Le comité de salut public

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E. Dentu (Paris). 1871. France (1870-1940, 3e République). 1 vol. (67 p.) ; in-8.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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LE COMITÉ
DE
SALUT PUBLIC
Être ou n'être pas.
HAMLET.
Vous voulez vivre sans Dieu! mais
oubliez-vous que c'est Dieu qui vous a
permis de lever la face vers le ciel ?
SOCRATE.
Nous sommes tombés dans un abîme
de calamités. CICÉRON.
Laissez faire le temps: il arrangera
toutes choses. ESCHYLE.
Aimez-vous les uns les autres.
JÉSUS-CHHIST.
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
GALERIE D'ORLÉANS, 17 ET 19 (PALAIS-ROYAL)
57 MDCCCLXXI
MEMBRES DU COMITE
DE
SALUT PUBLIC
LOUIS XIV LE DROIT DIVIN.
LE RÉGENT PHILIPPE
D'ORLEANS LA CHARTE CONSTITUTIONNELLF.
SAINT-JUST LA RÉPUBLIQUE ROUGE.
NAPOLÉON Ier LA RÉVOLUTION COURONNÉE.
LA MARTINE LA RÉPUBLIQUE TRICOLORE.
LA FRANCE PERSONNAGE MUET.
LE COMITÉ
DE SALUT PUBLIC
I
LA SALLE DU TRONE
L'esprit humain est comme la mer
qui perd d'un côté ce qu'elle gagne
de l'autre. Cest à l'esprit humain que
Dieu a dit : «Tu n'iras pas plus loin. »
Minuit sonnait à l'horloge du Palais de Versailles,
le 10 mai 1871, quand Louis XIV descendit de son
cheval de bronze et marcha majestueusement vers la
cour de marbre.
Le Palais s'illumina soudainement. Une fenêtre
s'ouvrit. Le Régent Philippe d'Orléans se pencha sur
le balcon et dit au grand Roi :
— Sire, nous attendons Votre Majesté pour la séance
du Comité de salut public.
Louis XIV entra dans le palais et monta l'escalier
silencieusement, protégé par les ombres errantes des
La Vallière, des Montespan et des Maintenon.
— Le Comité de salut public, murmurait-il, qu'est-ce
que cela veut dire?
1
2 Le Comité de salut public.
Le Régent vint le recevoir au haut de l'escalier.
— Sire, reprit-il après le baise-main , j'ai l'honneur
de vous présenter le citoyen Saint-Just, qui vient au
conseil par droit de souveraineté nationale.
Saint-Just s'inclina par respect pour la tradition,
se rappelant, d'ailleurs, qu'il avait été marquis, mais
il releva bien vite cette tête belle et fière qu'il portait
comme un saint-sacrement.
— J'ai failli attendre I dit-il à Louis XIV.
— Chut ! dit le Régent, ne parlons pas encore poli-
tique, attendons les autres membres du conseil.
Un bruit d'épée retentit : c'était Napoléon Ier qui
venait de descendre du cadre d'une bataille.
Il fut bientôt suivi de Lamartine, qui s'était égaré
dans la galerie des marbres.
Les morts illustres se demandèrent des nouvelles des
Champs-Elysées ; on ne manqua pas de dire, en sou-
riant, qu'il y tombait beaucoup d'obus.
Louis XIV s'assit le premier devant la table du con-
seil.
Napoléon se mit en face.
Saint-Just, le droit divin du peuple, se mit en
triangle à droite du Roi, à gauche de l'Empereur. Le
Régent et Lamartine se placèrent de l'autre côté.
Un autre personnage, mais personnage invisible
pour les cinq illustres morts, s'approcha doucement
de la table du Comité. C'était une femme blessée
au sein ; le sang avait rejailli sur sa robe, mais elle
souffrait héroïquement en cachant sa blessure. Elle
La Salle du Trône. 3
répandait autour d'elle le prestige d'une reine. C'était
la France.
LOUIS XIV.
La séance est ouverte, de quoi est-il question?
SAINT-JUST.
De tout. Ne savez-vous donc pas que, pour la troi-
sième fois dans le siècle XIXe, on a inscrit ces mots sur
le palais des Tuileries : Appartement à louer pour
cause de départ. Cette fois, j'espère bien que pas un
locataire n'osera s'y présenter pour faire un bail.
LAMARTINE.
Et vous n'êtes pas effrayé, Saint-Just, de votre pos-
térité. Comme me disait Nodier : « Il y a maintenant
en France mille Saint-Just, et sur ces mille Saint-
Just, pas un qui vaille Saint-Just. »
SAINT-JUST.
C'est la loi sociale : le torrent des révolutions rou-
lera sur vos têtes jusqu'au jour de la vérité.
LOUIS XIV.
Les insensés qui m'ont succédé n'ont donc pas com-
pris que je n'avais bâti Versailles que pour mettre un
abîme entre moi et les séditieux : Paris sera toujours en
révolte, Versailles c'est l'Olympe.
LE RÉGENT.
Oui, Roi soleil, mais les dieux s'en vont
4 Le Comité de salut public.
LOUIS XIV.
Pour vous, monsieur le fanfaron de vices !
NAPOLÉON Ier.
L'Assemblée nationale, qui donne ses représenta-
tions dans le théâtre de Votre Majesté, croit aussi
qu'elle est inviolable à Versailles, mais elle le serait
bien plus encore à Yvetot. Mon opinion, à moi, c'est
qu'un mari doit coucher avec sa femme et qu'un roi
doit vivre dans Paris. Neptune domine les flots sans
aller sur le rivage.
LOUIS XIV.
Quand Dieu dit à la mer : Tu n'iras pas plus loin,
a-t-il donc besoin de nager dans les vagues ? il parle
de haut et de loin.
SAINT-JUST.
Citoyen, ne parlons ni des dieux de l'Olympe, ni du
Dieu de la Bible , parlons de choses sérieuses, comme
à l'Assemblée nationale de 1871, où l'on vient de vo-
ter des prières après mûr examen. Vous savez qu'il y a
péril en la demeure ; à l'heure où je vous parle, il existe
en France tant de gouvernements, qu'il n'y en a plus
un seul. République rouge, république tricolore,
orléanistes, légitimistes , bonapartistes , cinq gouver-
nements, total : M. Thiers. Est-ce que nous allons
permettre à un historien de sauver la France ? J'ai ma
constitution dans ma poche.
La Salle du Trône. 5
LAMARTINE.
Nous la connaissons trop, elle est tachée du sang de
vos amis Danton et Camille.
LOUIS XIV.
Du sang du Roi et de la Reine.
SAINT-JUST.
Oui, mais elle est aussi arrosée de mon sang : voilà
pourquoi elle refleurit.
LAMARTINE.
C'est encore une phrase de Lacédémone; la vérité
c'est que le sang humain donne la mort.
LOUIS XIV.
Alors, pourquoi faites-vous toutes ces révolutions ?
LE RÉGENT.
Parce que cela amuse les Parisiens.
LOUIS XIV.
Parce que cela amuse les d'Orléans de prendre la
place des Bourbons.
LE RÉGENT.
Ah si Charles X avait invité mon arrière-petit-fils à
chasser à Rambouillet le 28 juillet 1830.
NAPOLÉON Ier.
Il y a des révolutions légitimes : les révolutions sont
comme le Nil, elles submergent les rives des états pour
les féconder.
6 Le Comité de salut public.
LAMARTINE.
Oui, et les Césars viennent à l'heure de la moisson.
NAPOLÉON Ier.
Les Césars font les Brutus, mais les Brutus font les
Césars.
LAMARTINE.
Dieu a dit à la terre : Tu rouleras toujours dans les
mêmes folies, parce que tu ne sauras jamais où tu vas.
Nous nous imaginons que le passé est l'école de
l'avenir ; mais c'est l'imprévu qui gouverne le
monde.
LE RÉGENT.
Vous n'en avez pas moins, dans votre poche, votre
constitution toute prête, ô république tricolore !
LAMARTINE.
Nous avons tous notre constitution ; mais avant de
les discuter en conseil souverain s'il en fut, si vous vou-
lez nous nous déguiserons tous les cinq sous cet
affreux habit noir qui démonétise les caractères, nous
irons à Paris, nous verrons de plus près les citoyens
de la Commune dans leur mascarade ; nous médi-
terons sur leur théorie et sur leur orthographe ;
nous reviendrons ici étudier la politique des fictions.
Comme tout le monde, nous philosopherons devant
les Réservoirs, et la nuit prochaine nous pourrons
La Salle du Trône. 7
eut-être décider quel sera le gouvernement de la
France.
LE RÉGENT.
Pourquoi aller à Paris ? Paris est à Versailles,
comme sous Louis XIV : cent mille Parisiens sont ici.
LOUIS XIV.
Et que font ceux qui sont à Paris?
NAPOLÉON Ier.
Mazarin dirait encore : « Ils se battent, ils chantent,
mais ils paieront. »
LOUIS XIV.
Mais pourquoi se battent-ils contre eux-mêmes ?
LE RÉGENT.
Parce qu'ils ne se sont-pas battus contre les Prus-
siens.
LOUIS XIV.
C'est toujours la Fronde qui recommence ses an-
tiennes et ses mousqueteries. Je croyais que le peuple
s'était rangé sous le droit canon.
SAINT-JUST.
Le peuple a pris pour lui le droit canon, comme il a
pris pour lui le droit divin : la république est au-
dessus de toutes les souverainetés.
8 Le Comité de salut public.
LAMARTINE.
Laquelle ? la vôtre ou la mienne ?
SAINT-JUST.
La mienne, celle qui joue du triangle et qui porte
à ses oreilles des guillotines en argent. Celle de Brutus.
LOUIS XIV.
Oui, oui, vous avez joué cette comédie-là en 1792,
en prenant toute la friperie romaine ; aujourd'hui la
comédie est jouée par des comparses qui ont appris
leurs rôles dans le répertoire de Marat.
SAINT-JUST.
Qu'importe si les acteurs sont mauvais quand la
pièce est bonne ! On aura beau faire, le jour viendra
où ceux qui sifflent iront à Cayenne méditer sur la
souveraineté du peuple.
LAMARTINE.
O Saint-Just, ô rêveur, on vous a donc pour rien
« guillotiné », pardonnez-moi ce mot qui n'est pas
français. On pouvait espérer qu'en reprenant votre
tête, vous l'auriez mise du bon côté.
SAINT-JUST.
Vous savez bien, ô Lamartine, que nous emportons
dans la mort l'idée dominante de notre vie : Virgile
vous l'a dit en beaux vers; je rêverai toujours dans la
La Salle du Trône. 9
république rouge, comme vous rêverez toujours
dans la république blanche. Le drapeau qui vous
effrayait à l'Hôtel de ville c'était mon linceul, « la
pourpre sainte, l'étendard sacré des révoltes, » l'ori-
flamme du peuple crucifié qui sort toujours de son
tombeau parce qu'il est immortel comme Dieu.
LAMARTINE.
Qu'ai-je entendu ? Je vous croyais brouillé avec le
bon Dieu.
SAINT-JUST.
Non, depuis que Dieu est revenu à notre opinion.
Jésus-Christ représente la révolte, nous expliquons
l'Évangile dans notre paroisse. Camille n'a-t-il pas dit:
le sans-culotte Jésus.
NAPOLÉON Ier.
Vous n'êtes plus qu'un ci-devant, Saint-Just : re-
gardez plutôt ce qui se passe à Paris.
SAINT-JUST.
On ne dompte ni l'eau, ni le feu, ni le peuple.
NAPOLÉON Ier.
On dompte le feu par l'eau, et le peuple par le feu.
LOUIS XIV.
Je ne comprends rien à cette rérolution de la répu-
blique contre la république ?
10 Le Comité de salut public.
NAPOLÉON Ier.
C'est que vous n'avez pas vu le commencement de
la tragédie. Lamartine, qui est un peu républicain,
et un peu légitimiste , parce qu'il a toujours eu
à la fois une idée et un sentiment, va vous conter cette
Iliade.
LAMARTINE.
En trois mots. Un peuple a toujours sa revanche.
La Prusse s'est vengée d'Iéna, Napoléon III a perdu
dans la bataille de Sedan son épée et sa couronne.
Le 4 septembre, la France a changé de répertoire,
elle a repris le drame de 1848, avec accompagnement
de Prussiens ; les Parisiens ont eu à subir un siége
horrible, ils ont bravé les Prussiens, mais la famine a
triomphé d'eux : tout a été perdu fors l'honneur et
l'estomac. Mais voyez jusqu'où va la comédie hu-
maine : Il y a trois mois les Parisiens ne pouvaient
sortir de Paris, aujourd'hui ils ne peuvent y rentrer.
Le général Thiers, qui les gouverne, est soumis à cette
rude épreuve de prendre une ville qu'il a fortifiée.
NAPOLÉON Ier.
Ce n'est pas tout. M. Thiers a fortifié ma dynastie
en contant mon histoire, et le voilà forcé de me battre
en brèche comme sa bonne ville de Paris.
SAINT-JUST.
Shakspeare sera éternellement le plus grand des
poètes tragi-comiques : dans toute comédie humaine
La Salle du Trône. 11
il y a de quoi pleurer , dans toute tragédie il y a de
quoi rire.
LOUIS XIV.
Eh bien, messieurs, travaillons.
NAPOLÉON Ier.
Demain, sire. Voyons Paris pour juger la France.
LOUIS XIV.
La France n'est plus à Paris depuis que Dieu n'y
est plus. Vous parlez de l'instruction obligatoire et
vous ne parlez pas de l'Evangile, or, c'est la Science
quia fait cette nouvelle révolution parce que la Science
n'a montré que le Néant à ceux qui cherchaient Dieu.
Allons à Paris.
II
PARIS SOUS LA COMMUNE
La France n'a jamais vécu de l'avenir
qu'en se tournant vers le passé. Elle re-
fait toujours sa maison avec des ruines.
Dès que sa maison est rebâtie elle la
renverse et y cultive la pariétaire.
La séance fut levée.
On a remarqué depuis le commencement du monde
que chaque fois que les hommes étaient réunis pour
décider une question, quelque légère qu'elle fût, ils
remettaient la séance au lendemain : c'est ce qui a
perdu tous les gouvernements. La nuit porte conseil,
mais la nuit porte malheur.
Saint-Just, qui savait par les journaux de la Com-
mune ce qui se passait à l'Hôtel de ville, aurait bien
voulu se dispenser du voyage à Paris ; il se rappelait
que, pendant les heures révolutionnaires, ce sont les
républicains qui s'entretuent; lui qui n'avait que
vingt-cinq ans, n'allait-on pas le forcer d'ailleurs à
prendre un fusil et à courir sus aux Versaillais?
14 Le Comité de salut public.
Le Régent n'était pas non plus bien rassuré. Il n'es-
pérait pas retrouver au palais Royal, parmi les fédérés
de Ménilmontant, la Parabère déguisée en cantinière ;
mais il était brave, il entra le premier dans la capitale
du monde ci-vi-li-sé.
Louis XIV se croyait toujours inviolable et sacré,
même sous l'habit noir.
Napoléon Ier voulut qu'on s'arrêtât un instant de-
vant l'Arc de Triomphe, il remercia M. Thiers des
nobles cicatrices qui consacrent le monument.
— C'est bien, dit-il, cela vieillit ma dynastie, et me
rappelle que j'ai dit autrefois : Que ne suis-je mon
petit-fils? On n'a jamais assez de racines dans le passé.
Louis XIV, qui avait entendu, dit avec une mélan-
colie solennelle :
— Ce ne sont pas les racines qui me manquent ;
mais il y a bien des branches mortes à mon arbre.
En descendant vers l'Hôtel de ville, on s'arrêta
devant la Colonne : « Que font-ils là ? » demanda Na-
poléon Ier. Le Régent lui montra un maître peintre,
membre de la Commune, qui présidait au déboulonne-
ment de la colonne, sous prétexte 1° que c'était une
imitation de l'art antique et un monument de la ty-
rannie ; 2° que le mot gloire était supprimé du dic-
tionnaire de la Commune ; 3° qu'il fallait des gros
sous pour récompenser les soldats français qui se bat-
taient contre les soldats français.
Le Régent dit malicieusement qu'on aurait beau
supprimer la Colonne, il resterait toujours la chanson.
Paris sous la Commune. 15
Mais Lamartine s'indigna, avec cette éloquence sou-
veraine qui était à la fois antique et moderne.
Un garde national, voyant la surprise des cinq
voyageurs, leur conseilla d'aller place Saint-Georges,
où l'on rasait la maison de M. Thiers. — Pourquoi?
demanda Louis XIV. — Ne le devinez-vous pas? ré-
pondit Lamartine : chaque fois qu'un grand citoyen
fait son devoir, il est soumis à la justice du peuple.
Saint-Just à son tour s'indigna: il dit que le peuplé
avait toujours raison, même quand il guillotinait Saint-
Just.
Le Régent qui avait peint à l'école de Santerre, salua
d'un regret Courbet, ce maître fou à qui Dieu avait
octroyé le don d'interpréter la nature et qui imitait
David dans ses crimes politiques.
Enfin on arriva à la Commune. Les cinq s'annon-
cèrent comme des Francs-maçons des cinq parties du
monde. Ils furent trop bien accueillis, car on leur
donna l'accolade fraternelle. Delescluze faillit em-
brasser Louis XIV.
C'était un joueur de mandoline qui présidait : la
musique adoucit les moeurs.
— Si nous ne parlions que quatre à la fois, dit Félix
Pyat, en prenant son chapeau.
— Ne l'écoutez pas, dit son voisin , ne voyez - vous
pas que c'est un aristocrate, il fait ses phrases comme
Louis XIV dansait le menuet; d'ailleurs, il ose encore
avoir de l'esprit, c'est une injure aux membres de la
Commune.
Un citoyen cordonnier interrompit le va-nu-pieds :
16 Le Comité de salut public.
— Il est bien question de cela, la patrie est en dan-
ger, il faut prendre des mesures révolutionnaires : je
propose... la nomination d'un commissaire-priseur.
— Pourquoi faire ? demanda le citoyen président.
— Pour vendre les meubles des émigrés.
Saint-Just soupirait :
— Et pourtant, disait-il en donnant du haut de sa
grandeur une poignée de main à quelques hommes
égarés dans la Commune, vous comprenez mieux qu'à
Versailles la moralité de l'argent ; vous voulez le bien,
mais vous faites le mal. Qui paiera tout le sang ré-
pandu ?
— S'il faut des martyrs, nous les prendrons à Ver-
sailles !
— Nous avons jeté l'idée au vent, elle germera dans
les esprits, elle portera des fruits d'or sur les ruines du
vieux monde.
— Insensés, reprit Saint - Just, sachez donc que
l'idée de la Commune est fatale à la république; les
37,000 communes de France vont devenir 37,000
châteaux forts de la bourgeoisie. La république c'est
la dictature. Vous avez soif d'inconnu, vous n'avez
pas soif de vérité !
— La vérité, citoyen, c'est l'Internationale, dit un
communeux en rupture de ban. Mais il y a ici trop de
Jacobins. Si encore ils comprenaient Baboeuf !
On vit entrer alors un jeune homme et une jeune
fille du peuple ; le jeune homme était si jeune qu'il
avait l'air d'être la jeune fille.
— Citoyen , dit-il en s'adressant tour à tour aux
Paris sous la Commune. 17
citoyens Paschal Grousset, Protot et Raoul Rigault,
nos père et mère ne veulent pas nous marier, mais on
nous a dit que vous étiez le maire et le curé. Mariez-
nous.
— Oui, à une condition, dit le citoyen ministre des
cultes, c'est que vous ferez beaucoup d'enfants à la
République.
— Soyez tranquille, dit la jeune fille, il y en a déjà
un en route.
Lamartine s'était approché de Félix Pyat et de Jules
Vallès.
— Faites des livres au lieu de faire des révolutions :
ce sont les livres qui sauvent les idées; les mauvaises
y meurent, les bonnes y survivent. Les révolutions
sont plus fatales aux peuples qu'aux rois ; le livre fait
la lumière, la révolution fait la nuit; vous êtes peut-
être moins avancés aujourd'hui après toutes vos vaines
conquêtes qu'en 1778 quand Voltaire mourut après
avoir ouvert ses mains pleines de vérités.
Mais les turbulents donnèrent tort à Lamartine en
prêchant l'action.
— L'action ! c'est la réaction, reprit Lamartine.
On se dit adieu.
— Nous nous reverrons bientôt, dit Saint-Just qui
savait bien que tous ces hommes si vivants n'avaient
plus que peu de jours à vivre.
— Vous avez beau dire, murmura Louis XIV, en
descendant l'escalier de l'Hôtel de ville : les Français
n'ont rien appris depuis la Fronde. Ainsi voilà des
18 Le Comité de salut public.
coquins qui ont pris le pouvoir pour faire marcher la
civilisation droit son chemin. Et que font-ils pour cela?
Ils jettent par terre une colonne glorieuse, un tombeau
pacifique et la maison d'un illustre citoyen : trois obs-
tacles sur le chemin de la civilisation ! Et puis c'est
tout. Et Paris est à feu et à sang. Crimes de lèse-
nation ! crimes de lèse-humanité !
— Vous n'êtes pas au bout de ces saturnales. Vous
verrez, Sire, que le peuple voudra à son tour être Éros-
trate, Néron et Attila.
Le grand Roi, qui s'était accusé à son lit de mort
d'avoir trop aimé à bâtir, ne put s'empêcher de recon-
naître, en traversant Paris, que le baron Haussmann
avait eu comme lui le génie de la pierre, — moins
Perrault.
Il passa sur le Pont-Neuf pour saluer Henri IV.
— Dépêchez-vous, lui dit-on, car on trouve que
celui-là fait attendre trop longtemps la poule au pot
promise au peuple depuis deux siècles et demi.
Le Régent proposa à son aïeul d'aller se voir à la
place des Victoires : mais on lui dit que la Commune,
pour effacer tout dissentiment international, avait
décrété le matin que la place des Victoires s'appellerait
place des Défaites et qu'une fois encore Louis XIV
tomberait de son piédestal.
— Et quels seront les grands hommes de ces mes-
sieurs? demanda le roi.
— Ils ont élevé une statue au roi Voltaire.
— M. de Voltaire, s'écria le Régent, j'ai connu ce
polisson-là, mais c'était un aristocrate par excellence ;
Paris sous la Commune. 19
il a été gentilhomme du roi de France et chambellan
du roi de Prusse. C'est lui qui disait, que le pire des
gouvernements était le gouvernement de la canaille.
Louis XIV s'arrêta devant des enfants qui jouaient
à la guerre civile.
— Pourquoi ne jouent-ils pas à la toupie ou au
cerf-volant? demanda le grand Roi.
— Ce n'est plus de notre temps, citoyen, répondit
un fédéré. La civilisation a marché; nos enfants sont
des citoyens qui apprennent à vivre.
— Bravo! j'ai tué deux Versaillais, dit un gamin en
faisant mordre la poussière à deux de ses pareils.
— Voilà la France de l'avenir, dit Napoléon Ier.
Les cinq voyageurs trouvèrent qu'ils en avaient
trop vu. Ils s'arrêtèrent pourtant encore place de la
Concorde, où tous s'émerveillèrent des beautés archi-
tecturales et pittoresques de la capitale des capitales.
— Et pourtant c'est beau, Paris, dit Louis XIV.
— C'est beau la France, dit Lamartine.
— C'est beau le monde, dit Napoléon Ier.
Le Régent, qui aimait à railler, dit à Saint-Just :
— Savez-vous pourquoi cette place s'appelle la place
de la Concorde, c'est parce qu'on y a guillotiné tout
le monde, la royauté et la république, Louis XVI
et Saint-Just.
— C'est ce qui fera la concorde , dit le sentencieux
jeune homme, en portant la main à son cou, comme
s'il sentait encore le froid du couteau. — Ils ont mal
fait, reprit-il, de brûler la guillotine. Il faut savoir
20 Le Comité de salut public.
couper la réplique à son ennemi, car il pourrait avoir
raison. La république est au-dessus de la raison.
Avouez, citoyens, que les terroristes de la Commune
sont bien doux.
— Oui, répondit le Régent, surtout pour des gens
qui ont mangé pendant le siége de Paris les bêtes
féroces du Jardin du Roi. Ils jouent la comédie de la
terreur, mais ils ne font peur qu'à eux-mêmes.
— Ne vous y fiez pas. Ils n'ont pas encore lâché la
bride à leurs passions, dit Napoléon Ier.
— La république est jugée, dit Louis XIV. Sous
la république, tout par le peuple, rien pour le peuple;
sous la royauté, tout pour le peuple, rien par le peuple.
Quelques vagues penseurs disent sentencieusement
que la France n'est pas mûre pour la république.
Elle est trop mûre. Il est trop tard pour greffer l'arbre
monarchique. On peut changer l'idéal d'un peuple,
on ne peut pas changer l'esprit de ses moeurs.
— La France, dit Lamartine, a eu le tort de ne
jamais bâtir l'avenir qu'avec les ruines du passé.
— Si la France n'avait pas le souci de l'avenir,
dit Saint-Just, elle n'eût pas fait la révolution.
— La révolution n'est qu'un accident, dit Napo-
léon Ier; on va chercher bien loin ses origines : la
Réforme, la Fronde, Molière, Law, Voltaire, l'En-
cyclopédie. La révolution est sortie tout armée de la
bêtise de Louis XVI qui indigna le tiers parti en
n'ouvrant qu'un vantail pour lui, quand il avait reçu
la noblesse et le clergé y deux vantaux.
Paris sous la Commune. 21
— N'oublions pas Jean-Jacques, ce fils d'un horlo-
ger de Genève , qui vint à Paris détraquer la pendule
de l'humanité. Louis XVI, né horloger, ne sut jamais
à Versailles l'heure de Paris.
— C'est donc grâce au génie de Jean-Jacques et à la
bêtise de Louis XVI que le peuple français est devenu
son propre tyran et son propre esclave, selon la parole
de Montesquieu.
— Moi aussi, j'ai lu Montesquieu , monsieur de
Buonaparte , dit Saint-Just ; c'est lui qui a écrit :
« Puisque pour établir un gouvernement despotique,
il ne faut que de l'ignorance, tout le monde est bon
pour cela. »
— Je sais comme vous qu'on pourrait se passer de
gouvernement et de souverain, s'il n'y avait en France
que des républicains stoïques; mais jusqu'au jour où
vous serez maîtres de vous-mêmes, il vous faudra bien
subir un maître.
— Dans la nature, dit Louis XIV, tout obéit à
tout : la liberté et l'égalité sont des mots chimériques.
— Pourquoi les socialistes ne tentent-ils pas de réa-
liser leur rêve à Cayenne ? On ne fera jamais de la
France une république, parce que c'est un grand pays.
Je ne vois de vraie république que pour Saint-Marin
ou pour le Val d'Andorre. Veut-on décomposer la
France pour faire une république fédérative ? soyons
un peu décentralisateurs, mais beaucoup unitaires,
s'il nous reste un grain d'esprit politique et un grain
d'esprit français.
Un obus vint tomber devant les cinq voyageurs.
22 Le Comité de salut public.
— Voilà pourtant, dit Lamartine tristement, le der-
nier raisonnement des rois et des peuples. Allez donc
à l'école, à l'école d'Athènes ou à l'école du village
pour devenir philosophe ou pour apprendre à lire :
vous n'empêcherez jamais la justice et la force de se
faire la guerre.
III
LA RUE DES RÉSERVOIRS
Ils parlent dans le vent et écrivent
sur les flots.
L'EVANGILE.
LE RÉGENT.
Messieurs, cette rue des Réservoirs est aujourd'hui
le chemin de Corinthe. Tout le monde y vient voir
cette courtisane qui s'appelle l'Ambition.
NAPOLÉON Ier.
Il y fait bien froid; j'ai laissé à Courbevoie ma petite
redingote grise. Je suis morfondu, et nous sommes le
11 mai. Quel vent!
LOUIS XIV.
Il y avait autrefois ici beaucoup de moulins à vent.
NAPOLÉON Ier.
Les moulins sont partis, mais le vent est resté.
24 Le Comité de salut public.
Après cela, il faut beaucoup de vent pour chasser tout
ce que j'entends dire autour de moi.
LAMARTINE.
Il n'y a plus de moulins, mais combien de Don
Quichotte qui s'escriment pour refaire le passé.
NAPOLÉON Ier.
S'ils pouvaient refaire le XVIIe siècle, je les com-
prendrais. Louis XIV a été grand dans le cortége des
grands hommes, mais la noblesse n'a pas toujours un
Turenne, l'Église un Bossuet, le peuple un Molière à
jeter dans le cortége des rois. Moi, j'ai marché seul.
Si j'étais venu plus souvent à Versailles avec une
Lavallière, cela m'eût dispensé de courir les cours
étrangères pour y couronner les miens. Quelle France
j'aurais faite si je n'eusse pas voulu faire le monde !
J'étais plus qu'un parti, j'étais plus qu'un principe,
j'étais plus qu'un dogme : j'étais le peuple sur le trône;
aussi, sous mon drapeau, tout le monde marchait
sans rancune, l'aristocratie comme la démocratie,
l'Église comme la Science : on n'était pas napoléonien,
on était Français.
LOUIS XIV.
Je n'ai jamais voulu que les Français fussent bour-
boniens, j'ai voulu que les Français fussent Fran-
çais. J'ai créé une politique française, un art français,
un style français ; vous n'avez rien créé du tout, sinon
le Code Napoléon ; un livre déjà fait, un livre toujours
La rue des Réservoirs. 25
refait, toujours à refaire. Où est votre esprit politique?
La guerre qui finit par l'invasion. Où est votre style ?
Vous auriez fait Corneille prince, maïs vous n'avez
pas eu Corneille. Où est votre art? Tenez, j'ai fait tout
à l'heure un tour à Trianon : j'ai éclaté de rire devant
votre ameublement impérial. Vous avez inventé le
mauvais goût.
NAPOLÉON Ier.
Quand votre grandeur vous attachait au rivage,
vous aviez le temps de méditer sur les quatre ordres
d'architecture; mais, moi, je passais le Rhin et les
Alpes, plus inquiet de la civilisation des peuples que
des élégances de la cour. D'ailleurs, j'ai laissé faire le
peintre ordinaire du roi Louis XVI : c'est David qui
a dessiné mon lit, mon canapé, mon fauteuil et ma
table.
LOUIS XIV.
Quand l'esprit est perverti, le goût se pervertit. Dieu
a borné l'esprit humain par la guerre.
NAPOLÉON Ier.
Dites par la superstition.
LOUIS XIV.
Quand on pense que depuis le commencement du
monde, il y a eu à peine, sur mille ans, un siècle de
lumière ! Que peuvent la Religion, la Philosophie et la
Science, contre les perpétuelles invasions de barbares

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