Le Cosmopolite

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Voltaire en fit l'une des sources de son Candide ! Les tribulations désinvoltes et aventureuses à travers l'Europe de Louis-Charles Fougeret de Monbron (1706-1760), prototype du mauvais sujet à l'indépendance d'esprit intraitable ; souvent arrêté, emprisonné ou expulsé, héritier philiosophique des Cyniques et auteur d'une oeuvre dans laquelle la satire côtoie le burlesque et le grinçant.
Publié le : mercredi 22 janvier 2014
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EAN13 : 9782743626815
Nombre de pages : 127
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Injustement cantonné au « second rayon » du Siècle des Lumières, voici enfin réédité un bijou d’ironie lapi-daire unique en son genre, d’une absolue singularité de ton et d’esprit. Empruntant au récit de voyage comme au pamphlet politique et religieux, recueil d’apho-rismes, d’aventures galantes et d’anecdotes,Le Cosmopo lite ou le citoyen du monde(1750) balade son cynisme misanthropique et sa fantaisie à travers toute l’Europe. Vif et provocant, d’une liberté revigorante, ce bréviaire est aussi l’autoportrait d’un mauvais sujet à l’indépen-dance d’esprit intraitable, dont la veine satirique, bur-lesque et grinçante, a inspiré Voltaire et fasciné Byron. C. G.
Collection dirigée par Lidia Breda
Louis-Charles Fougeret de Monbron
Le Cosmopolite ou Le citoyen du monde
Préface de Cécile Guilbert
Rivages Poche Petite Bibliothèque
Préface
Le voici enfin réédité, ce trésor d’excentricité frondeuse, ce bijou d’ironie lapidaire, ceCosmopo litetrop longtemps abandonné à la poussière des bibliothèques comme à la seule attention des éru-dits ! Il est vrai que, bric-à-brac d’ouvrages curieux destiné aux curieux, le « second rayon » rayonne parfois davantage que le premier. Surtout lorsqu’il est alimenté par cette insolente centrale d’énergie qu’on nomme le Siècle des Lumières. D’une exceptionnelle liberté d’allure et de ton, voici un livre aussi bizarre que son auteur, mais e attention :bizarreau sens fort duXVIIIsignifiant « extraordinaire », « singulier », « hors du sens commun ». Autant direbaroque, pour parler comme au siècle précédent. Dès sa parution en 1750,Le Cosmopolite ou le citoyen du mondefrappe ses contemporains. Une gazette de La Haye affirme que « tout est singulier et original dans cette brochure. Style, façon de penser, aventures, réflexions, et jusqu’aux expressions mêmes, tout y est extraordinaire ». Une autre surenchérit :
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« Rien de si amusant n’a peut-être paru dans les Sept Provinces… Il parle comme s’il était le seul au monde, ou comme si personne ne devait le lire et le juger. On sent son amour pour l’indépen-dance et qu’il est d’avis que la véritable liberté ne consiste pas seulement à pouvoir penser, mais encore à s’exprimer sans fard et sans déguise-ment. » Objet littéraire nouveau par son genre hybride, ses idées provocantes, sa tonalité spéciale, passant pour avoir influencé leCandidede Voltaire 1 et fasciné Byron ,Le Cosmopoliteest l’œuvre d’un type impossible, mauvais esprit et mauvais carac-tère, mauvais coucheur et mauvais sujet : un aven-turier libertin arrêté et incarcéré deux ans plus tôt par la police qui le soupçonne d’avoir écrit la très licencieuse et très scandaleuseMargot la Ravau deuse. Meilleur roman de prostitution de l’époque, c’est aussi le seul ouvrage que la postérité ait retenu (à tort) de la mince production de son auteur. Son nom ? Louis-Charles Fougeret de Monbron, au sujet duquel le plus célèbre témoi-gnage est signé Diderot. Vous l’avez déjà lu tant ce médaillon est cité dès que Monbron surgit quelque part ? Tant pis, sa frappe est si suggestive que je ne résiste pas au plaisir de le recopier :
1. L’incipit duCosmopolitelittle French volume, a(« a great favourite with me », « an amusing little volume, and full of French flippancy » écrivait Byron) a fourni l’épi-graphe duPélerinage de Childe Harold(1812).
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« Il y eut un temps où j’aimais le spectacle, et surtout l’opéra. J’étais un jour à l’Opéra entre l’abbé de Canaye que vous connaissez, et un certain Mon-bron, auteur de quelques brochures où l’on trouve beaucoup de fiel et peu, très peu de talent. Je venais d’entendre un morceau pathétique, dont les paroles et la musique m’avaient transporté. Alors nous ne connaissions pas Pergolèse ; et Lulli était un homme sublime pour nous. Dans le transport de mon ivresse, je saisis mon voisin Monbron par le bras, et lui dis : “Convenez, monsieur, que cela est beau.” L’homme au teint jaune, aux sourcils noirs et touffus, à l’œil féroce et couvert, me répond : “Je ne sens pas cela. – Vous ne sentez pas cela ? – Non ; j’ai le cœur velu…” Je frissonne ; je m’éloigne du tigre à deux pieds… »
D’aspect fort inquiétant, ce tigre au cœur velu fut d’abord une brebis galeuse, un mouton noir, le canard boiteux d’une famille bourgeoise enri-chie par la spéculation au moment du Système de Law. Né en 1706 à Péronne, rejeton d’un modeste receveur de taxes devenu fournisseur aux armées avant de passer par la « savonnette à vilains », Monbron observe avec un mépris complet sa fra-trie monter à l’assaut de la capitale pour connaître une ascension sociale fulgurante dans les milieux financiers. Quant à notre drôle d’animal, après de solides études chez les Trinitaires et l’entrée à vingt ans dans le régiment des gardes du corps du Roi où il se signale déjà par ses mœurs
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dissolues, il revend au bout de trois ans la charge de valet de chambre du Roi que lui avait achetée son père en 1735. A-t-il été renvoyé ou obligé de quitter son emploi ? Probable tant son manque notoire de souplesse, son indépendance d’esprit intraitable, son refus de toute carrière percent déjà sous l’écorce satirique et grinçante de ses premiers écrits. La preuve parLe Canapé couleur de feu (1741), décalque burlesque et parodique duSopha de Crébillon, éreinté par la critique pour sa gros-sièreté et son caractère violemment antisocial. Habitué des tripots, des bordels, des cafés, Mon-bron se mêle hardiment à la bohème littéraire parisienne mais n’y appartient pas. Trop indivi-dualiste, trop solitaire, trop bilieux pour s’agréger à un groupe, fût-il composé d’énergumènes aussi peu recommandables que lui. Un de ses compa-triotes picards n’a-t-il pas affirmé qu’ « il n’eut jamais d’amis, ni même ce qu’on appelle de vraies connaissances, et quand il en aurait eu, il ne les aurait non plus épargnés que les autres, s’ils lui eussent donné la moindre occasion de lâcher un bon mot contre eux » ? En outre, disposant des vingt mille livres de sa charge revendue (il fera également fructifier durant toute son existence le capital de trente mille livres hérité de son père), rien ne l’oblige aux basses œuvres contraignant les écrivassiers de cette « malheureuse espèce qui écrit pour vivre » (dixitVoltaire) à laquelle appar-tiennent ses copains les abbés Mac Carthy, Soulas
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d’Allainval, ou encore le Chevalier de Mouhy. À rebours de ces laborieux attachés à leur écritoire, il revendiquera toujours la liberté négligente, l’aristocratiquesprezzaturaopposant, selon le dis-tinguo établi par Marivaux, ceux qui réfléchissent « en auteurs » (le sens est alors péjoratif) à ceux qui réfléchissent « en hommes ». Pour l’heure, transfuge à sa classe sociale etoutsiderdu milieu littéraire, Monbron se lance à trente-six ans dans une frénésie de voyages qui le mènent aux quatre coins de l’Europe. Angleterre, Hollande, Constan-tinople, Italie, Prusse, Saxe, Espagne, Portugal, de nouveau l’Angleterre : durant sept ans, bou-geotte intense. Une expérience restituée de manière extrêmement singulière dansLe Cosmopo lite, ouvrage sans équivalent dans la littérature de 1 l’époque et « miroir exemplaire » de son auteur. Contrairement à Casanova, le chevalier de Nerciat ou Ange Goudar, aventuriers aux talents polymorphes auxquels il fut parfois apparenté, Monbron ne part pas « plume au vent » parce qu’il cherche à s’employer à l’étranger ou y faire fortune. Pas davantage pour tirer profit de l’obser-vation des mœurs étrangères ou mieux comprendre le monde. Non, ni charlatan, ni escroc, ni citoyen de la République des Lettres, ni adepte d’un super
1. Expression empruntée à Emmanuel Boussuge,Situa tions de Fougeret de Monbron, 17061760, Honoré Champion, 2010.
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