contenter du royaume de
Cordoue.
Celui de Séville appartenait à Muhamad-
ben-IIsmail-Aben-Abed, souverain seigneur
de toute l'Andalousie. Ce roi, l'un des plus
puissants et des plus habiles de ce temps,
réunissait tous ses efforts pour tâcher de ras-
sembler dans sa main les débris du soeptiT
d'Abdei ahmah-le-Grand.
Celui de Saragosse, le plus grand des mor-
ceaux de cet empire brisé, obéissait à Almon-
dhar-ben-Hud. Ce prince, surnommé Almsn-
LE CID CAMPEADOR.
38 LE CID CAMPEADOR.
zor à cause de sa bravoure, était réellement
le plus puissant de tous, non-seulement à
cause de ses alliances de famille avec nombre
d'autres rois et seigneurs, mais encore par
les troupes qu'il était forcé d'avoir pour dé-
fendre ses Etats, environnés, presque de
toutes parts, parles chrétiens, contre lesquels
il servait de boulevard au nord et à l'est de
l'Espagne.
Celui de Tolède avait été envahi par
Ismail-ben Dylnûn, surnommé Almamum.
Très-riche, très-noble, très-ambitieux,
comme le roi de Séville, il n'cspirait à rien
moins qu'à la souveraineté de toute l'Es-
pagne.
Celui d'Algarbe ou de Badajoz, qui com-
prenait toute la Lusitanie (*) musulmane,
C) On nommait autrefois Lusitanie, cette partie de la Pé-
ninsule qui forme aujourd'hui le royaume du Portugal.
LE CID CAMPEADOR. 39
3.
était, pendant les guerres civiles, tombé l'un
des premiers au pouvoir de son gouverneur
Abdala-ben-Alaftas. Par la position de ses
frontières, constamment exposées aux inva-
sions des chrétiens de Galice et de Caslille,
ce prince se trouvait forcé d'entretenir sans
cesse de nombreuses troupes, qui lui assu-
raient le respect de ses voisins; aussi était-
il considéré, à juste titre, comme l'un des
plus puissants.
Celui de Grenade était gouverné, depuis
longtemps déjà, avec autant de sagesse que
de prudence par Habus ben-Balkin. Heureu-
sement pour lui, il était d'un esprit bon et
doux, avait su se faire des amis et gagner l'a-
mour de son peuple; car, sans cela, ses Etats,
objets d'envie pour son puissant voisin de
Séville, n'eussent pas tardé à devenir la proie
d'AbenAbed.
Venaient enfin le royaume de Valence,
40 LE CID CAMPEADOR.
Murcia et Alméria, appartenant alors à
Abdelaziz-ben-abi-Amer, pour passer, quel-
ques années plus tard, sous le sceptre
d'Almamum, roi de Tolède ; et de ceux
de Carmona et de Malaga, dont les rois
devaient être bientôt dépouillés par celui
de Séville.
Quant aux chrétiens, à cette époque le
trône d'Aragon était occupé par don Ra-
mire, et celui de Navarre, qui en était alors
séparé, par don Garde, tous deux fils de
don Sanche le Grand. Le comté de Barce-
lone, considérablement étendu par les vic-
toires de Bcrenger Borel, était passé à son
fils Raymond.
11 ne nous reste plus qu'une chose à dire :
c'est qu'à ce moment le royaume de Castille
et de Léon avait à peu près pour limites,
du côté de l'empire mauresque, les villes
LE CID CAMPEADOR. 41
de Deza, Antienza, Osma, San-Estevan de
Gormas, Riaza, Cauca, Sepulveda, Sala-
manca, Zamora et le cours du Duero.
1
Rodrigo Diaz, plus généralement connu sous le
nom de Cid Campeador, ou de Ruy Diaz, naquit,
suivant toutes les probabilités, vers l'année 4026,
à Burgos, capitale de la Castille, fondée par l'un
de ses ancêtres.
Sa généalogie est trop bien établie pour que l'on
s'arrête à quelques unes des fables accréditées sur
lui et qui, pour augmenter son mérite, ont voulu
lui assigner une origine commune. Ainsi quelques
auteurs prétendent qu'il descendait d'un meunier
de Bivar, bourg de Castille qui faisait partie de
ses domaines, et dont il prit le nom plus tard afin
41 LE CID CAMPEADOR.
de se distinguer d'un seigneur des Asturies, nom-
mé comme lui Rodrigo Diaz, et qui vivait de son
temps. Ils ajoutent même que son parrain fut un
vénérable ecclésiastique du nom de Pedro Perne-
gas, et voici à quel propos :
Suivant eux, le Cid, encore adolescent, aurait
été prier son parrain de lui donner un poulain de
ses juments. Il reçut permission d'en choisir un,
et celui qu'il prit était alors si affreusement laid
et couvert de gourme que le vieil ecclésiastique
lui dit : « Bavieca (*), mon filleul, tu as mal
» choisi. — Eh bien ! Bavieca soit, répondit Ro-
» drigo ; ce sera son nom, et ce sera, j'en réponds,
» celui d'un fameux coursier. »
Cette historiette est, de toute évidence, inventée
à plaisir; car, suivant la chronique, Bavieca, qui
fut effectivement son cheval de bataille favori,
survécut deux ans à son maître. Or le Cid vécut
soixante-treize ans; en supposant qu'il en eût
alors vingt, son cheval aurait donc atteint l'âge de
cinquante cinq ans, ce qui n'est pas admissible.
Voici, du reste, la généalogie de Rodrigo Diaz,
telle qu'elle résulte des documents authentiques :
Le plus ancien de ses ancêtres fut Rodrigue, le
(*) Bavieca, interjection familière.
LE CID CAMPEADOR. 45
3..
premier des comtes de Castille dont l'histoire fasse
mention. Vers l'an 860, il peupla, sous le règne
d'Ordogne Ier, la ville d'Amnya-Patricia, et con-
quit sur les Maures celle deTalamanca. Ce fut lui
aussi qui, en 866, replaça sur le trône le jeune
roi Alphonse lit, dit le Grand. En effet, ce prince,
chassé de ses États, peu après son a, ènement, par
Froila, comte de Galice; vint demander du secours
au comte Rodrigue, qui marcha aussitôt contre
l'usurpateur, le battit, et rendit à Alphonse la
couronne de ses pères.
Don Diego Porcellos, héritier de la valeur ainsi
que du titre du comte Rodrigue son père, non-
seulement défendit valeureusement son territoire
contre les Maures, qui vinrent, en 882, faire une
invasion jusque sous les murs de Pancorvo, mais
encore usa cruellement de représailles envers eux.
Pendant la guerre que fit au roi Muhamad Ier un
chef rebelle nommé Hafsun, il se réunit au comte
d'Alava pour appuyer les révoltés, et fit avec eux
une irruption subite dans les provinces de l'Est.
Grâce à ce puissant secours, les troupes du roi
maure furent battues à plate couture, tout le pays
ravagé, et les villes de Tuleda, Huesca et Sara-
gosse, prises et saccagées. Après cette glorieuse
expédition, don Diego Porcellos revint en Castille
chargé de butin et emmenant avec lui un nombre
considérable de prisonniers. Aussitôt après son
46 LE CID CAMPEADOR.
retour, il acheva de peupler la ville de Burgos,
dont la fondation avait été interrompue par la
guerre avec les Sarrazins. Certes, c'étaient là de
beaux titres à léguer son nom à la postérité ; la
destinée se chargea d'y ajouter encore : en effet,
non-seulement il fut aïeul du fameux comte Fer-
nand Gonzalez, mais encore père de la belle Sula
(Sula Bella), dont descendit, en ligne directe, le
Cid Campeador, Rodrigo Diaz.
Sula, mariée à Nuno-Bellidez, noble cavalier
allemand qui aida don Diego Porcellos à la fonda-
tion de Burgos, en eut un fils, Nuno Nunez Ra-
sura, dont le nom devint célèbre dans l'histoire
de Castille ; voici à quelle occasion :
Depuis la fondation du royaume de Galice et
des Asturies, le comté de Castille en avait toujours
fait partie, mais à titre de fief seulement, car il
était gouverné souverainement par des comtes
héréditaires ; seulement ces derniers devaient au
roi hommage et fidélité, et étaient obligés de se
rendre à ses ordres toutes les fois qu'il lui plaisait
de les convoquer soit pour faire la guerre, soit
pour assister à une assemblée des Etats- Généraux.
A la fin de son règne, Alphonse III, attaqué par
son propre fils Garcia, après avoir vainement lutté
contre lui et son beau père Fernand, comte de
Castille, s'était vu forcé de lui résigner la cou-
ronne. Ordogne, deuxième fils du roi, avait sou-
LE CID CAMPEADOR. 47
tenu son père, et avait été batlu par Fernand; il
en conserva une haine profonde. Une fois monté
sur le trône, à la mort de son frère, sous le nom
d'Ordogne II, il songea à satisfaire son ressenti-
ment. Son caractère vindicatif ne devait pas lui
permettre (le laisser long temps son projet en ex-
pectative : vers l'année 920, excité par des en-
vieux et des courtisans, toujours prêts à caresser
les passions des rois, il résolut de contenter enfin
son désir de vengeance; il convoqua donc une as-
semblée des État-Généraux, et à peine les comtes
de Castille y furent-ils arrivés sans crainte ni
soupçons, qu'ils furent saisis, chargés de fers et
massacrés impitoyablement. Les fiers Castillans
n'étaient pas hommes à souffrir paisiblement un
affront et une trahison aussi infâmes, et, bien que
le ciel ait semblé se charger de la punition du
coupable, qui mourut peu après subitement à
Zamora, le pays tout entier se souleva contre
Froila IL Son successeur répudia l'autorité des
rois de Galice, se déclara indépendant, et créa,
pour gouverner la Castille, deux magistrats por-
tant le nom de Juges. Les deux premiers élus à ce
poste éminent furent le petit fils de don Diego
Porcellos, Nuno Nunez Rasura, et Lain Calvo,
noble cavalier deBurgos et seigneur de Bivar.
Rasura avait une fille, nommée Teresa, qui
épousa le collègue de son père, Lain Calvo ; de
.18 LE CID CAMPEADOR.
ce mariage sortirent, en ligne directe, Fernand
Lainez, Lain Fernandez, Nuno Lainez, Lain Nu-
nez et enfin Diego Lainez. Ce dernier épousa dona
Teresa, fille de don Rodrigo Alvarez, comte et
gouverneur général des Asturies, homme d'une
position et d'une fortune éminentes et d'une va-
leur justement renommée. H en eut plusieurs en-
fants, dont le dernier fut Rodrigo Diaz, générale -
ment appelé le Cid.
Avant de continuer, il ne sera pas inutile de
donner l'origine des surnoms de Cid et de Cam-
peador, sous lesquels le héros castillan a fini par
être beaucoup plus connu que sous son nom véri-
table.
Celui de Campeador (champion) porte, en quel-
que sorte, en lui-même son explication. Il lui fjt
conféré à cause des nombreuses occasions où il
soutint, en champ clos, les intérêts de son pays
et de ses souverains.
Quant à celui de Cid, voici, dit la chronique,
à quelle occasion il lui fut donné :
Vers l'an 1055, Ferdinand Ier, après plusieurs
irruptions heureuses sur les frontières, était en
train de relever les murailles de Zamora, prise et
détruite, en 981, par le fameux Muhamad-Al-
manzor, qui fit tant de mal aux chrétiens pendant
le soi-disant règne du roi Hixem II. Rodrigo Diaz
s'y trouvait avec le roi quand arrivèrent les en-
LE CID CAMPEADOR. 49
voyés de certains princes maures, qui'appôrtaient
au jeune capitaine le tribu convenu pour prix de
leur liberté. En l'abordant, ils lui baisèrent trurn-
Mement la main, le saluant du nom de Cid; à
quoi Rodrigue s'empressa de répondre : « Il n'y a
Ici de seigneur (Cid en arabe veut dire seigneur)
que le roi mon maître. » Ferdinand, enchanté de
cette modestie, lui donna lui-même aussitôt le
nom de Cid, et voulut qu'il continuât dorénavant
à le porter.
La première des prouesses que les vieilles chro- -
niques attribuent au Cid est celle qui a fait le
sujet de la belle tragédie de Corneille; elles la ra-
content ainsi :
Dans une assemblée des Etats, Diego Lainez,
son père, vieux guerrier qui a blanchi dans les
combats et rendu de brillants services à son pays ,
et à la cause de la sainte religion, a été insulté
gravement par le comte Lozano Gomez; il en a
reçu publiquement et en présence du roi un dé-
menti et un soufflet, deux injures dont chacune
à elle seule veut une vie; et cependant le vieux
Diego ne peut même pas demander vengeance de -
cet affront : les glaces de l'âge ont raidi son bras.
Impossible de ne pas-donner ici, dans toute sa
naïveté, le récit du romancero :
« Don Diego, furieux, fait venir ses fils, et, sans
50 LE CID CAMPEADOR.
» mot dire, il leur serre la main tour à tour de
» toute la force que lui a laissée la vieillesse. L'un
» après l'autre, chacun s'est retiré vivement en
» s'écriant: «Assez, seigneur, lâchez, vous me
» faites mal. » L'œil du vieillard s'est abattu dou-.
» loureusement. Il ne reste plus que Rodrigo,
» Rodrigo à peine sorti de l'adolescence, et ce
» n'est qu'avec désespoir qu'il tente sa dernière
» épreuve; mais, à cette pression vigoureuse, le
» jeune homme s'est redressé comme un coursier
» généreux qui se sent mordu de l'éperon; son
» œil lance des éclairs. « Lâchez-moi, crie t-il
» d'une voix tonnante, lâchez-moi de par la mort-
» dieu ! car, si vous n'étiez pas mon père, de cette
» main, voyez vous, je vous arracherais les en-
» trailles, et mon doigt, pour cela, me servirait
» de dague ou de poignard. » Le vieux Lainez,
» transporté de joie, presse dans ses bras ce digne
» fils de ses ancêtres; il lui conte l'offense qu'il a
» reçue, il lui confie le soin de sa vengeance.
» Rodrigue va se jeter aux genoux du roi et en
obtient le combat en champ clos contre celui qui
» a outragé son père. Rompu dans le métier des
» armes, le comte Lozano Gomez semble d'abord
» dédaigner le jeune homme imberbe, assez au-
» dacieux pour se mesurer contre lui; mais, dès
» la première passe, son dédain fait place à la
» surprise et à la crainte; il est vaincu, tué sur
LE CID CAMPEADOR. 51
» la place, et Rodrigue vient s'agenouiller devant
» son père et lui présenter la tête de celui qui a
» osé insulter ses cheveux blancs. «
Il
Cette action d'éclat avait émancipé Rodrigue;
c'était un homme. Bientôt il apprend, dans son
château de Bivar, où il résidait avec sa mère, que
plusieurs princes maures ont franchi tout-à-coup
les frontières de Castille, passé les monts d'Oca,
et qu'ils ravagent tout le pays de Belforado, Lo-
grono, Naxero et Sanlo-Domingo. On dit qu'ils se
retirent, emmenant avec eux un butin immense,
et traînant à leur suite un nombre considérable de
prisonniers de tout âge et de tout sexe, pauvres
chrétiens qui vont aller passer leur triste vie dans
un dur esclavage, où ils n'auront pas même la
consolation de prier librement le Seigneur et de lui
54 LE CID CAMPEADOR.
offrir leurs souffrances. Le roi est occupé loin de
là avec toutes ses troupes, pas d'espoir de salut
pour ces malheureux. Rodrigue s'émeut à cette
pensée; son cœur a conçu un noble projet: il ren-
dra ces pauvres captifs à la liberté, ces infortunés
chrétiens à leur religion bien-aimée, ou il succom-
bera glorieusement en le tentant. Il rassemble,
dans le plus grand secret, une petite troupe de
vasseaux braves et dévoués, et s'enfonce avec eux
dans les montagnes d'Oca. Il est un défilé étroit
par où les Sarrasins doivent nécessairement pas-
ser; c'est là que Rodrigue dresse son embuscade.
Il n'a eu que bien juste le temps de faire à la hâte
ses dispositions, mais son génie militaire a tout
prévu avec précision, et tout se passera comme il
l'a calculé.
Insoucieux et tranquilles dans leur victoire, les
Musulmans s'engagent sans méfiance dans unegor-
ge étroite que dominent, de droite et de gauche,
des hauteurs inaccessibles; mais à peine sont ils
parvenus au milieu du passage qu'un déluge de
pierres tombe sur eux avec fracas. Surpris, épou-
vantés, ils s'élancent en avant, ils fuient de toute
la vitesse de leurs coursiers ce péril affreux, inat-
tendu, contre lequel il n'est point de défense ; et
cependant les quartiers de roc continuent à écra-
ser, dans leur chute, tout ce qu'ils rencontrent. Il
faut à tout prix, atteindre le débouché de cette gor-

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