Le Comte

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Naples, 1905. Joseph Conrad fait la connaissance d’un aristocrate polonais qui l’intrigue. Un an plus tard, il en tire Le Comte. Le Comte, c’est cet élégant et fortuné sexagénaire qui n’ose dire son vrai nom et dont la silhouette hante l’hôtel où il est descendu, personne ne sait pourquoi, après une vie de voyages. Après une vie. Un soir, tandis qu’il flâne dans l’air doux et qu’un orchestre enivre les esprits, il croise un jeune Napolitain aux intentions ambiguës...

Au seuil des grands bouleversements qui fracasseront le siècle, Conrad livre un récit aussi bref que saisissant, dont l’énigme ne cesse d’interroger.


Publié le : samedi 2 mai 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782372850087
Nombre de pages : 68
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Andersen www.andersen-editions.com
CollectionConfidences dirigée par Olivier Larizza
Dans la même collection : Jean-Paul Klée,Manoir des mélancolies
Joseph Conrad
Le Comte traduction et postface de Stéphane Gounel
Andersen Paris
Note de l’éditeur
Le titre original de ce récit estIl Conde :A Pathetical Tale. Conrad le publia initialement à Londres dans leCassell’s Magazine en août 1908, le reprit en volume dansA Set of Six la même année, puis le fit paraître aux États-Unis dans leHampton’s Magazineen février 1909.
a première fois que nous échangeâmes quelques mots, c’était au Musée national de LNaples, dans les salles du rez-de-chaussée qui contiennent la célèbre collection de bronzes d’Herculanum et de Pompéi : cet extraordinaire héritage d’art antique dont la subtile perfection nous a été transmise grâce à la colère du volcan. 1 Ce fut lui qui m’adressa la parole à propos du fameux Hermès assis que nous venions d’admirer côte à côte. Il fit les remarques qui s’imposaient sur cette pièce étonnante. Il n’en dit rien de profond. Ses goûts étaient plus intuitifs qu’érudits. Il avait manifestement vu beaucoup de belles choses dans sa vie et les aimait, cependant il n’avait recours ni au jargon du dilettante ni à celui du connaisseur. Deux clans détestables. Il s’exprimait comme un homme du monde plutôt intelligent, un homme dénué de toute affectation. Nous nous connaissions de vue depuis quelques jours déjà. Descendus au même hôtel – un bon hôtel mais pas exagérément moderne – je l’avais remarqué dans le vestibule lorsqu’il rentrait ou sortait. Il me semblait être un vieux client, un client estimé. La révérence de l’hôtelier traduisait une déférence affable à laquelle il répondait avec une cordiale familiarité. 2 Pour le personnel il étaitle Comte. Il y avait eu une confusion au sujet d’un parasol d’homme – ce genre de chose en soie jaune, doublée de blanc – que les serveurs avaient trouvé abandonné à la porte de la salle à manger. Notre concierge galonné d’or avait reconnu l’objet et je l’entendis donner l’ordre à l’un des chasseurs de courir après le Comte pour le lui remettre. Peut-être était-il le seul comte descendu à l’hôtel ou peut-être lui avait-on accordé la prérogative d’être le comte par excellence, étant donné sa fidélité reconnue envers l’établissement. Après avoir parlé avec lui au musée (où il avait, soit dit en passant, manifesté peu d’intérêt pour les bustes et les statues d’empereurs romains de la galerie des marbres, en raison de leurs traits trop vigoureux, trop prononcés pour lui), m’étant déjà entretenu avec lui dans la matinée, je ne crus pas être importun dans la soirée lorsque, trouvant la salle à manger bien remplie, je lui proposai de partager sa petite table. À en juger par la tranquille urbanité avec laquelle il accepta, il sembla éprouver le même sentiment. Son sourire était très attachant. Il dînait en gilet de soirée et « smoking » (c’est ainsi qu’il le désignait) assortis d’une cravate noire. Le tout de très bonne coupe, mais pas neuf – comme il se doit. Le matin et le soir, il était très correctement vêtu. Je ne doute pas que toute son existence ait été correcte, bien ordonnée et conventionnelle, vide de tout événement bouleversant. Ses cheveux blancs, reportés en arrière à partir d’un noble front, lui donnaient l’air d’un idéaliste, d’un homme imaginatif. Sa moustache blanche, épaisse, mais taillée et disposée avec soin, avait, sans que cela tranchât, une touche de jaune d’or au milieu. Une délicate odeur de très bon parfum et de bons cigares (percevoir l’odeur d’un bon cigare était alors fort rare en Italie) me parvenait de l’autre côté de la table. Son âge se lisait le plus dans ses yeux, des yeux légèrement fatigués, aux paupières plissées. Il devait avoir soixante ans, peut-être deux ou trois de plus. Il était ouvert. Je n’irai pas jusqu’à dire prolixe, mais incontestablement ouvert. Il avait éprouvé différents climats, celui d’Abbazia, de la Riviera, d’autres endroits encore, me raconta-t-il, mais le seul qui lui convînt était celui du golfe de Naples. Les Romains de l’Antiquité qui, souligna-t-il, étaient experts dans l’art de vivre, savaient parfaitement ce qu’ils faisaient en bâtissant leurs villas sur ces rivages, à Baïes, Vico ou Capri. Ils venaient chercher la santé sur ce bord de mer, amenant avec eux leur suite de mimes et de joueurs de flûte afin de distraire leur repos. Selon lui, il était fort probable que les Romains de la haute société étaient particulièrement prédisposés aux affections rhumatismales douloureuses. Ce fut la seule opinion personnelle que je lui entendis énoncer. Elle ne s’appuyait sur aucune érudition particulière. Il n’en savait pas davantage sur les Romains que n’est supposée en savoir la moyenne...
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