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Le coeur des hommes - Seconde chance

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188 pages

La fin des temps approche. Gabriele Livano, vingt-cinq ans, se réveille en pleine nuit et réalise que l’on vient de lui faire une révélation troublante : il va mourir, mais devra sauver l’humanité et se sauver lui-même avant sa mort.

Saura-t-il mener à bien cette mission sans tomber dans le côté le plus sombre de sa personnalité ?

Cécile Marcuz, trente-deux ans, est enseignante dans un collège en Alsace. Elle a vécu en Grande-Bretagne et quelques mois dans le nord-ouest de l’Italie. Passionnée et déterminée, cette jeune écrivaine puise la richesse de son inspiration dans son vécu, ses convictions profondes et sa mixité culturelle. Elle s’inspire également des nombreux voyages qui ont jalonné sa vie et de la spiritualité qui fait partie intégrante de son quotidien.


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LE CŒUR DES HOMMES – SECONDE CHANCE

———————————————————————

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cécile MARCUZ


Le cœur des hommes

 

– Seconde chance

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Éditions Mélibée

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Éditions Mélibée, 2012

9, rue Sébastopol - BP 21531 - 31015 Toulouse Cedex 6

 

Fabrication numérique : I-Kiosque, 2012

 

EAN numérique : 9782362521614

 

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Le Code de la propriété intellectuelle et artistique n'autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l'article L.122-5, d'une part, que « les copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite » (alinéa 1er de l'article L. 122-4). « Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.

 

Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE

 

I

II

 

DEUXIÈME PARTIE

 

I

II

III

IV

V

 

TROISIÈME PARTIE

 

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

I

 

 

Dieu dit : « Mon peuple n'a pas écouté ma voix,

Israël ne s'est pas rendu à moi ;

Je les laissai à leur cœur endurci,

ils marchaient ne suivant que leur conseil.

 

Ah ! Si mon peuple m'écoutait,

si dans mes voies marchait Israël,

en un instant j'abattrais ses adversaires

et contre ses oppresseurs tournerais ma main.

 

Les ennemis de Yahvé l'aduleraient,

et leur temps serait à jamais révolu ;

et lui, de la graisse du froment je l'aurais nourri,

rassasié avec le miel du rocher. »

 

 

Il prononça chacune de ces phrases avec un ton grave, pesant chacun des mots, comme si c'était son propre cœur qui en était l'auteur. Il referma le livre saint, posant son regard sur chacun de ses frères moines, puis quitta le pupitre avec soumission et humilité. Ces paroles venaient clore la prière du soir ainsi que la dure journée de labeur.

Gabriele entra dans sa cellule, il était précisément vingt heures trente, l'heure à laquelle le monastère éteignait ses feux et entrait dans la quiétude du paysage magnifique et presque sauvage de ce petit village romain situé dans les hauteurs, loin du tumulte de la grande ville.

 

Gabriele Livano venait tout juste d'avoir vingt-cinq ans. Cela faisait deux ans qu'il était entré dans la vie monastique, il avait entendu l'appel, comme il se plaisait à le dire. Il n'avait pas regretté son choix une seule fois depuis qu'il avait complètement changé de vie au grand désespoir de ses parents.

Qui va reprendre le cabinet familial, Gabriele ? Il appartenait à ton grand-père, moi-même je lui ai succédé... Et tes études de médecine ? Tant de potentiel, d'intelligence ruinés, gâchés... Tant de personnes que tu aurais pu secourir, un avenir matériel assuré... La fierté de la famille... curé !

Son âme saignait encore lorsqu'il songeait aux dures paroles de son père qui avait dû se résoudre à accepter la décision de son fils unique. Il ne comprenait toujours pas quelle était cette force qui lui prenait son enfant, le retirant de la réalité, de la vie et des plaisirs qui donnent du sens à l'existence humaine.

Quant à sa chère maman, qui n'avait pu avoir qu'un seul enfant, elle se désolait dans le secret de ne jamais pouvoir goûter à la joie d'avoir des petits-enfants. Elle ne l'avait jamais dit à son fils, le fruit de son sein auquel elle se sentait tellement liée, mais sa tendre progéniture le ressentait au plus profond de lui.

Gabriele avait dû se battre pour faire accepter sa nouvelle vocation qui n'était pas une lubie, contrairement à ce que disait son père. Sa route vers la vérité et l'amour, comme il le pensait, avait été parsemé d'embûches, la nature l'ayant de surcroît gratifié de traits fins, d'une beauté rare, et son regard azur ne laissait que rarement le sexe opposé indifférent. Il avait ainsi déjà connu la tentation dans l'enceinte même du monastère l'une ou l'autre fois où des retraitantes célibataires avaient été persuadées d'avoir trouvé l'âme sœur en cet être au nom angélique, si doux et si beau.

 

Il posa la tête sur son oreiller.

 

« Gabriele, mon peuple n'a pas écouté ma voix, Israël ne s'est pas rendu à moi. Je les laissai à leur cœur endurci, ils marchaient ne suivant que leur conseil. Ah ! Si mon peuple m'écoutait, si dans mes voies marchait Israël, en un instant j'abattrais ses adversaires et contre ses oppresseurs tournerais ma main. Les ennemis de Yahvé l'aduleraient et leur temps serait à jamais révolu. Et lui, de la graisse du froment je l'aurais nourri, rassasié avec le miel du rocher. »

Gabriele ne dit rien. Il était allongé et pourtant avait l'air d'être debout. Il était endormi, il savait qu'il venait de se coucher, et pourtant, il avait la sensation d'être réveillé, bien réveillé !

 

« Gabriele, reprit la voix si douce et imposante à la fois. Tu portes en ton nom toute ma force, ton cœur est pur, il n'a pas suivi les faiblesses de ce monde. La fin est proche et mon peuple s'est égaré, il a confondu mensonge, illusion et vérité. J'ai besoin de toi, Gabriele, pour offrir une seconde chance au cœur de l'Homme. Le combat sera rude, mais je crois en lui.

Viens, regarde et imprègne-toi. Contemple, respire et comprends. Dans très peu de temps, je t'enlèverai, tu mourras, Gabriele ».

 

Le sommeil de Gabriele s'interrompit brutalement. Avait-il rêvé ? Avait-il eu un songe ? Avait-il eu ce privilège, selon lui, de rencontrer Dieu et de vivre la même expérience que tant de prophètes du livre saint ? Il en avait toujours rêvé, mais quel était le message qu'il avait, lui, à délivrer ? Puis il s'arrêta net, sortant de l'excitation qui commençait à s'installer en lui.

« On vient de te dire que tu vas mourir ! » dit-il à haute voix. Un trouble envahit son cœur, il se leva et décida d'aller prendre l'air en cette belle nuit de juillet ; il était trois heures du matin.

 

Tel un spectre dans la nuit, vêtu de sa coule, le capuchon remonté sur la tête, Gabriele se mit à arpenter les allées du grand jardin du monastère. Toutes les paroles qui venaient de lui être dites se bousculaient en lui, elles parcouraient tout son être. Il ne comprenait pas. Pourquoi lui ? Un sentiment de colère et d'injustice commença à l'envahir.

« Ton cœur est pur ». Et comment ! pensa-t-il.

« Tu n'as pas suivi les faiblesses de ce monde ». Alors pourquoi moi ! Je n'ai que vingt-cinq ans ! Est-ce la façon de me remercier ?

Gabriele n'avait jamais agi par intérêt, ni envers Dieu, ni envers les hommes. Il avait reçu un don extraordinaire et tellement rare, celui de l'amour qui pousse à agir pour le bien du plus grand nombre. Il avait ses propres faiblesses, mais avait toujours tendu à faire mieux, à se dépasser. Il avait toujours agi ainsi, pourquoi au fond, il ne le savait même pas. Tout ce qu'il ressentait dans son for intérieur, c'est qu'il ne trouverait de bonheur absolu ni dans les richesses matérielles, ni dans l'égoïsme ou la mesquinerie. Il recherchait un bien-être qu'il ne trouvait pas sur terre, mais il sentait qu'il s'en approchait lorsqu'il allait vers l'autre, lorsqu'il donnait de sa personne et offrait ce don si extraordinaire qu'il avait reçu.

 

Il s'assit sur un banc en face d'un petit étang et se mit à contempler la nature ; il était quatre heures du matin. D'autres paroles lui revinrent à l'esprit : « Regarde et imprègne-toi. Contemple, respire et comprends ». Gabriele observa l'incroyable beauté des lieux qui l'entouraient depuis maintenant deux ans. Avait-il jamais vraiment pris le temps de s'arrêter et de regarder ? Brusquement, tout ce qu'il avait contemplé en songe envahit toute sa personne et le submergea, il eut même la sensation que tout cela débordait de lui. Il n'avait jamais ressenti autant de force et de vérité. C'était plus grand que lui, plus grand que tout ce que ses sens n'avaient jamais expérimenté jusqu'à ce jour. Cette authenticité surpassait tout et il baigna dans un bonheur incommensurable. Soudain il comprit tout, il comprit l'origine des mauvaises actions et des souffrances de la terre. Il saisit pourquoi Israël, qui représentait tous les hommes, s'était égaré et avait causé sa propre perte, mais il comprit surtout l'amour plus grand de Celui qui voulait offrir une seconde chance à l'humanité avant la fin des temps.

 

Il sentit qu'il ne faisait plus qu'un avec cette nature luxuriante qui l'entourait. Il eut l'impression que ces émotions qui débordaient de lui se mêlèrent à l'eau du petit étang en face du banc sur lequel il était assis et le chant mélodieux des oiseaux le transporta dans cet ailleurs qu'il avait visité en songe... Mais le retentissement des cloches le ramena doucement à la réalité tangible, au monastère. C'était l'heure des laudes.

La colère et l'incompréhension avaient fait place à une grande paix, à un bien-être ineffable. Gabriele ne pensait même plus à la mort, il se sentait investi d'une mission. Il ne savait pas laquelle, mais ce sentiment concordait avec les dernières phrases qui résonnaient en lui : « Tu portes en ton nom toute ma force, j'ai besoin de toi ».

 

Il alla rejoindre ses frères pour la première prière de la journée.

 

 

 

II

 

 

Après cette nuit où Gabriele vécut l'indicible, il fut complètement transformé. Il ne porta plus le même regard sur ses frères et son prochain d'une manière générale, sur le monde et sur lui-même. Ses cinq sens, qui n'avaient jamais été défaillants, avaient fait place à une perception nouvelle, une perception beaucoup plus grande. Il avait enfin l'impression de voir et d'entendre. Il avait trouvé cette paix intérieure tant recherchée et il ne lui manquait plus rien, il se sentait à la fois libre et uni à tout ce qui l'entourait.

 

Au monastère, on avait attribué à Gabriele la tâche de s'occuper du travail de la terre, le monastère vivant en partie de ses produits agricoles. Gabriele n'avait jamais rechigné à faire ce travail difficile qui lui causait bien souvent des douleurs dans le dos, mais à présent il s'y appliquait avec encore plus d'ardeur et d'amour. Il prenait un soin tout particulier à récolter les fruits et légumes qu'il avait semés. Il choisissait les plus belles pièces pour la vente, mais aussi pour la consommation de la communauté religieuse. Son principal souci était de ravir les âmes et les sens, d'apporter bien-être et bonheur à travers ces toutes petites choses. Son travail n'était plus seulement un dur labeur, surtout par ces très chaudes journées d'été, il était devenu une véritable source de plaisir.

Il y eut une transformation au sein même de la communauté en voyant Gabriele s'adonner à la tâche avec tant de plaisir et d'amour. Ses frères ne l'entendaient plus se plaindre de mal de dos ; au contraire, une douce béatitude illuminait son visage, tel un être angélique venu du ciel.

Sans avoir besoin de parler, son attitude leur enseignait tout et leur rappelait les principes de base de leur vocation. Il leur rappelait leur mission de guide, de berger. Il leur rappelait qu'ils s'étaient engagés à chercher et trouver l'amour en toutes choses.

Certains moines venaient chercher du réconfort ou des réponses auprès de Gabriele comme si c'était lui qui détenait les paroles de vie et de vérité. D'autres s'interrogeaient à son sujet, le soupçonnaient de vouloir attirer l'attention sur lui à des fins qui étaient loin d'être louables. Ils commençaient à se méfier de celui qui se faisait passer pour le nouveau messie !

Ces frères-là commencèrent à soumettre leurs inquiétudes au prieur qui convoqua Gabriele, tel le Christ devant Ponce Pilate, afin de pouvoir discerner ce qui se passait réellement et ainsi apaiser les esprits de ces moines. Mais ni la convocation, ni les soupçons ou les accusations n'inquiétaient Gabriele qui allait toujours se coucher l'esprit en paix.

 

Dix jours plus tard, Gabriele eut la même sensation d'être réveillé bien qu'il fût endormi depuis déjà une heure.

 

« Gabriele, mon enfant, l'heure est venue. Je t'emmène, annonce-le à tes frères. Viens, regarde et imprègne-toi. Contemple, respire et comprends. » La même force d'amour, de paix et de vérité submergea Gabriele qui ne se doutait pas qu'il aurait besoin de toutes ces armes pour accomplir sa mission.

 

Le lendemain matin, l'atmosphère fut lourde. Ce n'était pas tant la chaleur, qui pesait sur les épaules de ces hommes déjà bien affairés, que la division qui était en train de s'installer en plein cœur de ces serviteurs de Dieu. Malgré les différences d'opinions et de tempérament, ces moines avaient toujours réussi à vivre ensemble, se sentant tous unis par la même foi, revendiquant le même appel qu'ils avaient reçu un jour et auquel ils avaient répondu sans que nul n'y ait été forcé. Mais, il semblait y avoir à présent un enjeu bien plus grand qu'aucun d'entre eux n'aurait su expliquer et qui dépassait de loin les avis partagés au sujet de Gabriele. Gabriele, lui, se sentait bien loin de tout cela. Son visage continuait à irradier une lumière indescriptible et il ne semblait même plus marcher mais voler. Il ne faisait déjà plus partie de ce monde. Il continuait tout simplement à aimer et à transmettre ce qu'il avait reçu à tous ceux qui voulaient bien accueillir. Il aimait sympathisants mais aussi détracteurs, comprenant tout ce qui les amenait à faire ressortir méfiance, jalousie et haine plutôt qu'amour et unité. Il était plus que jamais au-dessus des bassesses et faiblesses de ce monde, il avait tout compris.

 

« Mes chers frères, je vais mourir. ». Ces mots furent les seuls que Gabriele prononça à la fin du repas de midi, nets, concis et sans détours. Il était de son habitude de toujours aller à l'essentiel.

 

« Il se sent pris au piège. L'imposteur redoute la sentence du prieur et recherche notre pitié ! », lança ironiquement Giuseppe à ceux qui partageaient la même table que lui – il était l'un des principaux détracteurs. Ces paroles furent les seules qui vinrent briser le silence après l'annonce de cette nouvelle considérée comme terrible pour la majorité des frères.

 

Après le temps de prière qui suivit l'heure du déjeuner, certains membres de la communauté vinrent trouver Gabriele pour comprendre ce que ses funestes paroles signifiaient.

 

« Es-tu malade, mon frère ? Tu es si jeune, nous aurais-tu caché un état de santé préoccupant ? » demanda Livio. Gabriele n'eut pas le temps de répondre car d'autres questions et paroles de réconfort surgissaient de toutes parts.

 

Gabriele leur sourit, son sourire fut tendre et apaisant. Il dit à tous de ne pas s'inquiéter, que Dieu lui-même l'avait une nouvelle fois appelé à le suivre et qu'il partait dans la paix.

Les cœurs lourds et tristes trouvèrent un peu de sérénité et Gabriele, qui était assis parmi eux, se leva avec la soumission et l'humilité qui le caractérisaient.

Cette nuit-là, peu de frères réussirent à trouver le sommeil et lorsqu'ils se rendirent aux laudes, une seule personne manqua à l'appel. La petite communauté d'ordinaire si calme fut en émoi, l'agitation régna en maître. On chercha Gabriele mais on ne le trouva pas, il n'était nulle part. Les uns portèrent des propos calomnieux au sujet de celui qui avait toujours voulu briller par sa différence, les autres reprochèrent aux mauvaises langues le départ de ce jeune homme qu'ils qualifiaient déjà de saint.

Sa cellule était intacte, aucune de ses affaires ne manquait, mais Gabriele Livano, lui, avait disparu.

 

Au même moment, à l'autre bout de la terre, une force obscure, étouffante et angoissante s'éveilla.

Sans que nul ne le sache, la grande bataille allait commencer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

I

 

 

« Passe-moi le sucre, s'te plaît ».

 

« Hein ? »

 

« Le sucre, quoi ! »

 

« Ah ! Tiens... Punaise, j'ai des cours à préparer... J'ai franchement pas envie d'être à la bourre pour la rentrée... »

 

« Elle est dans deux semaines, ta rentrée. Relaxe, quoi ! »

 

Tous les dimanches, c'était le même refrain, ils se réveillaient en début d'après-midi et s'en voulaient d'être sortis la veille. L'une se disait continuellement qu'elle n'avait plus l'âge de faire la fête jusqu'à l'aube tous les samedis et qu'elle devrait passer à autre chose, mais elle n'avait pas encore trouvé la façon d'y parvenir. L'autre se sentait submergé par une quantité de responsabilités qui l'écrasaient, il savait pertinemment que les boîtes de nuit et l'alcool ne régleraient pas ses problèmes existentiels, mais pour l'instant il n'avait rien trouvé de mieux.

Ils avaient tous les deux la tête plongée dans leur tasse de café et leurs préoccupations, quand le troisième colocataire fit son apparition dans la cuisine.

 

« Je vois que vous êtes encore rentrés tard… ou tôt, devrais-je dire », dit-il amusé et peiné à la fois.

 

Cette bouffée d'air frais qui venait d'arriver avait parfaitement conscience des difficultés et tracas qui alourdissaient la vie de ses deux amis et qui de la même façon venaient pimenter la sienne qu'il trouvait si calme.

Mélodie et Antoine admiraient ce jeune homme qui pourtant n'était pas plus âgé qu'eux, mais qui semblait vivre au-dessus des nuages gris de la vie. Ils ne savaient pas d'où venaient sa force et son enthousiasme qui leur semblaient résistants à toute épreuve. Il était pour eux un modèle qui n'était pas facile à suivre, mais qu'ils cherchaient pourtant à imiter, presque malgré eux parfois.

 

« Eh bien oui, Sa Sainteté ! Certains ont une vie en dehors du boulot et des cours ! », répondit Antoine pour le titiller, même s'il savait que sa remarque n'aurait aucun effet sur son interlocuteur. Il sortit de table avec énervement et se dirigea vers sa chambre pour aller réviser.

 

« Fais pas attention à lui, il est mal luné, il s'est encore fait plaquer hier soir… »

 

Telle une douce musique en recherche d'éternelle harmonie, Mélodie avait toujours tendance à arrondir les angles, à tempérer et calmer le jeu, surtout entre ses deux colocataires qu'elle considérait comme ses frères.

La jolie brune sortit également de table, alla prendre une douche et se prépara à prendre à bras-le-corps les responsabilités qui lui incombaient. Son métier d'enseignante était pour elle une passion, elle se plongea dans ses différents manuels et son attitude n'avait plus rien à voir avec celle de la jeune femme déprimée et insouciante de la veille.

 

Le troisième protagoniste resta quant à lui pensif et il fixa les lieux. Bien qu'il semblât tout connaître de la vie de ses colocataires, il avait l'étrange et inexplicable impression qu'il venait de débarquer fraîchement dans leur existence.

 

 

 

II

 

 

Il était onze heures et quart dans le Centre de Documentation et d'Information du collège Fustel de Coulanges. Les vacances scolaires touchaient à leur fin, mais pour Mélodie, elles étaient déjà terminées. Cette dernière avait le souci du détail et de la perfection. Enrichir la culture de ses élèves, leur apporter savoir et connaissance était ce qui importait le plus à cette jeune enseignante d'histoire et de géographie. Mélodie avait le don d'apaiser et de dénouer les situations de crise en salle de classe de par son caractère doux et espiègle à la fois. Elle savait charmer et avait suffisamment de sagesse et d'intelligence pour ne pas attiser les flammes d'un conflit ; au contraire, elle avait l'art de les éteindre. Mélodie était très appréciée de ses élèves.

 

Lorsqu'elle eut fini son travail, elle quitta le Centre de Documentation et d'Information pour aller déjeuner à la petite brasserie qui faisait l'angle de la rue Jourdain, à deux pas de son lieu de travail. Dans les escaliers, elle croisa Léa, professeur de lettres, qui était selon elle la personne la plus imbue d'elle-même qu'elle n'avait jamais rencontrée. Cette dernière se venta auprès de Mélodie de l'entretien qu'elle venait d'avoir avec le chef d'établissement au sujet d'un projet commun qu'elles devaient toutes deux mettre en place. Elle dit à Mélodie qu'elle n'avait pas jugé bon que deux personnes viennent présenter le projet et elle lui assura qu'elle n'avait pas parlé qu'en son nom, il n'y avait donc aucun souci à se faire !

 

Mélodie sentit la colère monter en elle, elle se sentit tellement trahie et prise au dépourvu qu'aucun son ne sortit de sa bouche. Elle passa son chemin, écœurée.

 

Au même moment dans un des nombreux amphithéâtres de la faculté de médecine de Strasbourg, Antoine Kellerman, vingt-quatre ans, prenait très sérieusement des notes en écoutant le très éloquent Docteur Fabien Grenel.

Fabien Grenel, grand neurochirurgien, avait publié beaucoup d'ouvrages et sauvé une quantité innombrable de vies humaines. on admirait son travail et ses compétences, cela lui valait beaucoup de respect, mais son succès avait fini par le rendre arrogant et méprisant, surtout envers ses élèves. Il n'avait d'autre mentor que lui-même, et tout ce qui provenait de ses étudiants était considéré comme pure médiocrité. Rares étaient ceux qui s'aventuraient à lui poser une question au risque de paraître complètement ridicules ; ils préféraient encore rater leur examen ou pire, mal conseiller un patient.

Docteur Grenel n'avait pas de temps à perdre, précision et concision étaient ce qui le caractérisait. De ce fait, nombre de cours de ses étudiants se trouvaient incomplets car Monsieur Grenel n'avait pas pour habitude de répéter.

À la fin du cours, Antoine se risqua à aller lui demander une information qui lui paraissait essentielle, il attendit néanmoins que l'amphithéâtre soit vide. En voyant l'étudiant se diriger vers lui, le Docteur Grenel se mit à le considérer d'un regard hautain, mais Antoine décida pour une fois dans sa vie d'affronter au lieu de reculer. Ce dernier n'eut pas le temps de finir sa question car l'éminent neurochirurgien lui coupa la parole.

« Écoutez mon cher, si vous n'avez pas les capacités nécessaires pour suivre ce genre de cours, vous n'êtes pas ici à votre place. Il serait peut-être temps de vous prendre en main. Je n'ai pas le temps pour ce genre de discussion, achetez donc mon nouvel ouvrage et vous trouverez peut-être ce que vous cherchez ».

 

Sur ces phrases, il tourna les talons, laissant l'étudiant seul, sur sa faim et complètement anéanti. Antoine eut l'impression que le sol se dérobait sous ses pieds et qu'il était aspiré dans un gouffre sans fond. Il eut mal, il eut honte, il se sentit rabaissé et dévalorisé, sa seule fierté résidant dans le fait que personne n'avait assisté à la scène. Ce fut l'entrée de Monsieur Julien, l'agent d'entretien, qui l'obligea à se ressaisir tant bien que mal et à sortir de cet endroit comme un zombie.

Antoine n'avait pas le tempérament d'un battant, il n'avait jamais assez confiance en lui et faisait bien souvent les mauvais choix. Il avait choisi d'entrer en faculté de médecine, était en cinquième année, mais ne savait toujours pas si cette voie était celle qui lui correspondait vraiment. Il n'était jamais sûr de rien et tout cela faisait de lui un être à l'humeur maussade. Il restait constamment sur ses gardes et ne souriait ou ne riait que très rarement car pour lui la joie et la bonne humeur étaient annonciatrices du pire à venir. Les paroles et le mépris du Docteur Grenel furent pour lui le coup de grâce.

Il était douze heures quarante-cinq et Antoine se dirigea l'air grave vers la brasserie à l'angle de la rue Jourdain, où il devait rejoindre ses deux colocataires pour le déjeuner.

 

« Ohé, Antoine ! Antoine ! », celui-ci se retourna. « Ben alors, tu me snobes ou quoi ? Ça fait au moins trois fois que je t'appelle ! ».

Il ne manquait plus que lui, Sa Sainteté, pensa Antoine et il ne prit pas le temps de répondre à celui qui lui renvoyait constamment l'image négative qu'il avait de lui-même.

 

Dans la brasserie bondée...

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